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Vote FN: Hamid et Marine

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marine le pen election

J’avais un peu perdu de vue Hamid. Pas vraiment un ami, une connaissance. Le compagnon de Sylvie ou son mari, je ne sais plus et, dans la bande de copains de cette époque, cela avait si peu d’importance et même si peu d’intérêt que personne n’avait jamais demandé, ou alors je n’avais pas retenu la réponse. Était-il français venu du Maroc ou Marocain venu en France ? Je n’en sais rien non plus. On s’était très peu vu, j’avais dû diner deux ou trois fois chez eux, avec d’autres. Beaucoup trop peu pour perdre du temps avec ce genre de détails. On ne demande pas à nos amis leurs papiers, on leur demande s’ils vont bien.

Elle dessinait chez un architecte, il travaillait dans une boîte de travaux publics ; il ne montait pas dans les tractopelles, il était commercial, sur la route, ou plutôt dans les embouteillages, du matin tôt au soir tard. Elle élevait des lapins, deux ou trois, pas pour les manger, pour les câliner. « Ils sont trop mignons, je les boufferais !» Tu parles, elle avait le cœur beaucoup plus gros que le ventre. C’est lui qui faisait à manger et qui apportait les plats, sans enlever son tablier. Pendant qu’elle parlait et qu’elle riait, il servait et veillait à ce que rien ne manque. « Ça va les amis ? Rien ne manque ? » En chœur ou en canon : « Viens t’assoir Hamid !!! » − « J’arrive j’arrive… » Il était un peu gros, un ours qui n’aurait pas su grogner, et sans sa protection, sans son affection, Sylvie aurait été exposée à la mesquinerie du monde, et elle n’était pas vaccinée.

En mars 2010, j’étais particulièrement remonté. Sarkozy s’était bien foutu de moi. Le volontarisme affiché de sa campagne tournait à l’agitation. J’attendais le retour de la civilisation et j’assistais au réensauvagement généralisé. Les courbes de l’immigration et de la criminalité tardaient à s’inverser autant que celle du chômage, la laïcité était compromise et la discrimination positive promue. Après l’assimilation, on renonçait à l’intégration pour célébrer le respect et l’amour de toutes les différences, toutes sauf de la nôtre, cette exception culturelle, cet idéal républicain, ce modèle qui avait fait la France et qu’un président un peu trop européiste, libéral et atlantiste semblait ne plus savoir, vouloir ou pouvoir défendre. Quant au Karcher promis, il semblait remisé au fond des ateliers ministériels. Le chef de l’État se contentait de faire les gros yeux aux juges pour la galerie quand il aurait fallu leur tordre le bras, pour de bon. Si on avait gardé les récidivistes en prison, j’aurais été rassuré, si on y avait suicidé par paquets de douze les irrécupérables dangereux, les multi-multi-récidivistes, j’aurais regardé ailleurs ; au lieu de ça, on les laissait dehors, dans ces rues qu’arpentent ma fille, ma femme et ma mère.

Pour la première fois, j’étais décidé à voter FN pour, comme le déclarait Marine Le Pen, « remettre le Front national dans le jeu », ni plus ni moins. Les élections étaient régionales et le risque était nul de donner des responsabilités à ce parti qui compte aujourd’hui les votes dieudonnistes comme les élus des autres bords en territoires perdus comptent les votes musulmans. Je voulais juste appuyer un peu sur l’aiguillon qui devait réveiller la droite endormie aux affaires en rappelant au président ses promesses de candidat, et ajouter mon souffle aux vents populaires, et même populistes, pour remettre ces girouettes politiciennes dans le bon sens républicain. Tout me poussait à ce vote utile, du « cordon sanitaire » de Laurent Joffrin à l’arrogance de Pascale Clarke, ou inversement, et j’en oublie tellement. L’intimidation antifasciste avait fait son temps, Soral avait claqué la porte au nez d’un parti qui avait perdu de vue le complot sioniste, Florian Phillipot avait remplacé Bruno Gollnisch, et la nouvelle présidente se faisait acclamer en criant Vive la république et Vive de Gaulle.

Le « front républicain » était déjà une posture, et même une imposture. Qui défendait alors la République ? Ceux qui remplaçaient la méritocratie par le nivellement ? Ceux qui institutionnalisaient les orientations sexuelles ? Ceux qui laissaient entrer le halal à l’école et la prière au boulot ? Qui répondaient de leur politique étrangère au dîner du CRIF ? Qui ménageaient les susceptibilités religieuses au mépris des souffrances animales ?  Ceux qui entravaient les historiens avec des lois mémorielles ? Renonçaient à la souveraineté nationale, à la maîtrise des frontières, au contrôle de l’immigration, à l’enseignement de l’histoire, à la transmission de la culture ?

Qui défendait la République ? Qui faisait front pour défendre l’intérêt supérieur de la nation face aux communautarismes, aux clientélismes, aux corporatismes, aux laxismes, aux dogmatismes, aux parlementarismes, aux syndicalismes, aux libres–échangismes, aux droits-de-l’hommismes, aux sans-frontièrismes, au moralisme des rombières luxembourgeoises  (Rappelez-vous Viviane Reding) ? Et au-delà de la République, qui défendait la démocratie ? Qui écoutait le peuple ? Qui légiférait pour une plus grande représentativité par la proportionnelle ou le référendum ? Qui défendait les classes populaires fuyant les quartiers de même nom contre la racaille diverse au lieu de les contraindre au mélange par la loi ? Qui entendait, au lieu de les insulter, ces gens qui avaient autant envie d’accueillir l’islam que d’attraper la scarlatine ? Roselyne Bachelot ? Alain Juppé ? Bruno Le Maire ? Bien sûr, toute la droite n’était pas honteuse et lâche, incapable et opportuniste, elle était aussi populaire et comptait dans ses rangs Christian Vanneste, Xavier Lemoine ou Jacques Myard, et j’avais quelques scrupules à les désavouer dans les urnes mais Jean-François Copé, déjà chef de l’UMP, s’en était chargé avant moi. En fait, le « front républicain » et le Front national, avec leurs conneries, c’était devenu la même chose.

Je marchais d’un pas décidé vers le bureau de vote et sur qui je tombe ? Cet enfoiré de Français marocain. Hamid. « Qu’est-ce que tu fous là ? » Il n’a pas saisi tout le sens de ma question. Qu’est-ce qu’il venait faire en travers de ma route et de mes résolutions toutes fraîches, avec sa bonne tête et son allure débonnaire ? « Je vais voter. » « Moi aussi. » Il ne m’a pas demandé pour qui. Il ne m’a pas obligé à me défiler. Je ne lui aurais pas balancé comme ça, pas sans de longues explications qui auraient sûrement plombé un dîner, pas sans lui dire que je m’oppose à l’islamisation de la France mais que les détendus de l’islam sont les bienvenus et les dissidents mes frères. Sûrement pas sans ces précisions essentielles. Je ne lâche rien mais je ne veux gifler personne. J’ai voté FN et je le referai le 25 mai pour les mêmes causes et pour les mêmes effets mais le sourire de Hamid, comme le regard de Finkielkraut, me hante. Qu’ai-je fait pour la France ? Un moindre mal nécessaire qui m’empêche aujourd’hui d’avoir la victoire joyeuse. J’ai donné du poids à des foules qui se défoulent en scandant : « On est chez nous ! » Lui, loin des slogans, des discours et des tambours battants, il  rend une femme heureuse. J’aimerais pouvoir en dire autant.

*Photo: LCHAM/SIPA.00684448_000004

FN à 25%?

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fn ump ps ue

Un moment de honte est vite oublié. Les 25% du FN sont la divine surprise des partisans de l’Europe telle qu’elle se fait. C’est-à-dire l’UMP, l’UDI et le PS. Bien sûr, il va y avoir quelques dommages collatéraux : il fallait voir dans les yeux de Copé la certitude de sa mort politique prochaine, un peu comme les traîtres de série B ;  il fallait entendre le lapsus énorme de Cambadélis souhaitant au nom du PS une Europe plus « bureaucratique, euh pardon, démocratique. », il fallait rire des éléments de langage préparés à l’avance par des communicants décidément de moins en moins habiles, reconnaissables d’une bouche à l’autre. Pour le PS, c’était un scrutin européen sans lendemain, ce qui limitait la portée du score du FN. Pour l’UMP, on assistait en cette soirée à un désaveu du gouvernement Hollande-Valls et seulement à ça. On ne voit pas pourquoi, effectivement, un PS à 14% aurait eu à s’interroger sur la politique qu’il mène ni pourquoi une UMP devancée de cinq points par le Front aurait dû s’interroger sur la tactique Buisson qui a banalisé les idées de Marine Le Pen au point de les rendre acceptables avec l’aide complaisante des médias.

Les seuls à échapper à ce ronronnement furent Fabius et Juppé. C’est normal, ces deux-là sont quand même plus intelligents et cultivés que la moyenne de leurs petits camarades et ils ont une vision de la France qui va légèrement au-delà de leurs partis respectifs. À un moment, on les a vus face à face s’approuver mutuellement  en admettant que tout de même, 25% pour le FN, on n’allait pas pouvoir s’en tirer avec des explications toutes faites.

Pour le reste, il fallait écouter l’UDI-Modem. C’est là qu’on entendait de manière subliminale que certains, consciemment ou pas, pouvaient très bien retourner le score du FN contre le FN lui-même, comme au judo. Ainsi Bayrou, à défaut de demander la dissolution comme le faisaient Philippot et Marine Le Pen, parlait d’une réforme nécessaire des institutions et aussi du mode de scrutin. Tiens, tiens, tiens, qu’est-ce que ça venait faire là, cette réflexion ? Changer le mode de scrutin pour des législatives en choisissant la proportionnelle pour rénover la démocratie ? Avec un FN à 25%. Autant dire en faire le premier parti à l’Assemblée nationale…

Eh bien justement, pourquoi pas ? Ce serait enfin la possibilité en France d’avoir ces « grandes coalitions » de la droite, du centre et de la social-démocratie pour gouverner dans le sens souhaité par les marchés. Ces marchés qui veulent que l’Union Européenne soit avant tout le grand souk du libre échange avec des normes sociales et environnementales réduites à néant par le Traité Transatlantique. Et la seule solution, c’est de faire comprendre au bon peuple : « Vous savez, vous avez le choix soit entre un Marine Le Pen présidente et Philippot Premier ministre, soit nous, les gentils gars du cercle de la raison… » Genre un triumvirat de l’intelligence et du réalisme avec mettons, puisqu’on parlait d’eux Juppé/Bayrou/Fabius à la manœuvre, histoire de te faire digérer le recul de civilisation avec amabilité, compétence et citations latines.

Oui, ces 25% du FN permettent aux européistes d’avoir l’ennemi qu’ils souhaitaient et contre lequel il sera tellement facile de faire alliance au nom de la démocratie. C’est ce que nous avons déjà appelé le syndrome Goldstein. Goldstein, dans 1984, c’est l’ennemi fabriqué de toutes pièces par Big Brother pour faire croire aux gens que Big Brother est menacé.

Les 25% du FN, c’est pour l’européiste le moyen d’éviter de faire trop entendre les vraies alternatives, par exemple en France la réflexion de DLR et Dupont-Aignan sur une souveraineté renouvelée ou du Front de gauche sur un Welfare state à l‘échelle européenne en reprenant, par exemple, les commandes de la Banque Centrale Européenne. Non, il faut avoir souffert comme les Grecs pour ne plus tomber dans le piège tendu par ces « partis de gouvernement ». En Grèce, Syriza, le Front de gauche local, est arrivé largement en tête tandis qu’Aube Dorée, qui aurait été tellement plus pratique pour sauver la baraque UE, est largement distancée.

Non décidément, les 25% du FN, ce « séisme » qui s’étale à la une des journaux, n’affolent pas plus que ça, au contraire, ceux qui décident de notre destin. Un exemple : la bourse de Paris, ce lundi matin, a ouvert à la hausse.

Elle est pas belle la vie ?

*Photo :  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00684465_000002.

Les heures les plus sombres, les vraies

Le résultat des élections européennes ne pouvait en aucun cas constituer une surprise. L’ordre d’arrivée et les pourcentages respectifs avaient été annoncés, et n’importe quel sondeur amateur utilisant le doigt mouillé savait ce qui allait arriver. Par ailleurs, il s’agit d’un scrutin dont chacun sait qu’il ne sert à rien puisque la politique européenne est ossifiée dans les traités et par conséquent intangible. Qu’au cœur du désastre hollandien, il ne se soit trouvé qu’un électeur inscrit sur dix pour aller se défouler en votant pour le parti « des heures les plus sombres », est –à la limite- presque rassurant.

Mais, ce matin, on rivalise. « Gueule de bois, catastrophe, choc terrible ». On échappe d’extrême justesse au « danger fasciste », mais pas au «Le score du FN est un choc à l’échelle du monde… » (Un ban pour Ségolène !). D’ailleurs, un signe qui ne trompe pas, une rumeur court sur les réseaux, que la chaîne de télévision « Histoire », vous savez celle du sulfureux Patrick Buisson, a programmé un film de Leni Riefenstahl.

Soyons sérieux. Et regardons France 3 ce soir. Un docu fiction sur « les Français du jour J ». Les 177 Français Libres qui avaient bravé tous les dangers pour rejoindre Londres et qui ont remis ça en intégrant le Commando Kieffer afin d’être sûr d’être en première ligne. De vrais antifascistes qui combattaient le vrai fascisme. En chantant la Marseillaise, Monsieur Wilson.

On y retrouvera René Rossey, pied-noir de 17 ans, qui ne connaissait pas la France et dont le premier contact avec la terre de celle-ci fut le 6 juin 1944 à 7h30 du matin sur la plage de Sword Beach. Il semble que cela l’ait marqué[1. Histoire de faire connaissance avec René Rossey avant ce soir, on peut regarder un premier et très beau documentaire d’il y a une douzaine d’années. Le commando était accompagné d’un cinéaste. Sur les images, on voit et reconnaît les protagonistes pendant la bataille.].

De Gaulle, qui n’aimait pas que l’on soit intégré à l’armée britannique, les a snobés, et il a eu tort. Ces 177-là considéraient que leur appartenance au peuple français leur imposait le devoir de combattre pour sa Libération, fut-ce au prix de leur vie. Et leur première récompense fut la phrase de leur colonel anglais après la bataille, celle de l’honneur retrouvé : « Vous avez fait du bon travail, vous les Français. » Les vieillards survivants le racontent, avec émotion, mais sans regret. C’est rafraîchissant. Et encourageant.

FN en tête : les Français sont ingrats

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Chers citoyens-lecteurs, je ne vous félicite pas ! Il suffisait d’allumer sa télé hier soir, même sans le son : à la tête que faisaient les plus éminents représentants des partis qu’on appelle, sans rire, partis de gouvernement, on comprenait que vous aviez fait des bêtises. Les seuls qui avaient l’air contents, c’étaient la méchante et ses amis, ceux qui, paraît-il, veulent tout casser, la France, l’Europe et le reste.

Je devrais prendre un ton grave pour vous annoncer que plus rien ne sera comme avant. Mais justement, pas mal de gens trouvent qu’avant, c’était pas terrible, et c’est exactement ce qu’ils veulent, que rien ne soit plus comme avant. Et puis, comme on nous le dit deux ou trois fois par an, que rien ne sera plus comme avant, je demande à voir avant de m’affoler.

Pour aggraver mon cas, j’avoue avoir trouvé hilarant de voir l’ensemble de la classe politique et des commentateurs rivaliser dans la sidération devant un résultat parfaitement conforme à ce qu’ils annonçaient depuis trois semaines. « Ce scrutin est plus qu’une nouvelle alerte, c’est un choc, un séisme », a déclaré Manuel Valls. Je dirais même mieux, a renchéri Ségolène Royal sur le mode Dupont-Dupond, « c’est un séisme à l’échelle du monde ». Ah bon, ils vont organiser des festivités anti-FN à Pékin ?

Je vous vois venir. Le FN premier parti de France et ça vous fait rire ? D’abord, si le FN est arrivé en tête, c’est peut-être parce que, sur la question de l’Europe, il représente la seule véritable opposition, puisque tous les autres, au-delà de leurs différences, se disent favorables à la poursuite de l’intégration du Continent – à l’exception, il est vrai, de Nicolas Dupont-Aignan, dont le parti, sans vouloir lui faire offense, ne paraît pas en mesure de changer la donne. Attention, ils veulent tous une autre Europe. C’est que l’Europe, c’est comme l’islam et la gauche : quelque part, il y en a une belle, une bonne, vraie. Certes, il est fâcheux que ce ne soit pas celle qui existe dans le réel, mais puisqu’on vous dit que le messie viendra, bande de mécréants.

Quoi qu’il en soit, mes confrères devraient être heureux : leur storytelling, comme on dit chez les gens informés, a parfaitement fonctionné. D’un côté, il y avait les gens raisonnables et de l’autre les europhobes. Alors, c’est peut-être très mal de ne pas aimer l’Europe, mais, à ma connaissance, une élection c’est mieux quand il y a un véritable choix. L’ennui, c’est que quand les électeurs choisissent, ils peuvent faire le mauvais choix. En fait de séisme, un quart de la moitié des électeurs qui se sont déplacés ont donc voté pour le parti de Marine Le Pen. Et quoi qu’en pense Jean-Luc Mélenchon qui ne reconnaît plus sa France, ils ne sont pas tous fascistes, racistes ou réactionnaires, non, ils aimeraient que quelque chose qui s’appelle la France continue à exister et ils croient que pour ça, il faut des frontières, pas des barbelés ou des barrières infranchissables, non, juste des frontières comme ça se fait encore dans le reste du monde. Alors, peut-être qu’ils se trompent de bulletin, mais il faudrait peut-être se demander pourquoi ils ont choisi celui-là et pas un autre.

On comprend que les batailles de chiffonniers et le grand déballage qui s’annonce à l’UMP puissent décourager les meilleures volontés. Mais le PS à 15 %, c’est bien la preuve que les Français sont ingrats, non ? François Hollande leur offre un nouveau premier ministre, il entreprend de défaire ce qu’il avait fait durant les deux premières années de son mandat, notamment en réduisant la pression fiscale, soudainement décrétée insupportable par Manuel Valls, et ils ne sont pas contents ? Camouflet supplémentaire, alors que la gauche, c’est bien connu, est le camp des jeunes et des pauvres, c’est encore le FN qui arrive en tête chez les jeunes et les ouvriers, tiens on devrait les priver du droit de vote, ceux-là. En attendant, s’il y a quelque chose d’historique dans ces élections européennes, c’est bien le score misérable réalisé par le parti supposément majoritaire.

Notez que le sursaut ne s’est pas fait attendre. Dès dimanche soir, à l’UMP, on parlait d’un rapprochement avec les centristes de l’UDI, ça fait rêver, non ? En clair, puisque vous n’aimez pas l’Europe, il vous faut plus d’Europe. Logique. Du côté du PS, la drôle d’intervention de Manuel Valls, engoncé dans son costume pour prononcer un texte enregistré a certainement enthousiasmé les foules. Oui, croyez le ou pas, mais Valls est pour les valeurs de la République, ça dépote ! Surtout, il y a eu ce communiqué de l’Elysée. Il paraît que mon président de la République a dit qu’il fallait tirer les conclusions de cette élection. Alors vous voyez, moi, je suis rassurée.

*Photo : MAPA PHOTOGRAPHIE/SIPA. 00682404_0000053.

Européennes : face au FN, le bal des autruches

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Match nul UMP-PS. Avec un Front national planant à 26% des voix sur l’ensemble de la France, à cinq points devant l’UMP, à onze du Parti socialiste, le paysage politique hexagonal ne sort pas indemne de ses élections européennes. Notons au passage que le bon vieux mythe de l’abstention favorable au parti lepéniste prend du plomb dans l’aile puisque le léger regain de participation a ostensiblement profité aux listes frontistes. Jean-Christophe Cambadélis en sera pour ses frais, lui qui avait pronostiqué, telle une Pythie au doigt mouillé : « le FN n’est fort que de l’abstention et, selon qu’elle sera forte ou basse lors des prochaines élections, il sera en bonne ou moins bonne position ». Loupé !

S’est au contraire vérifié le théorème de Guilluy : les classes laborieuses, dites aussi classes dangereuses, votent massivement FN, lorsqu’elles ne s’abstiennent pas. La pointes de Marine Le Pen à 32% dans le Nord-Ouest, reléguant le Copé boy Jérôme Lavrilleux quinze points derrière son panache blond[1. Décidément, certains ont autant de mal à mener campagne qu’à assurer une bonne comptabilité.] et son adversaire socialiste à vingt points de distance, dessinent la caricature de la nouvelle géographie sociale française. De la même manière, la bonne tenue du fédéraliste UMP Lamassoure, vainqueur en Île-de-France, l’un des rares avocats du Traité transatlantique sur la place de Paris, confirme l’avenir de la droite bobo dans les ville-mondes. Qu’Hidalgo se le tienne pour dit…

Tout le sel de la soirée d’hier tenait dans le florilège de réactions dont nous ont gratifié commentateurs et politiques. Quelques jours avant l’élection, Cambadélis (encore lui, Harlem Désir lui ayant cédé son siège d’amuseur en chef) avait déjà annoncé la couleur : « Si le Front national arrivait en tête dimanche, cela signifierait que la France des droits de l’homme a cédé la place au pays qui veut exclure les autres. » Comme dans un tableau de Jérôme Bosch, il semblerait qu’une grande partie de l’électorat brûle aujourd’hui dans les flammes de l’enfer. L’annonce de cet épisode apocalyptique a ouvert une corrida autour du taureau frontiste que de tristes picadors asticotent de leurs banderilles. « Heures sombres », insiste Cambadélis, après une overdose de Nuit et brouillard. Mais la palme du grotesque revient à Carlos da Silva, député PS d’Evry en lieu et place de Manuel Valls. Le porte-parole du PS a poussé l’inconscience politique jusqu’à morigéner Nicolas Bay en direct sur Itélé, en lui prodiguant une petite leçon de morale digne des heures les plus noires de l’antifascisme. Verdict : « le FN est un parti antirépublicain » et ses électeurs des salauds à rééduquer. Et l’édile socialiste de plastronner : « vous ne servirez à rien », rappelant le profil peu ragoûtant des alliés étrangers du  FN. Comme si l’électeur frontiste lambda espérait renverser l’Europe par l’alliance entre Marine Le Pen, le FPÖ autrichien et les libéraux-libertaires peroxydés de Geert Wilders. Même le Premier ministre a fait montre d’un meilleur sens politique dans son allocution aussi creuse et grandiloquente qu’un discours présidentiel. Certes, Valls ne change pas de cap, le gouvernail de l’austérité organisée continuera à donner du grain à moudre au FN. Mention spéciale à son vœu pieux : « Les Français aiment l’Europe ».

Même topo à droite. Du côté de l’UMP, on méprise moins l’électeur frontiste, on se contente de relativiser, voire de nier, la raclée électorale. Les grognards sarkozystes Hortefeux et Morano étant dans les choux, ils se consolent avec des comptes d’apothicaire, en additionnant les 10% de la liste UDI-Modem à leur score médiocre. Las, le camouflet infligé à Sarkozy n’en est que plus flagrant, les accents souverainistes de sa récente tribune n’ayant pas suffi à berner le peuple de droite. Traduction, en langage techno : « L’UMP est la seule force capable de résister au Front national » (Bruno Le Maire). S’il est une vertu du cataclysme d’hier, c’est bien d’avoir suscité quelques vocations de comique. Rien que de très classique chez les autres ténors enroués de l’UMP, Goasguen mettant la défaite de son camp sur le dos de Guaino. Le premier qui dit la vérité…

Et la lucidité dans tout cela ? Mélenchon, distancé par l’autre Front, tire de son petit 6% une morale désabusée : « Le vote ethnique a supplanté le vote social. » Mouais. Reprise au bond par Zemmour, cette semi-vérité dissocie à tort vote social et vote ethnique, alors que les deux sont étroitement liés. Cahin-Caha, la « classe moyenne prolétarisée » souffre autant des conséquences sociétales de l’immigration que de ses effets économiques, la multiplication des boucheries hallal faisant moins mal qu’une délocalisation.

La grande quinzaine antifasciste n’est vraiment plus ce qu’elle était. Douze ans après le 21 avril 2002, le PS se frotte les mains de voir Marine Le Pen accéder à la première marche de l’opposition. Depuis hier, Valls nous martèle le même message que Copé : la gauche doit partir unie dès le premier tour pour être sûre de se qualifier au second tour des élections qui en comptent deux (cherchez l’erreur, la politique libérale du gouvernement n’étant pas précisément faite pour s’attirer les bonnes grâces du  Front de gauche…). En dépit des apparences, l’Elysée et Solférino ont donc enregistré leur plus grande victoire depuis les municipales : s’ils ne voulaient pas faire mousser le FN, pourquoi auraient-ils déterré le droit de vote des étrangers ? En exacerbant la guerre civile idéologique entre « une France qui a peur devant certaines réalités plus ou moins mythifiées – à commencer par l’immigration » et « une France qui a peur de la peur des autres, et tend à nier les problèmes posés par ces derniers » que Pierre-André Taguieff analyse dans son dernier essai, Hollande et Cambadélis se font les apprentis-sorciers de la diabolisation. Prudence : 2017 nous dira qui de l’UMP ou du PS a trop joué avec les allumettes.

Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire. Pierre-André Taguieff, CNRS éditions, 2014.

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*Photo : AY-COLLECTION/SIPA. 00684371_000011.

L’Orient Express : traverser l’Europe en wagon-lit

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Les promeneurs qui longent la Seine à la hauteur du quai Saint-Bernard et du pont de Sully découvrent une vision insolite depuis quelques semaines : une majestueuse locomotive 230 G 353 sur le parvis de l’Institut du Monde arabe, massive, rutilante. C’est ainsi que s’affiche, jusqu’au 31 août, l’exposition intitulée Il était une fois l’Orient Express [1.  IMA, 1, rue des Fossés-St-Bernard, 75005 Paris. Du mardi au jeudi, 9h30-19h. Vendredi  nocturne. Tarif : 10€5. Informations : 01 40 51 38 38.].

En effet, cette locomotive à vapeur figure dans Le Crime de l’Orient Express, le film de Sydney Lumet tiré du  roman d’Agatha Christie. Sa présence imposante donne le ton de l’exposition, qui commence sur l’esplanade de l’IMA par la visite de trois anciennes voitures (dont une de la Flèche d’Or). Dans les locaux de l’IMA, la visite se poursuit avec des compartiments reconstitués, et des objets présentés dans des vitrines en forme de hautes malles élégantes, des photos, des cartes, et des vidéos, relatent de façon vivante et pédagogique cette épopée européenne qui a accompagné la révolution industrielle.

Car l’Orient Express, qui circula pendant un siècle entre Paris et Constantinople avant de connaître bien des prolongements, fut un train de légende. Entre 1883 et 1977, ses voitures bleu sombre portant le célèbre monogramme aux deux lions en cuivre ont transporté des rois et des artistes, des hommes d’affaires, des espions et des aventuriers dans une Europe où les empires s’écroulaient. Les fantômes qui le hantent, de Mata Hari à Lawrence d’Arabie, de Marlène Dietrich à Léon Tolstoï, du roi Ferdinand de Bulgarie au roi des Belges — Diaghilev et les Ballets russes étant des habitués — ont laissé une empreinte indélébile dans nos mémoires. Les écrivains l’ont décrit (Hemingway, Joseph Kessel, Graham Greene, Agatha Christie…), les poètes l’ont chanté (Apollinaire,  Valéry Larbaud…), et des réalisateurs y ont tourné des films inoubliables — notamment un James Bond, avec Bons Baisers de Russie de Terence Young (1963) et Une Femme disparaît (The Lady Vanishes), d’Alfred Hitchcok (1938).

Fils d’un banquier belge, Georges Nagelmackers découvre en 1868 l’Amérique en voiture Pullman et il se met en tête de réaliser un train de luxe ralliant Paris à Constantinople (future Istanbul). « Le miracle était à l’intérieur, dans cette boite close, vernie et capitonnée, » écrit Joseph Kessel (Wagon-Lit, 1932). Cloisons en teck, fleurs en marqueterie, déesses couronnées imaginées par Lalique, laque, cuir, velours des sièges, loquets en cuivre, épais tapis, harmonie des couleurs, éclairage, chauffage par le sol, aération, le luxe est de rigueur. Chaque compartiment dispose d’un cabinet de toilette avec eau courante. Le lit est déplié le soir par le personnel, le matin le petit-déjeuner est servi dans le compartiment. Les autres repas sont pris au wagon-restaurant, où officie un chef de cuisine réputé. Tempête, avalanche, attaques de brigands, de jour comme de nuit, rien ne prend le personnel au dépourvu.

Si Léopold II de Belgique fait preuve d’enthousiasme, il faudra de longues négociations pour que l’express puisse traverser l’empire de Guillaume II, puis l’Autriche-Hongrie et l’Europe centrale, avec les Balkans qui cherchent à se dégager du joug ottoman. Outre les difficultés diplomatiques, les obstacles techniques sont de taille, parmi lesquels l’harmonie des réseaux et des signalisations, et la nécessité d’assurer l’approvisionnement en charbon, en eau, en vivres.

Le 4 octobre 1883, quand l’Orient Express s’ébranle en gare de l’Est (alors nommée gare de Strasbourg), c’est le premier train international dont les voyageurs vont franchir les frontières d’une dizaine de pays sans avoir à prendre de correspondance. Les paysages défilent, et on ne descend de son wagon qu’à l’arrivée. « On glissait à travers des prairies où des bergers,/
 Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,/ Etaient vêtus de peaux de moutons crues et sales… » s’émerveille Valéry Larbaud, le poète dandy  (1913). Le contrôle des papiers et des passagers est réduit au minimum. A l’époque des traversées transatlantiques, la bonne société parisienne et cosmopolite, nourrie d’orientalisme, rêve de découvrir les rives du Bosphore et les pyramides d’Egypte. Georges Nagelmackers va lui ouvrir les portes de l’Europe, puis celles de l’Asie et de l’Afrique, sans oublier de construire des palaces pour accueillir les visiteurs aux principales étapes (André Malraux a écrit La Condition humaine au Grand-Hôtel des Wagons-lits de Pékin,1933).

Quand le dernier tronçon est achevé en 1889, le trajet Paris-Constantinople, 3186 km, ne prend que 67h35, un record. Le train roule en moyenne à 70 km/h. Une vingtaine de locomotives se relaient sur le trajet. Quelques décennies plus tard, il ne faudra plus que trois jours. A partir de 1918, l’ouverture du tunnel du Simplon entre la Suisse et l’Italie permet de gagner du temps. L’Orient Express connaît son apogée dans les années trente avec différentes lignes qui se développent, desservant toutes les grandes capitales européennes jusqu’à Moscou.

Dès la fin du XIXe siècle, le Taurus Express relie la Méditerranée à l’Océan indien. Les voyageurs européens descendent à Sirkeci, prennent un ferry et montent en gare d’Haydarpasa dans le Taurus-Express. A Eskisehir, une partie va à Ankara l’autre à Alep. En 1930-31, le trajet s’allonge jusqu’au Liban avec Tripoli et Beyrouth, puis Damas, siège du pouvoir ottoman de la région Syrie-Palestine, allant jusqu’à Bassorah sur le golfe Persique (une liaison automobile conduit à Téhéran). Les voies ferrées desserviront  ensuite les gares de Haifa, de Tel Aviv (dont les bâtiments ont été joliment restaurés), et du Caire.

Si le train bleu de la Compagnie Internationale des wagons lits créée par Nagelmackers ne pouvait s’accommoder d’une Europe en guerre, il est aussi associé aux heures les plus tragiques de notre histoire. C’est dans le wagon-restaurant 2419 D que Hitler recevra la capitulation de la France en juin 1940, assis à la place même que Foch occupait le 11 novembre 1918, quand les Allemands avaient signé l’armistice qui mettait fin à la Première Guerre mondiale. Ce wagon n’existe plus : emporté à Berlin comme trophée, il fut incendiés sur ordre des SS en 1945.

* Photo: MARY EVANS/SIPA. 51259521_000001

Je suis un roman noir

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hollywood dominique forma

À force de se prendre au sérieux, ou de vouloir mimer les Américains et les Scandinaves, le polar français finit souvent par perdre ce qui faisait son charme : la rapidité, le sens de la formule et un certain mauvais esprit, façon ADG ou Manchette. L’absence d’humour et la documentation pesante, les deux cents pages en trop deviennent des tares envahissantes sans compter des injections massives de moraline que doit subir un lecteur à qui on explique que le racisme et la guerre, c’est affreux, que tout est grave et qu’il ne faut pas rigoler avec ça. Ce n’est plus du roman noir, c’est du catéchisme.

C’est pour cela que j’ai été très content de tomber sur Hollywood zéro de Dominique Forma. Il réussit l’exploit d’écrire un polar très français, mais très français « old school »  qui se passe aux… USA. Dominique Forma sait de quoi il parle quand il évoque Hollywood puisqu’il fut là-bas le metteur en scène du film La loi des Armes (2001) avec, excusez du peu, Jeff Bridges. Et ce n’est pas parce qu’il connaît qu’il va se livrer à de grandes considérations morales sur Los Angeles ou à des descriptions dont la minutie n’aura d’égal que le manque de souffle. C’est que Dominique Forma n’a pas oublié que la description, c’est l’ennemie du roman noir. Le roman noir préfère la suggestion. La suggestion, c’est savoir résumer en deux lignes ce qu’on aurait pu dire sur dix pages. Un exemple ? Le calamiteux personnage de Forma qui porte le même prénom que lui (là aussi, ce sens de la dérision fait cruellement défaut par les temps qui courent) arrive à L.A en catastrophe et il constate, à propos du motel où il atterrit : « Le Bloc 5500 d’Hollywood boulevard ne se visitait pas. Ce n’était plus l’Amérique, sans être encore le tiers-monde.

L’histoire de Forma est classique, et c’est pour ça qu’elle est plaisante. Il n’y aura pas de serial-killer, de psychopathes, de sectes de nazis télépathes mais des hommes ordinaires, même dans la truanderie, et des femmes qui sont plus émouvantes que fatales. L’histoire commence à Paris. Dominique est un cambrioleur en solo. Il mène finalement une vie assez morne et pépère. Il s’en rend compte mais ne s’en chagrine pas plus que ça. Ses plans à lui, ce sont les salles de gym pour cadres friqués. Il fait ami ami avec eux entre deux bancs de musculation et apprend au hasard des conversations de quoi aller jouer le monte-en l’air quand ses victimes sont absentes. Finalement, comme il le dit lui-même, par un aphorisme digne de nos plus grands moralistes, « Ma vie était belle car elle ressemblait à une autoroute allemande, droite, bien entretenue et sans police. »

Ça ne va pas durer. Il doit un peut trop d’argent à des vilains et son fourgue le lâche. Seule solution, partir en catastrophe à Hollywood où un vieux copain, fils de famille en rupture de ban et accro aux manips financières monte des combines  presque légales en trouvant des bailleurs de fonds et des maisons de productions pour des films qui n’ont pratiquement aucune chance de se faire. Le copain en question est aussi l’amant-associé de Rachel qui reste belle tout en se camant aux antidépresseurs. Dominique, lui, est chargé de jouer le rôle du metteur en scène à qui sera confié le futur film. On sent, de la part de Forma, le vécu, y compris dans la peinture sarcastique  du cocktail du 14 juillet au consulat de France de L.A.

Evidemment, tout cela va magistralement foirer, d’autant plus que les créanciers de Dominique ont retrouvé sa trace. Il faut dire aussi, comme le remarque Forma, à propos d’un financeur,  toujours avec sa précision aphoristique qui nous enchante : « Il était moins con qu’il n’en avait l’air. Ce qui est souvent le cas avec les Californiens ; l’exact opposé des Parisiens. »

En trois heures, car Forma est un garçon trop poli pour vous prendre plus de temps, vous aurez lu Hollywood zéro et vous vous souviendrez alors que ce que vous aimiez, dans le roman noir, c’était ce mélange de désinvolture, de rire, de mélancolie, de violence et de désenchantement.

Hollywood zéro, Dominique Forma, Rivages/Noir, 2014.

*Photo : Viktor Hertz.

Mélancolie des ruptures

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melancolie oubli souffrance

1. Échapper à l’oubli.

Même si je tente de me persuader du contraire, le désir de survivre à ma mort ne m’est pas étranger. C’est un désir que je juge grotesque et indécent. Grotesque parce que, une fois mes cendres dispersées, peu m’importera d’être inconnu, méconnu, reconnu, honoré ou haï. Indécent, parce que je ne vois pas la moindre raison – sinon la chance – pour que mon nom, voire mes livres, subsistent dans la mémoire des hommes, alors que tant d’autres le mériteraient autant, sinon plus que moi. Je réclame donc l’oubli. Mais, malgré moi, je ne veux pas mourir tout entier. Qu’il subsiste de moi deux ou trois pages  dans l’esprit de quelques égarés me réchaufferait le cœur.

Certes, mon bagage est léger. Si je me demande sincèrement ce qu’il y a à porter à mon actif… je ne vois pas grand-chose. Sans doute ai-je été un éditeur qui avait du flair. Sans doute ai-je été un chroniqueur littéraire perspicace. Sans doute ai-je été un écrivain original. Mais tant d’autres l’ont été… par exemple mon ami, génial lui, Jerzy Kozinski, aujourd’hui tombé dans la trappe de l’oubli. Au mieux, j’aurai droit à quelques lignes dans un dictionnaire du nihilisme, juste après Cioran. Ou à quelques pages dans une Encyclopédie des Vaudois ayant connu leur heure de gloire à Paris.[access capability= »lire_inedits »]

Vous m’objecterez que ce n’est déjà pas si mal et je me garderai bien de vous contredire. Mais cela ne fait pas rêver. Il n’y aura même pas de malentendus à mon sujet : il aimait les jeunes Asiatiques, les piscines, les palaces, le tennis de table et les échecs (uniquement le blitz à la fin de sa vie). Il évoquait souvent son suicide mais, comme Cioran, il a fini gâteux….

Or on n’échappe à l’anonymat, à l’oubli, à l’effacement – à la mort donc – que par la mort même qui vous rend plus présent, plus admirable dans votre condition de héros défunt que les vivants ne le sont à eux-mêmes. Hélas pour moi, je n’ai rien d’héroïque. Et ce n’est pas maintenant que je vais le devenir, même pour échapper à l’oubli. Et je ne peux même pas me targuer d’avoir laissé un chef-d’œuvre derrière moi comme  Adolphe,  de Benjamin Constant, autre exilé lausannois. Sans même parler de l’éternel apatride que fut Cioran. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé… Je suis néanmoins capable de trouver un certain réconfort dans l’oubli : le même que m’ont apporté mon nihilisme et ma frivolité. Le confort helvétique m’aura pourri jusqu’à la moelle. Anyway, je me suis délesté de ma vie dans mes livres : quel soulagement !

2. Ce qui subsiste d’un amour défunt.

Passé une dernière nuit avec Chérise. Nous étions parvenus à l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale de Flaubert, qu’elle me lisait chaque soir : « Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et de ruines, l’amertume des sympathies interrompues. » Tout était comme avant et pourtant, nous savions que tout serait différent après. L’erreur serait de croire qu’on peut faire machine arrière. J’avais l’impression qu’on m’arrachait des pansements sur une plaie encore purulente.

Mais bon, il y aura d’autres infirmières, d’autres voluptés, d’autres habitudes, d’autres éducations sentimentales. Ou alors il n’y aura plus rien – et j’aurai tout loisir d’expérimenter totalement le désespoir. Mes yeux brûlent. Qui déposera un baiser sur mes paupières ? La voix de la raison, qui est souvent sarcastique, me souffle : « Prends un rendez-vous chez un ophtalmologue ! »

Vieillir, c’est être plus préoccupé par son propre corps que bouleversé par celui d’autrui.

Au matin, Chérise a repris sa brosse à dents. Plus rien d’elle ne subsiste,  rue Oudinot, à part quelques photos  du temps – si lointain déjà – où elle posait nue pour moi. C’est en général la seule chose qui subsiste d’un amour défunt : quelques photos érotiques, maladroites et touchantes. Bien sûr, celle qui succédera à Chérise n’aura de cesse de les détruire : aucune n’y est jamais parvenue. Céder sur son passé, quelle que soit la forme qu’il ait pu prendre, est une lâcheté à laquelle je n’ai jamais consenti.

Dans la soirée, pour me changer les idées, je suis allé voir Dorothy Parker, le film d’Alan Rudolph. Il m’a ému jusqu’aux larmes. Impossible, en assistant à la déchéance de cette reine du persiflage, de ne pas songer à Louise Brooks. Elles s’étaient croisées à l’hôtel Algonquin. « Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer le chemin de l’enfer ? » était un des vers préférés de « Brooksie ».

Alcooliques, cyniques et suicidaires, elles ne reculèrent devant rien. Si on peut distinguer – et on le peut, et on le doit – deux catégories de femmes, les prostituées et les mères, elles étaient des putains dans l’âme. Grâce leur soit rendue ! À ce propos, n’oubliez pas de lire : La Métaphysique de la putain, de Laurent de Sutter, chez Léo Scheer.

3. L’insondable bêtise des femmes.

 Je ne vais pas abandonner si vite Dorothy Parker, qui suppliait Dieu de ne pas la laisser écrire comme une femme : l’insondable bêtise des femmes la révulsait,  surtout celles des femmes d’intérieur… les pires selon elle (je confirme ). Mais elle n’épargnait pas celles qui ont toujours des ennuis, avec lesquelles on est injuste, que personne ne comprend et qui arborent un petit sourire désenchanté. « Je hais les femmes : elles me portent sur les nerfs », disait-elle volontiers. Ce qu’elle demandait aux hommes était plus simple : être beaux, grossiers et stupides. Elle fut souvent exaucée… pour son malheur, disent les féministes. À voir.

Toujours est-il  qu’elle avait un don pour que les choses tournent mal, un don qui confinait au génie. Ses Hymnes à la haine  sont un des plus beaux livres du siècle passé. Et personne, tout au moins je l’espère, n’a oublié l’épitaphe qu’elle avait souhaitée pour son incinération : « Excusez-moi pour la poussière. »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51153427_000001

 

Saint-Germain-des-Prés : mythe ou réalité?

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Eric Dussault n’aime pas les légendes germanopratines, les belles histoires d’après-guerre qui ont élevé un quartier de la Rive Gauche au rang de centre culturel du monde libre. Jeunesse éthérée sur fond de be-bop et d’existentialisme sous l’œil bienveillant de tonton Jean-Paul et de tata Simone attablés au Flore. Eric Dussault n’aime pas les fausses cartes postales, les terrasses attrape-gogos et l’histoire officielle racontée par des journalistes peu regardants sur leurs sources. C’est vrai que l’adjectif « germanopratin » est laid, lourd, empesé, vide de sens comme s’il sortait de la tête d’un normalien en manque de théories absconses. Eric Dussault ne croit ni au gène artistique propre au St-Germain-des-Prés des années 1945-1960, ni au caractère génial de ses habitants. Vous l’aurez compris, cet historien et enseignant qui a soutenu sa thèse de doctorat à l’université York de Toronto aime les faits, les chiffres et ne se contente pas des propos répétés depuis un demi-siècle sur cette grande fête des arts. C’est courageux de s’attaquer, pioche en main, à une icône parisienne et d’en déconstruire, pierre après pierre, la façade en « carton-pâte ».

Aujourd’hui, personne n’ose affirmer que St-Germain-des-Prés est le cœur intellectuel de la capitale sous peine de déclencher l’hilarité générale. Entre les fripiers et les bistrotiers, le livre, les arts en général, ont bien du mal à trouver leur place dans un environnement gangrené par le consumérisme triomphant. A sa décharge, avouons que bien d’autres quartiers de Paris ou de grandes villes françaises connaissent le même sort mercantile. Les beaux quartiers offrent désormais leurs devantures au luxe mondialisé et calibré. Point de trace ici d’une typicité ou d’un art de vivre à la française. Il ne faut surtout pas désappointer le riche touriste venu du Nouveau Monde, seulement l’appâter avec de la verroterie de bazar. Sartre sur tee-shirt, balade en deudeuche et club-sandwich au prix du caviar.

Le travail d’Eric Dussault est passionnant car il ne prend pas pour argent comptant l’histoire du quartier rabâchée à travers les romans, les films ou la musique d’alors. Mêmes si certaines œuvres peuvent recéler des fragments de vérité, c’est le cas, par exemple, de Rendez-vous de juillet, film de Jacques Becker (1949). L’atmosphère du Lorientais (célèbre cave où le jazz se dansait frénétiquement) est tout à fait réaliste. Dussault décrit précisément, statistiques à l’appui, ce qu’était St-Germain au lendemain de la Guerre et son « invention » marketing. Les légendes ont gagné nos esprits et les éternels nostalgiques que nous sommes, ont tendance à voir derrière chaque habitant du VIème de cette lointaine époque, le fantôme de Boris Vian, Daniel Gélin, Juliette Gréco ou Claude Luter.

La réalité est toujours plus terne. Plus la couche de brillantine est épaisse, plus les mensonges ou les demi-vérités sont crapoteux. Dussault ne se prive pas de rappeler quelques repères sociologiques. « Le quartier était composé majoritairement (chez les actifs) d’employés, d’ouvriers et de personnel de service. Les artistes, compris dans les « autres actifs » formaient moins de 3 % de la population du quartier » souligne-t-il. Une proportion relativement stable entre 1954 et 1962. Il ajoute qu’« en 1954, 42% des logements avaient des WC intérieurs ». On est loin de la bamboche, de Sagan au volant de sa Jaguar XK ou des amours métissés. St-Germain est comme ailleurs en reconstruction, la guerre ne l’a pas épargné. Ses habitants sont des locataires, des travailleurs qui vivent à l’hôtel, des étudiants étrangers, des besogneux, les noceurs sont rares. Cette France qui se lève tôt a peu de chance de croiser cette intelligentsia qui traîne son mal de vivre en bandoulière.

Dussault ne récuse pas qu’il y ait eu une activité artistique soutenue, sa partie sur le jazz est swinguante. Il aborde des thèmes peu traités comme la rivalité entre musiciens amateurs et professionnels, entre français et noirs américains, également la concurrence acharnée entre les clubs, le comportement des soldats et aussi la surveillance des renseignements généraux sur les établissements de nuit. Dans son ensemble, la population de St-Germain n’était donc pas plus libre, plus « cool » et sans tabou qu’ailleurs. Par contre, Dussault insiste sur une minorité active ayant ses entrées dans les médias : « ce sont donc les Germanopratins eux-mêmes qui ont fait leur autopromotion dans les colonnes des journaux, de même que par le biais de la photographie et du cinéma. Quant aux commerçants, ils ont fait en sorte que la mythologie germanopratine soit constamment ravivée afin qu’ils puissent continuer à en tirer profit ». Le constat désabusé sur les années 50 ressemble à s’y méprendre à notre triste actualité.

L’invention de Saint-Germain-des-Prés de Eric Dussault – Editions Vendémiaire

*Photo: DALMAS/SIPA.00388060_000005

Vote FN: Hamid et Marine

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marine le pen election

marine le pen election

J’avais un peu perdu de vue Hamid. Pas vraiment un ami, une connaissance. Le compagnon de Sylvie ou son mari, je ne sais plus et, dans la bande de copains de cette époque, cela avait si peu d’importance et même si peu d’intérêt que personne n’avait jamais demandé, ou alors je n’avais pas retenu la réponse. Était-il français venu du Maroc ou Marocain venu en France ? Je n’en sais rien non plus. On s’était très peu vu, j’avais dû diner deux ou trois fois chez eux, avec d’autres. Beaucoup trop peu pour perdre du temps avec ce genre de détails. On ne demande pas à nos amis leurs papiers, on leur demande s’ils vont bien.

Elle dessinait chez un architecte, il travaillait dans une boîte de travaux publics ; il ne montait pas dans les tractopelles, il était commercial, sur la route, ou plutôt dans les embouteillages, du matin tôt au soir tard. Elle élevait des lapins, deux ou trois, pas pour les manger, pour les câliner. « Ils sont trop mignons, je les boufferais !» Tu parles, elle avait le cœur beaucoup plus gros que le ventre. C’est lui qui faisait à manger et qui apportait les plats, sans enlever son tablier. Pendant qu’elle parlait et qu’elle riait, il servait et veillait à ce que rien ne manque. « Ça va les amis ? Rien ne manque ? » En chœur ou en canon : « Viens t’assoir Hamid !!! » − « J’arrive j’arrive… » Il était un peu gros, un ours qui n’aurait pas su grogner, et sans sa protection, sans son affection, Sylvie aurait été exposée à la mesquinerie du monde, et elle n’était pas vaccinée.

En mars 2010, j’étais particulièrement remonté. Sarkozy s’était bien foutu de moi. Le volontarisme affiché de sa campagne tournait à l’agitation. J’attendais le retour de la civilisation et j’assistais au réensauvagement généralisé. Les courbes de l’immigration et de la criminalité tardaient à s’inverser autant que celle du chômage, la laïcité était compromise et la discrimination positive promue. Après l’assimilation, on renonçait à l’intégration pour célébrer le respect et l’amour de toutes les différences, toutes sauf de la nôtre, cette exception culturelle, cet idéal républicain, ce modèle qui avait fait la France et qu’un président un peu trop européiste, libéral et atlantiste semblait ne plus savoir, vouloir ou pouvoir défendre. Quant au Karcher promis, il semblait remisé au fond des ateliers ministériels. Le chef de l’État se contentait de faire les gros yeux aux juges pour la galerie quand il aurait fallu leur tordre le bras, pour de bon. Si on avait gardé les récidivistes en prison, j’aurais été rassuré, si on y avait suicidé par paquets de douze les irrécupérables dangereux, les multi-multi-récidivistes, j’aurais regardé ailleurs ; au lieu de ça, on les laissait dehors, dans ces rues qu’arpentent ma fille, ma femme et ma mère.

Pour la première fois, j’étais décidé à voter FN pour, comme le déclarait Marine Le Pen, « remettre le Front national dans le jeu », ni plus ni moins. Les élections étaient régionales et le risque était nul de donner des responsabilités à ce parti qui compte aujourd’hui les votes dieudonnistes comme les élus des autres bords en territoires perdus comptent les votes musulmans. Je voulais juste appuyer un peu sur l’aiguillon qui devait réveiller la droite endormie aux affaires en rappelant au président ses promesses de candidat, et ajouter mon souffle aux vents populaires, et même populistes, pour remettre ces girouettes politiciennes dans le bon sens républicain. Tout me poussait à ce vote utile, du « cordon sanitaire » de Laurent Joffrin à l’arrogance de Pascale Clarke, ou inversement, et j’en oublie tellement. L’intimidation antifasciste avait fait son temps, Soral avait claqué la porte au nez d’un parti qui avait perdu de vue le complot sioniste, Florian Phillipot avait remplacé Bruno Gollnisch, et la nouvelle présidente se faisait acclamer en criant Vive la république et Vive de Gaulle.

Le « front républicain » était déjà une posture, et même une imposture. Qui défendait alors la République ? Ceux qui remplaçaient la méritocratie par le nivellement ? Ceux qui institutionnalisaient les orientations sexuelles ? Ceux qui laissaient entrer le halal à l’école et la prière au boulot ? Qui répondaient de leur politique étrangère au dîner du CRIF ? Qui ménageaient les susceptibilités religieuses au mépris des souffrances animales ?  Ceux qui entravaient les historiens avec des lois mémorielles ? Renonçaient à la souveraineté nationale, à la maîtrise des frontières, au contrôle de l’immigration, à l’enseignement de l’histoire, à la transmission de la culture ?

Qui défendait la République ? Qui faisait front pour défendre l’intérêt supérieur de la nation face aux communautarismes, aux clientélismes, aux corporatismes, aux laxismes, aux dogmatismes, aux parlementarismes, aux syndicalismes, aux libres–échangismes, aux droits-de-l’hommismes, aux sans-frontièrismes, au moralisme des rombières luxembourgeoises  (Rappelez-vous Viviane Reding) ? Et au-delà de la République, qui défendait la démocratie ? Qui écoutait le peuple ? Qui légiférait pour une plus grande représentativité par la proportionnelle ou le référendum ? Qui défendait les classes populaires fuyant les quartiers de même nom contre la racaille diverse au lieu de les contraindre au mélange par la loi ? Qui entendait, au lieu de les insulter, ces gens qui avaient autant envie d’accueillir l’islam que d’attraper la scarlatine ? Roselyne Bachelot ? Alain Juppé ? Bruno Le Maire ? Bien sûr, toute la droite n’était pas honteuse et lâche, incapable et opportuniste, elle était aussi populaire et comptait dans ses rangs Christian Vanneste, Xavier Lemoine ou Jacques Myard, et j’avais quelques scrupules à les désavouer dans les urnes mais Jean-François Copé, déjà chef de l’UMP, s’en était chargé avant moi. En fait, le « front républicain » et le Front national, avec leurs conneries, c’était devenu la même chose.

Je marchais d’un pas décidé vers le bureau de vote et sur qui je tombe ? Cet enfoiré de Français marocain. Hamid. « Qu’est-ce que tu fous là ? » Il n’a pas saisi tout le sens de ma question. Qu’est-ce qu’il venait faire en travers de ma route et de mes résolutions toutes fraîches, avec sa bonne tête et son allure débonnaire ? « Je vais voter. » « Moi aussi. » Il ne m’a pas demandé pour qui. Il ne m’a pas obligé à me défiler. Je ne lui aurais pas balancé comme ça, pas sans de longues explications qui auraient sûrement plombé un dîner, pas sans lui dire que je m’oppose à l’islamisation de la France mais que les détendus de l’islam sont les bienvenus et les dissidents mes frères. Sûrement pas sans ces précisions essentielles. Je ne lâche rien mais je ne veux gifler personne. J’ai voté FN et je le referai le 25 mai pour les mêmes causes et pour les mêmes effets mais le sourire de Hamid, comme le regard de Finkielkraut, me hante. Qu’ai-je fait pour la France ? Un moindre mal nécessaire qui m’empêche aujourd’hui d’avoir la victoire joyeuse. J’ai donné du poids à des foules qui se défoulent en scandant : « On est chez nous ! » Lui, loin des slogans, des discours et des tambours battants, il  rend une femme heureuse. J’aimerais pouvoir en dire autant.

*Photo: LCHAM/SIPA.00684448_000004

FN à 25%?

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Un moment de honte est vite oublié. Les 25% du FN sont la divine surprise des partisans de l’Europe telle qu’elle se fait. C’est-à-dire l’UMP, l’UDI et le PS. Bien sûr, il va y avoir quelques dommages collatéraux : il fallait voir dans les yeux de Copé la certitude de sa mort politique prochaine, un peu comme les traîtres de série B ;  il fallait entendre le lapsus énorme de Cambadélis souhaitant au nom du PS une Europe plus « bureaucratique, euh pardon, démocratique. », il fallait rire des éléments de langage préparés à l’avance par des communicants décidément de moins en moins habiles, reconnaissables d’une bouche à l’autre. Pour le PS, c’était un scrutin européen sans lendemain, ce qui limitait la portée du score du FN. Pour l’UMP, on assistait en cette soirée à un désaveu du gouvernement Hollande-Valls et seulement à ça. On ne voit pas pourquoi, effectivement, un PS à 14% aurait eu à s’interroger sur la politique qu’il mène ni pourquoi une UMP devancée de cinq points par le Front aurait dû s’interroger sur la tactique Buisson qui a banalisé les idées de Marine Le Pen au point de les rendre acceptables avec l’aide complaisante des médias.

Les seuls à échapper à ce ronronnement furent Fabius et Juppé. C’est normal, ces deux-là sont quand même plus intelligents et cultivés que la moyenne de leurs petits camarades et ils ont une vision de la France qui va légèrement au-delà de leurs partis respectifs. À un moment, on les a vus face à face s’approuver mutuellement  en admettant que tout de même, 25% pour le FN, on n’allait pas pouvoir s’en tirer avec des explications toutes faites.

Pour le reste, il fallait écouter l’UDI-Modem. C’est là qu’on entendait de manière subliminale que certains, consciemment ou pas, pouvaient très bien retourner le score du FN contre le FN lui-même, comme au judo. Ainsi Bayrou, à défaut de demander la dissolution comme le faisaient Philippot et Marine Le Pen, parlait d’une réforme nécessaire des institutions et aussi du mode de scrutin. Tiens, tiens, tiens, qu’est-ce que ça venait faire là, cette réflexion ? Changer le mode de scrutin pour des législatives en choisissant la proportionnelle pour rénover la démocratie ? Avec un FN à 25%. Autant dire en faire le premier parti à l’Assemblée nationale…

Eh bien justement, pourquoi pas ? Ce serait enfin la possibilité en France d’avoir ces « grandes coalitions » de la droite, du centre et de la social-démocratie pour gouverner dans le sens souhaité par les marchés. Ces marchés qui veulent que l’Union Européenne soit avant tout le grand souk du libre échange avec des normes sociales et environnementales réduites à néant par le Traité Transatlantique. Et la seule solution, c’est de faire comprendre au bon peuple : « Vous savez, vous avez le choix soit entre un Marine Le Pen présidente et Philippot Premier ministre, soit nous, les gentils gars du cercle de la raison… » Genre un triumvirat de l’intelligence et du réalisme avec mettons, puisqu’on parlait d’eux Juppé/Bayrou/Fabius à la manœuvre, histoire de te faire digérer le recul de civilisation avec amabilité, compétence et citations latines.

Oui, ces 25% du FN permettent aux européistes d’avoir l’ennemi qu’ils souhaitaient et contre lequel il sera tellement facile de faire alliance au nom de la démocratie. C’est ce que nous avons déjà appelé le syndrome Goldstein. Goldstein, dans 1984, c’est l’ennemi fabriqué de toutes pièces par Big Brother pour faire croire aux gens que Big Brother est menacé.

Les 25% du FN, c’est pour l’européiste le moyen d’éviter de faire trop entendre les vraies alternatives, par exemple en France la réflexion de DLR et Dupont-Aignan sur une souveraineté renouvelée ou du Front de gauche sur un Welfare state à l‘échelle européenne en reprenant, par exemple, les commandes de la Banque Centrale Européenne. Non, il faut avoir souffert comme les Grecs pour ne plus tomber dans le piège tendu par ces « partis de gouvernement ». En Grèce, Syriza, le Front de gauche local, est arrivé largement en tête tandis qu’Aube Dorée, qui aurait été tellement plus pratique pour sauver la baraque UE, est largement distancée.

Non décidément, les 25% du FN, ce « séisme » qui s’étale à la une des journaux, n’affolent pas plus que ça, au contraire, ceux qui décident de notre destin. Un exemple : la bourse de Paris, ce lundi matin, a ouvert à la hausse.

Elle est pas belle la vie ?

*Photo :  REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00684465_000002.

Les heures les plus sombres, les vraies

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Le résultat des élections européennes ne pouvait en aucun cas constituer une surprise. L’ordre d’arrivée et les pourcentages respectifs avaient été annoncés, et n’importe quel sondeur amateur utilisant le doigt mouillé savait ce qui allait arriver. Par ailleurs, il s’agit d’un scrutin dont chacun sait qu’il ne sert à rien puisque la politique européenne est ossifiée dans les traités et par conséquent intangible. Qu’au cœur du désastre hollandien, il ne se soit trouvé qu’un électeur inscrit sur dix pour aller se défouler en votant pour le parti « des heures les plus sombres », est –à la limite- presque rassurant.

Mais, ce matin, on rivalise. « Gueule de bois, catastrophe, choc terrible ». On échappe d’extrême justesse au « danger fasciste », mais pas au «Le score du FN est un choc à l’échelle du monde… » (Un ban pour Ségolène !). D’ailleurs, un signe qui ne trompe pas, une rumeur court sur les réseaux, que la chaîne de télévision « Histoire », vous savez celle du sulfureux Patrick Buisson, a programmé un film de Leni Riefenstahl.

Soyons sérieux. Et regardons France 3 ce soir. Un docu fiction sur « les Français du jour J ». Les 177 Français Libres qui avaient bravé tous les dangers pour rejoindre Londres et qui ont remis ça en intégrant le Commando Kieffer afin d’être sûr d’être en première ligne. De vrais antifascistes qui combattaient le vrai fascisme. En chantant la Marseillaise, Monsieur Wilson.

On y retrouvera René Rossey, pied-noir de 17 ans, qui ne connaissait pas la France et dont le premier contact avec la terre de celle-ci fut le 6 juin 1944 à 7h30 du matin sur la plage de Sword Beach. Il semble que cela l’ait marqué[1. Histoire de faire connaissance avec René Rossey avant ce soir, on peut regarder un premier et très beau documentaire d’il y a une douzaine d’années. Le commando était accompagné d’un cinéaste. Sur les images, on voit et reconnaît les protagonistes pendant la bataille.].

De Gaulle, qui n’aimait pas que l’on soit intégré à l’armée britannique, les a snobés, et il a eu tort. Ces 177-là considéraient que leur appartenance au peuple français leur imposait le devoir de combattre pour sa Libération, fut-ce au prix de leur vie. Et leur première récompense fut la phrase de leur colonel anglais après la bataille, celle de l’honneur retrouvé : « Vous avez fait du bon travail, vous les Français. » Les vieillards survivants le racontent, avec émotion, mais sans regret. C’est rafraîchissant. Et encourageant.

FN en tête : les Français sont ingrats

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fn dlr europeennes ps

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Chers citoyens-lecteurs, je ne vous félicite pas ! Il suffisait d’allumer sa télé hier soir, même sans le son : à la tête que faisaient les plus éminents représentants des partis qu’on appelle, sans rire, partis de gouvernement, on comprenait que vous aviez fait des bêtises. Les seuls qui avaient l’air contents, c’étaient la méchante et ses amis, ceux qui, paraît-il, veulent tout casser, la France, l’Europe et le reste.

Je devrais prendre un ton grave pour vous annoncer que plus rien ne sera comme avant. Mais justement, pas mal de gens trouvent qu’avant, c’était pas terrible, et c’est exactement ce qu’ils veulent, que rien ne soit plus comme avant. Et puis, comme on nous le dit deux ou trois fois par an, que rien ne sera plus comme avant, je demande à voir avant de m’affoler.

Pour aggraver mon cas, j’avoue avoir trouvé hilarant de voir l’ensemble de la classe politique et des commentateurs rivaliser dans la sidération devant un résultat parfaitement conforme à ce qu’ils annonçaient depuis trois semaines. « Ce scrutin est plus qu’une nouvelle alerte, c’est un choc, un séisme », a déclaré Manuel Valls. Je dirais même mieux, a renchéri Ségolène Royal sur le mode Dupont-Dupond, « c’est un séisme à l’échelle du monde ». Ah bon, ils vont organiser des festivités anti-FN à Pékin ?

Je vous vois venir. Le FN premier parti de France et ça vous fait rire ? D’abord, si le FN est arrivé en tête, c’est peut-être parce que, sur la question de l’Europe, il représente la seule véritable opposition, puisque tous les autres, au-delà de leurs différences, se disent favorables à la poursuite de l’intégration du Continent – à l’exception, il est vrai, de Nicolas Dupont-Aignan, dont le parti, sans vouloir lui faire offense, ne paraît pas en mesure de changer la donne. Attention, ils veulent tous une autre Europe. C’est que l’Europe, c’est comme l’islam et la gauche : quelque part, il y en a une belle, une bonne, vraie. Certes, il est fâcheux que ce ne soit pas celle qui existe dans le réel, mais puisqu’on vous dit que le messie viendra, bande de mécréants.

Quoi qu’il en soit, mes confrères devraient être heureux : leur storytelling, comme on dit chez les gens informés, a parfaitement fonctionné. D’un côté, il y avait les gens raisonnables et de l’autre les europhobes. Alors, c’est peut-être très mal de ne pas aimer l’Europe, mais, à ma connaissance, une élection c’est mieux quand il y a un véritable choix. L’ennui, c’est que quand les électeurs choisissent, ils peuvent faire le mauvais choix. En fait de séisme, un quart de la moitié des électeurs qui se sont déplacés ont donc voté pour le parti de Marine Le Pen. Et quoi qu’en pense Jean-Luc Mélenchon qui ne reconnaît plus sa France, ils ne sont pas tous fascistes, racistes ou réactionnaires, non, ils aimeraient que quelque chose qui s’appelle la France continue à exister et ils croient que pour ça, il faut des frontières, pas des barbelés ou des barrières infranchissables, non, juste des frontières comme ça se fait encore dans le reste du monde. Alors, peut-être qu’ils se trompent de bulletin, mais il faudrait peut-être se demander pourquoi ils ont choisi celui-là et pas un autre.

On comprend que les batailles de chiffonniers et le grand déballage qui s’annonce à l’UMP puissent décourager les meilleures volontés. Mais le PS à 15 %, c’est bien la preuve que les Français sont ingrats, non ? François Hollande leur offre un nouveau premier ministre, il entreprend de défaire ce qu’il avait fait durant les deux premières années de son mandat, notamment en réduisant la pression fiscale, soudainement décrétée insupportable par Manuel Valls, et ils ne sont pas contents ? Camouflet supplémentaire, alors que la gauche, c’est bien connu, est le camp des jeunes et des pauvres, c’est encore le FN qui arrive en tête chez les jeunes et les ouvriers, tiens on devrait les priver du droit de vote, ceux-là. En attendant, s’il y a quelque chose d’historique dans ces élections européennes, c’est bien le score misérable réalisé par le parti supposément majoritaire.

Notez que le sursaut ne s’est pas fait attendre. Dès dimanche soir, à l’UMP, on parlait d’un rapprochement avec les centristes de l’UDI, ça fait rêver, non ? En clair, puisque vous n’aimez pas l’Europe, il vous faut plus d’Europe. Logique. Du côté du PS, la drôle d’intervention de Manuel Valls, engoncé dans son costume pour prononcer un texte enregistré a certainement enthousiasmé les foules. Oui, croyez le ou pas, mais Valls est pour les valeurs de la République, ça dépote ! Surtout, il y a eu ce communiqué de l’Elysée. Il paraît que mon président de la République a dit qu’il fallait tirer les conclusions de cette élection. Alors vous voyez, moi, je suis rassurée.

*Photo : MAPA PHOTOGRAPHIE/SIPA. 00682404_0000053.

Européennes : face au FN, le bal des autruches

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fn cambadelis valls sarkozy

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Match nul UMP-PS. Avec un Front national planant à 26% des voix sur l’ensemble de la France, à cinq points devant l’UMP, à onze du Parti socialiste, le paysage politique hexagonal ne sort pas indemne de ses élections européennes. Notons au passage que le bon vieux mythe de l’abstention favorable au parti lepéniste prend du plomb dans l’aile puisque le léger regain de participation a ostensiblement profité aux listes frontistes. Jean-Christophe Cambadélis en sera pour ses frais, lui qui avait pronostiqué, telle une Pythie au doigt mouillé : « le FN n’est fort que de l’abstention et, selon qu’elle sera forte ou basse lors des prochaines élections, il sera en bonne ou moins bonne position ». Loupé !

S’est au contraire vérifié le théorème de Guilluy : les classes laborieuses, dites aussi classes dangereuses, votent massivement FN, lorsqu’elles ne s’abstiennent pas. La pointes de Marine Le Pen à 32% dans le Nord-Ouest, reléguant le Copé boy Jérôme Lavrilleux quinze points derrière son panache blond[1. Décidément, certains ont autant de mal à mener campagne qu’à assurer une bonne comptabilité.] et son adversaire socialiste à vingt points de distance, dessinent la caricature de la nouvelle géographie sociale française. De la même manière, la bonne tenue du fédéraliste UMP Lamassoure, vainqueur en Île-de-France, l’un des rares avocats du Traité transatlantique sur la place de Paris, confirme l’avenir de la droite bobo dans les ville-mondes. Qu’Hidalgo se le tienne pour dit…

Tout le sel de la soirée d’hier tenait dans le florilège de réactions dont nous ont gratifié commentateurs et politiques. Quelques jours avant l’élection, Cambadélis (encore lui, Harlem Désir lui ayant cédé son siège d’amuseur en chef) avait déjà annoncé la couleur : « Si le Front national arrivait en tête dimanche, cela signifierait que la France des droits de l’homme a cédé la place au pays qui veut exclure les autres. » Comme dans un tableau de Jérôme Bosch, il semblerait qu’une grande partie de l’électorat brûle aujourd’hui dans les flammes de l’enfer. L’annonce de cet épisode apocalyptique a ouvert une corrida autour du taureau frontiste que de tristes picadors asticotent de leurs banderilles. « Heures sombres », insiste Cambadélis, après une overdose de Nuit et brouillard. Mais la palme du grotesque revient à Carlos da Silva, député PS d’Evry en lieu et place de Manuel Valls. Le porte-parole du PS a poussé l’inconscience politique jusqu’à morigéner Nicolas Bay en direct sur Itélé, en lui prodiguant une petite leçon de morale digne des heures les plus noires de l’antifascisme. Verdict : « le FN est un parti antirépublicain » et ses électeurs des salauds à rééduquer. Et l’édile socialiste de plastronner : « vous ne servirez à rien », rappelant le profil peu ragoûtant des alliés étrangers du  FN. Comme si l’électeur frontiste lambda espérait renverser l’Europe par l’alliance entre Marine Le Pen, le FPÖ autrichien et les libéraux-libertaires peroxydés de Geert Wilders. Même le Premier ministre a fait montre d’un meilleur sens politique dans son allocution aussi creuse et grandiloquente qu’un discours présidentiel. Certes, Valls ne change pas de cap, le gouvernail de l’austérité organisée continuera à donner du grain à moudre au FN. Mention spéciale à son vœu pieux : « Les Français aiment l’Europe ».

Même topo à droite. Du côté de l’UMP, on méprise moins l’électeur frontiste, on se contente de relativiser, voire de nier, la raclée électorale. Les grognards sarkozystes Hortefeux et Morano étant dans les choux, ils se consolent avec des comptes d’apothicaire, en additionnant les 10% de la liste UDI-Modem à leur score médiocre. Las, le camouflet infligé à Sarkozy n’en est que plus flagrant, les accents souverainistes de sa récente tribune n’ayant pas suffi à berner le peuple de droite. Traduction, en langage techno : « L’UMP est la seule force capable de résister au Front national » (Bruno Le Maire). S’il est une vertu du cataclysme d’hier, c’est bien d’avoir suscité quelques vocations de comique. Rien que de très classique chez les autres ténors enroués de l’UMP, Goasguen mettant la défaite de son camp sur le dos de Guaino. Le premier qui dit la vérité…

Et la lucidité dans tout cela ? Mélenchon, distancé par l’autre Front, tire de son petit 6% une morale désabusée : « Le vote ethnique a supplanté le vote social. » Mouais. Reprise au bond par Zemmour, cette semi-vérité dissocie à tort vote social et vote ethnique, alors que les deux sont étroitement liés. Cahin-Caha, la « classe moyenne prolétarisée » souffre autant des conséquences sociétales de l’immigration que de ses effets économiques, la multiplication des boucheries hallal faisant moins mal qu’une délocalisation.

La grande quinzaine antifasciste n’est vraiment plus ce qu’elle était. Douze ans après le 21 avril 2002, le PS se frotte les mains de voir Marine Le Pen accéder à la première marche de l’opposition. Depuis hier, Valls nous martèle le même message que Copé : la gauche doit partir unie dès le premier tour pour être sûre de se qualifier au second tour des élections qui en comptent deux (cherchez l’erreur, la politique libérale du gouvernement n’étant pas précisément faite pour s’attirer les bonnes grâces du  Front de gauche…). En dépit des apparences, l’Elysée et Solférino ont donc enregistré leur plus grande victoire depuis les municipales : s’ils ne voulaient pas faire mousser le FN, pourquoi auraient-ils déterré le droit de vote des étrangers ? En exacerbant la guerre civile idéologique entre « une France qui a peur devant certaines réalités plus ou moins mythifiées – à commencer par l’immigration » et « une France qui a peur de la peur des autres, et tend à nier les problèmes posés par ces derniers » que Pierre-André Taguieff analyse dans son dernier essai, Hollande et Cambadélis se font les apprentis-sorciers de la diabolisation. Prudence : 2017 nous dira qui de l’UMP ou du PS a trop joué avec les allumettes.

Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire. Pierre-André Taguieff, CNRS éditions, 2014.

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*Photo : AY-COLLECTION/SIPA. 00684371_000011.

L’Orient Express : traverser l’Europe en wagon-lit

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orient express train

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Les promeneurs qui longent la Seine à la hauteur du quai Saint-Bernard et du pont de Sully découvrent une vision insolite depuis quelques semaines : une majestueuse locomotive 230 G 353 sur le parvis de l’Institut du Monde arabe, massive, rutilante. C’est ainsi que s’affiche, jusqu’au 31 août, l’exposition intitulée Il était une fois l’Orient Express [1.  IMA, 1, rue des Fossés-St-Bernard, 75005 Paris. Du mardi au jeudi, 9h30-19h. Vendredi  nocturne. Tarif : 10€5. Informations : 01 40 51 38 38.].

En effet, cette locomotive à vapeur figure dans Le Crime de l’Orient Express, le film de Sydney Lumet tiré du  roman d’Agatha Christie. Sa présence imposante donne le ton de l’exposition, qui commence sur l’esplanade de l’IMA par la visite de trois anciennes voitures (dont une de la Flèche d’Or). Dans les locaux de l’IMA, la visite se poursuit avec des compartiments reconstitués, et des objets présentés dans des vitrines en forme de hautes malles élégantes, des photos, des cartes, et des vidéos, relatent de façon vivante et pédagogique cette épopée européenne qui a accompagné la révolution industrielle.

Car l’Orient Express, qui circula pendant un siècle entre Paris et Constantinople avant de connaître bien des prolongements, fut un train de légende. Entre 1883 et 1977, ses voitures bleu sombre portant le célèbre monogramme aux deux lions en cuivre ont transporté des rois et des artistes, des hommes d’affaires, des espions et des aventuriers dans une Europe où les empires s’écroulaient. Les fantômes qui le hantent, de Mata Hari à Lawrence d’Arabie, de Marlène Dietrich à Léon Tolstoï, du roi Ferdinand de Bulgarie au roi des Belges — Diaghilev et les Ballets russes étant des habitués — ont laissé une empreinte indélébile dans nos mémoires. Les écrivains l’ont décrit (Hemingway, Joseph Kessel, Graham Greene, Agatha Christie…), les poètes l’ont chanté (Apollinaire,  Valéry Larbaud…), et des réalisateurs y ont tourné des films inoubliables — notamment un James Bond, avec Bons Baisers de Russie de Terence Young (1963) et Une Femme disparaît (The Lady Vanishes), d’Alfred Hitchcok (1938).

Fils d’un banquier belge, Georges Nagelmackers découvre en 1868 l’Amérique en voiture Pullman et il se met en tête de réaliser un train de luxe ralliant Paris à Constantinople (future Istanbul). « Le miracle était à l’intérieur, dans cette boite close, vernie et capitonnée, » écrit Joseph Kessel (Wagon-Lit, 1932). Cloisons en teck, fleurs en marqueterie, déesses couronnées imaginées par Lalique, laque, cuir, velours des sièges, loquets en cuivre, épais tapis, harmonie des couleurs, éclairage, chauffage par le sol, aération, le luxe est de rigueur. Chaque compartiment dispose d’un cabinet de toilette avec eau courante. Le lit est déplié le soir par le personnel, le matin le petit-déjeuner est servi dans le compartiment. Les autres repas sont pris au wagon-restaurant, où officie un chef de cuisine réputé. Tempête, avalanche, attaques de brigands, de jour comme de nuit, rien ne prend le personnel au dépourvu.

Si Léopold II de Belgique fait preuve d’enthousiasme, il faudra de longues négociations pour que l’express puisse traverser l’empire de Guillaume II, puis l’Autriche-Hongrie et l’Europe centrale, avec les Balkans qui cherchent à se dégager du joug ottoman. Outre les difficultés diplomatiques, les obstacles techniques sont de taille, parmi lesquels l’harmonie des réseaux et des signalisations, et la nécessité d’assurer l’approvisionnement en charbon, en eau, en vivres.

Le 4 octobre 1883, quand l’Orient Express s’ébranle en gare de l’Est (alors nommée gare de Strasbourg), c’est le premier train international dont les voyageurs vont franchir les frontières d’une dizaine de pays sans avoir à prendre de correspondance. Les paysages défilent, et on ne descend de son wagon qu’à l’arrivée. « On glissait à travers des prairies où des bergers,/
 Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,/ Etaient vêtus de peaux de moutons crues et sales… » s’émerveille Valéry Larbaud, le poète dandy  (1913). Le contrôle des papiers et des passagers est réduit au minimum. A l’époque des traversées transatlantiques, la bonne société parisienne et cosmopolite, nourrie d’orientalisme, rêve de découvrir les rives du Bosphore et les pyramides d’Egypte. Georges Nagelmackers va lui ouvrir les portes de l’Europe, puis celles de l’Asie et de l’Afrique, sans oublier de construire des palaces pour accueillir les visiteurs aux principales étapes (André Malraux a écrit La Condition humaine au Grand-Hôtel des Wagons-lits de Pékin,1933).

Quand le dernier tronçon est achevé en 1889, le trajet Paris-Constantinople, 3186 km, ne prend que 67h35, un record. Le train roule en moyenne à 70 km/h. Une vingtaine de locomotives se relaient sur le trajet. Quelques décennies plus tard, il ne faudra plus que trois jours. A partir de 1918, l’ouverture du tunnel du Simplon entre la Suisse et l’Italie permet de gagner du temps. L’Orient Express connaît son apogée dans les années trente avec différentes lignes qui se développent, desservant toutes les grandes capitales européennes jusqu’à Moscou.

Dès la fin du XIXe siècle, le Taurus Express relie la Méditerranée à l’Océan indien. Les voyageurs européens descendent à Sirkeci, prennent un ferry et montent en gare d’Haydarpasa dans le Taurus-Express. A Eskisehir, une partie va à Ankara l’autre à Alep. En 1930-31, le trajet s’allonge jusqu’au Liban avec Tripoli et Beyrouth, puis Damas, siège du pouvoir ottoman de la région Syrie-Palestine, allant jusqu’à Bassorah sur le golfe Persique (une liaison automobile conduit à Téhéran). Les voies ferrées desserviront  ensuite les gares de Haifa, de Tel Aviv (dont les bâtiments ont été joliment restaurés), et du Caire.

Si le train bleu de la Compagnie Internationale des wagons lits créée par Nagelmackers ne pouvait s’accommoder d’une Europe en guerre, il est aussi associé aux heures les plus tragiques de notre histoire. C’est dans le wagon-restaurant 2419 D que Hitler recevra la capitulation de la France en juin 1940, assis à la place même que Foch occupait le 11 novembre 1918, quand les Allemands avaient signé l’armistice qui mettait fin à la Première Guerre mondiale. Ce wagon n’existe plus : emporté à Berlin comme trophée, il fut incendiés sur ordre des SS en 1945.

* Photo: MARY EVANS/SIPA. 51259521_000001

Je suis un roman noir

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hollywood dominique forma

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À force de se prendre au sérieux, ou de vouloir mimer les Américains et les Scandinaves, le polar français finit souvent par perdre ce qui faisait son charme : la rapidité, le sens de la formule et un certain mauvais esprit, façon ADG ou Manchette. L’absence d’humour et la documentation pesante, les deux cents pages en trop deviennent des tares envahissantes sans compter des injections massives de moraline que doit subir un lecteur à qui on explique que le racisme et la guerre, c’est affreux, que tout est grave et qu’il ne faut pas rigoler avec ça. Ce n’est plus du roman noir, c’est du catéchisme.

C’est pour cela que j’ai été très content de tomber sur Hollywood zéro de Dominique Forma. Il réussit l’exploit d’écrire un polar très français, mais très français « old school »  qui se passe aux… USA. Dominique Forma sait de quoi il parle quand il évoque Hollywood puisqu’il fut là-bas le metteur en scène du film La loi des Armes (2001) avec, excusez du peu, Jeff Bridges. Et ce n’est pas parce qu’il connaît qu’il va se livrer à de grandes considérations morales sur Los Angeles ou à des descriptions dont la minutie n’aura d’égal que le manque de souffle. C’est que Dominique Forma n’a pas oublié que la description, c’est l’ennemie du roman noir. Le roman noir préfère la suggestion. La suggestion, c’est savoir résumer en deux lignes ce qu’on aurait pu dire sur dix pages. Un exemple ? Le calamiteux personnage de Forma qui porte le même prénom que lui (là aussi, ce sens de la dérision fait cruellement défaut par les temps qui courent) arrive à L.A en catastrophe et il constate, à propos du motel où il atterrit : « Le Bloc 5500 d’Hollywood boulevard ne se visitait pas. Ce n’était plus l’Amérique, sans être encore le tiers-monde.

L’histoire de Forma est classique, et c’est pour ça qu’elle est plaisante. Il n’y aura pas de serial-killer, de psychopathes, de sectes de nazis télépathes mais des hommes ordinaires, même dans la truanderie, et des femmes qui sont plus émouvantes que fatales. L’histoire commence à Paris. Dominique est un cambrioleur en solo. Il mène finalement une vie assez morne et pépère. Il s’en rend compte mais ne s’en chagrine pas plus que ça. Ses plans à lui, ce sont les salles de gym pour cadres friqués. Il fait ami ami avec eux entre deux bancs de musculation et apprend au hasard des conversations de quoi aller jouer le monte-en l’air quand ses victimes sont absentes. Finalement, comme il le dit lui-même, par un aphorisme digne de nos plus grands moralistes, « Ma vie était belle car elle ressemblait à une autoroute allemande, droite, bien entretenue et sans police. »

Ça ne va pas durer. Il doit un peut trop d’argent à des vilains et son fourgue le lâche. Seule solution, partir en catastrophe à Hollywood où un vieux copain, fils de famille en rupture de ban et accro aux manips financières monte des combines  presque légales en trouvant des bailleurs de fonds et des maisons de productions pour des films qui n’ont pratiquement aucune chance de se faire. Le copain en question est aussi l’amant-associé de Rachel qui reste belle tout en se camant aux antidépresseurs. Dominique, lui, est chargé de jouer le rôle du metteur en scène à qui sera confié le futur film. On sent, de la part de Forma, le vécu, y compris dans la peinture sarcastique  du cocktail du 14 juillet au consulat de France de L.A.

Evidemment, tout cela va magistralement foirer, d’autant plus que les créanciers de Dominique ont retrouvé sa trace. Il faut dire aussi, comme le remarque Forma, à propos d’un financeur,  toujours avec sa précision aphoristique qui nous enchante : « Il était moins con qu’il n’en avait l’air. Ce qui est souvent le cas avec les Californiens ; l’exact opposé des Parisiens. »

En trois heures, car Forma est un garçon trop poli pour vous prendre plus de temps, vous aurez lu Hollywood zéro et vous vous souviendrez alors que ce que vous aimiez, dans le roman noir, c’était ce mélange de désinvolture, de rire, de mélancolie, de violence et de désenchantement.

Hollywood zéro, Dominique Forma, Rivages/Noir, 2014.

*Photo : Viktor Hertz.

Mélancolie des ruptures

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melancolie oubli souffrance

melancolie oubli souffrance

1. Échapper à l’oubli.

Même si je tente de me persuader du contraire, le désir de survivre à ma mort ne m’est pas étranger. C’est un désir que je juge grotesque et indécent. Grotesque parce que, une fois mes cendres dispersées, peu m’importera d’être inconnu, méconnu, reconnu, honoré ou haï. Indécent, parce que je ne vois pas la moindre raison – sinon la chance – pour que mon nom, voire mes livres, subsistent dans la mémoire des hommes, alors que tant d’autres le mériteraient autant, sinon plus que moi. Je réclame donc l’oubli. Mais, malgré moi, je ne veux pas mourir tout entier. Qu’il subsiste de moi deux ou trois pages  dans l’esprit de quelques égarés me réchaufferait le cœur.

Certes, mon bagage est léger. Si je me demande sincèrement ce qu’il y a à porter à mon actif… je ne vois pas grand-chose. Sans doute ai-je été un éditeur qui avait du flair. Sans doute ai-je été un chroniqueur littéraire perspicace. Sans doute ai-je été un écrivain original. Mais tant d’autres l’ont été… par exemple mon ami, génial lui, Jerzy Kozinski, aujourd’hui tombé dans la trappe de l’oubli. Au mieux, j’aurai droit à quelques lignes dans un dictionnaire du nihilisme, juste après Cioran. Ou à quelques pages dans une Encyclopédie des Vaudois ayant connu leur heure de gloire à Paris.[access capability= »lire_inedits »]

Vous m’objecterez que ce n’est déjà pas si mal et je me garderai bien de vous contredire. Mais cela ne fait pas rêver. Il n’y aura même pas de malentendus à mon sujet : il aimait les jeunes Asiatiques, les piscines, les palaces, le tennis de table et les échecs (uniquement le blitz à la fin de sa vie). Il évoquait souvent son suicide mais, comme Cioran, il a fini gâteux….

Or on n’échappe à l’anonymat, à l’oubli, à l’effacement – à la mort donc – que par la mort même qui vous rend plus présent, plus admirable dans votre condition de héros défunt que les vivants ne le sont à eux-mêmes. Hélas pour moi, je n’ai rien d’héroïque. Et ce n’est pas maintenant que je vais le devenir, même pour échapper à l’oubli. Et je ne peux même pas me targuer d’avoir laissé un chef-d’œuvre derrière moi comme  Adolphe,  de Benjamin Constant, autre exilé lausannois. Sans même parler de l’éternel apatride que fut Cioran. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé… Je suis néanmoins capable de trouver un certain réconfort dans l’oubli : le même que m’ont apporté mon nihilisme et ma frivolité. Le confort helvétique m’aura pourri jusqu’à la moelle. Anyway, je me suis délesté de ma vie dans mes livres : quel soulagement !

2. Ce qui subsiste d’un amour défunt.

Passé une dernière nuit avec Chérise. Nous étions parvenus à l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale de Flaubert, qu’elle me lisait chaque soir : « Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et de ruines, l’amertume des sympathies interrompues. » Tout était comme avant et pourtant, nous savions que tout serait différent après. L’erreur serait de croire qu’on peut faire machine arrière. J’avais l’impression qu’on m’arrachait des pansements sur une plaie encore purulente.

Mais bon, il y aura d’autres infirmières, d’autres voluptés, d’autres habitudes, d’autres éducations sentimentales. Ou alors il n’y aura plus rien – et j’aurai tout loisir d’expérimenter totalement le désespoir. Mes yeux brûlent. Qui déposera un baiser sur mes paupières ? La voix de la raison, qui est souvent sarcastique, me souffle : « Prends un rendez-vous chez un ophtalmologue ! »

Vieillir, c’est être plus préoccupé par son propre corps que bouleversé par celui d’autrui.

Au matin, Chérise a repris sa brosse à dents. Plus rien d’elle ne subsiste,  rue Oudinot, à part quelques photos  du temps – si lointain déjà – où elle posait nue pour moi. C’est en général la seule chose qui subsiste d’un amour défunt : quelques photos érotiques, maladroites et touchantes. Bien sûr, celle qui succédera à Chérise n’aura de cesse de les détruire : aucune n’y est jamais parvenue. Céder sur son passé, quelle que soit la forme qu’il ait pu prendre, est une lâcheté à laquelle je n’ai jamais consenti.

Dans la soirée, pour me changer les idées, je suis allé voir Dorothy Parker, le film d’Alan Rudolph. Il m’a ému jusqu’aux larmes. Impossible, en assistant à la déchéance de cette reine du persiflage, de ne pas songer à Louise Brooks. Elles s’étaient croisées à l’hôtel Algonquin. « Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer le chemin de l’enfer ? » était un des vers préférés de « Brooksie ».

Alcooliques, cyniques et suicidaires, elles ne reculèrent devant rien. Si on peut distinguer – et on le peut, et on le doit – deux catégories de femmes, les prostituées et les mères, elles étaient des putains dans l’âme. Grâce leur soit rendue ! À ce propos, n’oubliez pas de lire : La Métaphysique de la putain, de Laurent de Sutter, chez Léo Scheer.

3. L’insondable bêtise des femmes.

 Je ne vais pas abandonner si vite Dorothy Parker, qui suppliait Dieu de ne pas la laisser écrire comme une femme : l’insondable bêtise des femmes la révulsait,  surtout celles des femmes d’intérieur… les pires selon elle (je confirme ). Mais elle n’épargnait pas celles qui ont toujours des ennuis, avec lesquelles on est injuste, que personne ne comprend et qui arborent un petit sourire désenchanté. « Je hais les femmes : elles me portent sur les nerfs », disait-elle volontiers. Ce qu’elle demandait aux hommes était plus simple : être beaux, grossiers et stupides. Elle fut souvent exaucée… pour son malheur, disent les féministes. À voir.

Toujours est-il  qu’elle avait un don pour que les choses tournent mal, un don qui confinait au génie. Ses Hymnes à la haine  sont un des plus beaux livres du siècle passé. Et personne, tout au moins je l’espère, n’a oublié l’épitaphe qu’elle avait souhaitée pour son incinération : « Excusez-moi pour la poussière. »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51153427_000001

 

Saint-Germain-des-Prés : mythe ou réalité?

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jazz st germain

jazz st germain

Eric Dussault n’aime pas les légendes germanopratines, les belles histoires d’après-guerre qui ont élevé un quartier de la Rive Gauche au rang de centre culturel du monde libre. Jeunesse éthérée sur fond de be-bop et d’existentialisme sous l’œil bienveillant de tonton Jean-Paul et de tata Simone attablés au Flore. Eric Dussault n’aime pas les fausses cartes postales, les terrasses attrape-gogos et l’histoire officielle racontée par des journalistes peu regardants sur leurs sources. C’est vrai que l’adjectif « germanopratin » est laid, lourd, empesé, vide de sens comme s’il sortait de la tête d’un normalien en manque de théories absconses. Eric Dussault ne croit ni au gène artistique propre au St-Germain-des-Prés des années 1945-1960, ni au caractère génial de ses habitants. Vous l’aurez compris, cet historien et enseignant qui a soutenu sa thèse de doctorat à l’université York de Toronto aime les faits, les chiffres et ne se contente pas des propos répétés depuis un demi-siècle sur cette grande fête des arts. C’est courageux de s’attaquer, pioche en main, à une icône parisienne et d’en déconstruire, pierre après pierre, la façade en « carton-pâte ».

Aujourd’hui, personne n’ose affirmer que St-Germain-des-Prés est le cœur intellectuel de la capitale sous peine de déclencher l’hilarité générale. Entre les fripiers et les bistrotiers, le livre, les arts en général, ont bien du mal à trouver leur place dans un environnement gangrené par le consumérisme triomphant. A sa décharge, avouons que bien d’autres quartiers de Paris ou de grandes villes françaises connaissent le même sort mercantile. Les beaux quartiers offrent désormais leurs devantures au luxe mondialisé et calibré. Point de trace ici d’une typicité ou d’un art de vivre à la française. Il ne faut surtout pas désappointer le riche touriste venu du Nouveau Monde, seulement l’appâter avec de la verroterie de bazar. Sartre sur tee-shirt, balade en deudeuche et club-sandwich au prix du caviar.

Le travail d’Eric Dussault est passionnant car il ne prend pas pour argent comptant l’histoire du quartier rabâchée à travers les romans, les films ou la musique d’alors. Mêmes si certaines œuvres peuvent recéler des fragments de vérité, c’est le cas, par exemple, de Rendez-vous de juillet, film de Jacques Becker (1949). L’atmosphère du Lorientais (célèbre cave où le jazz se dansait frénétiquement) est tout à fait réaliste. Dussault décrit précisément, statistiques à l’appui, ce qu’était St-Germain au lendemain de la Guerre et son « invention » marketing. Les légendes ont gagné nos esprits et les éternels nostalgiques que nous sommes, ont tendance à voir derrière chaque habitant du VIème de cette lointaine époque, le fantôme de Boris Vian, Daniel Gélin, Juliette Gréco ou Claude Luter.

La réalité est toujours plus terne. Plus la couche de brillantine est épaisse, plus les mensonges ou les demi-vérités sont crapoteux. Dussault ne se prive pas de rappeler quelques repères sociologiques. « Le quartier était composé majoritairement (chez les actifs) d’employés, d’ouvriers et de personnel de service. Les artistes, compris dans les « autres actifs » formaient moins de 3 % de la population du quartier » souligne-t-il. Une proportion relativement stable entre 1954 et 1962. Il ajoute qu’« en 1954, 42% des logements avaient des WC intérieurs ». On est loin de la bamboche, de Sagan au volant de sa Jaguar XK ou des amours métissés. St-Germain est comme ailleurs en reconstruction, la guerre ne l’a pas épargné. Ses habitants sont des locataires, des travailleurs qui vivent à l’hôtel, des étudiants étrangers, des besogneux, les noceurs sont rares. Cette France qui se lève tôt a peu de chance de croiser cette intelligentsia qui traîne son mal de vivre en bandoulière.

Dussault ne récuse pas qu’il y ait eu une activité artistique soutenue, sa partie sur le jazz est swinguante. Il aborde des thèmes peu traités comme la rivalité entre musiciens amateurs et professionnels, entre français et noirs américains, également la concurrence acharnée entre les clubs, le comportement des soldats et aussi la surveillance des renseignements généraux sur les établissements de nuit. Dans son ensemble, la population de St-Germain n’était donc pas plus libre, plus « cool » et sans tabou qu’ailleurs. Par contre, Dussault insiste sur une minorité active ayant ses entrées dans les médias : « ce sont donc les Germanopratins eux-mêmes qui ont fait leur autopromotion dans les colonnes des journaux, de même que par le biais de la photographie et du cinéma. Quant aux commerçants, ils ont fait en sorte que la mythologie germanopratine soit constamment ravivée afin qu’ils puissent continuer à en tirer profit ». Le constat désabusé sur les années 50 ressemble à s’y méprendre à notre triste actualité.

L’invention de Saint-Germain-des-Prés de Eric Dussault – Editions Vendémiaire

*Photo: DALMAS/SIPA.00388060_000005