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Tous voiles dehors

voile islam observateur

La famille de la novlangue s’est encore agrandie et la phobologie,  science en pleine expansion, compte un nouveau champ d’investigation. La nouvelle venue porte le doux nom de Voilophobie. Elle est née sous la plume de Jean-François Brault, pigiste au Nouvel Observateur, elle pèse dix petites lettres et semble promise, comme toutes ses consoeurs de la famille des –phobies, à un brillant avenir, à l’instar de la transphobie ou de l’alterophobie, devenue presque une discipline olympique.

Voilophobie ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? « Ne sentez-vous pas cette odeur de soufre qui se répand, chaque jour un peu plus, dans la société française ? », nous interpelle Jean-François Brault dans Le Nouvel Observateur. Une odeur de soufre ? Qu’est-ce à dire ? Belzébuth au cul variqueux, lassé de s’attaquer aux bonnes sœurs à cornette, aurait-il décidé d’étendre son ombre malfaisante sur la France de la diversité et sa main griffue jusqu’aux voiles des jeunes musulmanes ?

À lire notre webevangéliste en effet, la voilophobie est devenue une nouvelle facette de l’islamophobie qui se manifeste à travers de multiples agressions « voilophobes » car le voile, signe d’appartenance religieuse, suscite désormais partout la haine et la fureur. Comme ce mouchoir qu’on agite devant le nez du bovin, ce vêtement mal-aimé peut provoquer la charge aveugle des fauves au crâne rasé qui arpentent la France en quête de victimes comme les troupes écorcheurs du temps de la guerre de cent ans. Le voile, objet d’une phobie, parente mais distincte de l’islamophobie, est un nouveau symbole de liberté et le sujet d’une nouvelle mobilisation. Afin d’appuyer son propos, Jean-François Brault trouve l’argument définitif: « Comme le rappelle l’historienne et parlementaire Esther Benbassa, la figure du bouc émissaire semble s’être transposée en France, des juifs hier, aux musulmans aujourd’hui. » Faire ainsi appel à la compétition mémorielle pour cingler toutes voiles dehors sur un océan de pathos, la démarche est des plus subtiles et surtout des plus avisées. Avec des références pareilles, Jean-François Brault s’impose clairement comme un partisan de la nuance et de la paix civile.

Mais rien de tel tout de même pour occuper les week-ends oisifs que d’organiser des manifs.  Luttons donc, citoyens, contre la voilophobie ! Les habitants de Stockholm ont eu l’idée géniale d’organiser une « Journée du hijab » pour manifester leur solidarité avec les porteuses de voile victimes d’agressions racistes, à l’exception des goélettes. Si ça vient du nord, c’est du tout bon s’est dit Jean-François Brault. Aussi sec, l’idée est adoptée et recyclée. Jean-François Brault appelle lui aussi à l’organisation d’une « Journée du hijab » au cours de laquelle nous sommes tous appelés à porter un foulard sur la tête pour exprimer notre solidarité avec les victimes des agressions voilophobes. Toutes et tous, sans distinction de sexe car, comme le dit le slogan, « Nous sommes toutes des femmes voilées »…Non…attendez…C’est pas ça… « Nous sommes TOUS des femmes voilées ! »…Non merde alors ça ne colle pas non plus…Alors donc « Nous sommes TOUT-ES-(T)-S des femmes voilé-e-s ! »…Voilà c’est mieux et puis merde alors si les Scandinaves l’ont fait c’est que c’est une bonne idée donc ça suffit, de toutes façons les sceptiques ne peuvent être que des voilophobes, des hijaphobes, des maniphobes, des scandinaphobes et des mobilophobes !!!

Et pourquoi pas une journée de la mantille ?

On pourrait soupçonner notre bouillant croisé de l’anti-voilophobie de se livrer à l’exploitation pas très ragoûtante de faits divers (l’agression d’une jeune femme suivie d’une tentative de suicide) et de l’atmosphère tendue d’un été très chaud sur le terrain des tensions religieuses et ethniques pour se réserver une place au chaud dans le business devenu très lucratif de l’antiracisme et de la lutte antiphobe. On pourrait même lui reprocher de proposer, alors que le quartier des Merisiers à Trappes sent encore non pas le soufre mais certainement le brûlé, ni plus ni moins que d’organiser une nouvelle manifestation communautaire et confessionnelle, en s’emparant d’un symbole aussi politique que discutable, dans un pays déjà passablement crispé par les revendications communautaires et confessionnelles. Mais ça serait sûrement faire preuve de journalophobie, de chercheurensociophobie et de ciboulophobie que de jouer les rabats-joie en suggérant que cette brillante initiative n’est peut-être rien d’autre qu’une idée à la con et que la cuisine voilophile de Jean-François Brault a un goût douteux.

Pourtant, si l’on en croit les propos rapportés par le journal Le Monde (qu’on peut difficilement soupçonner d’être islamophobe, voilophobe, mobilophobe, hijabophobe, niqabophobe, scandinophobe, mobilophobe, manifophobe et journalophobe), l’islamophobie serait en passe de devenir un secteur sursaturé en matière d’opportunités et de débouchés professionnels et politico-médiatiques :

Y a-t-il eu des groupes, selon vous, qui ont tenté de récupérer les événements de Trappes ?

Oui. On l’a vu, par exemple, avec le récit fait des violences par le site Islam et info. On l’a vu aussi avec le Collectif contre l’islamophobie en France , dont certains membres sont proches de l’idéologie très conservatrice des Frères musulmans. Le CCIF, qui a été appelé par la mosquée de Trappes, s’est fait une spécialité d’apporter un soutien juridique aux victimes d’insultes ou d’agressions en raison de l’appartenance religieuse. En tentant de centraliser la comptabilité des agressions ou des contrôles de femmes voilées intégralement qui dérapent, le CCIF oblige les autorités à se positionner.

Que faut-il en déduire ?

Il y a une concurrence larvée entre différentes organisations pour le monopole de la parole légitime sur « l’islamophobie ». C’était flagrant à Argenteuil, mi-juin, où des femmes voilées ont dénoncé des violences à leur égard, dont une dans le cadre d’un contrôle d’identité. Sur ces faits-là, c’est la Coordination contre le racisme et l’islamophobie qui est arrivée la première. A la différence du CCIF, le CRI est issu des luttes sociales et de l’extrême gauche. La rivalité à laquelle se livrent ces mouvements accentue malgré eux l’illisibilité de la lutte contre les actes antimusulmans.[1. Source : Le Monde.]

Jean-François Brault chercherait-il avec sa voilophobie à prendre le vent médiatique dans le bon sens pour surfer sur l’affaire du voile et faire s’envoler sa carrière ? Ce ne serait pas très poli, enfin je veux dire cela serait un peu politophobe (politusophobe ?) de le supposer. Peut-être est-il tout simplement devenu naturel pour beaucoup de journalistes ou de chercheurs comme Jean-François Brault de ne plus percevoir, par la magie de ce langage technocratique qui ne cesse d’envahir tous les aspects de l’existence, la réalité qu’à travers la danse des sept voiles de toutes les phobies et de la phobophobie exaltée. À force, cependant, de contempler la ronde infernale des bons sentiments, des trouvailles langagières et des solidarités de circonstances, on risque soi-même, à force d’écœurement, d’être saisi d’un violent accès de coulrophobie.

Zoran Mušič, la grâce et la tragédie

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zoran music

Il y a mille manières de parler d’un peintre… avec la fièvre lyrique d’un Malraux chantant Goya, avec l’espièglerie d’un Muray évoquant Rubens, avec la passion d’un Sollers parlant de Fragonard… Sophie Pujas a trouvé elle aussi le ton juste dans l’essai très délicat qu’elle consacre à Zoran Mušič (1909-2005), peintre italo-slovène qui a traversé le siècle dernier comme un témoin de l’histoire tragique de la Mitteleuropa, et qui a laissé certaines des plus bouleversantes œuvres picturales sur l’horreur des camps nazis. L’auteur propose un portait sous la forme d’un patchwork de chapitres très courts sur la vie et l’œuvre de Zoran Mušič, dans un style poétique qui ne pouvait coller mieux à l’univers du peintre, tout en finesse.

Une géographie. Zoran Mušič voit le jour dans un territoire que l’on appelle de nos jours la Slovénie, et meurt à Venise. Comme tous les authentiques esthètes. Entre temps il vivra et écrira en Europe. «Zoran signifie naissance du jour. Ses parents choisirent de lui offrir le don de la vue, de l’illumination. Mais on ne peut pas leur en vouloir, comment auraient-ils su ? ». Sophie Pujas est attentive à la naissance de la sensibilité esthétique chez Mušič, à son sens d’observation de la beauté qui innerve la nature. Même quand l’image est cruelle. Mušič, écolier, passe à côté du cadavre d’une biche : « Il l’avait trouvée devant le mur de l’école, raide, étrange, rousseur ourlée de neige. On distinguait le cou gracile sur une tête qui disparaissait sous la blancheur cotonneuse, les pattes en une pose indistincte. Zoran resta un long moment à fixer cette perfection dont il ignorait le nom, cette douceur à caresser du regard. (…) Il ne comprenait rien à la mort, ce qu’il savait, c’est que ses yeux avaient vu une chose unique, précieuse, inhabituelle. Il savourait cette fête qu’il n’oublierait jamais ». Le regard du peintre sera aussi influencé par les fresques murales byzantines, ainsi que par la découverte dans ses années de formation des grands peintres : à Prague il découvre l’impressionnisme, à Zagreb son horizon s’élargit encore : « Ses amours transparaissent dans ses toiles. A Cézanne, il emprunta ses baigneuses. A Monet et Dufy, les foules tapageuses. A Bonnard, les belles déshabillées aux dos sensuels. A Picasso, ses couleurs ». En Espagne Zoran découvre la violence et la sensualité de l’univers de Goya. « C’était une éducation itinérante que la sienne, d’escale en escale dans le cœur palpitant de l’Europe. Les lignes sur les cartes étaient encore des chemins et non des barrières, des ponts entre patries cousines et non des déclarations de guerre. » Zoran Mušič meurt au milieu des années 2000 à Venise, ville qui l’inspira plus que tout. « Dans le canal un reflet passe » écrit simplement Sophie Pujas. Entre temps Zoran a aussi connu Dachau.

Un siècle tragique. Avant la seconde guerre mondiale « le monde était encore un endroit fréquentable où il faisait doux vivre. Un jour cela semblerait incroyable d’avoir pu être aussi jeune. » L’expérience de Dachau est au cœur de l’œuvre de Mušič. Pour Zoran, comme pour le reste du monde, après les camps rien ne pourrait plus être pareil. Le peintre déclarait à la télévision française en 1995 : « J’ai l’impression que c’est quelque chose qui m’est arrivé il y a cent ans et qui pourtant tous les jours est devant moi. » Les larmes montèrent aux yeux d’Henri Cartier-Bresson, présent sur le plateau. Pujas décrit avec justesse le silence d’angoisse qui s’est abattu alors dans le studio. Un silence de télévision intolérable et pesant. Les portraits de déportés que laissera Mušič – fantômes suppliciés – sont certainement les témoignages graphiques les plus touchants de cette tragédie.

Une muse nécessaire. L’auteur, avec son style pointilliste, distille aussi avec élégance des éléments de la vie privée de Mušič, à commencer par la relation qui l’a lié à sa muse, Ida. La jeune-femme, une très belle italienne aux cheveux de feu, également artiste, sera le grand amour, l’amante et l’inspiratrice de Mušič jusqu’à sa mort. L’approche de Sophie Pujas, pleine de sensibilité, met en lumière Mušič d’une façon particulièrement stimulante, qui donne véritablement envie de poursuivre l’exploration de cet univers pictural inspiré. Afin d’évoquer l’attachement de Zoran Mušič au vin, et aux vignes familiales de son enfance, Pujas écrit au début de son livre : « Qui maîtrise le fruit de la vigne a partie liée avec les dieux anciens ». On voit par là qu’il ne s’agit aucunement d’une laborieuse monographie sur un peintre du siècle dernier, mais d’une méditation poétique à part entière…

Sophie Pujas, Z.M., Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013. 

*Photo: Black Mountain, Zoran Music 1951, peinture à l’huile

La Passion selon Brian De Palma sort en DVD

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Autant le dire tout de suite : Passion est le plus beau film de l’année, un chef d’œuvre passé inaperçu et boudé par le public, un grand film de pure mise en scène, du cinéma de haute volée et aussi un très grand film politique, produit par l’intelligent et courageux Saïd Ben Saïd qu’on a vu aussi au côté de Roman Polanski,. Malheureusement, le film n’a pas rencontré le grand public en salles. Aussi nous profitons de sa sortie en Dvd et Blu-Ray pour vous le recommander chaudement.

Christine, une belle jeune femme blonde, élégante, puissante et fascinante dirige la filiale d’une grosse agence américaine de publicité à Berlin. Isabelle, une splendide brune directrice de clientèle lui est apparemment totalement soumise. Dani, une jolie rousse, chef de publicité est l’assistante d’Isabelle et la désire furieusement. Les jeux de pouvoir et de domination s’installent entre les trois femmes. Rivalités, jalousies, perversités, désirs sexuels sont les moteurs  d’un fantastique  et vertigineux film sur la puissance et la manipulation.

À partir de Crime d’amour, l’ultime film très moyen d’Alain Corneau, Brian De Palma construit un film prodigieux. Passion est un polar intense et tendu, une relecture obsessionnelle et jouissive de l’univers d’Alfred Hitchcock, un grand film baroque et politique. Un chef d’œuvre de mise en scène servie par trois actrices formidables : Rachel McAdams, la blonde, Noomi Rapace, la brune et une jeune comédienne allemande Karoline Herfurth, la rousse.

Le lieu de l’action est une grande entreprise contemporaine, une agence mondiale de publicité, à l’univers glacé, acier, verre et béton. Les héroïnes du film sont de très jeunes femmes, des executive women, belles, froides et ambitieuses. Elles s’avèrent vite être des louves lascives, et sans foi ni loi. Inexorablement, à partir d’une campagne de publicité pour un nouveau modèle de téléphone portatif, la tension, la rivalité et le désir montent au sein de l’entreprise. Christine, patronne impitoyable, s’approprie sans vergogne l’idée de cette campagne de publicité très sensuelle, imaginé et filmée par Isabelle et Dani. Christine dirige et manipule avec un plaisir sadique tous les employés de son agence, les femmes comme les hommes, c’est une gagnante, une dominatrice. Les hommes, à part le Président Directeur Général de l’entreprise dont le siège est à New-York sont montrés comme des marionnettes faibles, des pantins économiques et sexuels dominées par le pouvoir féminin. Les scènes sexuelles nous les montrent comme des êtres humiliés, totalement soumis au désir de Christine mais aussi d’Isabelle. L’insignifiant Dirk, dont la société travaille pour l’agence de Christine est le parfait représentant de la masculinité disparue, c’est un être faible, plutôt laid, comme tous les autres hommes du film, collaborateurs et amants persécutés de Christine. Partenaire fade de la jeune comédienne dans la représentation L’Après-midi d’un  faune, commissaire et inspecteur de police sans envergure menés en bateau par Isabelle, les hommes sont en faillite. Les mâles n’existent plus nous dit De Palma, ils sont faibles, lâches, veules, moches, et, finalement, nos trois demoiselles peuvent s’en passer. Elles sont belles, intelligentes, puissantes, et, immanquablement le désir sexuel circule entre elles. Sans doute par provocation et par jeu de domination entre Isabelle et Christine, et, véritablement de la part de Dani, qui éprouve une passion sexuelle violente pour Isabelle.

De Palma nous offre avec Passion une réflexion pertinente sur le déploiement des images dans notre monde, avec une rare maestria, il travaille la mise en abîme des images sur Skype, de conférences filmées, de films postés sur YouTube, de scènes humiliantes enregistrées par la vidéo-surveillance ou les Smartphones. Le voyeurisme grand sujet du cinéaste est ici démultiplié de manière vertigineuse. Obsédé par les figures hitchcockiennes des pulsions sexuelles et morbides, il nous offre un suspens terrible qui culmine au moment du meurtre par l’utilisation somptueuse d’un dispositif de split screen entre la scène du crime et une représentation du ballet de Debussy « L’Après-midi d’un faune » auquel assiste Isabelle. Le jeu de cache renforce la beauté fatale du désir de mort. Splendide film noir, envoûtant et cruel et qui souvent nous fait frémir d’effroi, Passion s’affirme aussi comme une œuvre politique majeur, une critique sans concession de l’univers impitoyable des grandes entreprises et des rôles à  la cruauté abyssale qu’y jouent de jeunes femmes qui n’ont rien à envier à la légendaire méchanceté des mâles. Brian De Palma est certainement le premier cinéaste à s’attaquer frontalement aux ravages du féminisme dans notre société moderne, à ses conséquences néfastes sur l’amour et le désir, remplacés par la volonté de domination et de puissance phallique féminine. Le film au travers d’un polar haletant, d’une grande beauté formelle nous montre le triomphe des femmes de pouvoir et la négation des rapports humains au nom de l’égalité des sexes et du dieu argent.

 

Passion, un film réalisé par Brian De Palma, 2012.

Maaloula, village chrétien martyr

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syrie maaloula chretiens

C’est un village assis sur le versant sud des pentes de la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban, un village connu pour ses refuges troglodytes. Là, à Maaloula, se réunissaient les premiers chrétiens persécutés pour célébrer leurs cultes il y a deux mille ans. On y trouve le monastère grec-catholique de Mar Takla ombragé par un arbre dont la tradition fait remonter les racines à sainte Thècle. Ce témoin de la foi, disciple de l’apôtre Paul, selon un récit apocryphe, « Les actes de Paul et Thècle », y a son tombeau. C’est l’une des trois dernières localités dans le monde où l’on parle encore l’araméen, la langue du Christ. C’est un village symbole pris d’assaut par la frange islamiste de l’opposition à Assad. Déterminée, elle a assassiné des chrétiens après avoir vainement exigé qu’ils se convertissent à l’islam. Le village devait célébrer la fête de l’Exaltation de la Croix hier.

Maaloula est un nom désormais largement connu en Occident. Cette localité de quelques milliers d’âmes à 55 kilomètres de Damas, est un village martyr. Au petit matin, le 4 septembre dernier, les rebelles islamistes ont lancé une attaque contre la bourgade jusque-là épargnée au milieu du conflit. Les rebelles, dont des djihadistes du Front al-Nosra associés à Al-Qaïda, avaient auparavant envoyé un véhicule militaire conduit par un kamikaze contre le barrage de l’Armée syrienne régulière, tuant les huit soldats qui protégeaient le village. Une fois la localité privée de protection militaire, les rebelles le surplombant ont tiré des obus et à la mitrailleuse anti-aérienne sur son centre. Le nombre de victimes varie selon les sources, ainsi que les méthodes d’assassinat, une agence d’information officielle iranienne parlant même de décapitations de chrétiens, sans confirmation des villageois.

L’assujettissement de la population de Maaloula n’est pas un objectif militaire en soi, le village ne constituant pas une cible ennemie combattante dans le conflit entre les rebelles et le régime d’Assad. L’intérêt stratégique de la chute de la localité dans l’escarcelle des opposants, c’est de pouvoir menacer la route principale permettant de ravitailler les troupes de l’armée régulière entre Damas et Homs, l’autre grande ville autrement fois fortement peuplée de chrétiens. Homs se situe au nord de la capitale, Maaloula est sise entre les deux cités, et le contrôle de cette route accentue la présence des rebelles, déjà situés au sud, à l’est et à l’ouest de Damas. Mais les djihadistes tiennent également à asseoir la présence islamique dans le pays. À ce titre, la charge historique chrétienne de Maaloula et la foi de ses habitants sont un affront à leur idéologie.

Depuis la chute de la petite ville, 80% de ses habitants ont fui. Pour échapper aux exactions. Les rebelles ont désormais repris le contrôle de la localité après avoir été repoussés par l’Armée arabe syrienne. Les islamistes s’en sont pris aux symboles religieux orthodoxes et catholiques de la communauté : comme les talibans détruisirent naguère les statues du Bouddha en Afghanistan, les djihadistes ont supprimé celle bleu ciel et blanc de la Vierge qui dominait le village ; des monastères, dont l’un des plus anciens au monde, Saint-Serge, ont été détruits ou sont occupés ; des croix sur les édifices religieux ont été brisées. La population musulmane aurait favorablement accueilli les rebelles du Jabhat al-Nosra, « Les femmes leur jetaient du riz en signe de fête », d’après le témoignage de Mariam, une chrétienne. Adnane Nasrallah, un chrétien revenu des Etats-Unis peu avant la révolution pour développer le village se dit attristé : « Des femmes sont sorties sur leurs balcons pour lancer des cris de joie et des enfants ont fait de même. J’ai découvert que notre amitié n’était que superficielle. »

Divers récits font part de plusieurs morts, on parle de trois à cinq dépouilles aperçues sur la chaussée. Le service radiophonique IRIB iranien parle même de décapitations. Cependant, ainsi que le fait prudemment remarquer l’Observatoire de la Christianophobie, l’information est sujette à caution, l’Iran, allié de la Syrie, a tout intérêt à diaboliser encore davantage les rebelles. Il est possible de penser que Téhéran, qui soutient la pendaison pour les musulmans convertis au christianisme, ne cherche ici qu’à attirer la sympathie des peuples occidentaux. Aucun témoignage connu ne confirme à l’heure actuelle cette version des faits. Néanmoins, les djihadistes, qui ne connaissent pas de relâchement dans la cruauté, ont exécuté des chrétiens en raison de leur foi.

L’agence Fides relate la mise à mort de trois chrétiens du village d’après le témoignage d’une femme hospitalisée à Damas. Le 7 septembre, des islamistes ont visité les habitations qu’ils ont saccagées et dans lesquelles ils s’en sont pris aux images sacrées. Dans l’une des maisons, ils ont rencontré quatre gréco-catholiques, les cousins Taalab, Michael et Antoun, Sarkis el Zakhm, le neveu de Michael, et le témoin du drame qui a pu être sauvé après avoir été blessé. Les rebelles ont exigé que les occupants de la maison se choisissent entre la conversion à l’islam ou la mort. Sarkis a refusé de renier sa foi et répondu : « Je suis chrétien et, si vous voulez me tuer parce que je suis chrétien, faites-le ! » Les islamistes ont alors tué les trois hommes et blessé la femme. Les chrétiens présents à leurs obsèques le 10 septembre ont été profondément bouleversés. Pour Soeur Carmel, une chrétienne de Damas qui évacue les réfugiés, « La mort de Sarkis a constitué un véritable martyr, une mort in odium fidei » (par haine de la foi).

À ce meurtre religieux, il faut ajouter au moins celui d’Atef, rapporté par l’AFP et repris par Libération : le jeune homme a été capturé et tué le jour de l’attaque contre le barrage, il était membre d’une milice communale suppléant l’armée régulière. Sa fiancée, Racha, a appris l’horrible nouvelle quand elle a appelé son portable. Elle raconte qu’un rebelle lui a répondu : « Bonjour Rachrouch (nom amical), nous sommes de l’Armée syrienne libre. Tu sais, ton fiancé est un chabih (milicien pro-gouvernemental) qui portait des armes et on l’a égorgé. » Racha aurait alors proposé l’équivalent de 450 000 dollars en échange de son fiancé, mais l’homme aurait répondu : « Viens plutôt avec des sacs poubelle, nous l’avons découpé en cent morceaux. » Racha affirme que son fiancé a refusé de se convertir et que le rebelle au téléphone lui a alors dit : « Jésus n’est pas venu le sauver. »

D’autres témoignages font état de menaces de mort, notamment par décollation, si les chrétiens n’embrassent pas l’islam, rapporte l’agence assyrienne AINA. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme assure que 1 500 rebelles sont dans le village, ce qui laisse présager le pire. Il y a deux mille ans, les premiers chrétiens de la région se réfugiaient dans les grottes pour célébrer leurs cultes et fuir la persécution. Aujourd’hui, quasiment tous les chrétiens du village ont pris la route de Damas. Quand bien même ils pourraient un jour revenir sur leur terre, les relations de voisinage avec les musulmans locaux ne seraient plus les mêmes.

 *Photo : Hovic.

Blues en Picardie

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philippe lacoche picardie

Un roman de Philippe Lacoche, c’est comme un blues français. Comme un certain bonheur d’être triste,  comme une technique de la mélancolie, comme un art de la nostalgie. Chaque nation a plus ou moins sa façon de vivre cet état intermédiaire, où la rêverie poignante se marie avec le désir sans objet, où le manque lancinant d’on ne sait quoi est au cœur d’une vie qui se transforme en méditation lyrique. Les Portugais ont la saudade, les Roumains le dor, les Anglais le spleen. On ne peut jamais vraiment traduire le mot, comme s’il gardait en lui une part d’indicible.

Un roman de Philippe Lacoche, c’est à la fois de la saudade, du dor, du spleen et encore autre chose. Le dernier, Les matins translucides, ressemblent aux précédents. Philippe Lacoche fait partie de ces écrivains qui écrivent toujours le même livre. On ne voit pas pourquoi on le lui reprocherait. C’est même plutôt bon signe de jouer ses variations autour du même thème, en littérature : demandez à Modiano avec qui Lacoche a plus d’un point commun.

Au cœur des Matins translucides, une ville, une ville picarde au milieu de nulle part. La Picardie, pour Philippe Lacoche, c’est la Provence pour Giono. La naissance de l’Odyssée, la terre d’où jaillit la mythologie personnelle. Rien à voir avec un quelconque régionalisme, ce néo-ethnicisme près de chez vous encouragé par Bruxelles qui n’aime décidément pas les vieux Etats-nations.

La ville picarde de Philippe Lacoche, jamais nommée, est elle-aussi toujours la même, comme le chef-lieu de son passé d’adolescent. C’est une ville où il y eut jadis des usines métallurgiques et un nœud ferroviaire, des cités ouvrières et cheminotes, des passerelles au-dessus des canaux et des rails qui vont se perdre dans l’infini plat d’une plaine qui ne s’arrêtera plus qu’à la mer ou à l’Oural. Est-ce cette sensation d’être comme une île dans le néant qui donne à Philippe Lacoche cette sensibilité exacerbée qui lui fait s’accrocher au moindre signe venu du passé ?

Dans Les matins translucides, c’est un journaliste vieillissant, un localier sentimental qui revient dans la ville un jour d’hiver, un peu par hasard. Enfant, puis jeune homme, il connut une passion amoureuse pour une de ses camarades de classe, Delphine. On était à la fin des années 60 et au début des années 70. Delphine portait des Clarks et un duffle-coat vert bouteille, sa mère était permanente du Parti Communiste. Il y avait aussi un communiste dans la famille du narrateur, l’oncle Charles qui avait fait partie des FTP avant de finir sa vie, sans que l’on sache vraiment pourquoi, dans une cabane au bord d’un étang, à pêcher et à lire l’Huma en attendant la mort.

Le narrateur, Jérôme, lui, voudrait bien savoir ce qui s’est passé au juste. Un règlement de comptes qui aurait mal tourné à la fin de l’Occupation ? Une erreur sur la personne qui aurait valu l’exécution d’un innocent ? Le narrateur se souvient qu’il faudrait se souvenir, ce qui est typique de la nostalgie façon Lacoche. Il y a  un écran en plus entre notre présent et la vérité de notre passé. Jérôme se rappelle des dimanches familiaux quand il avait douze ans. Il se rappelle qu’il n’écoutait pas les conversations entre son père et l’oncle Charles, il se rappelle qu’il aurait dû. Mais il préférait rêvasser sur Delphine, écouter du rock puis en jouer, trainer un peu dans les bistrots, donner un concert avec son groupe dans des MJC improbables où les fesses des filles roulaient sous les jeans Lee Cooper. Ces années-là, Françoise Hardy chante « Comment se dire adieu », ce qui est une vraie question, la seule peut-être qui compte dans une existence. Comment dire adieu aux amours passées, au lolitas des berges de l’Oise,  à la locomotive qui crie dans la nuit, au soleil pâle d’automne sur la façade du HLM où l’on connut sa première fois à la fin des Trente glorieuses.

Philippe Lacoche n’a pas de réponse. Ou plutôt si, la seule réponse, c’est de dire le mieux possible qu’il n’y a pas de réponse. Ce que font avec une élégance inquiète ces Matins translucides.

Les matins translucides, Philippe Lacoche (Ecriture)

*Photo: Sylvestre001.

Gérard de Villiers : Je ne fais pas de littérature, et alors ?

gerard de villiers sas

Gérard de Villiers est la preuve vivante qu’on peut connaître un succès aussi silencieux que phénoménal. Né en 1929, il publie encore aujourd’hui cinq volumes annuels racontant les aventures de Malko Linge, espion contractuel de la CIA. Tirage estimé de chaque volume : 200 000 exemplaires. De quoi faire rêver les éditeurs qui s’épuisent à la promotion d’une littérature chic, jeune, branchée et progressiste. Mais il y a longtemps que Gérard de Villiers, homme d’affaires avisé, est devenu son propre éditeur.

Les raisons de sa longévité et de celle de son héros, que sa vision du monde classe légèrement à droite d’Attila, sont d’abord à chercher dans la qualité du texte. Un SAS, qu’on n’aime ou qu’on n’aime pas, c’est écrit avec un souci de lisibilité qui ne sacrifie jamais la correction de la langue. À croire que Gérard de Villiers a lu Le Degré zéro de l’écriture de Barthes. Même s’il est peu probable qu’elle accepte, nous pourrions même recommander des extraits de SAS à l’Éducation nationale pour renouveler les auteurs de dictée. Il suffirait que les inspecteurs, pour les manuels, choisissent judicieusement les passages en évitant les scènes de torture ou, car c’est encore plus traumatisant pour les enfants, les scènes de sexe car la sodomie y a toujours un rôle prépondérant.

Gérard de Villiers est un prophète. À ceci près qu’il n’a pas de visions, mais de très bons amis dans le renseignement. Les SAS, non seulement rendent compte de l’actualité internationale en direct mais, parfois même, la devancent. Les épisodes racontant l’assassinat du premier ministre libanais, les prodromes de la guerre civile en Syrie ou l’intervention française au Mali ainsi que les conséquences désastreuses de la chute de Kadhafi, ont surpris dans les chancelleries où, d’habitude, on préfère se fier aux télégrammes diplomatiques qu’à un auteur de « contes de fées modernes », comme disait Marcel Jullian à propos du père de Son Altesse Sérénissime.

 Jérôme Leroy. Vous avez créé le personnage de Malko Linge en 1965, âge d’or du roman d’espionnage. Si on le compare au Smiley de John le Carré ou à James Bond, qu’est-ce qui explique son succès rapide ?

Gérard de Villiers. C’est une question de style : le mien était très différent de tout ce que l’on écrivait à l’époque et qui restait très sage, très convenu, notamment en matière de sexe. James Bond ou Smiley sont de très bons personnages, mais ils restent ce que l’on appelle des civil servant, des fonctionnaires. Ils n’ont pas de vie en dehors de leur vie professionnelle. Malko, lui, est un contractuel, un samouraï. Et les samouraïs n’ont jamais de maître, ils se louent.

Élisabeth Lévy. Une question de midinette : l’avez-vous rencontré ou est-il totalement inventé ?

Malko est le résultat d’un collage entre trois personnes : un chef de mission du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE), un baron allemand qui avait un château en Souabe, et un marchand d’armes autrichien nommé Ottenbach.

JL. Vous êtes bien conscient que la sexualité de Malko est absolument scandaleuse ?

Pas du tout, elle est épanouie.

ÉL. Votre héros coche toutes les cases du machisme ancestral. Votre public est-il un ramassis de réacs ?

N’oubliez pas que beaucoup de femmes lisent SAS. Vous seriez étonnée de voir à quel point le spectre de mes lecteurs est large : cela va de Chirac à BHL !

ÉL. Les gens de gauche doivent s’étrangler, non ?

En effet, je ne m’inscris pas dans la pensée dominante, et la majorité de mon public non plus. Mon héros est officiellement décrié par la gauche, qui a fait un hold-up culturel sur la France depuis cinquante ans ! La gauche est par nature hypocrite, prônant un Bien qu’elle n’incarne pas.

JL. Et Malko, incarne-t-il le Bien selon vous ?

Non, il incarne une forme de liberté, de libéralisme, de lutte pour la liberté, pour le droit de faire ce que l’on veut.

JL. Vous avez façonné Malko à votre image : il semble plus atlantiste que gaulliste. Que reprochez-vous au gaullisme ?

Le gaullisme relève de cette névrose typiquement française qui consiste à se dresser contre le monde entier, au motif qu’il est libéral. Quand Hollande arrive avec ses petits poings serrés aux réunions des « 27 », il y a 26 libéraux et lui. Il a donc très peu de chances de les faire basculer.

JL. Malgré votre anticommunisme, dans L’Ordre règne à Santiago (1975), vous êtes aussi extrêmement critique envers la dictature de Pinochet…

Les dictatures, quand bien même elles ne sont pas communistes, restent indésirables.

JL. La vision de Malko Linge a-t-elle changé après la chute du mur de Berlin ?

Non, car la guerre froide continue. [access capability= »lire_inedits »]Il reste deux blocs, même si l’ennemi n’est plus le communisme − qui n’existe plus qu’à Cuba, en Corée du Nord et en France. L’opposition entre Russie et États-Unis est néanmoins toujours aussi forte. C’est un fait culturel : les Russes détestent les Américains.

JL. Snowden a pu révéler le scandale des écoutes américaines grâce aux nouvelles technologies de l’information. Le progrès technologique ne vous a-t-il pas obligé à repenser certaines intrigues romanesques ?

Bien sûr, la technologie a une incidence, mais elle demeure marginale. Il reste des lieux, des situations, où elle ne résout rien du tout. Cela a été l’une des grandes erreurs des États-Unis de croire au « tout-technologique ». Ils en sont revenus. Au fond, rien n’a changé : il y a toujours deux grandes agences de renseignements, la CIA et celle des Russes, qui a changé de nom − le KGB, le SVR ou le FSB. Les autres sont des acteurs secondaires, pour des raisons financières. Les Anglais sont très bons, par exemple, mais n’ont pas le budget nécessaire.

ÉL. Quid des Israéliens ?

Personne ne les connaît. Ce sont des menteurs. Ils sont bons, mais ils mentent. Ils mentent connement, d’ailleurs. Leur dernier truc, c’est de débouler tous les mois en annonçant que ça y est, les Iraniens attaquent. Tout le monde sait que c’est totalement bidon.

ÉL. Et nos « services », sont-ils bons ?

Nous savons travailler. Mais il n’y a plus de politique française. Si aucun SAS ne se déroule en France, c’est d’ailleurs parce que nos services ne mènent pas de grands projets. Il n’y a rien à raconter avec des objectifs aussi limités que les nôtres !

JL. Aussi limités soient-ils, quels sont-ils ?

L’Afrique, notre zone réservée ! À une certaine époque, j’insinuais au patron de la DGSE qu’il faudrait peut-être ouvrir un poste à Istanbul ou je ne sais où. Il m’a répondu : « À chaque fois qu’un feu rouge tombe en panne à Dubrovnik, on me demande de savoir pourquoi, et je n’aurai jamais l’argent pour faire autre chose. » Les services français ont donné la priorité à l’Afrique au détriment de l’Amérique latine, de l’Asie, ou même de l’Europe. En revanche, sur l’islam je peux vous dire que nous ne sommes pas mauvais, même en Afghanistan !

ÉL. Croyez-vous à un « choc des civilisations » ?

Ah oui ! Il y a un choc entre l’islam et la civilisation chrétienne. Il n’y a que la gauche qui le nie. On oublie que l’islam est une religion de combat, financée par l’Arabie saoudite et maintenant le Qatar.

ÉL. Au quotidien, nous assistons pourtant moins à des guerres entre civilisations qu’à des affrontements économiques. L’espionnage ne s’est-il pas déplacé sur le terrain de l’économie ?

Bien entendu. Mais il n’y a pas de SAS traitant de ce sujet parce que cela n’intéresse personne, que c’est trop technique et trop ardu. Je préfère rester dans la politique.

ÉL. Vous inspirez-vous toujours de faits réels ?

Bien sûr ! J’imagine peu, vous savez, il est fatigant d‘imaginer. Je vais vous donner un exemple, à propos de la Libye, dont j’ai parlé dans Les Fous de Benghazi. J’étais au Liban l’année dernière, où je retrouvais un ami ancien patron des forces de sécurité locales, un type très francophile, et francophone, bien entendu. Il me demandait ce que Bachar Al-Assad avait fait à la France  pour qu’elle lui tombe dessus aujourd’hui alors qu’en 2008, c’était quand même lui qui présidait le défilé du 14-Juillet. Je lui ai expliqué que rien n’avait changé : simplement, avec la Lybie, Sarkozy avait eu un accès de droits de l’homme.

JL. À ce propos, que pensez-vous de l’intervention française en Libye ?

C’est des conneries, Kadhafi n’était pas méchant, il n’a fait de mal à personne. Que nous a apporté cette intervention ? Rien. Lorsque vous dirigez un pays, il faut penser à ses intérêts d’abord.

JL. Mais Kadhafi n’était pas un personnage très recommandable ! Désapprouvez-vous également notre intervention au Mali ?

François Hollande n’avait tout simplement pas envie de se retrouver avec 5000 otages à Bamako. Voilà la vraie raison de l’opération « Serval ». Il a bien fait, cela n’a pas coûté très cher, c’est bon pour nous et tout le monde s’est bien amusé.

JL. Sur un autre front, en Afghanistan, pensez-vous que le président Karzaï finira assassiné, comme vous le laissez entendre dans le dernier SAS ?

C’est la question que tout le monde se pose. Karzaï est extraordinairement corrompu, mais il veut aussi représenter l’Afghanistan moderne. Comme il ne peut plus être président, il essaye de, garder le pouvoir par personnes interposées. Il sera pendu un jour ou l’autre, comme les autres chefs d’État afghans.

JL. Depuis tout à l’heure, nous parlons géopolitique. Etes-vous un romancier qui se passionne pour la géopolitique ou un géopoliticien qui utilise le roman comme un moyen d’expression ?

Plutôt un géopoliticien qui écrit. J’ai toujours été plus proche du journalisme que de la littérature. Aussi, cela ne me gêne pas du tout qu’on me dise que je ne fais pas de la littérature.

JL. En tout cas, la critique vous ignore, ne voyant en SAS qu’un simple phénomène d’édition. Ne souffrez-vous pas tout de même d’être exclu des rubriques littéraires ?

L’Histoire jugera. Ce que l’on nomme « littérature » en France n’est que du nombrilisme. Les livres français ne se vendent pas, ne quittent pas l’Hexagone parce qu’ils racontent toujours les mêmes histoires, comme le cinéma d’ailleurs. Il n’y a pas de grands auteurs français. Il n’y a que des Anglais, des Américains, et quelques Allemands.

JL. Je vous laisse la responsabilité de vos propos. Que pensez-vous du polar français actuel ?

Je ne le lis pas beaucoup.

JL. Votre style comportementaliste me rappelle celui de Jean-Patrick Manchette, l’un des fondateurs du néo-polar français, pourtant très à gauche…

J’aimais bien Manchette. Pour la psychologie, c’est au lecteur de la déduire. Nous n’écrivons pas des essais de psychologie. Quiconque écrit beaucoup de livres peut revendiquer un style, mais ce n’est pas forcément ce que l’on appelle de la littérature : je ne suis pas sûr d’être un écrivain. Et je m’en fous ![/access]

 

*Photo: Ce soir ou jamais

Syrie : la diplomatie gouvernée par les images

« Tout est notre problème », la petite phrase du Président normal en réponse au « ce n’est pas notre problème » d’un concitoyen l’interpellant sur le danger d’une intervention en Syrie, restera sans doute dans les annales de la décomposition intellectuelle des élites prétendant nous gouverner. Pourquoi le Président n’a-t-il pas dit « La Syrie est notre problème » comme l’a cru la journaliste d’I-télé pressée de faire « débattre » Domenach et Zemmour sur la question ? Pour le comprendre et comprendre du même coup les nouveaux fondements de notre diplomatie, il aurait fallu déplier le syllogisme que notre Président a voulu contracter en une phrase :
1) Tout est notre problème
2) La Syrie fait partie du Tout
3) Donc la Syrie est notre problème.

On ne contestera pas ici la rigueur de la déduction implicite du Président, mais on discutera de la vérité des prémisses : comment comprendre que tout soit devenu notre problème ? Il semble que la communauté à laquelle renvoie le notre présidentiel ne soit pas la même que celle à laquelle pense le citoyen (sans doute populiste !) qui l’interpelle… Elle ne se définit pas comme une communauté d’intérêts ni même de valeurs ou de principes mais comme une communauté de spectateurs. Tout est notre problème parce que nous sommes les spectateurs de tout. Tout est notre problème car ce n’est plus la règle de droit ni la norme morale qui définit ce qui fait problème ou pas, mais la quantité supposée d’émotion et d’indignation suscitée par une image.

Obama vient de donner lui-même une définition de la communauté nationale comme communauté de spectateurs : être américain c’est regarder des images qui, en elles-mêmes, sont pourvues d’un pouvoir de révélation de la vérité : « Nous sommes les Etats-Unis. On ne peut rester aveugles devant les images de Syrie que nous avons vues… » John Kerry l’avait précédé devant la commission des Affaires étrangères du Sénat : « Nous ne pouvons fermer les yeux sur des massacres, nous sommes tous responsables.» Ainsi peut-on compléter le raisonnement présidentiel pour remonter à son véritable fondement :
1) Nous sommes spectateurs de tout
2) Être spectateurs de tout nous rend responsables de tout
3) Donc tout est notre problème.

Les questions posées par ces petites phrases mènent bien au-delà d’une réflexion sur la propagande et l’on se demande si elles révèlent le cynisme des nouvelles élites spectaculaires ou au contraire l’inconscient de spectateur qui les gouverne…

L’Empereur des Champs-Elysées

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daniel filipacchi
Annick Geille a écrit un joli livre de souvenirs romancés (en poche depuis cet été) sur un univers que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître et les autres… à peine imaginer. Le cœur du monde se situait alors au 65 de l’avenue des Champs-Elysées à Paris, département de la Seine. Téléphone : 359 -01- 79. Son empereur s’appelait Daniel Filipacchi, « Oncle Dan » pour les intimes. Au tournant des années 60, un français de petite taille d’origine vénitienne allait conquérir la presse magazine et devenir le plus grand éditeur de la planète. Cette réussite est faite de baraka, d’audace, de sang-froid et surtout d’un formidable don pour humer l’air du temps.

Cette indéfinissable atmosphère qui se propage dans les rues, dans les foyers, à l’école ou au bureau, Daniel Filipacchi la captait, la digérait avec toujours en tête l’idée de créer un nouveau magazine. Ce garçon était un boulimique de papier glacé. Avec toujours un coup d’avance, cet as du marketing a compartimenté, segmenté la presse française. Au fan de Jazz, il a offert « Jazz Magazine ». Aux midinettes, « Mademoiselle Age Tendre », MAT pour les initiés. Aux hommes, « Lui » et « Playboy » qui sont venus décoincer la France pompido-gaullienne. Redoutable homme d’affaires aussi craint qu’admiré par ses équipes pour ses fulgurances et son incroyable vista, Filipacchi a fait des affaires en vendant du « papier ». Il a édifié la cathédrale « Paris Match » en numéro 1 des kiosques alors que le titre était au plus bas. Quant à « Elle », il a décliné l’hebdomadaire féminin dans presque tous les pays du monde faisant de lui un traité d’émancipation à l’usage de la femme « moderne ». Au moment où notre société numérique enterre ce dit « papier », l’ascension de ce fan de jazz, animateur de SLC Salut les Copains, a quelque chose d’irréel. Filipacchi, c’est la légende de la presse. Les Trente Glorieuses du canard. L’âge d’or de la rotative.

Au détour d’une histoire d’amour compliquée, Annick Geille trace le portrait d’une époque où les journalistes étaient les mieux informés de France, où le destin des personnalités du monde politique et des spectacles se jouait lors de conférences de rédaction aussi enfumées qu’houleuses et surtout, où la carte de presse valait sauf-conduit. Lorsque vous déteniez dans votre portefeuille ou votre sac à main, ce petit rectangle barré du drapeau tricolore, vous aviez réussi dans la vie et vous pouviez dire : « J’en suis ! ».

Vous étiez, en effet, admis dans ce cercle très fermé qui donne tous les droits. Privilégiée parmi les privilégiés, Annick Geille a connu cette aventure folle au plus proche de la « bête ». Elle a côtoyé ce prédateur jusqu’à en perdre parfois son âme. Mais quelle vie ! Avec Filipacchi, les règles sautaient comme des magnums de champagne un soir d’été à Portofino. Les délices de la jet-set des années 60/70 ont été le quotidien de quelques journalistes. Griller les feux au volant d’une Triumph TR5, tutoyer Sylvie Vartan chez Castel, passer vos fins de semaine dans la propriété du patron à Marnay, commander un article à Françoise Sagan ou négocier avec Hugh Hefner dans sa Mansion. C’était ça la vie d’Annick Geille, du moins côté face. Travailler pour les Publications Filipacchi vous ouvrait toutes les portes.

Il y avait bien sûr le côté pile, moins lumineux, les luttes de pouvoir, les marchandages entre éditeurs internationaux, les modifications techniques, les gestionnaires devenus rédacteurs en chef et puis, peu à peu, la disparition du « gris » (l’écrit) au profit de la sacro-sainte « image ». Moins de textes plus de photos : équation toujours d’actualité. Car si Filipacchi a inventé le « people », il a accompagné et initié les grandes transformations de la presse sur presque un demi-siècle ce qui signifie regroupements, fusions, précarité de la profession, informations calibrées et aseptisées. Malgré tout, on ne peut rester insensible au charme de ce patron de presse qui avait une classe que n’auront jamais les apprentis managers actuels.

Le livre d’Annick Geille vaut aussi pour la description physique et vestimentaire de Filipacchi, son idole. Ce gars-là ne portait pas des costumes pisseux comme sur la photo d’une promotion de l’ENA. À la ville comme à la plage, il enfilait des mocassins bateau ou des Weston sans chaussettes, pieds nus, le comble du chic. En haut, des vestes en tweed ou en seersucker sur des tee-shirts noirs ou des shetlands beiges et sur le nez, des Ray-Ban bleu ciel. Alors quand il balançait à la jeune journaliste un « Ça va cocotte ? », on comprend qu’elle pouvait défaillir.

Pour lui – Annick Geille – Le Livre de Poche

*Photo: wikimedia commons

Obama et la Syrie : pas de surprise!

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obama syrie nasr

Le lecteur de The dispensable nation : American foreign policy in retreat (La nation dont on peut se passer : le repli de la politique étrangère américaine), n’aura pas été surpris par les méandres de la politique syrienne de Barack Obama au cours de ces dernières semaines. L’auteur, Vali Nasr, est d’origine iranienne, professeur à l’Université John Hopkins et il a été pendant deux ans conseiller senior (senior adviser) de Richard Holbrooke au Département d’Etat, en charge du Pakistan et de l’Afghanistan. C’est donc un universitaire qui s’est frotté aux réalités des négociations internationales ; on peut rapprocher son cas de celui d’Aaron David Miller, auteur du remarquable The much too promised Land : America’s elusive search for Arab-Israeli peace (La Terre beaucoup trop promise : l’insaisissable recherche américaine d’une paix israélo-arabe), qui a passé douze ans au Département d’Etat comme conseiller pour le Moyen-Orient.
Vali Nasr voue une admiration sans borne à Holbrooke, un des grands noms de la diplomatie américaine, architecte, entre autres, des accords de Dayton en 1995, et son livre peut être vu comme une sorte de testament politique de son mentor décédé en décembre 2010.
Le verdict de Vali Nasr sur la politique étrangère d’Obama est sans appel : nos partenaires et adversaires « ne savent pas ce que nous pensons et où nous allons. Nous avons abandonné l’Irak et l’Afghanistan à l’instabilité, mis le Pakistan sur la touche, déstabilisé mais pas dénucléarisé l’Iran, déçu les pays du printemps arabe  tout en nous aliénant les régimes autoritaires du Golfe ». Ce jugement est sévère, mais il est solidement étayé. Dans le cas de l’Afghanistan par exemple, Holbrooke ne croyait pas  à une solution militaire et à l’envoi de troupes supplémentaires, mais une fois cette décision prise, il aurait fallu l’appuyer par une négociation impliquant tous les acteurs régionaux et surtout ne pas fixer à l’avance une date de retrait en 2014, ce qui envoyait aux talibans un signal montrant que l’engagement  américain était, somme toute, limité. Nasr développe aussi la gestion de l’Iran : certes Bush avait « savonné la planche » à Obama en balayant d’un revers de main les ouvertures réelles de l’Iran en 2003, mais Obama a persisté dans cette voie. Il a torpillé en 2010 l’initiative commune du Brésil et de la Turquie qui était près d’aboutir, en lui préférant une politique de sanctions populaire auprès de son opinion publique, d’Israël et des monarchies du Golfe, ce qui lui permet d’apparaître à bon compte comme intransigeant envers l’Iran, alors que des concessions majeures ont été faites à la Russie et à la Chine en contrepartie de leur soutien à l’ONU.
On pourrait multiplier les exemples : selon Nasr, la politique étrangère d’Obama ne consiste pas à prendre des décisions stratégiques et à les appuyer par des actions diplomatiques n’excluant pas nécessairement le recours à la force, mais à coller à son opinion publique. La politique étrangère a été abandonnée aux agences de renseignements et au Pentagone, et elle se trouve sous le contrôle de conseillers en communication guidés par des considérations tactiques de politique intérieure et sans expérience internationale. Certaines affirmations de Vali Nasr pourront bien sûr être contestées, mais son livre est certainement un des livres de géopolitique les plus importants écrits ces dernières années ; on ne peut que souhaiter qu’il soit rapidement traduit en français.

L’affiche de Peillon vise-t-elle l’Islam?

Évidemment qu’elle ne vise que lui, puisque les autres croyances ne posent pas de problèmes.

En France, le mode d’appartenance à leur religion des élèves catholiques, protestants et juifs s’est sécularisé. Ces élèves croyants admettent que l’on raisonne, que l’on discute rationnellement de tout sans tabou, pourvu qu’on n’attaque pas leur religion. Ils ne font pas de prosélytisme, et ne contestent pas la science et les principes républicains au nom de leurs livres sacrés. Leur présence dans l’École n’oblige donc pas les enseignants à marcher sur des œufs.

Ce qui a changé dans l’École française, c’est une chose et une seule : l’arrivée en nombre d’un Islam non sécularisé, non laïcisé.

Il est juste que le rappel des principes qui s’appliquent à tous ne mentionne personne en particulier. Mais il est vain et stupide de cacher ou de nier, quand on commente ce rappel, que c’est spécifiquement le mode d’appartenance non laïque à l’Islam qui oblige à ce rappel, après des décennies de paix laïque.

En même temps, il serait juste d’admettre que si l’École laïque exige que les élèves laissent au vestiaire leurs signes d’appartenance ostentatoires, elle n’exige pas qu’ils y laissent leurs convictions.

Les élèves fondamentalistes de toute obédience religieuse qui contestent le darwinisme doivent pouvoir exprimer leur conviction (et même la conserver) pourvu qu’ils acceptent d’écouter et d’apprendre le cours de biologie sur cette question.

Car si la laïcité impose l’examen rationnel et sans tabou de toutes les idées, sans blasphème, elle n’implique pas l’athéisation des élèves tant qu’ils sont dans l’École.

Il n’est pas certain que tous les profs français en soient bien convaincus. Et pourtant, s’ils étaient un peu plus libéraux, ils admettraient que l’apprentissage de l’esprit critique doit être mis au service de la liberté de conscience individuelle, y compris en matière religieuse.

Tous voiles dehors

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voile islam observateur

voile islam observateur

La famille de la novlangue s’est encore agrandie et la phobologie,  science en pleine expansion, compte un nouveau champ d’investigation. La nouvelle venue porte le doux nom de Voilophobie. Elle est née sous la plume de Jean-François Brault, pigiste au Nouvel Observateur, elle pèse dix petites lettres et semble promise, comme toutes ses consoeurs de la famille des –phobies, à un brillant avenir, à l’instar de la transphobie ou de l’alterophobie, devenue presque une discipline olympique.

Voilophobie ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ? « Ne sentez-vous pas cette odeur de soufre qui se répand, chaque jour un peu plus, dans la société française ? », nous interpelle Jean-François Brault dans Le Nouvel Observateur. Une odeur de soufre ? Qu’est-ce à dire ? Belzébuth au cul variqueux, lassé de s’attaquer aux bonnes sœurs à cornette, aurait-il décidé d’étendre son ombre malfaisante sur la France de la diversité et sa main griffue jusqu’aux voiles des jeunes musulmanes ?

À lire notre webevangéliste en effet, la voilophobie est devenue une nouvelle facette de l’islamophobie qui se manifeste à travers de multiples agressions « voilophobes » car le voile, signe d’appartenance religieuse, suscite désormais partout la haine et la fureur. Comme ce mouchoir qu’on agite devant le nez du bovin, ce vêtement mal-aimé peut provoquer la charge aveugle des fauves au crâne rasé qui arpentent la France en quête de victimes comme les troupes écorcheurs du temps de la guerre de cent ans. Le voile, objet d’une phobie, parente mais distincte de l’islamophobie, est un nouveau symbole de liberté et le sujet d’une nouvelle mobilisation. Afin d’appuyer son propos, Jean-François Brault trouve l’argument définitif: « Comme le rappelle l’historienne et parlementaire Esther Benbassa, la figure du bouc émissaire semble s’être transposée en France, des juifs hier, aux musulmans aujourd’hui. » Faire ainsi appel à la compétition mémorielle pour cingler toutes voiles dehors sur un océan de pathos, la démarche est des plus subtiles et surtout des plus avisées. Avec des références pareilles, Jean-François Brault s’impose clairement comme un partisan de la nuance et de la paix civile.

Mais rien de tel tout de même pour occuper les week-ends oisifs que d’organiser des manifs.  Luttons donc, citoyens, contre la voilophobie ! Les habitants de Stockholm ont eu l’idée géniale d’organiser une « Journée du hijab » pour manifester leur solidarité avec les porteuses de voile victimes d’agressions racistes, à l’exception des goélettes. Si ça vient du nord, c’est du tout bon s’est dit Jean-François Brault. Aussi sec, l’idée est adoptée et recyclée. Jean-François Brault appelle lui aussi à l’organisation d’une « Journée du hijab » au cours de laquelle nous sommes tous appelés à porter un foulard sur la tête pour exprimer notre solidarité avec les victimes des agressions voilophobes. Toutes et tous, sans distinction de sexe car, comme le dit le slogan, « Nous sommes toutes des femmes voilées »…Non…attendez…C’est pas ça… « Nous sommes TOUS des femmes voilées ! »…Non merde alors ça ne colle pas non plus…Alors donc « Nous sommes TOUT-ES-(T)-S des femmes voilé-e-s ! »…Voilà c’est mieux et puis merde alors si les Scandinaves l’ont fait c’est que c’est une bonne idée donc ça suffit, de toutes façons les sceptiques ne peuvent être que des voilophobes, des hijaphobes, des maniphobes, des scandinaphobes et des mobilophobes !!!

Et pourquoi pas une journée de la mantille ?

On pourrait soupçonner notre bouillant croisé de l’anti-voilophobie de se livrer à l’exploitation pas très ragoûtante de faits divers (l’agression d’une jeune femme suivie d’une tentative de suicide) et de l’atmosphère tendue d’un été très chaud sur le terrain des tensions religieuses et ethniques pour se réserver une place au chaud dans le business devenu très lucratif de l’antiracisme et de la lutte antiphobe. On pourrait même lui reprocher de proposer, alors que le quartier des Merisiers à Trappes sent encore non pas le soufre mais certainement le brûlé, ni plus ni moins que d’organiser une nouvelle manifestation communautaire et confessionnelle, en s’emparant d’un symbole aussi politique que discutable, dans un pays déjà passablement crispé par les revendications communautaires et confessionnelles. Mais ça serait sûrement faire preuve de journalophobie, de chercheurensociophobie et de ciboulophobie que de jouer les rabats-joie en suggérant que cette brillante initiative n’est peut-être rien d’autre qu’une idée à la con et que la cuisine voilophile de Jean-François Brault a un goût douteux.

Pourtant, si l’on en croit les propos rapportés par le journal Le Monde (qu’on peut difficilement soupçonner d’être islamophobe, voilophobe, mobilophobe, hijabophobe, niqabophobe, scandinophobe, mobilophobe, manifophobe et journalophobe), l’islamophobie serait en passe de devenir un secteur sursaturé en matière d’opportunités et de débouchés professionnels et politico-médiatiques :

Y a-t-il eu des groupes, selon vous, qui ont tenté de récupérer les événements de Trappes ?

Oui. On l’a vu, par exemple, avec le récit fait des violences par le site Islam et info. On l’a vu aussi avec le Collectif contre l’islamophobie en France , dont certains membres sont proches de l’idéologie très conservatrice des Frères musulmans. Le CCIF, qui a été appelé par la mosquée de Trappes, s’est fait une spécialité d’apporter un soutien juridique aux victimes d’insultes ou d’agressions en raison de l’appartenance religieuse. En tentant de centraliser la comptabilité des agressions ou des contrôles de femmes voilées intégralement qui dérapent, le CCIF oblige les autorités à se positionner.

Que faut-il en déduire ?

Il y a une concurrence larvée entre différentes organisations pour le monopole de la parole légitime sur « l’islamophobie ». C’était flagrant à Argenteuil, mi-juin, où des femmes voilées ont dénoncé des violences à leur égard, dont une dans le cadre d’un contrôle d’identité. Sur ces faits-là, c’est la Coordination contre le racisme et l’islamophobie qui est arrivée la première. A la différence du CCIF, le CRI est issu des luttes sociales et de l’extrême gauche. La rivalité à laquelle se livrent ces mouvements accentue malgré eux l’illisibilité de la lutte contre les actes antimusulmans.[1. Source : Le Monde.]

Jean-François Brault chercherait-il avec sa voilophobie à prendre le vent médiatique dans le bon sens pour surfer sur l’affaire du voile et faire s’envoler sa carrière ? Ce ne serait pas très poli, enfin je veux dire cela serait un peu politophobe (politusophobe ?) de le supposer. Peut-être est-il tout simplement devenu naturel pour beaucoup de journalistes ou de chercheurs comme Jean-François Brault de ne plus percevoir, par la magie de ce langage technocratique qui ne cesse d’envahir tous les aspects de l’existence, la réalité qu’à travers la danse des sept voiles de toutes les phobies et de la phobophobie exaltée. À force, cependant, de contempler la ronde infernale des bons sentiments, des trouvailles langagières et des solidarités de circonstances, on risque soi-même, à force d’écœurement, d’être saisi d’un violent accès de coulrophobie.

Zoran Mušič, la grâce et la tragédie

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zoran music

zoran music

Il y a mille manières de parler d’un peintre… avec la fièvre lyrique d’un Malraux chantant Goya, avec l’espièglerie d’un Muray évoquant Rubens, avec la passion d’un Sollers parlant de Fragonard… Sophie Pujas a trouvé elle aussi le ton juste dans l’essai très délicat qu’elle consacre à Zoran Mušič (1909-2005), peintre italo-slovène qui a traversé le siècle dernier comme un témoin de l’histoire tragique de la Mitteleuropa, et qui a laissé certaines des plus bouleversantes œuvres picturales sur l’horreur des camps nazis. L’auteur propose un portait sous la forme d’un patchwork de chapitres très courts sur la vie et l’œuvre de Zoran Mušič, dans un style poétique qui ne pouvait coller mieux à l’univers du peintre, tout en finesse.

Une géographie. Zoran Mušič voit le jour dans un territoire que l’on appelle de nos jours la Slovénie, et meurt à Venise. Comme tous les authentiques esthètes. Entre temps il vivra et écrira en Europe. «Zoran signifie naissance du jour. Ses parents choisirent de lui offrir le don de la vue, de l’illumination. Mais on ne peut pas leur en vouloir, comment auraient-ils su ? ». Sophie Pujas est attentive à la naissance de la sensibilité esthétique chez Mušič, à son sens d’observation de la beauté qui innerve la nature. Même quand l’image est cruelle. Mušič, écolier, passe à côté du cadavre d’une biche : « Il l’avait trouvée devant le mur de l’école, raide, étrange, rousseur ourlée de neige. On distinguait le cou gracile sur une tête qui disparaissait sous la blancheur cotonneuse, les pattes en une pose indistincte. Zoran resta un long moment à fixer cette perfection dont il ignorait le nom, cette douceur à caresser du regard. (…) Il ne comprenait rien à la mort, ce qu’il savait, c’est que ses yeux avaient vu une chose unique, précieuse, inhabituelle. Il savourait cette fête qu’il n’oublierait jamais ». Le regard du peintre sera aussi influencé par les fresques murales byzantines, ainsi que par la découverte dans ses années de formation des grands peintres : à Prague il découvre l’impressionnisme, à Zagreb son horizon s’élargit encore : « Ses amours transparaissent dans ses toiles. A Cézanne, il emprunta ses baigneuses. A Monet et Dufy, les foules tapageuses. A Bonnard, les belles déshabillées aux dos sensuels. A Picasso, ses couleurs ». En Espagne Zoran découvre la violence et la sensualité de l’univers de Goya. « C’était une éducation itinérante que la sienne, d’escale en escale dans le cœur palpitant de l’Europe. Les lignes sur les cartes étaient encore des chemins et non des barrières, des ponts entre patries cousines et non des déclarations de guerre. » Zoran Mušič meurt au milieu des années 2000 à Venise, ville qui l’inspira plus que tout. « Dans le canal un reflet passe » écrit simplement Sophie Pujas. Entre temps Zoran a aussi connu Dachau.

Un siècle tragique. Avant la seconde guerre mondiale « le monde était encore un endroit fréquentable où il faisait doux vivre. Un jour cela semblerait incroyable d’avoir pu être aussi jeune. » L’expérience de Dachau est au cœur de l’œuvre de Mušič. Pour Zoran, comme pour le reste du monde, après les camps rien ne pourrait plus être pareil. Le peintre déclarait à la télévision française en 1995 : « J’ai l’impression que c’est quelque chose qui m’est arrivé il y a cent ans et qui pourtant tous les jours est devant moi. » Les larmes montèrent aux yeux d’Henri Cartier-Bresson, présent sur le plateau. Pujas décrit avec justesse le silence d’angoisse qui s’est abattu alors dans le studio. Un silence de télévision intolérable et pesant. Les portraits de déportés que laissera Mušič – fantômes suppliciés – sont certainement les témoignages graphiques les plus touchants de cette tragédie.

Une muse nécessaire. L’auteur, avec son style pointilliste, distille aussi avec élégance des éléments de la vie privée de Mušič, à commencer par la relation qui l’a lié à sa muse, Ida. La jeune-femme, une très belle italienne aux cheveux de feu, également artiste, sera le grand amour, l’amante et l’inspiratrice de Mušič jusqu’à sa mort. L’approche de Sophie Pujas, pleine de sensibilité, met en lumière Mušič d’une façon particulièrement stimulante, qui donne véritablement envie de poursuivre l’exploration de cet univers pictural inspiré. Afin d’évoquer l’attachement de Zoran Mušič au vin, et aux vignes familiales de son enfance, Pujas écrit au début de son livre : « Qui maîtrise le fruit de la vigne a partie liée avec les dieux anciens ». On voit par là qu’il ne s’agit aucunement d’une laborieuse monographie sur un peintre du siècle dernier, mais d’une méditation poétique à part entière…

Sophie Pujas, Z.M., Gallimard, collection L’un et l’autre, 2013. 

*Photo: Black Mountain, Zoran Music 1951, peinture à l’huile

La Passion selon Brian De Palma sort en DVD

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Autant le dire tout de suite : Passion est le plus beau film de l’année, un chef d’œuvre passé inaperçu et boudé par le public, un grand film de pure mise en scène, du cinéma de haute volée et aussi un très grand film politique, produit par l’intelligent et courageux Saïd Ben Saïd qu’on a vu aussi au côté de Roman Polanski,. Malheureusement, le film n’a pas rencontré le grand public en salles. Aussi nous profitons de sa sortie en Dvd et Blu-Ray pour vous le recommander chaudement.

Christine, une belle jeune femme blonde, élégante, puissante et fascinante dirige la filiale d’une grosse agence américaine de publicité à Berlin. Isabelle, une splendide brune directrice de clientèle lui est apparemment totalement soumise. Dani, une jolie rousse, chef de publicité est l’assistante d’Isabelle et la désire furieusement. Les jeux de pouvoir et de domination s’installent entre les trois femmes. Rivalités, jalousies, perversités, désirs sexuels sont les moteurs  d’un fantastique  et vertigineux film sur la puissance et la manipulation.

À partir de Crime d’amour, l’ultime film très moyen d’Alain Corneau, Brian De Palma construit un film prodigieux. Passion est un polar intense et tendu, une relecture obsessionnelle et jouissive de l’univers d’Alfred Hitchcock, un grand film baroque et politique. Un chef d’œuvre de mise en scène servie par trois actrices formidables : Rachel McAdams, la blonde, Noomi Rapace, la brune et une jeune comédienne allemande Karoline Herfurth, la rousse.

Le lieu de l’action est une grande entreprise contemporaine, une agence mondiale de publicité, à l’univers glacé, acier, verre et béton. Les héroïnes du film sont de très jeunes femmes, des executive women, belles, froides et ambitieuses. Elles s’avèrent vite être des louves lascives, et sans foi ni loi. Inexorablement, à partir d’une campagne de publicité pour un nouveau modèle de téléphone portatif, la tension, la rivalité et le désir montent au sein de l’entreprise. Christine, patronne impitoyable, s’approprie sans vergogne l’idée de cette campagne de publicité très sensuelle, imaginé et filmée par Isabelle et Dani. Christine dirige et manipule avec un plaisir sadique tous les employés de son agence, les femmes comme les hommes, c’est une gagnante, une dominatrice. Les hommes, à part le Président Directeur Général de l’entreprise dont le siège est à New-York sont montrés comme des marionnettes faibles, des pantins économiques et sexuels dominées par le pouvoir féminin. Les scènes sexuelles nous les montrent comme des êtres humiliés, totalement soumis au désir de Christine mais aussi d’Isabelle. L’insignifiant Dirk, dont la société travaille pour l’agence de Christine est le parfait représentant de la masculinité disparue, c’est un être faible, plutôt laid, comme tous les autres hommes du film, collaborateurs et amants persécutés de Christine. Partenaire fade de la jeune comédienne dans la représentation L’Après-midi d’un  faune, commissaire et inspecteur de police sans envergure menés en bateau par Isabelle, les hommes sont en faillite. Les mâles n’existent plus nous dit De Palma, ils sont faibles, lâches, veules, moches, et, finalement, nos trois demoiselles peuvent s’en passer. Elles sont belles, intelligentes, puissantes, et, immanquablement le désir sexuel circule entre elles. Sans doute par provocation et par jeu de domination entre Isabelle et Christine, et, véritablement de la part de Dani, qui éprouve une passion sexuelle violente pour Isabelle.

De Palma nous offre avec Passion une réflexion pertinente sur le déploiement des images dans notre monde, avec une rare maestria, il travaille la mise en abîme des images sur Skype, de conférences filmées, de films postés sur YouTube, de scènes humiliantes enregistrées par la vidéo-surveillance ou les Smartphones. Le voyeurisme grand sujet du cinéaste est ici démultiplié de manière vertigineuse. Obsédé par les figures hitchcockiennes des pulsions sexuelles et morbides, il nous offre un suspens terrible qui culmine au moment du meurtre par l’utilisation somptueuse d’un dispositif de split screen entre la scène du crime et une représentation du ballet de Debussy « L’Après-midi d’un faune » auquel assiste Isabelle. Le jeu de cache renforce la beauté fatale du désir de mort. Splendide film noir, envoûtant et cruel et qui souvent nous fait frémir d’effroi, Passion s’affirme aussi comme une œuvre politique majeur, une critique sans concession de l’univers impitoyable des grandes entreprises et des rôles à  la cruauté abyssale qu’y jouent de jeunes femmes qui n’ont rien à envier à la légendaire méchanceté des mâles. Brian De Palma est certainement le premier cinéaste à s’attaquer frontalement aux ravages du féminisme dans notre société moderne, à ses conséquences néfastes sur l’amour et le désir, remplacés par la volonté de domination et de puissance phallique féminine. Le film au travers d’un polar haletant, d’une grande beauté formelle nous montre le triomphe des femmes de pouvoir et la négation des rapports humains au nom de l’égalité des sexes et du dieu argent.

 

Passion, un film réalisé par Brian De Palma, 2012.

Maaloula, village chrétien martyr

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syrie maaloula chretiens

syrie maaloula chretiens

C’est un village assis sur le versant sud des pentes de la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban, un village connu pour ses refuges troglodytes. Là, à Maaloula, se réunissaient les premiers chrétiens persécutés pour célébrer leurs cultes il y a deux mille ans. On y trouve le monastère grec-catholique de Mar Takla ombragé par un arbre dont la tradition fait remonter les racines à sainte Thècle. Ce témoin de la foi, disciple de l’apôtre Paul, selon un récit apocryphe, « Les actes de Paul et Thècle », y a son tombeau. C’est l’une des trois dernières localités dans le monde où l’on parle encore l’araméen, la langue du Christ. C’est un village symbole pris d’assaut par la frange islamiste de l’opposition à Assad. Déterminée, elle a assassiné des chrétiens après avoir vainement exigé qu’ils se convertissent à l’islam. Le village devait célébrer la fête de l’Exaltation de la Croix hier.

Maaloula est un nom désormais largement connu en Occident. Cette localité de quelques milliers d’âmes à 55 kilomètres de Damas, est un village martyr. Au petit matin, le 4 septembre dernier, les rebelles islamistes ont lancé une attaque contre la bourgade jusque-là épargnée au milieu du conflit. Les rebelles, dont des djihadistes du Front al-Nosra associés à Al-Qaïda, avaient auparavant envoyé un véhicule militaire conduit par un kamikaze contre le barrage de l’Armée syrienne régulière, tuant les huit soldats qui protégeaient le village. Une fois la localité privée de protection militaire, les rebelles le surplombant ont tiré des obus et à la mitrailleuse anti-aérienne sur son centre. Le nombre de victimes varie selon les sources, ainsi que les méthodes d’assassinat, une agence d’information officielle iranienne parlant même de décapitations de chrétiens, sans confirmation des villageois.

L’assujettissement de la population de Maaloula n’est pas un objectif militaire en soi, le village ne constituant pas une cible ennemie combattante dans le conflit entre les rebelles et le régime d’Assad. L’intérêt stratégique de la chute de la localité dans l’escarcelle des opposants, c’est de pouvoir menacer la route principale permettant de ravitailler les troupes de l’armée régulière entre Damas et Homs, l’autre grande ville autrement fois fortement peuplée de chrétiens. Homs se situe au nord de la capitale, Maaloula est sise entre les deux cités, et le contrôle de cette route accentue la présence des rebelles, déjà situés au sud, à l’est et à l’ouest de Damas. Mais les djihadistes tiennent également à asseoir la présence islamique dans le pays. À ce titre, la charge historique chrétienne de Maaloula et la foi de ses habitants sont un affront à leur idéologie.

Depuis la chute de la petite ville, 80% de ses habitants ont fui. Pour échapper aux exactions. Les rebelles ont désormais repris le contrôle de la localité après avoir été repoussés par l’Armée arabe syrienne. Les islamistes s’en sont pris aux symboles religieux orthodoxes et catholiques de la communauté : comme les talibans détruisirent naguère les statues du Bouddha en Afghanistan, les djihadistes ont supprimé celle bleu ciel et blanc de la Vierge qui dominait le village ; des monastères, dont l’un des plus anciens au monde, Saint-Serge, ont été détruits ou sont occupés ; des croix sur les édifices religieux ont été brisées. La population musulmane aurait favorablement accueilli les rebelles du Jabhat al-Nosra, « Les femmes leur jetaient du riz en signe de fête », d’après le témoignage de Mariam, une chrétienne. Adnane Nasrallah, un chrétien revenu des Etats-Unis peu avant la révolution pour développer le village se dit attristé : « Des femmes sont sorties sur leurs balcons pour lancer des cris de joie et des enfants ont fait de même. J’ai découvert que notre amitié n’était que superficielle. »

Divers récits font part de plusieurs morts, on parle de trois à cinq dépouilles aperçues sur la chaussée. Le service radiophonique IRIB iranien parle même de décapitations. Cependant, ainsi que le fait prudemment remarquer l’Observatoire de la Christianophobie, l’information est sujette à caution, l’Iran, allié de la Syrie, a tout intérêt à diaboliser encore davantage les rebelles. Il est possible de penser que Téhéran, qui soutient la pendaison pour les musulmans convertis au christianisme, ne cherche ici qu’à attirer la sympathie des peuples occidentaux. Aucun témoignage connu ne confirme à l’heure actuelle cette version des faits. Néanmoins, les djihadistes, qui ne connaissent pas de relâchement dans la cruauté, ont exécuté des chrétiens en raison de leur foi.

L’agence Fides relate la mise à mort de trois chrétiens du village d’après le témoignage d’une femme hospitalisée à Damas. Le 7 septembre, des islamistes ont visité les habitations qu’ils ont saccagées et dans lesquelles ils s’en sont pris aux images sacrées. Dans l’une des maisons, ils ont rencontré quatre gréco-catholiques, les cousins Taalab, Michael et Antoun, Sarkis el Zakhm, le neveu de Michael, et le témoin du drame qui a pu être sauvé après avoir été blessé. Les rebelles ont exigé que les occupants de la maison se choisissent entre la conversion à l’islam ou la mort. Sarkis a refusé de renier sa foi et répondu : « Je suis chrétien et, si vous voulez me tuer parce que je suis chrétien, faites-le ! » Les islamistes ont alors tué les trois hommes et blessé la femme. Les chrétiens présents à leurs obsèques le 10 septembre ont été profondément bouleversés. Pour Soeur Carmel, une chrétienne de Damas qui évacue les réfugiés, « La mort de Sarkis a constitué un véritable martyr, une mort in odium fidei » (par haine de la foi).

À ce meurtre religieux, il faut ajouter au moins celui d’Atef, rapporté par l’AFP et repris par Libération : le jeune homme a été capturé et tué le jour de l’attaque contre le barrage, il était membre d’une milice communale suppléant l’armée régulière. Sa fiancée, Racha, a appris l’horrible nouvelle quand elle a appelé son portable. Elle raconte qu’un rebelle lui a répondu : « Bonjour Rachrouch (nom amical), nous sommes de l’Armée syrienne libre. Tu sais, ton fiancé est un chabih (milicien pro-gouvernemental) qui portait des armes et on l’a égorgé. » Racha aurait alors proposé l’équivalent de 450 000 dollars en échange de son fiancé, mais l’homme aurait répondu : « Viens plutôt avec des sacs poubelle, nous l’avons découpé en cent morceaux. » Racha affirme que son fiancé a refusé de se convertir et que le rebelle au téléphone lui a alors dit : « Jésus n’est pas venu le sauver. »

D’autres témoignages font état de menaces de mort, notamment par décollation, si les chrétiens n’embrassent pas l’islam, rapporte l’agence assyrienne AINA. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme assure que 1 500 rebelles sont dans le village, ce qui laisse présager le pire. Il y a deux mille ans, les premiers chrétiens de la région se réfugiaient dans les grottes pour célébrer leurs cultes et fuir la persécution. Aujourd’hui, quasiment tous les chrétiens du village ont pris la route de Damas. Quand bien même ils pourraient un jour revenir sur leur terre, les relations de voisinage avec les musulmans locaux ne seraient plus les mêmes.

 *Photo : Hovic.

Blues en Picardie

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philippe lacoche picardie

philippe lacoche picardie

Un roman de Philippe Lacoche, c’est comme un blues français. Comme un certain bonheur d’être triste,  comme une technique de la mélancolie, comme un art de la nostalgie. Chaque nation a plus ou moins sa façon de vivre cet état intermédiaire, où la rêverie poignante se marie avec le désir sans objet, où le manque lancinant d’on ne sait quoi est au cœur d’une vie qui se transforme en méditation lyrique. Les Portugais ont la saudade, les Roumains le dor, les Anglais le spleen. On ne peut jamais vraiment traduire le mot, comme s’il gardait en lui une part d’indicible.

Un roman de Philippe Lacoche, c’est à la fois de la saudade, du dor, du spleen et encore autre chose. Le dernier, Les matins translucides, ressemblent aux précédents. Philippe Lacoche fait partie de ces écrivains qui écrivent toujours le même livre. On ne voit pas pourquoi on le lui reprocherait. C’est même plutôt bon signe de jouer ses variations autour du même thème, en littérature : demandez à Modiano avec qui Lacoche a plus d’un point commun.

Au cœur des Matins translucides, une ville, une ville picarde au milieu de nulle part. La Picardie, pour Philippe Lacoche, c’est la Provence pour Giono. La naissance de l’Odyssée, la terre d’où jaillit la mythologie personnelle. Rien à voir avec un quelconque régionalisme, ce néo-ethnicisme près de chez vous encouragé par Bruxelles qui n’aime décidément pas les vieux Etats-nations.

La ville picarde de Philippe Lacoche, jamais nommée, est elle-aussi toujours la même, comme le chef-lieu de son passé d’adolescent. C’est une ville où il y eut jadis des usines métallurgiques et un nœud ferroviaire, des cités ouvrières et cheminotes, des passerelles au-dessus des canaux et des rails qui vont se perdre dans l’infini plat d’une plaine qui ne s’arrêtera plus qu’à la mer ou à l’Oural. Est-ce cette sensation d’être comme une île dans le néant qui donne à Philippe Lacoche cette sensibilité exacerbée qui lui fait s’accrocher au moindre signe venu du passé ?

Dans Les matins translucides, c’est un journaliste vieillissant, un localier sentimental qui revient dans la ville un jour d’hiver, un peu par hasard. Enfant, puis jeune homme, il connut une passion amoureuse pour une de ses camarades de classe, Delphine. On était à la fin des années 60 et au début des années 70. Delphine portait des Clarks et un duffle-coat vert bouteille, sa mère était permanente du Parti Communiste. Il y avait aussi un communiste dans la famille du narrateur, l’oncle Charles qui avait fait partie des FTP avant de finir sa vie, sans que l’on sache vraiment pourquoi, dans une cabane au bord d’un étang, à pêcher et à lire l’Huma en attendant la mort.

Le narrateur, Jérôme, lui, voudrait bien savoir ce qui s’est passé au juste. Un règlement de comptes qui aurait mal tourné à la fin de l’Occupation ? Une erreur sur la personne qui aurait valu l’exécution d’un innocent ? Le narrateur se souvient qu’il faudrait se souvenir, ce qui est typique de la nostalgie façon Lacoche. Il y a  un écran en plus entre notre présent et la vérité de notre passé. Jérôme se rappelle des dimanches familiaux quand il avait douze ans. Il se rappelle qu’il n’écoutait pas les conversations entre son père et l’oncle Charles, il se rappelle qu’il aurait dû. Mais il préférait rêvasser sur Delphine, écouter du rock puis en jouer, trainer un peu dans les bistrots, donner un concert avec son groupe dans des MJC improbables où les fesses des filles roulaient sous les jeans Lee Cooper. Ces années-là, Françoise Hardy chante « Comment se dire adieu », ce qui est une vraie question, la seule peut-être qui compte dans une existence. Comment dire adieu aux amours passées, au lolitas des berges de l’Oise,  à la locomotive qui crie dans la nuit, au soleil pâle d’automne sur la façade du HLM où l’on connut sa première fois à la fin des Trente glorieuses.

Philippe Lacoche n’a pas de réponse. Ou plutôt si, la seule réponse, c’est de dire le mieux possible qu’il n’y a pas de réponse. Ce que font avec une élégance inquiète ces Matins translucides.

Les matins translucides, Philippe Lacoche (Ecriture)

*Photo: Sylvestre001.

Gérard de Villiers : Je ne fais pas de littérature, et alors ?

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de villiers sas

gerard de villiers sas

Gérard de Villiers est la preuve vivante qu’on peut connaître un succès aussi silencieux que phénoménal. Né en 1929, il publie encore aujourd’hui cinq volumes annuels racontant les aventures de Malko Linge, espion contractuel de la CIA. Tirage estimé de chaque volume : 200 000 exemplaires. De quoi faire rêver les éditeurs qui s’épuisent à la promotion d’une littérature chic, jeune, branchée et progressiste. Mais il y a longtemps que Gérard de Villiers, homme d’affaires avisé, est devenu son propre éditeur.

Les raisons de sa longévité et de celle de son héros, que sa vision du monde classe légèrement à droite d’Attila, sont d’abord à chercher dans la qualité du texte. Un SAS, qu’on n’aime ou qu’on n’aime pas, c’est écrit avec un souci de lisibilité qui ne sacrifie jamais la correction de la langue. À croire que Gérard de Villiers a lu Le Degré zéro de l’écriture de Barthes. Même s’il est peu probable qu’elle accepte, nous pourrions même recommander des extraits de SAS à l’Éducation nationale pour renouveler les auteurs de dictée. Il suffirait que les inspecteurs, pour les manuels, choisissent judicieusement les passages en évitant les scènes de torture ou, car c’est encore plus traumatisant pour les enfants, les scènes de sexe car la sodomie y a toujours un rôle prépondérant.

Gérard de Villiers est un prophète. À ceci près qu’il n’a pas de visions, mais de très bons amis dans le renseignement. Les SAS, non seulement rendent compte de l’actualité internationale en direct mais, parfois même, la devancent. Les épisodes racontant l’assassinat du premier ministre libanais, les prodromes de la guerre civile en Syrie ou l’intervention française au Mali ainsi que les conséquences désastreuses de la chute de Kadhafi, ont surpris dans les chancelleries où, d’habitude, on préfère se fier aux télégrammes diplomatiques qu’à un auteur de « contes de fées modernes », comme disait Marcel Jullian à propos du père de Son Altesse Sérénissime.

 Jérôme Leroy. Vous avez créé le personnage de Malko Linge en 1965, âge d’or du roman d’espionnage. Si on le compare au Smiley de John le Carré ou à James Bond, qu’est-ce qui explique son succès rapide ?

Gérard de Villiers. C’est une question de style : le mien était très différent de tout ce que l’on écrivait à l’époque et qui restait très sage, très convenu, notamment en matière de sexe. James Bond ou Smiley sont de très bons personnages, mais ils restent ce que l’on appelle des civil servant, des fonctionnaires. Ils n’ont pas de vie en dehors de leur vie professionnelle. Malko, lui, est un contractuel, un samouraï. Et les samouraïs n’ont jamais de maître, ils se louent.

Élisabeth Lévy. Une question de midinette : l’avez-vous rencontré ou est-il totalement inventé ?

Malko est le résultat d’un collage entre trois personnes : un chef de mission du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE), un baron allemand qui avait un château en Souabe, et un marchand d’armes autrichien nommé Ottenbach.

JL. Vous êtes bien conscient que la sexualité de Malko est absolument scandaleuse ?

Pas du tout, elle est épanouie.

ÉL. Votre héros coche toutes les cases du machisme ancestral. Votre public est-il un ramassis de réacs ?

N’oubliez pas que beaucoup de femmes lisent SAS. Vous seriez étonnée de voir à quel point le spectre de mes lecteurs est large : cela va de Chirac à BHL !

ÉL. Les gens de gauche doivent s’étrangler, non ?

En effet, je ne m’inscris pas dans la pensée dominante, et la majorité de mon public non plus. Mon héros est officiellement décrié par la gauche, qui a fait un hold-up culturel sur la France depuis cinquante ans ! La gauche est par nature hypocrite, prônant un Bien qu’elle n’incarne pas.

JL. Et Malko, incarne-t-il le Bien selon vous ?

Non, il incarne une forme de liberté, de libéralisme, de lutte pour la liberté, pour le droit de faire ce que l’on veut.

JL. Vous avez façonné Malko à votre image : il semble plus atlantiste que gaulliste. Que reprochez-vous au gaullisme ?

Le gaullisme relève de cette névrose typiquement française qui consiste à se dresser contre le monde entier, au motif qu’il est libéral. Quand Hollande arrive avec ses petits poings serrés aux réunions des « 27 », il y a 26 libéraux et lui. Il a donc très peu de chances de les faire basculer.

JL. Malgré votre anticommunisme, dans L’Ordre règne à Santiago (1975), vous êtes aussi extrêmement critique envers la dictature de Pinochet…

Les dictatures, quand bien même elles ne sont pas communistes, restent indésirables.

JL. La vision de Malko Linge a-t-elle changé après la chute du mur de Berlin ?

Non, car la guerre froide continue. [access capability= »lire_inedits »]Il reste deux blocs, même si l’ennemi n’est plus le communisme − qui n’existe plus qu’à Cuba, en Corée du Nord et en France. L’opposition entre Russie et États-Unis est néanmoins toujours aussi forte. C’est un fait culturel : les Russes détestent les Américains.

JL. Snowden a pu révéler le scandale des écoutes américaines grâce aux nouvelles technologies de l’information. Le progrès technologique ne vous a-t-il pas obligé à repenser certaines intrigues romanesques ?

Bien sûr, la technologie a une incidence, mais elle demeure marginale. Il reste des lieux, des situations, où elle ne résout rien du tout. Cela a été l’une des grandes erreurs des États-Unis de croire au « tout-technologique ». Ils en sont revenus. Au fond, rien n’a changé : il y a toujours deux grandes agences de renseignements, la CIA et celle des Russes, qui a changé de nom − le KGB, le SVR ou le FSB. Les autres sont des acteurs secondaires, pour des raisons financières. Les Anglais sont très bons, par exemple, mais n’ont pas le budget nécessaire.

ÉL. Quid des Israéliens ?

Personne ne les connaît. Ce sont des menteurs. Ils sont bons, mais ils mentent. Ils mentent connement, d’ailleurs. Leur dernier truc, c’est de débouler tous les mois en annonçant que ça y est, les Iraniens attaquent. Tout le monde sait que c’est totalement bidon.

ÉL. Et nos « services », sont-ils bons ?

Nous savons travailler. Mais il n’y a plus de politique française. Si aucun SAS ne se déroule en France, c’est d’ailleurs parce que nos services ne mènent pas de grands projets. Il n’y a rien à raconter avec des objectifs aussi limités que les nôtres !

JL. Aussi limités soient-ils, quels sont-ils ?

L’Afrique, notre zone réservée ! À une certaine époque, j’insinuais au patron de la DGSE qu’il faudrait peut-être ouvrir un poste à Istanbul ou je ne sais où. Il m’a répondu : « À chaque fois qu’un feu rouge tombe en panne à Dubrovnik, on me demande de savoir pourquoi, et je n’aurai jamais l’argent pour faire autre chose. » Les services français ont donné la priorité à l’Afrique au détriment de l’Amérique latine, de l’Asie, ou même de l’Europe. En revanche, sur l’islam je peux vous dire que nous ne sommes pas mauvais, même en Afghanistan !

ÉL. Croyez-vous à un « choc des civilisations » ?

Ah oui ! Il y a un choc entre l’islam et la civilisation chrétienne. Il n’y a que la gauche qui le nie. On oublie que l’islam est une religion de combat, financée par l’Arabie saoudite et maintenant le Qatar.

ÉL. Au quotidien, nous assistons pourtant moins à des guerres entre civilisations qu’à des affrontements économiques. L’espionnage ne s’est-il pas déplacé sur le terrain de l’économie ?

Bien entendu. Mais il n’y a pas de SAS traitant de ce sujet parce que cela n’intéresse personne, que c’est trop technique et trop ardu. Je préfère rester dans la politique.

ÉL. Vous inspirez-vous toujours de faits réels ?

Bien sûr ! J’imagine peu, vous savez, il est fatigant d‘imaginer. Je vais vous donner un exemple, à propos de la Libye, dont j’ai parlé dans Les Fous de Benghazi. J’étais au Liban l’année dernière, où je retrouvais un ami ancien patron des forces de sécurité locales, un type très francophile, et francophone, bien entendu. Il me demandait ce que Bachar Al-Assad avait fait à la France  pour qu’elle lui tombe dessus aujourd’hui alors qu’en 2008, c’était quand même lui qui présidait le défilé du 14-Juillet. Je lui ai expliqué que rien n’avait changé : simplement, avec la Lybie, Sarkozy avait eu un accès de droits de l’homme.

JL. À ce propos, que pensez-vous de l’intervention française en Libye ?

C’est des conneries, Kadhafi n’était pas méchant, il n’a fait de mal à personne. Que nous a apporté cette intervention ? Rien. Lorsque vous dirigez un pays, il faut penser à ses intérêts d’abord.

JL. Mais Kadhafi n’était pas un personnage très recommandable ! Désapprouvez-vous également notre intervention au Mali ?

François Hollande n’avait tout simplement pas envie de se retrouver avec 5000 otages à Bamako. Voilà la vraie raison de l’opération « Serval ». Il a bien fait, cela n’a pas coûté très cher, c’est bon pour nous et tout le monde s’est bien amusé.

JL. Sur un autre front, en Afghanistan, pensez-vous que le président Karzaï finira assassiné, comme vous le laissez entendre dans le dernier SAS ?

C’est la question que tout le monde se pose. Karzaï est extraordinairement corrompu, mais il veut aussi représenter l’Afghanistan moderne. Comme il ne peut plus être président, il essaye de, garder le pouvoir par personnes interposées. Il sera pendu un jour ou l’autre, comme les autres chefs d’État afghans.

JL. Depuis tout à l’heure, nous parlons géopolitique. Etes-vous un romancier qui se passionne pour la géopolitique ou un géopoliticien qui utilise le roman comme un moyen d’expression ?

Plutôt un géopoliticien qui écrit. J’ai toujours été plus proche du journalisme que de la littérature. Aussi, cela ne me gêne pas du tout qu’on me dise que je ne fais pas de la littérature.

JL. En tout cas, la critique vous ignore, ne voyant en SAS qu’un simple phénomène d’édition. Ne souffrez-vous pas tout de même d’être exclu des rubriques littéraires ?

L’Histoire jugera. Ce que l’on nomme « littérature » en France n’est que du nombrilisme. Les livres français ne se vendent pas, ne quittent pas l’Hexagone parce qu’ils racontent toujours les mêmes histoires, comme le cinéma d’ailleurs. Il n’y a pas de grands auteurs français. Il n’y a que des Anglais, des Américains, et quelques Allemands.

JL. Je vous laisse la responsabilité de vos propos. Que pensez-vous du polar français actuel ?

Je ne le lis pas beaucoup.

JL. Votre style comportementaliste me rappelle celui de Jean-Patrick Manchette, l’un des fondateurs du néo-polar français, pourtant très à gauche…

J’aimais bien Manchette. Pour la psychologie, c’est au lecteur de la déduire. Nous n’écrivons pas des essais de psychologie. Quiconque écrit beaucoup de livres peut revendiquer un style, mais ce n’est pas forcément ce que l’on appelle de la littérature : je ne suis pas sûr d’être un écrivain. Et je m’en fous ![/access]

 

*Photo: Ce soir ou jamais

Syrie : la diplomatie gouvernée par les images

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« Tout est notre problème », la petite phrase du Président normal en réponse au « ce n’est pas notre problème » d’un concitoyen l’interpellant sur le danger d’une intervention en Syrie, restera sans doute dans les annales de la décomposition intellectuelle des élites prétendant nous gouverner. Pourquoi le Président n’a-t-il pas dit « La Syrie est notre problème » comme l’a cru la journaliste d’I-télé pressée de faire « débattre » Domenach et Zemmour sur la question ? Pour le comprendre et comprendre du même coup les nouveaux fondements de notre diplomatie, il aurait fallu déplier le syllogisme que notre Président a voulu contracter en une phrase :
1) Tout est notre problème
2) La Syrie fait partie du Tout
3) Donc la Syrie est notre problème.

On ne contestera pas ici la rigueur de la déduction implicite du Président, mais on discutera de la vérité des prémisses : comment comprendre que tout soit devenu notre problème ? Il semble que la communauté à laquelle renvoie le notre présidentiel ne soit pas la même que celle à laquelle pense le citoyen (sans doute populiste !) qui l’interpelle… Elle ne se définit pas comme une communauté d’intérêts ni même de valeurs ou de principes mais comme une communauté de spectateurs. Tout est notre problème parce que nous sommes les spectateurs de tout. Tout est notre problème car ce n’est plus la règle de droit ni la norme morale qui définit ce qui fait problème ou pas, mais la quantité supposée d’émotion et d’indignation suscitée par une image.

Obama vient de donner lui-même une définition de la communauté nationale comme communauté de spectateurs : être américain c’est regarder des images qui, en elles-mêmes, sont pourvues d’un pouvoir de révélation de la vérité : « Nous sommes les Etats-Unis. On ne peut rester aveugles devant les images de Syrie que nous avons vues… » John Kerry l’avait précédé devant la commission des Affaires étrangères du Sénat : « Nous ne pouvons fermer les yeux sur des massacres, nous sommes tous responsables.» Ainsi peut-on compléter le raisonnement présidentiel pour remonter à son véritable fondement :
1) Nous sommes spectateurs de tout
2) Être spectateurs de tout nous rend responsables de tout
3) Donc tout est notre problème.

Les questions posées par ces petites phrases mènent bien au-delà d’une réflexion sur la propagande et l’on se demande si elles révèlent le cynisme des nouvelles élites spectaculaires ou au contraire l’inconscient de spectateur qui les gouverne…

L’Empereur des Champs-Elysées

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daniel filipacchi

daniel filipacchi
Annick Geille a écrit un joli livre de souvenirs romancés (en poche depuis cet été) sur un univers que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître et les autres… à peine imaginer. Le cœur du monde se situait alors au 65 de l’avenue des Champs-Elysées à Paris, département de la Seine. Téléphone : 359 -01- 79. Son empereur s’appelait Daniel Filipacchi, « Oncle Dan » pour les intimes. Au tournant des années 60, un français de petite taille d’origine vénitienne allait conquérir la presse magazine et devenir le plus grand éditeur de la planète. Cette réussite est faite de baraka, d’audace, de sang-froid et surtout d’un formidable don pour humer l’air du temps.

Cette indéfinissable atmosphère qui se propage dans les rues, dans les foyers, à l’école ou au bureau, Daniel Filipacchi la captait, la digérait avec toujours en tête l’idée de créer un nouveau magazine. Ce garçon était un boulimique de papier glacé. Avec toujours un coup d’avance, cet as du marketing a compartimenté, segmenté la presse française. Au fan de Jazz, il a offert « Jazz Magazine ». Aux midinettes, « Mademoiselle Age Tendre », MAT pour les initiés. Aux hommes, « Lui » et « Playboy » qui sont venus décoincer la France pompido-gaullienne. Redoutable homme d’affaires aussi craint qu’admiré par ses équipes pour ses fulgurances et son incroyable vista, Filipacchi a fait des affaires en vendant du « papier ». Il a édifié la cathédrale « Paris Match » en numéro 1 des kiosques alors que le titre était au plus bas. Quant à « Elle », il a décliné l’hebdomadaire féminin dans presque tous les pays du monde faisant de lui un traité d’émancipation à l’usage de la femme « moderne ». Au moment où notre société numérique enterre ce dit « papier », l’ascension de ce fan de jazz, animateur de SLC Salut les Copains, a quelque chose d’irréel. Filipacchi, c’est la légende de la presse. Les Trente Glorieuses du canard. L’âge d’or de la rotative.

Au détour d’une histoire d’amour compliquée, Annick Geille trace le portrait d’une époque où les journalistes étaient les mieux informés de France, où le destin des personnalités du monde politique et des spectacles se jouait lors de conférences de rédaction aussi enfumées qu’houleuses et surtout, où la carte de presse valait sauf-conduit. Lorsque vous déteniez dans votre portefeuille ou votre sac à main, ce petit rectangle barré du drapeau tricolore, vous aviez réussi dans la vie et vous pouviez dire : « J’en suis ! ».

Vous étiez, en effet, admis dans ce cercle très fermé qui donne tous les droits. Privilégiée parmi les privilégiés, Annick Geille a connu cette aventure folle au plus proche de la « bête ». Elle a côtoyé ce prédateur jusqu’à en perdre parfois son âme. Mais quelle vie ! Avec Filipacchi, les règles sautaient comme des magnums de champagne un soir d’été à Portofino. Les délices de la jet-set des années 60/70 ont été le quotidien de quelques journalistes. Griller les feux au volant d’une Triumph TR5, tutoyer Sylvie Vartan chez Castel, passer vos fins de semaine dans la propriété du patron à Marnay, commander un article à Françoise Sagan ou négocier avec Hugh Hefner dans sa Mansion. C’était ça la vie d’Annick Geille, du moins côté face. Travailler pour les Publications Filipacchi vous ouvrait toutes les portes.

Il y avait bien sûr le côté pile, moins lumineux, les luttes de pouvoir, les marchandages entre éditeurs internationaux, les modifications techniques, les gestionnaires devenus rédacteurs en chef et puis, peu à peu, la disparition du « gris » (l’écrit) au profit de la sacro-sainte « image ». Moins de textes plus de photos : équation toujours d’actualité. Car si Filipacchi a inventé le « people », il a accompagné et initié les grandes transformations de la presse sur presque un demi-siècle ce qui signifie regroupements, fusions, précarité de la profession, informations calibrées et aseptisées. Malgré tout, on ne peut rester insensible au charme de ce patron de presse qui avait une classe que n’auront jamais les apprentis managers actuels.

Le livre d’Annick Geille vaut aussi pour la description physique et vestimentaire de Filipacchi, son idole. Ce gars-là ne portait pas des costumes pisseux comme sur la photo d’une promotion de l’ENA. À la ville comme à la plage, il enfilait des mocassins bateau ou des Weston sans chaussettes, pieds nus, le comble du chic. En haut, des vestes en tweed ou en seersucker sur des tee-shirts noirs ou des shetlands beiges et sur le nez, des Ray-Ban bleu ciel. Alors quand il balançait à la jeune journaliste un « Ça va cocotte ? », on comprend qu’elle pouvait défaillir.

Pour lui – Annick Geille – Le Livre de Poche

*Photo: wikimedia commons

Obama et la Syrie : pas de surprise!

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obama syrie nasr

obama syrie nasr

Le lecteur de The dispensable nation : American foreign policy in retreat (La nation dont on peut se passer : le repli de la politique étrangère américaine), n’aura pas été surpris par les méandres de la politique syrienne de Barack Obama au cours de ces dernières semaines. L’auteur, Vali Nasr, est d’origine iranienne, professeur à l’Université John Hopkins et il a été pendant deux ans conseiller senior (senior adviser) de Richard Holbrooke au Département d’Etat, en charge du Pakistan et de l’Afghanistan. C’est donc un universitaire qui s’est frotté aux réalités des négociations internationales ; on peut rapprocher son cas de celui d’Aaron David Miller, auteur du remarquable The much too promised Land : America’s elusive search for Arab-Israeli peace (La Terre beaucoup trop promise : l’insaisissable recherche américaine d’une paix israélo-arabe), qui a passé douze ans au Département d’Etat comme conseiller pour le Moyen-Orient.
Vali Nasr voue une admiration sans borne à Holbrooke, un des grands noms de la diplomatie américaine, architecte, entre autres, des accords de Dayton en 1995, et son livre peut être vu comme une sorte de testament politique de son mentor décédé en décembre 2010.
Le verdict de Vali Nasr sur la politique étrangère d’Obama est sans appel : nos partenaires et adversaires « ne savent pas ce que nous pensons et où nous allons. Nous avons abandonné l’Irak et l’Afghanistan à l’instabilité, mis le Pakistan sur la touche, déstabilisé mais pas dénucléarisé l’Iran, déçu les pays du printemps arabe  tout en nous aliénant les régimes autoritaires du Golfe ». Ce jugement est sévère, mais il est solidement étayé. Dans le cas de l’Afghanistan par exemple, Holbrooke ne croyait pas  à une solution militaire et à l’envoi de troupes supplémentaires, mais une fois cette décision prise, il aurait fallu l’appuyer par une négociation impliquant tous les acteurs régionaux et surtout ne pas fixer à l’avance une date de retrait en 2014, ce qui envoyait aux talibans un signal montrant que l’engagement  américain était, somme toute, limité. Nasr développe aussi la gestion de l’Iran : certes Bush avait « savonné la planche » à Obama en balayant d’un revers de main les ouvertures réelles de l’Iran en 2003, mais Obama a persisté dans cette voie. Il a torpillé en 2010 l’initiative commune du Brésil et de la Turquie qui était près d’aboutir, en lui préférant une politique de sanctions populaire auprès de son opinion publique, d’Israël et des monarchies du Golfe, ce qui lui permet d’apparaître à bon compte comme intransigeant envers l’Iran, alors que des concessions majeures ont été faites à la Russie et à la Chine en contrepartie de leur soutien à l’ONU.
On pourrait multiplier les exemples : selon Nasr, la politique étrangère d’Obama ne consiste pas à prendre des décisions stratégiques et à les appuyer par des actions diplomatiques n’excluant pas nécessairement le recours à la force, mais à coller à son opinion publique. La politique étrangère a été abandonnée aux agences de renseignements et au Pentagone, et elle se trouve sous le contrôle de conseillers en communication guidés par des considérations tactiques de politique intérieure et sans expérience internationale. Certaines affirmations de Vali Nasr pourront bien sûr être contestées, mais son livre est certainement un des livres de géopolitique les plus importants écrits ces dernières années ; on ne peut que souhaiter qu’il soit rapidement traduit en français.

L’affiche de Peillon vise-t-elle l’Islam?

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Évidemment qu’elle ne vise que lui, puisque les autres croyances ne posent pas de problèmes.

En France, le mode d’appartenance à leur religion des élèves catholiques, protestants et juifs s’est sécularisé. Ces élèves croyants admettent que l’on raisonne, que l’on discute rationnellement de tout sans tabou, pourvu qu’on n’attaque pas leur religion. Ils ne font pas de prosélytisme, et ne contestent pas la science et les principes républicains au nom de leurs livres sacrés. Leur présence dans l’École n’oblige donc pas les enseignants à marcher sur des œufs.

Ce qui a changé dans l’École française, c’est une chose et une seule : l’arrivée en nombre d’un Islam non sécularisé, non laïcisé.

Il est juste que le rappel des principes qui s’appliquent à tous ne mentionne personne en particulier. Mais il est vain et stupide de cacher ou de nier, quand on commente ce rappel, que c’est spécifiquement le mode d’appartenance non laïque à l’Islam qui oblige à ce rappel, après des décennies de paix laïque.

En même temps, il serait juste d’admettre que si l’École laïque exige que les élèves laissent au vestiaire leurs signes d’appartenance ostentatoires, elle n’exige pas qu’ils y laissent leurs convictions.

Les élèves fondamentalistes de toute obédience religieuse qui contestent le darwinisme doivent pouvoir exprimer leur conviction (et même la conserver) pourvu qu’ils acceptent d’écouter et d’apprendre le cours de biologie sur cette question.

Car si la laïcité impose l’examen rationnel et sans tabou de toutes les idées, sans blasphème, elle n’implique pas l’athéisation des élèves tant qu’ils sont dans l’École.

Il n’est pas certain que tous les profs français en soient bien convaincus. Et pourtant, s’ils étaient un peu plus libéraux, ils admettraient que l’apprentissage de l’esprit critique doit être mis au service de la liberté de conscience individuelle, y compris en matière religieuse.