Notre société déboussolée a-t-elle enfin trouvé à quels saints se vouer ? Les héros militaires sont définitivement ringardisés par la post-histoire comme par la technique, et il y a beau temps que les saints catholiques sont passés de mode. S’ils existent encore, ce dont je suis sûr, le monde n’en saura rien. Notre époque fatiguée mais avide de sensations fortes célèbre des héros autrement spectaculaires : les suicidés.
C’est ce que l’on peut comprendre des déclarations de Marine Le Pen à la suite du suicide de Dominique Venner le 21 mai 2013 au sein même de la cathédrale Notre-Dame de Paris. La présidente du Front National estime en effet par le pénible truchement d’un « tweet » que l’on doit le respect à l’auteur de cet acte qui visait selon elle « à réveiller le peuple de France ». Harlem Désir, vigilant de service, s’est immédiatement indigné que l’on puisse ainsi donner un sens politique au suicide et, ainsi, paraître le justifier. Les propos du premier secrétaire du PS ont rapidement été repris par toute la grande presse, toute heureuse de trouver une occasion inopinée de taper sur Le Pen. Mais ce n’est certes pas moi, qui me veux catholique, qui vais me plaindre que l’ensemble de la classe politique et médiatique se refuse à trouver un sens « politique » ou « positif » au suicide, quand bien même elle ne le fait que pour se démarquer d’un Le Pen père qualifiant le suicide de Venner de « geste de désespoir positif ». Le hic, c’est que dans cette affaire d’apologie plus ou moins implicite du suicide, ce n’est certainement pas les Le Pen qui ont commencé. Dans cette triste affaire, ils sont plutôt au diapason de l’establishment honni, voire à la traine d’une vaste cohorte d’hommes politiques et de leaders d’opinion de notre pays. Jugez-en plutôt.
Le 8 février 2011, le Conseil de Paris adoptait en toute hâte et dans une exceptionnelle unanimité le vœu de voir un lieu de Paris bientôt baptisé Mohamed Bouazizi, du nom de ce Tunisien de 24 ans dont le suicide par le feu fut l’événement déclencheur d’un éphémère « printemps arabe » et le catalyseur de l’éviction de Ben Ali… avant l’arrivée de l’hiver islamiste.  « Je voudrais qu’on aille  vite », disait le maire de Paris lors des délibérations. « Je vous rejoins entièrement sur l’idée qu’on aille vite », répondait en écho Yves Pozzo di Borgo, un des chefs de l’opposition parisienne. C’est chose faite aujourd’hui : le 20 avril 2012, Bertrand Delanoë  inaugurait la place Mohamed Bouazizi dans le 14e arrondissement, dérogeant à la prudente règle selon laquelle il faut attendre au moins cinq ans après la mort de quelqu’un avant d’attribuer son nom à un lieu public parisien.
Pour la première fois, cet acte que notre vieille civilisation chrétienne réprouve trouvait  en 2011, pour le Conseil de Paris unanime et fébrile, un sens et une justification. C’était, à en croire le maire de Paris « un acte de résistance », dont l’auteur est « le symbole de la révolution tunisienne », ou encore un « beau symbole » selon le vert Yves Contassot. « Symbole ». La communauté parisienne tout entière est donc d’accord pour métamorphoser un jeune homme décédé en « symbole » désincarné. Pour un girardien, ce mot de « symbole », en particulier s’il se rapporte à une personne  morte de mort violente, et qu’il est prononcée par une communauté politique unanime, a des désagréables relents de pensée sacrificielle. D’ailleurs le terme « d’immolation », ressassé par les médias pour qualifier l’acte de Bouazizi, n’est-il pas un terme religieux qui signifie sacrifice ou holocauste ? Comme l’écrit l’anthropologue Lucien Scubla, « le symbole originel, c’est la victime que l’on partage et qui nous lie ». Faire d’un suicidé un symbole politique, c’est créer du lien avec de la violence et c’est, in fine, justifier le suicide, « une injustice qui ne peut jamais être justifiée » selon l’Eglise.
Il ne faut pas croire que le cas de Mohamed Bouazizi soit isolé. Ailleurs, dans le 14e arrondissement de Paris, on trouve dans le cadre de l’hôpital Cochin « la maison de Solenn », une « maison des adolescents », ainsi nommée en l’honneur de Solenn Poivre d’Arvor, qui s’est suicidée en 1995 à l’âge de 19 ans. Depuis l’inauguration de ce bâtiment  tout en transparence, trône dans  son entrée un monumental portrait de cette jeune femme, photographiée de trois-quarts, la tête légèrement inclinée vers l’avant, avec un mince sourire qui ne suffit pas à porter la contradiction à un regard déjà absent. À quoi sert-il de lutter contre le suicide si l’on instaure en même temps un culte à ceux qui sont passés à l’acte ? Quant à ceux qui fréquentent la « maison de Solenn, on leur demande d’abandonner leurs pensées suicidaires tout en leur donnant  implicitement en modèle une jeune suicidée.
Dans le même ordre d’idée, Marc Cohen me signale l’existence en France d’un double prix « espoirs du cinéma français » intitulé « Prix Romy Schneider et Patrick Dewaere ». Je ne sais quel genre d’espoir ont en tête les organisateurs de ce prix, mais ce que je sais c’est que je ne parviens pas à souhaiter même au pire des gommeux du cinéma français de le recevoir un jour.
C’est dans ce contexte que le gouvernement prépare la légalisation du suicide assisté après que le candidat François Hollande était allé jusqu’à parler d’un « droit à mourir ». La société tout entière semble faire du suicide sinon un idéal, au moins un acte honorable et digne, sans doute parce qu’il révèle une souffrance qui paraît sacraliser celui qui la subit. Le culte des victimes poussé à son paroxysme confine-t-il à l’incitation au suicide ? Faut-il s’étonner dans ces conditions de la persistance à un niveau incroyablement élevé du nombre de suicides qui frappent chaque année notre pays ?[1. Selon les chiffres de l’INSERM, le nombre de suicides, après avoir augmenté substantiellement au début des années 1980, baissait significativement à partir de 1986 jusqu’en 1999, pour repartir à la hausse à partir de 2000 (10 000 par an) et enfin stagner ces dernières années.]
C’est un fait qui pourrait paraître troublant : alors que la violence extrême exercée contre autrui a tendance à diminuer très substantiellement en France ces dernières décennies, celle que l’on exerce sur soi-même stagne, voire augmente. Pourtant, dans le même temps, la recherche médicale fait d’immenses progrès, la prescription d’antidépresseurs prétendument toujours plus efficaces se généralise, comme la prévention et le suivi psychologique de la population.  Si l’on veut bien considérer avec moi que le suicide est une forme particulière de meurtre, puisqu’il s’agit quand même de tuer quelqu’un, alors force est de constater qu’aujourd’hui en France plus de 96% des meurtres sont des suicides. S’il existe une insécurité en France, c’est moins une insécurité liée à autrui qu’une insécurité psychique, liée à sa propre personne et au sens que l’on trouve ou plutôt que l’on ne trouve pas à sa propre existence. Mais, puisque « c’est mon choix », laissons chacun se suicider s’il le souhaite. L’état de confusion mentale dans lequel se trouve notre monde confine au coma dépassé. Faut-il pour autant, activement ou passivement, assister à son suicide ?
Et puisque malgré tout il ne faut pas désespérer, puissent les réactions du FN au suicide de Dominique Venner ouvrir les yeux de la classe politique au pouvoir sur sa propre fascination pour cet acte. Pour une fois que son antifascisme pavlovien a une chance de servir à quelque chose…

*Photo : SLGotham.

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