Un fonctionnaire musulman, employé à la Ville de Bruxelles, a été  licencié pour « extrémisme », nous apprend le quotidien La Libre Belgique.
Philippe Close (PS), l’échevin[1. Elu adjoint au bourgmestre (maire) en Belgique] chargé du personnel communal, a expliqué que cet employé communal « a refusé de serrer la main de Karine Lalieux, prétextant que sa religion lui interdisait de toucher des femmes. Il a donc été convoqué, une enquête menée et il a répété qu’il continuerait à agir de la sorte. Dans ces circonstances, nous avons estimé que sa collaboration avec la Ville de Bruxelles ne pouvait plus continuer ».  « Nous avons un devoir de neutralité et le personnel doit aussi faire preuve de civilité », ajoute-il.
Manque de civilité, atteinte à la laïcité, ou misogynie ordinaire : pour quelle raison trouvons-nous évident ce limogeage ?  A quel moment une pratique religieuse devient-elle inacceptable dans la sphère publique ? Où fixer la « limite » à partir de laquelle il est juste et sain de dire « non » ?
Dans les sociétés occidentales, les confrontations frontales entre un Etat supposé neutre et des pratiques religieuses qui sortent de la sphère privée sont multiples, et le droit a bien du mal à tracer une frontière immuable entre le tolérable et l’inacceptable.
Dans son rapport Fonder l’avenir Le temps de la conciliation[2. Gérard Bouchard et Charles Taylor : Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Québec, 2008], le philosophe canadien Charles Taylor, chrétien et communautarien, tente de tracer les contours d’une laïcité ouverte raisonnable, à travers la notion d’ « accommodements raisonnables ». Cette dernière notion renvoie au principe d’une « égalité dans la différence » : il s’agit de « remédier, au moyen de certains aménagements, à des formes de discrimination qui surviennent parfois dans l’application d’une norme ou d’une loi par ailleurs légitime.   Toute société a tendance à légiférer pour la majorité ; il s’ensuit que la loi n’est jamais vraiment neutre. ». En somme, il s’agit d’assouplir une norme existante pour l’adapter à nos sociétés multiculturelles.
Dans ce rapport, le philosophe dresse une liste d’anecdotes plus ou moins drôles où le droit se trouve frontalement confronté à une pratique religieuse : une employé catholique qui refuse de travailler le dimanche, un sikh qui veut porter le kirpan (poignard traditionnel)  à l’école, un rabbin qui menace d’attaquer l’aéroport de Seattle si celui-ci refuse d’installer une menora à côté du sapin de Noël, les témoins de Jéhovah qui refusent des transfusions sanguines, etc..
La plus inquiétante des dérives décrites est sans doute l’utilisation de l’argument religieux comme circonstance atténuante dans certains crimes : la Cour Municipale de Montréal a même utilisé ce motif pour « saluer le souci d’un accusé d’avoir sodomisé sa victime afin de préserver sa virginité » (!).
Face à ce genre de situations, la réponse traditionnelle que donne la laïcité à la française-ou à la belge- est un NON de principe, au nom de dérives potentielles ou de la crainte d’un engrenage (du type : j’autorise le voile à l’école et demain j’ai la charia).
Les « accommodements raisonnables » suivent la logique inverse : celle d’une riposte graduée. Le cas de Naïma, est à ce titre éclairant. Une  jeune femme d’origine égyptienne s’était inscrite à un cours de français à temps partiel dans un centre réservé aux communautés immigrantes. Tout son corps était voilé (seuls ses yeux ne l’étaient pas), même sa bouche. Or il s’agissait d’apprendre une langue. Le professeur a donc  fait observer qu’il n’était pas raisonnable de participer au cours avec la bouche voilée. Les autorités de sa communauté ont jugé qu’il s’agissait d’une discrimination à son égard. Mais à la différence de la France, le problème n’a pas été résolu par une loi. L’administration du lycée a proposé des accommodements : d’abord, que l’élève se mette au fond d’une salle derrière tout le monde et qu’elle puisse ainsi consentir à dégager son visage. Ses représentants communautaires ont refusé. Ensuite, on a proposé qu’elle tourne le dos aux autres lorsqu’elle devait parler : nouveau refus.  Dernier accommodement proposé : suivre les cours en ligne. Après un dernier refus, l’étudiante a été exclue.
Certains argueront qu’une telle logique aboutirait à l’explosion de « cas particuliers », à une loi « à la carte », bref, à la fin du mythe rousseauiste de la volonté générale. Mais l’expérimentation canadienne a montré que, loin de dégénérer en abus, une telle pratique ouvrait la voie à une société plus apaisée.
Ainsi, au lieu d’une rigidité absolue des principes, un assouplissement des normes est possible pour maintenir le vivre-ensemble, sans qu’on tombe pour autant dans un « effet-domino » désastreux. Il s’agit, non pas de céder à l’imprécation du communautarisme religieux, mais de prendre en compte l’évidence d’une diversité multiconfessionnelle. En somme, il faut réhabiliter le bon sens : refuser de serrer la main à une femme parce qu’elle est femme est inadmissible, mais porter un signe religieux dans l’espace public mérite au moins le débat, sinon la tolérance. Cette position très subtile a le mérite de tracer une troisième voie entre l’impossible neutralité absolue de l’Etat libéral (même travestie en mythe républicain) et l’impasse du communautarisme. Contre un universalisme dogmatique qui déracine, il faut prendre au sérieux le sujet de l’identité, sans pour autant tomber dans le piège essentialiste du « choc des civilisations ».
Le multiculturalisme n’est pas propre à la société québécoise, il est un fait dans la majeure partie des sociétés démocratico-libérales. Il ne doit pas pour autant devenir une valeur. Mais un pragmatisme réaliste nous invite à oublier nos vieilles lunes d’intégrisme laïcard pour tenter de trouver des ajustements raisonnables qui permettent de dénouer les crispations identitaires et d’éloigner le spectre de la « guerre des dieux ».

* Photo: Parlement européen

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