L’engouement autour de la naissance du nouveau prince britannique me semble assez symptomatique, ne serait-ce qu’à revers, de ce dont nous souffrons nous, Français, en ce début de  IIIème millénaire. L’Angleterre dispose de trois princes légitimes prêts à assumer la succession de la reine Elisabeth, tous incarnant l’union nationale au-delà des divergences idéologiques et en dépit des crises économiques, tous assumant la perpétuité, avec la couronne, de la singularité britannique. Dans une période de fragilisation identitaire des nations européennes, le roi est un joker pour le moins utile. Nul besoin d’absurdes débats sur l’identité nationale, réalité à la fois prégnante et irréductible à quelque concept que ce soit, l’identité, elle est là, concrète, incarnée, visible : c’est une famille représentant cette famille des familles que se trouve être chaque nation. La monarchie est allégorique, métaphorique, analogique, ce en quoi elle dispose d’une efficience poétique supérieure aux républiques qui fonctionnent sur la dialectique, le concept et la mathématique des suffrages. Pendant que le monde entier se réjouit devant un jeune couple présentant son nouveau né, nous ne disposons, en France que d’un président « normal » à la légitimité la plus faible depuis le début de la Cinquième République et à la tête d’un pays qui, pour le meilleur et pour le pire, s’est au contraire toujours voulu exceptionnel (« À nul autre pareil » fut tout de même la devise des derniers Bourbon sur le trône de France). L’union nationale est tellement délitée qu’on nous bassine à longueur de journée avec le « vivre-ensemble », cette grotesque périphrase qui indique bien comment nos compatriotes n’y parviennent plus, puisque l’on sait au moins depuis Montherlant que c’est quand la chose manque qu’il faut en mettre le mot. Comme allégorie, il nous reste une Marianne dessinée comme dans une mauvaise bédé des années 50 et inspirée d’une pétasse ukrainienne qui vomit le peu qu’elle a capté de Marx et de Beauvoir à la façon de Britney Spears – si celle-ci avait pleinement réussi sa déchéance. Bref, nos voisins d’outre-Manche, parce qu’ils nous démontrent qu’ils sont toujours structurés et forts d’un point de vue symbolique, point qui pourrait paraître anodin ou superficiel s’il ne conditionnait tous les autres, nous renvoient également de nous-mêmes une image pathétique, burlesque, en miettes. Mais il ne sert à rien de pleurer sur son sort et il y a quelque chose de vulgaire à se complaire dans son malheur. Aussi, je voudrais m’appuyer sur les éléments positifs dont nous disposons malgré tout. Enfin sur l’élément positif, puisque je crains que nous n’en ayons qu’un seul de véritablement crédible. Cet élément est le suivant : sur le plan de notre destinée commune, de notre existence symbolique, de notre foi en nous-mêmes, l’échec est total. Eh bien voilà du moins ce dont nous pouvons nous réjouir. Parce que comme l’énonce très justement le Hagakuré (ce code de l’honneur samouraï), il n’y a rien de plus néfaste qu’un demi-échec qui en général ne nous enseigne rien, nous autorise la diversion, la mauvaise foi, l’aveuglement poursuivi, et il faut donc souhaiter qu’en cas d’échec celui-ci soit bien cuisant, bien humiliant, afin qu’il nous accule à la remise en cause et à la reprise en main la plus énergique. La perpétuité symbolique de l’Angleterre, rendue manifeste par le miracle commun d’une naissance, accuse, par contraste, la déliquescence symbolique de la France. Quand nous aurons bien réalisé à quel point nous sommes morts, quand nous aurons enfin les narines infestées par la pestilence du cadavre, alors peut-être nous donnerons-nous enfin les moyens d’une résurrection. Or, quelle que soit l’amplitude de l’électrochoc, il faudra qu’il soit de nature poétique, parce qu’un pays peut être irrigué de richesses, vertébré d’institutions, son cœur ne se remet jamais à battre qu’en écho d’un symbole.

*Photo: Capture d’écran abc news

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