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En Espagne, la gauche de la gauche ne se paie pas de slogans

alberto garzon espagne

L’Espagne en crise est devenue un champ d’expérimentation politique d’où émerge une nouvelle génération de responsables politiques. Tout à gauche, pour succéder à la figure controversée du stalinien Santiago Carillo – dont l’historien britannique Paul Preston vient de publier une lumineuse biographie -, un très brillant député, Alberto Garzón, commence à faire parler de lui. Homonyme du célèbre juge anti-corruption Baltazar Garzón, le plus jeune élu des Cortès ne peut que retenir l’attention des étrangers que nous sommes. Le calme des propos, une solide formation d’économiste à l’université Complutense de Madrid font de cette nouvelle icône de la génération sacrifiée un talentueux vulgarisateur pour un monde en perte de repères. Déjà, un récent sondage publié par El País (du 28/04) montre que les Espagnols le placent en troisième position des personnalités capables de « régénérer la vie politique espagnole », à seulement quatre points d’un ponte du PSOE.
Jugez plutôt : cet homme de 27 ans a déjà 100 000  abonnés sur Twitter. Il vient de publier un essai[1. La gran estafa, Ediciones Destino, Barcelone : 2013. Ouvrage non traduit d’où proviennent toutes les citations suivantes.] qui fait fort bien le point sur les origines de la crise, tout en s’élevant contre les ravages et la corruption dans le monde politique. On boit du petit lait à lire ce qui pourrait être du Dupont-Aignan ou du Mélenchon des bons jours lorsqu’on l’entend diagnostiquer la crise européenne : « À quoi sert notre constitution si, après l’accord entre le parti socialiste et le parti populaire, on donne la priorité aux banques par rapport aux citoyens ? À quoi sert l’union Européenne et ses institutions, si son unique rôle est de consolider la position du système financier, tout en ignorant la dramatique situation des citoyens ? En définitive, à quoi servent-ils s’ils se montrent incapables de régler les problèmes des gens ? ». Et Garzón de remonter aux origines de la construction européenne, davantage le fruit « d’alliances gouvernementales » que d’un véritable projet fédéraliste. « Pour la France, ce fut une priorité, dès le début, de neutraliser (…) l’Allemagne. Mais l’unique moyen d’atteindre cet objectif était d’établir une alliance qui arrimât ensemble les leurs deux économies. Pour l’Allemagne, par contre, la France représentait un marché utile où elle pourrait exporter et fortifier sa position continentale et asseoir les bases d’une future réunification de l’Allemagne ». Cet économiste fait aussi de la politique, et c’est devenu beaucoup trop rare, dans les jeunes générations de responsables européens, pour ne pas être noté.
On ne peut qu’être séduit par une outrecuidance que l’on jugera fort bienvenue chez ce courageux résistant à l’oligarchie. Alberto Garzón s’est payé le luxe d’enregistrer, alors que c’est interdit, une audition à huis-clos, aux Cortés, de Mario Draghi, et de rendre public l’enregistrement. On l’y entend déclarer, sur un ton posé mais résolu, au chef de la Banque Centrale européenne, qu’il le voit comme « le représentant d’un pouvoir anti-démocratique » et ne souhaite rien moins que le voir être jugé « en compagnie de M. Trichet » pour avoir trahi l’idéal européen.
Tout l’enjeu du combat de Garzón dépend de la capacité de son partie, Izquierda Unida (Gauche Unie) à récupérer l’immense mouvement populaire d’indignation et de révolte que suscite la crise, notamment les Indignés. Ces derniers n’auront finalement produit qu’une plate-forme contre les expropriations de millions d’Espagnols devenus insolvables face à des banques voraces. La multiplication des charivaris organisés par l’extrême gauche devant les domiciles de responsables politiques dont les prises de position ne sont pas appréciées, ces escraches (littéralement « signalement », inaugurés en Argentine il y a quelques années) n’est pourtant pas pour rassurer la gauche parlementaire, dont Izquierda Unida. Organisme protéiforme, ce parti réunissait initialement un large spectre politique allant d’anciens communistes… aux carlistes. Dans une Espagne qui serait, comme la France, en 1789, – ou plutôt 1808, quand débuta sa Guerre d’indépendance contre la domination étrangère  – et dont toutes les institutions, jusqu’à la monarchie, sont ébranlées, celui qui offrira le premier  une vision claire des choses obtiendra à coup sûr l’adhésion massive de ses concitoyens. Et il se pourrait bien qu’Alberto Garzón soit un jour l’heureux élu à qui on saura gré d’avoir été courageux avant tout le monde.
Ce qui pourrait bien fait mouche, aux yeux des Espagnols, se trouve dans l’analyse de Garzón – notamment dans un chapitre de son livre intitulé « ressusciter Marx » – quand il lie la crise morale – la référence gramscienne est décidément à la mode – et la crise économique qui touchent son pays. Il y voit le produit d’une trop grande propension à la tolérance héritée de la période des nécessaires compromis entre des forces jusque-là irréductiblement ennemies, négociations qui avaient permis à la démocratie de s’instaurer, avec la constitution de 1978.  En Espagne, l’ère des demi-mesures est révolue.  À crise radicale, critique radicale !

*Photo : Alberto Garzon.

Suisse : Malaise dans la confédération

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Pureté, puritanisme, putain : cherchez l’erreur. Il n’y en a pas. Les racines pur et put ont grandi dans la même région anatomique, et avec le « Ça-Graal », la coupe n’est jamais loin des lèvres. Une gorgée de temps en temps, d’accord, mais pas tout le temps, sinon y’a malaise dans la civilisation. Jusqu’au dimanche 3 mars, y’avait malaise dans la Confédération. Ce jour-là, lors d’un référendum d’initiative populaire, les Suisses ont massivement demandé une loi limitant la gloutonnerie des dirigeants des entreprises helvétiques cotées en Bourse. Le principe étant plébiscité par le peuple, il revient à présent au Parlement de poser l’anneau gastrique, au moyen d’une loi.[access capability= »lire_inedits »]
C’est la fin, croit-on, des arrangements juteux entre amis patrons, qui eux aussi ont eu leur « Sofitel ». Deux semaines avant la votation, le président de la « pharma » Novartis, Daniel Vasella, sur le départ, se faisait prendre la main au panier – 72 millions de francs suisses (60 millions d’euros) –, prix de son silence dans un environnement manifestement hyperconcurrentiel. Face à la réprobation générale, il renonçait à ce parachute doré, mais comme on dit, le mal était fait. En période révolutionnaire, reconnaître ses fautes, c’est les commettre une deuxième fois ; on n’échappe pas au châtiment, ici, celui des urnes.
La fuite à Varennes de Vasella prendra la forme d’un exil en famille aux États-Unis, a-t-on appris.
De quoi cette révolution suisse est-elle le nom ? C’est là qu’on se calme. Le référendum piloté et gagné par le sénateur Thomas Minder, du parti de la droite nationale UDC et lui-même chef d’une PME fabriquant du dentifrice, par ailleurs opposé à la libre circulation des biens et des personnes, marque la victoire des actionnaires sur les administrateurs des grosses boîtes.
Le 3 mars, il y a eu rappel à l’ordre. À l’ordre moral. Le tribunal de l’éthique protestante a sanctionné une déviance du capitalisme et non le capitalisme en tant que tel qui, par la grâce du peuple, sort purifié du bordel et de la débauche où l’avaient plongé quelques-uns. C’est moins rougeoyant que le « Grand Soir ». Salade de cervelas, et au lit ! Pas drôles, ces Suisses…[/access]

*Photo : hello nelly.

La leçon d’Arendt

hannah arendt eichmann

« Va en enfer, sale pute nazie » : des messages d’une telle violence, Hannah Arendt en reçut des dizaines après la polémique provoquée par son reportage sur le procès d’Eichmann en 1961. Le biopic éponyme de Margarethe von Trotta raconte, avec un réalisme qui touche au documentaire, l’histoire de cette controverse autour de la question du mal.
Le temps d’une séance, la salle de cinéma se transforme en amphi, et Barbara Sukowa, qui joue la philosophe allemande avec inflexibilité et humanisme, nous donne un cours magistral sur la philosophie d’Hannah Arendt.
Le film commence avec l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad. Puis on suit Arendt à Jérusalem où elle assiste au procès d’un des plus grands bourreaux du Troisième Reich. Quand elle découvre le visage du bourreau, la philosophe est perplexe : un type banal, enrhumé et médiocre qui n’a pour sa défense que ces mots : « J’obéissais aux ordres, j’avais prêté serment ».
De retour aux Etats Unis, Arendt écrit un reportage pour le New York Times qui deviendra un livre, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal , puis déclenchera une polémique terrible que la philosophe qualifiera avec dédain de « tempête dans un verre d’eau ».
Deux critiques principales sont adressées à l’essai d’Arendt. On lui fait d’abord grief d’avoir, avec sa thèse de la « banalité du mal », banalisé le nazisme en faisant d’Eichmann un « clown » plutôt qu’un monstre. La seconde accusation, qui sera la plus violente, tourne autour de l’antisémitisme. Elle concerne les « 10 pages sur 300 » de son livre qui traitent de la question du rôle des leaders juifs dans la Shoah. Elle y dénonce le comportement des membres de certains Judenräte (conseils juifs), en particulier celui de Theresienstadt, qui furent amenés à collaborer avec les autorités nazies.
Ce que l’on ne pardonne pas à Arendt, c’est son arrogance, cette « perversité de l’intelligence » qui ose la subtilité pour aborder l’horreur brute d’Auschwitz autrement que par le prisme manichéen objectivant la seconde guerre mondiale en deux camps : les monstres nazis et leurs victimes. Dans Eichmann à Jérusalem, Arendt montre en effet que la frontière qui sépare le bien du mal ne passe pas entre les êtres mais à l’intérieur d’eux.
Contre le préjugé qui voudrait faire des nazis des sadiques sanguinaires, elle montre que plus que la cruauté, c’est la médiocrité qui conduit l’homme au mal radical. Contre la tentation de la victimisation, Arendt ose poser une question fondamentale, qui touche à l’essence même du totalitarisme : la participation des victimes à leur propre extermination. Arendt le dit dans son livre : elle trouve absurde la question du procureur Hausner aux rescapés de la Solution finale : « pourquoi n’avez vous pas résisté ? », car il n’y avait aucun moyen de résister au rouleau compresseur totalitaire. Ce que constate Arendt est moins l’absence d’une résistance active que la réalité d’une coopération passive qui a conduit au « succès » effroyable de la Shoah. Le film de Von Trotta montre bien la souffrance de l’intellectuelle incomprise. Car il est vrai que, contrairement à son ami philosophe Hans Jonas qui lui tourne le dos en pleine la polémique, Hannah Arendt ne se sent pas imprégnée de manière indélébile par la culture juive. Nourrie à l’universalisme de la pensée grecque, Arendt refuse tout communautarisme, même si celui-ci est cimenté par la souffrance. Elle le dit à un de ses amis pendant le film « Je n’aime aucun peuple, je n’aime que mes amis ». Et à un de ses étudiants qui lui pose cette question « pourquoi appelez vous « crime contre l’humanité un crime contre le peuple juif ? », elle répond : « parce que les Juifs sont d’abord des hommes ».
Là est la grande force d’Hannah Arendt : inscrire le problème du mal radical advenu avec la Shoah dans la perspective de l’universalisme grec. Ce qui faisait la force de la civilisation occidentale, c’est ce dialogue intérieur, cette introspection qui depuis les Grecs guidait les rapports de l’homme avec lui-même, avec lequel le totalitarisme rompt
Arendt répond à la grande question qui hante la philosophie « d’après Auschwitz » : le nazisme étant survenu en Europe, au moment de l’apogée de la « civilisation » allemande, peut-on en conclure que la culture, la pensée et la philosophie ne sont pas des remparts efficaces contre la barbarie ?
L’auteur d’Eichmann à Jerusalem répond que ce n’est pas l’absence de savoir qui conduit à la barbarie, mais le refus de penser, c’est-à-dire de descendre en soi pour distinguer le bien du mal.
Un film à voir pour se souvenir que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »

Hannah Arendt, un film de Margarethe von Trotta. En salles depuis le 24 avril.

Combattre l’indifférence

blesses guerre defense

« Être soldat n’est pas une profession comme les autres » déclarait François Hollande à Olivet le 9 janvier 2013. « C’est accepter d’emblée le sacrifice, y compris celui de sa vie pour la patrie ».
Dans ses vœux aux Armées, le président de la République a choisi de mettre en valeur la spécificité du métier de soldat, qui rend cette profession incomparable aux autres. En effet, la Nation autorise ses militaires à porter les armes en son nom et leur délègue le droit de tuer au risque d’être eux-mêmes tués ou blessés. Cela « mérite la reconnaissance de la Nation » tel que le précise l’article premier du Code de la défense.
L’Afghanistan est depuis la guerre d’Algérie le conflit le plus meurtrier qu’a connu l’armée française : 88 morts au combat, plus de 700 blessés. Derrière le débat autour du nombre de morts, toute la question est de savoir ce que représente pour la société la perte d’un de ses soldats. L’opinion publique ne perçoit pas la mort d’un soldat comme la « définition la plus exigeante du devoir des militaires »[1.  Jean-Pierre Albert, « Du martyr à la star. Les métamorphoses des héros nationaux ».]. Les engagements de l’armée française semblent peu reconnus ou peu compris. Et c’est en partie pour cela que l’impression d’indifférence et de passivité, dont ont fait l’objet ces onze années d’engagement afghan, peine à se dissiper.
Si cette apathie détonne dans les rangs de la communauté militaire, elle frappe surtout les blessés dans ces opérations de guerre, qui la vivent au quotidien dans leur parcours de soins. Le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre prévoit dans ses articles L.115 et L.128 la gratuité des soins médicaux, de l’appareillage et des aides techniques. Or, dans les faits, ce sont les règles de prises en charge édictées par la sécurité sociale qui prévalent. Les frais ne sont donc pas pris en charge dans leur totalité par les acteurs sociaux institutionnels[2. AC : Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, Mutuelle militaire UNEO.]. C’est le milieu associatif qui prend le relais de l’Etat en prenant à son compte la part restante du financement. Par exemple, les associations Solidarité Défense et Terre Fraternité ont participé en 2012 à l’achat de prothèses de dernière génération pour six blessés amputés. Réalisé aux Etats-Unis, le coût unitaire de cet appareillage est de l’ordre de 50 000 à 60 000 € et permet de recouvrer une mobilité convenable. C’est aussi le cas de l’UBFT[3. Union des blessés dela Faceet de la Tête] (Fondation des « Gueules Cassées ») qui dans le cas d’une blessure par balle au visage assume financièrement ce que la sécurité sociale et la mutuelle ne prennent pas en compte, soit près de 20 % des frais.
De là à comparer les blessures en opérations de guerre avec un handicap civil, il n’y a qu’un pas que l’administration franchit un peu trop rapidement. Certes pour le blessé et c’est bien là le principal, tous les frais sont couverts : la majeure partie par l’Etat, le reste par les associations. Cependant pour coller à l’esprit des textes votés par la représentation nationale, il ne semble pas déraisonnable de s’interroger sur la part totale et systématique que devrait consentir l’Etat dans ces différentes prises en charge. Car finalement, être soldat blessé en opérations, est-ce être un blessé comme tous les autres ?
Dès lors, comment l’Etat ainsi que la société pourraient-ils renvoyer une image un peu plus positive que celle recueillie actuellement ?
Tout d’abord exprimer sans fausse retenue le soutien à ses forces combattantes.
« Support our troops ! » lancent de gigantesques banderoles attachées dans les halls des centres commerciaux américains, sur les frontons des fast food ou encore devant les écoles. Si la comparaison avec d’autres pays est usuelle, il ne semble bien évidemment pas approprié de comparer notre situation à celle des Etats-Unis et d’espérer des témoignages de soutien équivalents. Cependant, des initiatives existantes en France au niveau local méritent d’être généralisées. Jumeler des classes d’écoles primaires, de collèges et de lycées avec des unités opérationnelles de leur municipalité offre un double avantage : réaffirmer le lien de proximité entre la défense et les citoyens tout en valorisant l’action des soldats de sa ville, de son canton ou de son département. Adresser à ses soldats des colis ou des dessins, afficher son soutien par le port de bracelet jaune ou dans l’animation des réseaux sociaux sont autant d’exemples fructueux qui vont dans ce sens.
Le correspondant défense[4. Réseau des correspondants de défense, élus locaux en charge de la diffusion des informations provenant du ministère de la défense.] des municipalités est à ce titre le personnage clef pour susciter l’adhésion et la réussite de ce type d’initiatives et plus largement pour expliquer les missions des armées. Seule l’implication des municipalités est déterminante car elles possèdent un savoir-faire et une résonnance redoutables d’efficacité. Il n’y a qu’à brandir une menace de fermetures ou de délocalisations d’emprises militaires par exemple pour s’en rendre compte…
Au-delà des discours officiels, c’est la vraie force d’une Nation, son peuple, qui donnera l’authentique mesure de cette reconnaissance dans la durée. Il s’agira de réussir le tour de force de guérir nos blessés. Dépasser la blessure physique, parvenir à réinsérer nos blessés constitue un problème d’ordre social qui demeure le vrai enjeu. Reprendre sa place, oui ! Mais laquelle ? Ni celle de victime, ni  celle d’accidenté du travail. Celle d’un citoyen respectable et considéré, parce qu’il a consenti à risquer sa vie au nom de ses compatriotes. Il convient désormais de traduire la gratitude de la Nation en réalité concrète, c’est-à-dire en une réalité administrative et budgétaire.
C’est l’essence du programme Reconnaissance et réparation en faveur du monde combattant qui bénéficie de crédits à hauteur de 2,8 milliards d’euros pour 2013. La prise en compte totale et systématique des soins et appareillages s’inscrit pleinement dans ce programme. De plus, la diminution annuelle du nombre de prestations qui s’élève par année à 60 000 retraites du combattant et 15 000 pensions militaires d’invalidité, permet de dégager des marges de manœuvres suffisantes pour absorber le financement complet des soins. A la différence de celui d’’invalide de guerre, le statut du blessé en opérations de guerre n’existe pas. S’il on veut se prémunir de tout amalgame entre blessé en opération de guerre et handicapé civil, peut-être conviendrait-il de légiférer sur ce point.
Afin d’éviter un déni de reconnaissance, dont les prémices sont apparues durant le conflit en Afghanistan, il est urgent de fournir à l’ensemble des Français une bonne compréhension de leur armée et des missions qu’elle conduit. Conjointement à la sortie du nouveau Livre Blanc qui fixera le niveau d’ambition dela France pour sa défense, c’est le bon moment de lancer un débat national animé par les médias avec notre classe politique et nos élites civiles et militaires sur la place actuelle des armées dans la société. Ce pourrait être l’occasion d’offrir une résonance particulière à la reconnaissance que les soldats attendent et cela donnerait un excellent indicateur de la bonne santé de notre Nation.

*Photo : expertinfantry (blessés américains pendant la guerre du Vietnam).

Des jihadistes belges chez les rebelles syriens

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belgique syrie jihad

Gros émoi en Belgique à la suite des révélations des journaux annonçant que de jeunes garçons issus de l’immigration sont partis combattre en Syrie. Incroyable ! La libre circulation des personnes et des biens inclurait donc aussi celle des combattants de Dieu ? On a connu des scoops plus surprenants…
La plupart de ces jeunes candidats au jihad sont originaires du nord du pays, de Flandre ou de Bruxelles. On parle d’un jeune de 17 ans, originaire de la petite ville de Vilvorde près de Bruxelles. Il s’est fait abattre comme un gibier par un sniper après deux petites semaines de présence en Syrie. Et les bonnes consciences de s’interroger : quelles sont les motivations de ces jeunes combattants ? Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’aller porter la bonne parole de la démocratie face à la dictature d’Assad mais de tenter d’installer un régime islamiste à Damas. Si l’étonnement qui a suivi ces révélations n’était pas feint, il faut reconnaître que les autorités du royaume pèchent au mieux par naïveté et au pire par aveuglement.
La ministre de l’intérieur, pourtant grande adepte du multiculturalisme, a tapé du poing sur la table afin que les compagnies aériennes contrôlent mieux les jeunes qui s’offrent des petites vacances au Moyen-Orient. Il faut dire qu’un reportage de la télévision publique a fait du bruit. Une équipe de journalistes a suivi deux mineurs de 14 et 16 ans qui se sont envolés vers la Turquie après avoir passé, sans l’ombre d’une difficulté, les contrôles de sécurité. Destination fétiche des agences de voyages vendeuses de soleil à bas coût, la Turquie ne constitue bien sûr qu’une étape sur le chemin de la Syrie. Selon les autorités, il s’agit désormais de vérifier si ces jeunes gens possèdent une autorisation parentale pour effectuer le voyage. Piquées au vif, les compagnies aériennes rétorquent qu’elles n’ont pas à remplir le rôle de la police. De là à imposer un contrôle systématique à tous les Belges, la décision est difficile à prendre. On imagine difficilement l’instauration aux frontières d’un contrôle au faciès ou au prénom susceptible de pousser au suicide au nom de Dieu.
Depuis ces révélations, la presse s’est enflammée, comme si elle découvrait que les prêches de certains imams pouvaient être teintés de haine et d’appels à la guerre sainte. Qui parlait de naïveté ? Chacun disserte en vain sur une jeunesse en panne de repères, prête à aller se sacrifier pour un idéal exaltant, loin de nos trop rassurantes démocraties. Les experts se déchirent sur le nombre exacts de guerriers partis combattre de l’autre côté de la Méditerranée. Les chiffres oscillent entre plusieurs dizaines et… quatre ! De son côté, la ministre a avancé le nombre de mille combattants européens sur le sol syrien. Un imam affirme que douze belges ont déjà été tués dans cette sale guerre. Compte tenu de sa superficie, la Belgique figurerait en première ligne parmi les pourvoyeurs de chair à canon du désert. Même si elle s’avère tardive, l’émotion ressemble quand même à un début de prise de conscience. On commence à découvrir l’existence d’une jeunesse en voie de radicalisation, non seulement par l’intermédiaire de sermons enfiévrés mais aussi à travers les télévisions satellitaires et Internet. Pour autant, le réveil risque d’être de courte durée. Après l’échauffement médiatique, une large frange de la classe politique a appelé au calme pour éviter toute dramatisation de la situation. Mais pourquoi ne pas plutôt crever l’abcès et tenter d’apporter des solutions de fond à un problème qui n’en est, de toute évidence, qu’à ses prémices ?

*Photo : BriYYZ.

Racaille : l’avenir du bourgeois ?

racaille lumpen banlieue

Dans la quête éperdue du bon sujet révolutionnaire, certains théoriciens ont élu un nouveau héros : le « jeune de banlieue », d’origine maghrébine ou africaine. Situé à la périphérie de nos villes, se baptisant lui-même du grand mot de « racaille » (« caillera », en verlan), il conjoindrait deux grands récits : celui des classes laborieuses et celui de la décolonisation. Il concrétiserait l’alliance de l’insurrection ouvrière et du combat anti-impérialiste. Rimbaud, pendant la Commune de 1871, prônait déjà l’« encrapulement ».
La fascination du mauvais garçon dans l’extrême gauche (mais aussi dans le show-biz, y compris à Hollywood, gangrené par ses liens avec la Mafia) n’est pas nouvelle : Jean Genet n’a cessé de chanter les charmes du beau voyou et du criminel ténébreux. Herbert Marcuse, dans les années 1960, célébrait les marginaux, les drogués comme des rebelles dressés contre la répression des instincts et le détournement des potentialités humaines. Tous ces « groupes catalyseurs », étudiants, émigrés, chômeurs, squatteurs, artistes en marge étaient seuls à même de retrouver une combativité perdue par un prolétariat embourgeoisé. À cet égard, les émeutes de 2005 furent saluées par le groupe de Tarnac, rassemblé autour de Julien Coupat, comme le fer de lance de « l’insurrection qui vient »[1. L’Insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.] et interprétées comme une réplique des luttes anti-coloniales sur le territoire de la Métropole, prélude à la guerre civile généralisée. Tout ce qui blesse, heurte le système capitaliste réjouit ces activistes, possédés par un rêve néronien de grand ensauvagement, d’incendies gigantesques, de krachs économiques et boursiers. Les bandes de jeunes et de très jeunes qui brûlent, détruisent, dévalisent sans revendications sont bien les porteurs d’une étape nouvelle de l’Histoire. Leur mutisme, éloquent, signifie qu’aucune langue ne peut assouvir leur rage, leur volonté d’en finir avec ce vieux monde. Si l’on devait écrire une histoire du snobisme contemporain, elle connaîtrait là, dans l’éloge des « lascars » blacks-blancs-beurs exonérés de toute responsabilité par leur statut de victimes post-coloniales, sa dernière métamorphose.[access capability= »lire_inedits »]
La première définition de la « racaille » a été fournie, il y a plus d’un siècle et demi, dans le Manifeste communiste (1848) par Marx et Engels : « Le lumpenproletariat [terme emprunté à l’allemand lumpen, qui veut dire « haillon »], éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » On peut aujourd’hui compléter cette analyse : les émeutiers occasionnels des cités, si déshérités soient-ils – le taux de chômage y monte jusqu’à 40 % –, sont d’abord les enfants de la télévision et du supermarché. Car la « racaille » – qui ne doit pas être confondue avec les islamistes, même si des contacts peuvent être tissés avec les barbus lors des séjours en prison, ni avec la jeunesse laborieuse des quartiers – prolifère sur la disparition de la culture ouvrière en Europe : elle est l’image inversée des vertus prolétariennes, comme le verlan est l’envers de la langue normale, désarticulée pour n’être pas comprise de tous, suscitant un faux effet de familiarité. À l’éradication de la pauvreté, aux luttes syndicales, aux causes humanitaires, ces jeunes délinquants préfèrent l’allégeance au chef de bande, le mépris du bien commun, la mise en coupe réglée des immeubles, la fidélité au territoire, devenu un village gaulois à défendre contre l’intrusion des tiers ou d’autres gangs. Le souci du « bizness », trafic d’armes, de drogues, de voitures, de femmes, l’emporte sur toute autre chose. Ces casseurs, lointaines réminiscences des « Apaches » qui terrorisaient les beaux quartiers du début du xxe siècle, ne dessinent pas dans leur insurrection les contours d’un monde plus fraternel : ce sont les apôtres agressifs du consumérisme triomphant[2. Je renvoie à mes analyses sur le sujet dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006). Voir également l’excellent roman de Morgan Sportès : Tout, tout de suite (Fayard, 2011) sur l’affaire Ilan Halimi.].
Ils sont la rencontre de Tony Montana et du centre commercial[3. Tony Montana, joué par Al Pacino dans le remake de Scarface, de Brian de Palma, en 1983, est une petite frappe qui s’élève par le meurtre et la ruse au rang de chef. Scarface a longtemps été un film culte dans les banlieues.]. Ils incarnent, dans leur brutalité, le grand rêve de nos sociétés : l’avidité, l’impatience, la toute-puissance. D’où notre indulgence mêlée d’effroi à leur égard. Ce sont, comme nous, des consommateurs insatiables, fascinés par les signes extérieurs de richesse, belles voitures, montres de luxe, créatures de rêve, vêtements griffés, marques, etc. Eux aussi veulent « tout, tout de suite », « vivre sans temps mort et jouir sans entraves », selon l’affligeant slogan situationniste. Ces vandales sont les meilleurs propagateurs de la marchandise qui est leur vrai dieu. On comprend l’attirance de l’intellectuel ou du cinéaste de gauche pour cette pègre. Le civilisé, contraint et coincé, louche avec envie sur la belle énergie du barbare, de la brute blonde, brune ou noire. En général, le show-biz est la caisse de résonance de tous les clichés en cours, il incarne la bêtise narcissique de chacun excusée et amplifiée par la célébrité. On se souvient, par ailleurs, que notre intelligentsia progressiste s’est pâmée, depuis un siècle, devant le marquis de Sade, l’a élu prophète de l’amour et de la délicatesse pour mieux gommer son apologie du crime de masse. En littérature, au cinéma, le truand, le tueur ont toujours joui de l’aura du réfractaire dressé contre le système (voyez hier
Pierre Goldman, porté par un talent hors du commun ou encore Carlos, psychopathe verbeux et vaniteux). La crapule suscite la sympathie, surtout quand elle prend les atours du rebelle victime de la répression policière. L’alliance de la brutalité et de la cupidité ravit celui qui doit payer pour acheter et se soumettre, dans la vie quotidienne, aux procédures de l’échange et de la civilité.
Pouvoir tabasser celui ou celle qui ont osé vous fixer dans les yeux ou dont la tête ne vous revient pas, humilier plus faible que soi, s’approprier les femmes que l’on désire sans leur demander leur avis, les traiter à loisir de « putes », de « salopes » est le rêve secret de l’homme ordinaire (d’ores et déjà, dans certains transports parisiens, l’insulte gratuite est devenue la norme, et ceux qui réclament le respect en permanence ne respectent personne). Le caïd ne se laisse arrêter par aucun tabou, aucune loi morale : il agit en homme souverain qui impose son désir, régente et contrôle la circulation des femmes, prend ce qui lui plaît, tabasse, torture, voire tue qui s’oppose à lui. Il règne par « l’ultra-violence » (Malek Boutih), la peur, la cruauté, la torture, l’intimidation, la rapine, la menace : agressions répétées contre les conducteurs de bus, de métro, de RER, les pompiers, les ouvriers des chantiers, tabassés, menacés quand ils dérangent les plans des dealers, mais aussi les médecins, qui désertent, les postiers, qui ne distribuent plus les colis. Toute présence prolétarienne ou publique est ressentie comme une intrusion. Les lois communes ne sont pas faites pour lui, mais pour les sous-hommes, les « Gaulois », comme il les appelle avec mépris, les Français de souche. C’est par sa violence, son affiliation au grand banditisme que le lumpen, « cette lie d’individus corrompus de toutes les classes » (Engels, 1870), adonné à l’exploitation et au contrôle des populations immigrées, fascine sociologues, comédiens, journalistes et certains philosophes (voyez la réhabilitation qu’en fait un Jacques Rancière). C’est le cas de dire avec Hannah Arendt, à propos de la montée du nazisme : « La haute société tombe amoureuse de ses propres bas-fonds. »
Mais la nouveauté de cette culture, c’est qu’elle a quitté l’espace confiné des quartiers sensibles pour essaimer dans la société et devenir le langage commun des adolescents, toutes classes sociales confondues. Le « sauvageon », comme l’avait bien nommé Jean-Pierre Chevènement, au grand dam des bien-pensants de l’époque, est celui qui ne reconnaît pas la loi ni les institutions de la République : être d’exception, il échappe à l’éthique courante, à la culpabilité, n’obéit qu’aux codes de l’honneur de son groupe.  Ces jeunes hommes encapuchonnés à la manière des familiers de l’Inquisition ou des membres du Ku Klux Klan, avec leur démarche chaloupée, ont su créer un univers propre, calqué sur les ghettos nord-américains et, surtout, une langue syncopée avec, ici ou là, de belles inventions, exactement comme le Parti communiste avait façonné une « langue ouvrière » dont Georges Marchais fut l’un des derniers locuteurs, avec une gouaille et des intonations populaires qui constituaient son code de reconnaissance face aux partis bourgeois. Ce nouvel idiome, porté par le rap et le hip-hop, se caractérise entre autres choses par la banalisation de l’insulte, devenue courante dans les conversations entre lycéens : on se traite d’« enculé », de « fils de pute », de « pétasse » avec une désinvolture qui laisse coi. Sans compter les pauvres mères qu’on « nique » à tour de bras, si j’ose dire et sans compter. On décèlerait sans peine dans ces apostrophes une sorte d’inquiétude généalogique fréquente chez les déracinés : ils ne savent pas d’où ils viennent, qui est leur père et donc leur patrie. Un « fils de pute », fruit d’amours anonymes, n’est l’enfant de personne, un bâtard procréé par une chienne, pour filer la métaphore. Si ta mère n’est qu’une traînée qui couche à droite et à gauche, tu es toi-même le fruit du hasard, un être fortuit qui n’est pas sûr de ses ancêtres et donc de sa place dans la société. Quant à l’apostrophe « enculé », elle stigmatise évidemment la passivité de l’homme réduit à l’état de femelle offerte : rappelons que, dans la Rome antique, seul le maître avait le droit de sodomiser ses esclaves ; l’inverse, considéré comme un renversement dramatique des hiérarchies, eût été puni de mort. L’on sait combien l’homosexualité est mal considérée dans certaines banlieues, et contrainte de se vivre dans la clandestinité sous peine des pires représailles. Au-delà du pittoresque argotique, ce genre d’énoncés constitue un pidgin de ghetto, destiné à casser le sens des mots, à isoler les locuteurs. Le champ de l’invective, il est vrai, est étroit : le furieux a peu d’expressions à sa disposition et nous ne sommes pas tous des capitaines Haddock capables de varier à l’infini leurs fulminations. La force d’une injure, exutoire indispensable, c’est sa rareté. Devenue machinale, elle s’émousse, trahit un mépris spontané de l’autre et de soi-même qui est préoccupant : au commencement est la haine. Sur un autre plan, l’usage du mot « fuck » dans les films nord-américains est devenu aussi commun que « Passe-moi le sel… » (en réalité, bien plus) et traduit, là aussi, une vertigineuse paupérisation du langage.
Freud dit quelque part que le premier homme capable de lancer une insulte à la place d’une pierre a inventé la civilisation. C’est une vue désormais trop optimiste : l’imprécation précède en général les coups et les accompagne. Quand les relations humaines se résument à l’anathème permanent et ne sont plus apaisées par la politesse, la civilité, la société bascule dans une autre dimension. Si la routinisation de l’outrage n’était que l’apanage des gouapes et des vauriens, elle resterait bornée à un petit groupe, comme jadis l’argot des charretiers, des « poissardes ». Mais elle contamine toutes les strates de la société, jusque dans la jeunesse dorée et aux plus hautes sphères de l’État : on se souvient du malheureux « Casse-toi, pauvre con ! » du président Sarkozy, lui-même propagateur de l’inculture triomphante (voir ses diatribes contre La Princesse de Clèves).
Il y a dans cette mouvance racaille un tempo musical, physique, sémantique qui entre en résonance avec la mentalité hédoniste. C’est là l’inquiétant : quand les élites se mettent à parler comme la canaille, la société devient une seule plèbe, du haut en bas unie par un même état d’esprit, une même vulgarité qui contamine les rapports humains et précipite les nations dans une faillite morale. Nous vivons ce moment historique très particulier où la culture des voyous et des mafias − rapine, cupidité, sauvagerie − devient le modèle possible des hautes classes (voyez la Russie ou les narco-trafiquants sud-américains). Le type humain idéal, aujourd’hui, c’est la conjonction de la célébrité et de la fortune, quel que soit le moyen dont on les a acquises : le mauvais garçon l’emporte sur l’honnête homme. La libération des mœurs s’appuyait sur une vision optimiste de l’être humain. Nos convoitises sont bonnes par nature et rien ne devrait les limiter. Il nous faut déchanter : la ruse de la raison, pour Hegel, consistait à réaliser des fins sublimes à travers des passions bestiales. La ruse de la modernité, c’est de créer des situations bestiales à travers des pulsions réputées sublimes. Nous habillons d’angélisme libertaire une société violente et dure. L’adoucissement des mœurs chanté par Tocqueville semble s’inverser. De même qu’en économie, la libéralisation de la finance a entraîné un surcroît d’avidité et d’inégalités – il existe une racaille en col blanc, une racaille des beaux quartiers −, l’hédonisme contemporain, en réclamant la libération de tous les instincts, a aussi libéré la violence, la vindicte, la cruauté entre les sexes. L’individualisme démocratique croise la nouvelle délinquance qui lui ouvre la possibilité d’en finir avec les derniers tabous, les derniers freins : il triomphe sans maître, sans interdits pour lui barrer la voie. À cet égard, les banlieues ne sont pas un corps étranger sur la République, mais un miroir grossissant des passions françaises, une réserve de talents et d’énergie, mais aussi d’intolérance potentielle : racisme, antisémitisme, machisme, homophobie.
Le barbare n’est pas à la périphérie : il est le double du « bobo », l’effigie de ses appétits les moins recommandables. Au-delà du folklore, le triomphe de la « racaille » ne marque pas seulement la fin de la mémoire ouvrière et le triomphe du consumérisme global, il annonce peut-être la disparition du bourgeois, personnage hideux, ridicule peut-être, mais encore responsable du monde. Il traduirait alors l’émergence d’une hyperclasse de nouveaux riches, déliée de toute contrainte morale et contaminée par les mœurs du grand banditisme. Cet effacement simultané, s’il se confirmait, marquerait un véritable tournant historique et une catastrophe de grande ampleur.[/access]

*Photo : La Haine.

Halte à la chasse aux sorcières contre Clément Weill-Raynal !

weill raynal filippetti

Madame la ministre,
Je m’adresse à vous en votre qualité de ministre de tutelle de l’audiovisuel public. Depuis que vous avez pris vos fonctions, en mai 2012, vous avez fait de la défense de la liberté d’informer une priorité de l’action de votre ministère.  Mieux, vous ne vous limitez pas, en la matière, à des pétitions de principes, puisque vous allez, dans un proche avenir, défendre devant le parlement, une loi qui mettra, on l’espère, un terme définitif au flou législatif concernant la protection des sources des journalistes. À l’occasion d’affaires récentes, le gouvernement auquel vous appartenez a montré qu’il rompait avec une détestable tradition, celle de faire obstacle, par tous les moyens à sa disposition, à des révélations, par des organes de presse, de faits délictueux et moralement condamnables commis par des hommes au cœur du pouvoir.
C’est pourquoi vous ne pouvez rester insensible à la chasse aux sourcières menée, au sein de France Télévisions, contre notre confrère Clément Weill-Raynal, journaliste en charge des affaires de justice au sein de la rédaction nationale de France 3. Celui-ci fait actuellement l’objet d’une procédure disciplinaire diligentée contre lui par la direction de la chaîne, à la demande du syndicat SNJ-CGT de France 3. Son crime ? Avoir, le 5 avril dernier, filmé avec son téléphone portable ce maintenant fameux «  mur des cons » installé dans ses locaux par le Syndicat de la magistrature. Ces images ont été diffusées sur le site d’information Atlantico, provoquant dans le pays une émotion justifiée, et une réprobation non moins justifiée des pratiques de cette organisation syndicale de magistrats, classée à gauche. Nombre de vos collègues du gouvernement, y compris la Garde des Sceaux, ont condamné ce manquement à la réserve et à la dignité de la part de magistrats à qui la nation confie la charge de juger tout le monde, y compris les « cons » cloués au pilori par les syndicalistes du SM.
Aujourd’hui, c’est celui par qui le scandale est arrivé qu’un syndicat dont vous connaissez parfaitement le pouvoir de nuisance corporatiste veut faire payer le discrédit tombé sur une organisation idéologiquement proche. Le SNJ-CGT n’en est pas à une contradiction près. En effet, il accuse Clément Weill-Raynal d’avoir «  sali l’image de France 3 » en « volant des images » dans les locaux du SM, et en les laissant diffuser sur le web. Or, en 2008, ce même syndicat avait défendu avec la dernière énergie les journalistes de France3 soupçonné d’avoir volé des images de Nicolas Sarkozy tournées à son insu avant son entrée sur le plateau d’une émission de cette chaîne. L’enquête interne diligentée pour connaître les responsables de la fuite n’avait pas abouti : l’omerta imposée par la CGT avait rendu impossible la découverte des responsables. Avec Clément Weill-Raynal, ces nobles principes ne valent pas : tous les moyens sont bons pour abattre un journaliste réputé proche de la droite républicaine, y compris la délation, et l’appel à peine déguisé au licenciement.
Madame la ministre,
Vous avez fait la douloureuse expérience, au cours de votre vie politique, du sectarisme borné et destructeur de « camarades » qui ne veulent voir qu’une seule tête dans un parti se réclamant pourtant de la défense intransigeante des libertés publiques. Il avait suffi, en effet, que vous vous proclamiez « sioniste pro-palestinienne » pour que les Verts, auxquels vous avez appartenu jusqu’en 2006, jettent sur vous une fatwa équivalente à une mort politique. Vous avez quitté ce parti plutôt que de vous soumettre à ces pratiques néo-staliniennes.
Devant le mauvais procès qui est aujourd’hui intenté à Clément Weill-Raynal, il serait dramatique que la tutelle reste silencieuse. Cela ne vous ressemblerait pas.

*Photo : Capture d’écran France 3.

Subprimes 2, le retour

Il semble qu’un nombre substantiel de commentateurs de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise des subprimes » aient malencontreusement raté le premier épisode. Fort heureusement, l’administration du président Obama semble décidée à nous offrir une rediffusion en direct : en effet, dans le but tout à fait honorable d’aider les pauvres et de soutenir la croissance (du secteur immobilier), cette dernière est manifestement décidée à encourager – inciter ? – les banques à accorder des crédits immobiliers aux emprunteurs les plus fragiles (lire Zachary A. Goldfarb, Obama administration pushes banks to make home loans to people with weaker credit in The Washington Post, 3 avril 2013).
Nous avons donc : (1) une politique monétaire de la Federal Reserve qui est – vous me l’accorderez – particulière accommodante, (2) les créanciers des banques qui continuent, plus que jamais, à bénéficier de la garantie implicite du contribuable et (3), cerise sur le gâteau, le gouvernement des États-Unis qui pousse explicitement les ménages les moins fortunés à s’endetter pour devenir propriétaires de leur logement.
Certains d’entre nous peuvent avoir le sentiment d’avoir déjà vu ce film. Pourtant, cette fois-ci, c’est différent : ce deuxième épisode, réalisé par M. Obama, comporte quelques variations par rapport au premier qui était l’œuvre de MM. Clinton et Bush junior. En effet, il semble que les prêts en question ne seront pas garantis par Freddie Mac et Fannie Mae mais par leur grande sœur, la Federal Housing Administration ; c’est-à-dire par les contribuables américain – comme la première fois mais cette fois-ci, c’est officiel. Par ailleurs, les banques commerciales semblent avoir compris l’intrigue du premier épisode et demandent désormais des garanties du ministère de la justice. En d’autres termes, en cas de catastrophes, le gouvernement des États-Unis est prié de prendre ses responsabilités.
La folie, disait Einstein, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

Egypte : Le Sinaï veut revenir sur la carte

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bedouins sinai egypte

Les Bédouins du Sinaï sont à bout de nerfs. Ils ont le sentiment d’être ignorés par le gouvernement. Cette fois, ils ont décidé de jouer la carte de la communication en médiatisant leur dernière réunion, histoire d’attirer l’attention des autorités du Caire et de redorer l’image du Sinaï à l’étranger.
Le 5 avril dernier, les représentants du demi-million d’« Arabes » issus du « peuple des tribus » (« bédouins » sonne légèrement péjoratif, en arabe, selon les principaux intéressés) se sont donc massés sous une vaste tente bigarrée, en face du monastère de Wadi Feran, à quelques dizaines de kilomètres du Mont Moïse et du monastère de Sainte-Catherine. Face aux montagnes rosées, les véhicules 4X4 rutilants se parquent près des tentes, les armes cachées derrière leurs vitres fumées. Avec leur tenue traditionnelle (keffiehs blancs ou à carreaux blancs et rouges) et leur refus de la mixité, les Bédouins reproduisent malgré eux tous les préjugés qui leur sont attachés.
Or, les tribus du Sinaï ne veulent justement plus de cette image d’Epinal. L’image que véhiculent les médias égyptiens les exaspère : ils seraient tous armés jusqu’aux dents, voire terroristes sur les bords, comme le laisseraient penser les attentats du début des années 2000 dans les stations balnéaires de la Mer rouge. Ils s’enrichiraient tous du trafic d’être humains (en tant que « passeurs » pour les Africains cherchant à entrer en Israël, ou intermédiaires dans les trafics d’organes, etc.), d’armes, de drogue (on cultive l’opium au Sinaï), et des marchandises vers Gaza. Et les membres du symposium de se justifier : « 90% de la population active n’a pas de travail, alors on se tourne vers la culture de la drogue » tout en niant toute sympathie pour les trafiquants d’êtres humains et les jihadistes.Les Frères Musulmans s’exprimant à la fin de la conférence ne suscitent d’ailleurs guère l’attention du public bédouin, signe de leur relative imperméabilité à l’islamisme du Caire.
Malgré l’instabilité du Sinaï – après la révolution qui a renversé Moubarak, la police égyptienne avait mis des mois avant de pouvoir revenir dans  la péninsule – la plupart des chefs bédouins se désolidarisent des enlèvements de touristes et autres attaques de commissariats. Récemment, des touristes ont été brièvement kidnappés pour obtenir la clémence du gouvernement envers des Bédouins emprisonnés. Pourtant, le credo général tient en une formule : l’action pacifique. Au cours de la conférence de presse, beaucoup suggèrent à demi-mot qu’ils étaient presque mieux lotis du temps de l’occupation israélienne. Des bédouins sont régulièrement tués dans des course-poursuites avec la police, et ne profitent d’aucune remise de peine, à la différence du reste des Égyptiens.
Dans toutes les bouches, on entend de vives critiques contre la marginalisation politique qu’impose le pouvoir cairote aux Bédouins. De leur point de vue, Moubarak et Morsi, le dictateur laïc et l’islamiste démocratique élu, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Ahmed El Herish, de la tribu qui contrôle la vallée de Wadi Feran, laisse transparaître sa rancœur : « Le ‘peuple du Nil’ (le reste des Egyptiens) nous considère comme des sauvages. Le gouvernement de Moubarak était injuste, et rien n’a changé depuis la révolution. »
Les gouverneurs locaux ne sont jamais issus de la population du Sinaï et le droit coutumier local ne dispose d’aucune reconnaissance légale, au point que les Bédouins envient les tribus… pakistanaises.
Mais le torchon brûle aussi sur le plan économique. Le peuple du Sinaï réclame une rente pour les activités sur son sol : usines, tourisme, gazoduc. Or, beaucoup de Bédouins n’ont pas de titres de propriété et la terre qu’ils occupent ne leur appartenait pas légalement. Nombreux sont ceux qui ne peuvent même pas acheter leur terre, car leurs parents n’ont jamais eu de papiers d’identité, ce qui les empêche de prouver leur nationalité égyptienne, l’achat de terre dans le Sinaï étant réservé aux ressortissants égyptiens depuis décembre dernier.
En pleine explosion démographique, la péninsule de 60 000 kilomètres carrés est considérée comme l’une des zones les plus pauvres d’Egypte – en dehors des stations balnéaires, qui n’embauchent pas de bédouins.
Ce ne sont pas les infrastructures et les équipements publics qui pallieront les inégalités sociales. À Wadi Feran, d’après El Herish, on manque de routes, d’écoles, et il n’y a que huit heures d’électricité par jour. On n’obtient du gaz que par la débrouille, en envoyant les enfants récupérer des bonbonnes pleines au bord de la route, si un camion est passé par là. Un peu partout dans le Sinaï, on ne capte aucun réseau téléphonique égyptien. Beaucoup d’habitants ont des cartes Sim jordaniennes, ou même israéliennes, ce qui leur paraît aberrant.
Faute d’implication de l’Etat, le système D local n’est pas près de s’arrêter…

*Photo : youtube, ahmedsharm2.

Nouvelles d’Allemagne : on se calme et on boit frais au bord de la Spree

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merkel ps hollande

Le tumulte déclenché en France par le « Merkel bashing » déclenché dans une partie du PS n’a pas provoqué outre-Rhin les réactions exaltées auxquelles on aurait pu s’attendre. Lundi matin 29 avril, les principaux journaux allemands n’en faisaient qu’une mention succincte, préférant commenter la fin de la crise gouvernementale en Italie, et le programme électoral des « Grünen » proposant des augmentations d’impôts pour les riches et les classes moyennes. Quelques éditorialistes, cependant, s’inquiètent, plus sur la forme que sur le fond d’ailleurs, de l’image de père fouettard (ou plutôt de mère Tapedur) que la chancelière donne de son pays dans l’Europe qui souffre des plans d’austérité, imposés ou non par la troïka BCE, FMI, UE. Mais pour l’essentiel, cette agitation hexagonale « en touche une sans faire bouger l’autre » à  ceux de nos amis allemands qui n’ont pas oublié le temps où Jacques Chirac, le père de cette élégante formule, partageaient la tête de veau avec Helmut Kohl « Chez Yvonne » à Strasbourg.
Chez Merkel, on prend plutôt du bon côté cette posture agressive de la gauche socialiste envers la chancelière : celle-ci embarrasse plus le SPD que la droite dans le débat électoral pour les élections au Bundestag du 22 septembre prochain. Cela contraint les sociaux-démocrates à des contorsions rhétoriques pour donner l’impression de ne pas désavouer leurs camarades français sans se couper d’un électorat allemand qui ne veut plus financer les dettes des pays du « club med ». Ainsi, le président du groupe SPD au Bundestag critique, certes, la chancelière, mais c’est pour lui reprocher de profiter des réformes de Gerhard Schröder, alors que la droite n’avait pas osé les engager lorsqu’elle était au pouvoir dans les années 90. Pour le reste, il invite François Hollande à s’en inspirer et, comme cela, tout ira bien dans le meilleur des mondes franco-allemands possibles. En clair, il renvoie dans les cordes les Bartolone, Cambadélis et autres paléo-socialistes, qui espéraient engager dans leur croisade anti-Merkel les camarades allemands.
Steinmaier, qui fut ministre des affaires étrangères dans le premier cabinet Merkel, espère bien faire son retour au gouvernement à l’issue des élections de septembre. Il sait bien que, sauf retournement improbable de l’opinion, cela ne peut survenir que dans le cadre d’une grande coalition entre la CDU et le SPD, crédités, aux derniers sondages , de 40% des voix pour la première, et 27% pour le second. Le SPD serait alors le junior partner de la future coalition, avec une influence limitée sur la politique gouvernementale. La seule autre coalition possible, dans cette configuration, serait une alliance de la CDU et des Verts (14%), que ces derniers ont explicitement rejetée lors de leur congrès le week-end dernier. Il ne s’est pas trouvé une seule voix, dans le camp social-démocrate, pour soutenir sans conditions les partisans français d’une « confrontation démocratique » avec Angela Merkel. Ils préfèrent attaquer la chancelière sur son flirt poussé avec David Cameron, ostensiblement invité en famille au château de Meseberg, la résidence d’hôtes brandebourgeoise du gouvernement fédéral, un séjour auquel le couple présidentiel français n’a pas encore été convié…
François Hollande aurait tort, de surcroît, de penser que la rhétorique martiale de quelques hiérarques du PS pourrait lui servir dans le cadre de son « amicale tension » avec Berlin dans le style : « Écoute, Angela, si tu ne fais pas un effort, je ne pourrai plus les tenir… ». Il va donc être contraint à choisir une ligne contre une autre, ce qui lui est profondément désagréable, car il ne doit pas compter sur la moindre déviation de la chancelière de sa trajectoire. Quand une protestante est sûre de son bon droit, elle ne craint ni le pape, ni le diable.

*Photo : Kancelaria Premiera.

En Espagne, la gauche de la gauche ne se paie pas de slogans

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alberto garzon espagne

alberto garzon espagne

L’Espagne en crise est devenue un champ d’expérimentation politique d’où émerge une nouvelle génération de responsables politiques. Tout à gauche, pour succéder à la figure controversée du stalinien Santiago Carillo – dont l’historien britannique Paul Preston vient de publier une lumineuse biographie -, un très brillant député, Alberto Garzón, commence à faire parler de lui. Homonyme du célèbre juge anti-corruption Baltazar Garzón, le plus jeune élu des Cortès ne peut que retenir l’attention des étrangers que nous sommes. Le calme des propos, une solide formation d’économiste à l’université Complutense de Madrid font de cette nouvelle icône de la génération sacrifiée un talentueux vulgarisateur pour un monde en perte de repères. Déjà, un récent sondage publié par El País (du 28/04) montre que les Espagnols le placent en troisième position des personnalités capables de « régénérer la vie politique espagnole », à seulement quatre points d’un ponte du PSOE.
Jugez plutôt : cet homme de 27 ans a déjà 100 000  abonnés sur Twitter. Il vient de publier un essai[1. La gran estafa, Ediciones Destino, Barcelone : 2013. Ouvrage non traduit d’où proviennent toutes les citations suivantes.] qui fait fort bien le point sur les origines de la crise, tout en s’élevant contre les ravages et la corruption dans le monde politique. On boit du petit lait à lire ce qui pourrait être du Dupont-Aignan ou du Mélenchon des bons jours lorsqu’on l’entend diagnostiquer la crise européenne : « À quoi sert notre constitution si, après l’accord entre le parti socialiste et le parti populaire, on donne la priorité aux banques par rapport aux citoyens ? À quoi sert l’union Européenne et ses institutions, si son unique rôle est de consolider la position du système financier, tout en ignorant la dramatique situation des citoyens ? En définitive, à quoi servent-ils s’ils se montrent incapables de régler les problèmes des gens ? ». Et Garzón de remonter aux origines de la construction européenne, davantage le fruit « d’alliances gouvernementales » que d’un véritable projet fédéraliste. « Pour la France, ce fut une priorité, dès le début, de neutraliser (…) l’Allemagne. Mais l’unique moyen d’atteindre cet objectif était d’établir une alliance qui arrimât ensemble les leurs deux économies. Pour l’Allemagne, par contre, la France représentait un marché utile où elle pourrait exporter et fortifier sa position continentale et asseoir les bases d’une future réunification de l’Allemagne ». Cet économiste fait aussi de la politique, et c’est devenu beaucoup trop rare, dans les jeunes générations de responsables européens, pour ne pas être noté.
On ne peut qu’être séduit par une outrecuidance que l’on jugera fort bienvenue chez ce courageux résistant à l’oligarchie. Alberto Garzón s’est payé le luxe d’enregistrer, alors que c’est interdit, une audition à huis-clos, aux Cortés, de Mario Draghi, et de rendre public l’enregistrement. On l’y entend déclarer, sur un ton posé mais résolu, au chef de la Banque Centrale européenne, qu’il le voit comme « le représentant d’un pouvoir anti-démocratique » et ne souhaite rien moins que le voir être jugé « en compagnie de M. Trichet » pour avoir trahi l’idéal européen.
Tout l’enjeu du combat de Garzón dépend de la capacité de son partie, Izquierda Unida (Gauche Unie) à récupérer l’immense mouvement populaire d’indignation et de révolte que suscite la crise, notamment les Indignés. Ces derniers n’auront finalement produit qu’une plate-forme contre les expropriations de millions d’Espagnols devenus insolvables face à des banques voraces. La multiplication des charivaris organisés par l’extrême gauche devant les domiciles de responsables politiques dont les prises de position ne sont pas appréciées, ces escraches (littéralement « signalement », inaugurés en Argentine il y a quelques années) n’est pourtant pas pour rassurer la gauche parlementaire, dont Izquierda Unida. Organisme protéiforme, ce parti réunissait initialement un large spectre politique allant d’anciens communistes… aux carlistes. Dans une Espagne qui serait, comme la France, en 1789, – ou plutôt 1808, quand débuta sa Guerre d’indépendance contre la domination étrangère  – et dont toutes les institutions, jusqu’à la monarchie, sont ébranlées, celui qui offrira le premier  une vision claire des choses obtiendra à coup sûr l’adhésion massive de ses concitoyens. Et il se pourrait bien qu’Alberto Garzón soit un jour l’heureux élu à qui on saura gré d’avoir été courageux avant tout le monde.
Ce qui pourrait bien fait mouche, aux yeux des Espagnols, se trouve dans l’analyse de Garzón – notamment dans un chapitre de son livre intitulé « ressusciter Marx » – quand il lie la crise morale – la référence gramscienne est décidément à la mode – et la crise économique qui touchent son pays. Il y voit le produit d’une trop grande propension à la tolérance héritée de la période des nécessaires compromis entre des forces jusque-là irréductiblement ennemies, négociations qui avaient permis à la démocratie de s’instaurer, avec la constitution de 1978.  En Espagne, l’ère des demi-mesures est révolue.  À crise radicale, critique radicale !

*Photo : Alberto Garzon.

Suisse : Malaise dans la confédération

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suisse-capitalisme-novartis

suisse-capitalisme-novartis

Pureté, puritanisme, putain : cherchez l’erreur. Il n’y en a pas. Les racines pur et put ont grandi dans la même région anatomique, et avec le « Ça-Graal », la coupe n’est jamais loin des lèvres. Une gorgée de temps en temps, d’accord, mais pas tout le temps, sinon y’a malaise dans la civilisation. Jusqu’au dimanche 3 mars, y’avait malaise dans la Confédération. Ce jour-là, lors d’un référendum d’initiative populaire, les Suisses ont massivement demandé une loi limitant la gloutonnerie des dirigeants des entreprises helvétiques cotées en Bourse. Le principe étant plébiscité par le peuple, il revient à présent au Parlement de poser l’anneau gastrique, au moyen d’une loi.[access capability= »lire_inedits »]
C’est la fin, croit-on, des arrangements juteux entre amis patrons, qui eux aussi ont eu leur « Sofitel ». Deux semaines avant la votation, le président de la « pharma » Novartis, Daniel Vasella, sur le départ, se faisait prendre la main au panier – 72 millions de francs suisses (60 millions d’euros) –, prix de son silence dans un environnement manifestement hyperconcurrentiel. Face à la réprobation générale, il renonçait à ce parachute doré, mais comme on dit, le mal était fait. En période révolutionnaire, reconnaître ses fautes, c’est les commettre une deuxième fois ; on n’échappe pas au châtiment, ici, celui des urnes.
La fuite à Varennes de Vasella prendra la forme d’un exil en famille aux États-Unis, a-t-on appris.
De quoi cette révolution suisse est-elle le nom ? C’est là qu’on se calme. Le référendum piloté et gagné par le sénateur Thomas Minder, du parti de la droite nationale UDC et lui-même chef d’une PME fabriquant du dentifrice, par ailleurs opposé à la libre circulation des biens et des personnes, marque la victoire des actionnaires sur les administrateurs des grosses boîtes.
Le 3 mars, il y a eu rappel à l’ordre. À l’ordre moral. Le tribunal de l’éthique protestante a sanctionné une déviance du capitalisme et non le capitalisme en tant que tel qui, par la grâce du peuple, sort purifié du bordel et de la débauche où l’avaient plongé quelques-uns. C’est moins rougeoyant que le « Grand Soir ». Salade de cervelas, et au lit ! Pas drôles, ces Suisses…[/access]

*Photo : hello nelly.

La leçon d’Arendt

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hannah arendt eichmann

hannah arendt eichmann

« Va en enfer, sale pute nazie » : des messages d’une telle violence, Hannah Arendt en reçut des dizaines après la polémique provoquée par son reportage sur le procès d’Eichmann en 1961. Le biopic éponyme de Margarethe von Trotta raconte, avec un réalisme qui touche au documentaire, l’histoire de cette controverse autour de la question du mal.
Le temps d’une séance, la salle de cinéma se transforme en amphi, et Barbara Sukowa, qui joue la philosophe allemande avec inflexibilité et humanisme, nous donne un cours magistral sur la philosophie d’Hannah Arendt.
Le film commence avec l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad. Puis on suit Arendt à Jérusalem où elle assiste au procès d’un des plus grands bourreaux du Troisième Reich. Quand elle découvre le visage du bourreau, la philosophe est perplexe : un type banal, enrhumé et médiocre qui n’a pour sa défense que ces mots : « J’obéissais aux ordres, j’avais prêté serment ».
De retour aux Etats Unis, Arendt écrit un reportage pour le New York Times qui deviendra un livre, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal , puis déclenchera une polémique terrible que la philosophe qualifiera avec dédain de « tempête dans un verre d’eau ».
Deux critiques principales sont adressées à l’essai d’Arendt. On lui fait d’abord grief d’avoir, avec sa thèse de la « banalité du mal », banalisé le nazisme en faisant d’Eichmann un « clown » plutôt qu’un monstre. La seconde accusation, qui sera la plus violente, tourne autour de l’antisémitisme. Elle concerne les « 10 pages sur 300 » de son livre qui traitent de la question du rôle des leaders juifs dans la Shoah. Elle y dénonce le comportement des membres de certains Judenräte (conseils juifs), en particulier celui de Theresienstadt, qui furent amenés à collaborer avec les autorités nazies.
Ce que l’on ne pardonne pas à Arendt, c’est son arrogance, cette « perversité de l’intelligence » qui ose la subtilité pour aborder l’horreur brute d’Auschwitz autrement que par le prisme manichéen objectivant la seconde guerre mondiale en deux camps : les monstres nazis et leurs victimes. Dans Eichmann à Jérusalem, Arendt montre en effet que la frontière qui sépare le bien du mal ne passe pas entre les êtres mais à l’intérieur d’eux.
Contre le préjugé qui voudrait faire des nazis des sadiques sanguinaires, elle montre que plus que la cruauté, c’est la médiocrité qui conduit l’homme au mal radical. Contre la tentation de la victimisation, Arendt ose poser une question fondamentale, qui touche à l’essence même du totalitarisme : la participation des victimes à leur propre extermination. Arendt le dit dans son livre : elle trouve absurde la question du procureur Hausner aux rescapés de la Solution finale : « pourquoi n’avez vous pas résisté ? », car il n’y avait aucun moyen de résister au rouleau compresseur totalitaire. Ce que constate Arendt est moins l’absence d’une résistance active que la réalité d’une coopération passive qui a conduit au « succès » effroyable de la Shoah. Le film de Von Trotta montre bien la souffrance de l’intellectuelle incomprise. Car il est vrai que, contrairement à son ami philosophe Hans Jonas qui lui tourne le dos en pleine la polémique, Hannah Arendt ne se sent pas imprégnée de manière indélébile par la culture juive. Nourrie à l’universalisme de la pensée grecque, Arendt refuse tout communautarisme, même si celui-ci est cimenté par la souffrance. Elle le dit à un de ses amis pendant le film « Je n’aime aucun peuple, je n’aime que mes amis ». Et à un de ses étudiants qui lui pose cette question « pourquoi appelez vous « crime contre l’humanité un crime contre le peuple juif ? », elle répond : « parce que les Juifs sont d’abord des hommes ».
Là est la grande force d’Hannah Arendt : inscrire le problème du mal radical advenu avec la Shoah dans la perspective de l’universalisme grec. Ce qui faisait la force de la civilisation occidentale, c’est ce dialogue intérieur, cette introspection qui depuis les Grecs guidait les rapports de l’homme avec lui-même, avec lequel le totalitarisme rompt
Arendt répond à la grande question qui hante la philosophie « d’après Auschwitz » : le nazisme étant survenu en Europe, au moment de l’apogée de la « civilisation » allemande, peut-on en conclure que la culture, la pensée et la philosophie ne sont pas des remparts efficaces contre la barbarie ?
L’auteur d’Eichmann à Jerusalem répond que ce n’est pas l’absence de savoir qui conduit à la barbarie, mais le refus de penser, c’est-à-dire de descendre en soi pour distinguer le bien du mal.
Un film à voir pour se souvenir que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »

Hannah Arendt, un film de Margarethe von Trotta. En salles depuis le 24 avril.

Combattre l’indifférence

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blesses guerre defense

blesses guerre defense

« Être soldat n’est pas une profession comme les autres » déclarait François Hollande à Olivet le 9 janvier 2013. « C’est accepter d’emblée le sacrifice, y compris celui de sa vie pour la patrie ».
Dans ses vœux aux Armées, le président de la République a choisi de mettre en valeur la spécificité du métier de soldat, qui rend cette profession incomparable aux autres. En effet, la Nation autorise ses militaires à porter les armes en son nom et leur délègue le droit de tuer au risque d’être eux-mêmes tués ou blessés. Cela « mérite la reconnaissance de la Nation » tel que le précise l’article premier du Code de la défense.
L’Afghanistan est depuis la guerre d’Algérie le conflit le plus meurtrier qu’a connu l’armée française : 88 morts au combat, plus de 700 blessés. Derrière le débat autour du nombre de morts, toute la question est de savoir ce que représente pour la société la perte d’un de ses soldats. L’opinion publique ne perçoit pas la mort d’un soldat comme la « définition la plus exigeante du devoir des militaires »[1.  Jean-Pierre Albert, « Du martyr à la star. Les métamorphoses des héros nationaux ».]. Les engagements de l’armée française semblent peu reconnus ou peu compris. Et c’est en partie pour cela que l’impression d’indifférence et de passivité, dont ont fait l’objet ces onze années d’engagement afghan, peine à se dissiper.
Si cette apathie détonne dans les rangs de la communauté militaire, elle frappe surtout les blessés dans ces opérations de guerre, qui la vivent au quotidien dans leur parcours de soins. Le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de guerre prévoit dans ses articles L.115 et L.128 la gratuité des soins médicaux, de l’appareillage et des aides techniques. Or, dans les faits, ce sont les règles de prises en charge édictées par la sécurité sociale qui prévalent. Les frais ne sont donc pas pris en charge dans leur totalité par les acteurs sociaux institutionnels[2. AC : Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, Mutuelle militaire UNEO.]. C’est le milieu associatif qui prend le relais de l’Etat en prenant à son compte la part restante du financement. Par exemple, les associations Solidarité Défense et Terre Fraternité ont participé en 2012 à l’achat de prothèses de dernière génération pour six blessés amputés. Réalisé aux Etats-Unis, le coût unitaire de cet appareillage est de l’ordre de 50 000 à 60 000 € et permet de recouvrer une mobilité convenable. C’est aussi le cas de l’UBFT[3. Union des blessés dela Faceet de la Tête] (Fondation des « Gueules Cassées ») qui dans le cas d’une blessure par balle au visage assume financièrement ce que la sécurité sociale et la mutuelle ne prennent pas en compte, soit près de 20 % des frais.
De là à comparer les blessures en opérations de guerre avec un handicap civil, il n’y a qu’un pas que l’administration franchit un peu trop rapidement. Certes pour le blessé et c’est bien là le principal, tous les frais sont couverts : la majeure partie par l’Etat, le reste par les associations. Cependant pour coller à l’esprit des textes votés par la représentation nationale, il ne semble pas déraisonnable de s’interroger sur la part totale et systématique que devrait consentir l’Etat dans ces différentes prises en charge. Car finalement, être soldat blessé en opérations, est-ce être un blessé comme tous les autres ?
Dès lors, comment l’Etat ainsi que la société pourraient-ils renvoyer une image un peu plus positive que celle recueillie actuellement ?
Tout d’abord exprimer sans fausse retenue le soutien à ses forces combattantes.
« Support our troops ! » lancent de gigantesques banderoles attachées dans les halls des centres commerciaux américains, sur les frontons des fast food ou encore devant les écoles. Si la comparaison avec d’autres pays est usuelle, il ne semble bien évidemment pas approprié de comparer notre situation à celle des Etats-Unis et d’espérer des témoignages de soutien équivalents. Cependant, des initiatives existantes en France au niveau local méritent d’être généralisées. Jumeler des classes d’écoles primaires, de collèges et de lycées avec des unités opérationnelles de leur municipalité offre un double avantage : réaffirmer le lien de proximité entre la défense et les citoyens tout en valorisant l’action des soldats de sa ville, de son canton ou de son département. Adresser à ses soldats des colis ou des dessins, afficher son soutien par le port de bracelet jaune ou dans l’animation des réseaux sociaux sont autant d’exemples fructueux qui vont dans ce sens.
Le correspondant défense[4. Réseau des correspondants de défense, élus locaux en charge de la diffusion des informations provenant du ministère de la défense.] des municipalités est à ce titre le personnage clef pour susciter l’adhésion et la réussite de ce type d’initiatives et plus largement pour expliquer les missions des armées. Seule l’implication des municipalités est déterminante car elles possèdent un savoir-faire et une résonnance redoutables d’efficacité. Il n’y a qu’à brandir une menace de fermetures ou de délocalisations d’emprises militaires par exemple pour s’en rendre compte…
Au-delà des discours officiels, c’est la vraie force d’une Nation, son peuple, qui donnera l’authentique mesure de cette reconnaissance dans la durée. Il s’agira de réussir le tour de force de guérir nos blessés. Dépasser la blessure physique, parvenir à réinsérer nos blessés constitue un problème d’ordre social qui demeure le vrai enjeu. Reprendre sa place, oui ! Mais laquelle ? Ni celle de victime, ni  celle d’accidenté du travail. Celle d’un citoyen respectable et considéré, parce qu’il a consenti à risquer sa vie au nom de ses compatriotes. Il convient désormais de traduire la gratitude de la Nation en réalité concrète, c’est-à-dire en une réalité administrative et budgétaire.
C’est l’essence du programme Reconnaissance et réparation en faveur du monde combattant qui bénéficie de crédits à hauteur de 2,8 milliards d’euros pour 2013. La prise en compte totale et systématique des soins et appareillages s’inscrit pleinement dans ce programme. De plus, la diminution annuelle du nombre de prestations qui s’élève par année à 60 000 retraites du combattant et 15 000 pensions militaires d’invalidité, permet de dégager des marges de manœuvres suffisantes pour absorber le financement complet des soins. A la différence de celui d’’invalide de guerre, le statut du blessé en opérations de guerre n’existe pas. S’il on veut se prémunir de tout amalgame entre blessé en opération de guerre et handicapé civil, peut-être conviendrait-il de légiférer sur ce point.
Afin d’éviter un déni de reconnaissance, dont les prémices sont apparues durant le conflit en Afghanistan, il est urgent de fournir à l’ensemble des Français une bonne compréhension de leur armée et des missions qu’elle conduit. Conjointement à la sortie du nouveau Livre Blanc qui fixera le niveau d’ambition dela France pour sa défense, c’est le bon moment de lancer un débat national animé par les médias avec notre classe politique et nos élites civiles et militaires sur la place actuelle des armées dans la société. Ce pourrait être l’occasion d’offrir une résonance particulière à la reconnaissance que les soldats attendent et cela donnerait un excellent indicateur de la bonne santé de notre Nation.

*Photo : expertinfantry (blessés américains pendant la guerre du Vietnam).

Des jihadistes belges chez les rebelles syriens

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belgique syrie jihad

belgique syrie jihad

Gros émoi en Belgique à la suite des révélations des journaux annonçant que de jeunes garçons issus de l’immigration sont partis combattre en Syrie. Incroyable ! La libre circulation des personnes et des biens inclurait donc aussi celle des combattants de Dieu ? On a connu des scoops plus surprenants…
La plupart de ces jeunes candidats au jihad sont originaires du nord du pays, de Flandre ou de Bruxelles. On parle d’un jeune de 17 ans, originaire de la petite ville de Vilvorde près de Bruxelles. Il s’est fait abattre comme un gibier par un sniper après deux petites semaines de présence en Syrie. Et les bonnes consciences de s’interroger : quelles sont les motivations de ces jeunes combattants ? Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’aller porter la bonne parole de la démocratie face à la dictature d’Assad mais de tenter d’installer un régime islamiste à Damas. Si l’étonnement qui a suivi ces révélations n’était pas feint, il faut reconnaître que les autorités du royaume pèchent au mieux par naïveté et au pire par aveuglement.
La ministre de l’intérieur, pourtant grande adepte du multiculturalisme, a tapé du poing sur la table afin que les compagnies aériennes contrôlent mieux les jeunes qui s’offrent des petites vacances au Moyen-Orient. Il faut dire qu’un reportage de la télévision publique a fait du bruit. Une équipe de journalistes a suivi deux mineurs de 14 et 16 ans qui se sont envolés vers la Turquie après avoir passé, sans l’ombre d’une difficulté, les contrôles de sécurité. Destination fétiche des agences de voyages vendeuses de soleil à bas coût, la Turquie ne constitue bien sûr qu’une étape sur le chemin de la Syrie. Selon les autorités, il s’agit désormais de vérifier si ces jeunes gens possèdent une autorisation parentale pour effectuer le voyage. Piquées au vif, les compagnies aériennes rétorquent qu’elles n’ont pas à remplir le rôle de la police. De là à imposer un contrôle systématique à tous les Belges, la décision est difficile à prendre. On imagine difficilement l’instauration aux frontières d’un contrôle au faciès ou au prénom susceptible de pousser au suicide au nom de Dieu.
Depuis ces révélations, la presse s’est enflammée, comme si elle découvrait que les prêches de certains imams pouvaient être teintés de haine et d’appels à la guerre sainte. Qui parlait de naïveté ? Chacun disserte en vain sur une jeunesse en panne de repères, prête à aller se sacrifier pour un idéal exaltant, loin de nos trop rassurantes démocraties. Les experts se déchirent sur le nombre exacts de guerriers partis combattre de l’autre côté de la Méditerranée. Les chiffres oscillent entre plusieurs dizaines et… quatre ! De son côté, la ministre a avancé le nombre de mille combattants européens sur le sol syrien. Un imam affirme que douze belges ont déjà été tués dans cette sale guerre. Compte tenu de sa superficie, la Belgique figurerait en première ligne parmi les pourvoyeurs de chair à canon du désert. Même si elle s’avère tardive, l’émotion ressemble quand même à un début de prise de conscience. On commence à découvrir l’existence d’une jeunesse en voie de radicalisation, non seulement par l’intermédiaire de sermons enfiévrés mais aussi à travers les télévisions satellitaires et Internet. Pour autant, le réveil risque d’être de courte durée. Après l’échauffement médiatique, une large frange de la classe politique a appelé au calme pour éviter toute dramatisation de la situation. Mais pourquoi ne pas plutôt crever l’abcès et tenter d’apporter des solutions de fond à un problème qui n’en est, de toute évidence, qu’à ses prémices ?

*Photo : BriYYZ.

Racaille : l’avenir du bourgeois ?

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racaille lumpen banlieue

racaille lumpen banlieue

Dans la quête éperdue du bon sujet révolutionnaire, certains théoriciens ont élu un nouveau héros : le « jeune de banlieue », d’origine maghrébine ou africaine. Situé à la périphérie de nos villes, se baptisant lui-même du grand mot de « racaille » (« caillera », en verlan), il conjoindrait deux grands récits : celui des classes laborieuses et celui de la décolonisation. Il concrétiserait l’alliance de l’insurrection ouvrière et du combat anti-impérialiste. Rimbaud, pendant la Commune de 1871, prônait déjà l’« encrapulement ».
La fascination du mauvais garçon dans l’extrême gauche (mais aussi dans le show-biz, y compris à Hollywood, gangrené par ses liens avec la Mafia) n’est pas nouvelle : Jean Genet n’a cessé de chanter les charmes du beau voyou et du criminel ténébreux. Herbert Marcuse, dans les années 1960, célébrait les marginaux, les drogués comme des rebelles dressés contre la répression des instincts et le détournement des potentialités humaines. Tous ces « groupes catalyseurs », étudiants, émigrés, chômeurs, squatteurs, artistes en marge étaient seuls à même de retrouver une combativité perdue par un prolétariat embourgeoisé. À cet égard, les émeutes de 2005 furent saluées par le groupe de Tarnac, rassemblé autour de Julien Coupat, comme le fer de lance de « l’insurrection qui vient »[1. L’Insurrection qui vient, La Fabrique, 2007.] et interprétées comme une réplique des luttes anti-coloniales sur le territoire de la Métropole, prélude à la guerre civile généralisée. Tout ce qui blesse, heurte le système capitaliste réjouit ces activistes, possédés par un rêve néronien de grand ensauvagement, d’incendies gigantesques, de krachs économiques et boursiers. Les bandes de jeunes et de très jeunes qui brûlent, détruisent, dévalisent sans revendications sont bien les porteurs d’une étape nouvelle de l’Histoire. Leur mutisme, éloquent, signifie qu’aucune langue ne peut assouvir leur rage, leur volonté d’en finir avec ce vieux monde. Si l’on devait écrire une histoire du snobisme contemporain, elle connaîtrait là, dans l’éloge des « lascars » blacks-blancs-beurs exonérés de toute responsabilité par leur statut de victimes post-coloniales, sa dernière métamorphose.[access capability= »lire_inedits »]
La première définition de la « racaille » a été fournie, il y a plus d’un siècle et demi, dans le Manifeste communiste (1848) par Marx et Engels : « Le lumpenproletariat [terme emprunté à l’allemand lumpen, qui veut dire « haillon »], éléments déclassés, voyous, mendiants, voleurs est incapable de mener une lutte politique organisée ; son instabilité morale, son penchant pour l’aventure permettent à la bourgeoisie d’utiliser ses représentants comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. » On peut aujourd’hui compléter cette analyse : les émeutiers occasionnels des cités, si déshérités soient-ils – le taux de chômage y monte jusqu’à 40 % –, sont d’abord les enfants de la télévision et du supermarché. Car la « racaille » – qui ne doit pas être confondue avec les islamistes, même si des contacts peuvent être tissés avec les barbus lors des séjours en prison, ni avec la jeunesse laborieuse des quartiers – prolifère sur la disparition de la culture ouvrière en Europe : elle est l’image inversée des vertus prolétariennes, comme le verlan est l’envers de la langue normale, désarticulée pour n’être pas comprise de tous, suscitant un faux effet de familiarité. À l’éradication de la pauvreté, aux luttes syndicales, aux causes humanitaires, ces jeunes délinquants préfèrent l’allégeance au chef de bande, le mépris du bien commun, la mise en coupe réglée des immeubles, la fidélité au territoire, devenu un village gaulois à défendre contre l’intrusion des tiers ou d’autres gangs. Le souci du « bizness », trafic d’armes, de drogues, de voitures, de femmes, l’emporte sur toute autre chose. Ces casseurs, lointaines réminiscences des « Apaches » qui terrorisaient les beaux quartiers du début du xxe siècle, ne dessinent pas dans leur insurrection les contours d’un monde plus fraternel : ce sont les apôtres agressifs du consumérisme triomphant[2. Je renvoie à mes analyses sur le sujet dans Misère de la prospérité (Grasset, 2002) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006). Voir également l’excellent roman de Morgan Sportès : Tout, tout de suite (Fayard, 2011) sur l’affaire Ilan Halimi.].
Ils sont la rencontre de Tony Montana et du centre commercial[3. Tony Montana, joué par Al Pacino dans le remake de Scarface, de Brian de Palma, en 1983, est une petite frappe qui s’élève par le meurtre et la ruse au rang de chef. Scarface a longtemps été un film culte dans les banlieues.]. Ils incarnent, dans leur brutalité, le grand rêve de nos sociétés : l’avidité, l’impatience, la toute-puissance. D’où notre indulgence mêlée d’effroi à leur égard. Ce sont, comme nous, des consommateurs insatiables, fascinés par les signes extérieurs de richesse, belles voitures, montres de luxe, créatures de rêve, vêtements griffés, marques, etc. Eux aussi veulent « tout, tout de suite », « vivre sans temps mort et jouir sans entraves », selon l’affligeant slogan situationniste. Ces vandales sont les meilleurs propagateurs de la marchandise qui est leur vrai dieu. On comprend l’attirance de l’intellectuel ou du cinéaste de gauche pour cette pègre. Le civilisé, contraint et coincé, louche avec envie sur la belle énergie du barbare, de la brute blonde, brune ou noire. En général, le show-biz est la caisse de résonance de tous les clichés en cours, il incarne la bêtise narcissique de chacun excusée et amplifiée par la célébrité. On se souvient, par ailleurs, que notre intelligentsia progressiste s’est pâmée, depuis un siècle, devant le marquis de Sade, l’a élu prophète de l’amour et de la délicatesse pour mieux gommer son apologie du crime de masse. En littérature, au cinéma, le truand, le tueur ont toujours joui de l’aura du réfractaire dressé contre le système (voyez hier
Pierre Goldman, porté par un talent hors du commun ou encore Carlos, psychopathe verbeux et vaniteux). La crapule suscite la sympathie, surtout quand elle prend les atours du rebelle victime de la répression policière. L’alliance de la brutalité et de la cupidité ravit celui qui doit payer pour acheter et se soumettre, dans la vie quotidienne, aux procédures de l’échange et de la civilité.
Pouvoir tabasser celui ou celle qui ont osé vous fixer dans les yeux ou dont la tête ne vous revient pas, humilier plus faible que soi, s’approprier les femmes que l’on désire sans leur demander leur avis, les traiter à loisir de « putes », de « salopes » est le rêve secret de l’homme ordinaire (d’ores et déjà, dans certains transports parisiens, l’insulte gratuite est devenue la norme, et ceux qui réclament le respect en permanence ne respectent personne). Le caïd ne se laisse arrêter par aucun tabou, aucune loi morale : il agit en homme souverain qui impose son désir, régente et contrôle la circulation des femmes, prend ce qui lui plaît, tabasse, torture, voire tue qui s’oppose à lui. Il règne par « l’ultra-violence » (Malek Boutih), la peur, la cruauté, la torture, l’intimidation, la rapine, la menace : agressions répétées contre les conducteurs de bus, de métro, de RER, les pompiers, les ouvriers des chantiers, tabassés, menacés quand ils dérangent les plans des dealers, mais aussi les médecins, qui désertent, les postiers, qui ne distribuent plus les colis. Toute présence prolétarienne ou publique est ressentie comme une intrusion. Les lois communes ne sont pas faites pour lui, mais pour les sous-hommes, les « Gaulois », comme il les appelle avec mépris, les Français de souche. C’est par sa violence, son affiliation au grand banditisme que le lumpen, « cette lie d’individus corrompus de toutes les classes » (Engels, 1870), adonné à l’exploitation et au contrôle des populations immigrées, fascine sociologues, comédiens, journalistes et certains philosophes (voyez la réhabilitation qu’en fait un Jacques Rancière). C’est le cas de dire avec Hannah Arendt, à propos de la montée du nazisme : « La haute société tombe amoureuse de ses propres bas-fonds. »
Mais la nouveauté de cette culture, c’est qu’elle a quitté l’espace confiné des quartiers sensibles pour essaimer dans la société et devenir le langage commun des adolescents, toutes classes sociales confondues. Le « sauvageon », comme l’avait bien nommé Jean-Pierre Chevènement, au grand dam des bien-pensants de l’époque, est celui qui ne reconnaît pas la loi ni les institutions de la République : être d’exception, il échappe à l’éthique courante, à la culpabilité, n’obéit qu’aux codes de l’honneur de son groupe.  Ces jeunes hommes encapuchonnés à la manière des familiers de l’Inquisition ou des membres du Ku Klux Klan, avec leur démarche chaloupée, ont su créer un univers propre, calqué sur les ghettos nord-américains et, surtout, une langue syncopée avec, ici ou là, de belles inventions, exactement comme le Parti communiste avait façonné une « langue ouvrière » dont Georges Marchais fut l’un des derniers locuteurs, avec une gouaille et des intonations populaires qui constituaient son code de reconnaissance face aux partis bourgeois. Ce nouvel idiome, porté par le rap et le hip-hop, se caractérise entre autres choses par la banalisation de l’insulte, devenue courante dans les conversations entre lycéens : on se traite d’« enculé », de « fils de pute », de « pétasse » avec une désinvolture qui laisse coi. Sans compter les pauvres mères qu’on « nique » à tour de bras, si j’ose dire et sans compter. On décèlerait sans peine dans ces apostrophes une sorte d’inquiétude généalogique fréquente chez les déracinés : ils ne savent pas d’où ils viennent, qui est leur père et donc leur patrie. Un « fils de pute », fruit d’amours anonymes, n’est l’enfant de personne, un bâtard procréé par une chienne, pour filer la métaphore. Si ta mère n’est qu’une traînée qui couche à droite et à gauche, tu es toi-même le fruit du hasard, un être fortuit qui n’est pas sûr de ses ancêtres et donc de sa place dans la société. Quant à l’apostrophe « enculé », elle stigmatise évidemment la passivité de l’homme réduit à l’état de femelle offerte : rappelons que, dans la Rome antique, seul le maître avait le droit de sodomiser ses esclaves ; l’inverse, considéré comme un renversement dramatique des hiérarchies, eût été puni de mort. L’on sait combien l’homosexualité est mal considérée dans certaines banlieues, et contrainte de se vivre dans la clandestinité sous peine des pires représailles. Au-delà du pittoresque argotique, ce genre d’énoncés constitue un pidgin de ghetto, destiné à casser le sens des mots, à isoler les locuteurs. Le champ de l’invective, il est vrai, est étroit : le furieux a peu d’expressions à sa disposition et nous ne sommes pas tous des capitaines Haddock capables de varier à l’infini leurs fulminations. La force d’une injure, exutoire indispensable, c’est sa rareté. Devenue machinale, elle s’émousse, trahit un mépris spontané de l’autre et de soi-même qui est préoccupant : au commencement est la haine. Sur un autre plan, l’usage du mot « fuck » dans les films nord-américains est devenu aussi commun que « Passe-moi le sel… » (en réalité, bien plus) et traduit, là aussi, une vertigineuse paupérisation du langage.
Freud dit quelque part que le premier homme capable de lancer une insulte à la place d’une pierre a inventé la civilisation. C’est une vue désormais trop optimiste : l’imprécation précède en général les coups et les accompagne. Quand les relations humaines se résument à l’anathème permanent et ne sont plus apaisées par la politesse, la civilité, la société bascule dans une autre dimension. Si la routinisation de l’outrage n’était que l’apanage des gouapes et des vauriens, elle resterait bornée à un petit groupe, comme jadis l’argot des charretiers, des « poissardes ». Mais elle contamine toutes les strates de la société, jusque dans la jeunesse dorée et aux plus hautes sphères de l’État : on se souvient du malheureux « Casse-toi, pauvre con ! » du président Sarkozy, lui-même propagateur de l’inculture triomphante (voir ses diatribes contre La Princesse de Clèves).
Il y a dans cette mouvance racaille un tempo musical, physique, sémantique qui entre en résonance avec la mentalité hédoniste. C’est là l’inquiétant : quand les élites se mettent à parler comme la canaille, la société devient une seule plèbe, du haut en bas unie par un même état d’esprit, une même vulgarité qui contamine les rapports humains et précipite les nations dans une faillite morale. Nous vivons ce moment historique très particulier où la culture des voyous et des mafias − rapine, cupidité, sauvagerie − devient le modèle possible des hautes classes (voyez la Russie ou les narco-trafiquants sud-américains). Le type humain idéal, aujourd’hui, c’est la conjonction de la célébrité et de la fortune, quel que soit le moyen dont on les a acquises : le mauvais garçon l’emporte sur l’honnête homme. La libération des mœurs s’appuyait sur une vision optimiste de l’être humain. Nos convoitises sont bonnes par nature et rien ne devrait les limiter. Il nous faut déchanter : la ruse de la raison, pour Hegel, consistait à réaliser des fins sublimes à travers des passions bestiales. La ruse de la modernité, c’est de créer des situations bestiales à travers des pulsions réputées sublimes. Nous habillons d’angélisme libertaire une société violente et dure. L’adoucissement des mœurs chanté par Tocqueville semble s’inverser. De même qu’en économie, la libéralisation de la finance a entraîné un surcroît d’avidité et d’inégalités – il existe une racaille en col blanc, une racaille des beaux quartiers −, l’hédonisme contemporain, en réclamant la libération de tous les instincts, a aussi libéré la violence, la vindicte, la cruauté entre les sexes. L’individualisme démocratique croise la nouvelle délinquance qui lui ouvre la possibilité d’en finir avec les derniers tabous, les derniers freins : il triomphe sans maître, sans interdits pour lui barrer la voie. À cet égard, les banlieues ne sont pas un corps étranger sur la République, mais un miroir grossissant des passions françaises, une réserve de talents et d’énergie, mais aussi d’intolérance potentielle : racisme, antisémitisme, machisme, homophobie.
Le barbare n’est pas à la périphérie : il est le double du « bobo », l’effigie de ses appétits les moins recommandables. Au-delà du folklore, le triomphe de la « racaille » ne marque pas seulement la fin de la mémoire ouvrière et le triomphe du consumérisme global, il annonce peut-être la disparition du bourgeois, personnage hideux, ridicule peut-être, mais encore responsable du monde. Il traduirait alors l’émergence d’une hyperclasse de nouveaux riches, déliée de toute contrainte morale et contaminée par les mœurs du grand banditisme. Cet effacement simultané, s’il se confirmait, marquerait un véritable tournant historique et une catastrophe de grande ampleur.[/access]

*Photo : La Haine.

Halte à la chasse aux sorcières contre Clément Weill-Raynal !

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weill raynal filippetti

weill raynal filippetti

Madame la ministre,
Je m’adresse à vous en votre qualité de ministre de tutelle de l’audiovisuel public. Depuis que vous avez pris vos fonctions, en mai 2012, vous avez fait de la défense de la liberté d’informer une priorité de l’action de votre ministère.  Mieux, vous ne vous limitez pas, en la matière, à des pétitions de principes, puisque vous allez, dans un proche avenir, défendre devant le parlement, une loi qui mettra, on l’espère, un terme définitif au flou législatif concernant la protection des sources des journalistes. À l’occasion d’affaires récentes, le gouvernement auquel vous appartenez a montré qu’il rompait avec une détestable tradition, celle de faire obstacle, par tous les moyens à sa disposition, à des révélations, par des organes de presse, de faits délictueux et moralement condamnables commis par des hommes au cœur du pouvoir.
C’est pourquoi vous ne pouvez rester insensible à la chasse aux sourcières menée, au sein de France Télévisions, contre notre confrère Clément Weill-Raynal, journaliste en charge des affaires de justice au sein de la rédaction nationale de France 3. Celui-ci fait actuellement l’objet d’une procédure disciplinaire diligentée contre lui par la direction de la chaîne, à la demande du syndicat SNJ-CGT de France 3. Son crime ? Avoir, le 5 avril dernier, filmé avec son téléphone portable ce maintenant fameux «  mur des cons » installé dans ses locaux par le Syndicat de la magistrature. Ces images ont été diffusées sur le site d’information Atlantico, provoquant dans le pays une émotion justifiée, et une réprobation non moins justifiée des pratiques de cette organisation syndicale de magistrats, classée à gauche. Nombre de vos collègues du gouvernement, y compris la Garde des Sceaux, ont condamné ce manquement à la réserve et à la dignité de la part de magistrats à qui la nation confie la charge de juger tout le monde, y compris les « cons » cloués au pilori par les syndicalistes du SM.
Aujourd’hui, c’est celui par qui le scandale est arrivé qu’un syndicat dont vous connaissez parfaitement le pouvoir de nuisance corporatiste veut faire payer le discrédit tombé sur une organisation idéologiquement proche. Le SNJ-CGT n’en est pas à une contradiction près. En effet, il accuse Clément Weill-Raynal d’avoir «  sali l’image de France 3 » en « volant des images » dans les locaux du SM, et en les laissant diffuser sur le web. Or, en 2008, ce même syndicat avait défendu avec la dernière énergie les journalistes de France3 soupçonné d’avoir volé des images de Nicolas Sarkozy tournées à son insu avant son entrée sur le plateau d’une émission de cette chaîne. L’enquête interne diligentée pour connaître les responsables de la fuite n’avait pas abouti : l’omerta imposée par la CGT avait rendu impossible la découverte des responsables. Avec Clément Weill-Raynal, ces nobles principes ne valent pas : tous les moyens sont bons pour abattre un journaliste réputé proche de la droite républicaine, y compris la délation, et l’appel à peine déguisé au licenciement.
Madame la ministre,
Vous avez fait la douloureuse expérience, au cours de votre vie politique, du sectarisme borné et destructeur de « camarades » qui ne veulent voir qu’une seule tête dans un parti se réclamant pourtant de la défense intransigeante des libertés publiques. Il avait suffi, en effet, que vous vous proclamiez « sioniste pro-palestinienne » pour que les Verts, auxquels vous avez appartenu jusqu’en 2006, jettent sur vous une fatwa équivalente à une mort politique. Vous avez quitté ce parti plutôt que de vous soumettre à ces pratiques néo-staliniennes.
Devant le mauvais procès qui est aujourd’hui intenté à Clément Weill-Raynal, il serait dramatique que la tutelle reste silencieuse. Cela ne vous ressemblerait pas.

*Photo : Capture d’écran France 3.

Subprimes 2, le retour

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Il semble qu’un nombre substantiel de commentateurs de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise des subprimes » aient malencontreusement raté le premier épisode. Fort heureusement, l’administration du président Obama semble décidée à nous offrir une rediffusion en direct : en effet, dans le but tout à fait honorable d’aider les pauvres et de soutenir la croissance (du secteur immobilier), cette dernière est manifestement décidée à encourager – inciter ? – les banques à accorder des crédits immobiliers aux emprunteurs les plus fragiles (lire Zachary A. Goldfarb, Obama administration pushes banks to make home loans to people with weaker credit in The Washington Post, 3 avril 2013).
Nous avons donc : (1) une politique monétaire de la Federal Reserve qui est – vous me l’accorderez – particulière accommodante, (2) les créanciers des banques qui continuent, plus que jamais, à bénéficier de la garantie implicite du contribuable et (3), cerise sur le gâteau, le gouvernement des États-Unis qui pousse explicitement les ménages les moins fortunés à s’endetter pour devenir propriétaires de leur logement.
Certains d’entre nous peuvent avoir le sentiment d’avoir déjà vu ce film. Pourtant, cette fois-ci, c’est différent : ce deuxième épisode, réalisé par M. Obama, comporte quelques variations par rapport au premier qui était l’œuvre de MM. Clinton et Bush junior. En effet, il semble que les prêts en question ne seront pas garantis par Freddie Mac et Fannie Mae mais par leur grande sœur, la Federal Housing Administration ; c’est-à-dire par les contribuables américain – comme la première fois mais cette fois-ci, c’est officiel. Par ailleurs, les banques commerciales semblent avoir compris l’intrigue du premier épisode et demandent désormais des garanties du ministère de la justice. En d’autres termes, en cas de catastrophes, le gouvernement des États-Unis est prié de prendre ses responsabilités.
La folie, disait Einstein, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

Egypte : Le Sinaï veut revenir sur la carte

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bedouins sinai egypte

bedouins sinai egypte

Les Bédouins du Sinaï sont à bout de nerfs. Ils ont le sentiment d’être ignorés par le gouvernement. Cette fois, ils ont décidé de jouer la carte de la communication en médiatisant leur dernière réunion, histoire d’attirer l’attention des autorités du Caire et de redorer l’image du Sinaï à l’étranger.
Le 5 avril dernier, les représentants du demi-million d’« Arabes » issus du « peuple des tribus » (« bédouins » sonne légèrement péjoratif, en arabe, selon les principaux intéressés) se sont donc massés sous une vaste tente bigarrée, en face du monastère de Wadi Feran, à quelques dizaines de kilomètres du Mont Moïse et du monastère de Sainte-Catherine. Face aux montagnes rosées, les véhicules 4X4 rutilants se parquent près des tentes, les armes cachées derrière leurs vitres fumées. Avec leur tenue traditionnelle (keffiehs blancs ou à carreaux blancs et rouges) et leur refus de la mixité, les Bédouins reproduisent malgré eux tous les préjugés qui leur sont attachés.
Or, les tribus du Sinaï ne veulent justement plus de cette image d’Epinal. L’image que véhiculent les médias égyptiens les exaspère : ils seraient tous armés jusqu’aux dents, voire terroristes sur les bords, comme le laisseraient penser les attentats du début des années 2000 dans les stations balnéaires de la Mer rouge. Ils s’enrichiraient tous du trafic d’être humains (en tant que « passeurs » pour les Africains cherchant à entrer en Israël, ou intermédiaires dans les trafics d’organes, etc.), d’armes, de drogue (on cultive l’opium au Sinaï), et des marchandises vers Gaza. Et les membres du symposium de se justifier : « 90% de la population active n’a pas de travail, alors on se tourne vers la culture de la drogue » tout en niant toute sympathie pour les trafiquants d’êtres humains et les jihadistes.Les Frères Musulmans s’exprimant à la fin de la conférence ne suscitent d’ailleurs guère l’attention du public bédouin, signe de leur relative imperméabilité à l’islamisme du Caire.
Malgré l’instabilité du Sinaï – après la révolution qui a renversé Moubarak, la police égyptienne avait mis des mois avant de pouvoir revenir dans  la péninsule – la plupart des chefs bédouins se désolidarisent des enlèvements de touristes et autres attaques de commissariats. Récemment, des touristes ont été brièvement kidnappés pour obtenir la clémence du gouvernement envers des Bédouins emprisonnés. Pourtant, le credo général tient en une formule : l’action pacifique. Au cours de la conférence de presse, beaucoup suggèrent à demi-mot qu’ils étaient presque mieux lotis du temps de l’occupation israélienne. Des bédouins sont régulièrement tués dans des course-poursuites avec la police, et ne profitent d’aucune remise de peine, à la différence du reste des Égyptiens.
Dans toutes les bouches, on entend de vives critiques contre la marginalisation politique qu’impose le pouvoir cairote aux Bédouins. De leur point de vue, Moubarak et Morsi, le dictateur laïc et l’islamiste démocratique élu, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Ahmed El Herish, de la tribu qui contrôle la vallée de Wadi Feran, laisse transparaître sa rancœur : « Le ‘peuple du Nil’ (le reste des Egyptiens) nous considère comme des sauvages. Le gouvernement de Moubarak était injuste, et rien n’a changé depuis la révolution. »
Les gouverneurs locaux ne sont jamais issus de la population du Sinaï et le droit coutumier local ne dispose d’aucune reconnaissance légale, au point que les Bédouins envient les tribus… pakistanaises.
Mais le torchon brûle aussi sur le plan économique. Le peuple du Sinaï réclame une rente pour les activités sur son sol : usines, tourisme, gazoduc. Or, beaucoup de Bédouins n’ont pas de titres de propriété et la terre qu’ils occupent ne leur appartenait pas légalement. Nombreux sont ceux qui ne peuvent même pas acheter leur terre, car leurs parents n’ont jamais eu de papiers d’identité, ce qui les empêche de prouver leur nationalité égyptienne, l’achat de terre dans le Sinaï étant réservé aux ressortissants égyptiens depuis décembre dernier.
En pleine explosion démographique, la péninsule de 60 000 kilomètres carrés est considérée comme l’une des zones les plus pauvres d’Egypte – en dehors des stations balnéaires, qui n’embauchent pas de bédouins.
Ce ne sont pas les infrastructures et les équipements publics qui pallieront les inégalités sociales. À Wadi Feran, d’après El Herish, on manque de routes, d’écoles, et il n’y a que huit heures d’électricité par jour. On n’obtient du gaz que par la débrouille, en envoyant les enfants récupérer des bonbonnes pleines au bord de la route, si un camion est passé par là. Un peu partout dans le Sinaï, on ne capte aucun réseau téléphonique égyptien. Beaucoup d’habitants ont des cartes Sim jordaniennes, ou même israéliennes, ce qui leur paraît aberrant.
Faute d’implication de l’Etat, le système D local n’est pas près de s’arrêter…

*Photo : youtube, ahmedsharm2.

Nouvelles d’Allemagne : on se calme et on boit frais au bord de la Spree

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merkel ps hollande

merkel ps hollande

Le tumulte déclenché en France par le « Merkel bashing » déclenché dans une partie du PS n’a pas provoqué outre-Rhin les réactions exaltées auxquelles on aurait pu s’attendre. Lundi matin 29 avril, les principaux journaux allemands n’en faisaient qu’une mention succincte, préférant commenter la fin de la crise gouvernementale en Italie, et le programme électoral des « Grünen » proposant des augmentations d’impôts pour les riches et les classes moyennes. Quelques éditorialistes, cependant, s’inquiètent, plus sur la forme que sur le fond d’ailleurs, de l’image de père fouettard (ou plutôt de mère Tapedur) que la chancelière donne de son pays dans l’Europe qui souffre des plans d’austérité, imposés ou non par la troïka BCE, FMI, UE. Mais pour l’essentiel, cette agitation hexagonale « en touche une sans faire bouger l’autre » à  ceux de nos amis allemands qui n’ont pas oublié le temps où Jacques Chirac, le père de cette élégante formule, partageaient la tête de veau avec Helmut Kohl « Chez Yvonne » à Strasbourg.
Chez Merkel, on prend plutôt du bon côté cette posture agressive de la gauche socialiste envers la chancelière : celle-ci embarrasse plus le SPD que la droite dans le débat électoral pour les élections au Bundestag du 22 septembre prochain. Cela contraint les sociaux-démocrates à des contorsions rhétoriques pour donner l’impression de ne pas désavouer leurs camarades français sans se couper d’un électorat allemand qui ne veut plus financer les dettes des pays du « club med ». Ainsi, le président du groupe SPD au Bundestag critique, certes, la chancelière, mais c’est pour lui reprocher de profiter des réformes de Gerhard Schröder, alors que la droite n’avait pas osé les engager lorsqu’elle était au pouvoir dans les années 90. Pour le reste, il invite François Hollande à s’en inspirer et, comme cela, tout ira bien dans le meilleur des mondes franco-allemands possibles. En clair, il renvoie dans les cordes les Bartolone, Cambadélis et autres paléo-socialistes, qui espéraient engager dans leur croisade anti-Merkel les camarades allemands.
Steinmaier, qui fut ministre des affaires étrangères dans le premier cabinet Merkel, espère bien faire son retour au gouvernement à l’issue des élections de septembre. Il sait bien que, sauf retournement improbable de l’opinion, cela ne peut survenir que dans le cadre d’une grande coalition entre la CDU et le SPD, crédités, aux derniers sondages , de 40% des voix pour la première, et 27% pour le second. Le SPD serait alors le junior partner de la future coalition, avec une influence limitée sur la politique gouvernementale. La seule autre coalition possible, dans cette configuration, serait une alliance de la CDU et des Verts (14%), que ces derniers ont explicitement rejetée lors de leur congrès le week-end dernier. Il ne s’est pas trouvé une seule voix, dans le camp social-démocrate, pour soutenir sans conditions les partisans français d’une « confrontation démocratique » avec Angela Merkel. Ils préfèrent attaquer la chancelière sur son flirt poussé avec David Cameron, ostensiblement invité en famille au château de Meseberg, la résidence d’hôtes brandebourgeoise du gouvernement fédéral, un séjour auquel le couple présidentiel français n’a pas encore été convié…
François Hollande aurait tort, de surcroît, de penser que la rhétorique martiale de quelques hiérarques du PS pourrait lui servir dans le cadre de son « amicale tension » avec Berlin dans le style : « Écoute, Angela, si tu ne fais pas un effort, je ne pourrai plus les tenir… ». Il va donc être contraint à choisir une ligne contre une autre, ce qui lui est profondément désagréable, car il ne doit pas compter sur la moindre déviation de la chancelière de sa trajectoire. Quand une protestante est sûre de son bon droit, elle ne craint ni le pape, ni le diable.

*Photo : Kancelaria Premiera.