L’Europe s’ennuie. Privée d’ennemi à abattre, gavée de libertés fondamentales, overdosée d’acquis sociaux et de nouveaux droits, elle tourne un peu en rond. Après avoir créé la sécurité sociale, accordé le droit de vote aux femmes et instauré la libre circulation des personnes et des marchandises d’un pays à un autre, elle a donc inventé  l’Eurovision pour célébrer ses cultures, ses arts, et la créativité débridée que le monde entier lui envie.

Rendez-vous annuel de la beauferie sous-culturelle, l’événement repose sur un principe désormais bien rôdé : des candidats recalés aux émissions de télé-réalité se payent un quart d’heure de célébrité en représentant leur pays par l’interprétation de la pire daube musicale dont ce dernier ait été capable d’accoucher. Et l’Europe fête ainsi la paix et l’amour retrouvés, entre nations qui se déchiraient autrefois en se traitant d’ennemis héréditaires.

Cette année, c’est encore une fois un parfait inconnu, le jeune Thomas Neuwirth, 25 ans, qui a prouvé avec sa chanson « Rise like a Phoenix » que l’Europe avait un incroyable talent. Kitsch à souhait, sans aucun intérêt particulier, la soupe servie dans un style pompier par Tom l’Autrichien aurait pu être oubliée aussitôt chantée, comme tous les morceaux de ses glorieux prédécesseurs (qui sifflote aujourd’hui sous la douche « Dors mon amour » d’André Claveau, lauréat en 1958 ?).

Mais faute du moindre talent artistique, l’intéressé a fait montre d’un certain sens du marketing. À l’heure où la loi commune se fonde sur les revendications d’une ultra-minorité et où les sexes s’effacent au profit du concept de « genre », notre Tom boy de la chanson s’est positionné sur le créneau  le plus porteur : celui de l’identité sexuelle floue et de l’engagement contre l’homophobie. Comment ? Très simple : en enfilant une robe à paillettes et en scotchant une fausse barbe à son menton pour monter sur scène.

En se rebaptisant pour l’occasion Conchita Saucisse (Wurst, en allemand) et en racontant son adolescence difficile d’homosexuel rural, il a tout misé sur le thème le plus consensuel du moment. Et tous les médias pouvaient foncer dans le panneau tête baissée. « Victoire de la tolérance », « triomphe de la différence sexuelle »… Dès le lendemain, les gros titres célèbrent unanimement l’exploit du « travesti barbu » ou de « la drag queen autrichienne » comme s’il était évident que sa prestation n’avait aucune autre dimension.

Fut un temps où les « monstres » dérangeaient, bousculaient la bourgeoise et le bougnat, choquaient les prudes et les curés. Quand David Bowie incarnait Ziggy Stardust en 1972, il était interdit de s’embrasser entre personnes de même sexe dans les rues de Londres. Lorsqu’en 1986, Freddie Mercury faisait trembler le stade de Wembley déguisé en reine d’Angleterre, la « promotion intentionnelle de l’homosexualité » venait d’être prohibée. Ils étaient différents, provocants, et défiaient les institutions de leur temps.

Aujourd’hui, Thomas-Conchita pourrait éventuellement passer pour un rebelle en Russie, où les homosexuels ne sont pas dans la norme, sans être affublés d’un triangle rose et déportés pour autant. Mais en Europe, où la norme a fini par nier leur différence comme celles qui permettaient jadis de ne pas confondre un bûcheron et une lavandière (la barbe, par exemple), c’est juste une saucisse comme une autre. Et un faux monstre à postiche. On baille.

*Photo :  Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

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Pascal Bories
est journaliste.
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