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Voyage autour de ma chambre d’hôtel

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abu dabhi

Hier, rien. Ou presque. 5 245 kilomètres entre Paris-Charles-De-Gaulle et Dubaï exclusivement consacrés à revoir de vieux films de science-fiction en sirotant un cru bourgeois, sans jeter un regard au monde qui défile tout en bas, sous des nuages de plus en plus ténus. Huit heures de vol à traverser d’ouest en est une douzaine de pays, des centaines de villes, des montagnes, des déserts, des fleuves et des mers. Plus deux bonnes heures à franchir, de nuit, sur une autoroute vide éclairée comme en plein jour, les quelques arpents de sable qui séparent Dubaï la magnifique, ses fantaisies architecturales et ses centres commerciaux, d’Abu-Dhabi la majestueuse, ses fantaisies architecturales et ses centres commerciaux. Malgré l’hydrométrie surréaliste et une température qui avoisine encore les 35 °C, soit environ 35 degrés de plus qu’à Paris, je n’ai même pas eu le temps de percevoir le changement, passant comme dans un rêve de la climatisation de l’avion à celle de l’aéroport, puis à celle de la limousine, puis à celle de l’hôtel, l’un des innombrables palaces d’une chaîne de luxe qui ressemble comme un frère aux établissements de Singapour, New York ou Monaco.
Hier, rien : c’est aujourd’hui que tout commence, entre ces quatre murs où je suis cloîtré, ayant soigneusement verrouillé ma porte, pressé le bouton indiquant que je souhaite ne pas être dérangé et éteint mon portable, au cas où un collègue téméraire aurait l’idée saugrenue de me proposer une excursion à Al Ain, ou Mascate, ou encore, tout est possible, au « plus grand parc couvert au monde », le Ferrari World Abu Dhabi, dont Wikipédia précise qu’il est également connu sous le nom de « Ferrari Experience »… Tout est clos. Je suis tranquille.
Je jette un coup d’œil par la baie qui couvre la totalité du mur extérieur. Ciel bleu. Soleil radieux. Même la mer est toujours là, ou du moins, ce qui en tient lieu, qui a un faux air de lagune malgré le ballet incessant des jet-ski et les plages artificielles qu’on a installées à grands frais sur ses bords, avec chaises longues, parasols, matelas à louer et filets de beach-volley. La richesse crée l’illusion.[access capability= »lire_inedits »] À l’arrière-plan, il y avait jadis (c’est-à-dire, jusqu’à il y a cinq ans) une sorte d’île des Mille et Une Nuits, une île de sable blanc, très basse sur l’eau, aride, déserte. Une île qui, vue de l’hôtel, provoquait des bouffées de nostalgie mêlées au souvenir des romans d’Henri de Monfreid et du temps, si proche, où Abu-Dhabi n’était qu’une bourgade habitée par les pêcheurs de perles. L’afflux des pétrodollars a fait disparaître cet univers. Sur l’île, on a donc commencé par construire l’une des plus grandes mosquées du monde, toute en coupoles d’une blancheur de sucre glace et en mosaïques de marbre à faire pâlir de jalousie les églises de Florence. Le spectacle, il faut l’avouer, restait féerique. Mais l’urbanisation ne s’est pas arrêtée là, et depuis, la mosquée elle-même se trouve à demi dissimulée derrière des séries de bâtiments plus ou moins luxueux, qui seront bientôt cachés par d’autres, lesquels à leur tour, etc., etc. Sentiment curieux de se retrouver dans la peau de Tintin en Amérique, lorsque celui-ci s’endort un soir dans une immense prairie où ne vivent que des bisons, et se réveille au matin au beau milieu d’une métropole en construction. Rien à espérer de ce côté-là. Rien à voir. Du reste, malgré la climatisation poussée à fond, la vitre reste brûlante. Sans regret, je tire donc le rideau opacifiant, et me retrouve dans une obscurité chatoyante et pleine de fraîcheur. Comprenant du coup pourquoi le Coran fait de l’ombre l’un des attributs du paradis, et la symbolique du parasol, qui constitue dans ces pays la marque du pouvoir. Le temps de m’habituer à la pénombre, et l’exploration peut reprendre.
Mais comment ça, l’exploration ? Si tout se ressemble, et si cette chambre est strictement identique à celle que j’ai occupée, ici même ou ailleurs, il y a quelques mois ou quelques années, qu’y a-t-il à explorer ? L’argument est recevable. C’est d’ailleurs ce qui rend ce genre de voyages si monotone, une fois passée la surprise de la découverte. Mais d’un autre côté, la chambre d’hôtel n’est pas seule en cause : car au fond, dans notre meilleur des mondes à nous, tout finit par se ressembler. Les riches de partout suivent les mêmes régimes, s’habillent de la même manière et se font construire le même genre de maison, néo-Bauhaus mâtiné Franck Lloyd Wright, trois ou quatre cubes encastrés, aménagés suivant les indications strictes des revues de décoration internationale, avec, si possible, un Warhol d’au moins deux mètres sur trois au salon, un Basquiat dans la salle à manger pour ouvrir l’appétit, et un Jeff Koons près de la piscine intérieure. Comme jamais auparavant, les riches ressemblent aux riches, les pauvres ne rêvent que de leur ressembler, et en attendant, ressemblent aux autres pauvres. Uniformisation générale, y compris de ce qui devrait rester particulier, comme le goût. Et dans ce mouvement de globalisation, les grands hôtels internationaux jouent le rôle du fer de lance, de symbole et de vecteur du nivellement.
Pourtant, ce qui distingue du vaste monde le petit univers confiné de ma chambre, c’est que je reste libre de l’aménager à ma guise. Le fauteuil est le même que dans cette suite à Barcelone où j’ai dormi la semaine dernière, mais je peux l’agrémenter, ou le pervertir, comme on voudra. Par exemple, en y installant la vingtaine de volumes que j’ai apportés dans ma valise, sachant très bien à quoi j’occuperai mes jours et mes nuits dans l’Arabie heureuse. Un fauteuil de bibliothèque, un ! Le bureau, en bois sombre, comme de juste, est un clone de celui de mon dernier séjour. Après avoir débranché toutes les prises, connexions, etc., j’y pose une grosse théière pleine d’un Earl Grey brûlant et sucré, et une énorme assiette de dates, pour me rappeler que je ne suis ni à Paris, ni dans ma maison du Perche. « Français, encore un effort… » : sans pitié pour la moquette – évidemment gris chiné -, je pousse le lit king-size contre le bureau, j’allume la veilleuse, et, en évitant de faire tomber la pile, je prends un volume au hasard sur le fauteuil. Un in-12 du milieu du XIXe siècle relié en demi-chagrin tabac. En l’ouvrant, je respire avec bonheur un parfum fragile, mélange excessivement civilisé de colle et de cuir, de papier vergé, d’encre et de poussière d’or. « Plein d’odeurs légères ». Je caresse, sur la page de titre, le relief des lettres imprimées : c’est le Voyage autour de ma chambre, le chef-d’œuvre de Xavier de Maistre. Attention au départ. Le voyage peut enfin commencer.[/access]

*Photo: Visit Abu Dhabi

Saint-Malo – Abyssinie

On aura fait beaucoup de chose au bar de l’Univers, havre malouin chanté par Bernard Lavilliers et fréquenté jadis par Ernest Hemingway. Nous y aurons admiré les tableaux de Gustave Alaux avec A.D.G., fumé des cigarillos avec Michel Déon, d’excellents cigares avec Jean-Paul Kauffmann et abusé des américanos avec Sébastien Lapaque et Olivier Maulin. Comme ce dernier, Bernard Bonnelle aura été révélé par le festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, où il vient d’obtenir le Prix Nicolas Bouvier 2013. Cet ancien commissaire de la marine, qui a eu la chance de pas mal bourlinguer dans l’Océan Indien, vient d’écrire un fin roman, qu’on dirait ciselé par un sabre de la Royale. C’est sous les auspices d’Arthur Rimbaud et d’Henry de Monfreid, un verre de single malt à la main, que nous aurons refait le monde avec lui place Chateaubriand.
Nous sommes au printemps 1940 à Djibouti. La Côte française des Somalis, « Djibout » pour les intimes, est quasiment encerclée, comme assiégée, par les possessions italiennes que sont l’Ethiopie, l’Erythrée et la Somalie voisines. A l’est, il y a Aden, bastion avancé de nos alliés britanniques.
Le lieutenant de vaisseau Philippe Jouhannaud prend le commandement de l’Etoile-du-Sud – un antique yacht russe devenu patrouilleur colonial français – à la place de son ami Alban de Perthes, un fils de famille protestante du Faubourg-Saint-Germain, dont on a retrouvé le corps dans le carré du navire, une balle dans la tête. Il va se retrouver en butte aux vexations et à la morgue du Commandant de la marine de Djibouti, le capitaine de vaisseau Marquin, mauvais lecteur de Pierre Benoît. Cette « ville française en Afrique » qu’est Djibouti n’est pas grande. La clef du mystère de la mort d’Alban de Perthes se trouve quelque part entre l’église copte éthiopienne et l’établissement de nuit à l’enseigne des Belles Abyssines.
Dès les premières pages de ce roman, on est séduit par la précision du vocabulaire maritime et militaire. Usant d’une langue remarquable, l’auteur évoque à merveille une atmosphère lourde mais colorée par un entrelacs de « calottes brodées des Somalis, turbans des Yéménites, cheveux tressés et graissés des Danakil, larges chapeaux des Abyssins, voiles blancs de leurs compagnes »… Il y a de quelque chose d’Honoré d’Estiennes d’Orves dans ces porteurs d’uniformes blancs. Nous voici transportés entre Dino Buzzati et Pierre Schœndœrffer, entre le Désert des Tartares et le Crabe tambour. On demande des colonies !

 Bernard Bonnelle, Aux belles abyssines, La Table Ronde, 184 p., 17 euros.

Don Quichotte au Club Med

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touriste voyages

Dans le Larousse médical de 1924, on peut lire : « Les voyages, en distrayant l’esprit et le détournant de tout travail, sont excellents pour les individus ayant une grande fatigue intellectuelle, confinant à la neurasthénie« . Dans cette optique, les voyages sont vus comme un remède, un viatique. Mais est-ce toujours le cas ? Devraient-ils être remboursés par la sécurité sociale ?
Ce n’est pas mon expérience. Quelques mauvais souvenirs ont eu raison de ma bonne volonté. Tout d’abord, entre le moment où je quitte le confort de ma maison et celui où je m’habitue à mon lieu de villégiature, je me sens vulnérable, sur la défensive, en danger. En exagérant à peine, je ressemble à ces crustacés sans coquille, à une sorte de bernard-l’hermite en transit entre deux abris, exposé aux agressions et aux tracas. Ensuite, le tourisme de masse (y en a-t-il un autre aujourd’hui ?) m’indispose. Le fait d’être traité comme du bétail dans les aéroports, l’inconfort rencontré à l’étranger (je n’ai pas encore les moyens de voyager dans le luxe) m’ont guéri du prétendu « remède » par le voyage. De ce point de vue, je me sens plus proche de Baudelaire qui notait : « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre« . Bref, le voyageur est travaillé par l’envie d’un changement salutaire qui n’est pas toujours au rendez-vous.
Dans son Essai sur les voyages ratés, Jean-Didier Urbain s’est intéressé à ceux que les voyages ont blessés, déçus, navrés. Il classe les voyageurs en trois types, avec des mélanges et variantes. Il y a les « découvreurs », les « performeurs » et les « vérificateurs ». A l’instar de Christophe Colomb, les découvreurs cherchent une nouvelle route, ils sont en quête d’inouï, d’inattendu, d’aventure. Les performeurs, eux, ne s’intéressent pas au Monde, mais carburent à l’exploit et aux défis. Ils veulent réaliser une performance, faire par exemple Le tour du monde en quatre-vingts jours, comme le héros de Jules Verne, Phileas Fogg. Quant aux vérificateurs, ils voyagent habités par une idée de ce qu’ils recherchent. Ils sont en quête d’une confirmation. Ils veulent retrouver dans le monde extérieur l’objet de leur attente. Ils vont vers du connu, un déjà vu ou entrevu (ils iront par exemple en Chine voir les pagodes qui les ont fait rêver dans Tintin). Robinson Crusoé appartient à ce type de voyageur. Echoué sur une île, Robinson l’annexe à ses normes, il rebâtit là-bas un ici, et son compagnon, Vendredi, n’est guère plus qu’un double servile. Robinson ne s’accommode pas du différent, il recrée l’ailleurs à l’image de chez lui. Il est certes débrouillard, mais réduit l’autre au même, à l’image de ces touristes qui vivent à l’autre bout du monde dans un « village vacances ». Il est prisonnier d’une île, mais il est surtout captif d’une île intérieure, imperméable au dehors, hermétique à l’autre, à ce traumatisme potentiel.
Ainsi, ce qui distingue les voyageurs est « la petite histoire » qui les motive. Cela dit, par-delà leurs différences, ce qui les réunit est la nécessité d’être habité par un scénario imaginaire. Les fantasmes sont variables, mais leur présence est nécessaire.  Colomb veut trouver, Robinson retrouver. Mais les deux agissent par rêverie. Et la déception naît du décalage entre le projet et l’expérience, une demande et une offre. Le sentiment d’échec découle du refus que la réalité trahisse l’idéal. Le « découvreur » exige que son périple le surprenne. Dans son cas, l’échec consistera à voyager dans une réalité trop familière. A l’opposé, le vérificateur sera navré de ne pas reconnaître lors de son voyage l’idée qu’il s’en faisait. Certains, qui croyaient vérifier ont découvert, et ne s’en sont jamais remis…
Pour atténuer la déception, le vérificateur pourra recourir à une stratégie souvent utilisée, celle de Don Quichotte : préférer son imagination à sa perception. Pour apaiser la déception, le vérificateur niera la réalité et imposera son imaginaire : un troupeau deviendra une armée, la paysanne une princesse, l’auberge un château. Transposé dans les voyages actuels, cette stratégie se prolongera dans toutes sortes de variantes : la foule insupportable deviendra la preuve que la destination choisie est géniale (puisque tous y vont !) ; l’hôtel miteux, un « lieu d’accueil avec une vue imprenable »; la popote indigeste, un « mets exotique ». Bref, pour supporter la déception, le baume de l’automystification est souvent un recours nécessaire.
Réfléchir au voyage est intéressant car les considérations qui lui sont applicables sont généralisables à l’existence elle-même. En effet, dans le périple qui mène du berceau à la tombe, le bonheur éprouvé dépend de l’écart entre ce que j’expérimente et la petite histoire que je me raconte sur ce que j’aimerais vivre. Si l’existence lui est fidèle, j’éprouverai une grande satisfaction, sinon, la déprime guettera. L’individu pourra alors faire une analyse : trouver un jeu avec son fantasme, à la fois lui être fidèle et mieux goûter à ce qui le déborde. Sinon, d’autres options se dessinent, comme par exemple cultiver un petit délire, quelques donquichotteries…

*Photo: Olly Farrell

La fiancée de Breivik

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norvege breivik leroy

Je connaissais déjà la fiancée de Frankenstein et même celle de Wittgenstein. Grâce au roman de Jérôme Leroy Norlande,  j’ai découvert l’existence de Clara Pitiksen, la fiancée de Breivik, ce personnage extrême, ce justicier solitaire d’une cause perdue : la désislamisation de l’Europe. Après une préparation minutieuse de plus de trois ans, ce jeune Norvégien se métamorphosa en serial killer et, comme dans Les Chasses du comte Zaroff , exécuta sur l’île d’Utaya, l’île maudite où Boris Karloff sévissait lui aussi, des jeunes progressistes qu’il considérait, à tort ou à raison, comme des « idiots utiles » du fascisme islamiste. Il se voyait comme un résistant, à l’image de Churchill face au nazisme. Non, il n’était pas fou : les psychiatres et la justice norvégienne l’ont confirmé.
Mais, avant de passer à l’acte et de se livrer à un carnage à la saveur amère, notre justicier solitaire avait pris soin de connaître parfaitement les us et coutumes de ses victimes et, à cette fin, avait séduit Clara Pitiksen, la fille de la ministre des Affaires étrangères de Norvège. Rescapée du massacre d’Utaya, la girlfriend de Breivk raconte comment elle fut manipulée par ce beau garçon blond, souriant, qui ressemblait encore plus quand on le voyait de près à Fox Mulder, l’agent du F.B.I.
Certes, cette ado aux allures de sauterelle blonde a perçu quelque chose de démoniaque en lui : cela ne le rendait que plus séduisant. Et puis, comme elle l’écrit à une amie, « inutile de se leurrer, tu sais comment on est, nous, les filles, à l’occasion. Toujours flattées qu’un beau gosse un peu plus âgé s’intéresse à nous, même si par fierté on prétend le contraire. » Au fil de ses confidences au docteur Strindberg, nous nous mettons dans la peau de cette fille à la naïveté désarmante qui croyait au métissage culturel et à la paix universelle. Rétrospectivement, elle prend conscience de sa sottise et de son manque de jugeote. Bien des indices auraient dû lui mettre la puce à l’oreille. Elle reconnaît s’être faite avoir : sans doute est-ce le sort de toutes les idéalistes et de pas mal d’ados draguées, comme Clara, sur Facebook.
« Comment ai-je pu me laisser avoir ? Me laisser avoir comme ça ? », se lamente-t-elle. C’est sans doute la question que se posent toutes les femmes en songeant à leur premier amour, même si, comme l’héroïne de Jérôme Leroy, elles n’entrent pas toutes dans l’Histoire de manière aussi fracassante. Méfiez-vous des loups solitaires, surtout si leur maison est d’une propreté méticuleuse, voire maniaque, conseille au passage Jérôme Leroy. Ce n’est pas moi qui le contredirai : mon appartement est à l’image de celui de Breivik. Certes, je n’ai encore tué personne, mais cela ne saurait tarder. Surtout après avoir lu le passage des  Illuminations  de Rimbaud qui ouvre Norlande : « Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore. »

Norlande, Jérôme Leroy, Syros jeunesse, Paris, France

*Photo: Moyan_Brenn

La Collection pour tous

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chromos arts decos pub

À l’arrivée des beaux jours, la France se transforme en royaume de la chine. Partout dans notre pays, on déplie les tables et expose ses vieilleries dans les rues. Une commune qui n’aurait pas à son calendrier des fêtes, une brocante, un vide-greniers ou des puces serait la risée de tout le canton. Certains maires y jouent même leur réélection. Rater sa brocante, c’est pire que d’installer un radar automatique à l’entrée de la ville, la population ne le pardonnerait pas. Dans chaque français sommeille, en fait, un collectionneur qui attend le printemps pour réveiller sa passion acheteuse. Son plaisir se résume à dénicher et à marchander des objets le plus souvent anodins. Nous ne sommes pas ici dans les prestigieuses ventes aux enchères où de riches personnes acquièrent un tableau de maître, un livre rare ou des meubles d’époque. La brocante fait l’économie de ce cérémonial-là. L’acte d’achat y est direct, convivial, drôle, appliqué, raisonnable, en un mot, vrai.
À une époque où les relations humaines sont pour le moins frictionnelles, cette foire aux souvenirs a quelque chose de rassurant et d’apaisant. Chacun a son péché mignon, vous avez les amateurs de cartes postales, de vieux jouets, de poupées, de bibelots, de siphons, de napperons, de vaisselle, etc…La collectionnite est sans limite. Les Arts Décoratifs ont eu l’idée de s’intéresser à une catégorie bien particulière d’acheteurs compulsifs. L’exposition « Pub Mania – Ils collectionnent la publicité » du 23 mai au 6 octobre traite d’une pathologie assez répandue sous nos latitudes : la « monomanie » des objets publicitaires. Sachez que la réclame n’a pas toujours été perçue comme une agression visuelle ou sonore mais aussi comme une source d’enchantement par certains patients. Quitte même à inventer de nouveaux mots pour définir cette relation entre l’objet et son adorateur. Un copocléphile collectionnera ainsi les porte-clés, un boxoferophile préférera les boîtes en fer, quant au Yabonophile, il vouera un culte immodéré à la marque Banania. Le sujet est tellement vaste qu’un musée entier ne pourrait recenser les millions d’objets liés à la publicité. De la fin du XIXème siècle jusqu’aux années 70, avant l’hégémonie de la télé, puis aujourd’hui d’internet, les marques ont déployé une énergie folle à promouvoir leurs produits en utilisant tous les moyens à leur disposition : affiches, briquets, cendriers, stylos, sacs à papier, sous-bocks, jeux de plage, pin’s, télécartes, plaques émaillées, chromos, etc…Elles ont ainsi conquis de solides parts de marché. L’exposition débute par une incroyable collection d’éventails publicitaires vantant les Chemins de fer de l’Ouest, les villes d’eaux, les Expositions Universelles ou plus prosaïquement, les apéritifs Dubonnet, le chocolat Menier ou le chausseur Bally.
Les Arts Décoratifs ont réuni également un ensemble de porte-clés qui recouvre tous les secteurs de l’économie. Toutes les entreprises, de la plus modeste à la multinationale, ont imaginé un porte-clés à leur effigie. Un magazine, l’OBI, lui était même exclusivement consacré dans les années 1966-1967. La variété des formes, des matières, des couleurs, leur style « sixties » délicieusement rétro, leur intelligence créative aussi, ne laissent pas insensibles. Elles font remonter à la surface des enseignes oubliées, des émotions enfouies et des personnages éminemment sympathiques tels le tigre Esso, le Don Sandeman (porto) vêtu de noir ou le kangourou Télé Poche. Les sociétés les plus actives dans la promotion de leur image ont été, sans surprise, les fabricants de cigarettes, de pneus, d’alcools et de lessive. Les Arts Décoratifs présentent, en outre, des plâtres publicitaires (Johnny Walker, Pierrot Gourmand, La Vache qui rit) auxquels vous ne résisterez pas.  Si ce n’est pas de l’Art, ça y ressemble drôlement. Pour les mélomanes, ne manquez pas le rayon disques kitsch avec des perles à (ré)entendre : l’étrange « 33 » Export chante la mer, l’entêtant T‘as le Ticket chic, T’as le ticket choc, le corsé El gringo ou le langoureux Try to remember d’une célèbre marque de café. Qui a dit que la publicité était ennuyeuse ?

*Photo: Les Arts décoratifs

Voir, revoir et re-revoir The Big Lebowski

Le jour de mon mariage, j’ai demandé à ma compagne si elle aimait The Big Lebowski. Comme elle a dit oui, je lui ai dit oui. Je pense que je n’aurais pas pu me marier avec quelqu’un qui n’aime pas les frères Coen. Quel art de vivre chez ce branquignole qui n’en fiche pas une. De toutes les conduites humaines condamnées au tribunal de l’époque, je n’en connais guère de plus injustemment décriée que la fainéantise. Sa fonction est pourtant centrale pour l’équilibre de l’esprit. La fainéantise est à la vie en société ce que la douleur est à l’organisme : un signe que quelque chose ne va pas. Sans elle, pas moyen de détecter la stupidité sous-jacente du monde. Vous n’avez pas envie d’entamer une énième discussion avec tel interlocuteur alors même que cet homme est très cultivé et qu’il connaît personnellement Umberto Eco ? Suivez votre intuition. Un imbécile, cet interlocuteur l’est certainement, inutile de vous persuader du contraire. Non seulement la fainéantise vous permet de trier intuitivement entre les crétins et les autres (ce qui serait déjà beaucoup), mais elle vous permet de trier entre les bonnes et les mauvaises propositions. Supposez que, dans un élan d’enthousiasme, je propose à tous les fainéants du monde de se donner la main. Bien des fainéants refuseront de se lever le jour J. Et ils auront raison. Qu’y a-t-il de plus stupide qu’une telle proposition ?

N’abdiquez jamais !

albert ii roi des belges

Sire,
Permettez-moi, alors que vous montez sur le trône de Belgique, de m’adresser à vous familièrement, avec ce diminutif de votre prénom rendu célèbre par une bande dessinée de George Rémi, alias Hergé. Flupke, et son copain Quick sont deux gamins du Bruxelles populaire des années 30 du siècle dernier, ne manquant pas une occasion de perturber la vie de leurs concitoyens par leurs inventions aussi ingénieuses que dangereuses. Votre naissance princière ne vous a pas permis de vous conduire comme ces galopins des Marolles. Vous avez dû rêver, en votre triste palais, de leur joyeuse liberté et de leur total mépris des convenances. Le carcan protocolaire où vous fûtes enfermé, les uniformes que l’on vous enjoignit de revêtir, l’apparence d’excellence en tous domaines que vous étiez contraint d’afficher vous ont rendu gauche et maladivement timide. Parler en public est pour vous une torture, et il n’est pas indifférent que vous ayez choisi pour épouse une charmante logopède, nom donné en français de Belgique aux orthophonistes, thérapeutes du langage.
Je mesure l’effroi qui doit vous saisir en ce jour, par vous tant redouté, où chacune de vos paroles sera scrutée à la loupe, mesurée à l’aune de celles de vos prédécesseurs. Rassurez-vous pourtant : ce ne sont pas les rois qui font l’Histoire, mais l’Histoire qui fait les rois, pour le meilleur ou pour le pire. Voyez votre cousin George VI, roi d’Angleterre, dont le film Le discours d’un roi de Tom Hooper montre comment, en dépit d’un bégaiement atroce, il réussit, par son verbe et son comportement, à mobiliser une nation toute entière dans un combat victorieux contre ceux qui voulaient l’asservir.
Sa tâche, j’en conviens, avait été facilitée par le fait que l’ennemi était extérieur, alors que ceux qui veulent aujourd’hui vous abattre, ou, à tout le moins vous priver de l’essentiel de vos attributions se trouvent parmi vos sujets. Vous êtes la Belgique, et toujours plus nombreux et agressifs sont ceux qui n’en veulent plus. Vous ne portez plus d’autre nom que celui de votre pays : Philippe de Belgique, c’est votre seul état civil depuis que votre ancêtre Léopold 1er abandonna celui des Saxe-Cobourg. Sans elle, vous n’êtes plus rien, et ce n’est pas la grande fortune accumulée par votre famille qui pourrait vous consoler de ce drame singulier : perdre à la fois son trône et son nom.
Votre père, n’a été roi que par un hasard de l’Histoire : la stérilité de votre tante Fabiola et le refus de votre très catholique tonton Baudouin de la répudier comme Napoléon, à contre cœur, mais à juste raison d’Etat, renvoya Joséphine de Beauharnais. Il fit de son mieux pour essayer de combler la faille qui s’agrandissait chaque jour entre les deux parties du royaume. D’un côté les Flamands  ne rêvent que d’une chose, entrer dans le club des Etats-nations maîtres de leur destin, et de l’autre les francophones, Wallons et Bruxellois, font tout ce qu’ils peuvent pour préserver ce qu’il reste d’un royaume dont il tirent encore quelques avantages sonnants et trébuchants.
Pour les premiers, qui se rangent toujours plus nombreux derrière leur idole nationaliste Bart de Wever, vous ne serez jamais assez flamand : il relèveront chacune des minimes entorses que vous pourriez faire à leur langue – il sont très sourcilleux sur ce point – vous tiendront rigueur de vous entretenir en français dans l’intimité avec la reine Mathilde, d’être copain avec  le premier ministre Elio Di Rupo, wallon, socialiste et monarchiste…Votre vie royale risque d’être un enfer.
Les précédents historiques sont inquiétants : lorsque Charles Quint, qui régnait, entre autres, sur les Provinces-Unies, la Belgique et le Pays-Bas d’aujourd’hui abdiqua au profit de son fils Philippe II d’Espagne, cela aboutit à la scission des provinces du Nord protestantes d’avec celles du sud, catholiques. Aujourd’hui, ce ne sont plus les religions qui séparent, du moins au sein de la chrétienté, mais les dogmes de l’économie. Les Flamands sont du nord, comme les Allemands et les Néerlandais, et les francophones du sud, plus proches du «  club Med » des cigales grecques, espagnoles ou françaises que des fourmis germaniques ou scandinaves… Un roi qui serait à la fois cigale et fourmi, cela s’appelle une chimère en zoologie, et l’on n a jamais vu une chimère donner naissance à une nouvelle espèce.
N’écoutez pas, Sire, ceux qui tentent de vous faire croire que la Belgique a encore de beaux jours devant elle : ils vous monteront des sondages trompeurs, prétendant, par exemple que la majorité des Flamands n’est pas séparatiste. La vérité des sondages, se sont les urnes. Et celles-ci, inexorablement, donnent toujours le même signal, en l’amplifiant lors de chaque scrutin : les indépendantistes du nord sont en train de gagner la partie. Ce n’est pas vous faire injure que de penser qu’il est impossible, dans les onze petits mois qui nous séparent des élections fédérales de 2014, vous pourriez inverser cette tendance. De ces élections, vous sortirez essoré, seul face à un leader charismatique porteur d’un projet national en marche.
Alors que faire ? Il ne faut pas compter sur l’Europe institutionnelle pour venir au secours d’un Belgique en voie de décomposition. Pourvu que De Wever lui assure un statut de Bruxelles permettant à la bureaucratie eurocratique de poursuivre ses activités, elle fermera les yeux sur les mauvais coups qui pourront vous être portés. Vous pourrez alors choisir de laisser partir les Flamands vers leur destin, et continuer à régner sur une « Belgique résiduelle » francophone, et les quelques dizaines de milliers de germanophones des cantons de l’est. Et pourquoi pas, vous inscrire dans le plus corrompu des partis socialistes du continent, dont vous seriez alors l’otage…
Alors soyez Flupke ! Sortez de ce carcan monarchique où l’on vous a enfermé ! N’abdiquez pas, car cela renverrait le mistigri à l’un ou l’autre de vos parents, pourquoi pas à votre sœur Astrid, qui ne rêve que de cela avec son mari, l’archiduc Lorenz…Dissolvez solennellement la monarchie avant que l’on ne le fasse pour vous, installez vous aux Marolles – on s’y amuse plus qu’à Laeken – . L’été, vous pourrez alors, en camping-car, aller agiter le drapeau noir-or-rouge le long des routes du Tour de France. Vous entrerez alors dans l’Histoire. Par la grande porte.

*Photo: saigneurdeguerre

Manif pour tous : quel avenir politique ?

manif pour tous cathos tradis

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely
L’idée de « populisme chrétien » énoncée par Patrick Buisson dans Le Monde vous semble-t-elle opérante ?
Pourquoi pas, pourvu qu’on se mette d’accord sur le sens du terme « populisme ». Il y avait sans doute dans la Manif pour tous un élément populiste au sens propre : le sentiment de ne pas être entendu, reconnu, de ne pas avoir voix au chapitre dans un débat tenu pour vital. Cette révolte contre la non-représentation d’une partie significative de la population est effectivement un vrai ingrédient du populisme.
Il y a aussi eu dans la rue de véritables réactionnaires – ou ce qui s’en approche le plus – opposés à la liberté des mœurs et même, pour certains, à la République. Donc ils existent ?
Bien sûr que oui, même s’ils n’ont pas l’habitude de descendre dans la rue et de fabriquer des pancartes. Vous savez, tout survit très longtemps, dans les marges, dans les catacombes, à l’état résiduel ! À l’apogée de la protestation, le mouvement a fédéré la France hostile au gouvernement socialiste, par réflexe et par sensibilité conservatrice : en somme la France de droite. Mais dans un tel contexte, qui organise, qui prend la parole ? La minorité militante, ceux qui sont le plus organisés ! En Mai-68, on n’entendait que des maoïstes et des trotskistes qui devaient représenter 1% du mouvement !
On entend aussi les plus violents, comme ces groupuscules décidés à en découdre apparus aux marges des manifestations. Y a-t-il continuum entre le conservatisme moral et l’extrémisme politique de cette nouvelle extrême droite identitaire ?
Ces groupuscules sont bien incapables de mobiliser des foules, mais la Manif pour tous leur a fourni l’occasion inespérée d’attirer l’attention et peut-être aussi de recruter un peu. Mais ce n’est pas destiné à aller très loin.
La force qui est apparue avec la Manif pour tous peut-elle changer la donne politique ?
Pas vraiment. Le mariage, la filiation et même les mœurs ne suffisent pas à définir une politique. Le terrain naturel de la frange la plus activiste du mouvement n’est d’ailleurs pas la politique. Elle est focalisée sur le problème sexuel – à l’image de toutes les religions dans la modernité avancée. Personne ne pense plus que le pouvoir vient de Dieu. En revanche, il y a un domaine où l’on peut continuer de voir son empreinte en posant que c’est lui qui donne la vie. Ce qu’on appelle la « loi naturelle » dans la tradition chrétienne. Dans cette perspective, la différence des sexes, la famille, la procréation sont des questions bien plus stratégiques que l’économie ou la fiscalité.
Cette minorité morale ne pose-t-elle pas un problème à une droite massivement acquise à la liberté des mœurs ? [access capability= »lire_inedits »]
On sait bien qu’en politique, on se définit essentiellement contre quelqu’un ou quelque chose plutôt que pour des idées. Même si la cohabitation peut s’avérer difficile, la droite libérale et la droite morale ont les mêmes adversaires. Cela dit, tout dépendra des personnalités qui émergeront durablement (ou non) et de la stratégie qu’elles adopteront : soit elles en resteront à l’affirmation identitaire et opteront pour une ligne sectaire du camp retranché ; soit elles tenteront de peser dans le débat public, quitte à tisser des alliances.
Une option qui pourrait être gagnante, dès lors que 50% de la population est au moins réservée sur l’adoption plénière par les homosexuels et ses conséquences sur la filiation…
C’est encore un autre sujet. Notre société a un problème avec l’enfant et nombreux sont ceux, religieux ou pas, qui commencent à en prendre la mesure. Mais ils sont loin de former  un « camp » uniforme.
Quel problème avons-nous avec les enfants ? Tout le monde en veut !
Justement ! Derrière le « mariage pour tous », il y a le désir d’enfant, extrêmement répandu et socialement valorisé. Mais ce désir d’enfant est-il si bon pour les enfants ?  Le problème est simple : l’enfant dépend de ses parents mais il doit devenir un être libre. Ce désir dont il est l’objet, et qui est naturellement le désir de son bonheur, le prépare-t-il vraiment à exister par lui-même ? Il y a là une contradiction qui crée un climat de culpabilité diffus autour des enfants. Ils sont la valeur suprême, mais cette valorisation ne garantit pas notre capacité à les élever correctement. La demande d’enfants des homosexuels a eu pour effet de mettre en lumière une inquiétude plus générale.
Malgré tout, n’y a-t-il pas, au moins dans une partie des troupes, la volonté de renégocier la laïcité pour la rendre plus douce aux croyants ?
Cette évolution de la laïcité est déjà engagée, mais jusque-là elle concernait surtout l’islam. Désormais, les catholiques entrent dans le jeu. Cela va modifier sérieusement les données du problème.
Vous avez décrit des gens accrochés aux vestiges d’un monde disparu. Faut-il pour autant les traiter, comme on l’a abondamment fait, de résidus de l’Histoire ?
Ce mépris témoigne d’une grande incompréhension. La liberté est aussi celle de réinventer la tradition. Nos braves catholiques se trompent lorsqu’ils croient sincèrement défendre quelque chose qui, en fait, n’existe plus. En réalité, ils la redéfinissent sur d’autres bases. Le mariage qu’ils plébiscitent n’a rien à voir avec l’union de familles bourgeoises qui s’entendaient pour défendre leurs intérêts ! Ils agissent en individus modernes choisissant librement, entre plusieurs options, de nouer entre eux un pacte indissoluble avec toutes les conséquences qui s’ensuivent. Le modèle est traditionnel, mais le type de famille qui en résulte ne l’est pas du tout. C’est ce que ne voient pas les avant-gardistes qui les traitent de haut. Qui plus est, l’avenir est peut-être du côté de ces « tradis » modernes car le type de valeurs qu’ils revendiquent pourrait être plébiscité par des jeunes qui ont eu à subir le divorce de leurs parents et mal vécu les avatars de la décomposition-recomposition familiale.
Créer et adhérer à un modèle est une chose, édicter une norme en est une autre : cette minorité pourrait-elle imposer un retour en arrière sur les mœurs ?
Plus personne n’empêchera quiconque de choisir son mode de vie, y compris traditionnel. Cette menace d’un retour de bâton autoritaire et conservateur est un fantasme ![/access]

Marianne, Femen, Schevchenko : quelques préliminaires avant d’ouvrir le débat

La période serait-elle propice à un concours de niaiseries ? Chaque jour amène son lot. Chaque niaiserie sa contre-niaiserie. On ne sait plus où donner de la tête pour ricaner méchamment. Un tweet de 14 juillet ? Une pleurnicherie ministérielle à l’Assemblée Nationale ? Un premier Ministre qui ne sait plus discuter sans qualifier son interlocuteur de « minable » ? Et puis, sommet de la niaiserie cucu, l’histoire du timbre. Eugénie Bastié a proprement exécuté ici les justifications et l’inculture gnan-gnan de l’auteur de la catastrophe. Il est vrai que les sujets d’accablement se sont à cette occasion multipliés. La niaiserie des commentaires du Président de la République, que la simple charité impose de ne pas reproduire. La polémique sur le choix du « modèle », chiffon rouge, sur lequel tout le monde s’est précipité, en oubliant qu’il y avait quelques précédents sévères dont le pire était quand même le choix comme Marianne  d’Evelyne Thomas, vous vous rappelez, celle qui animait ce concentré de culture française qui s’appelait « c’est mon choix ». Curieusement peu de critiques sur la catastrophe du résultat « artistique ». Le dessin est absolument consternant. De laideur et de vulgarité. Plus aucun illustrateur aujourd’hui n’oserait produire une telle chose. Pour ceux qui ont quelques souvenirs d’enfance cela fait penser à « Martine à la poste » en bien pire.
Cependant, la superbe tigresse nommée Inna Schevchenko est présentée comme ayant servi de modèle. Celle qui anime un mouvement dont on ne voit pas très bien l’intérêt, mais qui le fait avec un aplomb assez réjouissant. Après avoir balancé un tweet parfaitement islamophobe, qui a provoqué une certaine gêne dans la bien-pensance habituellement pâmée devant ses faits et gestes, elle en a lancé un autre en forme de bras d’honneur à propos du timbre.
« Maintenant tous les homophobes, extrémistes, fascistes vont devoir me lécher le cul lorsqu’ils voudront envoyer une lettre ».
Offuscations et indignations. Pourtant il m’a bien fait rire et je l’ai trouvé gonflé et même un peu troublant. Là, nous ne sommes plus, osons le dire, dans la langue de bois. Bravo Mme, un joli bras d’honneur, de temps en temps, ça fait du bien.
Cependant, comme vous avez choisi de ne pas vous situer sur le terrain de la pudibonderie ambiante, m’autoriseriez-vous une petite remarque ? Ce qui constitue, quand même une invite, ne pourrait-elle pas, en ces temps  «d’égalité », et de « droit à », être mal interprétée ? Ce que vous proposez, aux « fascistes homophobes », et peut-être à d’autres, est souvent considéré et pratiqué comme une « préparation » les gens délicats préférant le terme de « préludes ». Préparation ou prélude à quoi ? Une petite clarification ne s’imposerait-elle pas ?
Ne voyez dans ma démarche aucune insolence ou manque de respect. Je suis prudemment en désaccord avec Gérard de Nerval qui exagère quand même, lorsqu’il nous dit que: « il y a toujours quelque niaiserie à trop respecter les femmes ».

Caillassage de Brétigny : les bouches s’ouvrent enfin

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Y a-t-il eu oui ou non caillassage des secours et détroussage des victimes à Brétigny-sur-Orge, lors de la catastrophe ferroviaire de dimanche dernier ? Il semblerait, hélas, que la version détestable des faits soit la bonne et que Causeur, qui a été un des rares médias à instiller le doute sur la version officielle, ait eu raison de le faire.
Ce matin, Le Point, s’appuyant sur un rapport de la Direction centrale des compagnies républicaines de sécurité (DCCRS) confirme la version qu’il a soutenu mordicus toute la semaine : oui, « il y a bel et bien eu des scènes de vol et de caillassage après le déraillement du train Paris-Limoges à Brétigny-sur-Orge ». Le verdict est sans appel : « À leur arrivée, les effectifs de la CRS 37 devaient repousser des individus, venus des quartiers voisins, qui gênaient la progression des véhicules de secours en leur jetant des projectiles » et  « Certains de ces fauteurs de troubles avaient réussi à s’emparer d’effets personnels éparpillés sur le sol ou sur les victimes. »
La droite, en la personne de la toujours prompte Nathalie Kosciusko-Morizet s’est enfin emparée du sujet : « manifestement, il y a une hésitation sur le sujet, on nous a dit que c’était un « acte isolé » et, aujourd’hui, ce qui apparaît, c’est que c’était plus sérieux que cela », a déclaré la députée de l’Essonne. « Si le gouvernement a essayé de camoufler ça, oui c’est un problème », a-t-elle ajouté.
Rappelons les faits.
Les incidents ont d’abord été relayés le jour même par Le Parisien, puis confirmés sur Europe 1 par Nathalie Michel, syndicaliste d’Alliance, qui se dit « écœurée ». Malgré la confirmation officielle des faits par le syndicat policier, la plupart des médias ont choisi de relayer la version officielle, celle de la préfecture et du gouvernement, qui parlait d’« acte isolé ». L’actuel ministre des transports Fréderic Cuvillier l’a certes concédé : « l’accueil des pompiers a été un peu rude ». Cette version a été validée par les  responsables de la Croix-Rouge et du Samu qui affirmaient n’avoir constaté « aucune agression et avoir travaillé de façon tout-à-fait normale » en gare de Brétigny.
L’entreprise de dé-légitimation de la version policière était lancée. En trois étapes.
D’abord, parler de « rumeur » pour bien disqualifier une information qui repose pourtant sur des témoignages policiers : « Pillages à Brétigny ? D’Europe 1 à la fachosphère, comment la fausse rumeur s’est propagée » ose ainsi  Le Nouvel Obs.
Ensuite minimiser les faits, en utilisant un champ lexical approprié : Essonne info parle  de « quelques tensions autour des lieux. », accordant qu’« une pierre a été lancée ». Une simple « bousculade » renchérit le Nouvel Obs. On dénonce l’« emballement médiatique ». « En fait, il s’est agi d’incidents mineurs, une embrouille entre des jeunes et des secouristes, et un vol de portable sur un médecin du SAMU. Un vrai djihad, comme on le voit » ironisait ainsi mercredi Le Canard enchainé.
Et enfin, technique subtile et subliminale, parler de « récupération », sur le mode infaillible du « si l’extrême droite en parle, c’est forcément qu’il y a manipulation ». Non seulement on nie les faits, mais on accuse ceux qui continuent à les relayer d’intentions « nauséabondes » (L’Humanité). « Toutefois nul caillassage ou émeute, comme certains ont pu l’écrire, parfois dans le but de profiter d’une polémique ainsi créée sur ces soi-disant « voyous » ou « barbares », peut on lire dans Essonne Info.
La question intéressante n’est pas tant la violence des actes, qui, comme l’a bien dit le président PS du conseil général de l’Essonne Jérôme Guedj, ne sont que le fait «de sombres crétins inhumains». Nul n’est besoin d’utiliser un vocabulaire outrancier du genre « charognards », « détrousseurs de cadavres » ou « lapideurs de secouristes » pour dénoncer des actes que toute personne de bonne foi trouvera inexcusables. Ce qui rend l’affaire passionnante est cette volonté évidente de la part de certains médias de nier un réel contraire à leur ligne éditoriale, et de s’obstiner à relayer une version officielle pour des motifs idéologiques.
Toute l’énigme consiste à savoir s’il s’agit d’une autocensure des journalistes eux-mêmes, qui en bons Tartuffe s’écrient « couvrez ce réel que je ne saurais voir ! », ou si, hypothèse un rien  plus complotiste, mais probablement tout aussi pertinente, ils ont, en plus de leur volonté spontanée de ne pas stigmatiser, choisi de relayer des consignes politiques directes venant d’« en haut ».
Cela expliquerait peut être les mots sibyllins de François Hollande qui a déclaré hier, face aux journalistes, vouloir « combattre les voix populistes ». Par tous les moyens ?

*Photo: capture d’écran France 2

Voyage autour de ma chambre d’hôtel

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abu dabhi

abu dabhi

Hier, rien. Ou presque. 5 245 kilomètres entre Paris-Charles-De-Gaulle et Dubaï exclusivement consacrés à revoir de vieux films de science-fiction en sirotant un cru bourgeois, sans jeter un regard au monde qui défile tout en bas, sous des nuages de plus en plus ténus. Huit heures de vol à traverser d’ouest en est une douzaine de pays, des centaines de villes, des montagnes, des déserts, des fleuves et des mers. Plus deux bonnes heures à franchir, de nuit, sur une autoroute vide éclairée comme en plein jour, les quelques arpents de sable qui séparent Dubaï la magnifique, ses fantaisies architecturales et ses centres commerciaux, d’Abu-Dhabi la majestueuse, ses fantaisies architecturales et ses centres commerciaux. Malgré l’hydrométrie surréaliste et une température qui avoisine encore les 35 °C, soit environ 35 degrés de plus qu’à Paris, je n’ai même pas eu le temps de percevoir le changement, passant comme dans un rêve de la climatisation de l’avion à celle de l’aéroport, puis à celle de la limousine, puis à celle de l’hôtel, l’un des innombrables palaces d’une chaîne de luxe qui ressemble comme un frère aux établissements de Singapour, New York ou Monaco.
Hier, rien : c’est aujourd’hui que tout commence, entre ces quatre murs où je suis cloîtré, ayant soigneusement verrouillé ma porte, pressé le bouton indiquant que je souhaite ne pas être dérangé et éteint mon portable, au cas où un collègue téméraire aurait l’idée saugrenue de me proposer une excursion à Al Ain, ou Mascate, ou encore, tout est possible, au « plus grand parc couvert au monde », le Ferrari World Abu Dhabi, dont Wikipédia précise qu’il est également connu sous le nom de « Ferrari Experience »… Tout est clos. Je suis tranquille.
Je jette un coup d’œil par la baie qui couvre la totalité du mur extérieur. Ciel bleu. Soleil radieux. Même la mer est toujours là, ou du moins, ce qui en tient lieu, qui a un faux air de lagune malgré le ballet incessant des jet-ski et les plages artificielles qu’on a installées à grands frais sur ses bords, avec chaises longues, parasols, matelas à louer et filets de beach-volley. La richesse crée l’illusion.[access capability= »lire_inedits »] À l’arrière-plan, il y avait jadis (c’est-à-dire, jusqu’à il y a cinq ans) une sorte d’île des Mille et Une Nuits, une île de sable blanc, très basse sur l’eau, aride, déserte. Une île qui, vue de l’hôtel, provoquait des bouffées de nostalgie mêlées au souvenir des romans d’Henri de Monfreid et du temps, si proche, où Abu-Dhabi n’était qu’une bourgade habitée par les pêcheurs de perles. L’afflux des pétrodollars a fait disparaître cet univers. Sur l’île, on a donc commencé par construire l’une des plus grandes mosquées du monde, toute en coupoles d’une blancheur de sucre glace et en mosaïques de marbre à faire pâlir de jalousie les églises de Florence. Le spectacle, il faut l’avouer, restait féerique. Mais l’urbanisation ne s’est pas arrêtée là, et depuis, la mosquée elle-même se trouve à demi dissimulée derrière des séries de bâtiments plus ou moins luxueux, qui seront bientôt cachés par d’autres, lesquels à leur tour, etc., etc. Sentiment curieux de se retrouver dans la peau de Tintin en Amérique, lorsque celui-ci s’endort un soir dans une immense prairie où ne vivent que des bisons, et se réveille au matin au beau milieu d’une métropole en construction. Rien à espérer de ce côté-là. Rien à voir. Du reste, malgré la climatisation poussée à fond, la vitre reste brûlante. Sans regret, je tire donc le rideau opacifiant, et me retrouve dans une obscurité chatoyante et pleine de fraîcheur. Comprenant du coup pourquoi le Coran fait de l’ombre l’un des attributs du paradis, et la symbolique du parasol, qui constitue dans ces pays la marque du pouvoir. Le temps de m’habituer à la pénombre, et l’exploration peut reprendre.
Mais comment ça, l’exploration ? Si tout se ressemble, et si cette chambre est strictement identique à celle que j’ai occupée, ici même ou ailleurs, il y a quelques mois ou quelques années, qu’y a-t-il à explorer ? L’argument est recevable. C’est d’ailleurs ce qui rend ce genre de voyages si monotone, une fois passée la surprise de la découverte. Mais d’un autre côté, la chambre d’hôtel n’est pas seule en cause : car au fond, dans notre meilleur des mondes à nous, tout finit par se ressembler. Les riches de partout suivent les mêmes régimes, s’habillent de la même manière et se font construire le même genre de maison, néo-Bauhaus mâtiné Franck Lloyd Wright, trois ou quatre cubes encastrés, aménagés suivant les indications strictes des revues de décoration internationale, avec, si possible, un Warhol d’au moins deux mètres sur trois au salon, un Basquiat dans la salle à manger pour ouvrir l’appétit, et un Jeff Koons près de la piscine intérieure. Comme jamais auparavant, les riches ressemblent aux riches, les pauvres ne rêvent que de leur ressembler, et en attendant, ressemblent aux autres pauvres. Uniformisation générale, y compris de ce qui devrait rester particulier, comme le goût. Et dans ce mouvement de globalisation, les grands hôtels internationaux jouent le rôle du fer de lance, de symbole et de vecteur du nivellement.
Pourtant, ce qui distingue du vaste monde le petit univers confiné de ma chambre, c’est que je reste libre de l’aménager à ma guise. Le fauteuil est le même que dans cette suite à Barcelone où j’ai dormi la semaine dernière, mais je peux l’agrémenter, ou le pervertir, comme on voudra. Par exemple, en y installant la vingtaine de volumes que j’ai apportés dans ma valise, sachant très bien à quoi j’occuperai mes jours et mes nuits dans l’Arabie heureuse. Un fauteuil de bibliothèque, un ! Le bureau, en bois sombre, comme de juste, est un clone de celui de mon dernier séjour. Après avoir débranché toutes les prises, connexions, etc., j’y pose une grosse théière pleine d’un Earl Grey brûlant et sucré, et une énorme assiette de dates, pour me rappeler que je ne suis ni à Paris, ni dans ma maison du Perche. « Français, encore un effort… » : sans pitié pour la moquette – évidemment gris chiné -, je pousse le lit king-size contre le bureau, j’allume la veilleuse, et, en évitant de faire tomber la pile, je prends un volume au hasard sur le fauteuil. Un in-12 du milieu du XIXe siècle relié en demi-chagrin tabac. En l’ouvrant, je respire avec bonheur un parfum fragile, mélange excessivement civilisé de colle et de cuir, de papier vergé, d’encre et de poussière d’or. « Plein d’odeurs légères ». Je caresse, sur la page de titre, le relief des lettres imprimées : c’est le Voyage autour de ma chambre, le chef-d’œuvre de Xavier de Maistre. Attention au départ. Le voyage peut enfin commencer.[/access]

*Photo: Visit Abu Dhabi

Saint-Malo – Abyssinie

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On aura fait beaucoup de chose au bar de l’Univers, havre malouin chanté par Bernard Lavilliers et fréquenté jadis par Ernest Hemingway. Nous y aurons admiré les tableaux de Gustave Alaux avec A.D.G., fumé des cigarillos avec Michel Déon, d’excellents cigares avec Jean-Paul Kauffmann et abusé des américanos avec Sébastien Lapaque et Olivier Maulin. Comme ce dernier, Bernard Bonnelle aura été révélé par le festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, où il vient d’obtenir le Prix Nicolas Bouvier 2013. Cet ancien commissaire de la marine, qui a eu la chance de pas mal bourlinguer dans l’Océan Indien, vient d’écrire un fin roman, qu’on dirait ciselé par un sabre de la Royale. C’est sous les auspices d’Arthur Rimbaud et d’Henry de Monfreid, un verre de single malt à la main, que nous aurons refait le monde avec lui place Chateaubriand.
Nous sommes au printemps 1940 à Djibouti. La Côte française des Somalis, « Djibout » pour les intimes, est quasiment encerclée, comme assiégée, par les possessions italiennes que sont l’Ethiopie, l’Erythrée et la Somalie voisines. A l’est, il y a Aden, bastion avancé de nos alliés britanniques.
Le lieutenant de vaisseau Philippe Jouhannaud prend le commandement de l’Etoile-du-Sud – un antique yacht russe devenu patrouilleur colonial français – à la place de son ami Alban de Perthes, un fils de famille protestante du Faubourg-Saint-Germain, dont on a retrouvé le corps dans le carré du navire, une balle dans la tête. Il va se retrouver en butte aux vexations et à la morgue du Commandant de la marine de Djibouti, le capitaine de vaisseau Marquin, mauvais lecteur de Pierre Benoît. Cette « ville française en Afrique » qu’est Djibouti n’est pas grande. La clef du mystère de la mort d’Alban de Perthes se trouve quelque part entre l’église copte éthiopienne et l’établissement de nuit à l’enseigne des Belles Abyssines.
Dès les premières pages de ce roman, on est séduit par la précision du vocabulaire maritime et militaire. Usant d’une langue remarquable, l’auteur évoque à merveille une atmosphère lourde mais colorée par un entrelacs de « calottes brodées des Somalis, turbans des Yéménites, cheveux tressés et graissés des Danakil, larges chapeaux des Abyssins, voiles blancs de leurs compagnes »… Il y a de quelque chose d’Honoré d’Estiennes d’Orves dans ces porteurs d’uniformes blancs. Nous voici transportés entre Dino Buzzati et Pierre Schœndœrffer, entre le Désert des Tartares et le Crabe tambour. On demande des colonies !

 Bernard Bonnelle, Aux belles abyssines, La Table Ronde, 184 p., 17 euros.

Don Quichotte au Club Med

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touriste voyages

touriste voyages

Dans le Larousse médical de 1924, on peut lire : « Les voyages, en distrayant l’esprit et le détournant de tout travail, sont excellents pour les individus ayant une grande fatigue intellectuelle, confinant à la neurasthénie« . Dans cette optique, les voyages sont vus comme un remède, un viatique. Mais est-ce toujours le cas ? Devraient-ils être remboursés par la sécurité sociale ?
Ce n’est pas mon expérience. Quelques mauvais souvenirs ont eu raison de ma bonne volonté. Tout d’abord, entre le moment où je quitte le confort de ma maison et celui où je m’habitue à mon lieu de villégiature, je me sens vulnérable, sur la défensive, en danger. En exagérant à peine, je ressemble à ces crustacés sans coquille, à une sorte de bernard-l’hermite en transit entre deux abris, exposé aux agressions et aux tracas. Ensuite, le tourisme de masse (y en a-t-il un autre aujourd’hui ?) m’indispose. Le fait d’être traité comme du bétail dans les aéroports, l’inconfort rencontré à l’étranger (je n’ai pas encore les moyens de voyager dans le luxe) m’ont guéri du prétendu « remède » par le voyage. De ce point de vue, je me sens plus proche de Baudelaire qui notait : « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre« . Bref, le voyageur est travaillé par l’envie d’un changement salutaire qui n’est pas toujours au rendez-vous.
Dans son Essai sur les voyages ratés, Jean-Didier Urbain s’est intéressé à ceux que les voyages ont blessés, déçus, navrés. Il classe les voyageurs en trois types, avec des mélanges et variantes. Il y a les « découvreurs », les « performeurs » et les « vérificateurs ». A l’instar de Christophe Colomb, les découvreurs cherchent une nouvelle route, ils sont en quête d’inouï, d’inattendu, d’aventure. Les performeurs, eux, ne s’intéressent pas au Monde, mais carburent à l’exploit et aux défis. Ils veulent réaliser une performance, faire par exemple Le tour du monde en quatre-vingts jours, comme le héros de Jules Verne, Phileas Fogg. Quant aux vérificateurs, ils voyagent habités par une idée de ce qu’ils recherchent. Ils sont en quête d’une confirmation. Ils veulent retrouver dans le monde extérieur l’objet de leur attente. Ils vont vers du connu, un déjà vu ou entrevu (ils iront par exemple en Chine voir les pagodes qui les ont fait rêver dans Tintin). Robinson Crusoé appartient à ce type de voyageur. Echoué sur une île, Robinson l’annexe à ses normes, il rebâtit là-bas un ici, et son compagnon, Vendredi, n’est guère plus qu’un double servile. Robinson ne s’accommode pas du différent, il recrée l’ailleurs à l’image de chez lui. Il est certes débrouillard, mais réduit l’autre au même, à l’image de ces touristes qui vivent à l’autre bout du monde dans un « village vacances ». Il est prisonnier d’une île, mais il est surtout captif d’une île intérieure, imperméable au dehors, hermétique à l’autre, à ce traumatisme potentiel.
Ainsi, ce qui distingue les voyageurs est « la petite histoire » qui les motive. Cela dit, par-delà leurs différences, ce qui les réunit est la nécessité d’être habité par un scénario imaginaire. Les fantasmes sont variables, mais leur présence est nécessaire.  Colomb veut trouver, Robinson retrouver. Mais les deux agissent par rêverie. Et la déception naît du décalage entre le projet et l’expérience, une demande et une offre. Le sentiment d’échec découle du refus que la réalité trahisse l’idéal. Le « découvreur » exige que son périple le surprenne. Dans son cas, l’échec consistera à voyager dans une réalité trop familière. A l’opposé, le vérificateur sera navré de ne pas reconnaître lors de son voyage l’idée qu’il s’en faisait. Certains, qui croyaient vérifier ont découvert, et ne s’en sont jamais remis…
Pour atténuer la déception, le vérificateur pourra recourir à une stratégie souvent utilisée, celle de Don Quichotte : préférer son imagination à sa perception. Pour apaiser la déception, le vérificateur niera la réalité et imposera son imaginaire : un troupeau deviendra une armée, la paysanne une princesse, l’auberge un château. Transposé dans les voyages actuels, cette stratégie se prolongera dans toutes sortes de variantes : la foule insupportable deviendra la preuve que la destination choisie est géniale (puisque tous y vont !) ; l’hôtel miteux, un « lieu d’accueil avec une vue imprenable »; la popote indigeste, un « mets exotique ». Bref, pour supporter la déception, le baume de l’automystification est souvent un recours nécessaire.
Réfléchir au voyage est intéressant car les considérations qui lui sont applicables sont généralisables à l’existence elle-même. En effet, dans le périple qui mène du berceau à la tombe, le bonheur éprouvé dépend de l’écart entre ce que j’expérimente et la petite histoire que je me raconte sur ce que j’aimerais vivre. Si l’existence lui est fidèle, j’éprouverai une grande satisfaction, sinon, la déprime guettera. L’individu pourra alors faire une analyse : trouver un jeu avec son fantasme, à la fois lui être fidèle et mieux goûter à ce qui le déborde. Sinon, d’autres options se dessinent, comme par exemple cultiver un petit délire, quelques donquichotteries…

*Photo: Olly Farrell

La fiancée de Breivik

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norvege breivik leroy

norvege breivik leroy

Je connaissais déjà la fiancée de Frankenstein et même celle de Wittgenstein. Grâce au roman de Jérôme Leroy Norlande,  j’ai découvert l’existence de Clara Pitiksen, la fiancée de Breivik, ce personnage extrême, ce justicier solitaire d’une cause perdue : la désislamisation de l’Europe. Après une préparation minutieuse de plus de trois ans, ce jeune Norvégien se métamorphosa en serial killer et, comme dans Les Chasses du comte Zaroff , exécuta sur l’île d’Utaya, l’île maudite où Boris Karloff sévissait lui aussi, des jeunes progressistes qu’il considérait, à tort ou à raison, comme des « idiots utiles » du fascisme islamiste. Il se voyait comme un résistant, à l’image de Churchill face au nazisme. Non, il n’était pas fou : les psychiatres et la justice norvégienne l’ont confirmé.
Mais, avant de passer à l’acte et de se livrer à un carnage à la saveur amère, notre justicier solitaire avait pris soin de connaître parfaitement les us et coutumes de ses victimes et, à cette fin, avait séduit Clara Pitiksen, la fille de la ministre des Affaires étrangères de Norvège. Rescapée du massacre d’Utaya, la girlfriend de Breivk raconte comment elle fut manipulée par ce beau garçon blond, souriant, qui ressemblait encore plus quand on le voyait de près à Fox Mulder, l’agent du F.B.I.
Certes, cette ado aux allures de sauterelle blonde a perçu quelque chose de démoniaque en lui : cela ne le rendait que plus séduisant. Et puis, comme elle l’écrit à une amie, « inutile de se leurrer, tu sais comment on est, nous, les filles, à l’occasion. Toujours flattées qu’un beau gosse un peu plus âgé s’intéresse à nous, même si par fierté on prétend le contraire. » Au fil de ses confidences au docteur Strindberg, nous nous mettons dans la peau de cette fille à la naïveté désarmante qui croyait au métissage culturel et à la paix universelle. Rétrospectivement, elle prend conscience de sa sottise et de son manque de jugeote. Bien des indices auraient dû lui mettre la puce à l’oreille. Elle reconnaît s’être faite avoir : sans doute est-ce le sort de toutes les idéalistes et de pas mal d’ados draguées, comme Clara, sur Facebook.
« Comment ai-je pu me laisser avoir ? Me laisser avoir comme ça ? », se lamente-t-elle. C’est sans doute la question que se posent toutes les femmes en songeant à leur premier amour, même si, comme l’héroïne de Jérôme Leroy, elles n’entrent pas toutes dans l’Histoire de manière aussi fracassante. Méfiez-vous des loups solitaires, surtout si leur maison est d’une propreté méticuleuse, voire maniaque, conseille au passage Jérôme Leroy. Ce n’est pas moi qui le contredirai : mon appartement est à l’image de celui de Breivik. Certes, je n’ai encore tué personne, mais cela ne saurait tarder. Surtout après avoir lu le passage des  Illuminations  de Rimbaud qui ouvre Norlande : « Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore. »

Norlande, Jérôme Leroy, Syros jeunesse, Paris, France

*Photo: Moyan_Brenn

La Collection pour tous

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chromos arts decos pub

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À l’arrivée des beaux jours, la France se transforme en royaume de la chine. Partout dans notre pays, on déplie les tables et expose ses vieilleries dans les rues. Une commune qui n’aurait pas à son calendrier des fêtes, une brocante, un vide-greniers ou des puces serait la risée de tout le canton. Certains maires y jouent même leur réélection. Rater sa brocante, c’est pire que d’installer un radar automatique à l’entrée de la ville, la population ne le pardonnerait pas. Dans chaque français sommeille, en fait, un collectionneur qui attend le printemps pour réveiller sa passion acheteuse. Son plaisir se résume à dénicher et à marchander des objets le plus souvent anodins. Nous ne sommes pas ici dans les prestigieuses ventes aux enchères où de riches personnes acquièrent un tableau de maître, un livre rare ou des meubles d’époque. La brocante fait l’économie de ce cérémonial-là. L’acte d’achat y est direct, convivial, drôle, appliqué, raisonnable, en un mot, vrai.
À une époque où les relations humaines sont pour le moins frictionnelles, cette foire aux souvenirs a quelque chose de rassurant et d’apaisant. Chacun a son péché mignon, vous avez les amateurs de cartes postales, de vieux jouets, de poupées, de bibelots, de siphons, de napperons, de vaisselle, etc…La collectionnite est sans limite. Les Arts Décoratifs ont eu l’idée de s’intéresser à une catégorie bien particulière d’acheteurs compulsifs. L’exposition « Pub Mania – Ils collectionnent la publicité » du 23 mai au 6 octobre traite d’une pathologie assez répandue sous nos latitudes : la « monomanie » des objets publicitaires. Sachez que la réclame n’a pas toujours été perçue comme une agression visuelle ou sonore mais aussi comme une source d’enchantement par certains patients. Quitte même à inventer de nouveaux mots pour définir cette relation entre l’objet et son adorateur. Un copocléphile collectionnera ainsi les porte-clés, un boxoferophile préférera les boîtes en fer, quant au Yabonophile, il vouera un culte immodéré à la marque Banania. Le sujet est tellement vaste qu’un musée entier ne pourrait recenser les millions d’objets liés à la publicité. De la fin du XIXème siècle jusqu’aux années 70, avant l’hégémonie de la télé, puis aujourd’hui d’internet, les marques ont déployé une énergie folle à promouvoir leurs produits en utilisant tous les moyens à leur disposition : affiches, briquets, cendriers, stylos, sacs à papier, sous-bocks, jeux de plage, pin’s, télécartes, plaques émaillées, chromos, etc…Elles ont ainsi conquis de solides parts de marché. L’exposition débute par une incroyable collection d’éventails publicitaires vantant les Chemins de fer de l’Ouest, les villes d’eaux, les Expositions Universelles ou plus prosaïquement, les apéritifs Dubonnet, le chocolat Menier ou le chausseur Bally.
Les Arts Décoratifs ont réuni également un ensemble de porte-clés qui recouvre tous les secteurs de l’économie. Toutes les entreprises, de la plus modeste à la multinationale, ont imaginé un porte-clés à leur effigie. Un magazine, l’OBI, lui était même exclusivement consacré dans les années 1966-1967. La variété des formes, des matières, des couleurs, leur style « sixties » délicieusement rétro, leur intelligence créative aussi, ne laissent pas insensibles. Elles font remonter à la surface des enseignes oubliées, des émotions enfouies et des personnages éminemment sympathiques tels le tigre Esso, le Don Sandeman (porto) vêtu de noir ou le kangourou Télé Poche. Les sociétés les plus actives dans la promotion de leur image ont été, sans surprise, les fabricants de cigarettes, de pneus, d’alcools et de lessive. Les Arts Décoratifs présentent, en outre, des plâtres publicitaires (Johnny Walker, Pierrot Gourmand, La Vache qui rit) auxquels vous ne résisterez pas.  Si ce n’est pas de l’Art, ça y ressemble drôlement. Pour les mélomanes, ne manquez pas le rayon disques kitsch avec des perles à (ré)entendre : l’étrange « 33 » Export chante la mer, l’entêtant T‘as le Ticket chic, T’as le ticket choc, le corsé El gringo ou le langoureux Try to remember d’une célèbre marque de café. Qui a dit que la publicité était ennuyeuse ?

*Photo: Les Arts décoratifs

Voir, revoir et re-revoir The Big Lebowski

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Le jour de mon mariage, j’ai demandé à ma compagne si elle aimait The Big Lebowski. Comme elle a dit oui, je lui ai dit oui. Je pense que je n’aurais pas pu me marier avec quelqu’un qui n’aime pas les frères Coen. Quel art de vivre chez ce branquignole qui n’en fiche pas une. De toutes les conduites humaines condamnées au tribunal de l’époque, je n’en connais guère de plus injustemment décriée que la fainéantise. Sa fonction est pourtant centrale pour l’équilibre de l’esprit. La fainéantise est à la vie en société ce que la douleur est à l’organisme : un signe que quelque chose ne va pas. Sans elle, pas moyen de détecter la stupidité sous-jacente du monde. Vous n’avez pas envie d’entamer une énième discussion avec tel interlocuteur alors même que cet homme est très cultivé et qu’il connaît personnellement Umberto Eco ? Suivez votre intuition. Un imbécile, cet interlocuteur l’est certainement, inutile de vous persuader du contraire. Non seulement la fainéantise vous permet de trier intuitivement entre les crétins et les autres (ce qui serait déjà beaucoup), mais elle vous permet de trier entre les bonnes et les mauvaises propositions. Supposez que, dans un élan d’enthousiasme, je propose à tous les fainéants du monde de se donner la main. Bien des fainéants refuseront de se lever le jour J. Et ils auront raison. Qu’y a-t-il de plus stupide qu’une telle proposition ?

N’abdiquez jamais !

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albert ii roi des belges

albert ii roi des belges

Sire,
Permettez-moi, alors que vous montez sur le trône de Belgique, de m’adresser à vous familièrement, avec ce diminutif de votre prénom rendu célèbre par une bande dessinée de George Rémi, alias Hergé. Flupke, et son copain Quick sont deux gamins du Bruxelles populaire des années 30 du siècle dernier, ne manquant pas une occasion de perturber la vie de leurs concitoyens par leurs inventions aussi ingénieuses que dangereuses. Votre naissance princière ne vous a pas permis de vous conduire comme ces galopins des Marolles. Vous avez dû rêver, en votre triste palais, de leur joyeuse liberté et de leur total mépris des convenances. Le carcan protocolaire où vous fûtes enfermé, les uniformes que l’on vous enjoignit de revêtir, l’apparence d’excellence en tous domaines que vous étiez contraint d’afficher vous ont rendu gauche et maladivement timide. Parler en public est pour vous une torture, et il n’est pas indifférent que vous ayez choisi pour épouse une charmante logopède, nom donné en français de Belgique aux orthophonistes, thérapeutes du langage.
Je mesure l’effroi qui doit vous saisir en ce jour, par vous tant redouté, où chacune de vos paroles sera scrutée à la loupe, mesurée à l’aune de celles de vos prédécesseurs. Rassurez-vous pourtant : ce ne sont pas les rois qui font l’Histoire, mais l’Histoire qui fait les rois, pour le meilleur ou pour le pire. Voyez votre cousin George VI, roi d’Angleterre, dont le film Le discours d’un roi de Tom Hooper montre comment, en dépit d’un bégaiement atroce, il réussit, par son verbe et son comportement, à mobiliser une nation toute entière dans un combat victorieux contre ceux qui voulaient l’asservir.
Sa tâche, j’en conviens, avait été facilitée par le fait que l’ennemi était extérieur, alors que ceux qui veulent aujourd’hui vous abattre, ou, à tout le moins vous priver de l’essentiel de vos attributions se trouvent parmi vos sujets. Vous êtes la Belgique, et toujours plus nombreux et agressifs sont ceux qui n’en veulent plus. Vous ne portez plus d’autre nom que celui de votre pays : Philippe de Belgique, c’est votre seul état civil depuis que votre ancêtre Léopold 1er abandonna celui des Saxe-Cobourg. Sans elle, vous n’êtes plus rien, et ce n’est pas la grande fortune accumulée par votre famille qui pourrait vous consoler de ce drame singulier : perdre à la fois son trône et son nom.
Votre père, n’a été roi que par un hasard de l’Histoire : la stérilité de votre tante Fabiola et le refus de votre très catholique tonton Baudouin de la répudier comme Napoléon, à contre cœur, mais à juste raison d’Etat, renvoya Joséphine de Beauharnais. Il fit de son mieux pour essayer de combler la faille qui s’agrandissait chaque jour entre les deux parties du royaume. D’un côté les Flamands  ne rêvent que d’une chose, entrer dans le club des Etats-nations maîtres de leur destin, et de l’autre les francophones, Wallons et Bruxellois, font tout ce qu’ils peuvent pour préserver ce qu’il reste d’un royaume dont il tirent encore quelques avantages sonnants et trébuchants.
Pour les premiers, qui se rangent toujours plus nombreux derrière leur idole nationaliste Bart de Wever, vous ne serez jamais assez flamand : il relèveront chacune des minimes entorses que vous pourriez faire à leur langue – il sont très sourcilleux sur ce point – vous tiendront rigueur de vous entretenir en français dans l’intimité avec la reine Mathilde, d’être copain avec  le premier ministre Elio Di Rupo, wallon, socialiste et monarchiste…Votre vie royale risque d’être un enfer.
Les précédents historiques sont inquiétants : lorsque Charles Quint, qui régnait, entre autres, sur les Provinces-Unies, la Belgique et le Pays-Bas d’aujourd’hui abdiqua au profit de son fils Philippe II d’Espagne, cela aboutit à la scission des provinces du Nord protestantes d’avec celles du sud, catholiques. Aujourd’hui, ce ne sont plus les religions qui séparent, du moins au sein de la chrétienté, mais les dogmes de l’économie. Les Flamands sont du nord, comme les Allemands et les Néerlandais, et les francophones du sud, plus proches du «  club Med » des cigales grecques, espagnoles ou françaises que des fourmis germaniques ou scandinaves… Un roi qui serait à la fois cigale et fourmi, cela s’appelle une chimère en zoologie, et l’on n a jamais vu une chimère donner naissance à une nouvelle espèce.
N’écoutez pas, Sire, ceux qui tentent de vous faire croire que la Belgique a encore de beaux jours devant elle : ils vous monteront des sondages trompeurs, prétendant, par exemple que la majorité des Flamands n’est pas séparatiste. La vérité des sondages, se sont les urnes. Et celles-ci, inexorablement, donnent toujours le même signal, en l’amplifiant lors de chaque scrutin : les indépendantistes du nord sont en train de gagner la partie. Ce n’est pas vous faire injure que de penser qu’il est impossible, dans les onze petits mois qui nous séparent des élections fédérales de 2014, vous pourriez inverser cette tendance. De ces élections, vous sortirez essoré, seul face à un leader charismatique porteur d’un projet national en marche.
Alors que faire ? Il ne faut pas compter sur l’Europe institutionnelle pour venir au secours d’un Belgique en voie de décomposition. Pourvu que De Wever lui assure un statut de Bruxelles permettant à la bureaucratie eurocratique de poursuivre ses activités, elle fermera les yeux sur les mauvais coups qui pourront vous être portés. Vous pourrez alors choisir de laisser partir les Flamands vers leur destin, et continuer à régner sur une « Belgique résiduelle » francophone, et les quelques dizaines de milliers de germanophones des cantons de l’est. Et pourquoi pas, vous inscrire dans le plus corrompu des partis socialistes du continent, dont vous seriez alors l’otage…
Alors soyez Flupke ! Sortez de ce carcan monarchique où l’on vous a enfermé ! N’abdiquez pas, car cela renverrait le mistigri à l’un ou l’autre de vos parents, pourquoi pas à votre sœur Astrid, qui ne rêve que de cela avec son mari, l’archiduc Lorenz…Dissolvez solennellement la monarchie avant que l’on ne le fasse pour vous, installez vous aux Marolles – on s’y amuse plus qu’à Laeken – . L’été, vous pourrez alors, en camping-car, aller agiter le drapeau noir-or-rouge le long des routes du Tour de France. Vous entrerez alors dans l’Histoire. Par la grande porte.

*Photo: saigneurdeguerre

Manif pour tous : quel avenir politique ?

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manif pour tous cathos tradis

manif pour tous cathos tradis

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely
L’idée de « populisme chrétien » énoncée par Patrick Buisson dans Le Monde vous semble-t-elle opérante ?
Pourquoi pas, pourvu qu’on se mette d’accord sur le sens du terme « populisme ». Il y avait sans doute dans la Manif pour tous un élément populiste au sens propre : le sentiment de ne pas être entendu, reconnu, de ne pas avoir voix au chapitre dans un débat tenu pour vital. Cette révolte contre la non-représentation d’une partie significative de la population est effectivement un vrai ingrédient du populisme.
Il y a aussi eu dans la rue de véritables réactionnaires – ou ce qui s’en approche le plus – opposés à la liberté des mœurs et même, pour certains, à la République. Donc ils existent ?
Bien sûr que oui, même s’ils n’ont pas l’habitude de descendre dans la rue et de fabriquer des pancartes. Vous savez, tout survit très longtemps, dans les marges, dans les catacombes, à l’état résiduel ! À l’apogée de la protestation, le mouvement a fédéré la France hostile au gouvernement socialiste, par réflexe et par sensibilité conservatrice : en somme la France de droite. Mais dans un tel contexte, qui organise, qui prend la parole ? La minorité militante, ceux qui sont le plus organisés ! En Mai-68, on n’entendait que des maoïstes et des trotskistes qui devaient représenter 1% du mouvement !
On entend aussi les plus violents, comme ces groupuscules décidés à en découdre apparus aux marges des manifestations. Y a-t-il continuum entre le conservatisme moral et l’extrémisme politique de cette nouvelle extrême droite identitaire ?
Ces groupuscules sont bien incapables de mobiliser des foules, mais la Manif pour tous leur a fourni l’occasion inespérée d’attirer l’attention et peut-être aussi de recruter un peu. Mais ce n’est pas destiné à aller très loin.
La force qui est apparue avec la Manif pour tous peut-elle changer la donne politique ?
Pas vraiment. Le mariage, la filiation et même les mœurs ne suffisent pas à définir une politique. Le terrain naturel de la frange la plus activiste du mouvement n’est d’ailleurs pas la politique. Elle est focalisée sur le problème sexuel – à l’image de toutes les religions dans la modernité avancée. Personne ne pense plus que le pouvoir vient de Dieu. En revanche, il y a un domaine où l’on peut continuer de voir son empreinte en posant que c’est lui qui donne la vie. Ce qu’on appelle la « loi naturelle » dans la tradition chrétienne. Dans cette perspective, la différence des sexes, la famille, la procréation sont des questions bien plus stratégiques que l’économie ou la fiscalité.
Cette minorité morale ne pose-t-elle pas un problème à une droite massivement acquise à la liberté des mœurs ? [access capability= »lire_inedits »]
On sait bien qu’en politique, on se définit essentiellement contre quelqu’un ou quelque chose plutôt que pour des idées. Même si la cohabitation peut s’avérer difficile, la droite libérale et la droite morale ont les mêmes adversaires. Cela dit, tout dépendra des personnalités qui émergeront durablement (ou non) et de la stratégie qu’elles adopteront : soit elles en resteront à l’affirmation identitaire et opteront pour une ligne sectaire du camp retranché ; soit elles tenteront de peser dans le débat public, quitte à tisser des alliances.
Une option qui pourrait être gagnante, dès lors que 50% de la population est au moins réservée sur l’adoption plénière par les homosexuels et ses conséquences sur la filiation…
C’est encore un autre sujet. Notre société a un problème avec l’enfant et nombreux sont ceux, religieux ou pas, qui commencent à en prendre la mesure. Mais ils sont loin de former  un « camp » uniforme.
Quel problème avons-nous avec les enfants ? Tout le monde en veut !
Justement ! Derrière le « mariage pour tous », il y a le désir d’enfant, extrêmement répandu et socialement valorisé. Mais ce désir d’enfant est-il si bon pour les enfants ?  Le problème est simple : l’enfant dépend de ses parents mais il doit devenir un être libre. Ce désir dont il est l’objet, et qui est naturellement le désir de son bonheur, le prépare-t-il vraiment à exister par lui-même ? Il y a là une contradiction qui crée un climat de culpabilité diffus autour des enfants. Ils sont la valeur suprême, mais cette valorisation ne garantit pas notre capacité à les élever correctement. La demande d’enfants des homosexuels a eu pour effet de mettre en lumière une inquiétude plus générale.
Malgré tout, n’y a-t-il pas, au moins dans une partie des troupes, la volonté de renégocier la laïcité pour la rendre plus douce aux croyants ?
Cette évolution de la laïcité est déjà engagée, mais jusque-là elle concernait surtout l’islam. Désormais, les catholiques entrent dans le jeu. Cela va modifier sérieusement les données du problème.
Vous avez décrit des gens accrochés aux vestiges d’un monde disparu. Faut-il pour autant les traiter, comme on l’a abondamment fait, de résidus de l’Histoire ?
Ce mépris témoigne d’une grande incompréhension. La liberté est aussi celle de réinventer la tradition. Nos braves catholiques se trompent lorsqu’ils croient sincèrement défendre quelque chose qui, en fait, n’existe plus. En réalité, ils la redéfinissent sur d’autres bases. Le mariage qu’ils plébiscitent n’a rien à voir avec l’union de familles bourgeoises qui s’entendaient pour défendre leurs intérêts ! Ils agissent en individus modernes choisissant librement, entre plusieurs options, de nouer entre eux un pacte indissoluble avec toutes les conséquences qui s’ensuivent. Le modèle est traditionnel, mais le type de famille qui en résulte ne l’est pas du tout. C’est ce que ne voient pas les avant-gardistes qui les traitent de haut. Qui plus est, l’avenir est peut-être du côté de ces « tradis » modernes car le type de valeurs qu’ils revendiquent pourrait être plébiscité par des jeunes qui ont eu à subir le divorce de leurs parents et mal vécu les avatars de la décomposition-recomposition familiale.
Créer et adhérer à un modèle est une chose, édicter une norme en est une autre : cette minorité pourrait-elle imposer un retour en arrière sur les mœurs ?
Plus personne n’empêchera quiconque de choisir son mode de vie, y compris traditionnel. Cette menace d’un retour de bâton autoritaire et conservateur est un fantasme ![/access]

Marianne, Femen, Schevchenko : quelques préliminaires avant d’ouvrir le débat

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La période serait-elle propice à un concours de niaiseries ? Chaque jour amène son lot. Chaque niaiserie sa contre-niaiserie. On ne sait plus où donner de la tête pour ricaner méchamment. Un tweet de 14 juillet ? Une pleurnicherie ministérielle à l’Assemblée Nationale ? Un premier Ministre qui ne sait plus discuter sans qualifier son interlocuteur de « minable » ? Et puis, sommet de la niaiserie cucu, l’histoire du timbre. Eugénie Bastié a proprement exécuté ici les justifications et l’inculture gnan-gnan de l’auteur de la catastrophe. Il est vrai que les sujets d’accablement se sont à cette occasion multipliés. La niaiserie des commentaires du Président de la République, que la simple charité impose de ne pas reproduire. La polémique sur le choix du « modèle », chiffon rouge, sur lequel tout le monde s’est précipité, en oubliant qu’il y avait quelques précédents sévères dont le pire était quand même le choix comme Marianne  d’Evelyne Thomas, vous vous rappelez, celle qui animait ce concentré de culture française qui s’appelait « c’est mon choix ». Curieusement peu de critiques sur la catastrophe du résultat « artistique ». Le dessin est absolument consternant. De laideur et de vulgarité. Plus aucun illustrateur aujourd’hui n’oserait produire une telle chose. Pour ceux qui ont quelques souvenirs d’enfance cela fait penser à « Martine à la poste » en bien pire.
Cependant, la superbe tigresse nommée Inna Schevchenko est présentée comme ayant servi de modèle. Celle qui anime un mouvement dont on ne voit pas très bien l’intérêt, mais qui le fait avec un aplomb assez réjouissant. Après avoir balancé un tweet parfaitement islamophobe, qui a provoqué une certaine gêne dans la bien-pensance habituellement pâmée devant ses faits et gestes, elle en a lancé un autre en forme de bras d’honneur à propos du timbre.
« Maintenant tous les homophobes, extrémistes, fascistes vont devoir me lécher le cul lorsqu’ils voudront envoyer une lettre ».
Offuscations et indignations. Pourtant il m’a bien fait rire et je l’ai trouvé gonflé et même un peu troublant. Là, nous ne sommes plus, osons le dire, dans la langue de bois. Bravo Mme, un joli bras d’honneur, de temps en temps, ça fait du bien.
Cependant, comme vous avez choisi de ne pas vous situer sur le terrain de la pudibonderie ambiante, m’autoriseriez-vous une petite remarque ? Ce qui constitue, quand même une invite, ne pourrait-elle pas, en ces temps  «d’égalité », et de « droit à », être mal interprétée ? Ce que vous proposez, aux « fascistes homophobes », et peut-être à d’autres, est souvent considéré et pratiqué comme une « préparation » les gens délicats préférant le terme de « préludes ». Préparation ou prélude à quoi ? Une petite clarification ne s’imposerait-elle pas ?
Ne voyez dans ma démarche aucune insolence ou manque de respect. Je suis prudemment en désaccord avec Gérard de Nerval qui exagère quand même, lorsqu’il nous dit que: « il y a toujours quelque niaiserie à trop respecter les femmes ».

Caillassage de Brétigny : les bouches s’ouvrent enfin

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bretigny caillassage deraillement

bretigny caillassage deraillement

Y a-t-il eu oui ou non caillassage des secours et détroussage des victimes à Brétigny-sur-Orge, lors de la catastrophe ferroviaire de dimanche dernier ? Il semblerait, hélas, que la version détestable des faits soit la bonne et que Causeur, qui a été un des rares médias à instiller le doute sur la version officielle, ait eu raison de le faire.
Ce matin, Le Point, s’appuyant sur un rapport de la Direction centrale des compagnies républicaines de sécurité (DCCRS) confirme la version qu’il a soutenu mordicus toute la semaine : oui, « il y a bel et bien eu des scènes de vol et de caillassage après le déraillement du train Paris-Limoges à Brétigny-sur-Orge ». Le verdict est sans appel : « À leur arrivée, les effectifs de la CRS 37 devaient repousser des individus, venus des quartiers voisins, qui gênaient la progression des véhicules de secours en leur jetant des projectiles » et  « Certains de ces fauteurs de troubles avaient réussi à s’emparer d’effets personnels éparpillés sur le sol ou sur les victimes. »
La droite, en la personne de la toujours prompte Nathalie Kosciusko-Morizet s’est enfin emparée du sujet : « manifestement, il y a une hésitation sur le sujet, on nous a dit que c’était un « acte isolé » et, aujourd’hui, ce qui apparaît, c’est que c’était plus sérieux que cela », a déclaré la députée de l’Essonne. « Si le gouvernement a essayé de camoufler ça, oui c’est un problème », a-t-elle ajouté.
Rappelons les faits.
Les incidents ont d’abord été relayés le jour même par Le Parisien, puis confirmés sur Europe 1 par Nathalie Michel, syndicaliste d’Alliance, qui se dit « écœurée ». Malgré la confirmation officielle des faits par le syndicat policier, la plupart des médias ont choisi de relayer la version officielle, celle de la préfecture et du gouvernement, qui parlait d’« acte isolé ». L’actuel ministre des transports Fréderic Cuvillier l’a certes concédé : « l’accueil des pompiers a été un peu rude ». Cette version a été validée par les  responsables de la Croix-Rouge et du Samu qui affirmaient n’avoir constaté « aucune agression et avoir travaillé de façon tout-à-fait normale » en gare de Brétigny.
L’entreprise de dé-légitimation de la version policière était lancée. En trois étapes.
D’abord, parler de « rumeur » pour bien disqualifier une information qui repose pourtant sur des témoignages policiers : « Pillages à Brétigny ? D’Europe 1 à la fachosphère, comment la fausse rumeur s’est propagée » ose ainsi  Le Nouvel Obs.
Ensuite minimiser les faits, en utilisant un champ lexical approprié : Essonne info parle  de « quelques tensions autour des lieux. », accordant qu’« une pierre a été lancée ». Une simple « bousculade » renchérit le Nouvel Obs. On dénonce l’« emballement médiatique ». « En fait, il s’est agi d’incidents mineurs, une embrouille entre des jeunes et des secouristes, et un vol de portable sur un médecin du SAMU. Un vrai djihad, comme on le voit » ironisait ainsi mercredi Le Canard enchainé.
Et enfin, technique subtile et subliminale, parler de « récupération », sur le mode infaillible du « si l’extrême droite en parle, c’est forcément qu’il y a manipulation ». Non seulement on nie les faits, mais on accuse ceux qui continuent à les relayer d’intentions « nauséabondes » (L’Humanité). « Toutefois nul caillassage ou émeute, comme certains ont pu l’écrire, parfois dans le but de profiter d’une polémique ainsi créée sur ces soi-disant « voyous » ou « barbares », peut on lire dans Essonne Info.
La question intéressante n’est pas tant la violence des actes, qui, comme l’a bien dit le président PS du conseil général de l’Essonne Jérôme Guedj, ne sont que le fait «de sombres crétins inhumains». Nul n’est besoin d’utiliser un vocabulaire outrancier du genre « charognards », « détrousseurs de cadavres » ou « lapideurs de secouristes » pour dénoncer des actes que toute personne de bonne foi trouvera inexcusables. Ce qui rend l’affaire passionnante est cette volonté évidente de la part de certains médias de nier un réel contraire à leur ligne éditoriale, et de s’obstiner à relayer une version officielle pour des motifs idéologiques.
Toute l’énigme consiste à savoir s’il s’agit d’une autocensure des journalistes eux-mêmes, qui en bons Tartuffe s’écrient « couvrez ce réel que je ne saurais voir ! », ou si, hypothèse un rien  plus complotiste, mais probablement tout aussi pertinente, ils ont, en plus de leur volonté spontanée de ne pas stigmatiser, choisi de relayer des consignes politiques directes venant d’« en haut ».
Cela expliquerait peut être les mots sibyllins de François Hollande qui a déclaré hier, face aux journalistes, vouloir « combattre les voix populistes ». Par tous les moyens ?

*Photo: capture d’écran France 2