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Mur des cons : informer ou punir, il faut choisir

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mur des cons weill raynal

« Le premier qui dit la vérité… ». On connaît la chanson et son refrain qui n’incite guère à la témérité. Dans l’affaire du « mur des cons », le coupable n’est pas un poète soviétique persécuté mais Clément Weill-Raynal, un journaliste de France 3 que son employeur s’apprête à sanctionner… pour avoir fait son travail ! Après le sermon du SNJ, qui nous amène à désespérer de l’action syndicale (si un syndicat refuse de défendre un membre de sa corporation, à quoi sert-il ?), la palme de la tartufferie revient à France 3.
La chaîne de télévision publique vient d’ouvrir une procédure disciplinaire à l’encontre de l’éditorialiste, avec menaces de lourdes sanctions et déclarations solennelles, le tout sur papier à en-tête. Car Weill-Raynal est coupable… d’avoir filmé une vérité qui dérange et ainsi montré ce que tout le monde savait. Qui peut bien ignorer que le Syndicat de la magistrature divise le monde en deux catégories : les belles âmes angéliques et les « cons » ? Pour comprendre le deux poids deux mesures de l’histoire, l’idéal est d’entendre le principal intéressé, victime d’un procès de Moscou en pleine dictature de la transparence. « Je suis tombé sur le « Mur des cons » le 3 avril dernier alors que je réalisais une interview de la présidente du Syndicat de la magistrature, Françoise Martres (…) Je ne pensais pas forcément [que ces images] pouvaient avoir un tel retentissement. C’est pourquoi je les ai montrées à un magistrat. Celui-ci m’en a demandé une copie. J’ai appris ensuite qu’il les avait transmises à Atlantico », explique-t-il à nos confrères d’Atlantico.  Quant aux faux dévots de la CGT-France 3 qui s’enthousiasment devant des images volées de Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy ou des enregistrements pirates de l’entourage de Liliane Bettencourt, ils inspirent cette réflexion désabusée à Weill-Raynal : « Je connais leurs pratiques et leur sectarisme, mais je suis tout de même sidéré. Ils m’accusent de manquement déontologique alors que je n’ai fait que mon travail. En réalité, il s’agit d’un prétexte pour demander ma tête. La CGT veut me punir d’avoir dénoncé un syndicat proche de ses orientations. »
Une fois n’est pas coutume, Libération apporte de l’eau au moulin du journaliste en citant une source anonyme au sein de la rédaction de France 3. Celle-ci évoque un Clément Weill-Raynal « engagé à droite de manière assez affichée » et « déontologiquement problématique » (mais ces deux expressions ne sont-elles pas synonymes ?). Libé ajoute qu’ « il est notamment controversé pour avoir mené la campagne contre Charles Enderlin » dans l’affaire Al-Dura – insinuant que le petit Mohamed ne serait pas mort sous les balles israéliennes. Un franc-tireur qui cherche des noises à l’un de ses confrères du service public en osant lever un lièvre déontologique, c’en était définitivement trop pour la CGT et France 3. Haro sur Weill-Raynal !
De son côté, plutôt que de jouer le jeu du syndicalisme old school – défendre un collègue en danger, même si on le soupçonne de désaccord idéologique – la CGT-France 3 a exhorté la direction à sévir. Quitte à entonner « Les copains d’abord » avec le Syndicat de la magistrature. Après tout, une lune de miel vaut bien un scalp…

*Photo : Capture d’écran Le Figaro.

Insécurité : Le droit contre le bon sens

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Dans les cités de Marseille, le déploiement des Compagnies républicaines de sécurité n’entrave que provisoirement et superficiellement  la bonne marche des affaires, et les stratégies commerciales d’élimination de la concurrence par coups de feu se poursuivent.
Chaque semaine, de jeunes dealers sensibles et défavorisés perdent la vie quand d’autres du même type, mais mieux armés, gagnent des marchés et, si les accidents de travail sont souvent mortels pour ceux qui commercent à la kalachnikov (car il existe ailleurs des gens qui achètent et vendent de la drogue pacifiquement et même amicalement), après tout, c’est le métier qui rentre, aussi vite qu’une balle dans la tête ou de l’argent facile.
On peut regretter que ces territoires soient perdus pour la République mais, perdus pour perdus, je m’habitue assez bien à l’idée que les nuisibles dangereux qui y règnent sans partage s’éliminent les uns les autres et pratiquent une sélection naturelle qui rappelle la guerre du feu, pratiquement en famille, quasiment entre cousins.[access capability= »lire_inedits »] On peut comprendre l’exaspération des voisins, jamais à l’abri d’une balle perdue, et le désarroi des mères de ces victimes tombées sous le coup de la loi du plus fort dans ce Far-West sans shérif où la cavalerie n’a pas le droit de tirer. Voilées et en larmes, elles semblent réaliser que ces « jeunes sans repères » ont désespérément besoin de police et de prison, demandent face caméra au Journal télévisé que l’ordre républicain vienne sauver leurs enfants d’une mort probable et, dans une surenchère sécuritaire qui rappelle les heures les plus sombres du sarkozysme, certaines demandent même que l’on envoie l’armée.
Vu de ma campagne, où même le deal est cordial, je pourrais m’en laver les mains et compter les morts, mais je compatis et me joins à leur requête. Je verrais bien des paras à qui on aurait donné carte blanche pour un remake de la bataille d’Alger dans les cités marseillaises parce que la racaille ultra-violente mérite d’être punie par principe et parce que la violence ne s’arrête pas aux portes de ces cités que l’on appelle encore des ghettos, malgré les milliards déversés dans les ZEP et les ZUP en rénovation urbaine et en subventions aux « grands frères ». Le ré-ensauvagement s’étend partout et, à Marseille comme ailleurs, on tue aussi des commerçants innocents. On peut  rêver d’un bon ménage de printemps au kärcher mais au réveil, dans ce monde où même la droite devient droit-de-l’hommiste et humaniste, on ne répond pas à la violence par la violence. Pour notre ministre de la Justice, qui ne croit pas aux vertus de la répression, on ne doit même plus répondre à la violence par la prison. Du coup, on ne répond plus du tout.
Décidée à revenir sur les progrès pourtant modérés du précédent gouvernement, ou du moins ce qu’il en est resté après leur passage par le Conseil constitutionnel, Christiane Taubira veut remettre en cause les lois sur les peines-plancher, la rétention de sûreté ou les jurés populaires. À l’emprisonnement, elle préfère les peines alternatives qui font rire les racailles et la réinsertion qui prend les voleurs par la main et les violeurs par les bons sentiments. Tout ce qui devait forcer les juges, sourds aux attentes du peuple, à avoir la main un peu moins légère est abandonné, et une mesure qui prévoit de rendre automatique les remises de peines est annoncée. Parce que les prisons sont surpeuplées, depuis le précédent garde des Sceaux, les peines courtes sont rarement effectuées. On peut difficilement imaginer pire réponse pénale que cette absence de punition, que cette montagne de dossiers accumulés lors d’un parcours judiciaire long et coûteux qui accouche d’aussi inoffensives souris. Cette mesure absurde qui a répandu un sentiment d’impunité fait aujourd’hui exploser les chiffres de la délinquance et de la criminalité car l’impunité des uns, c’est l’insécurité des autres. Cette insécurité est partout grandissante et, quand un journaliste sort de l’ombre pour le faire savoir, chiffres à l’appui, les médias mettent leurs œillères et, de Canal+ jusque chez Ruquier, les imbéciles − et les malhonnêtes aussi − ignorent la lune pour regarder le doigt, se demandent de quel droit il se lève et à qui tout cela profite[1. À la matinale de Canal+ où il était question de La France Orange mécanique, en l’absence bien sûr de son auteur, Laurent Obertone, une journaliste a eu cette phrase : « Le problème avec ce livre, c’est que les gens le lisent. »]. Pour ceux qui vivent loin des barbares, un seul danger nous menace : la montée du populisme.
Dans la plupart des faits divers qui remuent et révoltent le pays en profondeur, les auteurs sont « très défavorablement connus des services de police ». Nous finissons donc par comprendre que nous n’avons pas un problème de police, que les malfaiteurs sont identifiés, repérés et souvent arrêtés. S’ils récidivent, c’est bien parce qu’on les relâche. Alors que fait la justice ? Nous sommes nombreux à nous le demander et à n’y rien comprendre. La loi est complexe, les droits s’opposent et les situations sont toujours différentes, mais l’interprétation d’un texte et la sentence d’un juge devraient relever d’un bon sens communément admis, prendre le parti des innocents et rechercher l’intérêt général.
Le droit est censé nous protéger de l’arbitraire, pas de la justice. On a souvent l’impression qu’une corporation dont les décisions sont interdites de commentaires pratique un droit hors-sol, affranchi du réel. Quand les délinquants règnent sur leur quartier, qu’ils soient condamnés ou pas, et que leurs victimes rasent les murs ou déménagent par peur des représailles, il faut bien constater que le droit a interdit ce que commandait le bon sens et que son application produit de l’injustice.
Je propose un exemple parmi les moins dramatiques. La loi est la même pour tous, et celle qui prévoit de sanctionner les mineurs coupables de vol interdit leur maintien en détention. Ainsi, les collégiens qui piquent une fois ou deux dans un supermarché sont, après un passage au commissariat, remis à leurs parents, et la réprimande semble suffire aux enfants bien élevés. Mais pour les enfants roms pickpockets qui agissent quotidiennement dans le métro, la punition est la même. Le sentiment d’impunité qui naît de ces défaillances, à un âge où l’on a tant besoin d’apprécier les limites du monde, mène au crime. Que faut-il faire ? Des lois d’exception pour les Roms, autrement dit des lois raciales ? La fermeture de nos frontières aux populations notoirement délinquantes ? Le droit et la tradition républicaine nous interdisent l’une et l’autre de ces solutions. Ainsi le crime paie et les perdants sont les citoyens honnêtes qui contribuent à financer un système qui ne les protège pas. Tout cela finit par donner envie de jeter le bébé de la « démocratie » avec l’eau de « l’État de droit ».
Il y a une troisième voie : des juges capables d’interpréter la loi (car l’esprit de la loi, c’est toujours la recherche d’un ordre juste), jusqu’à la tordre pour redresser nos opinions à son endroit et satisfaire notre besoin de justice, quitte à faire brailler la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat de la magistrature, la Cour européenne des droits de l’homme et le cortège habituel des indignés.
Sans cela, les plus républicains et les plus démocrates d’entre nous, ceux qui vomissent les fanfarons et les hâbleurs presque autant que les tièdes, finiront par regarder avec complaisance les autocrates les plus mégalomanes, les plus provocateurs, les plus dingues, pourvu qu’ils défendent leur peuple sans crainte de fâcher les belles âmes d’Europe ou d’ailleurs. L’impuissance de notre État à faire régner la justice, entravé par tant de contre-pouvoirs non élus, finira par nous donner des envies de Victor Orban, d’Hugo Chavez ou du premier populiste venu capable d’avancer malgré les obstacles. Que vaut la liberté de la presse quand on n’a plus celle de prendre le RER la nuit tombée ? Que pèsent, dans la balance qui détermine nos choix politiques, des déclarations antisémites pour celui qui voit son monde régresser dans la violence et la sauvagerie ? De moins en moins lourd, j’en ai peur. Et si notre belle démocratie, complexe et raffinée à l’extrême, fruit de tant d’histoire, phare du monde civilisé, se révèle durablement incapable de nous protéger des invasions barbares et des insécurités croissantes, nous finirons par accueillir un populiste aux mains libres. Alors, même ceux qui n’aiment pas ses manières finiront par se demander si Marine Le Pen, qui a longtemps été un problème, n’est pas en train de devenir la solution.[/access]

*Photo : paral_lax <°)><.

Lourdez les mendiants !

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L’acte administratif est entré en vigueur le lundi 1er avril mais n’a rien d’un canular. Pour la troisième fois depuis 2009, le maire UMP de Lourdes Jean-Pierre Artiganave a pris un arrêté « anti-mendicité » pour lutter contre le grand nombre de mendiants dans la ville mariale, particulièrement autour de la zone des Sanctuaires. Le message est clair, il interdit  « toutes occupations abusives et prolongées des rues, accompagnées ou non de sollicitations ou quêtes à l’égard des passants, lorsqu’elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes (…) ou à porter atteinte au bon ordre et à la tranquillité public » et proscrit également « la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation ».
Remis à l’honneur sous le mandat de Nicolas Sarkozy, les arrêtés anti-mendicité permettent aux policiers, dans un périmètre restreint et pour une durée limitée, d’arrêter et de verbaliser les mendiants. Symboles extrêmement forts d’un quinquennat où l’on opposait misère et opulence comme vice et vertu, les arrêtés anti-mendicité se sont multipliés alors que depuis l’entrée en vigueur du nouveau code pénal, en 1994, le vagabondage et la mendicité ne sont plus des délits. Mais les maires ont pris le relais du code pénal et usent de leur pouvoir de police qu’ils justifient en invoquant la tranquillité et la santé publique. Jean-Pierre Artiganave est de ceux-là.
En matière délictuelle ou criminelle, on prête rarement aux riches et le droit est bien plus habile à défendre l’évadé fiscal intégré dans la société que l’exclu social qui mendie ou rapine pour survivre. Les temps changent. Il fut une époque où l’on célébrait le pauvre qui incarnait d’une certaine façon la figure christique. La rédemption ne prenait pas place dans le travail mais dans l’aide aux nécessiteux et il existait ainsi des formes traditionnelles de solidarité que l’on peine à retrouver aujourd’hui. La laïcisation a peut-être indirectement joué un rôle dans la fustigation du pauvre en retirant l’image du Christ souffrant et en la remplaçant par le produit de circonstances dont le malheureux devenait en partie responsable. Il y a depuis, des bons pauvres, ceux que l’on n’entend pas, que l’on ne sent pas, que l’on ne voit pas. Et puis les mauvais pauvres, ceux qui n’ont même pas l’étoffe pour se cacher mais qui dérangent parce qu’ils font écran à la libre circulation en polluant les chemins où passent les saltimbanques et leurs marchandises.
Que le monde contemporain ait abandonné ses accents d’indulgence hérités des temps anciens est une chose. Mais que certains lieux qui tirent leur prestige et leur attractivité de la grande histoire de la charité se mettent à écraser le pauvre, le faible et l’étranger relève du scandale. Lourdes accueille chaque année 6 millions de pèlerins ou visiteurs venus du monde entier. Parmi eux, les affligés, les pauvres, les malheureux, les malades qui invitent chacun à la compassion et à la bienveillance. Ils sont la raison d’être de ce sanctuaire et la ville en tire des bénéfices financiers absolument colossaux. Et voilà maintenant qu’il faudrait l’argent du beurre sans le beurre qui tache…
Voilà aussi qu’aux endroits qui se réclament de caractère surnaturel et divin, on en vient à interdire la plus belle des prières. Celle qui, dans une véritable humilité, vient demander un geste de solidarité à l’ensemble des fidèles unis par leur appartenance au corps mystique, cette doctrine que saint Paul a si bien exposée dans son épître aux Corinthiens: « Il y a plusieurs membres et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; ni la tête dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont plus nécessaires ».
On savait le peu d’appétence de la droite actuelle à l’endroit des classes indigentes. Mais on ignorait qu’en plus d’inciter les riches à partir, elle ordonnait aux pauvres de quitter les derniers lieux où on les considère encore. 

*Photo : rdes.

En attendant l’invasion de l’Allemagne, guerre franco-française au PS

Ça avait commencé comme une banale cacophonie, socialiste, puis enflé démesurément à la façon d’un couac gouvernemental majeur, il était donc écrit que la bulle germanophobo-socialiste allait exploser en plein vol telle la cote de confiance d’Harlem Désir à Matignon (J’aurais pu écrire « telle la cote de confiance dans l’opinion d’un syndicat de magistrats incorruptibles généralement classé à gauche » mais nous sommes en plein bouclage du magazine et on me gourmandera si je gaspille mon énergie à faire des digressions quand il y a le feu au lac) .
Revenons donc à notre bulle socialiste putativement explosive, t’as qu’à voir. Il s’agit bien sûr de celle excommuniant Angela Merkel, assez malhabilement dissimulée au fin fond d’un projet de texte dont personne d’humain n’aurait soupçonné l’existence, si n’était ce fameux scud inclus en bonus track, lequel, rappelons-le, pointe – sans casque – « l’intransigeance égoïste » de Dame Merkel, amabilité qui a valu à ses auteurs d’être publiés au JO du soir, sans même avoir à faire intervenir leurs honorables correspondants Boulevard Blanqui.
On connaît la suite, grosse colère de MM. Moscovici et Sapin à ma gauche et de MM. Barnier et Juppé à ma droite. Puis très grosse colère d’un distingué germanophone faisant fonction de premier ministre. Laquelle fut assortie de moult déclarations supposées rassurer Angela et de sauvages coups de ciseaux dans le projet de texte ; lequel se trouve désormais édulcoré, comme le dit l’AFP, ce qui prouve que quand ils ne parlent pas de la Manif pour Tous, nos journalistes savent encore manier la litote…
En conséquence de quoi le coordinateur du texte autrefois belligène Jean-Christophe Cambadélis y est allé lui aussi de sa grosse colère (et croyez-moi, il sait faire) en exigeant  des têtes ce matin sur LCI : « Ce brouillon ne devait pas se retrouver dans la presse et si nous retrouvons celui qui a fourni ce texte à la presse, je demanderai qu’il soit suspendu du Parti socialiste.»
Quoi ?? !! Ai-je bien lu ce que j’ai écrit, c’est l’artisan de la sainte transparence que Jean-Cricri veut punir ? Décidément, comme l’écrivait circa 1993 l’aimable Martin Veyron à propos d’autre chose, la gauche perd les pédales, et pas seulement à France 3.
Mais où est donc mon Camba d’antan ? Celui avec qui j’ai maintes fois dialogué confraternellement à la barre de fer est visiblement sorti de ce corps, sans quoi il aurait exigé une seule tête, celle de celui qui a émasculé son texte. Exiger la suspension immédiate de Jean-Marc, ça aurait eu quand même plus d’allure, et en plus, pour une fois, ce malheureux Camba à qui tout échappe désormais aurait pu voir son vœu rapidement exaucé…

Le premier procès pour racisme anti-Blancs n’a pas eu lieu

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racisme-anti-blanc

Le premier procès pour « racisme anti-Blancs », tenu en l’absence de la victime, vendredi 26 avril, devant la 13e Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, s’est arrêté au plus mauvais moment : quand il aurait pu vraiment commencer. Tant qu’à juger des motivations racistes du prévenu, un jeune homme de 28 ans qui comparaissait libre, cuisinier de métier, condamné à sept reprises pour des délits, la cour et les avocats de la partie civile et de la défense auraient pu aller « au fond », comme disent les juristes. Au fond du sujet. Un procès d’assises l’aurait sans doute permis, des psychologues auraient été cités à charge et à décharge pour éclairer le jury sur la personnalité de l’accusé. Ce dernier a d’ailleurs échappé de peu aux assises, a indiqué la procureur, agitant cette menace a posteriori, le chef  d’accusation de tentative de meurtre n’ayant pas été retenu. La magistrate a requis quatre ans ferme, dont un avec sursis et mise à l’épreuve.
Au terme de l’audience, une question demeure irrésolue : pourquoi Arnaud D., un Blanc, a-t-il frappé Térence C., au motif, comprend-on, que celui-ci était blanc, motif que le coauteur des coups – son complice n’a pu être identifié – réfute  ?
Ni les parties civiles, ni la défense n’ont jugé utile d’interroger l’accusé, né à Montreuil, sur l’origine de son nom, à consonance maghrébine, probablement kabyle. Elles n’y avaient pas intérêt, ont-elles reconnu à demi-mot entre deux audiences. Les deux avocats de la victime, dont l’un représentait la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) ne souhaitaient pas politiser un cas déjà suffisamment lourd de sens. Le comment, d’accord, pour le pourquoi, on repassera.
Seules les origines de la victime, du fait même de l’infraction jugée, devaient être prises en compte, non celles de ses agresseurs. Quant au défenseur, il était dans son rôle. Questionner le « pedigree » de son client risquait de le mener sur la pente glissante du sentiment d’appartenance, dont on sait qu’il peut être confus, a fortiori chez un « Blanc » vivant dans un environnement qui ne l’est pas majoritairement. Tout le monde sembla donc rassuré quand il fut précisé que les parents d’Arnaud D. se prénommaient Alain et Murielle.
Les faits : le 12 septembre 2010, vers 6 heures du matin, Arnaud D. se trouve sur un quai de la station de métro Strasbourg-Saint-Denis, à Paris, en compagnie d’un autre homme. Ils rentrent d’une soirée arrosée, se sont connus à cette occasion, raconte le prévenu, qui dit ignorer l’identité du second. Tout aurait commencé par une vague histoire de cigarette entre l’ami d’un soir d’Arnaud D. et Térence C., une vingtaine d’années, vendeur dans le prêt-à-porter, également présent sur le quai. L’ami aurait traité Térence C. de « sale Français », a rapporté la victime aux enquêteurs.
L’altercation reprend à trois stations de là, sur un quai de RER, gare du Nord. Arnaud D. et son acolyte y croisent à nouveau Térence C. – ils étaient à sa recherche, soupçonnent les parties civiles. L’acolyte attaque Térence C., lui donne des coups de poing. Celui-ci parvient à immobiliser son agresseur. C’est à ce moment-là qu’intervient Arnaud D., dans le dos de la victime. Il la frappe de ses poings, lui entaille la joue gauche au moyen d’un tesson de bouteille ou d’un couteau – d’« un tesson d’un flash de Cognac que j’avais dans la poche », explique le prévenu sans convaincre –, « sur quinze centimètres de long », selon le rapport d’enquête.
Une femme tente de s’interposer, en vain. Deux témoins passifs de la scène, agents de la RATP, absents à l’audience – la défense met en doute le sérieux de leurs témoignages –, ont affirmé que ces violences étaient accompagnées d’insultes : « Sale Français », « sale blanc-bec », « sale Blanc, « sale gaouri » (terme dépréciatif en argot maghrébin, désignant un Français ou plus généralement un étranger). Arnaud D. dit n’en avoir proféré aucune : « J’ai jamais entendu « gaouri », je ne sais pas ce que ça veut dire. » Le président de la cour : « Ça veut dire « sale Français ». »
L’agression a été filmée, sans le son, par des caméras de vidéo-surveillance. Le complice d’Arnaud D. apparaît sur ces images muettes comme étant un Noir ou un métis. N’ayant pas été identifié, il a échappé à la justice. Un début de bande est diffusé au tribunal, mais le président met fin à son déroulé, la touche « avance rapide » ne fonctionnant pas. Ce 12 septembre 2010, Arnaud D. est vêtu d’un pantalon noir, d’un sweat rouge et porte une chaînette au cou. Il a le crâne ras. Ras, comme vendredi à l’audience, à laquelle il s’est présenté en blazer gris, chemise noire et cravate lilas pâle. Grand, sec, il dit le minimum, affirme qu’il ne peut pas être raciste, « toutes mes copines sont noires ou métisses ». Lors de l’instruction, niant dans un premier temps être la personne que les images désignent, il l’a d’abord dépeinte comme de « type arabe », avant d’admettre sa participation à l’agression.
Les insultes qu’il aurait proférées durant l’agression lui valent la circonstance aggravante de racisme, conformément à l’article 132-76 du Code pénal qui établit cette circonstance dès lors que l’infraction est commise « à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » Me Grégoire Etrillard, l’avocat d’Arnaud D., a demandé à la cour de transmettre une Question Prioritaire de Constitutionnalité au Conseil constitutionnel, afin qu’il se prononce sur cette disposition pénale, qu’il trouve floue. En effet, s’étonne-t-il, comment un individu mêlé à une agression au cours de laquelle des propos racistes sont prononcées, pourrait-il en être tenu responsable alors qu’il ne les a pas tenus ?
Sur leur banc, Me Pierre Combles de Nayves, le conseil de la victime, et son confrère Me Mario-Pierre Stasi, plaidant au nom de la Licra, soupirent et s’étranglent en silence. Pas pour longtemps. Me Stasi rappelle que, selon la loi, « le complice (d’une agression) encourt toutes les circonstances aggravantes ». S’ensuit un échange sur un cas, pas que d’école : des violences racistes commises en réunion par des skinheads. Me Etrillard admet qu’en cette circonstance, aucun des agresseurs ne peut se désolidariser pénalement de l’infraction.
Le 26 octobre 2012, Térence C. ne s’était pas présenté à une première audience parce qu’il suivait une formation professionnelle de « trois mois dans la région lilloise ». La tenue du procès avait été reportée. « Je regrette l’absence de Monsieur C. Il n’est pas un héros, c’est un homme comme vous et moi. C’est toujours difficile d’avoir été agressé. Il a été licencié ce matin », a argumenté Me Combles de Nayves pour expliquer la nouvelle défection de son client.
L’accusé a énuméré ses états de service dans la restauration, CAP de cuisine, commis, demi-chef de partie, chef de partie, second de cuisine, un passage « chez Dalloyau », une succession de « CDI ». Il lui arrive de porter sur lui des couteaux de travail, des armes aux yeux de la loi. Une personnalité complexe, dit-on banalement pour caractériser pareil individu. En refusant, par crainte de récupération politique, de fouiller la personnalité de l’accusé, la partie civile s’est peut-être privé de la preuve sinon matérielle du moins morale qui lui aurait permis de le confondre. Verdict le 21 juin.

*Photo : kynan tait.

Mur des cons : on tient le coupable !

snj mur des cons

On ne doit pas s’ennuyer au SNJ (Syndicat national des Journalistes). La dernière trouvaille de cette honorable organisation est franchement hilarante. Elle apporte son « plus total soutien » (« plus total » c’est bon ça, les confrères doivent préférer les images au texte) au Syndicat de la Magistrature, victime d’une forfaiture sans précédent : la publication, par un journaliste de France 3, d’une photo volée dans un local syndical. Ce crime odieux et attentatoire à l’honneur des juges ne doit pas rester impuni. Le SNJ-CGT de France 3, affilié à une centrale concurrente du premier, en remet dans l’indignation. Il exige des sanctions, envisage de demander la traduction du coupable en commission disciplinaire, étape préalable, on imagine, à son incarcération dans un camp du même nom. Joy Banerjee, représentant de la rédaction nationale de France 3, déclare aimablement que le voleur de cons a « sali la rédaction nationale de France 3 ». Sali, oui : la gauche olfactive est de retour. Et elle ne plaisante pas avec les principes. Ni avec les odeurs.
Le prêchi-prêcha du SNJ mérite le détour. Il y est rappelé que « l’utilisation d’images volées dans un lieu privé, en l’occurrence les locaux du SM, est contraire à la déontologie professionnelle la plus élémentaire ». Alors que la semaine de la transparence bat son plein depuis un mois, cette position est pour le moins courageuse. Et avec ça, les copains posent cash les questions qui dérangent : « On ne peut que s’interroger sur l’intention qui sous-tend la publication des photos de ce mur et le traitement qui en est fait dans la presse ». Avant d’appeler tous les journalistes « à ne pas céder à la pression de la course à l’audimat (il est vrai qu’à France 3, elle est supportable, tant mieux d’ailleurs) et à refuser de participer à une manipulation de l’opinion ». Touchant, n’est-ce pas ?
Là où l’affaire devient aussi terrifiante qu’amusante, c’est que la direction de France 3 s’est exécutée aussi sûrement que si on l’avait sifflée. Notre confrère, à qui j’apporte mon « plus total soutien », passera aujourd’hui en commission disciplinaire ou quelque chose de ce genre. Il y a quelques jours, tout ce petit monde n’avait pas d’adjectifs assez ronflants pour glorifier un journalisme de révélations, qui fouine dans tous les coins de la démocratie, déterre des scandales, soulève les tapis et débusque les cadavres enfouis dans tous les placards. Peu importaient alors les moyens. On ne se rappelle pas que ces déontologues raffinés aient apporté leur soutien, même relativement partiel, à Liliane Bettancourt espionnée par son majordome, Laurent Blanc, balancé pour prétendu racisme à Mediapart, ou DSK exhibé par son amante. Voler pour la bonne cause, ce n’est pas du vol. C’est bien cela. Mine de rien, ces braves gens sont en train de rétablir le délit d’opinion – ce qui signifie qu’ils choisissent les opinions qui sont des délits. Contre les méchants, les riches, les puissants, les sarkozystes, la France d’hier, tous les moyens sont bons. Oser critiquer les forces de progrès qui portent la « vraie gauche », les enseignants en lutte, les juges rebelles, les journalistes résistants, relève de la haute trahison des intérêts du peuple.
D’accord, ce n’est pas 1984. N’empêche, il y a dans l’air un vague parfum, à peine un soupçon, mais il suffit à glacer. J’exagère, bien sûr. Après tout, qui se soucie du SNJ ? Un journaliste pourrait être sanctionné par son employeur, la télévision publique, pour avoir diffusé une information sans l’accord préalable de l’institution concernée par l’information. Un syndicat demande au patron de clouer un salarié au pilori pour la seule raison qu’il ne pense pas bien. Ce n’est rien. Rien d’autre qu’une fable ordinaire  de la France d’aujourd’hui.
Une affaire de journalistes qui n’intéresse personne, me souffle un ami qui pense juste et se trompe souvent, comme maintenant. Ce n’est pas une affaire mais une ambiance, un état d’esprit qui se diffuse, bien au-delà des quelques médias assurant traditionnellement la propagation du dogme. Une façon de considérer le contradicteur ou l’adversaire idéologique, au choix, comme un salaud ou un idiot. Ici, l’opposition au mariage gay est criminalisée, donc interdite ; là on demande dans le même mouvement l’amnistie pour le gentil casseur (de gauche) et les sanctions les plus fermes contre les « milices fascistes » (de droite). Il paraît que les gens de droite, aujourd’hui, sont aussi sectaires que ceux de gauche. C’est bien possible, mais l’avantage, c’est qu’on ne les entend pas. Il est vrai que les dingues qui semblent pulluler au SNJ, au SNJ-CGT, au Syndicat de la Magistrature et sans doute dans pas mal d’associations citoyennes, ne sont pas toute la gauche. Et qu’ils ne sont pas au pouvoir. Mais ils ne sont pas très loin de lui (dans l’espace politique, pas dans le temps, enfin espérons-le). Alors oui, j’aime bien rigoler. Mais au cas où ça vous aurait échappé, ce sont nos libertés à tous qui sont menacées par ces petits marrants.

*Photo : jetheriot.

Pour en finir avec le travail…

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reve general peyrebonne

On arrête tout ? On arrête tout !
C’est le sujet du premier roman de Nathalie Peyrebonne, Rêve général, qui raconte une étrange révolution : dans la France d’aujourd’hui, soudain, tout le monde décide que perdre sa vie à la gagner n’en vaut plus la peine, que vivre dans un temps aliéné par les rythmes de la vie marchande est une absurdité. À l’origine du phénomène, nulle théorie, nul mouvement subversif, nulle manifestation ni émeute. Non, plutôt une manière de lassitude générale et protéiforme qui conduit à une prise de conscience collective assez joyeuse, pacifique, amusée. Tout le monde s’étonne de sa propre audace et de la facilité avec laquelle il a quitté les habitudes mortifères imposées par une société qui trouve utile de vendre du papier toilette au thé vert et de célébrer fanatiquement la valeur travail.
Pour raconter les prémices de cette grande sortie silencieuse de l’Histoire, de cette dérobade légère et buissonnière, Nathalie Peyrebonne choisit quatre personnages. Clémence conduit une rame de métro, elle a trente-sept ans, elle est blonde, mignonne et trouve que la ligne 13 commence à la fatiguer, surtout quand il fait si beau en surface. Lucien est professeur de français, il est toujours fumeur, ce qui scandalise beaucoup, il apprécie ses élèves, ce qui scandalise encore plus et il ne fait jamais de sport, ce qui fait pratiquement de lui un criminel contre l’humanité. Edmond est vigile et aime faire la cuisine : après une période japonaise, il entre dans une période Renaissance et tente une tourte aux carottes et verjus. Il y a aussi Louis, le Premier ministre. Il ne veut plus se lever, il paresse, il mange des gâteaux portugais préparés par sa cuisinière et pense à ses amours perdues. Accessoirement, il trouve que le Président est un con, hyperactif et mou à la fois.
Inutile de chercher des ressemblances, le propos de Nathalie Peyrebonne n’est pas là : ce qui arrive dans Rêve général a une valeur de fable et ses personnages sont des archétypes, ce qui n’empêche pas le lecteur de les trouver parfaitement réalistes et d’avoir l’impression de les croiser tous les jours.
Quand Céleste quitte son poste, elle prend une rue qui va vers le sud. Il faut toujours prendre des rues qui vont vers le sud. D’ailleurs, c’est comme ça qu’elle va rencontrer Lucien, qui a laissé ses élèves comme Céleste a laissé ses passagers. Edmond, pour sa part, va dans son bistrot  de quartier pour comprendre ce qui se passe et pourquoi plus personne ne bosse ou ne veut bosser malgré les objurgations présidentielles à la télé. Il s’aperçoit que les clients habituels, l’ivrogne, l’artiste maudit, le promeneur de chien sont aussi atteints par ce syndrome étrange, étudiés par des experts parce que du côté de l’Elysée, l’affolement gagne : la radio et la télé ne fonctionnent plus que de façon intermittente et les gardes républicains font preuve d’une grande désinvolture dans l’exercice de leurs fonctions. Quant au premier ministre, il ne se lève toujours pas. Il est content : depuis que le téléphone ne sonne plus, ses acouphènes ont disparu.
Nathalie Peyrebonne fait une ou deux fois, au cours de Rêve général, allusion à Ferdinand Lop et à Georges Darien, deux sympathiques écrivains libertaires qui voulaient pour l’un prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer et pour l’autre en finir avec toutes les églises, les armées et autres autorités constituées. On aime l’idée, en 2013, qu’une jeune romancière renoue avec cette tradition aussi poétique que politique et écrive : « L’ampleur du mouvement est presque impossible à évaluer avec précision vu la pagaille qui semble régner depuis quelques jours à la Direction centrale du renseignement intérieur. Là, comme partout, les gens sont ailleurs, font autre chose. »
Le rêve, quoi. Le rêve général.

Rêve Général, Nathalie Peyrebonne (Phébus)

*Photo : Aaron Jacobs.

Manager, nous voilà!

guillaume bigot manager

Le manager est un piètre chef. Tel est le paradoxe du dernier livre de Guillaume Bigot. Patron d’un groupe d’écoles de commerce, il est bien placé pour scruter le sommet des entreprises. Son diagnostic : la crise du management est une bombe à retardement du capitalisme et le manager, ce néo-patron, fait tout de travers. Il considère ses employés comme un coût tout en leur demandant de croire en l’entreprise ; il prétend se faire mieux obéir sans donner d’ordres.
Car voilà le plus surprenant : les grands patrons développent une véritable aversion au risque : un « bon » manager passe son temps à ouvrir son parapluie.[access capability= »lire_inedits »]
La stratégie ? Voir le cabinet de consultants. Les comptes ? Le cabinet d’audit, le recrutement allant au cabinet éponyme. Pour lui-même, il a pensé à tout, du « golden hello » (prime de bienvenue) au « golden parachute », en passant par la retraite-chapeau.
D’EADS à Carrefour, Guillaume Bigot montre les bévues du dogmatisme managérial. Le Boston Consulting Group − sollicité par Nicolas Sarkozy en 2007 – et ses confrères ont toujours rêvé de mettre l’entreprise en équation : quel que soit le client, il suffit d’appliquer une seule et même matrice. Mais l’entreprise reste encore une affaire humaine : elle résiste à la pseudo-rationalité des cabinets de conseil.
Nourri par l’expérience, le livre de Bigot laisse espérer en la réhumanisation des entreprises.
Dommage, cependant, qu’il cède à la tentation d’essentialiser le chef, comme si la direction des hommes n’était pas un métier qui peut s’apprendre, mais une prédestination. Ni de Gaulle ni Clemenceau n’ont jamais cru qu’ils étaient nés pour diriger.[/access]

Guillaume Bigot, La trahison des chefs (Fayard).

*Photo : Be-Younger.com.

Le 25 avril est mort : un poème de Beppe Grillo

Chers amis populistes, puisque vous avez été sages, voilà un poème de Beppe Grillo, publié sur son blog en italien et aussi en anglais, d’où je l’ai traduit, parlant mieux la langue de Jimmy Page que celle de Gigliola Cinquetti. Le 25 avril marque la fin de l’occupation allemande en Italie. J’ajoute, chers camarades, qu’ Ella Fitzgerald aurait eu 96 ans. Thank you great lady.
Le 25 avril est mort 
Maintenant qu’un membre du Bilderberg a été nommé président du conseil, le 25 avril est mort
Avec l’explosion de rire du membre de la P2 Berlusconi le 25 avril est mort
Avec la destruction des bandes enregistrées des conversations entre Mancino[1. Nicola Mancino (né en 1931), homme politique italien (ex démocrate chrétien),ancien président par intérim, etc.] et Napolitano, le 25 avril est mort
Avec la dictature des partis le 25 avril est mort
Avec la corruption de l’ensemble de la presse le 25 avril est mort
Avec la trahison de la constitution le 25 avril est mort
Avec le rabibochage du PDL et du PdminusL le 25 avril est mort
Avec la réélection de Napolitano et la transition de facto vers une république présidentielle le 25 avril est mort
Avec le baiser échangé par Bersani et Alfano, le 25 avril est mort
Avec l’échec de l’élection de Rodota[2. Stefano Rodota (né en 1933) le candidat soutenu par Cinque Stelle lors des élections de la semaine passée, Beppe pousse un peu le bouchon, le Stefano a quand même 80 ans, comme ma mère, mais ma mère ne les fait pas…], le 25 avril est mort
Avec la résurrection d’Amato[3. Giuliano Amato (né en 1938), ancien bras droit de Bettino Craxi.], trésorier de Bottino Craxi, le 25 avril est mort
Avec les chômeurs, les usines qui ferment et les coupes dans les budgets de l’éducation et de la santé, le 25 avril est mort
Avec le léchage de bottes et les faux rituels décrétés aujourd’hui au nom du 25 avril jour de la libération, le 25 avril est mort
Avec le grand pillage impuni du mont de piété de sienne, le 25 avril est mort
Avec la colossale dette publique provoquée par le gaspillage et les privilèges des politiciens, le 25 avril est mort
Avec les « P2istes » qui infestent le parlement et la nation, le 25 avril est mort
Avec l’ingérence des étrangers, le 25 avril est mort
Avec la perte de notre souveraineté monétaire, politique et territoriale, le 25 avril est mort
Avec la république aux mains de Berlusconi, 77 ans et Napolitano, 88 ans, le 25 avril est mort
Avec les procès à l’encontre de l’« homme d’Etat » Berlusconi qui n’aboutissent jamais, le 25 avril est mort
Avec les gens responsables des négociations entre l’état et la mafia, dont les procès n’ont toujours pas abouti au bout de 20 ans, le 25 avril est mort
Avec le million et demi de jeunes qui ont émigré par manque de travail, le 25 avril est mort
Avec l’indifférence de trop d’Italiens qui auront un réveil difficile, le 25 avril est mort
Aujourd’hui nous n’en parlerons pas, nous ne le célébrerons pas, nous resterons silencieux avec tout le respect du aux morts.
Si les partisans revenaient parmi nous, ils pleureraient…

Christophe, le retour

christophe paradis retrouve

Ils sont rares les artistes qui, en quelques années, sont passés allègrement du statut de pire ringard que la terre ait porté à celui de génie transcendantal en contact direct avec le cosmos.
Christophe avait un temps poussé très loin le bouchon du kitsch sociopathe : pochette signée Kiki Picasso en 1990, déclaration d’amour publique à la princesse Stéphanie de Monaco (« Allô Stéphanie ne raccroche pas je t’en prie« ), râteau public (« J’l’ai pas touchée, elle voulait pas« )… si Nabilla lit cette chronique (une chance sur trois cent mille milliards de neurones), elle s’interrogera sûrement : « Le mec la touche pas parce qu’elle veut pas ? Non mais allô quoi ! ».
En 1996, la publication de Bevilacqua, album en apesanteur sans tubes, a sauvé la carrière de notre Alan Vega national, le réhabilitant ad vitam æternam. La radicalité de la démarche a séduit la critique, avide de ruptures conceptuelles. Depuis, Christophe soigne son image d’esthète en quête d’ivresse des profondeurs cinématographiques et musicales. Il se voit comme « un metteur en scène qui ne fera jamais de films » et ne conçoit ses albums qu’avec des rushes électromagnétiques et de vertigineuses sueurs froides. L’exercice atteint les sommets avec Comm’si la terre penchait… (2001) et Aimer ce que nous sommes (2008), agrégats de brillances modales en taffetas, à la gélatine fragile.
Adopté par les figures internationales de la French Touch (Air, Sébastien Tellier, Daft Punk), Christophe refuse l’étiquette de chanteur et se revendique davantage comme un artisan, qui prépare sa palette musicale comme un peintre. Même les interviews de l’ex-yéyé s’inscrivent dans un processus esthétisant, s’appuyant sur une mise en scène en abyme (toujours en nocturne, avec éventuellement l’ajout d’une réverbération dans la voix). Chaque entrevue tourne ainsi à la performance artistique, comme un prolongement naturel de son œuvre, dont la nouvelle pièce, Paradis retrouvé, vient de paraître.
L’objet – « témoignage sonore des années 70/80 » – possède la particularité de compiler des « expérimentations musicales », autrement dit, des enregistrements non retenus par le passé. D’habitude, la divulgation officielle de maquettes et autres chutes de studio survient à titre posthume ou dans le cadre de rééditions attractives contenant de la matière inédite (Bonus), argument de poids pour les fans. Sortir un album de démos du vivant du créateur confine à la sacralisation de son œuvre, à la mythification du personnage, à son culte rayonnant avec son consentement bien légitime. Coup marketing machiavélique ? Christophe prétend avoir voulu rendre hommage à son ancien producteur Francis Dreyfus, qui avait eu l’idée de cette compilation « work in progress » avant de disparaître en 2010. Jean-Michel Jarre, autre poulain prestigieux de l’écurie Dreyfus, a rendu en 2011 un hommage similaire à son producteur historique, avec la publication de Essentials & Rarities. Dreyfus aurait-il soufflé la même idée à tous ses anciens protégés ?
Cependant, l’écoute de Paradis retrouvé laisse un goût amer : le sentiment d’inachevé ne s’accorde pas vraiment avec l’œuvre de Christophe, lui qui nous a tant habitués à un perfectionnisme viscéral ne laissant échapper aucune approximation, remettant sans cesse l’ouvrage sur l’établi, pendant des années. Christophe a beau aligner les références culturelles dans la plaquette promotionnel (Boulevard du crépuscule, Bogart, Suicide, Sissy Spacek, John Carpenter, Lennon, etc.) et nous parler d’art dans une rhétorique dadaïste, voire raëlienne (« je mélange synthé et piano, une espèce de collage qui fait que l’harmonie d’un instrument prend en compte celle de l’autre, il peut y avoir des frottements magiques, après tu ralentis les vitesses, après, c’est un art« ), ce Paradis retrouvé ne tient pas ses promesses d’éternité sur toute sa longueur.
À l’exception de quelques morceaux (dont L’italiano, pour son numéro de latin lover en mode pleureuse, et l’électro-bluesy Hommage à Jean-Michel Desjeunes), il manque à l’ensemble la dramaturgie impressionniste des paradis perdus et reperdus de Christophe.
On attendait l’exhumation de notes bleues, après les spleenétiques Mots bleus, on a droit à un mausolée resté en friche, sans supplément d’âme.

Paradis retrouvé, Christophe.

Mur des cons : informer ou punir, il faut choisir

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mur des cons weill raynal

mur des cons weill raynal

« Le premier qui dit la vérité… ». On connaît la chanson et son refrain qui n’incite guère à la témérité. Dans l’affaire du « mur des cons », le coupable n’est pas un poète soviétique persécuté mais Clément Weill-Raynal, un journaliste de France 3 que son employeur s’apprête à sanctionner… pour avoir fait son travail ! Après le sermon du SNJ, qui nous amène à désespérer de l’action syndicale (si un syndicat refuse de défendre un membre de sa corporation, à quoi sert-il ?), la palme de la tartufferie revient à France 3.
La chaîne de télévision publique vient d’ouvrir une procédure disciplinaire à l’encontre de l’éditorialiste, avec menaces de lourdes sanctions et déclarations solennelles, le tout sur papier à en-tête. Car Weill-Raynal est coupable… d’avoir filmé une vérité qui dérange et ainsi montré ce que tout le monde savait. Qui peut bien ignorer que le Syndicat de la magistrature divise le monde en deux catégories : les belles âmes angéliques et les « cons » ? Pour comprendre le deux poids deux mesures de l’histoire, l’idéal est d’entendre le principal intéressé, victime d’un procès de Moscou en pleine dictature de la transparence. « Je suis tombé sur le « Mur des cons » le 3 avril dernier alors que je réalisais une interview de la présidente du Syndicat de la magistrature, Françoise Martres (…) Je ne pensais pas forcément [que ces images] pouvaient avoir un tel retentissement. C’est pourquoi je les ai montrées à un magistrat. Celui-ci m’en a demandé une copie. J’ai appris ensuite qu’il les avait transmises à Atlantico », explique-t-il à nos confrères d’Atlantico.  Quant aux faux dévots de la CGT-France 3 qui s’enthousiasment devant des images volées de Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy ou des enregistrements pirates de l’entourage de Liliane Bettencourt, ils inspirent cette réflexion désabusée à Weill-Raynal : « Je connais leurs pratiques et leur sectarisme, mais je suis tout de même sidéré. Ils m’accusent de manquement déontologique alors que je n’ai fait que mon travail. En réalité, il s’agit d’un prétexte pour demander ma tête. La CGT veut me punir d’avoir dénoncé un syndicat proche de ses orientations. »
Une fois n’est pas coutume, Libération apporte de l’eau au moulin du journaliste en citant une source anonyme au sein de la rédaction de France 3. Celle-ci évoque un Clément Weill-Raynal « engagé à droite de manière assez affichée » et « déontologiquement problématique » (mais ces deux expressions ne sont-elles pas synonymes ?). Libé ajoute qu’ « il est notamment controversé pour avoir mené la campagne contre Charles Enderlin » dans l’affaire Al-Dura – insinuant que le petit Mohamed ne serait pas mort sous les balles israéliennes. Un franc-tireur qui cherche des noises à l’un de ses confrères du service public en osant lever un lièvre déontologique, c’en était définitivement trop pour la CGT et France 3. Haro sur Weill-Raynal !
De son côté, plutôt que de jouer le jeu du syndicalisme old school – défendre un collègue en danger, même si on le soupçonne de désaccord idéologique – la CGT-France 3 a exhorté la direction à sévir. Quitte à entonner « Les copains d’abord » avec le Syndicat de la magistrature. Après tout, une lune de miel vaut bien un scalp…

*Photo : Capture d’écran Le Figaro.

Insécurité : Le droit contre le bon sens

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insecurite taubira juges

insecurite taubira juges

Dans les cités de Marseille, le déploiement des Compagnies républicaines de sécurité n’entrave que provisoirement et superficiellement  la bonne marche des affaires, et les stratégies commerciales d’élimination de la concurrence par coups de feu se poursuivent.
Chaque semaine, de jeunes dealers sensibles et défavorisés perdent la vie quand d’autres du même type, mais mieux armés, gagnent des marchés et, si les accidents de travail sont souvent mortels pour ceux qui commercent à la kalachnikov (car il existe ailleurs des gens qui achètent et vendent de la drogue pacifiquement et même amicalement), après tout, c’est le métier qui rentre, aussi vite qu’une balle dans la tête ou de l’argent facile.
On peut regretter que ces territoires soient perdus pour la République mais, perdus pour perdus, je m’habitue assez bien à l’idée que les nuisibles dangereux qui y règnent sans partage s’éliminent les uns les autres et pratiquent une sélection naturelle qui rappelle la guerre du feu, pratiquement en famille, quasiment entre cousins.[access capability= »lire_inedits »] On peut comprendre l’exaspération des voisins, jamais à l’abri d’une balle perdue, et le désarroi des mères de ces victimes tombées sous le coup de la loi du plus fort dans ce Far-West sans shérif où la cavalerie n’a pas le droit de tirer. Voilées et en larmes, elles semblent réaliser que ces « jeunes sans repères » ont désespérément besoin de police et de prison, demandent face caméra au Journal télévisé que l’ordre républicain vienne sauver leurs enfants d’une mort probable et, dans une surenchère sécuritaire qui rappelle les heures les plus sombres du sarkozysme, certaines demandent même que l’on envoie l’armée.
Vu de ma campagne, où même le deal est cordial, je pourrais m’en laver les mains et compter les morts, mais je compatis et me joins à leur requête. Je verrais bien des paras à qui on aurait donné carte blanche pour un remake de la bataille d’Alger dans les cités marseillaises parce que la racaille ultra-violente mérite d’être punie par principe et parce que la violence ne s’arrête pas aux portes de ces cités que l’on appelle encore des ghettos, malgré les milliards déversés dans les ZEP et les ZUP en rénovation urbaine et en subventions aux « grands frères ». Le ré-ensauvagement s’étend partout et, à Marseille comme ailleurs, on tue aussi des commerçants innocents. On peut  rêver d’un bon ménage de printemps au kärcher mais au réveil, dans ce monde où même la droite devient droit-de-l’hommiste et humaniste, on ne répond pas à la violence par la violence. Pour notre ministre de la Justice, qui ne croit pas aux vertus de la répression, on ne doit même plus répondre à la violence par la prison. Du coup, on ne répond plus du tout.
Décidée à revenir sur les progrès pourtant modérés du précédent gouvernement, ou du moins ce qu’il en est resté après leur passage par le Conseil constitutionnel, Christiane Taubira veut remettre en cause les lois sur les peines-plancher, la rétention de sûreté ou les jurés populaires. À l’emprisonnement, elle préfère les peines alternatives qui font rire les racailles et la réinsertion qui prend les voleurs par la main et les violeurs par les bons sentiments. Tout ce qui devait forcer les juges, sourds aux attentes du peuple, à avoir la main un peu moins légère est abandonné, et une mesure qui prévoit de rendre automatique les remises de peines est annoncée. Parce que les prisons sont surpeuplées, depuis le précédent garde des Sceaux, les peines courtes sont rarement effectuées. On peut difficilement imaginer pire réponse pénale que cette absence de punition, que cette montagne de dossiers accumulés lors d’un parcours judiciaire long et coûteux qui accouche d’aussi inoffensives souris. Cette mesure absurde qui a répandu un sentiment d’impunité fait aujourd’hui exploser les chiffres de la délinquance et de la criminalité car l’impunité des uns, c’est l’insécurité des autres. Cette insécurité est partout grandissante et, quand un journaliste sort de l’ombre pour le faire savoir, chiffres à l’appui, les médias mettent leurs œillères et, de Canal+ jusque chez Ruquier, les imbéciles − et les malhonnêtes aussi − ignorent la lune pour regarder le doigt, se demandent de quel droit il se lève et à qui tout cela profite[1. À la matinale de Canal+ où il était question de La France Orange mécanique, en l’absence bien sûr de son auteur, Laurent Obertone, une journaliste a eu cette phrase : « Le problème avec ce livre, c’est que les gens le lisent. »]. Pour ceux qui vivent loin des barbares, un seul danger nous menace : la montée du populisme.
Dans la plupart des faits divers qui remuent et révoltent le pays en profondeur, les auteurs sont « très défavorablement connus des services de police ». Nous finissons donc par comprendre que nous n’avons pas un problème de police, que les malfaiteurs sont identifiés, repérés et souvent arrêtés. S’ils récidivent, c’est bien parce qu’on les relâche. Alors que fait la justice ? Nous sommes nombreux à nous le demander et à n’y rien comprendre. La loi est complexe, les droits s’opposent et les situations sont toujours différentes, mais l’interprétation d’un texte et la sentence d’un juge devraient relever d’un bon sens communément admis, prendre le parti des innocents et rechercher l’intérêt général.
Le droit est censé nous protéger de l’arbitraire, pas de la justice. On a souvent l’impression qu’une corporation dont les décisions sont interdites de commentaires pratique un droit hors-sol, affranchi du réel. Quand les délinquants règnent sur leur quartier, qu’ils soient condamnés ou pas, et que leurs victimes rasent les murs ou déménagent par peur des représailles, il faut bien constater que le droit a interdit ce que commandait le bon sens et que son application produit de l’injustice.
Je propose un exemple parmi les moins dramatiques. La loi est la même pour tous, et celle qui prévoit de sanctionner les mineurs coupables de vol interdit leur maintien en détention. Ainsi, les collégiens qui piquent une fois ou deux dans un supermarché sont, après un passage au commissariat, remis à leurs parents, et la réprimande semble suffire aux enfants bien élevés. Mais pour les enfants roms pickpockets qui agissent quotidiennement dans le métro, la punition est la même. Le sentiment d’impunité qui naît de ces défaillances, à un âge où l’on a tant besoin d’apprécier les limites du monde, mène au crime. Que faut-il faire ? Des lois d’exception pour les Roms, autrement dit des lois raciales ? La fermeture de nos frontières aux populations notoirement délinquantes ? Le droit et la tradition républicaine nous interdisent l’une et l’autre de ces solutions. Ainsi le crime paie et les perdants sont les citoyens honnêtes qui contribuent à financer un système qui ne les protège pas. Tout cela finit par donner envie de jeter le bébé de la « démocratie » avec l’eau de « l’État de droit ».
Il y a une troisième voie : des juges capables d’interpréter la loi (car l’esprit de la loi, c’est toujours la recherche d’un ordre juste), jusqu’à la tordre pour redresser nos opinions à son endroit et satisfaire notre besoin de justice, quitte à faire brailler la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat de la magistrature, la Cour européenne des droits de l’homme et le cortège habituel des indignés.
Sans cela, les plus républicains et les plus démocrates d’entre nous, ceux qui vomissent les fanfarons et les hâbleurs presque autant que les tièdes, finiront par regarder avec complaisance les autocrates les plus mégalomanes, les plus provocateurs, les plus dingues, pourvu qu’ils défendent leur peuple sans crainte de fâcher les belles âmes d’Europe ou d’ailleurs. L’impuissance de notre État à faire régner la justice, entravé par tant de contre-pouvoirs non élus, finira par nous donner des envies de Victor Orban, d’Hugo Chavez ou du premier populiste venu capable d’avancer malgré les obstacles. Que vaut la liberté de la presse quand on n’a plus celle de prendre le RER la nuit tombée ? Que pèsent, dans la balance qui détermine nos choix politiques, des déclarations antisémites pour celui qui voit son monde régresser dans la violence et la sauvagerie ? De moins en moins lourd, j’en ai peur. Et si notre belle démocratie, complexe et raffinée à l’extrême, fruit de tant d’histoire, phare du monde civilisé, se révèle durablement incapable de nous protéger des invasions barbares et des insécurités croissantes, nous finirons par accueillir un populiste aux mains libres. Alors, même ceux qui n’aiment pas ses manières finiront par se demander si Marine Le Pen, qui a longtemps été un problème, n’est pas en train de devenir la solution.[/access]

*Photo : paral_lax <°)><.

Lourdez les mendiants !

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lourdes mendiants ump

lourdes mendiants ump

L’acte administratif est entré en vigueur le lundi 1er avril mais n’a rien d’un canular. Pour la troisième fois depuis 2009, le maire UMP de Lourdes Jean-Pierre Artiganave a pris un arrêté « anti-mendicité » pour lutter contre le grand nombre de mendiants dans la ville mariale, particulièrement autour de la zone des Sanctuaires. Le message est clair, il interdit  « toutes occupations abusives et prolongées des rues, accompagnées ou non de sollicitations ou quêtes à l’égard des passants, lorsqu’elles sont de nature à entraver la libre circulation des personnes (…) ou à porter atteinte au bon ordre et à la tranquillité public » et proscrit également « la station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation ».
Remis à l’honneur sous le mandat de Nicolas Sarkozy, les arrêtés anti-mendicité permettent aux policiers, dans un périmètre restreint et pour une durée limitée, d’arrêter et de verbaliser les mendiants. Symboles extrêmement forts d’un quinquennat où l’on opposait misère et opulence comme vice et vertu, les arrêtés anti-mendicité se sont multipliés alors que depuis l’entrée en vigueur du nouveau code pénal, en 1994, le vagabondage et la mendicité ne sont plus des délits. Mais les maires ont pris le relais du code pénal et usent de leur pouvoir de police qu’ils justifient en invoquant la tranquillité et la santé publique. Jean-Pierre Artiganave est de ceux-là.
En matière délictuelle ou criminelle, on prête rarement aux riches et le droit est bien plus habile à défendre l’évadé fiscal intégré dans la société que l’exclu social qui mendie ou rapine pour survivre. Les temps changent. Il fut une époque où l’on célébrait le pauvre qui incarnait d’une certaine façon la figure christique. La rédemption ne prenait pas place dans le travail mais dans l’aide aux nécessiteux et il existait ainsi des formes traditionnelles de solidarité que l’on peine à retrouver aujourd’hui. La laïcisation a peut-être indirectement joué un rôle dans la fustigation du pauvre en retirant l’image du Christ souffrant et en la remplaçant par le produit de circonstances dont le malheureux devenait en partie responsable. Il y a depuis, des bons pauvres, ceux que l’on n’entend pas, que l’on ne sent pas, que l’on ne voit pas. Et puis les mauvais pauvres, ceux qui n’ont même pas l’étoffe pour se cacher mais qui dérangent parce qu’ils font écran à la libre circulation en polluant les chemins où passent les saltimbanques et leurs marchandises.
Que le monde contemporain ait abandonné ses accents d’indulgence hérités des temps anciens est une chose. Mais que certains lieux qui tirent leur prestige et leur attractivité de la grande histoire de la charité se mettent à écraser le pauvre, le faible et l’étranger relève du scandale. Lourdes accueille chaque année 6 millions de pèlerins ou visiteurs venus du monde entier. Parmi eux, les affligés, les pauvres, les malheureux, les malades qui invitent chacun à la compassion et à la bienveillance. Ils sont la raison d’être de ce sanctuaire et la ville en tire des bénéfices financiers absolument colossaux. Et voilà maintenant qu’il faudrait l’argent du beurre sans le beurre qui tache…
Voilà aussi qu’aux endroits qui se réclament de caractère surnaturel et divin, on en vient à interdire la plus belle des prières. Celle qui, dans une véritable humilité, vient demander un geste de solidarité à l’ensemble des fidèles unis par leur appartenance au corps mystique, cette doctrine que saint Paul a si bien exposée dans son épître aux Corinthiens: « Il y a plusieurs membres et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; ni la tête dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont plus nécessaires ».
On savait le peu d’appétence de la droite actuelle à l’endroit des classes indigentes. Mais on ignorait qu’en plus d’inciter les riches à partir, elle ordonnait aux pauvres de quitter les derniers lieux où on les considère encore. 

*Photo : rdes.

En attendant l’invasion de l’Allemagne, guerre franco-française au PS

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Ça avait commencé comme une banale cacophonie, socialiste, puis enflé démesurément à la façon d’un couac gouvernemental majeur, il était donc écrit que la bulle germanophobo-socialiste allait exploser en plein vol telle la cote de confiance d’Harlem Désir à Matignon (J’aurais pu écrire « telle la cote de confiance dans l’opinion d’un syndicat de magistrats incorruptibles généralement classé à gauche » mais nous sommes en plein bouclage du magazine et on me gourmandera si je gaspille mon énergie à faire des digressions quand il y a le feu au lac) .
Revenons donc à notre bulle socialiste putativement explosive, t’as qu’à voir. Il s’agit bien sûr de celle excommuniant Angela Merkel, assez malhabilement dissimulée au fin fond d’un projet de texte dont personne d’humain n’aurait soupçonné l’existence, si n’était ce fameux scud inclus en bonus track, lequel, rappelons-le, pointe – sans casque – « l’intransigeance égoïste » de Dame Merkel, amabilité qui a valu à ses auteurs d’être publiés au JO du soir, sans même avoir à faire intervenir leurs honorables correspondants Boulevard Blanqui.
On connaît la suite, grosse colère de MM. Moscovici et Sapin à ma gauche et de MM. Barnier et Juppé à ma droite. Puis très grosse colère d’un distingué germanophone faisant fonction de premier ministre. Laquelle fut assortie de moult déclarations supposées rassurer Angela et de sauvages coups de ciseaux dans le projet de texte ; lequel se trouve désormais édulcoré, comme le dit l’AFP, ce qui prouve que quand ils ne parlent pas de la Manif pour Tous, nos journalistes savent encore manier la litote…
En conséquence de quoi le coordinateur du texte autrefois belligène Jean-Christophe Cambadélis y est allé lui aussi de sa grosse colère (et croyez-moi, il sait faire) en exigeant  des têtes ce matin sur LCI : « Ce brouillon ne devait pas se retrouver dans la presse et si nous retrouvons celui qui a fourni ce texte à la presse, je demanderai qu’il soit suspendu du Parti socialiste.»
Quoi ?? !! Ai-je bien lu ce que j’ai écrit, c’est l’artisan de la sainte transparence que Jean-Cricri veut punir ? Décidément, comme l’écrivait circa 1993 l’aimable Martin Veyron à propos d’autre chose, la gauche perd les pédales, et pas seulement à France 3.
Mais où est donc mon Camba d’antan ? Celui avec qui j’ai maintes fois dialogué confraternellement à la barre de fer est visiblement sorti de ce corps, sans quoi il aurait exigé une seule tête, celle de celui qui a émasculé son texte. Exiger la suspension immédiate de Jean-Marc, ça aurait eu quand même plus d’allure, et en plus, pour une fois, ce malheureux Camba à qui tout échappe désormais aurait pu voir son vœu rapidement exaucé…

Le premier procès pour racisme anti-Blancs n’a pas eu lieu

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racisme-anti-blanc

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Le premier procès pour « racisme anti-Blancs », tenu en l’absence de la victime, vendredi 26 avril, devant la 13e Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, s’est arrêté au plus mauvais moment : quand il aurait pu vraiment commencer. Tant qu’à juger des motivations racistes du prévenu, un jeune homme de 28 ans qui comparaissait libre, cuisinier de métier, condamné à sept reprises pour des délits, la cour et les avocats de la partie civile et de la défense auraient pu aller « au fond », comme disent les juristes. Au fond du sujet. Un procès d’assises l’aurait sans doute permis, des psychologues auraient été cités à charge et à décharge pour éclairer le jury sur la personnalité de l’accusé. Ce dernier a d’ailleurs échappé de peu aux assises, a indiqué la procureur, agitant cette menace a posteriori, le chef  d’accusation de tentative de meurtre n’ayant pas été retenu. La magistrate a requis quatre ans ferme, dont un avec sursis et mise à l’épreuve.
Au terme de l’audience, une question demeure irrésolue : pourquoi Arnaud D., un Blanc, a-t-il frappé Térence C., au motif, comprend-on, que celui-ci était blanc, motif que le coauteur des coups – son complice n’a pu être identifié – réfute  ?
Ni les parties civiles, ni la défense n’ont jugé utile d’interroger l’accusé, né à Montreuil, sur l’origine de son nom, à consonance maghrébine, probablement kabyle. Elles n’y avaient pas intérêt, ont-elles reconnu à demi-mot entre deux audiences. Les deux avocats de la victime, dont l’un représentait la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) ne souhaitaient pas politiser un cas déjà suffisamment lourd de sens. Le comment, d’accord, pour le pourquoi, on repassera.
Seules les origines de la victime, du fait même de l’infraction jugée, devaient être prises en compte, non celles de ses agresseurs. Quant au défenseur, il était dans son rôle. Questionner le « pedigree » de son client risquait de le mener sur la pente glissante du sentiment d’appartenance, dont on sait qu’il peut être confus, a fortiori chez un « Blanc » vivant dans un environnement qui ne l’est pas majoritairement. Tout le monde sembla donc rassuré quand il fut précisé que les parents d’Arnaud D. se prénommaient Alain et Murielle.
Les faits : le 12 septembre 2010, vers 6 heures du matin, Arnaud D. se trouve sur un quai de la station de métro Strasbourg-Saint-Denis, à Paris, en compagnie d’un autre homme. Ils rentrent d’une soirée arrosée, se sont connus à cette occasion, raconte le prévenu, qui dit ignorer l’identité du second. Tout aurait commencé par une vague histoire de cigarette entre l’ami d’un soir d’Arnaud D. et Térence C., une vingtaine d’années, vendeur dans le prêt-à-porter, également présent sur le quai. L’ami aurait traité Térence C. de « sale Français », a rapporté la victime aux enquêteurs.
L’altercation reprend à trois stations de là, sur un quai de RER, gare du Nord. Arnaud D. et son acolyte y croisent à nouveau Térence C. – ils étaient à sa recherche, soupçonnent les parties civiles. L’acolyte attaque Térence C., lui donne des coups de poing. Celui-ci parvient à immobiliser son agresseur. C’est à ce moment-là qu’intervient Arnaud D., dans le dos de la victime. Il la frappe de ses poings, lui entaille la joue gauche au moyen d’un tesson de bouteille ou d’un couteau – d’« un tesson d’un flash de Cognac que j’avais dans la poche », explique le prévenu sans convaincre –, « sur quinze centimètres de long », selon le rapport d’enquête.
Une femme tente de s’interposer, en vain. Deux témoins passifs de la scène, agents de la RATP, absents à l’audience – la défense met en doute le sérieux de leurs témoignages –, ont affirmé que ces violences étaient accompagnées d’insultes : « Sale Français », « sale blanc-bec », « sale Blanc, « sale gaouri » (terme dépréciatif en argot maghrébin, désignant un Français ou plus généralement un étranger). Arnaud D. dit n’en avoir proféré aucune : « J’ai jamais entendu « gaouri », je ne sais pas ce que ça veut dire. » Le président de la cour : « Ça veut dire « sale Français ». »
L’agression a été filmée, sans le son, par des caméras de vidéo-surveillance. Le complice d’Arnaud D. apparaît sur ces images muettes comme étant un Noir ou un métis. N’ayant pas été identifié, il a échappé à la justice. Un début de bande est diffusé au tribunal, mais le président met fin à son déroulé, la touche « avance rapide » ne fonctionnant pas. Ce 12 septembre 2010, Arnaud D. est vêtu d’un pantalon noir, d’un sweat rouge et porte une chaînette au cou. Il a le crâne ras. Ras, comme vendredi à l’audience, à laquelle il s’est présenté en blazer gris, chemise noire et cravate lilas pâle. Grand, sec, il dit le minimum, affirme qu’il ne peut pas être raciste, « toutes mes copines sont noires ou métisses ». Lors de l’instruction, niant dans un premier temps être la personne que les images désignent, il l’a d’abord dépeinte comme de « type arabe », avant d’admettre sa participation à l’agression.
Les insultes qu’il aurait proférées durant l’agression lui valent la circonstance aggravante de racisme, conformément à l’article 132-76 du Code pénal qui établit cette circonstance dès lors que l’infraction est commise « à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » Me Grégoire Etrillard, l’avocat d’Arnaud D., a demandé à la cour de transmettre une Question Prioritaire de Constitutionnalité au Conseil constitutionnel, afin qu’il se prononce sur cette disposition pénale, qu’il trouve floue. En effet, s’étonne-t-il, comment un individu mêlé à une agression au cours de laquelle des propos racistes sont prononcées, pourrait-il en être tenu responsable alors qu’il ne les a pas tenus ?
Sur leur banc, Me Pierre Combles de Nayves, le conseil de la victime, et son confrère Me Mario-Pierre Stasi, plaidant au nom de la Licra, soupirent et s’étranglent en silence. Pas pour longtemps. Me Stasi rappelle que, selon la loi, « le complice (d’une agression) encourt toutes les circonstances aggravantes ». S’ensuit un échange sur un cas, pas que d’école : des violences racistes commises en réunion par des skinheads. Me Etrillard admet qu’en cette circonstance, aucun des agresseurs ne peut se désolidariser pénalement de l’infraction.
Le 26 octobre 2012, Térence C. ne s’était pas présenté à une première audience parce qu’il suivait une formation professionnelle de « trois mois dans la région lilloise ». La tenue du procès avait été reportée. « Je regrette l’absence de Monsieur C. Il n’est pas un héros, c’est un homme comme vous et moi. C’est toujours difficile d’avoir été agressé. Il a été licencié ce matin », a argumenté Me Combles de Nayves pour expliquer la nouvelle défection de son client.
L’accusé a énuméré ses états de service dans la restauration, CAP de cuisine, commis, demi-chef de partie, chef de partie, second de cuisine, un passage « chez Dalloyau », une succession de « CDI ». Il lui arrive de porter sur lui des couteaux de travail, des armes aux yeux de la loi. Une personnalité complexe, dit-on banalement pour caractériser pareil individu. En refusant, par crainte de récupération politique, de fouiller la personnalité de l’accusé, la partie civile s’est peut-être privé de la preuve sinon matérielle du moins morale qui lui aurait permis de le confondre. Verdict le 21 juin.

*Photo : kynan tait.

Mur des cons : on tient le coupable !

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snj mur des cons

snj mur des cons

On ne doit pas s’ennuyer au SNJ (Syndicat national des Journalistes). La dernière trouvaille de cette honorable organisation est franchement hilarante. Elle apporte son « plus total soutien » (« plus total » c’est bon ça, les confrères doivent préférer les images au texte) au Syndicat de la Magistrature, victime d’une forfaiture sans précédent : la publication, par un journaliste de France 3, d’une photo volée dans un local syndical. Ce crime odieux et attentatoire à l’honneur des juges ne doit pas rester impuni. Le SNJ-CGT de France 3, affilié à une centrale concurrente du premier, en remet dans l’indignation. Il exige des sanctions, envisage de demander la traduction du coupable en commission disciplinaire, étape préalable, on imagine, à son incarcération dans un camp du même nom. Joy Banerjee, représentant de la rédaction nationale de France 3, déclare aimablement que le voleur de cons a « sali la rédaction nationale de France 3 ». Sali, oui : la gauche olfactive est de retour. Et elle ne plaisante pas avec les principes. Ni avec les odeurs.
Le prêchi-prêcha du SNJ mérite le détour. Il y est rappelé que « l’utilisation d’images volées dans un lieu privé, en l’occurrence les locaux du SM, est contraire à la déontologie professionnelle la plus élémentaire ». Alors que la semaine de la transparence bat son plein depuis un mois, cette position est pour le moins courageuse. Et avec ça, les copains posent cash les questions qui dérangent : « On ne peut que s’interroger sur l’intention qui sous-tend la publication des photos de ce mur et le traitement qui en est fait dans la presse ». Avant d’appeler tous les journalistes « à ne pas céder à la pression de la course à l’audimat (il est vrai qu’à France 3, elle est supportable, tant mieux d’ailleurs) et à refuser de participer à une manipulation de l’opinion ». Touchant, n’est-ce pas ?
Là où l’affaire devient aussi terrifiante qu’amusante, c’est que la direction de France 3 s’est exécutée aussi sûrement que si on l’avait sifflée. Notre confrère, à qui j’apporte mon « plus total soutien », passera aujourd’hui en commission disciplinaire ou quelque chose de ce genre. Il y a quelques jours, tout ce petit monde n’avait pas d’adjectifs assez ronflants pour glorifier un journalisme de révélations, qui fouine dans tous les coins de la démocratie, déterre des scandales, soulève les tapis et débusque les cadavres enfouis dans tous les placards. Peu importaient alors les moyens. On ne se rappelle pas que ces déontologues raffinés aient apporté leur soutien, même relativement partiel, à Liliane Bettancourt espionnée par son majordome, Laurent Blanc, balancé pour prétendu racisme à Mediapart, ou DSK exhibé par son amante. Voler pour la bonne cause, ce n’est pas du vol. C’est bien cela. Mine de rien, ces braves gens sont en train de rétablir le délit d’opinion – ce qui signifie qu’ils choisissent les opinions qui sont des délits. Contre les méchants, les riches, les puissants, les sarkozystes, la France d’hier, tous les moyens sont bons. Oser critiquer les forces de progrès qui portent la « vraie gauche », les enseignants en lutte, les juges rebelles, les journalistes résistants, relève de la haute trahison des intérêts du peuple.
D’accord, ce n’est pas 1984. N’empêche, il y a dans l’air un vague parfum, à peine un soupçon, mais il suffit à glacer. J’exagère, bien sûr. Après tout, qui se soucie du SNJ ? Un journaliste pourrait être sanctionné par son employeur, la télévision publique, pour avoir diffusé une information sans l’accord préalable de l’institution concernée par l’information. Un syndicat demande au patron de clouer un salarié au pilori pour la seule raison qu’il ne pense pas bien. Ce n’est rien. Rien d’autre qu’une fable ordinaire  de la France d’aujourd’hui.
Une affaire de journalistes qui n’intéresse personne, me souffle un ami qui pense juste et se trompe souvent, comme maintenant. Ce n’est pas une affaire mais une ambiance, un état d’esprit qui se diffuse, bien au-delà des quelques médias assurant traditionnellement la propagation du dogme. Une façon de considérer le contradicteur ou l’adversaire idéologique, au choix, comme un salaud ou un idiot. Ici, l’opposition au mariage gay est criminalisée, donc interdite ; là on demande dans le même mouvement l’amnistie pour le gentil casseur (de gauche) et les sanctions les plus fermes contre les « milices fascistes » (de droite). Il paraît que les gens de droite, aujourd’hui, sont aussi sectaires que ceux de gauche. C’est bien possible, mais l’avantage, c’est qu’on ne les entend pas. Il est vrai que les dingues qui semblent pulluler au SNJ, au SNJ-CGT, au Syndicat de la Magistrature et sans doute dans pas mal d’associations citoyennes, ne sont pas toute la gauche. Et qu’ils ne sont pas au pouvoir. Mais ils ne sont pas très loin de lui (dans l’espace politique, pas dans le temps, enfin espérons-le). Alors oui, j’aime bien rigoler. Mais au cas où ça vous aurait échappé, ce sont nos libertés à tous qui sont menacées par ces petits marrants.

*Photo : jetheriot.

Pour en finir avec le travail…

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reve general peyrebonne

reve general peyrebonne

On arrête tout ? On arrête tout !
C’est le sujet du premier roman de Nathalie Peyrebonne, Rêve général, qui raconte une étrange révolution : dans la France d’aujourd’hui, soudain, tout le monde décide que perdre sa vie à la gagner n’en vaut plus la peine, que vivre dans un temps aliéné par les rythmes de la vie marchande est une absurdité. À l’origine du phénomène, nulle théorie, nul mouvement subversif, nulle manifestation ni émeute. Non, plutôt une manière de lassitude générale et protéiforme qui conduit à une prise de conscience collective assez joyeuse, pacifique, amusée. Tout le monde s’étonne de sa propre audace et de la facilité avec laquelle il a quitté les habitudes mortifères imposées par une société qui trouve utile de vendre du papier toilette au thé vert et de célébrer fanatiquement la valeur travail.
Pour raconter les prémices de cette grande sortie silencieuse de l’Histoire, de cette dérobade légère et buissonnière, Nathalie Peyrebonne choisit quatre personnages. Clémence conduit une rame de métro, elle a trente-sept ans, elle est blonde, mignonne et trouve que la ligne 13 commence à la fatiguer, surtout quand il fait si beau en surface. Lucien est professeur de français, il est toujours fumeur, ce qui scandalise beaucoup, il apprécie ses élèves, ce qui scandalise encore plus et il ne fait jamais de sport, ce qui fait pratiquement de lui un criminel contre l’humanité. Edmond est vigile et aime faire la cuisine : après une période japonaise, il entre dans une période Renaissance et tente une tourte aux carottes et verjus. Il y a aussi Louis, le Premier ministre. Il ne veut plus se lever, il paresse, il mange des gâteaux portugais préparés par sa cuisinière et pense à ses amours perdues. Accessoirement, il trouve que le Président est un con, hyperactif et mou à la fois.
Inutile de chercher des ressemblances, le propos de Nathalie Peyrebonne n’est pas là : ce qui arrive dans Rêve général a une valeur de fable et ses personnages sont des archétypes, ce qui n’empêche pas le lecteur de les trouver parfaitement réalistes et d’avoir l’impression de les croiser tous les jours.
Quand Céleste quitte son poste, elle prend une rue qui va vers le sud. Il faut toujours prendre des rues qui vont vers le sud. D’ailleurs, c’est comme ça qu’elle va rencontrer Lucien, qui a laissé ses élèves comme Céleste a laissé ses passagers. Edmond, pour sa part, va dans son bistrot  de quartier pour comprendre ce qui se passe et pourquoi plus personne ne bosse ou ne veut bosser malgré les objurgations présidentielles à la télé. Il s’aperçoit que les clients habituels, l’ivrogne, l’artiste maudit, le promeneur de chien sont aussi atteints par ce syndrome étrange, étudiés par des experts parce que du côté de l’Elysée, l’affolement gagne : la radio et la télé ne fonctionnent plus que de façon intermittente et les gardes républicains font preuve d’une grande désinvolture dans l’exercice de leurs fonctions. Quant au premier ministre, il ne se lève toujours pas. Il est content : depuis que le téléphone ne sonne plus, ses acouphènes ont disparu.
Nathalie Peyrebonne fait une ou deux fois, au cours de Rêve général, allusion à Ferdinand Lop et à Georges Darien, deux sympathiques écrivains libertaires qui voulaient pour l’un prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer et pour l’autre en finir avec toutes les églises, les armées et autres autorités constituées. On aime l’idée, en 2013, qu’une jeune romancière renoue avec cette tradition aussi poétique que politique et écrive : « L’ampleur du mouvement est presque impossible à évaluer avec précision vu la pagaille qui semble régner depuis quelques jours à la Direction centrale du renseignement intérieur. Là, comme partout, les gens sont ailleurs, font autre chose. »
Le rêve, quoi. Le rêve général.

Rêve Général, Nathalie Peyrebonne (Phébus)

*Photo : Aaron Jacobs.

Manager, nous voilà!

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guillaume bigot manager

guillaume bigot manager

Le manager est un piètre chef. Tel est le paradoxe du dernier livre de Guillaume Bigot. Patron d’un groupe d’écoles de commerce, il est bien placé pour scruter le sommet des entreprises. Son diagnostic : la crise du management est une bombe à retardement du capitalisme et le manager, ce néo-patron, fait tout de travers. Il considère ses employés comme un coût tout en leur demandant de croire en l’entreprise ; il prétend se faire mieux obéir sans donner d’ordres.
Car voilà le plus surprenant : les grands patrons développent une véritable aversion au risque : un « bon » manager passe son temps à ouvrir son parapluie.[access capability= »lire_inedits »]
La stratégie ? Voir le cabinet de consultants. Les comptes ? Le cabinet d’audit, le recrutement allant au cabinet éponyme. Pour lui-même, il a pensé à tout, du « golden hello » (prime de bienvenue) au « golden parachute », en passant par la retraite-chapeau.
D’EADS à Carrefour, Guillaume Bigot montre les bévues du dogmatisme managérial. Le Boston Consulting Group − sollicité par Nicolas Sarkozy en 2007 – et ses confrères ont toujours rêvé de mettre l’entreprise en équation : quel que soit le client, il suffit d’appliquer une seule et même matrice. Mais l’entreprise reste encore une affaire humaine : elle résiste à la pseudo-rationalité des cabinets de conseil.
Nourri par l’expérience, le livre de Bigot laisse espérer en la réhumanisation des entreprises.
Dommage, cependant, qu’il cède à la tentation d’essentialiser le chef, comme si la direction des hommes n’était pas un métier qui peut s’apprendre, mais une prédestination. Ni de Gaulle ni Clemenceau n’ont jamais cru qu’ils étaient nés pour diriger.[/access]

Guillaume Bigot, La trahison des chefs (Fayard).

*Photo : Be-Younger.com.

Le 25 avril est mort : un poème de Beppe Grillo

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Chers amis populistes, puisque vous avez été sages, voilà un poème de Beppe Grillo, publié sur son blog en italien et aussi en anglais, d’où je l’ai traduit, parlant mieux la langue de Jimmy Page que celle de Gigliola Cinquetti. Le 25 avril marque la fin de l’occupation allemande en Italie. J’ajoute, chers camarades, qu’ Ella Fitzgerald aurait eu 96 ans. Thank you great lady.
Le 25 avril est mort 
Maintenant qu’un membre du Bilderberg a été nommé président du conseil, le 25 avril est mort
Avec l’explosion de rire du membre de la P2 Berlusconi le 25 avril est mort
Avec la destruction des bandes enregistrées des conversations entre Mancino[1. Nicola Mancino (né en 1931), homme politique italien (ex démocrate chrétien),ancien président par intérim, etc.] et Napolitano, le 25 avril est mort
Avec la dictature des partis le 25 avril est mort
Avec la corruption de l’ensemble de la presse le 25 avril est mort
Avec la trahison de la constitution le 25 avril est mort
Avec le rabibochage du PDL et du PdminusL le 25 avril est mort
Avec la réélection de Napolitano et la transition de facto vers une république présidentielle le 25 avril est mort
Avec le baiser échangé par Bersani et Alfano, le 25 avril est mort
Avec l’échec de l’élection de Rodota[2. Stefano Rodota (né en 1933) le candidat soutenu par Cinque Stelle lors des élections de la semaine passée, Beppe pousse un peu le bouchon, le Stefano a quand même 80 ans, comme ma mère, mais ma mère ne les fait pas…], le 25 avril est mort
Avec la résurrection d’Amato[3. Giuliano Amato (né en 1938), ancien bras droit de Bettino Craxi.], trésorier de Bottino Craxi, le 25 avril est mort
Avec les chômeurs, les usines qui ferment et les coupes dans les budgets de l’éducation et de la santé, le 25 avril est mort
Avec le léchage de bottes et les faux rituels décrétés aujourd’hui au nom du 25 avril jour de la libération, le 25 avril est mort
Avec le grand pillage impuni du mont de piété de sienne, le 25 avril est mort
Avec la colossale dette publique provoquée par le gaspillage et les privilèges des politiciens, le 25 avril est mort
Avec les « P2istes » qui infestent le parlement et la nation, le 25 avril est mort
Avec l’ingérence des étrangers, le 25 avril est mort
Avec la perte de notre souveraineté monétaire, politique et territoriale, le 25 avril est mort
Avec la république aux mains de Berlusconi, 77 ans et Napolitano, 88 ans, le 25 avril est mort
Avec les procès à l’encontre de l’« homme d’Etat » Berlusconi qui n’aboutissent jamais, le 25 avril est mort
Avec les gens responsables des négociations entre l’état et la mafia, dont les procès n’ont toujours pas abouti au bout de 20 ans, le 25 avril est mort
Avec le million et demi de jeunes qui ont émigré par manque de travail, le 25 avril est mort
Avec l’indifférence de trop d’Italiens qui auront un réveil difficile, le 25 avril est mort
Aujourd’hui nous n’en parlerons pas, nous ne le célébrerons pas, nous resterons silencieux avec tout le respect du aux morts.
Si les partisans revenaient parmi nous, ils pleureraient…

Christophe, le retour

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christophe paradis retrouve

christophe paradis retrouve

Ils sont rares les artistes qui, en quelques années, sont passés allègrement du statut de pire ringard que la terre ait porté à celui de génie transcendantal en contact direct avec le cosmos.
Christophe avait un temps poussé très loin le bouchon du kitsch sociopathe : pochette signée Kiki Picasso en 1990, déclaration d’amour publique à la princesse Stéphanie de Monaco (« Allô Stéphanie ne raccroche pas je t’en prie« ), râteau public (« J’l’ai pas touchée, elle voulait pas« )… si Nabilla lit cette chronique (une chance sur trois cent mille milliards de neurones), elle s’interrogera sûrement : « Le mec la touche pas parce qu’elle veut pas ? Non mais allô quoi ! ».
En 1996, la publication de Bevilacqua, album en apesanteur sans tubes, a sauvé la carrière de notre Alan Vega national, le réhabilitant ad vitam æternam. La radicalité de la démarche a séduit la critique, avide de ruptures conceptuelles. Depuis, Christophe soigne son image d’esthète en quête d’ivresse des profondeurs cinématographiques et musicales. Il se voit comme « un metteur en scène qui ne fera jamais de films » et ne conçoit ses albums qu’avec des rushes électromagnétiques et de vertigineuses sueurs froides. L’exercice atteint les sommets avec Comm’si la terre penchait… (2001) et Aimer ce que nous sommes (2008), agrégats de brillances modales en taffetas, à la gélatine fragile.
Adopté par les figures internationales de la French Touch (Air, Sébastien Tellier, Daft Punk), Christophe refuse l’étiquette de chanteur et se revendique davantage comme un artisan, qui prépare sa palette musicale comme un peintre. Même les interviews de l’ex-yéyé s’inscrivent dans un processus esthétisant, s’appuyant sur une mise en scène en abyme (toujours en nocturne, avec éventuellement l’ajout d’une réverbération dans la voix). Chaque entrevue tourne ainsi à la performance artistique, comme un prolongement naturel de son œuvre, dont la nouvelle pièce, Paradis retrouvé, vient de paraître.
L’objet – « témoignage sonore des années 70/80 » – possède la particularité de compiler des « expérimentations musicales », autrement dit, des enregistrements non retenus par le passé. D’habitude, la divulgation officielle de maquettes et autres chutes de studio survient à titre posthume ou dans le cadre de rééditions attractives contenant de la matière inédite (Bonus), argument de poids pour les fans. Sortir un album de démos du vivant du créateur confine à la sacralisation de son œuvre, à la mythification du personnage, à son culte rayonnant avec son consentement bien légitime. Coup marketing machiavélique ? Christophe prétend avoir voulu rendre hommage à son ancien producteur Francis Dreyfus, qui avait eu l’idée de cette compilation « work in progress » avant de disparaître en 2010. Jean-Michel Jarre, autre poulain prestigieux de l’écurie Dreyfus, a rendu en 2011 un hommage similaire à son producteur historique, avec la publication de Essentials & Rarities. Dreyfus aurait-il soufflé la même idée à tous ses anciens protégés ?
Cependant, l’écoute de Paradis retrouvé laisse un goût amer : le sentiment d’inachevé ne s’accorde pas vraiment avec l’œuvre de Christophe, lui qui nous a tant habitués à un perfectionnisme viscéral ne laissant échapper aucune approximation, remettant sans cesse l’ouvrage sur l’établi, pendant des années. Christophe a beau aligner les références culturelles dans la plaquette promotionnel (Boulevard du crépuscule, Bogart, Suicide, Sissy Spacek, John Carpenter, Lennon, etc.) et nous parler d’art dans une rhétorique dadaïste, voire raëlienne (« je mélange synthé et piano, une espèce de collage qui fait que l’harmonie d’un instrument prend en compte celle de l’autre, il peut y avoir des frottements magiques, après tu ralentis les vitesses, après, c’est un art« ), ce Paradis retrouvé ne tient pas ses promesses d’éternité sur toute sa longueur.
À l’exception de quelques morceaux (dont L’italiano, pour son numéro de latin lover en mode pleureuse, et l’électro-bluesy Hommage à Jean-Michel Desjeunes), il manque à l’ensemble la dramaturgie impressionniste des paradis perdus et reperdus de Christophe.
On attendait l’exhumation de notes bleues, après les spleenétiques Mots bleus, on a droit à un mausolée resté en friche, sans supplément d’âme.

Paradis retrouvé, Christophe.