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Impayable Peillon

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vincent peillon fn

La victoire du candidat du FN à la cantonale partielle de Brignoles constitue « une mauvaise nouvelle pour la démocratie et pour la République, et je considère qu’à partir de maintenant chacun doit en mesurer profondément la gravité » : ainsi parlait Vincent Peillon, avant-hier, à l’antenne de BFM. Comment M. Peillon démontre-t-il aux français qu’il a lui-même « mesuré la gravité de cette mauvaise nouvelle » ? Il sera tête de gondole aux prochaines élections européennes ! Non pas pour se garantir un avenir confortable dans un parlement très éloigné des contingences françaises, mais parce que dans « le contexte politique de la montée du FN, et face à un Jean-Marie Le Pen, prêt à se présenter, il ne peut se dérober à un combat dans lequel sa voix va compter » (Eduardo Rihan Cypel, député PS de Seine-et-Marne).

Les mauvaises langues parlaient d’un ministre de l’éducation effrayé à la seule idée de se trouver sans emploi, et préférant aux rudes affrontements d’une élection nationale, à l’issue plus qu’incertaine pour les socialistes de pouvoir, la sinécure du scrutin proportionnel de liste, dans lequel la tête (ici, M. Peillon) est à peu près sûre d’être élue. Ce n’était que calomnie : le charmant François portera le fer contre l’hydre populo-fasciste nommée Jean-Marie Le Pen !

Le comportement des socialistes de pouvoir, ainsi que celui de leurs alliés verts, politiciens d’ozone (même pas érogène), relève de l’hystérie post-pubère mêlée d’arrogance de parvenu. La semaine dernière, un incident à la fois mineur et lamentable a permis à un député de la majorité, Mme Massonneau, de jouer la grande scène du féminisme offensé. Son discours fut en effet grossièrement interrompu par les cris de poule qu’émettait un crétin de l’UMP. Un rappel à l’ordre aurait suffi. Mme Massonneau a vivement dénoncé cet affront « machiste », soutenue, acclamée par ses amis politiques.

À propos de cet incident de tribune, Jacques Myard, député de l’opposition, fit observer que, lorsqu’il prenait la parole, des bancs de la majorité socialiste et des Verts, hommes et femmes confondus, s’élevait en permanence l’adverbe « Debout ! », destiné à rappeler cruellement à ce député qu’il mesure 1 m 60 ! C’est en effet beaucoup plus grossier qu’un caquetage de collégien ! Et l’on attend toujours les protestations de ces consciences finement ourlées contre la violente et racoleuse agression verbale dont fut victime, dimanche dernier, Nadine Morano de la part de Guy Bedos, animateur pour noces et banquets socialistes.

Le ministère Ayrault, sans doute le plus incompétent et l’un des plus impopulaires de ces vingt dernière années, évoque constamment un prétendu « pacte républicain ». Qui les entend ? On voit nettement que bien des électeurs socialistes ou de gauche, à Brignoles, ont voté en faveur du candidat frontiste. Leur échec gouvernemental augmenté de leur indiscipline égoïste rendent ces gens définitivement insupportables. Ils ne semblent pas s’en apercevoir.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00666774_000050.

Un cancre nommé Valls

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manuel valls nation

« Historiquement, c’est la gauche qui a inventé la Nation en 1789. » Cette petite phrase, prononcée devant un parterre de journalistes, n’a pas suscité l’ire de la droite lors de la visite du ministre de l’Intérieur sur les nouvelles terres mosellanes de Florian Phillippot. Cet ancien haut-fonctionnaire incarnant le virage républicain et gaulliste du FN, la « rediabolisation » médiatique du parti de Marine Le Pen voulue par la gauche passait par là. Sans doute Manuel Valls cherchait-il aussi à réaffirmer son positionnement à gauche mis à mal ces dernières semaines par Cécile Duflot et Christiane Taubira.

Seuls France Info et Le Monde y ont trouvé à redire. Peut-être parce que, face à la montée du Front National, Manuel Valls avait à cœur de reconquérir auprès des élites de gauche le concept de Nation. Lequel a été progressivement abandonné par celles-ci dans les années 80 au profit d’idéaux dits plus modernes, l’Europe fédérale et le multiculturalisme.

Cette volonté de renouer avec la nation n’est pas nouvelle au PS. Ségolène Royal en 2007 avait troublé son parti avec des thématiques très tricolores. Car la concurrence mémorielle n’est pas seulement historique. Elle est aussi symbolique et agite les communicants de la trempe de Manuel Valls. Elle a pour enjeu de conserver à gauche les grands mythes fondateurs de la III° République comme une chasse gardée.

La gauche républicaine, incarnée par Jules Michelet, Paul Bert et Jules Ferry, avait construit un grand roman national autour de l’école laïque. Jusqu’à ce que leur version de la Révolution soit magistralement battue en brèche par François Furet, en particulier à l’occasion de son bicentenaire. La Révolution française n’était pas « une table rase du passé » sur le modèle marxiste mais l’aboutissement d’un long processus de libéralisation et de centralisation politique. Aujourd’hui cette interprétation tocquevillienne de L’ancien régime et la révolution fait consensus.

À rebours de ce consensus, le sectarisme un peu vieux jeu de Manuel Valls, cherche à cliver et à rallumer la guerre idéologique droite/gauche de la fin du XIX° siècle. Il vise à écarter la « mauvaise » moitié des français de leur Histoire.
En rejetant la droite vers l’ancien régime et en s’accaparant 1789, Manuel Valls va contre de l’idée même de nation. Puisque la nation rassemble et que le sectarisme sépare.

Le 11 septembre 1789, les représentants de la nation se sont placés à droite et à gauche pour mieux distinguer les partisans du droit de véto accordé au Roi de ceux qui y étaient opposées: d’un côté les révolutionnaires intransigeants qui voulaient tout de suite la fin de la monarchie et de l’autre les conservateurs alliés aux réformateurs qui souhaitaient progressivement arriver à une monarchie constitutionnelle sur le modèle britannique. Le camp placé à droite du président de l’Assemblée fut majoritaire et le droit de véto royal voté. Depuis lors, on parle de droite et de gauche. Doit-on dire pour autant que la Révolution et la nation étaient de droite en 1789 puis qu’elle a basculé à gauche en 1792 avec la dictature jacobine ? Ce serait tout aussi ridicule.
Droite et gauche sont deux filles de la Révolution comme elles sont filles de l’Ancien régime.

« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. » écrivait Marc Bloch dans L’étrange défaite.
L’école des Annales avait cet avantage de s’attacher aux faits, quoiqu’il en coûte. Manuel Valls a  certes choisi le roman national, mais celui qui divise.

*Photo : BEBERT BRUNO/SIP.  00662928_00004.

La République mise à mal par ses adorateurs mêmes

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La République est bonne fille. Mais, comme la plus belle fille du monde, elle ne peut donner que ce qu’elle a. Encore faudrait-il savoir ce dont il s’agit. Or, si on utilise le terme « antirépublicain » à toutes les sauces, nul ne songe, semble-t-il, à s’interroger sur son sens et sa portée, et encore moins sur son versant positif : que signifie « républicain » ?

La gauche autobaptisée « morale » s’est offusquée parce que François Fillon a estimé avec dérision qu’un socialiste pouvait être « plus sectaire » qu’un Front national – et appelé les électeurs à choisir, en cas de duel PS/FN, le « moins sectaire » des candidats. Cette déclaration serait, selon elle, susceptible de remettre en cause le « front républicain », voire d’ouvrir la voie à un « désistement antirépublicain ». Autrement dit, les idées et programmes de l’UMP et du PS seraient « républicains » et ceux du FN « antirépublicains ». Il faut donc tenter d’y voir plus clair pour vérifier le bon usage des mots.

Le terme « république » appliqué à la forme du gouvernement désigne d’abord, historiquement, le contraire de la monarchie. Dans ce sens, la Grande-Bretagne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, le Maroc ou la Norvège ne sont pas des régimes républicains, contrairement à l’Italie, l’Allemagne et la France. C’est d’ailleurs la seule limite que notre Constitution pose à sa propre révision, dans son article 89 : « La forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet d’aucune révision. » On retrouve les mêmes termes dans l’article 139 de la Constitution italienne. Le but de ces dispositions, longtemps assorties de l’inéligibilité à la tête de l’État des membres des ex-familles régnantes et même, en Italie, de l’interdiction de retour de celles-ci sur le territoire, est d’interdire la restauration de la monarchie. Le Front national n’ayant jamais, à notre connaissance,  inscrit la restauration monarchique à son programme, ne peut à ce titre être qualifié, par opposition aux autres partis, d’« antirépublicain ».[access capability= »lire_inedits »]

L’autre sens du mot « républicain », qui se réfère à l’étymologie, vise la distinction entre la chose publique (res publica), commune à tous, et les affaires privées, propres à chacun. Il repose sur la primauté de l’intérêt général sur les intérêts privés, qu’ils soient individuels ou catégoriels, et s’oppose donc aux systèmes féodaux dans lesquels les différents groupes et communautés se partagent le gâteau. L’idée républicaine suppose le primat du tout sur les parties, de l’ensemble sur les morceaux, bref, l’existence d’un bien commun transcendant en vertu duquel places, emplois, titres et dignités sont accordés en fonction des capacités et des talents, pas de la naissance et de la richesse. Marquée par la révolution libérale de 1789, la « tradition républicaine » française proscrit toute distinction fondée sur des « appartenances » héréditaires, religieuses ou ethniques, libérant les individus de leur passé, pour retenir seulement le mérite et la volonté du citoyen doué de conscience et de raison. Les principes d’unité et d’indivisibilité de l’État, la laïcité et l’égalité des citoyens devant la loi « sans distinction d’origine, de race ou de religion » sont donc au cœur de ce qu’on appelle le « modèle républicain » français.

On voit bien, en conséquence, que le concept de « république » ne dit rien, par lui-même de la distinction entre les  nationaux et les étrangers. Certes, l’on sait que l’idéal révolutionnaire de la tabula rasa a influencé la conception française de la nationalité, de sorte qu’elle s’appuie davantage sur le critère subjectif de la volonté que sur les critères objectifs de la langue, de la culture, de l’histoire, de la géographie ou de la race qui dominent dans la définition germanique. Chacun connaît le fameux « vouloir vivre ensemble » et le « plébiscite de tous les jours » opposés à la conception romantique allemande du volksgeist par Ernest Renan dans sa fameuse conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » de 1882. Mais cette conception n’interdit nullement d’exiger des candidats à la naturalisation des preuves d’adhésion aux principes républicains et d’assimilation des codes culturels. Bien au contraire, c’est par ce souci d’assimilation que se vérifie traditionnellement l’authenticité du « vouloir vivre collectif ».

Cette conception interdit en revanche de distinguer les citoyens français entre eux en raison de leur origine encore que, jusqu’en 1973, une période de probation ait été imposée aux Français fraîchement naturalisés avant de pouvoir être électeurs et éligibles ou d’être admis dans la fonction publique. Mais rien, dans la conception et la tradition républicaines, n’impose une politique migratoire plus ou moins généreuse ou une politique de regroupement familial des étrangers (qui ne date, chez nous, que des années 1970). La République n’exige pas non plus l’égalité des droits entre le national et l’étranger.qui serait d’ailleurs une absurdité,  puisqu’elle reviendrait à abattre la notion même de frontière, donc d’État-nation, ce qu’aucun pays ni aucune norme internationale ne s’aventure évidemment à prescrire. Le Conseil constitutionnel rappelle toujours clairement que : « Aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et de séjour sur le territoire national. »[1. Décision du 13 août 1993 – n°93-325 DC.]

Le choix d’une politique d’immigration plus ou moins restrictive n’a rien à voir non plus avec le racisme. La Convention internationale sur toutes les formes de discrimination raciale, ratifiée par la France en 1971, précise expressément qu’elle ne s’applique pas « aux distinctions, exclusions, restrictions ou préférences établies par un État partie selon qu’il s’agit de ressortissants ou de non-ressortissants ». Elle ajoute qu’aucune de ses dispositions « ne peut être interprétée comme affectant de quelque manière que ce soit les dispositions législatives des États parties concernant la nationalité, la citoyenneté, la naturalisation, à condition que ces dispositions ne soient pas discriminatoires à l’égard d’une nation particulière ». De même, la Convention de l’ONU sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, adoptée le 18 décembre 1990, qui  constitue généralement une référence pour les associations militantes, prévoit expressément la possibilité de restreindre l’accès des migrants « à des catégories limitées d’emplois, fonctions, services ou activités, lorsque l’intérêt de l’État l’exige et la législation nationale le prévoit ». Elle permet aussi de « limiter l’accès d’un travailleur migrant à une activité rémunérée au titre d’une politique consistant à donner la priorité aux nationaux ou aux personnes qui leur sont assimilées ». Fondée sur le critère juridique de la nationalité, pas sur une distinction ethnique, la « préférence nationale » n’est prohibée ni par la Constitution, ni par les conventions internationales ratifiées par la France

Il ne fait aucun doute, en revanche, que les mesures inspirées du multiculturalisme et du communautarisme anglo-saxons, qui consistent à reconnaître des droits différenciés aux citoyens de nationalité française en fonction de leur origine, de leur culture, de leur religion ou de leur ethnie, sont totalement contraires au modèle républicain. Or, de ce point de vue, ce sont précisément les partis qui se réclament du « front républicain » qui commettent ou applaudissent les pires entorses à la tradition républicaine. C’est bien pour éviter une censure du Conseil constitutionnel au nom de ces principes républicains que droite et gauche ont voté les révisions constitutionnelles sur la Nouvelle-Calédonie et l’organisation décentralisée de la République, officialisant, dans les collectivités d’outre-mer (ex-TOM), non seulement une discrimination entre citoyens français fondée sur l’origine dans le droit de vote aux élections locales, mais aussi une préférence autochtone, fondée sur la « situation de l’emploi local », dans l’accès aux emplois et au foncier. Une circulaire conjointe des ministres du Travail et de l’Outre-mer du gouvernement Fillon, en date du 23 juillet 2010, étend cette préférence autochtone aux départements d’Outre-mer de façon parfaitement inconstitutionnelle. Elle prétend « favoriser l’émergence d’une fonction publique plus représentative du bassin de vie qu’elle administre » (sic !) et « renforcer les chances des personnes originaires de l’outre-mer d’accéder aux emplois de responsabilité, tant dans les territoires ultramarins qu’en métropole ». À cet effet, il est notamment indiqué que « s’agissant des vacances d’emplois, les fiches de postes devront faire apparaître, le cas échéant, les compétences particulières attendues du titulaire du poste. Par exemple, pour des emplois comportant des missions d’accueil du public, une bonne connaissance de l’environnement local pourra constituer un élément à prendre en compte » (re-sic !). En Méditerranée, cela s’appelle la « corsisation » des emplois et certains députés de la République, dont on se demande s’ils sont vraiment « républicains », veulent aussi désormais réserver le foncier corse aux insulaires.

Ce sont aussi des élus de la gauche et de la droite « républicaines » qui ont voté les révisions constitutionnelles permettant de catégoriser les électeurs et les éligibles en fonction de leur sexe, malgré la censure du Conseil constitutionnel. C’est encore Nicolas Sarkozy qui avait suggéré au comité présidé par Simone Veil de réviser le préambule de la Constitution pour y inscrire la parité et la diversité, c’est-à-dire les discriminations positives qui ne sont rien d’autres que des passe-droits antirépublicains fondés sur le sexe, l’origine, la religion ou la couleur de peau. C’est Richard Descoings, auquel Nicolas Sarkozy songeait à confier le ministère de l’Éducation nationale, qui a introduit le passe-droit ethnique à Sciences-po, et ce sont aujourd’hui encore des parlementaires socialistes qui s’activent pour que la France ratifie la Charte européenne des langues minoritaires et régionales, petit manuel antirépublicain rédigé par l’un de ces militants bretons qui trouvaient autrefois quelques charmes au culte nazi de l’aryanité !

Ce qui est antirépublicain, ce n’est pas une politique d’immigration plus ou moins accueillante, ce sont les discriminations juridiques entre citoyens français fondées sur l’origine, la race, le sexe ou la religion qui conduisent à écarter le seul critère autorisé par la République, qui est celui du mérite. C’est la reconnaissance de droits collectifs à des groupes de personnes définis par un critère ethno-racial, religieux, linguistique ou sexuel. C’est le droit reconnu à certains d’invoquer leur religion pour se soustraire à la règle commune. Ce qui est antirépublicain, c’est très exactement le passe-droit, qui revient à un privilège au sens étymologique du terme, c’est-à-dire à la loi privée opposée à la règle publique. Envoyée par Nicolas Sarkozy en compagnie de Patrick Devedjian à l’inauguration du CRAN (Conseil représentatif des associations noires) l’ineffable Roselyne Bachelot n’avait rien trouvé de mieux à proclamer que la « fin du modèle républicain fondé sur l’indifférence », bel exemple de discours antirépublicain.

Laisser des minorités faire la loi, subvertir l’École républicaine en présentant sous l’étiquette mensongère de « morale républicaine » la propagande perverse de militants catégoriels, truffer les manuels scolaires de références identitaires, transformer l’État en self-service juridique où chaque catégorie vient chercher ses droits qui sont autant de passe-droits et, last but not least, torpiller au passage le mariage républicain pour obéir encore à un lobby : voilà exactement ce qui est antirépublicain. Lors des débats sur la révision constitutionnelle de 2003 relative à «l’organisation décentralisée de la République », Jean-Louis Debré avait accusé le gouvernement Raffarin de concocter un « bazar » et de mettre la République « en morceaux ». Depuis, les choses se sont  nettement aggravées.

On peut trouver au programme du Front national toutes les lacunes et médiocrités possibles : du vent, de la fumée, irréalisable, irréaliste, tiré par les cheveux, impossible juridiquement, stupide politiquement, etc… On peut trouver à ses dirigeants ou militants tous les défauts possibles : vulgaires, incompétents, simplistes, demeurés, etc… Mais il n’y a rien, dans les propositions du FN, qui soit « antirépublicain » au sens précis de ce terme. Au contraire même, le programme mentionne : «  Réaffirmation de notre modèle républicain et de ses valeurs contre le multiculturalisme anglo-saxon. L’assimilation, via l’École notamment, doit redevenir la règle, et le communautarisme banni. La France inscrira dans sa Constitution :  » La République ne reconnaît aucune communauté. » » Cette dernière mesure est assurément inutile puisque le communautarisme est déjà banni de nos grands textes et que ce sont les exceptions instaurées ou tolérées depuis des décennies par les dirigeants se réclamant du « front républicain » qui conduisent précisément à la liquidation du modèle républicain.[/access]

 

*Photo : ROBERT ALAIN/APERCU/SIPA.  00639351_000004.

Les aventures d’Alain Delon, fable postsoviétique

En 2005, une jeune femme fut embauchée comme conseillère dans un cabinet ministériel. Son profil était particulièrement adapté,  et elle donnait satisfaction à son ministre. Malheureusement, elle commit une faute impardonnable, qui lui coûta son emploi : elle était la petite-fille de Maurice Papon. Elle fut vite repérée par un journaliste d’investigation qui porta immédiatement à la connaissance du public l’incroyable scandale. Comment ça, la petite fille du salaud absolu que la France s’est construit dans les années 90 serait apte à occuper un emploi public ? Bien sûr que non. Elle fut immédiatement licenciée. Non, pas licenciée. Courageusement mais fermement, son ministre lui demanda de démissionner.

Pour clore le bec à ceux qui s’étonnaient un peu de cette réactivation de la directive du 3 juillet 1937 du Politburo au NKVD sur la responsabilité familiale et collective des ennemis du peuple, Pierre Marcelle dans Libération, intraitable, a mis le doigt sur la circonstance aggravante qui justifiait la sanction : la petite-fille n’avait jamais dénoncé publiquement son grand-père. Imparable.

Les enfants d’Alain Delon ont retenu la leçon. Être le fils ou la fille de celui-ci n’a pas dû être facile tous les jours. Mais là, le pire du pire est arrivé. L’inoubliable interprète de Tancrède Falconeri  dans Le Guépard,  et de Ripley dans Plein soleil a blasphémé deux fois. Tout d’abord en disant qu’à son avis l’adoption d’enfants par les couples homosexuels était « contre-nature » et ensuite qu’il comprenait la montée du Front National.

Avant même d’être mis en demeure, le fils et la fille ont pris les devants. L’une pour prendre une distance qui devrait pouvoir se calculer en années-lumière, l’autre pour affirmer que son père était « consternant ». On aurait pu penser que l’explication père-enfants aurait pu avoir lieu dans l’intimité du cercle familial, Anthony et Anouchka disposant probablement du numéro de portable de leur père. Ah que non ! La dénonciation et le reniement du père doivent être publics pour être valables. On peut comprendre les deux héritiers, ils ont des vies et  des carrières à faire. À défaut, la condamnation sur leur casier judiciaire social eût été indélébile.

En 1932, dans l’Oural, Pavel Morozov avait dénoncé son père, paysan qui s’opposait à la collectivisation des campagnes. Celui-ci fut déporté et disparut. Morozov devint le héros mythique des « Pionniers ». Leur hymne disait :

« Morozov est un exemple pour tous les enfants,

Nous sommes une troupe de héros. »

Brignoles : FN 1- Front républicain 0

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brignoles fn lopez

Laurent Lopez, le candidat du Front National, a remporté l’élection cantonale de Brignoles (Var) avec 53,9% des suffrages exprimés. Certes, ce département est historiquement l’un des berceaux électoraux du parti frontiste. Certes, par le passé, ce canton avait déjà eu un élu FN. Mais le jeune candidat choisi par Marine Le Pen l’emporte dans un contexte particulier : l’enjeu a été tellement dramatisé par les états-majors des partis que les caméras ont littéralement assiégé la bourgade du Centre-Var. De surcroît, la gauche éliminée dès le premier tour, Lopez a remporté la partie face au candidat de l’UMP, alors que les deux dernières élections partielles (OiseLot-et-Garonne) ayant opposé la droite au FN avaient abouti à la défaite, certes honorables, des poulains frontistes.

Hier soir, Le Figaro.fr a été peu inspiré de sous-titrer : « Laurent Lopez a recueilli 53,9% des suffrages en dépit d’une hausse de 12 points de la participation » Pourquoi, ce « en dépit » ? Dans le grand quotidien conservateur, on écrit un peu vite sans regarder les chiffres. Le candidat du FN ne bénéficiait d’aucun désistement de la part des autres impétrants en lice au premier tour. Pourtant, il passe de 40,4 % à 53,9 %. On peut certes penser que le candidat du Parti de la France de Carl Lang, qui n’est autre qu’une ancienne figure locale du FN beaucoup plus connu dans le canton que Laurent Lopez, n’a pas été suivi par tous ses électeurs alors qu’il leur demandait de voter UMP. En ce cas, Lopez aurait gagné de cinq à dix points entre les deux tours. Ce surplus de voix provient soit du surcroît de participation, soit du report des voix UDI, EELV ou PCF, voire d’une  savante combinaison des deux.  Autrement dit,  Le Figaro et tous les autres se plantaient lorsqu’ils attribuaient l’excellent score FN du premier tour à la très faible participation. Au contraire, la base sociologique frontiste, issue des couches populaires (ouvriers, employés, chômeurs), est la frange de la population qui s’abstient le plus. Dans une élection cantonale partielle, le FN s’avère forcément plus handicapé que l’UMP ou le PS qui bénéficient d’électorats plus assidus dans les isoloirs. C’est le premier enseignement de cette élection.

La seconde leçon, que François Fillon n’a pas tardé à tirer, façon « j’vous l’avais bien dit », c’est que le front républicain a du plomb dans l’aile. Manifestement, l’isolement du FN n’empêche plus l’élection de ses candidats. Dans l’Oise, le Lot-et-Garonne et le Var, trois départements aux réalités sociologiques différentes les unes des autres, des électeurs de gauche ont apporté leurs suffrages au candidat frontiste. Vincent Peillon, interrogé en direct sur BFM TV, répond qu’il n’y a pas d’alternative à la stratégie du front républicain, prétendant que sans lui, le résultat aurait été encore pire. Et si le ministre de l’Education Nationale se trompait ? Si, au contraire, ce fameux front incarnait justement l’antienne répétée par Marine Le Pen, le fameux UMPS, faisant le meilleur des cadeaux au parti qu’il entend combattre ?

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : l’électeur de gauche se fiche désormais des consignes de vote comme de son premier bulletin. D’ailleurs, les partis seraient bien en peine de discipliner leurs sympathisants, alors qu’ils multiplient les primaires ouvertes pour désigner leurs candidats. Comment peut-on prétendre donner des consignes de vote au second tour alors qu’on n’est pas fichu de leur imposer un candidat au premier, notamment dans l’élection reine ? Il y a là une contradiction que le PS et l’UMP doivent trancher au plus vite. Seul Fillon, dont beaucoup se gaussent en ce moment, semble l’avoir compris.

Mais Marine Le Pen a du pain sur la planche, notamment autour de la formation de ses candidats. Laurent Lopez n’a en effet rien trouvé de mieux que de fêter sa victoire en évoquant une « divine surprise ». Soit le nouveau conseiller général du canton de Brignoles manque singulièrement de culture historique. Soit il a sciemment salué sa victoire comme naguère Maurras s’était félicité de l’avènement de la Révolution nationale. Dans cette hypothèse, la dédiabolisation en prendrait un sale coup. Comme quoi, il y a des défaites dans certaines victoires. Et vice-versa.

 

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA. AP21469255_000016.

Forton, c’est fortiche

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jean forton nouvelles

J’aurais bien aimé étudier le droit à Bordeaux au début des années 1970. Déjà, Bordeaux est une belle ville. Ensuite, le droit à l’époque était moins compliqué qu’aujourd’hui, avec les règles européennes et les « rapports de systèmes », comme disent les juristes. Et puis j’aurais acheté mes manuels à la librairie Montaigne, petite boutique spécialisée dans le domaine juridique. Le propriétaire s’appelait Jean Forton ; il avait écrit plusieurs livres, et continuait d’en mijoter dans son arrière-boutique. En me renseignant, j’aurais glané des informations sur lui : entré en littérature à vingt ans avec une revue, La Boîte à clous, Forton avait publié six romans chez Gallimard, dont un (L’épingle du jeu, 1960) avait failli remporter le Goncourt. Mais le manque de soutien des critiques l’avait déçu, au point qu’il avait finalement décidé de ne plus rien publier de son vivant. Ses manuscrits, il les cacherait dans des tiroirs et des cartons, où ils dormiraient longtemps. C’est pourquoi on en a découvert plusieurs depuis sa mort en 1982, et que des inédits resurgissent périodiquement.

Deux éditeurs se chargent en particulier de les publier : le Dilettante, à Paris, et Finitude, à Bordeaux. Au premier, on doit une réédition (Les Sables mouvants, 1997), une publication tardive (L’enfant-roi, 1995, refusé par Gallimard trente ans plus tôt) et un fabuleux inédit, La vraie vie est ailleurs, merveilleux roman sur l’adolescence, l’école buissonnière et la vie en province. Au second, on doit d’autres rééditions (Sainte Famille, 2009) et deux beaux recueils de nouvelles inédites (Pour passer le temps, 2002, et Jours de chaleur, 2003),  art dont on ignorait que Forton l’avait pratiqué. Pour Finitude, Forton fut même une sorte de parrain de baptême, Pour passer le temps étant leur premier livre. Onze ans plus tard, ils offrent une deuxième chance à ceux qui ont raté le coche à l’époque : Pour passer le temps et Jours de chaleur sont maintenant réunis dans un beau volume de 270 pages, avec trois nouvelles inédites. Evidemment, on suppose que ces petits textes étaient surtout des divertissements, des exercices pour se délier la main ou s’aiguiser l’esprit. Mais quels exercices ! Forton était doué pour la nouvelle ; les siennes sont des petits tableaux parfaits, des saynètes qui tendent vers une chute bien nette, avec une dose d’humour noir qu’on ne lui connaissait pas dans ses romans.

Le monde de l’enfance est très présent, avec des narrateurs de dix ans qui écrivent sans gêne ce que les adultes n’avouent pas. Les personnages, petites gens pittoresques, paysans terre-à-terre, sont croqués avec un mélange de tendresse et de cruauté à la Marcel Aymé. Les scènes de couple sont délicieuses : voyez « L’artiste », sur une femme jalouse de son mari qui peint, ou « Pour passer le temps », avec sa dispute inoubliable. « – Une méchanceté pareille, ça ne s’invente pas, dit le vieux. Tu es la véritable salope, Antoinette, la véritable vérole. – Léon, met le couvert. – Au fond tu es restée la vraie paysanne, tu m’arraches le cœur comme tu égorges un poulet, ça te fait jouir tout pareil. » Etc. La brièveté sied à Forton ; il ne perd son lecteur que quand il s’allonge un peu, par exemple dans « Jours de chaleur ». Mais on lui pardonne, parce qu’il y a de la vérité dans chaque page, et beaucoup de phrases très justes dont on voudrait se souvenir. Celle-ci, par exemple, qui pourrait être apprise par les étudiants du barreau, les mêmes à qui Forton vendait des manuels, pour qu’ils améliorent la défense de leurs clients assassins et leur évitent la prison : « Il avait tué sa femme, oui. Mais justement, elle était morte, il ne risquait pas de recommencer. »

Toutes les nouvelles, de Jean Forton, Finitude, 2013.

*Photo : SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA. SUPERSTOCK45280619_000001.

Petite île, grand homme

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napoleon corse ajaccio

Napoléon Bonaparte est-il un « bloc », comme le disait Clémenceau à propos de la Révolution ? Ou bien y a-t-il un bon Bonaparte républicain qui aurait « dérapé »[1. Comme François Furet le disait de la Révolution française.] pour devenir le méchant Napoléon, despote népotique responsable de millions de morts et de guerres incessantes à travers l’Europe ? Physiquement au moins, la thèse des deux personnages se tient : le maigre général Bonaparte aux cheveux longs et aux joues creuses céda la place à un Napoléon Ier bedonnant.

Dans Bonaparte, premier tome de sa biographie monumentale, Patrice Gueniffey approfondit cette vision des « deux hommes en un » en analysant la transformation du jeune hobereau corse en héros français, incarnation parfaite de la Grande Nation en armes.

Autant prévenir les amateurs de scoops et de séisme historiographique : ils seront déçus. L’Empereur n’était ni juif, ni homo, ni le fils naturel de Louis XV – et rien n’indique qu’il fut une femme ![access capability= »lire_inedits »] On ne trouvera pas non plus une lecture radicalement nouvelle de sa vie. Il faut dire aussi qu’après plus de 70 000 biographies, il est difficile de révolutionner le champ historiographique et littéraire. « On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels, moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par quelques lignes des pages où on essaie de l’enfermer », prévenait déjà Jacques Bainville. Cependant, en dépit de l’avertissement de ce fin connaisseur, Gueniffey parvient à capter quelque chose du mystère. Car son livre, merveilleusement écrit, ne se contente pas de replacer minutieusement la geste napoléonienne dans son contexte : il apporte une véritable contribution à la compréhension de ce qu’on pourrait appeler la « fabrique du grand homme ». Comment devient-on Napoléon ?

Gueniffey ne fournit pas de recette clé en mains, mais il suggère une hypothèse : en naissant et en grandissant dans la Corse du XVIIIe siècle, nid de vipères et laboratoire politique de premier plan.

Pour simplifier l’énigme napoléonienne, il faut distinguer le génie singulier de l’homme – proprement inexplicable – de son habitus natal, c’est-à-dire sa Corse, sa famille et son clan. Autrement dit, faire la part des choses entre l’« accident de la nature » et les circonstances historiques. De Napoléon, on peut affirmer avec certitude que la nature l’a doté d’une forte intelligence, d’une excellente mémoire, d’une grande énergie et d’une rare capacité de concentration. Pourtant, aucun de ces dons ne s’est manifesté avec un éclat particulier pendant

les vingt-quatre premières années de la vie de Bonaparte : loin d’être médiocre, Napoléon n’a pas été non plus un enfant ou un adolescent précoce. Curieusement, sa carrière prend son essor quelques mois après que les Bonaparte, défaits par leurs ennemis, ont quitté leur île, à la fin de 1793. Voilà donc le mystère : comment se fait-il qu’en six ans, l’homme qui avait échoué à soumettre la Corse ait pu mettre la France à ses pieds, puis qu’en une décennie il soit devenu maître de l’Europe ? Pour comprendre cette métamorphose, il faut analyser l’humus singulier de la terre corse en cette fin de XVIIIe siècle. Gueniffey esquisse ainsi le portrait de

l’« homo corsicus », né et élevé au sein d’une des « maisons » qui ne cessent de mener une lutte harassante contre les autres clans pour s’approprier les maigres ressources de l’île.

Charles Bonaparte, le père de Napoléon, en est un parfait spécimen : l’homme a passé sa vie à intriguer, à mener des procès, à faire le courtisan, à guerroyer, changer de camp, réclamant postes et honneurs. Il a même toléré – à l’encontre de l’image d’Épinal des mœurs et du code d’honneur corses – que sa jeune et belle femme, Laetitia, entretienne une liaison plus ou moins ouverte avec le comte Marbeuf, gouverneur français de l’île. Tout ce petit monde nourrit une seule obsession, une unique ambition : le pouvoir, les honneurs et le patrimoine matériel et symbolique de la famille. Seule compte la victoire. Les pires des péchés, les déshonneurs les plus cuisants sont la défaite et la ruine. Génération après génération, ces petits chefs ont fait de la politique de la façon la plus artisanale et prosaïque qui soit – bref, en mettant les mains dans le cambouis. À cette sociologie singulière, il faut ajouter les spécificités de la Corse du XVIIIe siècle. Les décennies précédant la naissance de Napoléon, en 1769, sont rythmées par une succession de régimes, de guerres et d’ingérences étrangères, un véritable tourbillon obligeant les différents acteurs de la politique insulaire – dont les Bonaparte – à déployer toute leur habileté manœuvrière pour préserver leurs intérêts. On ironise souvent sur les « girouettes » qui, au cours du XIXe siècle, ont su s’adapter aux nombreux changements de régime sans que leur carrière en soit affectée. La Corse du milieu du XVIIIe siècle exigeait la même souplesse des membres de clans qui se disputaient le pouvoir ou ses faveurs.

L’historien Frédéric Masson, l’un des grands spécialistes du personnage et de son époque, a bien compris l’impact de ce contexte agité sur les autres membres de la famille Bonaparte.

C’est ainsi qu’il les décrit durant les premiers mois de la campagne d’Italie (1796-1797), alors que la carrière de Napoléon prenait son envol : « […] nul étonnement de ce qui leur arrive, du conte de fées où ils se meuvent

[…], nulle inquiétude d’y paraître déplacés ; nulle crainte d’y commettre des erreurs ou de sottises ; […] une confiance en soi, qui n’est même point accompagnée par le sentiment des devoirs que la position entraîne. Et cette confiance en eux-mêmes les porte malgré tout, elle les impose, et tant que la chance les accompagne, elle leur rend facile ce qui, à d’autres, paraîtrait gratuitement impossible. Elle leur prête […] l’audace de tout entreprendre, la certitude de tout réussir […] ».

De ce point de vue, rappelle Gueniffey, les Bonaparte n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit d’évoquer les Pozzo di Borgo, autre clan ajaccien, tantôt allié, tantôt ennemi des Bonaparte, dont l’un des fils, Charles-André, contemporain de Napoléon, joua un rôle historique de premier plan. Car plus de vingt ans après avoir fait partie des vainqueurs des Bonaparte en Corse en 1793, Pozzo di Borgo, devenu ambassadeur et homme de confiance du tsar Alexandre, jouera un rôle important dans les défaites et la chute définitive de Napoléon.

La Corse constituait donc un terreau particulièrement propice à l’éclosion d’hommes rompus aux différents jeux du pouvoir : violence, diplomatie, conquête du pouvoir et exercice habile du gouvernement des hommes. Le hasard a permis la rencontre entre l’homme de génie et le moment historique exceptionnel que nous appelons Révolution – cette époque où, comme l’écrit Lamartine, « les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ». Bref et fuyant moment, certes, mais suffisant pour qu’un « Mozart de l’action » s’empare de l’un de ces trônes vides pour créer une œuvre qui, comme celle du musicien salzbourgeois, son contemporain, figure toujours au sommet de notre répertoire et ne cesse de nous étonner.[/access]

Patrice Gueniffey, Bonaparte, Gallimard, 2013

*Photo: FRILET/SIPA 00557799_000005

Le festin des Barbares

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rancinan arts metiers

Quand l’art devient de plus en plus joyeux et divertissant ; quand le regard se fait de plus en plus policé, quand le temps est à la fuite du réel, le duo du photographe Gérard Rancinan et de l’écrivain Caroline Gaudriault ne baisse pas la garde. Pendant plus de sept années, ils ont entrepris un voyage sur leurs contemporains, une trilogie qu’ils ont nommé Trilogie des Modernes. En s’intéressant à ce Moderne, c’est en fait ses contradictions qu’ils regardent plus particulièrement. Personne n’est épargné. Ni eux-mêmes d’ailleurs. Et leurs thèmes de prédilection reviennent par petites touches, quand ils évoquent les illusions qui entraînent les hommes à des actions absurdes, la muséification du vivant qui rend difficile l’avenir de notre héritage culturel, l’infantilisation de nos sociétés qui voit arriver la fin du courage…

Les photographies de Rancinan sont des miroirs et les écrits de Caroline Gaudriault viennent triturer nos esprits. Ils mènent comme cela, en se répondant l’un l’autre, une longue conversation qui engage le spectateur et le concerne. Tous deux n’ont pas pour habitude de jouer de complaisance. Ils utilisent l’humour et l’impertinence pour piquer au vif. Ils mettent le Moderne face à ses désirs modernistes et ses responsabilités. Leur intention n’est pas moralisante car ils acceptent volontiers d’être pris eux-aussi par le jeu – ou le diktat – de la volonté de changement. Ils se voient certainement bien comme des agitateurs de conscience.

On avait pu ainsi les voir agir au Palais de Tokyo en 2009, puis dans une chapelle désacralisée d’Issy-les-Moulineaux en 2011. Plusieurs expositions internationales plus tard, les voilà qui reviennent en France pour montrer la dernière pièce de leur Trilogie, au musée des Arts et Métiers. Enfin, ils terminent leur voyage avec un « Festin des Barbares ». On s’attend à tout.

Ils nous promettent que les « Barbares arrivent » : ils veulent parler des ayatollahs du Modernisme, de ceux qui poussent les limites en menant un combat idéologique. Ils montrent leur volonté de casser tous les codes, briser les frontières. Les Barbares de Rancinan et de Caroline Gaudriault sont forcément transgenres, transhumanistes, se nourrissant d’insectes et de molécules et se pensant tout à fait éternels. Et comme le disent les deux auteurs : « Si au bout du voyage, nous n’avons toujours pas trouvé de réponses à nos questionnement, nous ne trouvons pas plus d’excuses à la nature humaine. »  Mais la sentence ne se veut pas si radicale. Le photographe choisit l’esthétisme pour parler de ses personnages et l’écrivain ouvre les portes en pensant que « tout mouvement peut avoir ses propositions positives ».

C’est donc à chacun de faire son propre jugement, devant cette œuvre qui relève de la prouesse photographique, par l’instant photographique qu’elle représente, puisqu’il n’y a pas de recours au montage et par la taille du tirage qui dépassera les 3 mètres. A côté du Pendule de Foucault, dans l’église du Musée, on s’attend à une autre évidence que la rotation de la terre. Et comme devant un livre sacré, on pourra lire les textes sur un livret aux côtés de l’œuvre. La scénographie est une autre marque de fabrique de ce duo d’artistes.

« Le Festin des Barbares » au Musée des arts et Métiers du 15 octobre au 3 novembre 2013, 60 rue Réaumur – Paris 3ème.

Astérix de A à Z

asterix bnf uderzo

Anar de droite hystérique et moustachu, accro à la potion magique, le superman français de la bande-dessinée, Astérix, est la vedette – ce mois-ci – d’une exposition à la Bibliothèque nationale de France. Plus fort que Superdupont, Jean Moulin et le Général de Gaulle réunis, Astérix s’impose au firmament des super héro français. L’occasion ou jamais de revenir sur ses exploits, de A à Z.

Ancêtres les gaulois (nos) – Astérix est-il né de la cuisse de Jupiter ? Non. Pas vraiment. Le petit guerrier armoricain est le fruit d’une élaboration minutieuse de ses papas n°1 et n°2, René Goscinny et Albert Uderzo.  Travaillant alors dans une mine de sel qui les paie très mal (une sorte d’agence proposant aux journaux des pages « jeunesse »), les deux compères ont l’idée – avec quelques camarades – de fonder leur propre publication. Ce sera Pilote. Goscinny sait bien que le moteur d’un magazine de ce type est un héros charismatique (Le journal de Tintin a son Tintin, Spirou a son Spirou…) Les deux compères se retrouvent sur le balcon de la HLM d’Uderzo à Bobigny et cherchent la période historique qui serait le théâtre idéal de leur nouveau personnage. Ils songent d’abord à une adaptation fantaisiste du Roman de Renart, mais le Moyen-Age est déjà très présent dans la bande-dessinée. Ils hésitent sur la préhistoire… (Pleurons un Astérix façon Famille Pierrafeu…) Et puis Goscinny, feuilletant un manuel d’histoire, tombe sur les Gaulois, nos ancêtres, Vercingétorix, et toute la série est conçue en moins d’une heure… Le petit village armoricain de résistants, son chef, son barde, son poissonnier (à la marchandise douteuse), son druide, la potion, et son ennemi juré, le romain… Tout y est. Lors de cette réunion au sommet, Goscinny exprime en ces termes le projet de la série : être fidèle au « folklore français ». Au dessin le fils d’immigrés italiens, et au texte un juif errant…

Cinéma – René Goscinny, quand il n’écrivait pas, ne partait pas en mer à bord de paquebots comme Le France  pour se délasser et rencontrer la femme de sa vie , Gilberte, rêvait de cinéma. Il fonda les studios Idefix, qui produisirent quelques longs-métrages adaptés de ses albums de bédé. On se souviendra de quelques dessins animés notables tirés d’Astérix… Astérix le Gaulois (1967), Astérix et Cléopâtre (1968), Les douze travaux d’Astérix (1976). Le filon aurifère étant de bonne qualité, les vautours habituels du cinéma vinrent s’inscrire dans le créneau et l’on vit Christian Clavier incarner le petit gaulois surexcité et Gérard Depardieu entrer dans la peau du tailleur de menhirs débile léger Obélix. Dans le sillage on verra aussi Edouard Baer et Clovis Cornillac arborer le casque à plumes. Un vaste champ de navets… Astérix inadaptable ?

Etrangers – Pierre Desproges l’avait bien résumé en son temps : les « étrangers sont nuls »…  Astérix, dans les diverses aventures dans lesquelles il a été amené batailler sort souvent de Gaule, et rencontre même autrui. On le voit se frotter aux Egyptiens, aux Espagnols, aux Allemands, aux Belges et même aux Corses et aux Auvergnats ! Sur les océans déchaînés Astérix rencontre périodiquement des pirates débonnaires, à qui il met une branlée systématique. Peut-être est-ce auprès d’eux qu’il prend l’envie de voyager ?

Falbala – Au-delà de ses épaules scandaleusement bronzées Falbala a une tête gracieuse, dont part une abondante chevelure blonde. Elle ressemble beaucoup à Brigitte Bardot. Nous sommes dans les années 60… Tout le monde est amoureux d’elle au village. Obélix, ce balourd, le premier. Les personnages féminins sont rares dans la bédé du siècle dernier. La censure a réglé jusqu’aux années 70 l’activité des journaux destinés à la jeunesse.  On comprend mieux pourquoi Tintin n’a pas de femme, mais un « ami » capitaine, et pourquoi il n’y a qu’une seule malheureuse Schtroumpfette pour des dizaines de Schtroumpfs… René Goscinny a donc l’idée d’introduire la sexy Falbala dans le village gaulois. Sexy et scandaleuse, la jeune-fille est l’épouse du vieux (et riche) Tragicomix. Pauvre Obélix…

Parc – Enfer sur terre, situé à quelques dizaines de kilomètres de Paris, le Parc Astérix a ouvert ses portes en 1989. Composé essentiellement de manèges effrayants et d’attractions distrayantes, il est le produit dérivé le plus monstrueux de la série dessinée par Uderzo. On peut croiser dans ses allées des lycéens innocents déguisés en gaulois ou en romains, quand la chance est au rendez-vous ; ou même des étudiants en socio payés au Smic pour endosser le costume du super-héros casqué. Et je ne parle même pas du prix de l’entrée et du jambon-beurre à la buvette….

Proverbes – Dans les pages d’Astérix (et des nombreuses séries auxquelles Goscinny a participé : Lucky Luke, Iznogoud, Le petit Nicolas, etc.) on croise de très nombreuses expressions qui sont entrées dans le langage courant… « Par Toutatis ! » – « Le ciel nous tombe sur la tête ! » – « Je suis pas gros, un peu fort peut-être… » – « Ils sont fous ces romains ! » – « Je suis tombé dedans quand j’étais petit ! » – « Je veux être calife à la place du calife » – « Tirer plus vite que son ombre » – René Goscinny a sa place tout à fait méritée dans le dictionnaire, dans les pages roses… celles réservées aux « locutions » (latines ou pas) et aux proverbes.

Sangliers – Le Gaulois moyen se nourrit de baies sauvages, de cervoise fraîche et de viande de sanglier. Le sanglier est un quadrupède amusant bien que rustique, dont la saveur de la chair incite Obélix à repartir toujours à l’assaut. Le sanglier peuple les forêts armoricaines au moins au tant que le romain, mais il est plus intéressant à traquer et sa viande a plus de caractère…

Tandem. Astérix et Obélix s’inscrivent dans la longue tradition du tandem rigolo, qui compte aussi Laurel et Hardy dans le genre du « gros » et du « petit ». Astérix rattrapant toujours les gaffes de son ami Obélix, Obélix – imprudent et ballot – se jetant dès qu’il le peut dans la gueule du loup. Ressort ? Truc ? Machinerie comique ? Qu’importe les ficelles quand elles nous font rire…

Zizanie (La) – Certainement le meilleur album de la série. 1970. César est au bout du rouleau. Il  sollicite un jeune conseiller, Tullius Détritus, qui a les traits de… Alain Juppé, en toge. Il propose d’anéantir le village de Gaulois irréductibles en les montant les uns contre les autres, et en jouant astucieusement sur le cours boursier du menhir… Dévaluation assassine, intrigues palatiales, gauloiseries, péril en la demeure… Ultime argument pour vous convaincre : l’un des centurions de cette aventure a les traits de Lino Ventura. Oui, Lino… Quoi ? Rome, c’est l’Italie…

Astérix à la BNF – du 16 octobre 2013 au 19 janvier 2014.

*Photo : GINIES/SIPA. 00516852_000016.

On ira tous au Panthéon

pantheon

On a les héros qu’on peut… ou qu’on mérite. Si le peuple qui avait pour héros Henri IV, Napoléon, Clemenceau et de Gaulle célèbre aujourd’hui Zidane ou Nabilla, si la célébrité n’exige plus la réalisation d’une quelconque oeuvre et s’est, grâce aux médias de masse, déconnectée d’une oeuvre quelconque, faut-il y voir le signe d’une dégénérescence collective ? Sommes-nous moins talentueux que nos aïeux ? Moins capables de grandes choses ? Moins habités par l’héroïsme ? Peut-être faut-il, au contraire, incriminer la « demande », c’est-à- dire la société, au lieu de se lamenter sur une « offre » qui serait déficiente, voire médiocre. La question que nous nous posons est simple, quoique vertigineuse : où sont passés les héros ? Pourquoi les sociétés contemporaines semblent-elles incapables de faire éclore des grands hommes, qui, comme dans le passé, faisaient la gloire et le rayonnement d’un pays ?[access capability= »lire_inedits »]

Le grand homme est souvent le produit d’une triple coïncidence. D’abord, il y a le génie, cet ensemble de dons qu’on peut qualifier d’accident de la nature et qui est au coeur même de son mystère. Ensuite le terreau culturel et familial dans lequel il est né et a évolué. Viennent, enfin, les circonstances particulières qui lui permettent de déployer ses extraordinaires capacités. Il sait repérer ce que les Grecs anciens appelaient le « kairos », le moment opportun, l’occasion qui ne se représentera pas et qui, en même temps, ne se présente qu’à lui – ici le larron fait l’occasion. Ce qui fait l’étoffe des héros, c’est qu’ils répondent au bon moment à la demande de toute une société : point de « grands hommes » sans « patrie reconnaissante ».

Loin de nous – et c’est tant mieux –, les drames qui ont servi de toile de fond à l’ascension d’une Jeanne d’Arc, d’un Napoléon, d’un de Gaulle ou d’un Gambetta, et qui les ont hissés au-dessus de leurs contemporains. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces moments de crise majeure qui plongent les foules dans un profond désespoir, mais rendent tout possible pour celui qui ose et s’impose sont devenus rarissimes. Et leur disparition nous confronte à l’épineuse question de l’Histoire. Ou, plus précisément, de l’Histoire sous sa forme moderne : celle qui est née comme discipline au début du XIXe siècle, et s’écrivait pendant qu’elle se faisait. Celle qui nourrissait les observateurs autant que les créateurs.

Ce n’est pas par hasard si la naissance fulgurante du roman dans la France moderne, postrévolutionnaire, a coïncidé avec l’invention du héros comme individualité toute-puissante dans l’Histoire. Car sans Bonaparte, pas de Stendhal, pas de Balzac, pas de Dumas. Et, sans le romantisme, il n’y aurait pas eu non plus de Bonaparte. Capable de plier à sa volonté les événements, voire de les créer, le grand homme moderne a pris la place des dieux, au moins des demi-dieux. Quand Hugo lapide littérairement Napoléon le Petit, il fait encore de la littérature parce que le fantôme de son géant d’oncle traîne encore par le siècle et nourrit l’écrivain.

« Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit. »

(Victor Hugo)

Polemos est père de toutes choses : de lui, naissent les grands hommes. Lesquels, eussent-ils été haïs de leur vivant, se reconnaissent à ceci qu’à leur mort un peuple, faisant taire ses querelles pour se recueillir dans l’admiration partagée, trouve en celle-ci la force de se rassembler et se penser comme un seul corps. Ce fut vrai pour l’Empereur comme pour le poète. C’est ainsi que nul ne conteste plus aujourd’hui que de Gaulle ait été notre dernier grand homme, malgré les passions contradictoires qu’il souleva de son vivant.

Aujourd’hui, quand bien même un héros se présenterait à nous, serions-nous capables de le reconnaître ? Existe-t-il toujours un être collectif capable de s’accorder autour d’un grand homme ? Ou le grand « nous » est-il réduit à une sorte de confédération de petits « nous » qui célèbrent leurs propres héros, inconnus de tous les autres ? Imaginons qu’un homme sorte du rang pour se hisser au sommet. Il est probable que la médiatisation, encouragée par les sciences sociales, ne lui laisserait pas un gramme de mystère, un millimètre de cette distance sans laquelle il n’est pas d’admiration. Comme disent les Anglais avec raison : Familiarity breeds contempt (La familiarité engendre le mépris). On dirait plutôt que, face à ceux qui sortent du rang, nous sommes irrésistiblement entraînés vers la logique infernale résumée par Jean- François Kahn – « léchage, lâchage, lynchage ». Et finalement, les multiples « je », qui peinent tant aujourd’hui à former un « nous », peuvent-ils

s’accommoder d’hommes d’exception, dans un monde traversé par le ressentiment où tout individu se pense fondé à demander « pourquoi lui et pas moi » ?

Par sa capacité d’incarner, d’enchanter et d’entraîner, le grand homme n’est autre chose qu’un lien, un repère autour duquel s’articulent l’individuel et le collectif. Autrement dit, comme l’identité nationale, le héros est unique, radicalement différent, mais néanmoins commun à tous. On n’a pas besoin d’être d’humeur crépusculaire pour comprendre que sa disparition donne, en douceur, le signal de notre sortie de l’Histoire.

Ou plutôt sortie des Histoires. En trois temps. L’histoire universitaire porte un premier coup au culte des héros. Dans le même temps, mythifiant l’antihéros et l’homme sans qualité, le roman évince la grandeur. Enfin, lorsque la France abandonne toute ambition dans ce monde, se soumettant à la démographie et la démocratie universelle, elle enterre l’idée de l’homme d’exception.

Quand on arrive à se demander de quel droit 65 millions de Français pourraient influer sur le destin de 7 milliards de terriens, le renoncement n’est plus très loin.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/GELEBART/SIPA 00664176_000004.

Impayable Peillon

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vincent peillon fn

vincent peillon fn

La victoire du candidat du FN à la cantonale partielle de Brignoles constitue « une mauvaise nouvelle pour la démocratie et pour la République, et je considère qu’à partir de maintenant chacun doit en mesurer profondément la gravité » : ainsi parlait Vincent Peillon, avant-hier, à l’antenne de BFM. Comment M. Peillon démontre-t-il aux français qu’il a lui-même « mesuré la gravité de cette mauvaise nouvelle » ? Il sera tête de gondole aux prochaines élections européennes ! Non pas pour se garantir un avenir confortable dans un parlement très éloigné des contingences françaises, mais parce que dans « le contexte politique de la montée du FN, et face à un Jean-Marie Le Pen, prêt à se présenter, il ne peut se dérober à un combat dans lequel sa voix va compter » (Eduardo Rihan Cypel, député PS de Seine-et-Marne).

Les mauvaises langues parlaient d’un ministre de l’éducation effrayé à la seule idée de se trouver sans emploi, et préférant aux rudes affrontements d’une élection nationale, à l’issue plus qu’incertaine pour les socialistes de pouvoir, la sinécure du scrutin proportionnel de liste, dans lequel la tête (ici, M. Peillon) est à peu près sûre d’être élue. Ce n’était que calomnie : le charmant François portera le fer contre l’hydre populo-fasciste nommée Jean-Marie Le Pen !

Le comportement des socialistes de pouvoir, ainsi que celui de leurs alliés verts, politiciens d’ozone (même pas érogène), relève de l’hystérie post-pubère mêlée d’arrogance de parvenu. La semaine dernière, un incident à la fois mineur et lamentable a permis à un député de la majorité, Mme Massonneau, de jouer la grande scène du féminisme offensé. Son discours fut en effet grossièrement interrompu par les cris de poule qu’émettait un crétin de l’UMP. Un rappel à l’ordre aurait suffi. Mme Massonneau a vivement dénoncé cet affront « machiste », soutenue, acclamée par ses amis politiques.

À propos de cet incident de tribune, Jacques Myard, député de l’opposition, fit observer que, lorsqu’il prenait la parole, des bancs de la majorité socialiste et des Verts, hommes et femmes confondus, s’élevait en permanence l’adverbe « Debout ! », destiné à rappeler cruellement à ce député qu’il mesure 1 m 60 ! C’est en effet beaucoup plus grossier qu’un caquetage de collégien ! Et l’on attend toujours les protestations de ces consciences finement ourlées contre la violente et racoleuse agression verbale dont fut victime, dimanche dernier, Nadine Morano de la part de Guy Bedos, animateur pour noces et banquets socialistes.

Le ministère Ayrault, sans doute le plus incompétent et l’un des plus impopulaires de ces vingt dernière années, évoque constamment un prétendu « pacte républicain ». Qui les entend ? On voit nettement que bien des électeurs socialistes ou de gauche, à Brignoles, ont voté en faveur du candidat frontiste. Leur échec gouvernemental augmenté de leur indiscipline égoïste rendent ces gens définitivement insupportables. Ils ne semblent pas s’en apercevoir.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00666774_000050.

Un cancre nommé Valls

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manuel valls nation

manuel valls nation

« Historiquement, c’est la gauche qui a inventé la Nation en 1789. » Cette petite phrase, prononcée devant un parterre de journalistes, n’a pas suscité l’ire de la droite lors de la visite du ministre de l’Intérieur sur les nouvelles terres mosellanes de Florian Phillippot. Cet ancien haut-fonctionnaire incarnant le virage républicain et gaulliste du FN, la « rediabolisation » médiatique du parti de Marine Le Pen voulue par la gauche passait par là. Sans doute Manuel Valls cherchait-il aussi à réaffirmer son positionnement à gauche mis à mal ces dernières semaines par Cécile Duflot et Christiane Taubira.

Seuls France Info et Le Monde y ont trouvé à redire. Peut-être parce que, face à la montée du Front National, Manuel Valls avait à cœur de reconquérir auprès des élites de gauche le concept de Nation. Lequel a été progressivement abandonné par celles-ci dans les années 80 au profit d’idéaux dits plus modernes, l’Europe fédérale et le multiculturalisme.

Cette volonté de renouer avec la nation n’est pas nouvelle au PS. Ségolène Royal en 2007 avait troublé son parti avec des thématiques très tricolores. Car la concurrence mémorielle n’est pas seulement historique. Elle est aussi symbolique et agite les communicants de la trempe de Manuel Valls. Elle a pour enjeu de conserver à gauche les grands mythes fondateurs de la III° République comme une chasse gardée.

La gauche républicaine, incarnée par Jules Michelet, Paul Bert et Jules Ferry, avait construit un grand roman national autour de l’école laïque. Jusqu’à ce que leur version de la Révolution soit magistralement battue en brèche par François Furet, en particulier à l’occasion de son bicentenaire. La Révolution française n’était pas « une table rase du passé » sur le modèle marxiste mais l’aboutissement d’un long processus de libéralisation et de centralisation politique. Aujourd’hui cette interprétation tocquevillienne de L’ancien régime et la révolution fait consensus.

À rebours de ce consensus, le sectarisme un peu vieux jeu de Manuel Valls, cherche à cliver et à rallumer la guerre idéologique droite/gauche de la fin du XIX° siècle. Il vise à écarter la « mauvaise » moitié des français de leur Histoire.
En rejetant la droite vers l’ancien régime et en s’accaparant 1789, Manuel Valls va contre de l’idée même de nation. Puisque la nation rassemble et que le sectarisme sépare.

Le 11 septembre 1789, les représentants de la nation se sont placés à droite et à gauche pour mieux distinguer les partisans du droit de véto accordé au Roi de ceux qui y étaient opposées: d’un côté les révolutionnaires intransigeants qui voulaient tout de suite la fin de la monarchie et de l’autre les conservateurs alliés aux réformateurs qui souhaitaient progressivement arriver à une monarchie constitutionnelle sur le modèle britannique. Le camp placé à droite du président de l’Assemblée fut majoritaire et le droit de véto royal voté. Depuis lors, on parle de droite et de gauche. Doit-on dire pour autant que la Révolution et la nation étaient de droite en 1789 puis qu’elle a basculé à gauche en 1792 avec la dictature jacobine ? Ce serait tout aussi ridicule.
Droite et gauche sont deux filles de la Révolution comme elles sont filles de l’Ancien régime.

« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. » écrivait Marc Bloch dans L’étrange défaite.
L’école des Annales avait cet avantage de s’attacher aux faits, quoiqu’il en coûte. Manuel Valls a  certes choisi le roman national, mais celui qui divise.

*Photo : BEBERT BRUNO/SIP.  00662928_00004.

La République mise à mal par ses adorateurs mêmes

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fn republique pen

fn republique pen

La République est bonne fille. Mais, comme la plus belle fille du monde, elle ne peut donner que ce qu’elle a. Encore faudrait-il savoir ce dont il s’agit. Or, si on utilise le terme « antirépublicain » à toutes les sauces, nul ne songe, semble-t-il, à s’interroger sur son sens et sa portée, et encore moins sur son versant positif : que signifie « républicain » ?

La gauche autobaptisée « morale » s’est offusquée parce que François Fillon a estimé avec dérision qu’un socialiste pouvait être « plus sectaire » qu’un Front national – et appelé les électeurs à choisir, en cas de duel PS/FN, le « moins sectaire » des candidats. Cette déclaration serait, selon elle, susceptible de remettre en cause le « front républicain », voire d’ouvrir la voie à un « désistement antirépublicain ». Autrement dit, les idées et programmes de l’UMP et du PS seraient « républicains » et ceux du FN « antirépublicains ». Il faut donc tenter d’y voir plus clair pour vérifier le bon usage des mots.

Le terme « république » appliqué à la forme du gouvernement désigne d’abord, historiquement, le contraire de la monarchie. Dans ce sens, la Grande-Bretagne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, le Maroc ou la Norvège ne sont pas des régimes républicains, contrairement à l’Italie, l’Allemagne et la France. C’est d’ailleurs la seule limite que notre Constitution pose à sa propre révision, dans son article 89 : « La forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet d’aucune révision. » On retrouve les mêmes termes dans l’article 139 de la Constitution italienne. Le but de ces dispositions, longtemps assorties de l’inéligibilité à la tête de l’État des membres des ex-familles régnantes et même, en Italie, de l’interdiction de retour de celles-ci sur le territoire, est d’interdire la restauration de la monarchie. Le Front national n’ayant jamais, à notre connaissance,  inscrit la restauration monarchique à son programme, ne peut à ce titre être qualifié, par opposition aux autres partis, d’« antirépublicain ».[access capability= »lire_inedits »]

L’autre sens du mot « républicain », qui se réfère à l’étymologie, vise la distinction entre la chose publique (res publica), commune à tous, et les affaires privées, propres à chacun. Il repose sur la primauté de l’intérêt général sur les intérêts privés, qu’ils soient individuels ou catégoriels, et s’oppose donc aux systèmes féodaux dans lesquels les différents groupes et communautés se partagent le gâteau. L’idée républicaine suppose le primat du tout sur les parties, de l’ensemble sur les morceaux, bref, l’existence d’un bien commun transcendant en vertu duquel places, emplois, titres et dignités sont accordés en fonction des capacités et des talents, pas de la naissance et de la richesse. Marquée par la révolution libérale de 1789, la « tradition républicaine » française proscrit toute distinction fondée sur des « appartenances » héréditaires, religieuses ou ethniques, libérant les individus de leur passé, pour retenir seulement le mérite et la volonté du citoyen doué de conscience et de raison. Les principes d’unité et d’indivisibilité de l’État, la laïcité et l’égalité des citoyens devant la loi « sans distinction d’origine, de race ou de religion » sont donc au cœur de ce qu’on appelle le « modèle républicain » français.

On voit bien, en conséquence, que le concept de « république » ne dit rien, par lui-même de la distinction entre les  nationaux et les étrangers. Certes, l’on sait que l’idéal révolutionnaire de la tabula rasa a influencé la conception française de la nationalité, de sorte qu’elle s’appuie davantage sur le critère subjectif de la volonté que sur les critères objectifs de la langue, de la culture, de l’histoire, de la géographie ou de la race qui dominent dans la définition germanique. Chacun connaît le fameux « vouloir vivre ensemble » et le « plébiscite de tous les jours » opposés à la conception romantique allemande du volksgeist par Ernest Renan dans sa fameuse conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » de 1882. Mais cette conception n’interdit nullement d’exiger des candidats à la naturalisation des preuves d’adhésion aux principes républicains et d’assimilation des codes culturels. Bien au contraire, c’est par ce souci d’assimilation que se vérifie traditionnellement l’authenticité du « vouloir vivre collectif ».

Cette conception interdit en revanche de distinguer les citoyens français entre eux en raison de leur origine encore que, jusqu’en 1973, une période de probation ait été imposée aux Français fraîchement naturalisés avant de pouvoir être électeurs et éligibles ou d’être admis dans la fonction publique. Mais rien, dans la conception et la tradition républicaines, n’impose une politique migratoire plus ou moins généreuse ou une politique de regroupement familial des étrangers (qui ne date, chez nous, que des années 1970). La République n’exige pas non plus l’égalité des droits entre le national et l’étranger.qui serait d’ailleurs une absurdité,  puisqu’elle reviendrait à abattre la notion même de frontière, donc d’État-nation, ce qu’aucun pays ni aucune norme internationale ne s’aventure évidemment à prescrire. Le Conseil constitutionnel rappelle toujours clairement que : « Aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et de séjour sur le territoire national. »[1. Décision du 13 août 1993 – n°93-325 DC.]

Le choix d’une politique d’immigration plus ou moins restrictive n’a rien à voir non plus avec le racisme. La Convention internationale sur toutes les formes de discrimination raciale, ratifiée par la France en 1971, précise expressément qu’elle ne s’applique pas « aux distinctions, exclusions, restrictions ou préférences établies par un État partie selon qu’il s’agit de ressortissants ou de non-ressortissants ». Elle ajoute qu’aucune de ses dispositions « ne peut être interprétée comme affectant de quelque manière que ce soit les dispositions législatives des États parties concernant la nationalité, la citoyenneté, la naturalisation, à condition que ces dispositions ne soient pas discriminatoires à l’égard d’une nation particulière ». De même, la Convention de l’ONU sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, adoptée le 18 décembre 1990, qui  constitue généralement une référence pour les associations militantes, prévoit expressément la possibilité de restreindre l’accès des migrants « à des catégories limitées d’emplois, fonctions, services ou activités, lorsque l’intérêt de l’État l’exige et la législation nationale le prévoit ». Elle permet aussi de « limiter l’accès d’un travailleur migrant à une activité rémunérée au titre d’une politique consistant à donner la priorité aux nationaux ou aux personnes qui leur sont assimilées ». Fondée sur le critère juridique de la nationalité, pas sur une distinction ethnique, la « préférence nationale » n’est prohibée ni par la Constitution, ni par les conventions internationales ratifiées par la France

Il ne fait aucun doute, en revanche, que les mesures inspirées du multiculturalisme et du communautarisme anglo-saxons, qui consistent à reconnaître des droits différenciés aux citoyens de nationalité française en fonction de leur origine, de leur culture, de leur religion ou de leur ethnie, sont totalement contraires au modèle républicain. Or, de ce point de vue, ce sont précisément les partis qui se réclament du « front républicain » qui commettent ou applaudissent les pires entorses à la tradition républicaine. C’est bien pour éviter une censure du Conseil constitutionnel au nom de ces principes républicains que droite et gauche ont voté les révisions constitutionnelles sur la Nouvelle-Calédonie et l’organisation décentralisée de la République, officialisant, dans les collectivités d’outre-mer (ex-TOM), non seulement une discrimination entre citoyens français fondée sur l’origine dans le droit de vote aux élections locales, mais aussi une préférence autochtone, fondée sur la « situation de l’emploi local », dans l’accès aux emplois et au foncier. Une circulaire conjointe des ministres du Travail et de l’Outre-mer du gouvernement Fillon, en date du 23 juillet 2010, étend cette préférence autochtone aux départements d’Outre-mer de façon parfaitement inconstitutionnelle. Elle prétend « favoriser l’émergence d’une fonction publique plus représentative du bassin de vie qu’elle administre » (sic !) et « renforcer les chances des personnes originaires de l’outre-mer d’accéder aux emplois de responsabilité, tant dans les territoires ultramarins qu’en métropole ». À cet effet, il est notamment indiqué que « s’agissant des vacances d’emplois, les fiches de postes devront faire apparaître, le cas échéant, les compétences particulières attendues du titulaire du poste. Par exemple, pour des emplois comportant des missions d’accueil du public, une bonne connaissance de l’environnement local pourra constituer un élément à prendre en compte » (re-sic !). En Méditerranée, cela s’appelle la « corsisation » des emplois et certains députés de la République, dont on se demande s’ils sont vraiment « républicains », veulent aussi désormais réserver le foncier corse aux insulaires.

Ce sont aussi des élus de la gauche et de la droite « républicaines » qui ont voté les révisions constitutionnelles permettant de catégoriser les électeurs et les éligibles en fonction de leur sexe, malgré la censure du Conseil constitutionnel. C’est encore Nicolas Sarkozy qui avait suggéré au comité présidé par Simone Veil de réviser le préambule de la Constitution pour y inscrire la parité et la diversité, c’est-à-dire les discriminations positives qui ne sont rien d’autres que des passe-droits antirépublicains fondés sur le sexe, l’origine, la religion ou la couleur de peau. C’est Richard Descoings, auquel Nicolas Sarkozy songeait à confier le ministère de l’Éducation nationale, qui a introduit le passe-droit ethnique à Sciences-po, et ce sont aujourd’hui encore des parlementaires socialistes qui s’activent pour que la France ratifie la Charte européenne des langues minoritaires et régionales, petit manuel antirépublicain rédigé par l’un de ces militants bretons qui trouvaient autrefois quelques charmes au culte nazi de l’aryanité !

Ce qui est antirépublicain, ce n’est pas une politique d’immigration plus ou moins accueillante, ce sont les discriminations juridiques entre citoyens français fondées sur l’origine, la race, le sexe ou la religion qui conduisent à écarter le seul critère autorisé par la République, qui est celui du mérite. C’est la reconnaissance de droits collectifs à des groupes de personnes définis par un critère ethno-racial, religieux, linguistique ou sexuel. C’est le droit reconnu à certains d’invoquer leur religion pour se soustraire à la règle commune. Ce qui est antirépublicain, c’est très exactement le passe-droit, qui revient à un privilège au sens étymologique du terme, c’est-à-dire à la loi privée opposée à la règle publique. Envoyée par Nicolas Sarkozy en compagnie de Patrick Devedjian à l’inauguration du CRAN (Conseil représentatif des associations noires) l’ineffable Roselyne Bachelot n’avait rien trouvé de mieux à proclamer que la « fin du modèle républicain fondé sur l’indifférence », bel exemple de discours antirépublicain.

Laisser des minorités faire la loi, subvertir l’École républicaine en présentant sous l’étiquette mensongère de « morale républicaine » la propagande perverse de militants catégoriels, truffer les manuels scolaires de références identitaires, transformer l’État en self-service juridique où chaque catégorie vient chercher ses droits qui sont autant de passe-droits et, last but not least, torpiller au passage le mariage républicain pour obéir encore à un lobby : voilà exactement ce qui est antirépublicain. Lors des débats sur la révision constitutionnelle de 2003 relative à «l’organisation décentralisée de la République », Jean-Louis Debré avait accusé le gouvernement Raffarin de concocter un « bazar » et de mettre la République « en morceaux ». Depuis, les choses se sont  nettement aggravées.

On peut trouver au programme du Front national toutes les lacunes et médiocrités possibles : du vent, de la fumée, irréalisable, irréaliste, tiré par les cheveux, impossible juridiquement, stupide politiquement, etc… On peut trouver à ses dirigeants ou militants tous les défauts possibles : vulgaires, incompétents, simplistes, demeurés, etc… Mais il n’y a rien, dans les propositions du FN, qui soit « antirépublicain » au sens précis de ce terme. Au contraire même, le programme mentionne : «  Réaffirmation de notre modèle républicain et de ses valeurs contre le multiculturalisme anglo-saxon. L’assimilation, via l’École notamment, doit redevenir la règle, et le communautarisme banni. La France inscrira dans sa Constitution :  » La République ne reconnaît aucune communauté. » » Cette dernière mesure est assurément inutile puisque le communautarisme est déjà banni de nos grands textes et que ce sont les exceptions instaurées ou tolérées depuis des décennies par les dirigeants se réclamant du « front républicain » qui conduisent précisément à la liquidation du modèle républicain.[/access]

 

*Photo : ROBERT ALAIN/APERCU/SIPA.  00639351_000004.

Les aventures d’Alain Delon, fable postsoviétique

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En 2005, une jeune femme fut embauchée comme conseillère dans un cabinet ministériel. Son profil était particulièrement adapté,  et elle donnait satisfaction à son ministre. Malheureusement, elle commit une faute impardonnable, qui lui coûta son emploi : elle était la petite-fille de Maurice Papon. Elle fut vite repérée par un journaliste d’investigation qui porta immédiatement à la connaissance du public l’incroyable scandale. Comment ça, la petite fille du salaud absolu que la France s’est construit dans les années 90 serait apte à occuper un emploi public ? Bien sûr que non. Elle fut immédiatement licenciée. Non, pas licenciée. Courageusement mais fermement, son ministre lui demanda de démissionner.

Pour clore le bec à ceux qui s’étonnaient un peu de cette réactivation de la directive du 3 juillet 1937 du Politburo au NKVD sur la responsabilité familiale et collective des ennemis du peuple, Pierre Marcelle dans Libération, intraitable, a mis le doigt sur la circonstance aggravante qui justifiait la sanction : la petite-fille n’avait jamais dénoncé publiquement son grand-père. Imparable.

Les enfants d’Alain Delon ont retenu la leçon. Être le fils ou la fille de celui-ci n’a pas dû être facile tous les jours. Mais là, le pire du pire est arrivé. L’inoubliable interprète de Tancrède Falconeri  dans Le Guépard,  et de Ripley dans Plein soleil a blasphémé deux fois. Tout d’abord en disant qu’à son avis l’adoption d’enfants par les couples homosexuels était « contre-nature » et ensuite qu’il comprenait la montée du Front National.

Avant même d’être mis en demeure, le fils et la fille ont pris les devants. L’une pour prendre une distance qui devrait pouvoir se calculer en années-lumière, l’autre pour affirmer que son père était « consternant ». On aurait pu penser que l’explication père-enfants aurait pu avoir lieu dans l’intimité du cercle familial, Anthony et Anouchka disposant probablement du numéro de portable de leur père. Ah que non ! La dénonciation et le reniement du père doivent être publics pour être valables. On peut comprendre les deux héritiers, ils ont des vies et  des carrières à faire. À défaut, la condamnation sur leur casier judiciaire social eût été indélébile.

En 1932, dans l’Oural, Pavel Morozov avait dénoncé son père, paysan qui s’opposait à la collectivisation des campagnes. Celui-ci fut déporté et disparut. Morozov devint le héros mythique des « Pionniers ». Leur hymne disait :

« Morozov est un exemple pour tous les enfants,

Nous sommes une troupe de héros. »

Brignoles : FN 1- Front républicain 0

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brignoles fn lopez

brignoles fn lopez

Laurent Lopez, le candidat du Front National, a remporté l’élection cantonale de Brignoles (Var) avec 53,9% des suffrages exprimés. Certes, ce département est historiquement l’un des berceaux électoraux du parti frontiste. Certes, par le passé, ce canton avait déjà eu un élu FN. Mais le jeune candidat choisi par Marine Le Pen l’emporte dans un contexte particulier : l’enjeu a été tellement dramatisé par les états-majors des partis que les caméras ont littéralement assiégé la bourgade du Centre-Var. De surcroît, la gauche éliminée dès le premier tour, Lopez a remporté la partie face au candidat de l’UMP, alors que les deux dernières élections partielles (OiseLot-et-Garonne) ayant opposé la droite au FN avaient abouti à la défaite, certes honorables, des poulains frontistes.

Hier soir, Le Figaro.fr a été peu inspiré de sous-titrer : « Laurent Lopez a recueilli 53,9% des suffrages en dépit d’une hausse de 12 points de la participation » Pourquoi, ce « en dépit » ? Dans le grand quotidien conservateur, on écrit un peu vite sans regarder les chiffres. Le candidat du FN ne bénéficiait d’aucun désistement de la part des autres impétrants en lice au premier tour. Pourtant, il passe de 40,4 % à 53,9 %. On peut certes penser que le candidat du Parti de la France de Carl Lang, qui n’est autre qu’une ancienne figure locale du FN beaucoup plus connu dans le canton que Laurent Lopez, n’a pas été suivi par tous ses électeurs alors qu’il leur demandait de voter UMP. En ce cas, Lopez aurait gagné de cinq à dix points entre les deux tours. Ce surplus de voix provient soit du surcroît de participation, soit du report des voix UDI, EELV ou PCF, voire d’une  savante combinaison des deux.  Autrement dit,  Le Figaro et tous les autres se plantaient lorsqu’ils attribuaient l’excellent score FN du premier tour à la très faible participation. Au contraire, la base sociologique frontiste, issue des couches populaires (ouvriers, employés, chômeurs), est la frange de la population qui s’abstient le plus. Dans une élection cantonale partielle, le FN s’avère forcément plus handicapé que l’UMP ou le PS qui bénéficient d’électorats plus assidus dans les isoloirs. C’est le premier enseignement de cette élection.

La seconde leçon, que François Fillon n’a pas tardé à tirer, façon « j’vous l’avais bien dit », c’est que le front républicain a du plomb dans l’aile. Manifestement, l’isolement du FN n’empêche plus l’élection de ses candidats. Dans l’Oise, le Lot-et-Garonne et le Var, trois départements aux réalités sociologiques différentes les unes des autres, des électeurs de gauche ont apporté leurs suffrages au candidat frontiste. Vincent Peillon, interrogé en direct sur BFM TV, répond qu’il n’y a pas d’alternative à la stratégie du front républicain, prétendant que sans lui, le résultat aurait été encore pire. Et si le ministre de l’Education Nationale se trompait ? Si, au contraire, ce fameux front incarnait justement l’antienne répétée par Marine Le Pen, le fameux UMPS, faisant le meilleur des cadeaux au parti qu’il entend combattre ?

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : l’électeur de gauche se fiche désormais des consignes de vote comme de son premier bulletin. D’ailleurs, les partis seraient bien en peine de discipliner leurs sympathisants, alors qu’ils multiplient les primaires ouvertes pour désigner leurs candidats. Comment peut-on prétendre donner des consignes de vote au second tour alors qu’on n’est pas fichu de leur imposer un candidat au premier, notamment dans l’élection reine ? Il y a là une contradiction que le PS et l’UMP doivent trancher au plus vite. Seul Fillon, dont beaucoup se gaussent en ce moment, semble l’avoir compris.

Mais Marine Le Pen a du pain sur la planche, notamment autour de la formation de ses candidats. Laurent Lopez n’a en effet rien trouvé de mieux que de fêter sa victoire en évoquant une « divine surprise ». Soit le nouveau conseiller général du canton de Brignoles manque singulièrement de culture historique. Soit il a sciemment salué sa victoire comme naguère Maurras s’était félicité de l’avènement de la Révolution nationale. Dans cette hypothèse, la dédiabolisation en prendrait un sale coup. Comme quoi, il y a des défaites dans certaines victoires. Et vice-versa.

 

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA. AP21469255_000016.

Forton, c’est fortiche

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jean forton nouvelles

jean forton nouvelles

J’aurais bien aimé étudier le droit à Bordeaux au début des années 1970. Déjà, Bordeaux est une belle ville. Ensuite, le droit à l’époque était moins compliqué qu’aujourd’hui, avec les règles européennes et les « rapports de systèmes », comme disent les juristes. Et puis j’aurais acheté mes manuels à la librairie Montaigne, petite boutique spécialisée dans le domaine juridique. Le propriétaire s’appelait Jean Forton ; il avait écrit plusieurs livres, et continuait d’en mijoter dans son arrière-boutique. En me renseignant, j’aurais glané des informations sur lui : entré en littérature à vingt ans avec une revue, La Boîte à clous, Forton avait publié six romans chez Gallimard, dont un (L’épingle du jeu, 1960) avait failli remporter le Goncourt. Mais le manque de soutien des critiques l’avait déçu, au point qu’il avait finalement décidé de ne plus rien publier de son vivant. Ses manuscrits, il les cacherait dans des tiroirs et des cartons, où ils dormiraient longtemps. C’est pourquoi on en a découvert plusieurs depuis sa mort en 1982, et que des inédits resurgissent périodiquement.

Deux éditeurs se chargent en particulier de les publier : le Dilettante, à Paris, et Finitude, à Bordeaux. Au premier, on doit une réédition (Les Sables mouvants, 1997), une publication tardive (L’enfant-roi, 1995, refusé par Gallimard trente ans plus tôt) et un fabuleux inédit, La vraie vie est ailleurs, merveilleux roman sur l’adolescence, l’école buissonnière et la vie en province. Au second, on doit d’autres rééditions (Sainte Famille, 2009) et deux beaux recueils de nouvelles inédites (Pour passer le temps, 2002, et Jours de chaleur, 2003),  art dont on ignorait que Forton l’avait pratiqué. Pour Finitude, Forton fut même une sorte de parrain de baptême, Pour passer le temps étant leur premier livre. Onze ans plus tard, ils offrent une deuxième chance à ceux qui ont raté le coche à l’époque : Pour passer le temps et Jours de chaleur sont maintenant réunis dans un beau volume de 270 pages, avec trois nouvelles inédites. Evidemment, on suppose que ces petits textes étaient surtout des divertissements, des exercices pour se délier la main ou s’aiguiser l’esprit. Mais quels exercices ! Forton était doué pour la nouvelle ; les siennes sont des petits tableaux parfaits, des saynètes qui tendent vers une chute bien nette, avec une dose d’humour noir qu’on ne lui connaissait pas dans ses romans.

Le monde de l’enfance est très présent, avec des narrateurs de dix ans qui écrivent sans gêne ce que les adultes n’avouent pas. Les personnages, petites gens pittoresques, paysans terre-à-terre, sont croqués avec un mélange de tendresse et de cruauté à la Marcel Aymé. Les scènes de couple sont délicieuses : voyez « L’artiste », sur une femme jalouse de son mari qui peint, ou « Pour passer le temps », avec sa dispute inoubliable. « – Une méchanceté pareille, ça ne s’invente pas, dit le vieux. Tu es la véritable salope, Antoinette, la véritable vérole. – Léon, met le couvert. – Au fond tu es restée la vraie paysanne, tu m’arraches le cœur comme tu égorges un poulet, ça te fait jouir tout pareil. » Etc. La brièveté sied à Forton ; il ne perd son lecteur que quand il s’allonge un peu, par exemple dans « Jours de chaleur ». Mais on lui pardonne, parce qu’il y a de la vérité dans chaque page, et beaucoup de phrases très justes dont on voudrait se souvenir. Celle-ci, par exemple, qui pourrait être apprise par les étudiants du barreau, les mêmes à qui Forton vendait des manuels, pour qu’ils améliorent la défense de leurs clients assassins et leur évitent la prison : « Il avait tué sa femme, oui. Mais justement, elle était morte, il ne risquait pas de recommencer. »

Toutes les nouvelles, de Jean Forton, Finitude, 2013.

*Photo : SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA. SUPERSTOCK45280619_000001.

Petite île, grand homme

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napoleon corse ajaccio

napoleon corse ajaccio

Napoléon Bonaparte est-il un « bloc », comme le disait Clémenceau à propos de la Révolution ? Ou bien y a-t-il un bon Bonaparte républicain qui aurait « dérapé »[1. Comme François Furet le disait de la Révolution française.] pour devenir le méchant Napoléon, despote népotique responsable de millions de morts et de guerres incessantes à travers l’Europe ? Physiquement au moins, la thèse des deux personnages se tient : le maigre général Bonaparte aux cheveux longs et aux joues creuses céda la place à un Napoléon Ier bedonnant.

Dans Bonaparte, premier tome de sa biographie monumentale, Patrice Gueniffey approfondit cette vision des « deux hommes en un » en analysant la transformation du jeune hobereau corse en héros français, incarnation parfaite de la Grande Nation en armes.

Autant prévenir les amateurs de scoops et de séisme historiographique : ils seront déçus. L’Empereur n’était ni juif, ni homo, ni le fils naturel de Louis XV – et rien n’indique qu’il fut une femme ![access capability= »lire_inedits »] On ne trouvera pas non plus une lecture radicalement nouvelle de sa vie. Il faut dire aussi qu’après plus de 70 000 biographies, il est difficile de révolutionner le champ historiographique et littéraire. « On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels, moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par quelques lignes des pages où on essaie de l’enfermer », prévenait déjà Jacques Bainville. Cependant, en dépit de l’avertissement de ce fin connaisseur, Gueniffey parvient à capter quelque chose du mystère. Car son livre, merveilleusement écrit, ne se contente pas de replacer minutieusement la geste napoléonienne dans son contexte : il apporte une véritable contribution à la compréhension de ce qu’on pourrait appeler la « fabrique du grand homme ». Comment devient-on Napoléon ?

Gueniffey ne fournit pas de recette clé en mains, mais il suggère une hypothèse : en naissant et en grandissant dans la Corse du XVIIIe siècle, nid de vipères et laboratoire politique de premier plan.

Pour simplifier l’énigme napoléonienne, il faut distinguer le génie singulier de l’homme – proprement inexplicable – de son habitus natal, c’est-à-dire sa Corse, sa famille et son clan. Autrement dit, faire la part des choses entre l’« accident de la nature » et les circonstances historiques. De Napoléon, on peut affirmer avec certitude que la nature l’a doté d’une forte intelligence, d’une excellente mémoire, d’une grande énergie et d’une rare capacité de concentration. Pourtant, aucun de ces dons ne s’est manifesté avec un éclat particulier pendant

les vingt-quatre premières années de la vie de Bonaparte : loin d’être médiocre, Napoléon n’a pas été non plus un enfant ou un adolescent précoce. Curieusement, sa carrière prend son essor quelques mois après que les Bonaparte, défaits par leurs ennemis, ont quitté leur île, à la fin de 1793. Voilà donc le mystère : comment se fait-il qu’en six ans, l’homme qui avait échoué à soumettre la Corse ait pu mettre la France à ses pieds, puis qu’en une décennie il soit devenu maître de l’Europe ? Pour comprendre cette métamorphose, il faut analyser l’humus singulier de la terre corse en cette fin de XVIIIe siècle. Gueniffey esquisse ainsi le portrait de

l’« homo corsicus », né et élevé au sein d’une des « maisons » qui ne cessent de mener une lutte harassante contre les autres clans pour s’approprier les maigres ressources de l’île.

Charles Bonaparte, le père de Napoléon, en est un parfait spécimen : l’homme a passé sa vie à intriguer, à mener des procès, à faire le courtisan, à guerroyer, changer de camp, réclamant postes et honneurs. Il a même toléré – à l’encontre de l’image d’Épinal des mœurs et du code d’honneur corses – que sa jeune et belle femme, Laetitia, entretienne une liaison plus ou moins ouverte avec le comte Marbeuf, gouverneur français de l’île. Tout ce petit monde nourrit une seule obsession, une unique ambition : le pouvoir, les honneurs et le patrimoine matériel et symbolique de la famille. Seule compte la victoire. Les pires des péchés, les déshonneurs les plus cuisants sont la défaite et la ruine. Génération après génération, ces petits chefs ont fait de la politique de la façon la plus artisanale et prosaïque qui soit – bref, en mettant les mains dans le cambouis. À cette sociologie singulière, il faut ajouter les spécificités de la Corse du XVIIIe siècle. Les décennies précédant la naissance de Napoléon, en 1769, sont rythmées par une succession de régimes, de guerres et d’ingérences étrangères, un véritable tourbillon obligeant les différents acteurs de la politique insulaire – dont les Bonaparte – à déployer toute leur habileté manœuvrière pour préserver leurs intérêts. On ironise souvent sur les « girouettes » qui, au cours du XIXe siècle, ont su s’adapter aux nombreux changements de régime sans que leur carrière en soit affectée. La Corse du milieu du XVIIIe siècle exigeait la même souplesse des membres de clans qui se disputaient le pouvoir ou ses faveurs.

L’historien Frédéric Masson, l’un des grands spécialistes du personnage et de son époque, a bien compris l’impact de ce contexte agité sur les autres membres de la famille Bonaparte.

C’est ainsi qu’il les décrit durant les premiers mois de la campagne d’Italie (1796-1797), alors que la carrière de Napoléon prenait son envol : « […] nul étonnement de ce qui leur arrive, du conte de fées où ils se meuvent

[…], nulle inquiétude d’y paraître déplacés ; nulle crainte d’y commettre des erreurs ou de sottises ; […] une confiance en soi, qui n’est même point accompagnée par le sentiment des devoirs que la position entraîne. Et cette confiance en eux-mêmes les porte malgré tout, elle les impose, et tant que la chance les accompagne, elle leur rend facile ce qui, à d’autres, paraîtrait gratuitement impossible. Elle leur prête […] l’audace de tout entreprendre, la certitude de tout réussir […] ».

De ce point de vue, rappelle Gueniffey, les Bonaparte n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit d’évoquer les Pozzo di Borgo, autre clan ajaccien, tantôt allié, tantôt ennemi des Bonaparte, dont l’un des fils, Charles-André, contemporain de Napoléon, joua un rôle historique de premier plan. Car plus de vingt ans après avoir fait partie des vainqueurs des Bonaparte en Corse en 1793, Pozzo di Borgo, devenu ambassadeur et homme de confiance du tsar Alexandre, jouera un rôle important dans les défaites et la chute définitive de Napoléon.

La Corse constituait donc un terreau particulièrement propice à l’éclosion d’hommes rompus aux différents jeux du pouvoir : violence, diplomatie, conquête du pouvoir et exercice habile du gouvernement des hommes. Le hasard a permis la rencontre entre l’homme de génie et le moment historique exceptionnel que nous appelons Révolution – cette époque où, comme l’écrit Lamartine, « les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ». Bref et fuyant moment, certes, mais suffisant pour qu’un « Mozart de l’action » s’empare de l’un de ces trônes vides pour créer une œuvre qui, comme celle du musicien salzbourgeois, son contemporain, figure toujours au sommet de notre répertoire et ne cesse de nous étonner.[/access]

Patrice Gueniffey, Bonaparte, Gallimard, 2013

*Photo: FRILET/SIPA 00557799_000005

Le festin des Barbares

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rancinan arts metiers

rancinan arts metiers

Quand l’art devient de plus en plus joyeux et divertissant ; quand le regard se fait de plus en plus policé, quand le temps est à la fuite du réel, le duo du photographe Gérard Rancinan et de l’écrivain Caroline Gaudriault ne baisse pas la garde. Pendant plus de sept années, ils ont entrepris un voyage sur leurs contemporains, une trilogie qu’ils ont nommé Trilogie des Modernes. En s’intéressant à ce Moderne, c’est en fait ses contradictions qu’ils regardent plus particulièrement. Personne n’est épargné. Ni eux-mêmes d’ailleurs. Et leurs thèmes de prédilection reviennent par petites touches, quand ils évoquent les illusions qui entraînent les hommes à des actions absurdes, la muséification du vivant qui rend difficile l’avenir de notre héritage culturel, l’infantilisation de nos sociétés qui voit arriver la fin du courage…

Les photographies de Rancinan sont des miroirs et les écrits de Caroline Gaudriault viennent triturer nos esprits. Ils mènent comme cela, en se répondant l’un l’autre, une longue conversation qui engage le spectateur et le concerne. Tous deux n’ont pas pour habitude de jouer de complaisance. Ils utilisent l’humour et l’impertinence pour piquer au vif. Ils mettent le Moderne face à ses désirs modernistes et ses responsabilités. Leur intention n’est pas moralisante car ils acceptent volontiers d’être pris eux-aussi par le jeu – ou le diktat – de la volonté de changement. Ils se voient certainement bien comme des agitateurs de conscience.

On avait pu ainsi les voir agir au Palais de Tokyo en 2009, puis dans une chapelle désacralisée d’Issy-les-Moulineaux en 2011. Plusieurs expositions internationales plus tard, les voilà qui reviennent en France pour montrer la dernière pièce de leur Trilogie, au musée des Arts et Métiers. Enfin, ils terminent leur voyage avec un « Festin des Barbares ». On s’attend à tout.

Ils nous promettent que les « Barbares arrivent » : ils veulent parler des ayatollahs du Modernisme, de ceux qui poussent les limites en menant un combat idéologique. Ils montrent leur volonté de casser tous les codes, briser les frontières. Les Barbares de Rancinan et de Caroline Gaudriault sont forcément transgenres, transhumanistes, se nourrissant d’insectes et de molécules et se pensant tout à fait éternels. Et comme le disent les deux auteurs : « Si au bout du voyage, nous n’avons toujours pas trouvé de réponses à nos questionnement, nous ne trouvons pas plus d’excuses à la nature humaine. »  Mais la sentence ne se veut pas si radicale. Le photographe choisit l’esthétisme pour parler de ses personnages et l’écrivain ouvre les portes en pensant que « tout mouvement peut avoir ses propositions positives ».

C’est donc à chacun de faire son propre jugement, devant cette œuvre qui relève de la prouesse photographique, par l’instant photographique qu’elle représente, puisqu’il n’y a pas de recours au montage et par la taille du tirage qui dépassera les 3 mètres. A côté du Pendule de Foucault, dans l’église du Musée, on s’attend à une autre évidence que la rotation de la terre. Et comme devant un livre sacré, on pourra lire les textes sur un livret aux côtés de l’œuvre. La scénographie est une autre marque de fabrique de ce duo d’artistes.

« Le Festin des Barbares » au Musée des arts et Métiers du 15 octobre au 3 novembre 2013, 60 rue Réaumur – Paris 3ème.

Astérix de A à Z

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asterix bnf uderzo

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Anar de droite hystérique et moustachu, accro à la potion magique, le superman français de la bande-dessinée, Astérix, est la vedette – ce mois-ci – d’une exposition à la Bibliothèque nationale de France. Plus fort que Superdupont, Jean Moulin et le Général de Gaulle réunis, Astérix s’impose au firmament des super héro français. L’occasion ou jamais de revenir sur ses exploits, de A à Z.

Ancêtres les gaulois (nos) – Astérix est-il né de la cuisse de Jupiter ? Non. Pas vraiment. Le petit guerrier armoricain est le fruit d’une élaboration minutieuse de ses papas n°1 et n°2, René Goscinny et Albert Uderzo.  Travaillant alors dans une mine de sel qui les paie très mal (une sorte d’agence proposant aux journaux des pages « jeunesse »), les deux compères ont l’idée – avec quelques camarades – de fonder leur propre publication. Ce sera Pilote. Goscinny sait bien que le moteur d’un magazine de ce type est un héros charismatique (Le journal de Tintin a son Tintin, Spirou a son Spirou…) Les deux compères se retrouvent sur le balcon de la HLM d’Uderzo à Bobigny et cherchent la période historique qui serait le théâtre idéal de leur nouveau personnage. Ils songent d’abord à une adaptation fantaisiste du Roman de Renart, mais le Moyen-Age est déjà très présent dans la bande-dessinée. Ils hésitent sur la préhistoire… (Pleurons un Astérix façon Famille Pierrafeu…) Et puis Goscinny, feuilletant un manuel d’histoire, tombe sur les Gaulois, nos ancêtres, Vercingétorix, et toute la série est conçue en moins d’une heure… Le petit village armoricain de résistants, son chef, son barde, son poissonnier (à la marchandise douteuse), son druide, la potion, et son ennemi juré, le romain… Tout y est. Lors de cette réunion au sommet, Goscinny exprime en ces termes le projet de la série : être fidèle au « folklore français ». Au dessin le fils d’immigrés italiens, et au texte un juif errant…

Cinéma – René Goscinny, quand il n’écrivait pas, ne partait pas en mer à bord de paquebots comme Le France  pour se délasser et rencontrer la femme de sa vie , Gilberte, rêvait de cinéma. Il fonda les studios Idefix, qui produisirent quelques longs-métrages adaptés de ses albums de bédé. On se souviendra de quelques dessins animés notables tirés d’Astérix… Astérix le Gaulois (1967), Astérix et Cléopâtre (1968), Les douze travaux d’Astérix (1976). Le filon aurifère étant de bonne qualité, les vautours habituels du cinéma vinrent s’inscrire dans le créneau et l’on vit Christian Clavier incarner le petit gaulois surexcité et Gérard Depardieu entrer dans la peau du tailleur de menhirs débile léger Obélix. Dans le sillage on verra aussi Edouard Baer et Clovis Cornillac arborer le casque à plumes. Un vaste champ de navets… Astérix inadaptable ?

Etrangers – Pierre Desproges l’avait bien résumé en son temps : les « étrangers sont nuls »…  Astérix, dans les diverses aventures dans lesquelles il a été amené batailler sort souvent de Gaule, et rencontre même autrui. On le voit se frotter aux Egyptiens, aux Espagnols, aux Allemands, aux Belges et même aux Corses et aux Auvergnats ! Sur les océans déchaînés Astérix rencontre périodiquement des pirates débonnaires, à qui il met une branlée systématique. Peut-être est-ce auprès d’eux qu’il prend l’envie de voyager ?

Falbala – Au-delà de ses épaules scandaleusement bronzées Falbala a une tête gracieuse, dont part une abondante chevelure blonde. Elle ressemble beaucoup à Brigitte Bardot. Nous sommes dans les années 60… Tout le monde est amoureux d’elle au village. Obélix, ce balourd, le premier. Les personnages féminins sont rares dans la bédé du siècle dernier. La censure a réglé jusqu’aux années 70 l’activité des journaux destinés à la jeunesse.  On comprend mieux pourquoi Tintin n’a pas de femme, mais un « ami » capitaine, et pourquoi il n’y a qu’une seule malheureuse Schtroumpfette pour des dizaines de Schtroumpfs… René Goscinny a donc l’idée d’introduire la sexy Falbala dans le village gaulois. Sexy et scandaleuse, la jeune-fille est l’épouse du vieux (et riche) Tragicomix. Pauvre Obélix…

Parc – Enfer sur terre, situé à quelques dizaines de kilomètres de Paris, le Parc Astérix a ouvert ses portes en 1989. Composé essentiellement de manèges effrayants et d’attractions distrayantes, il est le produit dérivé le plus monstrueux de la série dessinée par Uderzo. On peut croiser dans ses allées des lycéens innocents déguisés en gaulois ou en romains, quand la chance est au rendez-vous ; ou même des étudiants en socio payés au Smic pour endosser le costume du super-héros casqué. Et je ne parle même pas du prix de l’entrée et du jambon-beurre à la buvette….

Proverbes – Dans les pages d’Astérix (et des nombreuses séries auxquelles Goscinny a participé : Lucky Luke, Iznogoud, Le petit Nicolas, etc.) on croise de très nombreuses expressions qui sont entrées dans le langage courant… « Par Toutatis ! » – « Le ciel nous tombe sur la tête ! » – « Je suis pas gros, un peu fort peut-être… » – « Ils sont fous ces romains ! » – « Je suis tombé dedans quand j’étais petit ! » – « Je veux être calife à la place du calife » – « Tirer plus vite que son ombre » – René Goscinny a sa place tout à fait méritée dans le dictionnaire, dans les pages roses… celles réservées aux « locutions » (latines ou pas) et aux proverbes.

Sangliers – Le Gaulois moyen se nourrit de baies sauvages, de cervoise fraîche et de viande de sanglier. Le sanglier est un quadrupède amusant bien que rustique, dont la saveur de la chair incite Obélix à repartir toujours à l’assaut. Le sanglier peuple les forêts armoricaines au moins au tant que le romain, mais il est plus intéressant à traquer et sa viande a plus de caractère…

Tandem. Astérix et Obélix s’inscrivent dans la longue tradition du tandem rigolo, qui compte aussi Laurel et Hardy dans le genre du « gros » et du « petit ». Astérix rattrapant toujours les gaffes de son ami Obélix, Obélix – imprudent et ballot – se jetant dès qu’il le peut dans la gueule du loup. Ressort ? Truc ? Machinerie comique ? Qu’importe les ficelles quand elles nous font rire…

Zizanie (La) – Certainement le meilleur album de la série. 1970. César est au bout du rouleau. Il  sollicite un jeune conseiller, Tullius Détritus, qui a les traits de… Alain Juppé, en toge. Il propose d’anéantir le village de Gaulois irréductibles en les montant les uns contre les autres, et en jouant astucieusement sur le cours boursier du menhir… Dévaluation assassine, intrigues palatiales, gauloiseries, péril en la demeure… Ultime argument pour vous convaincre : l’un des centurions de cette aventure a les traits de Lino Ventura. Oui, Lino… Quoi ? Rome, c’est l’Italie…

Astérix à la BNF – du 16 octobre 2013 au 19 janvier 2014.

*Photo : GINIES/SIPA. 00516852_000016.

On ira tous au Panthéon

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pantheon

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On a les héros qu’on peut… ou qu’on mérite. Si le peuple qui avait pour héros Henri IV, Napoléon, Clemenceau et de Gaulle célèbre aujourd’hui Zidane ou Nabilla, si la célébrité n’exige plus la réalisation d’une quelconque oeuvre et s’est, grâce aux médias de masse, déconnectée d’une oeuvre quelconque, faut-il y voir le signe d’une dégénérescence collective ? Sommes-nous moins talentueux que nos aïeux ? Moins capables de grandes choses ? Moins habités par l’héroïsme ? Peut-être faut-il, au contraire, incriminer la « demande », c’est-à- dire la société, au lieu de se lamenter sur une « offre » qui serait déficiente, voire médiocre. La question que nous nous posons est simple, quoique vertigineuse : où sont passés les héros ? Pourquoi les sociétés contemporaines semblent-elles incapables de faire éclore des grands hommes, qui, comme dans le passé, faisaient la gloire et le rayonnement d’un pays ?[access capability= »lire_inedits »]

Le grand homme est souvent le produit d’une triple coïncidence. D’abord, il y a le génie, cet ensemble de dons qu’on peut qualifier d’accident de la nature et qui est au coeur même de son mystère. Ensuite le terreau culturel et familial dans lequel il est né et a évolué. Viennent, enfin, les circonstances particulières qui lui permettent de déployer ses extraordinaires capacités. Il sait repérer ce que les Grecs anciens appelaient le « kairos », le moment opportun, l’occasion qui ne se représentera pas et qui, en même temps, ne se présente qu’à lui – ici le larron fait l’occasion. Ce qui fait l’étoffe des héros, c’est qu’ils répondent au bon moment à la demande de toute une société : point de « grands hommes » sans « patrie reconnaissante ».

Loin de nous – et c’est tant mieux –, les drames qui ont servi de toile de fond à l’ascension d’une Jeanne d’Arc, d’un Napoléon, d’un de Gaulle ou d’un Gambetta, et qui les ont hissés au-dessus de leurs contemporains. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces moments de crise majeure qui plongent les foules dans un profond désespoir, mais rendent tout possible pour celui qui ose et s’impose sont devenus rarissimes. Et leur disparition nous confronte à l’épineuse question de l’Histoire. Ou, plus précisément, de l’Histoire sous sa forme moderne : celle qui est née comme discipline au début du XIXe siècle, et s’écrivait pendant qu’elle se faisait. Celle qui nourrissait les observateurs autant que les créateurs.

Ce n’est pas par hasard si la naissance fulgurante du roman dans la France moderne, postrévolutionnaire, a coïncidé avec l’invention du héros comme individualité toute-puissante dans l’Histoire. Car sans Bonaparte, pas de Stendhal, pas de Balzac, pas de Dumas. Et, sans le romantisme, il n’y aurait pas eu non plus de Bonaparte. Capable de plier à sa volonté les événements, voire de les créer, le grand homme moderne a pris la place des dieux, au moins des demi-dieux. Quand Hugo lapide littérairement Napoléon le Petit, il fait encore de la littérature parce que le fantôme de son géant d’oncle traîne encore par le siècle et nourrit l’écrivain.

« Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l’empereur brisait le masque étroit. »

(Victor Hugo)

Polemos est père de toutes choses : de lui, naissent les grands hommes. Lesquels, eussent-ils été haïs de leur vivant, se reconnaissent à ceci qu’à leur mort un peuple, faisant taire ses querelles pour se recueillir dans l’admiration partagée, trouve en celle-ci la force de se rassembler et se penser comme un seul corps. Ce fut vrai pour l’Empereur comme pour le poète. C’est ainsi que nul ne conteste plus aujourd’hui que de Gaulle ait été notre dernier grand homme, malgré les passions contradictoires qu’il souleva de son vivant.

Aujourd’hui, quand bien même un héros se présenterait à nous, serions-nous capables de le reconnaître ? Existe-t-il toujours un être collectif capable de s’accorder autour d’un grand homme ? Ou le grand « nous » est-il réduit à une sorte de confédération de petits « nous » qui célèbrent leurs propres héros, inconnus de tous les autres ? Imaginons qu’un homme sorte du rang pour se hisser au sommet. Il est probable que la médiatisation, encouragée par les sciences sociales, ne lui laisserait pas un gramme de mystère, un millimètre de cette distance sans laquelle il n’est pas d’admiration. Comme disent les Anglais avec raison : Familiarity breeds contempt (La familiarité engendre le mépris). On dirait plutôt que, face à ceux qui sortent du rang, nous sommes irrésistiblement entraînés vers la logique infernale résumée par Jean- François Kahn – « léchage, lâchage, lynchage ». Et finalement, les multiples « je », qui peinent tant aujourd’hui à former un « nous », peuvent-ils

s’accommoder d’hommes d’exception, dans un monde traversé par le ressentiment où tout individu se pense fondé à demander « pourquoi lui et pas moi » ?

Par sa capacité d’incarner, d’enchanter et d’entraîner, le grand homme n’est autre chose qu’un lien, un repère autour duquel s’articulent l’individuel et le collectif. Autrement dit, comme l’identité nationale, le héros est unique, radicalement différent, mais néanmoins commun à tous. On n’a pas besoin d’être d’humeur crépusculaire pour comprendre que sa disparition donne, en douceur, le signal de notre sortie de l’Histoire.

Ou plutôt sortie des Histoires. En trois temps. L’histoire universitaire porte un premier coup au culte des héros. Dans le même temps, mythifiant l’antihéros et l’homme sans qualité, le roman évince la grandeur. Enfin, lorsque la France abandonne toute ambition dans ce monde, se soumettant à la démographie et la démocratie universelle, elle enterre l’idée de l’homme d’exception.

Quand on arrive à se demander de quel droit 65 millions de Français pourraient influer sur le destin de 7 milliards de terriens, le renoncement n’est plus très loin.[/access]

*Photo: 20 MINUTES/GELEBART/SIPA 00664176_000004.