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Mais pourquoi ai-je donc voté Hollande ?

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Essaie de te rappeler. Je sais, c’est difficile. Essaie tout de même. Essaie de te rappeler pourquoi tu as voté François Hollande, le 6 mai 2012. Parce que, quand même, là, ça devient difficile de te justifier…

Remonte le fil de ta mémoire d’électeur de gauche, le plus loin possible, pour essayer de comprendre. La première fois que tu as voté, c’était aux municipales de 1983. Tu as voté pour ta mère. Assez œdipien, comme histoire. Ta mère devait être quatrième ou cinquième sur une liste d’union de la gauche à direction communiste. C’était dans une ville ouvrière de la banlieue de Rouen.

Est-ce qu’il y a encore des listes d’union de la gauche à direction communiste, aujourd’hui ? Quelques unes dans les lambeaux de la ceinture rouge, sans doute. Mais la règle, c’est plutôt que les communistes sortants se prennent une liste socialiste dans les dents, ce qui n’empêche pas ces mêmes socialistes d’exiger ailleurs, de manière plus ou moins courtoise, que les communistes partent avec eux en voyageant sur des strapontins et n’aillent surtout pas jouer les gros bras dans une liste Front de gauche. Regardez à Paris. Pierre Laurent n’a pas hésité longtemps. Treize élus garantis en cas de victoire d’Anne Hidalgo. Ça ne se refuse pas quand on veut retrouver son siège de sénateur.

Et après, résultat, on met Mélenchon en colère. Il y a de quoi. Le Front de gauche, ce n’est pas une étiquette pour faire joli. C’est une stratégie et un programme, et cette stratégie s’appelle l’autonomie. Mais il y a des communistes, ces temps-ci qui préfèrent un petit chez les autres à un grand chez soi. Ou au moins à la chance de retrouver un grand chez soi, avec le FDG.

En fait, on se retrouve cerné. Communiste français, en ce moment, ça ressemble un peu à Fort Alamo, juste avant l’assaut des troupes de Santa-Anna. On comptera les survivants le lendemain du 30 mars 2014, date du second tour des municipales. Heureusement que mars à 31 jours, sinon on serait tombé un  1er avril. Toujours cette intuition obsédante de Marx : quand l’histoire se répète, on passe de la tragédie à la farce, en l’occurrence l’histoire d’un déclin.

Depuis que tu votes, tu as toujours voté communiste au premier tour et socialiste au second. Parce que, tu dois t’en souvenir, c’était une époque où la gauche arrivait au second tour. Oui, je sais, c’est incroyable, c’est tellement loin…

La gauche a pris l’habitude, depuis le 21 avril 2002, de laisser la droite et l’extrême droite en tête à tête, assez souvent.  Voir Brignoles, et s’abstenir… En 2002, au second tour, tu as déjà voté blanc car l’antifascisme ne passerait pas par toi. Il était hors de question qu’on te prenne pour un con à ce point-là. Chirac traité de super menteur, de voyou, de type fatigué, usé, vieilli qui devenait du jour au lendemain le sauveur de la Patrie, le père de la Nation tout ça parce que Le Pen  avait doublé Jospin de quelques 300 000 voix. Dire que tu t’apprêtais à voter Jospin au second tour, sans enthousiasme, certes : Jospin avait quand même osé un « mon programme n’est pas socialiste » sans compter « l’État ne peut pas tout. » Au premier tour, pour une fois, tu n’avais pas voté communiste, mais Chevènement. C’était l’époque de Robert Hue, quand le Parti était devenu une annexe gentillette de la social-démocratie. Être communiste, ça vaut le coup quand le communisme ressemble au communisme. Pas à l’église après Vatican II, qui s’épuise à courir après la modernité.

Mais bon, à part ce coup-là, tu as toujours voté communiste. Ou socialiste, quand il fallait. On appelait ça la discipline républicaine, d’ailleurs. On savait qu’il y avait un peu plus de coulage quand c’était un socialiste qui devait se reporter un communiste, mais bon, ça  fonctionnait dans l’ensemble.

Évidemment, c’est devenu de plus en plus dur, de voter socialiste car les socialistes étaient de moins en moins à gauche. Depuis au moins, disons, Mitterrand II en 1988, voter socialiste, c’est voter au centre. Voire au centre-droit. En votant Hollande, tu as voté au centre droit. Mélenchon  avait dit : « On ne fait pas d’histoire, on vote Hollande, il faut sortir Sarkozy mais on ne demande rien. »

On n’a effectivement rien demandé. Ça tombe bien parce qu’on n’a rien eu. Rien de rien. On a même eu du mal à constituer un groupe à l’Assemblée. Il a fallu les renforts de l’Outre-Mer. Ça a un côté exotique, mais c’est tout de même assez peu glorieux.

Mais ça y est, tu te rappelles pourquoi tu as voté Hollande… Tu t’étais dis que voter Hollande, bien sûr, c’était voter pour le même programme économique que l’UMP mais au moins, tu n’aurais plus à subir les aspects les plus déplaisants du sarkozysme.

Tu t’es trompé.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy le mépris pour la culture et notamment pour cette pauvre Madame de Lafayette et tu as eu à la place Geneviève Fioraso qui veut qu’on parle anglais à la fac sinon on finira, texto, « à cinq autour d’une table à discuter de Proust ».

Tu n’aimais pas chez Sarkozy cette manière de jouer les Français les uns contre les autres et tu as eu la gestion volontairement provocatrice du mariage pour tous qui a fait ressortir une France oubliée, chouanne, repeinte pour l’occasion aux couleurs d’une droite américaine façon Tea party. Et pendant ce temps-là, l’ANI (accord national interprofessionnel), qui éparpille le Code du Travail façon puzzle, est passé comme une lettre à la poste au Parlement. Sarkozy en rêvait, Hollande l’a fait.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy, via Hortefeux ou Guéant, cette manière d’instrumentaliser les questions de sécurité et de désigner des boucs émissaires qui n’en peuvent mais comme les Roms et tu as Manuel Valls qui commence à chasser la clandestine kosovare de 15 ans à la sortie des écoles, parle comme le FN en espérant leur reprendre des électeurs alors que la méthode a fait preuve de son inefficacité notamment en 2012 quand Sarkozy et Buisson n’ont pas réduit le FN mais ont permis son score historiquement le plus élevé.

Pour finir, tu n’aimais pas chez Sarkozy son alignement atlantiste : tu n’avais pas encore vu la diplomatie française, à force de suivisme et de fayotage américanophile, se ridiculiser dans l’affaire syrienne.

La prochaine fois, juré, promis, craché, on ne t’y reprendra plus. Plus jamais tu ne voteras socialiste au second tour.

Sauf, évidemment, s’il y a un type de droite en face…

*Photo : Sipa/ 00656689_000032.

Le désespoir est dans le pré

paysans agriculteurs suicide

Le monde agricole n’en finit pas de mourir. Depuis trente ans, les publications des sociologues sont sans appel : le nombre des exploitations diminuent, les jeunes sont de moins en moins nombreux à reprendre le flambeau. Traditionnellement rurale, la France n’en finit plus de perdre ceux qui s’accrochent encore à leur terre. La perte du terroir apparaît inéluctable. C’est que faire vivre une exploitation est devenu un sacerdoce. Le récent rapport de l’Institut de Veille Sanitaire qui constate une surmortalité par suicide chez les agriculteurs ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà. Si un agriculteur se suicide tous les deux jours, le mal-être est d’abord économique mais pas seulement. Les éleveurs sont les plus touchés par le phénomène. Leur profession est tributaire des subventions européennes qui sont paradoxalement redistribuées aux céréaliers plus riches. L’agriculture n’est pas un secteur homogène, les grands exploitants de la Beauce ne sont pas les bergers du Vercors, ni les éleveurs de bovins des plateaux ardéchois.

Le 2 octobre dernier dans le Puy-de-Dôme, Hollande s’est présenté aux éleveurs plein de bonnes intentions. Il a promis un rééquilibrage dans la distribution des aides. « Confiance ! » n’a-t-il cessé de répéter. Pourtant, il s’est bien gardé de tracer des perspectives durables pour la filière en termes de débouchés et de maintien du revenu des agriculteurs face au grignotement incessant des marges des grands distributeurs. Même si la France est la première bénéficiaire des aides européennes, depuis 2007, l’Allemagne lui dame le pion dans plusieurs secteurs et la concurrence en tant que puissance agricole majeure en Europe. Ainsi, l’un des derniers secteurs économiques où la France prétendait jouer un rôle s’effondre lui aussi peu à peu. En effet, le double discours du partenaire économique privilégié est patent. Il s’agit de faire des produits de qualité. La France et ses exploitations de petites et de moyennes tailles excelle dans la qualité de ses produits du terroir. Pendant ce temps, l’Allemagne privilégie l’élevage industriel à grande échelle pouvant ainsi jouer sur des coûts moindres. Non seulement, le marché intérieur européen est ainsi inondé mais les produits meilleur marché volent la vedette à des produits français plus chers. Le discount tend à l’emporter.

Plus la paupérisation des populations augmente, plus il s’agit de jouer à la baisse sur tout. Comment les producteurs peuvent-ils faire face à la déréglementation européenne ? Comment peuvent-ils rivaliser avec des règles du marché du travail et une fiscalité qui varient d’un pays à l’autre ? Ils ne peuvent que sombrer.

On ne compte plus les faillites personnelles et les exploitations hypothéquées. Face à ces situations dramatiques, l’Etat a tout prévu. Invariablement, il s’agit de voiler son impuissance. Alors, il fait dans le simulacre. Pour preuve, pour lutter contre le suicide des agriculteurs, on a mis en place un numéro vert. La réponse est d’envergure face à la dévastation personnelle qui mène à la décision d’en finir. En outre, c’est méconnaître grandement la mentalité paysanne. Dans une société du spectacle où l’on vénère Nabilla et Yann Barthès, il est sûr que le fonctionnement du monde rural est devenu une étrangeté incompréhensible. On ne dit mot sur ses difficultés. On a honte. La dignité et la pudeur priment sur le fait d’aller pleurnicher chez une assistante sociale. Aller même chez un psy ne viendrait jamais à l’esprit. Il y a les traites du crédit des machines agricoles toujours plus coûteuses à rembourser. Comme dans les monastères où les journées sont rythmées entre tâches et prières, les journées à la ferme sont aussi cadencées par les tâches immuables à remplir aux mêmes heures. Pas de 35 heures pas de vacances, pas d’heures supplémentaires rémunérées. Qu’est-ce qui pousse encore les agriculteurs à continuer et parfois même à reprendre le flambeau ?

C’est la volonté de perpétuer ce que leur famille a mis tant de générations à édifier. C’est un désir de faire vivre et prospérer un patrimoine et de le transmettre ensuite. C’est un attachement viscéral à une terre, à une région, parce qu’ils sont de ceux qui savent qu’ils ne pourront être bien nulle part ailleurs. Aussi, malgré l’isolement, les trajets longs à faire entre deux villages, le célibat souvent et le vieillissement de la population, ne quittent-ils pas le navire pour les sirènes de la ville. Ce sont ceux qui sont restés après l’exode rural. Ce ne sont pas les néo-ruraux ou les soixante-huitards venus prendre l’air de la campagne, ce sont ceux les ruraux tout courts. Ce sont les laborieux qui s’endettent et qui coulent, ce sont les courageux qui mettent toute leur énergie à rendre pérenne ce qui l’est de moins en moins.

Pour avoir de la reconnaissance sociale ou vivre à son aise, on ne se lance pas dans l’agriculture. Dans ce domaine, les Français sont étrangement schizophrènes. En France, l’exode rural s’est effectué lentement. Ceux qui sont partis et qui sont devenus des urbains, ceux qui ont vendu leur terre et la ferme familiale, entretiennent la nostalgie de la campagne. Remplis de visions stéréotypées, ils ont oublié que la vie y est dure et austère. Dès lors, la France des pancartes qui vend des pêches, des abricots, des noix, du miel et d’autres produits au bord des routes, est regardée avec un mélange singulier de condescendance et d’empathie. Paradoxalement, la distance se mêle à l’intimité. Il y a un désir de retrouver la saveur des choses. En cette semaine du goût, que trouverons-nous dans nos assiettes dans quelques années si la production agricole française ne devient une cause nationale ?

Les agriculteurs n’ont pas l’habitude de manifester. Lorsqu’ils le font, c’est que la situation est tellement grave qu’ils se résignent à émettre des signaux de détresse que les flots de l’actualité ne laisseront qu’entrevoir au reste de leurs concitoyens. C’est aussi la filière agroalimentaire, pourvoyeuse importante d’emplois, qui sombre également avec le malaise persistant des exploitants. Et pourtant, ni voitures brûlées ni appels à l’émeute ne sont venus émailler la détresse des travailleurs de l’agroalimentaire et de l’abattoir GAD. Leurs modes d’action sont gentillets : une opération escargot et l’occupation du tarmac de l’aéroport de Brest. L’un d’entre eux aurait dû se percher en haut d’une grue. Aussi, comme ils ont la politesse de mourir en ne faisant pas trop de bruit, leur situation n’empêchera personne de dormir. Que feront Le Foll et Montebourg ? Continueront-ils à les payer de mots ? Les médias se détournent, déjà. Dans la solitude des campagnes, le glas précède la détonation qui brise à peine le silence.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00655811_000041.

Affaire Leonarda : Place aux faits

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leonarda valls immigration

Manuel Valls est encore dans le collimateur de ses petits camarades de la majorité présidentielle.  Le ministre de l’Intérieur est coupable. Forcément coupable. Rappelons les faits. Une collégienne de Pontarlier, dans ma chère Franche-Comté, a été reconduite avec sa famille dans son Kosovo natal, après le rejet de ses deux demandes d’asile politique, décision confirmée par un tribunal administratif et une Cour administrative d’appel. Depuis mardi soir, les conditions de l’expulsion de Leonarda Dibrani suscitent l’émotion médiatique, valant à Manuel Valls et au préfet du Doubs un concert de sifflets. La petite Leonarda a été interceptée par la police le 9 octobre dernier alors que son père avait été reconduit au Kosovo la veille et qu’il était prévu que toute la famille le rejoigne ce jour-là. Constatant qu’un membre de la famille manquait à l’appel, les autorités ont demandé à sa mère de l’appeler sur son téléphone portable pour la faire revenir du bus qui l’emmenait en sortie scolaire. Dans la foulée, le maire de la commune de Levier, où résidait la famille Dibrani, a convaincu le professeur présent sur les lieux de coopérer. Finalement, le bus s’est arrêté sur le parking d’un autre collège à la périphérie de Pontarlier. Selon le secrétaire général de la préfecture, cité par Le Monde, « La jeune fille est descendue volontairement du car, dans lequel aucun policier n’est monté, pour attendre les fonctionnaires chargés de la prendre en charge. L’opération s’est déroulée dans le calme. Il n’y a eu aucun incident et l’embarquement à Lyon s’est effectué sans la moindre difficulté. »

Mais les réactions outrées des politiques ne collent pas vraiment avec le récit de la préfecture. Sandrine Mazetier, la députée de Paris qui avait proposé l’hiver dernier de débaptiser les sexistes écoles maternelles, songe-t-elle à transformer les préfets en « officiers de régularisation » ? C’est bien possible puisque l’élue exige la convocation ainsi que la sanction du préfet de Besançon. Voilà donc une parlementaire qui demande qu’on punisse un fonctionnaire parce qu’il applique la loi qu’elle vote. Tout va bien. Au Parti de gauche et chez les Verts, on n’est guère plus inspiré.  Jean-Luc Mélenchon plastronne sur twitter : « La honte, c’est maintenant ! Rendons #Valls à Le Pen. Vivement la gauche en France ! #Leonarda » tandis que la sénatrice verte Esther Benbassa se fait tout aussi subtile : « Leonarda raflée dans la cour d’une école avec la complicité du maire et expulsée. Certains Francais auraient-ils la mémoire si courte ? » 

Circonstance aggravante qui vaut à Manuel Valls et au préfet ce concours de points Godwin, l’établissement devant lequel la jeune fille est descendue du car porte le nom de la résistante Lucie Aubrac. Rafle, Résistance contre le nazisme, nous y sommes. Voilà donc les flics rhabillés en SS, le Préfet en Maurice Papon et Manuel Valls en René Bousquet. Ces allusions, ce vocabulaire sont mille fois plus scandaleuses que l’hypothèse – fausse en l’occurrence –  d’une interpellation de la jeune fille devant ses camarades de classe.

Convoquer ainsi Lucie Aubrac, qui avait d’ailleurs soutenu en 2002 la candidature de Jean-Pierre Chevènement, lequel ne transigeait pas sur les expulsions d’immigrés illégaux, c’est insulter sa mémoire.

Manuel Valls a rappelé solennellement que les décisions d’éloignement validées par la Justice devaient être appliquées. Cela n’a pas empêché Matignon de demander une enquête administrative sur les circonstances de l’expulsion de Leonarda Dibrani. Nous verrons si cette investigation invalidera la version de la préfecture du Doubs.

Si l’administration lui donnait raison, Manuel Valls en sortirait politiquement renforcé. Dans ce cas-là, ses « amis » du PS, du PG et des Verts lui auraient une nouvelle fois rendu un fier service.

*Photo : Antonio Calanni/AP/SIPA. AP21468568_000001.

Qui peut croire que toutes les civilisations se valent ?

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Yves Roucaute est philosophe, écrivain et professeur des universités. Il a été membre de nombreux cabinets ministériels, dont celui de Claude Guéant à l’Intérieur.

Comment as-tu pris connaissance de « l’affaire » ?

De façon assez drôle. Le mardi 7 février [2012], trois jours après le fameux discours donc, j’avais, en fin d’après-midi, éteint mon téléphone pendant une réunion de travail. Dès que je l’ai rallumé, il s’est mis à sonner. C’était un vieil ami journaliste qui me dit tout de go : « Yves, tu pourrais répondre au téléphone quand tu mets le bordel dans tout le pays, et puis aussi me prévenir en premier ! » C’est là que j’ai découvert l’ubuesque accusation de nazisme lancée par Serge Letchimy à l’Assemblée nationale.

As-tu été surpris par la polémique?

Oui et non ! D’un côté, j’ai été sidéré par la vitesse et la violence de l’emballement. Ce fut incroyable, le vice appuyé sur le bras de la bêtise conduisant à une crise politique sans précédent. Mais d’un autre côté, nous l’avions un peu cherché…

Comment ça, vous l’avez cherché ? Ce n’est quand même pas vous qui demandez à un député de gauche de vous « pourrir » à la tribune de l’Assemblée ! Sur le moment, on a nettement l’impression que le PS vous a pris la main dans le sac et vous le fait payer cher !

Ils ont eu tort. Car c’était un piège. Certes, le groupe socialiste a sciemment et cyniquement décidé de dramatiser l’affaire. Il s’agissait, une fois de plus, de nous coller l’accusation de collusion de l’UMP avec le FN, histoire de faire peur aux centristes. Mais ce faisant, il s’est coupé de l’opinion.

Un piège ? Tu ne réécris pas un peu l’histoire, là ?

Oh que non ! C’était bel et bien un piège tendu aux socialistes. En montant sur leurs grands chevaux, les socialistes ont démontré qu’à leurs yeux, toutes les civilisations se valent.[access capability= »lire_inedits »]
Quand un prof de gauche expose ce genre de théorie dans un colloque, ça passe inaperçu. Mais là, toute la gauche et son candidat se sont mis à répéter ces âneries devant l’ensemble du pays, sans même se rendre compte des dégâts que ce discours faisait dans l’opinion.

Ce n’était pas le premier piège que nous leur tendions, et ce discours n’était pas le plus provocateur de ma carrière. Mais jusqu’alors, nos ruses de guerre n’avaient pas marché.

Cette fois, les socialistes sont tombés dedans. Nicolas Sarkozy a pensé, à juste titre, que c’était notre première victoire idéologique depuis son élection à la présidence.

Une victoire stratégique, car elle révélait le relativisme moral du PS. Les sondages nous furent immédiatement clairement favorables, à plus de 70%. Qui, dans le pays, peut croire que toutes les civilisations se valent ?

 

Sûrement pas moi en tout cas, ni toi non plus, j’imagine. À moins que tu aies beaucoup changé en dix-huit mois …

 

Parlons franc : si comparer les civilisations est la marque du nazisme, alors tous les universitaires sérieux de la planète se trouvent de facto plus ou moins nazis. Tous les chercheurs, y compris ceux de gauche, savent la supériorité des civilisations fondées ou refondées sur les droits et devoirs de l’humanité. Oui, elles sont supérieures aux innombrables civilisations qui, depuis le Néolithique, ont pratiqué les sacrifices humains ou l’esclavage. Et aujourd’hui, quel anthropologue ou sociologue peut affirmer que les civilisations qui, du Mali à la Corne de l’Afrique, infibulent entre 100 et 140 millions de femmes, valent les civilisations qui l’interdisent ? Si toutes les civilisations se valent, pourquoi fallait-il s’opposer au nazisme, qui prétendait justement en proposer une nouvelle ? Personne n’a pensé à poser cette question simple, ce qui en dit long sur l’ignorance de nos élites politiques (et médiatiques), car les socialistes ne sont pas seuls en cause, quand on songe à la tournure prise par cette affaire…

Dois-je comprendre que tu n’es pas très satisfait de la façon dont l’UMP s’est défendue face à la gauche ?

François Fillon, malheureusement, n’a pas montré autant de sens politique que le chef de l’État. Résultat, notre victoire idéologique a été aussi éphémère qu’écrasante.

La défense de l’UMP a été calamiteuse : elle a choisi de faire profil bas, comme si elle se repentait d’avoir dit une horreur, alors même qu’il s’agissait d’une vérité que la masse des Français approuvait. L’UMP n’avait rien compris aux enjeux. Et pour cause, elle souffre, plus que le PS, d’une absence remarquable de pensée structurée. Voilà pourquoi les vainqueurs ont été reconduits par certains de leurs chefs dans leurs casemates, la tête basse.

Ils vont adorer le portrait que tu fais d’eux… Aurais-tu la gentillesse de leur expliquer ce qui clochait ?

Dans ce genre d’affrontement sur les questions de fond, la plupart des dirigeants de l’UMP sont incapables de défendre une position juste car ils sont eux-mêmes relativistes ou dépourvus de culture fondamentale. C’est la prime au premier de la classe en droit public, à condition d’être dernier en culture générale et dénué de toute imagination – sans oublier ce zeste de suffisance qui tient au classement de l’ENA.

Quelques preuves de ce que tu avances, histoire d’aggraver ton cas ?

Il suffit de lire les réactions à l’époque. L’énarque Juppé proclame le propos de Guéant « inadéquat », le diplômé de droit public François Fillon indique qu’il n’aurait jamais prononcé de telles phrases… La débandade a été quasi-générale, jusqu’à mon ami Jean-Pierre Raffarin lui-même, qui, sans doute pour régler un vieux contentieux avec Guéant, a feint de croire que les civilisations n’existent pas. En résumé, la conjugaison de la peur de la gauche, de l’ignorance et de l’origine sociale de cette élite a transformé une victoire en capitulation.

Cette vacance du savoir est-elle propre à la droite de chez nous ?

Dans les pays développés, il n’existe aucune autre grande formation de droite qui ait un tel mépris pour les intellectuels ou qui recrute l’essentiel de ses cadres dans les sphères de la bureaucratie. Avec cet effet pervers : les relations avec la gauche officielle, issue des mêmes cercles, deviennent ambiguës. La presse ne connaissant d’intellectuels que de gauche, lorsque la droite cherche à acquérir une légitimité idéologique, toujours nécessaire, elle se tourne logiquement vers eux. D’où l’importance accordée aux Edgar Morin et Bernard-Henri Lévy. Leur qualité n’est pas en cause, mais comment pourraient-ils offrir une vision d’avenir pour la droite ? D’où cette incapacité à gagner les batailles idéologiques les plus faciles, comme sur cette question des « valeurs ». Ne pas penser a un prix. Nicolas Sarkozy saura-t-il en tirer les leçons ? Mon ami Henri Guaino pense que la défaite morale prépare toujours la défaite politique. Pour ma part, je suis convaincu, et cette affaire l’a encore démontré, que c’est la défaite de la pensée qui prépare toujours la défaite politique.[/access]

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00629492_000008.

Bedos/Morano : les humoristes, ça ose tout…

Après les mines scandalisées affichées et les cris d’indignation poussés à propos du « poulegate » de la semaine dernière, mutisme assourdissant dans les rangs socialistes depuis ce week-end pour l’affaire Bedos/Morano.

Pourtant, entre Véronique Massonneau moquée par les caquètements de poule du député umpiste Philippe Le Ray un peu trop éméché et Nadine Morano traitée de « conne » et de « salope » par Guy Bedos, le niveau de « délinquance machiste » s’est considérablement aggravé et la fameuse « culture du sexisme », qui revenait en litanie chez tous les socialistes quelques jours auparavant, n’a trouvé aucun censeur féministe ou militante Femen pour la condamner avec fermeté.

Evidemment, si l’humoriste s’appelait Bigard et Nadine, Najat, c’eût été une autre paire de manches, ou plutôt de manchettes de Libé et du Monde.

En tout cas, le plus triste dans l’histoire c’est que Guy Bedos affirme pour sa défense que sa brochette peu inspirée de qualificatifs désagréables est du même niveau que la langue du créateur de Pantagruel et de Gargantua. Les humoristes, ça ose tout, y compris s’abriter derrière Rabelais pour excuser une colossale absence de finesse, qualité, au passage, que son désopilant chroniqueur de fils Nicolas possède, lui…

Fillon au-delà des petites phrases ?

fillon fn sarkozy

François Fillon est actuellement investi des espoirs de la droite déçue par Nicolas Sarkozy. Avec son honnêteté intellectuelle et sa liberté de ton habituelle, Philippe Bilger vient de faire de l’avenir de François Fillon une question d’ « espérance ». Sur ce point nous le comprenons, non que nous pensions que cette espérance soit fondée en raison (l’espérance n’ayant d’ailleurs pas forcément besoin d’un tel fondement)  mais parce que nous pensons comme Philippe Bilger qu’aucun autre homme politique à droite, parmi ceux qui ont actuellement l’envergure d’une candidature en 2017, ne donne les signes d’un quelconque renouveau. Or c’est bien de signes dont l’espérance a besoin et dont elle se nourrit. Fillon vient en effet d’en émettre plusieurs en direction d’une réaffirmation des principes de la souveraineté nationale, semblant ainsi renouer avec une inspiration séguiniste et gaullienne.  D’une part en promettant de revenir sur les 35 heures, instrument de la non-compétitivité française, ainsi que sur l’automaticité du regroupement familial, instrument de la désassimilation, d’autre part en réaffirmant dans la crise syrienne des principes essentiels de « realpolitik », contre l’humanitarisme abstrait de la diplomatie fabiusienne, enfin en se démarquant de la stratégie stupide pour la droite du front républicain, pour se déclarer en faveur d’un pragmatisme non sectaire ménageant des accords futurs avec le FN.

Mais l’espérance est-elle bien ce dont l’homme politique, fût-il homme d’Etat, a besoin, de la part d’élites et d’intellectuels qui le soutiennent ? N’a-t-il pas besoin au contraire d’un premier cercle qui le mette à l’épreuve, et d’une confrontation rationnelle permettant à son éventuelle valeur de se manifester ? Se précipiter sur les petites phrases de François Fillon, n’est-ce pas répéter ce qui s’est passé avec Sarkozy ? Et Fillon lui-même ira-t-il au-delà du « buzz » et de la stratégie médiatique des petites phrases et des transgressions, stratégie rappelant étrangement celle de Nicolas Sarkozy à l’égard de Jacques Chirac ? Pour l’instant, rien ne permet de l’établir rationnellement, tant certains des signes exprimés par François Fillon sont des revirements soudains par rapport à des positions antérieures, beaucoup plus établies. Fillon n’a-t-il pas été l’un des principaux défenseurs du front Républicain ? Croit-on qu’il suffira d’une petite phrase pour réintégrer le Front national dans le jeu républicain en se dispensant d’une réinterprétation totale du vote FN depuis 20 ans ? Sauf à déconcerter définitivement un électorat qu’on a habitué à considérer le FN comme antirépublicain et qu’on n’a pas cessé de culpabiliser pour son « populisme »… La droite est prisonnière (comme le PS dans une moindre mesure) de son discours passé et moralisateur sur le vote « populiste ». Les français ne se détourneront du vote FN que si l’homme d’Etat leur tendant la main s’avère capable de réinscrire dans un récit non culpabilisateur le fait qu’ils se soient tournés vers ce parti. Ce récit ne sera possible que s’il montre aussi qu’il y a des éléments rationnels dans ce vote, et non seulement des éléments « protestataires ». Voici ce que déclarait le grand historien allemand Ernst Nolte en 2002 dans un entretien : « 18% d’une population votant pour un homme comme Jean Marie Le Pen est quelque chose de révélateur et à prendre au sérieux. Cela n’est pas quantité négligeable. Ces citoyens expriment quelque chose qui doit alors être vu comme semi-légitime, comme ayant une sorte de légitimité. (…) Dans ce sens je crois que le Front national exprime une idée qui a certainement, elle aussi, un noyau rationnel. Il faut découvrir ce noyau rationnel et en répudier les exagérations. »

Tout ceci exigerait une remise en question et un travail considérable dont il reste à prouver que Fillon soit capable davantage que les autres… Cela exigerait aussi un mouvement d’enveloppement du FN un peu du même type que celui que Mitterrand avait réussi avec les communistes. En effet, ce qu’a réussi Sarkozy en 2007 ne réussira plus. Sarkozy lui-même s’est cassé les dents sur la tentative de rééditer cette stratégie en 2012. Il ne s’agit plus de « rallier » les électeurs du FN tout en se bouchant le nez. Il s’agit d’assumer une alliance électorale supposant un minimum de respect du partenaire. Mais pour cela, il faut rester plus fort que lui, c’est-à-dire proposer un discours plus convaincant dans les solutions qu’il apporte, et une incarnation au moins aussi puissante. Et qu’en sera-t-il des positions de Fillon sur la laïcité, sur l’Europe, sur l’Ecole, tous domaines dans lesquels il a autrefois avalisé des politiques dont les effets ont produit exactement les maux qu’il prétend combattre aujourd’hui ?

Tant qu’on ne reconnaîtra pas que la présence du FN oblige à repenser de manière fondamentale un certain nombre de questions, on n’avancera pas d’un pas, et le blocage de la pensée et de la vie politique française opérée par ce parti, et dont il est loin d’être le seul responsable, se poursuivra… Les petites phrases ne suffisent pas lorsqu’on entend recréer une véritable espérance, c’est-à-dire une espérance rationnelle. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on pensera les conditions d’un arrêt de la désindustrialisation comme de la désassimilation française mais en repensant sérieusement les conditions de notre appartenance à l’UE et de notre adaptation à la mondialisation. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on repensera les conditions d’un arrêt de la décomposition du système international si l’on ne prend pas la mesure du fait qu’elle n’est que le reflet de la décomposition de certains systèmes nationaux (dont le nôtre) et de l’émergence et du renforcement d’autres nations.

Malheureusement pour l’espérance et pour Philippe Bilger, il semble fort peu probable que la droite, et Fillon avec elle, fasse beaucoup mieux en trois ans que le Parti socialiste durant ses années d’opposition. Il semble fort peu probable qu’elle se mette au travail. La future Star Academy de l’UMP pour la présidentielle n’aura rien à envier à celle du parti socialiste. Il s’agira d’une querelle d’egos qu’aucun travail sérieux ne soutiendra, avec peut-être en toile de fond, un super ego qui tentera de rafler la mise…

Le discours de Marine le Pen sur l’UMPS a encore de beaux jours devant lui, ainsi que la dynamique dont continuera de bénéficier le FN.

*Photo : IBO/SIPA.  00666826_000007.

Dévaluation : que ferait le Général ?

de gaulle franc

Le général De Gaulle revient au pouvoir le 1er juin 1958, lorsque, sept mois avant qu’il ne prenne ses fonctions de premier Président de la Vème République, l’Assemblée nationale fait de lui le dernier Président du Conseil de la IVème République. Il y demeurera jusqu’à sa démission, le 28 avril 1969. Pendant un peu plus d’une décennie, donc, le « plus illustre des français » présidera aux destinées de son pays ; décennie qui se trouve être, selon les données de l’Insee, la meilleure que la France ait connu en terme de croissance économique [1. Le Produit intérieur brut ajusté de l’inflation croît de 5,9% par an de 1959 à 1969.]. La présidence du Général, c’est le tiers le plus glorieux des Trente glorieuses ; fait d’autant plus remarquable que, lorsqu’il reprend les rênes de la France, l’essentiel de l’effort de reconstruction de l’immédiat après-guerre se trouve derrière nous.

Il n’est donc pas surprenant, au-delà de son auguste stature et de son rôle historique lors de la seconde guerre mondiale, que la figure tutélaire du général continue, aujourd’hui encore, à marquer de son empreinte la vie politique du pays. À n’en pas douter, Charles De Gaulle est de ces hommes qui, en redonnant à la France la fierté d’être elle-même, a profondément marqué notre imaginaire collectif. Avec la patine du temps, le Grand Charles, à l’image de Carolus Magnus, se confond avec les statues qu’on a élevées en sa mémoire ; il est devenu un mythe et, comme c’est souvent le cas avec les mythes, on a aujourd’hui tendance à lui prêter des traits qui n’entretiennent que peu de rapports avec la réalité historique.

De Charles De Gaulle, en effet, l’Histoire semble avoir retenu l’image toute militaire d’un dirigiste, d’un jacobin centralisateur, d’un stratège colbertiste, d’une subtile synthèse des tendances étatistes « de gauche » (social ?) et « de droite » (conservateur ?). Bien sûr, il y a là une part de vrai. Seul l’imbécile pense le monde, l’histoire et les hommes en noir et blanc : la réalité n’est que nuances de gris. Si, à bien des égards, Charles de Gaulle fut bien, tout à tour et en fonction des sujets, progressiste et conservateur, il n’en reste pas moins que sa politique s’inscrit profondément dans une volonté explicite de libéraliser l’économie française.

Symbole parmi les symboles, ce n’est à personne d’autre qu’au très libéral Jacques Rueff [2. Membre de la Société du Mont Pèlerin aux cotés de Hayek, Mises, Knight, Friedman, Director, Allais, Polanyi, Popper etc. C’est dire !] que le général, par l’entremise de Georges Pompidou et d’Antoine Pinay, confie dès l’automne 1958 la mission de préparer un rapport destiné à remettre la France sur pieds. Les propositions du « plan Pinay-Rueff »[3. Antoine Pinay, bien que raisonnablement libéral lui-même, n’était, dit-on, pas particulièrement enthousiaste à l’idée de suivre Rueff. Si son nom reste accolé à celui du plan, c’est essentiellement par soucis cosmétique et parce que c’est finalement lui qui a dû le mettre en œuvre.], présentées formellement à De Gaulle le 18 novembre et rédigées sous leur forme définitive le 8 décembre, seront adoptées dans leur intégralité dès le 23 décembre 1958 ; soit deux jours à peine après l’élection du Grand Charles. Le plan, résolument libéral, prend l’exact contrepied des idées défendues par l’aile dirigiste du gouvernement d’union nationale – notamment Albin Chalandon (UNR) et Guy Mollet (SFIO) – et affiche principalement trois objectifs : l’équilibre budgétaire, l’ouverture des frontières et la création d’un franc lourd.

Il serait long et fastidieux de détailler l’ensemble du plan de Jacques Rueff, sa mise en œuvre et ses conséquences. Tout au plus nous contenterons nous, en sus des éléments cités plus haut, de dire qu’il est généralement considéré comme un grand succès tant dans la réalisation de ses objectifs directs que dans ses effets à long terme. Un point, néanmoins, mérite sans doute qu’on s’y attarde : la volonté gaullienne de créer un franc fort, de mettre fin au cycle infernal des dévaluations qui avait prévalu sous la IVème République et ainsi d’« arrêter la descente aux abîmes de l’inflation »[4. Charles De Gaulle dans son allocution radiotélévisée du 1er août 1958.]. Ce dont il est question, bien sûr, c’est du nouveau franc qui sera mis en circulation un an plus tard.

Il est étrange de constater que les gaullistes d’aujourd’hui sont bien souvent les plus ardents partisans d’une dévaluation. C’est un contresens historique total. Si un élément distingue indiscutablement la politique du général de celles qui l’ont précédé et de celles qui suivront, c’est précisément cela : le franc fort. De fait, il n’y aura, tout au long de cette décennie gaullienne qu’une seule et unique dévaluation du franc, celle de 1958 [5. Il y aura, pour être précis, deux dévaluations en 1958 : la première, en juin, n’est que la régularisation d’une dévaluation camouflée en 1957. C’est la seconde, celle de décembre, qui s’insère dans le plan Jacques Rueff.], et la présidence du général coïncidera avec la plus longue période de stabilité que le franc, par rapport à l’or et au dollar, ait connu depuis qu’il a cessé d’être « germinal » (1914).

Contextualisons : lorsque le général revient au pouvoir, la France, à l’image de ce qu’il était convenu d’appeler à l’époque le monde libre, est signataire des accords de Bretton Woods ; accords par lesquels elle s’engage à maintenir une parité fixe du franc par rapport au dollar ; lequel est lui-même garanti par 1/35ème d’once d’or[6. Il s’agit ici de l’once de Troyes (<i>troy ounce</i>, Oz) qui reste encore aujourd’hui l’unité de masse standard des métaux précieux aux États-Unis. Comme son nom l’indique, son origine est française même si elle s’est quelque peu alourdie en traversant l’Atlantique (de 30,59g à environ 31,10g actuellement). À ne pas confondre avec l’once avoirdupois qui, aux États-Unis, est l’once des épiciers.]. Techniquement, si le franc venait à s’apprécier face au billet vert, la Banque de France était tenue d’user de sa planche à billet pour acheter des dollars et ainsi faire baisser la valeur relative du franc. Dans le cas contraire, si le franc se dépréciait, elle devait revendre ses réserves de change en dollar contre des francs pour rétablir la parité officielle (à plus ou moins 1% près).

Seulement voilà : l’utilisation massive de la planche à billet tout au long de la quatrième République va provoquer une dépréciation continuelle du franc et, les réserves de la Banque de France étant limitées, cette dernière ne parvenait tout simplement pas à suivre le rythme. Il a donc fallu, de la Libération à la dévaluation gaullienne de 1958, dévaluer la parité officielle du franc pas moins de sept fois – lui faisant perdre au passage 90% de sa valeur face au dollar des États-Unis – et instaurer un sévère contrôle des changes qui s’appliquait non seulement aux mouvements de capitaux mais aussi aux transactions commerciales au travers d’un contingentement des importations.

C’est à cette situation que Charles De Gaulle entend mettre fin. L’objectif, symbolisé par la création du nouveau franc, est d’en finir avec l’instabilité monétaire, l’inflation et le contrôle des changes. Cette dévaluation de 1958 devait être la « der des ders », celle qui permettrait de restaurer la convertibilité du franc, de libéraliser les échanges avec nos voisins européens et d’appliquer le Traité de Rome en temps et en heure. Si certains auteurs estiment qu’elle visait aussi, mais dans une moindre mesure, à consolider la position de l’industrie française au seuil du Marché commun, le fait est que De Gaulle s’y tiendra : la parité d’un dollar pour 4,2 nouveaux francs (420 anciens francs) va rester vigueur de décembre 1958 jusqu’à la très contestée dévaluation pompidolienne d’août 1969.

Le général dévaluerait-il aujourd’hui ? Tout laisse penser le contraire. D’une part, l’homme était indiscutablement compétent[7. Voir, notamment, sa conférence de presse du 4 février 1965 et se demander quand, pour la dernière fois, vous avez entendu l’un de nos dirigeants prononcer un discours d’un tel niveau.] et ne cachait pas son attachement à l’étalon-or – ce qui exclut très vraisemblablement qu’il ait jamais considéré la dévaluation comme une politique sensée. Par ailleurs, le Président De Gaulle, durant toute une décennie, a défendu la parité du franc face à un dollar gagé sur l’or : il serait pour le moins surprenant qu’il considère sérieusement cette option dans un monde de changes flottants où les monnaies ne cessent de perdre de la valeur face au métal jaune. À vrai dire, si Charles De Gaulle était encore des nôtres, il est plaiderait sans doute pour un retour au franc ; mais un retour au franc lourd et peut-être même au franc-or.

 

Guéant, Roucaute et moi

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 claude gueant roucaute

Le 4 février 2012, au cours d’un colloque organisé à huis clos par l’UNI, association étudiante de droite, Claude Guéant prononce un discours sur les valeurs de la République. Le soir même, Europe 1 puis l’AFP affirment que le ministre y aurait déclaré que « toutes les civilisations ne se valent pas ». Le lendemain, sur RTL, le ministre confirme avoir tenu ces propos et les explicite. L’universitaire Yves Roucaute, plume de son cabinet, reconnaît pour sa part avoir écrit l’allocution criminelle.

Immédiatement, plusieurs ténors de la gauche s’indignent, à commencer par le numéro deux du PS, Harlem Désir – on a les ténors qu’on peut –, qui fustige sur Twitter « la provocation pitoyable d’un ministre réduit à rabatteur de voix FN » et dénonce « une majorité en perdition électorale et morale ».

Si Internet se déchaîne très vite, l’« affaire » ne monte à la « une »  de la presse et des JT que deux jours plus tard, après avoir rebondi dans l’Hémicycle avec les déclarations tonitruantes de Serge Letchimy, député martiniquais apparenté socialiste. Letchimy ne fait pas dans la dentelle : pour lui, le ministre de l’Intérieur considère comme supérieures « ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial ». « Le régime nazi était-il une civilisation ? », l’interroge-t-il.  Dans le brouhaha qui s’ensuit, le gouvernement, rivalisant dans l’indignation, quitte l’Hémicycle au grand complet, une première sous la Ve. Certes, ce n’est pas la première affaire Guéant, le ministre de l’Intérieur étant l’un des hommes que la gauche aime le plus détester. Mais cette mayonnaise-là va prendre au-delà de toutes les espérances des vigilants. Il faut croire que toutes les polémiques ne se valent pas.[access capability= »lire_inedits »]

Quand l’affaire du discours de Guéant au congrès de l’UNI a éclaté, je me suis d’abord réjoui. Pas par anti-umpisme primaire : ceux qui me connaissent savent bien que je n’ai guère d’appétit pour les partis de gouvernement (et pas beaucoup plus pour les autres, d’ailleurs…). N’empêche, j’étais plutôt content de voir Guéant dans la nasse. À l’époque, c’était un puissant, pas l’ambulance sur laquelle je me garderais bien de tirer aujourd’hui. Par ailleurs, j’ai toujours tenu ce syndicat étudiant comme le plus risible agglomérat de gogols qu’ait jamais abrité en son sein la droite parlementaire. Ah, l’UNI et ses impayables affichettes rouges et blanches aux slogans ciselés, genre « Les jeunes avec Juppé », « Les étudiants votent Sarkozy », « La droite c’est bien, la gauche c’est mal » ou « Hollande, c’est Mélenchon et Mélenchon, c’est Pol Pot ». Inoxydable alliage de non-pensée chiraquienne, de pédanterie universitaire et de niaiserie jeuniste, l’UNI, c’est vraiment la droite 0.0 telle que la gauche en a toujours rêvé… Certains exégètes pointus m’objecteront que les Jeunes socialistes et leur remarquable Thierry Marchal-Beck ne sont guère moins tarés,[1. Chaque prise de parole de « TMB » est un grand moment de poésie, à tel point que je le soupçonne d’écrire lui même ses discours. Un exemple entre mille ? Son allocution de Soustons, le 5 mai dernier : «  Notre pays, dans le long parcours de convalescence qui est le sien, se porte mieux non seulement car nous recourons aux bons remèdes, mais aussi parce que nous avons mis fin à certains maux. » Les amateurs de style pompier attendent avec impatience qu’on collige ses œuvres complètes.] ce qui ne prête certes pas à contestation, mais n’est pas le sujet du jour, fermez le ban !

Revenons à notre mouton, enfin à notre ci-devant ministre Guéant. J’ai déjà dit le peu de tendresse qu’il m’inspirait (notamment au moment de payer mes contraventions). Mais  j’ai vite viré ma cuti et commencé à éprouver une légère empathie à son égard. Tout d’abord parce que je suis gentil et courageux et que je me suis senti obligé de me dresser comme un seul homme contre ce qui était manifestement un lynchage en bande médiatique organisée. Surtout, j’étais sidéré par le chef d’inculpation. Ainsi, toute la France vertueuse pourrissait Guéant parce qu’il avait osé dire que  « toutes les civilisations ne se valent pas », ce qui signifiait en clair que la nôtre était plus mieux que bien d’autres. La patronne m’expliquera qu’en l’absence d’une instance extérieure habilitée à évaluer les civilisations pour établir un palmarès universellement reconnu, Guéant aurait été plus judicieux en disant qu’on avait bien le droit de préférer la sienne à celle des autres. Admettons, quoique je n’aie pas l’impression que ces finasseries auraient désarmé les lyncheurs – qui avaient parfaitement compris le sens du propos. On ne m’ôtera pas de l’idée que si dire cela fait de vous un naziste , comme le proclama un député apparenté socialiste à l’Assemblée sous les applaudissements nourris de son camp, alors, les plus grands auteurs,  le banal bon sens et moi-même sommes par essence hitlériens : une assertion que ni moi, ni ma maman, ni la vérité historique ne sauraient tolérer.

Une autre bricole m’a conduit à réviser mon jugement primitif : la personnalité du nègre, si j’ose dire, qui a rédigé l’intervention de Guéant.  La presse incriminait « l’intellectuel néoconservateur » Yves Roucaute. Ce nom a immédiatement fait tilt en moi. Il faut dire que, justement, il me renvoyait à mes années flipper. J’ai connu ce garçon vers 79-80. Disciple rigoureux et vigoureux de Louis Althusser, il était l’animateur de l’opposition de gauche au sein de l’Union des étudiants communistes. Situé dans le camp d’en face (enfin, dans le camp d’en face du même camp), celui de la direction de l’UEC et du Parti, j’aurais aimé, à l’époque, qu’il fût moins brillant et moins exaspérant. Apparemment, à quelques aggiornamentos près, Yves Roucaute n’avait pas changé : toujours aussi doué pour dégonder ses adversaires. Sauf qu’à l’époque, ses opposants, tout staliniens qu’ils fussent, étaient bien obligés d’accepter le débat.

Aujourd’hui, tout a changé : quand Roucaute dit ce qu’il pense, à gauche, on cause plus, on scalpe ! Histoire de disséquer ce cas d’école qui est devenu la norme dès qu’on parle d’identité nationale ou occidentale, j’ai donc voulu renouer avec ce gros cerveau fourvoyé dans la droite la moins intello du monde. Après avoir épuisé le bon vieux temps, on a longuement évoqué le bûcher que la gauche avait allumé pour lui et ses amis Guéant et Sarkozy. Eh oui, aujourd’hui, on survit au bûcher. Preuve que notre civilisation est plus civilisée que bien des précédentes ?[/access]

*Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00638742_000010.

« On est chez nous ! »

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brignoles fn lopez

Ceux qui comme moi, ont suivi, dimanche soir, la proclamation des résultats de l’élection cantonale de Brignoles sur BFM-TV n’ont pu manquer d’assister à un étrange spectacle. Rassemblés dans la grande salle de la mairie de la ville, sous la houlette du maire communiste chargé d’annoncer les résultats, les militants frontistes exultaient. Jusque-là, rien à dire : la liesse républicaine des vainqueurs les soirs d’élection est un signe de bonne santé démocratique. Les rites en sont bien connus, et calqués sur les sorties de match de foot lorsque son équipe favorite a mis la pâtée à ses adversaires. On agite des drapeaux, on met les doigts en V devant les caméras de télé, on réclame les champions sur l’air des lampions[1. L’air des lampions date de 1848, lorsque les étudiants révolutionnaires manifestaient dans les quartiers bourgeois de Paris pour exiger que les habitants saluent leur révolte en plaçant des lampions à leur fenêtre.].

Mais au lieu de scander le banal «  On a gagné ! On a gagné ! », les militants du FN de Brignoles, après avoir massacré une «  Marseillaise », dont même Marion Maréchal-Le Pen et Bruno Gollnisch semblaient avoir honte, se sont mis à crier en rythme «  On est chez nous ! On est chez nous ! ».

Aucun des savants commentateurs présents sur les plateaux parisiens n’ont relevé cette innovation, et encore moins risqué d’en fournir une interprétation. Voulaient-ils ainsi signifier au maire que l’édifice municipal qui les accueillait allait, dans quelques mois, devenir la demeure officielle du héros de la soirée, Laurent Lopez, qui brigue la mairie en mars prochain ? S’il en était ainsi, ce ne serait, après tout que de la rodomontade préélectorale méditerranéenne.

Mais il y a fort à craindre que ce cri du cœur soit l’expression de cette « insécurité culturelle » qui pousse de plus en plus de gens à glisser un bulletin FN dans l’urne.

C’est grave. Que l’élection d’un conseiller général Front National soit saluée par les gens comme la récupération d’un «  territoire perdu » de la République témoigne du désarroi d’une population qui sent, à tort ou à raison, son terroir lui échapper.  Avoir l’impression de n’être plus chez soi chez soi, c’est peut-être un fantasme, une manifestation de cette « panique morale », nous assènent les sociologues de la gauche bien pensante.

C’est, en réalité, la manifestation populaire de cette « identité malheureuse » magistralement décrite par Alain Finkielkraut dans son essai qui vient de paraître. Ce «  chez nous » n’est pas seulement l’espace de l’intimité que tout régime démocratique garantit à ses citoyens. Il englobe aussi un espace public où ceux qui viennent d’ailleurs sont admis pour autant qu’ils ne cherchent pas à le transformer radicalement jusqu’à le rendre méconnaissable. La visibilité des femmes, l’indispensable effort d’adaptation aux normes de sociabilité de la terre d’accueil ne sont pas des exigences exorbitantes, encore moins la manifestation d’un supposé racisme. Si je me sens bien chez moi, j’aurais d’autant plus de plaisir à découvrir l’autre.

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA.  AP21469255_000015.

To be or not to be… Arthur Cravan

Ce n’est pas tous les jours qu’un déserteur de dix-sept nations monte sur le ring d’une revue sise boulevard Saint-Germain, Paris VIIe. Grâce à Bertrand Lacarelle, c’est chose faite : Arthur Cravan a investi La Règle du jeu avec la bénédiction de son directeur reconnaissable à ses trois initiales et à ses chemises blanches. Pour faire honneur au poète-boxeur, BHL a eu la riche idée de confier la livraison automnale de la RDJ à Bertrand Lacarelle, auquel on doit une biographie de Cravan parue chez Grasset. Truffé de portraits de Cravan réunis par le collectionneur Marcel Fleiss, ce magnifique numéro propose son lot entier de courts textes accessibles au néophyte comme au chercheur en cravanologie.

Petite leçon de rattrapage à l’usage des jeunes générations : Fabian Avenarius Lloyd naquit en 1887 à Lausanne, la ville des palaces, de l’art brut et de Roland Jaccard, puis adopta le nom du village de naissance de sa femme Renée – Cravans – en guise de pseudonyme. Petit-fils d’un conseiller du roi de la reine Victoria, neveu par alliance d’Oscar Wilde (qu’il ressuscita de profundis en 1913, le temps d’un article épique !), ce maître de la science pugilistique s’illustra aussi bien dans le noble art (malgré ses nombreuses défaites) qu’à la sortie des salons, au coin d’un zinc ou dans les prétoires, où il multiplia les provocations pour choquer bourgeois et sacristains de l’art. « Les scandales ne servaient qu’à le divertir de l’ennui qui le prenait dans toutes les villes du monde, passé l’enthousiasme des débuts. » glisse Lacarelle dans son propos liminaire.

Haut de six pieds et cinq pouces, Cravan était bel et bien une force de la nature dont les prodiges ne s’arrêtaient pas à la porte des tribunaux. En témoignent ses poésies et les cinq numéros de la revue Maintenant, qu’il fonda et porta à bout de bras ! Ami de Cendrars, il écuma le quartier latin, les deux rives des Etats-Unis, le Japon, l’Australie, et tant d’autres contrées avant de disparaître au Mexique, se laissant aller à de splendides élucubrations textuelles au gré de ses pérégrinations : « Je voudrais être à Vienne et à Calcutta/ Prendre tous les trains et tous les navires, Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats », « Faune et flore/ Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux ! »

Mutatis Mutandis, ce numéro très spécial de La Règle du jeu évoque les mânes de Cravan, «l’âme du XXe siècle », comme pour souligner subrepticement la vacuité sensible et spirituelle de notre époque conforme à la noire prophétie cravanienne : « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Ce ne sont pas nos amis cosaques de la rue Sambre-et-meuse, tapis dans l’ombre d’une des 270 pages de ce petit livre orange, qui le démentiront. « Il est des jours où je me démerde formidablement » disait de lui le merveilleux faussaire Cravan. Un uppercut à qui osera le contredire !

« Arthur Cravan est vivant ! », La Règle du jeu n°53, octobre 2013, numéro coordonné par Bertrand Lacarelle.

Mais pourquoi ai-je donc voté Hollande ?

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francois hollande medef

francois hollande medef

Essaie de te rappeler. Je sais, c’est difficile. Essaie tout de même. Essaie de te rappeler pourquoi tu as voté François Hollande, le 6 mai 2012. Parce que, quand même, là, ça devient difficile de te justifier…

Remonte le fil de ta mémoire d’électeur de gauche, le plus loin possible, pour essayer de comprendre. La première fois que tu as voté, c’était aux municipales de 1983. Tu as voté pour ta mère. Assez œdipien, comme histoire. Ta mère devait être quatrième ou cinquième sur une liste d’union de la gauche à direction communiste. C’était dans une ville ouvrière de la banlieue de Rouen.

Est-ce qu’il y a encore des listes d’union de la gauche à direction communiste, aujourd’hui ? Quelques unes dans les lambeaux de la ceinture rouge, sans doute. Mais la règle, c’est plutôt que les communistes sortants se prennent une liste socialiste dans les dents, ce qui n’empêche pas ces mêmes socialistes d’exiger ailleurs, de manière plus ou moins courtoise, que les communistes partent avec eux en voyageant sur des strapontins et n’aillent surtout pas jouer les gros bras dans une liste Front de gauche. Regardez à Paris. Pierre Laurent n’a pas hésité longtemps. Treize élus garantis en cas de victoire d’Anne Hidalgo. Ça ne se refuse pas quand on veut retrouver son siège de sénateur.

Et après, résultat, on met Mélenchon en colère. Il y a de quoi. Le Front de gauche, ce n’est pas une étiquette pour faire joli. C’est une stratégie et un programme, et cette stratégie s’appelle l’autonomie. Mais il y a des communistes, ces temps-ci qui préfèrent un petit chez les autres à un grand chez soi. Ou au moins à la chance de retrouver un grand chez soi, avec le FDG.

En fait, on se retrouve cerné. Communiste français, en ce moment, ça ressemble un peu à Fort Alamo, juste avant l’assaut des troupes de Santa-Anna. On comptera les survivants le lendemain du 30 mars 2014, date du second tour des municipales. Heureusement que mars à 31 jours, sinon on serait tombé un  1er avril. Toujours cette intuition obsédante de Marx : quand l’histoire se répète, on passe de la tragédie à la farce, en l’occurrence l’histoire d’un déclin.

Depuis que tu votes, tu as toujours voté communiste au premier tour et socialiste au second. Parce que, tu dois t’en souvenir, c’était une époque où la gauche arrivait au second tour. Oui, je sais, c’est incroyable, c’est tellement loin…

La gauche a pris l’habitude, depuis le 21 avril 2002, de laisser la droite et l’extrême droite en tête à tête, assez souvent.  Voir Brignoles, et s’abstenir… En 2002, au second tour, tu as déjà voté blanc car l’antifascisme ne passerait pas par toi. Il était hors de question qu’on te prenne pour un con à ce point-là. Chirac traité de super menteur, de voyou, de type fatigué, usé, vieilli qui devenait du jour au lendemain le sauveur de la Patrie, le père de la Nation tout ça parce que Le Pen  avait doublé Jospin de quelques 300 000 voix. Dire que tu t’apprêtais à voter Jospin au second tour, sans enthousiasme, certes : Jospin avait quand même osé un « mon programme n’est pas socialiste » sans compter « l’État ne peut pas tout. » Au premier tour, pour une fois, tu n’avais pas voté communiste, mais Chevènement. C’était l’époque de Robert Hue, quand le Parti était devenu une annexe gentillette de la social-démocratie. Être communiste, ça vaut le coup quand le communisme ressemble au communisme. Pas à l’église après Vatican II, qui s’épuise à courir après la modernité.

Mais bon, à part ce coup-là, tu as toujours voté communiste. Ou socialiste, quand il fallait. On appelait ça la discipline républicaine, d’ailleurs. On savait qu’il y avait un peu plus de coulage quand c’était un socialiste qui devait se reporter un communiste, mais bon, ça  fonctionnait dans l’ensemble.

Évidemment, c’est devenu de plus en plus dur, de voter socialiste car les socialistes étaient de moins en moins à gauche. Depuis au moins, disons, Mitterrand II en 1988, voter socialiste, c’est voter au centre. Voire au centre-droit. En votant Hollande, tu as voté au centre droit. Mélenchon  avait dit : « On ne fait pas d’histoire, on vote Hollande, il faut sortir Sarkozy mais on ne demande rien. »

On n’a effectivement rien demandé. Ça tombe bien parce qu’on n’a rien eu. Rien de rien. On a même eu du mal à constituer un groupe à l’Assemblée. Il a fallu les renforts de l’Outre-Mer. Ça a un côté exotique, mais c’est tout de même assez peu glorieux.

Mais ça y est, tu te rappelles pourquoi tu as voté Hollande… Tu t’étais dis que voter Hollande, bien sûr, c’était voter pour le même programme économique que l’UMP mais au moins, tu n’aurais plus à subir les aspects les plus déplaisants du sarkozysme.

Tu t’es trompé.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy le mépris pour la culture et notamment pour cette pauvre Madame de Lafayette et tu as eu à la place Geneviève Fioraso qui veut qu’on parle anglais à la fac sinon on finira, texto, « à cinq autour d’une table à discuter de Proust ».

Tu n’aimais pas chez Sarkozy cette manière de jouer les Français les uns contre les autres et tu as eu la gestion volontairement provocatrice du mariage pour tous qui a fait ressortir une France oubliée, chouanne, repeinte pour l’occasion aux couleurs d’une droite américaine façon Tea party. Et pendant ce temps-là, l’ANI (accord national interprofessionnel), qui éparpille le Code du Travail façon puzzle, est passé comme une lettre à la poste au Parlement. Sarkozy en rêvait, Hollande l’a fait.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy, via Hortefeux ou Guéant, cette manière d’instrumentaliser les questions de sécurité et de désigner des boucs émissaires qui n’en peuvent mais comme les Roms et tu as Manuel Valls qui commence à chasser la clandestine kosovare de 15 ans à la sortie des écoles, parle comme le FN en espérant leur reprendre des électeurs alors que la méthode a fait preuve de son inefficacité notamment en 2012 quand Sarkozy et Buisson n’ont pas réduit le FN mais ont permis son score historiquement le plus élevé.

Pour finir, tu n’aimais pas chez Sarkozy son alignement atlantiste : tu n’avais pas encore vu la diplomatie française, à force de suivisme et de fayotage américanophile, se ridiculiser dans l’affaire syrienne.

La prochaine fois, juré, promis, craché, on ne t’y reprendra plus. Plus jamais tu ne voteras socialiste au second tour.

Sauf, évidemment, s’il y a un type de droite en face…

*Photo : Sipa/ 00656689_000032.

Le désespoir est dans le pré

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paysans agriculteurs suicide

paysans agriculteurs suicide

Le monde agricole n’en finit pas de mourir. Depuis trente ans, les publications des sociologues sont sans appel : le nombre des exploitations diminuent, les jeunes sont de moins en moins nombreux à reprendre le flambeau. Traditionnellement rurale, la France n’en finit plus de perdre ceux qui s’accrochent encore à leur terre. La perte du terroir apparaît inéluctable. C’est que faire vivre une exploitation est devenu un sacerdoce. Le récent rapport de l’Institut de Veille Sanitaire qui constate une surmortalité par suicide chez les agriculteurs ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà. Si un agriculteur se suicide tous les deux jours, le mal-être est d’abord économique mais pas seulement. Les éleveurs sont les plus touchés par le phénomène. Leur profession est tributaire des subventions européennes qui sont paradoxalement redistribuées aux céréaliers plus riches. L’agriculture n’est pas un secteur homogène, les grands exploitants de la Beauce ne sont pas les bergers du Vercors, ni les éleveurs de bovins des plateaux ardéchois.

Le 2 octobre dernier dans le Puy-de-Dôme, Hollande s’est présenté aux éleveurs plein de bonnes intentions. Il a promis un rééquilibrage dans la distribution des aides. « Confiance ! » n’a-t-il cessé de répéter. Pourtant, il s’est bien gardé de tracer des perspectives durables pour la filière en termes de débouchés et de maintien du revenu des agriculteurs face au grignotement incessant des marges des grands distributeurs. Même si la France est la première bénéficiaire des aides européennes, depuis 2007, l’Allemagne lui dame le pion dans plusieurs secteurs et la concurrence en tant que puissance agricole majeure en Europe. Ainsi, l’un des derniers secteurs économiques où la France prétendait jouer un rôle s’effondre lui aussi peu à peu. En effet, le double discours du partenaire économique privilégié est patent. Il s’agit de faire des produits de qualité. La France et ses exploitations de petites et de moyennes tailles excelle dans la qualité de ses produits du terroir. Pendant ce temps, l’Allemagne privilégie l’élevage industriel à grande échelle pouvant ainsi jouer sur des coûts moindres. Non seulement, le marché intérieur européen est ainsi inondé mais les produits meilleur marché volent la vedette à des produits français plus chers. Le discount tend à l’emporter.

Plus la paupérisation des populations augmente, plus il s’agit de jouer à la baisse sur tout. Comment les producteurs peuvent-ils faire face à la déréglementation européenne ? Comment peuvent-ils rivaliser avec des règles du marché du travail et une fiscalité qui varient d’un pays à l’autre ? Ils ne peuvent que sombrer.

On ne compte plus les faillites personnelles et les exploitations hypothéquées. Face à ces situations dramatiques, l’Etat a tout prévu. Invariablement, il s’agit de voiler son impuissance. Alors, il fait dans le simulacre. Pour preuve, pour lutter contre le suicide des agriculteurs, on a mis en place un numéro vert. La réponse est d’envergure face à la dévastation personnelle qui mène à la décision d’en finir. En outre, c’est méconnaître grandement la mentalité paysanne. Dans une société du spectacle où l’on vénère Nabilla et Yann Barthès, il est sûr que le fonctionnement du monde rural est devenu une étrangeté incompréhensible. On ne dit mot sur ses difficultés. On a honte. La dignité et la pudeur priment sur le fait d’aller pleurnicher chez une assistante sociale. Aller même chez un psy ne viendrait jamais à l’esprit. Il y a les traites du crédit des machines agricoles toujours plus coûteuses à rembourser. Comme dans les monastères où les journées sont rythmées entre tâches et prières, les journées à la ferme sont aussi cadencées par les tâches immuables à remplir aux mêmes heures. Pas de 35 heures pas de vacances, pas d’heures supplémentaires rémunérées. Qu’est-ce qui pousse encore les agriculteurs à continuer et parfois même à reprendre le flambeau ?

C’est la volonté de perpétuer ce que leur famille a mis tant de générations à édifier. C’est un désir de faire vivre et prospérer un patrimoine et de le transmettre ensuite. C’est un attachement viscéral à une terre, à une région, parce qu’ils sont de ceux qui savent qu’ils ne pourront être bien nulle part ailleurs. Aussi, malgré l’isolement, les trajets longs à faire entre deux villages, le célibat souvent et le vieillissement de la population, ne quittent-ils pas le navire pour les sirènes de la ville. Ce sont ceux qui sont restés après l’exode rural. Ce ne sont pas les néo-ruraux ou les soixante-huitards venus prendre l’air de la campagne, ce sont ceux les ruraux tout courts. Ce sont les laborieux qui s’endettent et qui coulent, ce sont les courageux qui mettent toute leur énergie à rendre pérenne ce qui l’est de moins en moins.

Pour avoir de la reconnaissance sociale ou vivre à son aise, on ne se lance pas dans l’agriculture. Dans ce domaine, les Français sont étrangement schizophrènes. En France, l’exode rural s’est effectué lentement. Ceux qui sont partis et qui sont devenus des urbains, ceux qui ont vendu leur terre et la ferme familiale, entretiennent la nostalgie de la campagne. Remplis de visions stéréotypées, ils ont oublié que la vie y est dure et austère. Dès lors, la France des pancartes qui vend des pêches, des abricots, des noix, du miel et d’autres produits au bord des routes, est regardée avec un mélange singulier de condescendance et d’empathie. Paradoxalement, la distance se mêle à l’intimité. Il y a un désir de retrouver la saveur des choses. En cette semaine du goût, que trouverons-nous dans nos assiettes dans quelques années si la production agricole française ne devient une cause nationale ?

Les agriculteurs n’ont pas l’habitude de manifester. Lorsqu’ils le font, c’est que la situation est tellement grave qu’ils se résignent à émettre des signaux de détresse que les flots de l’actualité ne laisseront qu’entrevoir au reste de leurs concitoyens. C’est aussi la filière agroalimentaire, pourvoyeuse importante d’emplois, qui sombre également avec le malaise persistant des exploitants. Et pourtant, ni voitures brûlées ni appels à l’émeute ne sont venus émailler la détresse des travailleurs de l’agroalimentaire et de l’abattoir GAD. Leurs modes d’action sont gentillets : une opération escargot et l’occupation du tarmac de l’aéroport de Brest. L’un d’entre eux aurait dû se percher en haut d’une grue. Aussi, comme ils ont la politesse de mourir en ne faisant pas trop de bruit, leur situation n’empêchera personne de dormir. Que feront Le Foll et Montebourg ? Continueront-ils à les payer de mots ? Les médias se détournent, déjà. Dans la solitude des campagnes, le glas précède la détonation qui brise à peine le silence.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00655811_000041.

Affaire Leonarda : Place aux faits

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leonarda valls immigration

leonarda valls immigration

Manuel Valls est encore dans le collimateur de ses petits camarades de la majorité présidentielle.  Le ministre de l’Intérieur est coupable. Forcément coupable. Rappelons les faits. Une collégienne de Pontarlier, dans ma chère Franche-Comté, a été reconduite avec sa famille dans son Kosovo natal, après le rejet de ses deux demandes d’asile politique, décision confirmée par un tribunal administratif et une Cour administrative d’appel. Depuis mardi soir, les conditions de l’expulsion de Leonarda Dibrani suscitent l’émotion médiatique, valant à Manuel Valls et au préfet du Doubs un concert de sifflets. La petite Leonarda a été interceptée par la police le 9 octobre dernier alors que son père avait été reconduit au Kosovo la veille et qu’il était prévu que toute la famille le rejoigne ce jour-là. Constatant qu’un membre de la famille manquait à l’appel, les autorités ont demandé à sa mère de l’appeler sur son téléphone portable pour la faire revenir du bus qui l’emmenait en sortie scolaire. Dans la foulée, le maire de la commune de Levier, où résidait la famille Dibrani, a convaincu le professeur présent sur les lieux de coopérer. Finalement, le bus s’est arrêté sur le parking d’un autre collège à la périphérie de Pontarlier. Selon le secrétaire général de la préfecture, cité par Le Monde, « La jeune fille est descendue volontairement du car, dans lequel aucun policier n’est monté, pour attendre les fonctionnaires chargés de la prendre en charge. L’opération s’est déroulée dans le calme. Il n’y a eu aucun incident et l’embarquement à Lyon s’est effectué sans la moindre difficulté. »

Mais les réactions outrées des politiques ne collent pas vraiment avec le récit de la préfecture. Sandrine Mazetier, la députée de Paris qui avait proposé l’hiver dernier de débaptiser les sexistes écoles maternelles, songe-t-elle à transformer les préfets en « officiers de régularisation » ? C’est bien possible puisque l’élue exige la convocation ainsi que la sanction du préfet de Besançon. Voilà donc une parlementaire qui demande qu’on punisse un fonctionnaire parce qu’il applique la loi qu’elle vote. Tout va bien. Au Parti de gauche et chez les Verts, on n’est guère plus inspiré.  Jean-Luc Mélenchon plastronne sur twitter : « La honte, c’est maintenant ! Rendons #Valls à Le Pen. Vivement la gauche en France ! #Leonarda » tandis que la sénatrice verte Esther Benbassa se fait tout aussi subtile : « Leonarda raflée dans la cour d’une école avec la complicité du maire et expulsée. Certains Francais auraient-ils la mémoire si courte ? » 

Circonstance aggravante qui vaut à Manuel Valls et au préfet ce concours de points Godwin, l’établissement devant lequel la jeune fille est descendue du car porte le nom de la résistante Lucie Aubrac. Rafle, Résistance contre le nazisme, nous y sommes. Voilà donc les flics rhabillés en SS, le Préfet en Maurice Papon et Manuel Valls en René Bousquet. Ces allusions, ce vocabulaire sont mille fois plus scandaleuses que l’hypothèse – fausse en l’occurrence –  d’une interpellation de la jeune fille devant ses camarades de classe.

Convoquer ainsi Lucie Aubrac, qui avait d’ailleurs soutenu en 2002 la candidature de Jean-Pierre Chevènement, lequel ne transigeait pas sur les expulsions d’immigrés illégaux, c’est insulter sa mémoire.

Manuel Valls a rappelé solennellement que les décisions d’éloignement validées par la Justice devaient être appliquées. Cela n’a pas empêché Matignon de demander une enquête administrative sur les circonstances de l’expulsion de Leonarda Dibrani. Nous verrons si cette investigation invalidera la version de la préfecture du Doubs.

Si l’administration lui donnait raison, Manuel Valls en sortirait politiquement renforcé. Dans ce cas-là, ses « amis » du PS, du PG et des Verts lui auraient une nouvelle fois rendu un fier service.

*Photo : Antonio Calanni/AP/SIPA. AP21468568_000001.

Qui peut croire que toutes les civilisations se valent ?

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gueant roucaute fillon

gueant roucaute fillon

Yves Roucaute est philosophe, écrivain et professeur des universités. Il a été membre de nombreux cabinets ministériels, dont celui de Claude Guéant à l’Intérieur.

Comment as-tu pris connaissance de « l’affaire » ?

De façon assez drôle. Le mardi 7 février [2012], trois jours après le fameux discours donc, j’avais, en fin d’après-midi, éteint mon téléphone pendant une réunion de travail. Dès que je l’ai rallumé, il s’est mis à sonner. C’était un vieil ami journaliste qui me dit tout de go : « Yves, tu pourrais répondre au téléphone quand tu mets le bordel dans tout le pays, et puis aussi me prévenir en premier ! » C’est là que j’ai découvert l’ubuesque accusation de nazisme lancée par Serge Letchimy à l’Assemblée nationale.

As-tu été surpris par la polémique?

Oui et non ! D’un côté, j’ai été sidéré par la vitesse et la violence de l’emballement. Ce fut incroyable, le vice appuyé sur le bras de la bêtise conduisant à une crise politique sans précédent. Mais d’un autre côté, nous l’avions un peu cherché…

Comment ça, vous l’avez cherché ? Ce n’est quand même pas vous qui demandez à un député de gauche de vous « pourrir » à la tribune de l’Assemblée ! Sur le moment, on a nettement l’impression que le PS vous a pris la main dans le sac et vous le fait payer cher !

Ils ont eu tort. Car c’était un piège. Certes, le groupe socialiste a sciemment et cyniquement décidé de dramatiser l’affaire. Il s’agissait, une fois de plus, de nous coller l’accusation de collusion de l’UMP avec le FN, histoire de faire peur aux centristes. Mais ce faisant, il s’est coupé de l’opinion.

Un piège ? Tu ne réécris pas un peu l’histoire, là ?

Oh que non ! C’était bel et bien un piège tendu aux socialistes. En montant sur leurs grands chevaux, les socialistes ont démontré qu’à leurs yeux, toutes les civilisations se valent.[access capability= »lire_inedits »]
Quand un prof de gauche expose ce genre de théorie dans un colloque, ça passe inaperçu. Mais là, toute la gauche et son candidat se sont mis à répéter ces âneries devant l’ensemble du pays, sans même se rendre compte des dégâts que ce discours faisait dans l’opinion.

Ce n’était pas le premier piège que nous leur tendions, et ce discours n’était pas le plus provocateur de ma carrière. Mais jusqu’alors, nos ruses de guerre n’avaient pas marché.

Cette fois, les socialistes sont tombés dedans. Nicolas Sarkozy a pensé, à juste titre, que c’était notre première victoire idéologique depuis son élection à la présidence.

Une victoire stratégique, car elle révélait le relativisme moral du PS. Les sondages nous furent immédiatement clairement favorables, à plus de 70%. Qui, dans le pays, peut croire que toutes les civilisations se valent ?

 

Sûrement pas moi en tout cas, ni toi non plus, j’imagine. À moins que tu aies beaucoup changé en dix-huit mois …

 

Parlons franc : si comparer les civilisations est la marque du nazisme, alors tous les universitaires sérieux de la planète se trouvent de facto plus ou moins nazis. Tous les chercheurs, y compris ceux de gauche, savent la supériorité des civilisations fondées ou refondées sur les droits et devoirs de l’humanité. Oui, elles sont supérieures aux innombrables civilisations qui, depuis le Néolithique, ont pratiqué les sacrifices humains ou l’esclavage. Et aujourd’hui, quel anthropologue ou sociologue peut affirmer que les civilisations qui, du Mali à la Corne de l’Afrique, infibulent entre 100 et 140 millions de femmes, valent les civilisations qui l’interdisent ? Si toutes les civilisations se valent, pourquoi fallait-il s’opposer au nazisme, qui prétendait justement en proposer une nouvelle ? Personne n’a pensé à poser cette question simple, ce qui en dit long sur l’ignorance de nos élites politiques (et médiatiques), car les socialistes ne sont pas seuls en cause, quand on songe à la tournure prise par cette affaire…

Dois-je comprendre que tu n’es pas très satisfait de la façon dont l’UMP s’est défendue face à la gauche ?

François Fillon, malheureusement, n’a pas montré autant de sens politique que le chef de l’État. Résultat, notre victoire idéologique a été aussi éphémère qu’écrasante.

La défense de l’UMP a été calamiteuse : elle a choisi de faire profil bas, comme si elle se repentait d’avoir dit une horreur, alors même qu’il s’agissait d’une vérité que la masse des Français approuvait. L’UMP n’avait rien compris aux enjeux. Et pour cause, elle souffre, plus que le PS, d’une absence remarquable de pensée structurée. Voilà pourquoi les vainqueurs ont été reconduits par certains de leurs chefs dans leurs casemates, la tête basse.

Ils vont adorer le portrait que tu fais d’eux… Aurais-tu la gentillesse de leur expliquer ce qui clochait ?

Dans ce genre d’affrontement sur les questions de fond, la plupart des dirigeants de l’UMP sont incapables de défendre une position juste car ils sont eux-mêmes relativistes ou dépourvus de culture fondamentale. C’est la prime au premier de la classe en droit public, à condition d’être dernier en culture générale et dénué de toute imagination – sans oublier ce zeste de suffisance qui tient au classement de l’ENA.

Quelques preuves de ce que tu avances, histoire d’aggraver ton cas ?

Il suffit de lire les réactions à l’époque. L’énarque Juppé proclame le propos de Guéant « inadéquat », le diplômé de droit public François Fillon indique qu’il n’aurait jamais prononcé de telles phrases… La débandade a été quasi-générale, jusqu’à mon ami Jean-Pierre Raffarin lui-même, qui, sans doute pour régler un vieux contentieux avec Guéant, a feint de croire que les civilisations n’existent pas. En résumé, la conjugaison de la peur de la gauche, de l’ignorance et de l’origine sociale de cette élite a transformé une victoire en capitulation.

Cette vacance du savoir est-elle propre à la droite de chez nous ?

Dans les pays développés, il n’existe aucune autre grande formation de droite qui ait un tel mépris pour les intellectuels ou qui recrute l’essentiel de ses cadres dans les sphères de la bureaucratie. Avec cet effet pervers : les relations avec la gauche officielle, issue des mêmes cercles, deviennent ambiguës. La presse ne connaissant d’intellectuels que de gauche, lorsque la droite cherche à acquérir une légitimité idéologique, toujours nécessaire, elle se tourne logiquement vers eux. D’où l’importance accordée aux Edgar Morin et Bernard-Henri Lévy. Leur qualité n’est pas en cause, mais comment pourraient-ils offrir une vision d’avenir pour la droite ? D’où cette incapacité à gagner les batailles idéologiques les plus faciles, comme sur cette question des « valeurs ». Ne pas penser a un prix. Nicolas Sarkozy saura-t-il en tirer les leçons ? Mon ami Henri Guaino pense que la défaite morale prépare toujours la défaite politique. Pour ma part, je suis convaincu, et cette affaire l’a encore démontré, que c’est la défaite de la pensée qui prépare toujours la défaite politique.[/access]

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00629492_000008.

Bedos/Morano : les humoristes, ça ose tout…

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Après les mines scandalisées affichées et les cris d’indignation poussés à propos du « poulegate » de la semaine dernière, mutisme assourdissant dans les rangs socialistes depuis ce week-end pour l’affaire Bedos/Morano.

Pourtant, entre Véronique Massonneau moquée par les caquètements de poule du député umpiste Philippe Le Ray un peu trop éméché et Nadine Morano traitée de « conne » et de « salope » par Guy Bedos, le niveau de « délinquance machiste » s’est considérablement aggravé et la fameuse « culture du sexisme », qui revenait en litanie chez tous les socialistes quelques jours auparavant, n’a trouvé aucun censeur féministe ou militante Femen pour la condamner avec fermeté.

Evidemment, si l’humoriste s’appelait Bigard et Nadine, Najat, c’eût été une autre paire de manches, ou plutôt de manchettes de Libé et du Monde.

En tout cas, le plus triste dans l’histoire c’est que Guy Bedos affirme pour sa défense que sa brochette peu inspirée de qualificatifs désagréables est du même niveau que la langue du créateur de Pantagruel et de Gargantua. Les humoristes, ça ose tout, y compris s’abriter derrière Rabelais pour excuser une colossale absence de finesse, qualité, au passage, que son désopilant chroniqueur de fils Nicolas possède, lui…

Fillon au-delà des petites phrases ?

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fillon fn sarkozy

fillon fn sarkozy

François Fillon est actuellement investi des espoirs de la droite déçue par Nicolas Sarkozy. Avec son honnêteté intellectuelle et sa liberté de ton habituelle, Philippe Bilger vient de faire de l’avenir de François Fillon une question d’ « espérance ». Sur ce point nous le comprenons, non que nous pensions que cette espérance soit fondée en raison (l’espérance n’ayant d’ailleurs pas forcément besoin d’un tel fondement)  mais parce que nous pensons comme Philippe Bilger qu’aucun autre homme politique à droite, parmi ceux qui ont actuellement l’envergure d’une candidature en 2017, ne donne les signes d’un quelconque renouveau. Or c’est bien de signes dont l’espérance a besoin et dont elle se nourrit. Fillon vient en effet d’en émettre plusieurs en direction d’une réaffirmation des principes de la souveraineté nationale, semblant ainsi renouer avec une inspiration séguiniste et gaullienne.  D’une part en promettant de revenir sur les 35 heures, instrument de la non-compétitivité française, ainsi que sur l’automaticité du regroupement familial, instrument de la désassimilation, d’autre part en réaffirmant dans la crise syrienne des principes essentiels de « realpolitik », contre l’humanitarisme abstrait de la diplomatie fabiusienne, enfin en se démarquant de la stratégie stupide pour la droite du front républicain, pour se déclarer en faveur d’un pragmatisme non sectaire ménageant des accords futurs avec le FN.

Mais l’espérance est-elle bien ce dont l’homme politique, fût-il homme d’Etat, a besoin, de la part d’élites et d’intellectuels qui le soutiennent ? N’a-t-il pas besoin au contraire d’un premier cercle qui le mette à l’épreuve, et d’une confrontation rationnelle permettant à son éventuelle valeur de se manifester ? Se précipiter sur les petites phrases de François Fillon, n’est-ce pas répéter ce qui s’est passé avec Sarkozy ? Et Fillon lui-même ira-t-il au-delà du « buzz » et de la stratégie médiatique des petites phrases et des transgressions, stratégie rappelant étrangement celle de Nicolas Sarkozy à l’égard de Jacques Chirac ? Pour l’instant, rien ne permet de l’établir rationnellement, tant certains des signes exprimés par François Fillon sont des revirements soudains par rapport à des positions antérieures, beaucoup plus établies. Fillon n’a-t-il pas été l’un des principaux défenseurs du front Républicain ? Croit-on qu’il suffira d’une petite phrase pour réintégrer le Front national dans le jeu républicain en se dispensant d’une réinterprétation totale du vote FN depuis 20 ans ? Sauf à déconcerter définitivement un électorat qu’on a habitué à considérer le FN comme antirépublicain et qu’on n’a pas cessé de culpabiliser pour son « populisme »… La droite est prisonnière (comme le PS dans une moindre mesure) de son discours passé et moralisateur sur le vote « populiste ». Les français ne se détourneront du vote FN que si l’homme d’Etat leur tendant la main s’avère capable de réinscrire dans un récit non culpabilisateur le fait qu’ils se soient tournés vers ce parti. Ce récit ne sera possible que s’il montre aussi qu’il y a des éléments rationnels dans ce vote, et non seulement des éléments « protestataires ». Voici ce que déclarait le grand historien allemand Ernst Nolte en 2002 dans un entretien : « 18% d’une population votant pour un homme comme Jean Marie Le Pen est quelque chose de révélateur et à prendre au sérieux. Cela n’est pas quantité négligeable. Ces citoyens expriment quelque chose qui doit alors être vu comme semi-légitime, comme ayant une sorte de légitimité. (…) Dans ce sens je crois que le Front national exprime une idée qui a certainement, elle aussi, un noyau rationnel. Il faut découvrir ce noyau rationnel et en répudier les exagérations. »

Tout ceci exigerait une remise en question et un travail considérable dont il reste à prouver que Fillon soit capable davantage que les autres… Cela exigerait aussi un mouvement d’enveloppement du FN un peu du même type que celui que Mitterrand avait réussi avec les communistes. En effet, ce qu’a réussi Sarkozy en 2007 ne réussira plus. Sarkozy lui-même s’est cassé les dents sur la tentative de rééditer cette stratégie en 2012. Il ne s’agit plus de « rallier » les électeurs du FN tout en se bouchant le nez. Il s’agit d’assumer une alliance électorale supposant un minimum de respect du partenaire. Mais pour cela, il faut rester plus fort que lui, c’est-à-dire proposer un discours plus convaincant dans les solutions qu’il apporte, et une incarnation au moins aussi puissante. Et qu’en sera-t-il des positions de Fillon sur la laïcité, sur l’Europe, sur l’Ecole, tous domaines dans lesquels il a autrefois avalisé des politiques dont les effets ont produit exactement les maux qu’il prétend combattre aujourd’hui ?

Tant qu’on ne reconnaîtra pas que la présence du FN oblige à repenser de manière fondamentale un certain nombre de questions, on n’avancera pas d’un pas, et le blocage de la pensée et de la vie politique française opérée par ce parti, et dont il est loin d’être le seul responsable, se poursuivra… Les petites phrases ne suffisent pas lorsqu’on entend recréer une véritable espérance, c’est-à-dire une espérance rationnelle. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on pensera les conditions d’un arrêt de la désindustrialisation comme de la désassimilation française mais en repensant sérieusement les conditions de notre appartenance à l’UE et de notre adaptation à la mondialisation. Ce n’est pas en une petite phrase qu’on repensera les conditions d’un arrêt de la décomposition du système international si l’on ne prend pas la mesure du fait qu’elle n’est que le reflet de la décomposition de certains systèmes nationaux (dont le nôtre) et de l’émergence et du renforcement d’autres nations.

Malheureusement pour l’espérance et pour Philippe Bilger, il semble fort peu probable que la droite, et Fillon avec elle, fasse beaucoup mieux en trois ans que le Parti socialiste durant ses années d’opposition. Il semble fort peu probable qu’elle se mette au travail. La future Star Academy de l’UMP pour la présidentielle n’aura rien à envier à celle du parti socialiste. Il s’agira d’une querelle d’egos qu’aucun travail sérieux ne soutiendra, avec peut-être en toile de fond, un super ego qui tentera de rafler la mise…

Le discours de Marine le Pen sur l’UMPS a encore de beaux jours devant lui, ainsi que la dynamique dont continuera de bénéficier le FN.

*Photo : IBO/SIPA.  00666826_000007.

Dévaluation : que ferait le Général ?

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de gaulle franc

de gaulle franc

Le général De Gaulle revient au pouvoir le 1er juin 1958, lorsque, sept mois avant qu’il ne prenne ses fonctions de premier Président de la Vème République, l’Assemblée nationale fait de lui le dernier Président du Conseil de la IVème République. Il y demeurera jusqu’à sa démission, le 28 avril 1969. Pendant un peu plus d’une décennie, donc, le « plus illustre des français » présidera aux destinées de son pays ; décennie qui se trouve être, selon les données de l’Insee, la meilleure que la France ait connu en terme de croissance économique [1. Le Produit intérieur brut ajusté de l’inflation croît de 5,9% par an de 1959 à 1969.]. La présidence du Général, c’est le tiers le plus glorieux des Trente glorieuses ; fait d’autant plus remarquable que, lorsqu’il reprend les rênes de la France, l’essentiel de l’effort de reconstruction de l’immédiat après-guerre se trouve derrière nous.

Il n’est donc pas surprenant, au-delà de son auguste stature et de son rôle historique lors de la seconde guerre mondiale, que la figure tutélaire du général continue, aujourd’hui encore, à marquer de son empreinte la vie politique du pays. À n’en pas douter, Charles De Gaulle est de ces hommes qui, en redonnant à la France la fierté d’être elle-même, a profondément marqué notre imaginaire collectif. Avec la patine du temps, le Grand Charles, à l’image de Carolus Magnus, se confond avec les statues qu’on a élevées en sa mémoire ; il est devenu un mythe et, comme c’est souvent le cas avec les mythes, on a aujourd’hui tendance à lui prêter des traits qui n’entretiennent que peu de rapports avec la réalité historique.

De Charles De Gaulle, en effet, l’Histoire semble avoir retenu l’image toute militaire d’un dirigiste, d’un jacobin centralisateur, d’un stratège colbertiste, d’une subtile synthèse des tendances étatistes « de gauche » (social ?) et « de droite » (conservateur ?). Bien sûr, il y a là une part de vrai. Seul l’imbécile pense le monde, l’histoire et les hommes en noir et blanc : la réalité n’est que nuances de gris. Si, à bien des égards, Charles de Gaulle fut bien, tout à tour et en fonction des sujets, progressiste et conservateur, il n’en reste pas moins que sa politique s’inscrit profondément dans une volonté explicite de libéraliser l’économie française.

Symbole parmi les symboles, ce n’est à personne d’autre qu’au très libéral Jacques Rueff [2. Membre de la Société du Mont Pèlerin aux cotés de Hayek, Mises, Knight, Friedman, Director, Allais, Polanyi, Popper etc. C’est dire !] que le général, par l’entremise de Georges Pompidou et d’Antoine Pinay, confie dès l’automne 1958 la mission de préparer un rapport destiné à remettre la France sur pieds. Les propositions du « plan Pinay-Rueff »[3. Antoine Pinay, bien que raisonnablement libéral lui-même, n’était, dit-on, pas particulièrement enthousiaste à l’idée de suivre Rueff. Si son nom reste accolé à celui du plan, c’est essentiellement par soucis cosmétique et parce que c’est finalement lui qui a dû le mettre en œuvre.], présentées formellement à De Gaulle le 18 novembre et rédigées sous leur forme définitive le 8 décembre, seront adoptées dans leur intégralité dès le 23 décembre 1958 ; soit deux jours à peine après l’élection du Grand Charles. Le plan, résolument libéral, prend l’exact contrepied des idées défendues par l’aile dirigiste du gouvernement d’union nationale – notamment Albin Chalandon (UNR) et Guy Mollet (SFIO) – et affiche principalement trois objectifs : l’équilibre budgétaire, l’ouverture des frontières et la création d’un franc lourd.

Il serait long et fastidieux de détailler l’ensemble du plan de Jacques Rueff, sa mise en œuvre et ses conséquences. Tout au plus nous contenterons nous, en sus des éléments cités plus haut, de dire qu’il est généralement considéré comme un grand succès tant dans la réalisation de ses objectifs directs que dans ses effets à long terme. Un point, néanmoins, mérite sans doute qu’on s’y attarde : la volonté gaullienne de créer un franc fort, de mettre fin au cycle infernal des dévaluations qui avait prévalu sous la IVème République et ainsi d’« arrêter la descente aux abîmes de l’inflation »[4. Charles De Gaulle dans son allocution radiotélévisée du 1er août 1958.]. Ce dont il est question, bien sûr, c’est du nouveau franc qui sera mis en circulation un an plus tard.

Il est étrange de constater que les gaullistes d’aujourd’hui sont bien souvent les plus ardents partisans d’une dévaluation. C’est un contresens historique total. Si un élément distingue indiscutablement la politique du général de celles qui l’ont précédé et de celles qui suivront, c’est précisément cela : le franc fort. De fait, il n’y aura, tout au long de cette décennie gaullienne qu’une seule et unique dévaluation du franc, celle de 1958 [5. Il y aura, pour être précis, deux dévaluations en 1958 : la première, en juin, n’est que la régularisation d’une dévaluation camouflée en 1957. C’est la seconde, celle de décembre, qui s’insère dans le plan Jacques Rueff.], et la présidence du général coïncidera avec la plus longue période de stabilité que le franc, par rapport à l’or et au dollar, ait connu depuis qu’il a cessé d’être « germinal » (1914).

Contextualisons : lorsque le général revient au pouvoir, la France, à l’image de ce qu’il était convenu d’appeler à l’époque le monde libre, est signataire des accords de Bretton Woods ; accords par lesquels elle s’engage à maintenir une parité fixe du franc par rapport au dollar ; lequel est lui-même garanti par 1/35ème d’once d’or[6. Il s’agit ici de l’once de Troyes (<i>troy ounce</i>, Oz) qui reste encore aujourd’hui l’unité de masse standard des métaux précieux aux États-Unis. Comme son nom l’indique, son origine est française même si elle s’est quelque peu alourdie en traversant l’Atlantique (de 30,59g à environ 31,10g actuellement). À ne pas confondre avec l’once avoirdupois qui, aux États-Unis, est l’once des épiciers.]. Techniquement, si le franc venait à s’apprécier face au billet vert, la Banque de France était tenue d’user de sa planche à billet pour acheter des dollars et ainsi faire baisser la valeur relative du franc. Dans le cas contraire, si le franc se dépréciait, elle devait revendre ses réserves de change en dollar contre des francs pour rétablir la parité officielle (à plus ou moins 1% près).

Seulement voilà : l’utilisation massive de la planche à billet tout au long de la quatrième République va provoquer une dépréciation continuelle du franc et, les réserves de la Banque de France étant limitées, cette dernière ne parvenait tout simplement pas à suivre le rythme. Il a donc fallu, de la Libération à la dévaluation gaullienne de 1958, dévaluer la parité officielle du franc pas moins de sept fois – lui faisant perdre au passage 90% de sa valeur face au dollar des États-Unis – et instaurer un sévère contrôle des changes qui s’appliquait non seulement aux mouvements de capitaux mais aussi aux transactions commerciales au travers d’un contingentement des importations.

C’est à cette situation que Charles De Gaulle entend mettre fin. L’objectif, symbolisé par la création du nouveau franc, est d’en finir avec l’instabilité monétaire, l’inflation et le contrôle des changes. Cette dévaluation de 1958 devait être la « der des ders », celle qui permettrait de restaurer la convertibilité du franc, de libéraliser les échanges avec nos voisins européens et d’appliquer le Traité de Rome en temps et en heure. Si certains auteurs estiment qu’elle visait aussi, mais dans une moindre mesure, à consolider la position de l’industrie française au seuil du Marché commun, le fait est que De Gaulle s’y tiendra : la parité d’un dollar pour 4,2 nouveaux francs (420 anciens francs) va rester vigueur de décembre 1958 jusqu’à la très contestée dévaluation pompidolienne d’août 1969.

Le général dévaluerait-il aujourd’hui ? Tout laisse penser le contraire. D’une part, l’homme était indiscutablement compétent[7. Voir, notamment, sa conférence de presse du 4 février 1965 et se demander quand, pour la dernière fois, vous avez entendu l’un de nos dirigeants prononcer un discours d’un tel niveau.] et ne cachait pas son attachement à l’étalon-or – ce qui exclut très vraisemblablement qu’il ait jamais considéré la dévaluation comme une politique sensée. Par ailleurs, le Président De Gaulle, durant toute une décennie, a défendu la parité du franc face à un dollar gagé sur l’or : il serait pour le moins surprenant qu’il considère sérieusement cette option dans un monde de changes flottants où les monnaies ne cessent de perdre de la valeur face au métal jaune. À vrai dire, si Charles De Gaulle était encore des nôtres, il est plaiderait sans doute pour un retour au franc ; mais un retour au franc lourd et peut-être même au franc-or.

 

Guéant, Roucaute et moi

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claude gueant roucaute

 claude gueant roucaute

Le 4 février 2012, au cours d’un colloque organisé à huis clos par l’UNI, association étudiante de droite, Claude Guéant prononce un discours sur les valeurs de la République. Le soir même, Europe 1 puis l’AFP affirment que le ministre y aurait déclaré que « toutes les civilisations ne se valent pas ». Le lendemain, sur RTL, le ministre confirme avoir tenu ces propos et les explicite. L’universitaire Yves Roucaute, plume de son cabinet, reconnaît pour sa part avoir écrit l’allocution criminelle.

Immédiatement, plusieurs ténors de la gauche s’indignent, à commencer par le numéro deux du PS, Harlem Désir – on a les ténors qu’on peut –, qui fustige sur Twitter « la provocation pitoyable d’un ministre réduit à rabatteur de voix FN » et dénonce « une majorité en perdition électorale et morale ».

Si Internet se déchaîne très vite, l’« affaire » ne monte à la « une »  de la presse et des JT que deux jours plus tard, après avoir rebondi dans l’Hémicycle avec les déclarations tonitruantes de Serge Letchimy, député martiniquais apparenté socialiste. Letchimy ne fait pas dans la dentelle : pour lui, le ministre de l’Intérieur considère comme supérieures « ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial ». « Le régime nazi était-il une civilisation ? », l’interroge-t-il.  Dans le brouhaha qui s’ensuit, le gouvernement, rivalisant dans l’indignation, quitte l’Hémicycle au grand complet, une première sous la Ve. Certes, ce n’est pas la première affaire Guéant, le ministre de l’Intérieur étant l’un des hommes que la gauche aime le plus détester. Mais cette mayonnaise-là va prendre au-delà de toutes les espérances des vigilants. Il faut croire que toutes les polémiques ne se valent pas.[access capability= »lire_inedits »]

Quand l’affaire du discours de Guéant au congrès de l’UNI a éclaté, je me suis d’abord réjoui. Pas par anti-umpisme primaire : ceux qui me connaissent savent bien que je n’ai guère d’appétit pour les partis de gouvernement (et pas beaucoup plus pour les autres, d’ailleurs…). N’empêche, j’étais plutôt content de voir Guéant dans la nasse. À l’époque, c’était un puissant, pas l’ambulance sur laquelle je me garderais bien de tirer aujourd’hui. Par ailleurs, j’ai toujours tenu ce syndicat étudiant comme le plus risible agglomérat de gogols qu’ait jamais abrité en son sein la droite parlementaire. Ah, l’UNI et ses impayables affichettes rouges et blanches aux slogans ciselés, genre « Les jeunes avec Juppé », « Les étudiants votent Sarkozy », « La droite c’est bien, la gauche c’est mal » ou « Hollande, c’est Mélenchon et Mélenchon, c’est Pol Pot ». Inoxydable alliage de non-pensée chiraquienne, de pédanterie universitaire et de niaiserie jeuniste, l’UNI, c’est vraiment la droite 0.0 telle que la gauche en a toujours rêvé… Certains exégètes pointus m’objecteront que les Jeunes socialistes et leur remarquable Thierry Marchal-Beck ne sont guère moins tarés,[1. Chaque prise de parole de « TMB » est un grand moment de poésie, à tel point que je le soupçonne d’écrire lui même ses discours. Un exemple entre mille ? Son allocution de Soustons, le 5 mai dernier : «  Notre pays, dans le long parcours de convalescence qui est le sien, se porte mieux non seulement car nous recourons aux bons remèdes, mais aussi parce que nous avons mis fin à certains maux. » Les amateurs de style pompier attendent avec impatience qu’on collige ses œuvres complètes.] ce qui ne prête certes pas à contestation, mais n’est pas le sujet du jour, fermez le ban !

Revenons à notre mouton, enfin à notre ci-devant ministre Guéant. J’ai déjà dit le peu de tendresse qu’il m’inspirait (notamment au moment de payer mes contraventions). Mais  j’ai vite viré ma cuti et commencé à éprouver une légère empathie à son égard. Tout d’abord parce que je suis gentil et courageux et que je me suis senti obligé de me dresser comme un seul homme contre ce qui était manifestement un lynchage en bande médiatique organisée. Surtout, j’étais sidéré par le chef d’inculpation. Ainsi, toute la France vertueuse pourrissait Guéant parce qu’il avait osé dire que  « toutes les civilisations ne se valent pas », ce qui signifiait en clair que la nôtre était plus mieux que bien d’autres. La patronne m’expliquera qu’en l’absence d’une instance extérieure habilitée à évaluer les civilisations pour établir un palmarès universellement reconnu, Guéant aurait été plus judicieux en disant qu’on avait bien le droit de préférer la sienne à celle des autres. Admettons, quoique je n’aie pas l’impression que ces finasseries auraient désarmé les lyncheurs – qui avaient parfaitement compris le sens du propos. On ne m’ôtera pas de l’idée que si dire cela fait de vous un naziste , comme le proclama un député apparenté socialiste à l’Assemblée sous les applaudissements nourris de son camp, alors, les plus grands auteurs,  le banal bon sens et moi-même sommes par essence hitlériens : une assertion que ni moi, ni ma maman, ni la vérité historique ne sauraient tolérer.

Une autre bricole m’a conduit à réviser mon jugement primitif : la personnalité du nègre, si j’ose dire, qui a rédigé l’intervention de Guéant.  La presse incriminait « l’intellectuel néoconservateur » Yves Roucaute. Ce nom a immédiatement fait tilt en moi. Il faut dire que, justement, il me renvoyait à mes années flipper. J’ai connu ce garçon vers 79-80. Disciple rigoureux et vigoureux de Louis Althusser, il était l’animateur de l’opposition de gauche au sein de l’Union des étudiants communistes. Situé dans le camp d’en face (enfin, dans le camp d’en face du même camp), celui de la direction de l’UEC et du Parti, j’aurais aimé, à l’époque, qu’il fût moins brillant et moins exaspérant. Apparemment, à quelques aggiornamentos près, Yves Roucaute n’avait pas changé : toujours aussi doué pour dégonder ses adversaires. Sauf qu’à l’époque, ses opposants, tout staliniens qu’ils fussent, étaient bien obligés d’accepter le débat.

Aujourd’hui, tout a changé : quand Roucaute dit ce qu’il pense, à gauche, on cause plus, on scalpe ! Histoire de disséquer ce cas d’école qui est devenu la norme dès qu’on parle d’identité nationale ou occidentale, j’ai donc voulu renouer avec ce gros cerveau fourvoyé dans la droite la moins intello du monde. Après avoir épuisé le bon vieux temps, on a longuement évoqué le bûcher que la gauche avait allumé pour lui et ses amis Guéant et Sarkozy. Eh oui, aujourd’hui, on survit au bûcher. Preuve que notre civilisation est plus civilisée que bien des précédentes ?[/access]

*Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00638742_000010.

« On est chez nous ! »

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brignoles fn lopez

brignoles fn lopez

Ceux qui comme moi, ont suivi, dimanche soir, la proclamation des résultats de l’élection cantonale de Brignoles sur BFM-TV n’ont pu manquer d’assister à un étrange spectacle. Rassemblés dans la grande salle de la mairie de la ville, sous la houlette du maire communiste chargé d’annoncer les résultats, les militants frontistes exultaient. Jusque-là, rien à dire : la liesse républicaine des vainqueurs les soirs d’élection est un signe de bonne santé démocratique. Les rites en sont bien connus, et calqués sur les sorties de match de foot lorsque son équipe favorite a mis la pâtée à ses adversaires. On agite des drapeaux, on met les doigts en V devant les caméras de télé, on réclame les champions sur l’air des lampions[1. L’air des lampions date de 1848, lorsque les étudiants révolutionnaires manifestaient dans les quartiers bourgeois de Paris pour exiger que les habitants saluent leur révolte en plaçant des lampions à leur fenêtre.].

Mais au lieu de scander le banal «  On a gagné ! On a gagné ! », les militants du FN de Brignoles, après avoir massacré une «  Marseillaise », dont même Marion Maréchal-Le Pen et Bruno Gollnisch semblaient avoir honte, se sont mis à crier en rythme «  On est chez nous ! On est chez nous ! ».

Aucun des savants commentateurs présents sur les plateaux parisiens n’ont relevé cette innovation, et encore moins risqué d’en fournir une interprétation. Voulaient-ils ainsi signifier au maire que l’édifice municipal qui les accueillait allait, dans quelques mois, devenir la demeure officielle du héros de la soirée, Laurent Lopez, qui brigue la mairie en mars prochain ? S’il en était ainsi, ce ne serait, après tout que de la rodomontade préélectorale méditerranéenne.

Mais il y a fort à craindre que ce cri du cœur soit l’expression de cette « insécurité culturelle » qui pousse de plus en plus de gens à glisser un bulletin FN dans l’urne.

C’est grave. Que l’élection d’un conseiller général Front National soit saluée par les gens comme la récupération d’un «  territoire perdu » de la République témoigne du désarroi d’une population qui sent, à tort ou à raison, son terroir lui échapper.  Avoir l’impression de n’être plus chez soi chez soi, c’est peut-être un fantasme, une manifestation de cette « panique morale », nous assènent les sociologues de la gauche bien pensante.

C’est, en réalité, la manifestation populaire de cette « identité malheureuse » magistralement décrite par Alain Finkielkraut dans son essai qui vient de paraître. Ce «  chez nous » n’est pas seulement l’espace de l’intimité que tout régime démocratique garantit à ses citoyens. Il englobe aussi un espace public où ceux qui viennent d’ailleurs sont admis pour autant qu’ils ne cherchent pas à le transformer radicalement jusqu’à le rendre méconnaissable. La visibilité des femmes, l’indispensable effort d’adaptation aux normes de sociabilité de la terre d’accueil ne sont pas des exigences exorbitantes, encore moins la manifestation d’un supposé racisme. Si je me sens bien chez moi, j’aurais d’autant plus de plaisir à découvrir l’autre.

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA.  AP21469255_000015.

To be or not to be… Arthur Cravan

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Ce n’est pas tous les jours qu’un déserteur de dix-sept nations monte sur le ring d’une revue sise boulevard Saint-Germain, Paris VIIe. Grâce à Bertrand Lacarelle, c’est chose faite : Arthur Cravan a investi La Règle du jeu avec la bénédiction de son directeur reconnaissable à ses trois initiales et à ses chemises blanches. Pour faire honneur au poète-boxeur, BHL a eu la riche idée de confier la livraison automnale de la RDJ à Bertrand Lacarelle, auquel on doit une biographie de Cravan parue chez Grasset. Truffé de portraits de Cravan réunis par le collectionneur Marcel Fleiss, ce magnifique numéro propose son lot entier de courts textes accessibles au néophyte comme au chercheur en cravanologie.

Petite leçon de rattrapage à l’usage des jeunes générations : Fabian Avenarius Lloyd naquit en 1887 à Lausanne, la ville des palaces, de l’art brut et de Roland Jaccard, puis adopta le nom du village de naissance de sa femme Renée – Cravans – en guise de pseudonyme. Petit-fils d’un conseiller du roi de la reine Victoria, neveu par alliance d’Oscar Wilde (qu’il ressuscita de profundis en 1913, le temps d’un article épique !), ce maître de la science pugilistique s’illustra aussi bien dans le noble art (malgré ses nombreuses défaites) qu’à la sortie des salons, au coin d’un zinc ou dans les prétoires, où il multiplia les provocations pour choquer bourgeois et sacristains de l’art. « Les scandales ne servaient qu’à le divertir de l’ennui qui le prenait dans toutes les villes du monde, passé l’enthousiasme des débuts. » glisse Lacarelle dans son propos liminaire.

Haut de six pieds et cinq pouces, Cravan était bel et bien une force de la nature dont les prodiges ne s’arrêtaient pas à la porte des tribunaux. En témoignent ses poésies et les cinq numéros de la revue Maintenant, qu’il fonda et porta à bout de bras ! Ami de Cendrars, il écuma le quartier latin, les deux rives des Etats-Unis, le Japon, l’Australie, et tant d’autres contrées avant de disparaître au Mexique, se laissant aller à de splendides élucubrations textuelles au gré de ses pérégrinations : « Je voudrais être à Vienne et à Calcutta/ Prendre tous les trains et tous les navires, Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats », « Faune et flore/ Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux ! »

Mutatis Mutandis, ce numéro très spécial de La Règle du jeu évoque les mânes de Cravan, «l’âme du XXe siècle », comme pour souligner subrepticement la vacuité sensible et spirituelle de notre époque conforme à la noire prophétie cravanienne : « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Ce ne sont pas nos amis cosaques de la rue Sambre-et-meuse, tapis dans l’ombre d’une des 270 pages de ce petit livre orange, qui le démentiront. « Il est des jours où je me démerde formidablement » disait de lui le merveilleux faussaire Cravan. Un uppercut à qui osera le contredire !

« Arthur Cravan est vivant ! », La Règle du jeu n°53, octobre 2013, numéro coordonné par Bertrand Lacarelle.