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Le petit livre anti-vert : comment devenir un pollueur heureux en 49 jours?

Végétaliens convertis, technophobes fanatiques, arracheurs d’OGM, adorateurs de Mère Nature, sauveurs de Mer d’Aral, tous ces écolos vous insupportent ? Le livre d’Olivier Griette est fait pour vous.

Son manuel de désobéissance anti-écolo propose, dans un style vif et réjouissant, méthodes, principes, astuces, conseils, techniques de guérilla pour se rééduquer, se déculpabiliser et pour finir se rebeller contre l’ordre de la vertu écolo exercée par l’impitoyable dictature des « Khmers verts ».

À raison d’une fiche par jour, l’esprit se dépolluera de tous les préjugés écolos. Et au bout de 49 jours, vous serez un parfait énergivore, pollueur, délinquant du quotidien, consommateur frénétique de sacs plastiques et emballages en tout genre, conducteur passionné de Hummer, et cogneur agressif de chiens qui excelle dans l’art de « taser » les cyclistes en vélib.

Olivier Griette, en jetant un regard ironique sur les pseudo-risques des progrès technologiques prouve que c’est la biophilie extrémiste qui met finalement en péril la survie de l’espèce humaine.

Si vous voulez rigoler un bon coup et sauver votre âme de la régression programmée de tout ce qui fait notre civilisation, alors lisez ces fiches délicieusement subversives de toute urgence, une clope au bec, la fenêtre ouverte et le chauffage à fond !

 

49 jours pour devenir un vrai militant anti-écolo, Olivier Griette, Xenia, 2013.

Vie et mort de l’homme rouge

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svetlana alexievitch urss

« Cela s’est passé il n’y a pas très longtemps, mais c’était une autre époque… Dans un autre pays… » Souvenez-vous, à l’est du rideau de fer, la révolution confisquée aux soviets créait un Homme nouveau stakhanoviste, rétablissait le servage et faisait trimer des millions de moujiks prolétarisés par la grâce du marxisme-léninisme. Souvarine, Kravchenko, Soljenitsyne et quelques autres allaient témoigner de l’horreur bolchévique. Et pourtant, quelque soixante-dix ans plus tard, l’écroulement de la machinerie soviétique fut une tragédie.

Ce paradoxe éclaire l’œuvre littéraire de Svetlana Alexievitch. Déjà auteur de recueils de témoignages autour de Tchernobyl (La Supplication), ou de la guerre en Afghanistan (Les cercueils de zinc), l’écrivain –journaliste biélorusse récidive avec La fin de l’homme rouge. Sous la forme d’une enquête romancée, l’ancienne citoyenne soviétique retrace l’éboulement de la colonie pénitentiaire soviétique en restituant la parole de ses héros ordinaires enfouis sous les décombres de l’Histoire. Les récits de vie s’accumulent, formant un chœur unique malgré leurs dissonances : tsaristes, staliniens, socialistes alternatifs ou simples anonymes unissent leurs forces pour ressusciter le passé qui ne passe plus. Ce livre à cent voix déroutera les cortex militants par son absence de parti pris. Comble de l’inconfort, on ne sait pas vraiment à quel saint se vouer devant pareil curiosité littéraire : ni roman ni essai, une telle œuvre échappe à toutes les catégories préfabriquées de la critique.  Pourquoi ne pas y voir une forme hybride assumée,  un « récits » aux mille histoires gigognes, pendant du « romans » (sic) que Georges Perec expérimenta dans sa fresque La Vie mode d’emploi ?

Mais revenons à nos chiens de Pavlov. Du jour au lendemain, l’homo sovieticus, coutumier des discussions politiques dans la cuisine, seul endroit du foyer à l’abri des écoutes de la Tchéka, découvrit le monde enchanté du libre marché. À l’ouverture du premier McDonald’s en Russie soviétique (!), place Pouchkine à Moscou,  une foule en liesse se rua vers ce symbole de la malbouffe mondialisée. Des photos prises sur le vif, désormais exposées en vitrine de ce même magasin, attestent de cette folie consumériste. Du jour au lendemain, au crépuscule des années 1980, l’ouverture du marché remplit des supermarchés vides et vida les poches de millions de pauvres hères victimes de l’hyperinflation. Adieu système totalitaire, l’ère du vide vous appelle !

Hélas, n’en déplaise aux fanatiques de François Furet, « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag », regrette l’un des protagonistes de cette pièce. Certains persiflent : « La liberté ! Les Russes, ça leur va comme des lunettes à une guenon ! Personne ne sait quoi en faire. » Et un quidam pose LA question qui fâche : « Où est-ce que je veux vivre ? dans un grand pays ou dans un pays normal » ? La renaissance russe mise en scène par Poutine depuis une dizaine d’années apporte une première pierre à l’édifice. Mais combien de villages Potemkine faudra-t-il construire pour tisser le linceul d’un peuple tombé en lambeaux ? Ici et là, affleure la nostalgie, que de sombres réminiscences du passé estompent aussitôt…

On meurt beaucoup au temps du désenchantement. Rarement de mort lente. Plutôt de suicide. Il faut croire que la démocratie de marché ne réjouit guère les foules. Alexievitch raconte par témoins interposés le suicide programmé du général Akhromeïev, l’un des putschistes d’août 1991 dont la destinée s’est confondue avec celle de l’Etat soviétique. Comme l’avait prévu ce quarteron d’officiers proches de la retraite, le duel des frères ennemis Gorbatchev/Eltsine porta la dernière estocade à la vieille sentinelle soviétique. Retrouvé pendu dans son bureau après l’échec de sa tentative de reprise en main, Akhromeïev a laissé une lettre d’explication en forme d’épître politique, sans un mot pour sa famille.

Triste humanité. Lorsqu’un pauvre hère réchappe du goulag, survient l’instant cruel où le miraculé rencontre son délateur. Souvent un voisin, un ami intime que l’on n’aurait jamais soupçonné, soudainement trahi par les archives déclassifiées du KGB. Au retour des camps, il arrive que le miraculé rencontre son délateur et culpabilise. Le rescapé se révèle aussi scrupuleux que le héros de Tout passe de Grossman. Un personnage qui réfléchit les rayons du remords, en détourne l’éclat aveuglant sur lui-même, comme un zek condamné à ressasser éternellement sa faute introuvable. Allez comprendre la nature humaine…  Certaines victimes des purges staliniennes clament même leur bonheur d’avoir été réhabilitées par le Parti communiste et gardent une foi posthume en l’Oncle Jo. « On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! » hurle un ancien prisonnier politique à nos oreilles froides de rationalité.

Nous revoilà en Russie post-soviétique. Tout s’achète, se vend, se revend. Il y a encore vingt ans, l’Etat russe né sur les cendres de l’URSS bradait ses services publics par des « bons de privatisation » qui firent la fortune des oligarques. Quelques-uns, coupables d’avoir molesté Poutine, s’exilèrent ou connurent un sort à la Khodorkovski, martyr milliardaire de l’Occident. La plupart, enrichis sur le dos de leurs concitoyens, coulent des jours heureux dans la Russie prétendument patriote et sociale de Vladimir Poutine. L’Union soviétique ne connaissait pas la valeur d’une vie d’humaine, la mort y était bon marché et la sensibilité un luxe réservé à la nomenklatura. Dans Moscou la néobourgeoise, l’homme est une marchandise comme les autres. Moyennant quelques biftons, on peut aujourd’hui « s’acheter non seulement une voiture, une maison, un yacht et un fauteuil de député, mais même une vie humaine », une petite fille à trousser ou un clochard à pourchasser.

Dresser l’inventaire des miscellanées collectées par Svetlana Alexievitch tient de la gageure. Victimes d’un attentat perpétré par des kamikazes tchétchènes, travailleurs tadjiks brimés par les moscovites, amoureuse éplorée d’un criminel condamné à perpétuité qui a abandonné ses enfants pour vivre son idylle, toutes ces vies encombrées « oscille(nt) entre la baraque de camp et le bordel intégral ». Ainsi vivent les Russes, en attendant l’insurrection… qui ne viendra pas.

Svetlana Alexievitch,  La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, Actes Sud, 2013.

*Photo : TORREGANO/SIPA. 00119725_000001. Funérailles de Tchernenko (1985).

Fallait-il tuer les langues mortes ?

socrate latin grec

À la rentrée 2012, les élèves étaient un peu plus de 500 000 à avoir fait le choix d’une de ces langues dites mortes. Ces derniers temps, les dénominations ont varié : on appréciera le passage des « Langues rares » aux « Langues et cultures de l’Antiquité ». Malgré le sempiternel refrain qui voudrait que ces deux langues anciennes ne servent à rien, il existe encore des familles d’irréductibles. Si les effectifs n’ont cessé de diminuer ces dix dernières années, c’est le résultat d’une sape patiente et non d’une désaffection massive. Etudier ces deux langues semble devenir une anomalie dans le cursus scolaire. Malheureusement, l’on ne considère plus le grec ancien que comme une curiosité tant les collèges où l’on propose cette option sont peu nombreux. Pour ce qui est du latin, dès la cinquième, les collégiens peuvent le prendre en option facultative 2 heures par semaine.

Paru en février 2013, le rapport de Jean-François Pradeau note « une demande sociale d’humanités ». Il s’intéresse notamment aux classes de latin ou de grec qui sont remplies, contrairement aux idées reçues. Il y a une curiosité pour le latin, mais cette émulation est étrangement peu cultivée par l’institution. On constate que les repoussoirs sont nombreux. D’une part, les horaires de cette option sont peu attractifs. D’autre part, en milieu ou en fin de journée, le latin est concurrencé par les activités sportives proposées par les foyers et qui reçoivent un accueil plus favorable de la part des collégiens. Les enseignants de lettres classiques déplorent en outre que lors des dotations horaires, le latin ne soit évidemment pas vécu comme une priorité.

Alors que dans l’enseignement privé, l’option « latin » est systématiquement proposée, l’enseignement public ferme peu à peu des classes pour financer plus d’heures « d’aides personnalisées », « d’aides aux devoirs » et autres soutiens individualisés. Ces deux dimensions ne devraient-elles pas au contraire coexister ? On reproche au latin son caractère désuet, barbant et inutile. C’est l’avènement de l’ère du savoir utilitaire. Pourtant, depuis de nombreuses années, l’on observe une déliquescence croissante de l’expression, de l’orthographe et un affaissement de la syntaxe. Par là, les heures d’aides personnalisées, telles qu’elles sont appliquées actuellement, n’ont-elles pas fait la démonstration de leur inefficacité ? Toutes les classes sociales sauf les plus aisées se trouvent sur cette pente raide. A présent, certaines universités imposent à leurs étudiants de suivre des cours de remise à niveau en orthographe car les acquis fondamentaux n’ont pas été assimilés dans le secondaire. On peut s’en alarmer.

Si l’on considère les Bulletins Officiels de l’Education Nationale de ces trente dernières années, on remarque que l’enseignement du français est passé de 6 heures à 4 heures au collège. Cette perte d’heures explique l’engouement des familles pour les cours particuliers dont la part de marché ne cesse de croître en France. Il y a une véritable angoisse des familles et un désir d’excellence auquel l’école semble de moins en moins pouvoir répondre. Aussi, pour préserver un semblant d’égalité dans l’éducation, chaque collège devrait-il proposer une « option latin ». Cela permettrait notamment de préserver une certaine mixité sociale. Si les meilleurs élèves choisissent le latin, il ne faut pas croire qu’ils ne sont que les héritiers d’une élite. Aussi bien dans les collèges de campagne que dans ceux de banlieue, on retrouve le même désir d’excellence.

Au sein de ce marasme, les marges d’action pour les enseignants de Lettres Classiques restent limitées. Pourtant, en juin dernier, une mobilisation qui se voulait la plus large possible a tenté d’attirer l’attention de Vincent Peillon sur la question. En guise de réponse, un silence assourdissant. Les grandes vacances ont suivi et l’agonie se poursuit dans l’indifférence. Le sursaut se fait attendre. La résignation ne peut être la réponse aux impératifs d’une éducation de qualité pour tous et d’un accès à l’héritage commun. Pourtant, ce silence laisse présager un désinvolte : Requiescant in pace.

La C.N.A.R.E.L.A. (Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes) souligne les apports de l’enseignement du latin qui devrait être perçu comme complémentaire à celui du français. À l’heure des enseignements transversaux qui mêlent différentes disciplines, le latin développe la culture générale, permet une découverte des grands historiens et des grands penseurs de l’Antiquité, enrichit le vocabulaire de l’élève et lui permet de s’entraîner à construire ses phrases. Faire du latin, c’est avant tout faire du français.

La difficulté de la phrase latine pourrait devenir une auxiliaire pour réapprendre à apprendre. Si certains élèves font des allergies terribles devant les déclinaisons latines, les grands moments de solitude sont souvent dépassés. Comme en témoignent des enseignants de lettres classiques, les élèves sont extrêmement fiers d’y être parvenus seuls à force de travail. Mais ce goût de l’effort se perd irrémédiablement.

Par ailleurs, les compétences des littéraires sont de plus en plus recherchées par les entreprises, confrontées à la raréfaction des collaborateurs qui savent bien écrire. Désormais, les chefs d’entreprise voient défiler les mêmes lettres de motivation issues de modèles copiés-collés sur internet. Les correcteurs orthographiques tendent à se substituer à la réflexion personnelle. Dès lors, l’orthographe devient parfois même un critère à l’embauche.

Malheureusement, l’avenir qui se profile pour le latin est bien sombre. Le dernier coup de semonce en date a eu lieu en avril dernier. Chaque année, la moitié des postes au Capes de Lettres Classiques ne sont pas pourvus faute de candidats suffisants. Irrémédiablement, sa fusion avec le Capes de Lettres Modernes accroîtra la désaffection. Seuls quelques lycées sanctuarisés proposent encore le grec et le latin.Le désintérêt de l’administration pour les langues anciennes scelle leur destin. Plus généralement, la volonté implicite de solder cet héritage annonce la fin d’une transmission. Dans quelques années, Bailly et Gaffiot évoqueront-ils encore quelque chose aux jeunes générations ?

Dans ce vaste processus d’oubli culturel, les études littéraires sombrent dans la crise. Il fut un temps lointain où la série A (littéraire) de l’ancien baccalauréat rivalisait avec la série C (scientifique). Elle était nimbée d’une aura prestigieuse et être un brillant ingénieur ne signifiait pas pour autant ne rien savoir de l’Histoire Littéraire. Aujourd’hui, les choix d’orientation des meilleurs élèves penchent vers le bac S plutôt que vers le Bac L. Cette dernière filière est désormais celle que l’on choisit par défaut, et pour l’instant, les pistes pour la revaloriser semblent invariablement inefficaces. Cela sent l’abandon.

*Photo : Dimitri Messinis/AP/SIPA . 21233433_000004.

L’égalité dans la différence est un slogan creux

stephane vibert laicite

Stéphane Vibert enseigne au sein du département de sociologie et d’anthropologie de l’université d’Ottawa.

Daoud Boughezala. Ne tournons pas autour du pot : pensez-vous, comme le grand rabbin de Londres, que le multiculturalisme crée inévitablement « une société où chacun n’est plus qu’un invité »[1. « Lord Sacks : « Multiculturalism has had its day. It’s time to move on » », The Times, 19 août 2013.] ?

Stéphane Vibert. Ne confondez pas les deux définitions du « multiculturalisme ». Ce terme peut décrire la nature culturellement plurielle des populations résidant dans les sociétés démocratiques libérales. C’est le multiculturalisme de fait. Mais il désigne aussi une idéologie qui entend inspirer des programmes politiques et réformer les mœurs au nom de la diversité culturelle. Dans sa version radicale, ce projet peut aboutir à la juxtaposition de minorités qui ne partagent rien d’autre que des droits abstraits. Si le grand rabbin de Londres a voulu, par les propos que vous citez, dénoncer cet idéal profondément antidémocratique, je lui donne raison.

On ne peut tout de même pas reprocher au multiculturalisme d’avoir créé les communautés culturelles !

Les choses ne sont pas aussi simples, ne serait-ce que parce qu’on ne sait jamais exactement, quand on parle de multiculturalisme, de quelle définition de la « culture » il est question.[access capability= »lire_inedits »] Certains ouvrages évoquent pêle-mêle l’origine ethnique, la langue, la religion, l’orientation sexuelle ou le genre. Mais à vouloir rassembler des individus sous un « trait partagé »,  le discours multiculturaliste contribue à  créer les « cultures » pour lesquelles il réclame le respect. Cependant, comme l’ont précisé des gens aussi divers que Philippe Raynaud, Vincent Descombes ou Marcel Gauchet, cette « diversité » d’appartenances affichées cache mal la formidable homogénéité de pensée d’individus contemporains qui se définissent avant tout par leur liberté et leur volonté de choisir, fût-ce de porter le voile.

Les jeunes filles souhaitant arborer un hijab à l’école expriment-elles vraiment un choix individuel ?

Une jeune fille peut vouloir porter le voile islamique à l’école comme un signe d’appartenance religieuse, tout en revendiquant ce droit au nom de l’égalité de traitement. Mais ne généralisons pas cet exemple qui conjugue les deux modalités de revendication. Je crois qu’on gagnerait beaucoup à distinguer les revendications égalitaires des revendications différentialistes, ne serait-ce que pour être en mesure de décider quelles pratiques sont acceptées et quelles autres prohibées, autrement dit de savoir où l’on place le curseur.

N’est-ce pas un peu artificiel de séparer le bon grain « égalitaire » de l’ivraie « différentialiste » ?

Il s’agit ici de qualifier les choses, pas de les juger. D’ailleurs, l’exigence identitaire de dérogations à la loi commune me paraît parfois tout à fait légitime : par exemple, lorsque certains peuples entendent maîtriser leur destin collectif,  notamment conserver leur langue, en s’autodéterminant souverainement ou en accédant à l’échelon intermédiaire de l’autonomie. C’est notamment ce que réclame une partie du peuple québécois, mais aussi les Catalans, les Écossais ou les Néo-Calédoniens. Dans tous ces exemples, les revendications culturelles mènent à l’édification d’une société parallèle fondée sur des normes différentes, voire à l’indépendance pure et simple !

Et notre République « une et indivisible », peut-elle tolérer une certaine dose de droit à la différence ?

En France, hormis dans le cas de certains territoires d’outre-mer, la République entend rester sur le terrain des « droits individuels ». Même dans le cas des Zones d’éducation prioritaire qui, dans les faits, concernent majoritairement des groupes identifiés à des minorités culturelles, voire « ethniques », l’État garantit des droits aux individus, pas aux communautés.

Certaines différences sont pourtant plus respectables que d’autres. L’État les prend en considération quand elles sont sociales comme dans les ZEP, ou liées au genre dans le cas de la parité, alors qu’il prohibe les différences religieuses à l’école…

Oui, car contrairement à ce qui se passe pour les ZEP, où la différence est une donnée de fait, le plus souvent subie, la question du voile à l’école touche directement à celles de la laïcité et de l’appartenance religieuse. L’enjeu dépasse très largement la portée individuelle d’un simple « droit à ». Dans la fonction publique, porter un signe ostensible de religion n’est pas anodin : ce qui est en jeu, c’est la demande de reconnaissance de sa différence par les normes culturelles et politiques du pays.

Drôle de jeu : vous ne m’ôterez pas de l’idée que notre République exalte l’égalité et la différence au gré des modes…

Aujourd’hui, une formule fait en effet florès : l’« égalité dans la différence ». Si on place l’égalité et la différence sur un même plan, c’est un slogan tout à fait creux. En effet, comme l’a montré l’anthropologue Louis Dumont, dans une société démocratique libérale, une différence ne devient admissible que si elle est compatible avec l’égalité entre individus. Ainsi, les revendications à base religieuse qui contreviendraient à l’égalité homme/femme restent inacceptables en République. L’article 4 de la Déclaration universelle de l’Unesco stipule même que « nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme » !

Cela n’empêche pas les chantres de la diversité et de la différence de psalmodier leurs incantations sur le « vivre-ensemble » ! Ainsi entend-on, tout particulièrement à la gauche de l’échiquier politique, des discours multiculturalistes teintés de rhétorique républicaine. Comment expliquez-vous cette confusion idéologique ?

N’oubliez pas que la crise du marxisme a plongé la gauche dans une crise profonde. Déjà ébranlée par sa pratique du pouvoir après 1981, elle a perdu toute identité idéologique et doit donc s’en inventer une nouvelle. Elle a quelque sorte tenté de racheter son acceptation définitive du libéralisme de marché et son impuissance radicale à limiter un tant soit peu les désastres de l’ouverture aux vents de la mondialisation par une radicalisation de son libéralisme culturel. La gauche croit pouvoir reconquérir sa crédibilité « progressiste » perdue en allant toujours plus loin dans la « libération des mœurs », qui n’assigne plus aucune limite aux désirs individuels, hormis le principe libéral du « ma liberté s’arrête là où commence la liberté de l’autre ».

Rien de nouveau sous le soleil : la gauche ne fait qu’appliquer aux individus « issus de la diversité » ses vieilles lunes tiers-mondistes héritées des luttes anticoloniales…

Dans les années 1960-1970, la gauche penchait moins vers le multiculturalisme et la pseudo-ouverture à un Autre idéalisé et folklorisé. Il s’agissait plutôt d’appliquer l’universalisme progressiste aux peuples du tiers-monde, censés incarner le nouveau prolétariat mondial qui renverserait le capitalisme et combattrait l’impérialisme. Depuis, les cartes ont été redistribuées : l’idéologie progressiste diversitaire de la gauche épouse parfaitement le libéralisme individualiste revendiqué par la droite, puisque toutes deux nient le cadre historique et substantiel qui donne concrètement sens aux droits et devoirs de chaque citoyen.

En quoi le libéralisme menace-t-il la cohésion de la société ?

Croire que la société est fondée sur un contrat passé entre individus rationnels, libres et moraux, ou qu’elle est construite à partir de régulations automatiques par l’intermédiaire du marché sont deux versions du même mythe libéral. Cette double fiction produit un ersatz de communauté politique, incapable de saisir son histoire et ses soubassements culturels. Mais je ne veux pas incriminer les penseurs originels du libéralisme ; ce sont moins leurs théories complexes qui sont en cause que la « logique libérale »  si bien décrite par Michéa. Ainsi, les constructions libérales contemporaines sombrent dans l’abstraction universelle et ramènent toute altérité culturelle réelle à de l’archaïsme ou de la barbarie.

D’ordinaire, c’est aux républicains que vous reprochez d’oublier qu’une nation n’est pas qu’un ensemble de droits et de devoirs…

Les néo-républicains devraient prendre conscience qu’une communauté politique ne se fonde pas uniquement sur des règles de coexistence, mais aussi et surtout sur une tradition historique, comprise comme une réinterprétation permanente de ce qui nous lie. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, comment les droits individuels, considérés comme universels, reçoivent des traductions aussi différentes selon les cultures nationales, que ce soit dans la définition de la vie ou du mariage, le degré d’intervention de l’État, le statut accordé aux Églises, etc.  J’ajoute que les valeurs d’égalité et de liberté individuelle se videront de tout sens si elles ne s’inscrivent pas dans la réalité concrète d’une communauté politique capable de s’autogouverner.

De quelle « réalité concrète » parlez-vous ? Alors qu’une moitié de la France a combattu l’autre sur la question du mariage homosexuel, rien ne semble faire consensus, hormis les règles du désaccord !

Être d’accord sur les modalités d’un désaccord et la façon de le trancher, c’est déjà énorme ! Marcel Gauchet a jadis montré que, malgré leur opposition radicale, la bourgeoisie et le prolétariat, au XIXe siècle, avaient élaboré à leur insu une tradition politique unique autour de la mystique nationale et du rôle historique de l’État. Cela montre bien que la capacité de créer une communauté politique ne se joue pas sur le consensus ou l’homogénéité, mais sur l’existence présupposée d’un monde commun à faire vivre et transmettre, fût-il interprété de manière antagoniste. La moitié de la France rejetant le mariage homosexuel l’a fait en toute légalité, admettant la puissance de la loi comme expression − discutable et provisoire − de la volonté générale. Ce qui réunit adversaires et partisans de la loi Taubira reste plus important que ce qui les sépare !

Certes, la démocratie parlementaire ne fait plus débat. Mais en ce cas, existe-t-il encore une ligne de fracture idéologique digne de ce nom ?

À l’avenir, je crois que la ligne de fracture opposera moins la droite et la gauche que les tenants libéraux et libertaires d’un individualisme toujours plus affirmé d’un côté, et les défenseurs du national-républicanisme de l’autre.[/access]

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00489031_000007.

Et si j’étais franc…

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Il est difficile de l’être… et sans doute, bientôt, ce ne sera même plus possible. Mais tentons, malgré tout, l’exercice. Après tout, n’est-ce pas ce que m’a enseigné la psychanalyse ? Je vais donc me poser une dizaine de questions et y répondre avec sauvagerie, en me dispensant d’argumenter.

1. Ai- je été un imbécile de croire que la prison engendrait le crime, comme Michel Foucault l’affirmait ? Certainement, ce qui n’ôte rien à la sympathie qu’il m’inspirait.

2. Est-ce que je condamnerai un bijoutier qui abat un multirécidiviste ? Non. Je le comprends et je ferais de même si, dans ma boutique, je vivais dans la crainte constante d’une agression.

3. Suis-je a priori contre la peine de mort ? Non, j’approuve les Irakiens d’avoir pendu Saddam Hussein et les Alliés d’avoir exécuté quelques comparses d’Hitler.

4. Est-ce que j’éprouve, comme le pape François, de la compassion vis-à-vis des clandestins qui tentent de gagner l’Europe et trouvent la mort au terme de leur odyssée absurde ? Naturellement. Mais je pense que le Pape serait bien inspiré de mettre en conformité sa pensée et ses actes, et donc de puiser dans l’immense capital de sa communauté pour pratiquer une charité bien ordonnée.

5. Suis-je persuadé que l’immigration est liée autant à des problèmes sexuels que de survie économique ? Oui. Trois fois oui.

6.  Ce que je pense du mariage gay ?  Pas plus de bien que du mariage en général.

7. Il va de soi pour moi que George W. Bush était un plus grand Président des États-Unis que le timoré Obama. Idem en France si je compare Sarkozy au notaire de province qui lui a succédé.

8. Est-ce que l’Islam est soluble dans la démocratie ? Il faut une sacrée dose de naïveté pour le penser…

9. Suis-je séduit par une société du « care » où chacun se protège et protège autrui sous l’œil vigilant de l’État ? En aucun cas.

10. Suis-je favorable à la mondialisation ? Oui, pour que les Français perdent toutes leurs illusions concernant leur fameux modèle social, ainsi que leur « exception culturelle » qui nous vaut le pire cinéma du monde. Moins l’Etat se mêle de la culture, mieux elle se porte.

Suis-je un réactionnaire, un libertarien, un sadique refoulé ou simplement un type qui dit ce qu’il pense sans se soucier ni du jugement qu’on peut porter sur lui, ni de changer la société ? À chacun d’en juger. Mais, même si j’aime beaucoup les westerns, j’apprécie un peu moins les étiquettes qu’on vous colle dans le dos……

Avec ou sans prépuce?

circoncision conseil europe

Qui pourrait demander à Marine Le Pen si elle s’opposerait à une interdiction de la circoncision « pour motif religieux » ­­— alors que le FN s’est prononcé contre l’abattage rituel ? Curieusement, tout le monde a l’air d’avoir un avis sur la question, et les moins concernés sont les plus virulents. Exactement comme pour l’IVG où, pendant des siècles, les femmes enceintes ont dû subir la loi des hommes. C’est en fait toujours le cas dans certains Länder autrichiens (comme le Tyrol) gérés par le FPÖ, le parti d’extrême-droite, où l’IVG est interdite.

Revenons toutefois à la question épineuse dans laquelle le Conseil de l’Europe s’est pris les pieds ce mois-ci. Circoncis ou pas ? Prépuce ou pas ? C’est mieux avec ou sans ? Est-ce parce qu’il était circoncis que le prince Ali Khan (le mari de Rita Hayworth) avait la réputation d’être un amant infatigable ? Est-ce parce que les hommes juifs sont circoncis que la haine anti-juive s’accompagne souvent d’accusations fantasmatiques sur leurs prouesses sexuelles, en plus des clichés sur l’argent (allez relire Freud) ? L’interdiction de la circoncision fut une des premières mesures anti-juives adoptées par Hitler dès son accession au pouvoir en 1933. Dire que les Juifs d’Europe en sont restés longtemps traumatisés est un euphémisme.

Les rapports de l’OMS et de l’ONUSIDA sont clairs : les bienfaits prophylactiques de la circoncision ne sont plus à démontrer ; même si elle n’offre pas une  protection parfaite (60%), elle est suffisamment efficace pour qu’un programme de circoncision volontaire ait été mis en place dans 14 pays d’Afrique. Mais la circoncision pratiquée à 8 jours est bénigne alors que plus tard, « c’est un acte plus lourd, il faut coudre, » précise un chirurgien. En France, de nos jours, ce sont des médecins ayant reçu une formation adéquate et respectant toutes les conditions d’hygiène qui procèdent à l’acte.

Pourquoi ce rituel fait-il polémique en Europe alors que la circoncision néonatale est largement pratiquée aux Etats-Unis (80% des garçons) et en Grande-Bretagne, comme l’a confirmé la naissance de l’héritier de la couronne d’Angleterre ? Pour ces pays, il s’agit d’un acte médical au bénéfice de l’enfant. Mais certains ne veulent y voir qu’une chose : le sexe. On peut supposer que le corps médical n’a rien appris de nouveau en lisant l’étude officielle de la respectable American Academy of Pediatrics, publiée en août 2012, qui démontre les bienfaits de la circoncision néonatale. En revanche, les membres de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) auraient été bien inspirés de le lire attentivement avant de pondre la résolution 1952 qui met dans le même sac la circoncision des garçons, l’excision des filles (ablation partielle ou totale du clitoris), les tatouages et le piercing. Pourquoi pas les boucles d’oreilles, les concours de mini-miss ou même la pédophilie, tant qu’on y est. Mais la fascination et le fantasme qu’exerce ce rituel sur certains esprits expliquent sans doute pourquoi des représentants politiques en font leurs choux gras en période électorale.

Devant l’émotion suscitée par ce coup de boutoir contre la circoncision « pour motif religieux », Marlene Rupprecht, la députée SPD qui avait présenté le texte au Conseil de l’Europe, faisait marche arrière et affirmait que la résolution ne cherchait « à stigmatiser aucune communauté religieuse ou ses pratiques ».  La même Marlene Rupprecht , en décembre 2012, s’était opposée à l’adoption d’une loi par le Bundestag pour empêcher de voir se renouveler la polémique créée par la décision du tribunal de Cologne.

Car c’est le fond de ce débat, qui a débarqué sur la place publique l’an dernier, quand le tribunal de grande instance de Cologne a assimilé à des coups et blessures la circoncision d’un petit garçon musulman de 4 ans, admis aux urgences pour des saignements. Le tribunal avait même précisé que la circoncision était « contraire à l’intérêt de l’enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse ». Au temps pour un pays où l’enseignement religieux, principalement organisé par les Eglises catholique et protestante, est généralisé dans les écoles.

Compte tenu de la position du FPÖ, il serait bon de savoir ce qu’en pense Marine Le Pen qui, en janvier 2012, était « l’hôte de marque » de Heinz-Christian Strache, le dirigeant du Parti de la liberté (FPÖ), au bal des corporations estudiantines à Vienne. D’autant qu’elle était venue, nous dit l’article du Monde, pour « resserrer ses contacts avec l’extrême-droite européenne ».

Le jugement du tribunal de Cologne avait redonné des couleurs viriles aux militants anti-circoncision du gai San Francisco, avec BD violemment antisémite à l’appui. Le « mouvement » a franchi l’Atlantique pour atterrir en Norvège et se propager dans le nord de l’Europe au nom « du droit des enfants » (même rhétorique que les anti-IVG). A présent, les « intactivistes » de tous bords tentent de prendre pied un peu partout en Europe, un combat sans doute perdu d’avance. Mais comme avec la calomnie, dans le Barbier de Séville, le mal est fait.

Le Conseil de l’Europe, né en 1949, n’a en tout cas pas été créé pour faire renaître de ses cendres ce symbole mortifère de la chasse aux Juifs.

 

*Photo : Aviel Granov/AP/SIPA. AP21258267_000001.

Le dimanche au soleil

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Pour ouvrir le débat sur le travail le dimanche, Nicolas Sarkozy avait lancé avec l’accent faubourien qu’on lui connaît : « Est-ce normal que j’doive faire ouvrir spécialement un boutique de luxe le dimanche pour que Ma’am Obama puisse faire ses courses quand j’la reçois à Paris ? »

Oui, c’est normal. D’ailleurs, est-ce que les boutiques Hermès, Dior ou Chanel sont ouvertes le dimanche à Washington, New York et même à Londres, le temple de la dérégulation ? Bien sûr que non. Pourquoi ? Tout simplement, parce que les riches ne font pas leurs courses le dimanche. Ils se ressourcent en famille dans leur résidence secondaire, jouent au tennis ou au golf, mènent des activités culturelles, voire cultuelles aux Etats-Unis où la pratique religieuse reste vivace. Eh oui, faire ses courses le dimanche est une activité de pauvres, comme l’a très bien montré Jérémy Rifkin dans L’âge de l’accès : c’est le résultat de la confusion progressive du loisir et de la consommation.

Les zones urbaines se structurent aujourd’hui autour de moles (malls en anglais) dont la destination n’est plus très nette : le peuple se rend-il dans des espaces de loisirs pour y acheter de la bimbeloterie ou va-t-il dans des espaces commerciaux pour s’y divertir ? L’espace le plus fréquenté de n’importe quel musée moderne est désormais la boutique de souvenirs, point de passage obligé. Inversement, un centre commercial s’organise aujourd’hui comme un parcours initiatique devant des vitrines (cf. Ikea) qui exposent les nouveautés. Cette tendance trouve son acmé au Louvre où l’espace Carrousel regroupe à la fois de riches boutiques de souvenirs « culturels », un Starbuck’s, des boutiques de luxe et même un Apple store : la Joconde en porte-clé et l’Iphone à consommer en sortant de la visite des collections de l’Égypte ancienne…

L’autre tendance de fond à prendre en compte dans ce débat est ce qu’on a décrit aux Etats-Unis comme « la walmartization de la société ».  France 2 a diffusé cette semaine un reportage qui montre qu’aux Etats-Unis, les Wallmart y sont ouverts 7 jours sur 7, et 24 heures sur 24. Wallmart a tranché depuis de nombreuses années à la fois le débat sur l’ouverture le dimanche et le débat sur le travail de nuit. On peut donc acheter chez Wallmart un paquet de lessive à toute heure du jour et de la nuit ou de la semaine. Les employés y vivent-ils mieux qu’en France ? Certainement pas : les salaires sont en deçà du smic français et il n’est bien sûr pas question de rémunérer les heures de nuit ou du dimanche à un tarif plus élevé. C’est l’employeur qui fixe le planning de chaque employé qui doit s’y soumettre, ou se démettre s’il n’est pas d’accord.

Henry Ford payait bien ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter ses voitures. Sam Walton, le fondateur de Wallmart, a lui choisi de très mal payer ses employés et de mettre la pression sur les producteurs pour réduire les prix de vente ; producteurs qui sont devenus par la force des choses des entreprises chinoises et consommateurs qui sont devenus dans la même tendance des chômeurs. Politique de la demande dans le premier cas, politique de l’offre dans le second. Walton était visionnaire puisque la walmartization de la société est à l’œuvre partout en occident depuis 30 ans.

Le débat français actuel sur l’ouverture le dimanche doit être regardé sous ce double prisme, marchandisation des loisirs d’un côté, paupérisation des consommateurs de l’autre.

Car il ne faut pas s’y tromper : le débat autour du travail le dimanche est un leurre. C’est une mystification à l’égal du slogan sarkozyen « travailler plus pour gagner plus ».  De dérégulation en dérégulation, les employés qui pensent améliorer leur paie en travaillant le dimanche seront les dindons de la farce. Quand il n’y aura plus de règle, ni pour la durée hebdomadaire du travail comme le réclame le Medef, ni pour les jours fériés ou les jours de repos, il n’y aura par définition plus d’exception à la règle, donc plus d’heures supplémentaires payées à un tarif plus élevé. Dans 10 ans, les employés des hypermarchés français ouverts le dimanche travailleront comme chez Wallmart, la nuit ou le jour, le samedi ou le dimanche, mais le plus souvent la nuit et le jour, le samedi et le dimanche pour essayer d’avoir une paie décente. Aux Etats-Unis, les « poor workers » doivent aujourd’hui assumer 2 jobs pour s’en sortir. Un le jour et un le soir ou la nuit.

Car la question centrale est bien celle du niveau de rémunération. Pourquoi certains salariés de supermarchés se disent-ils prêts à travailler le dimanche ? Tout simplement parce qu’ils sont très mal payés la semaine et que leur paie ne leur permet plus de subvenir aux besoins de leur famille, surtout en région parisienne où le coût du logement est prohibitif. Pourquoi, une majorité de citoyens-consommateurs se déclarent-ils en faveur du travail le dimanche ? (on se garde pourtant bien dans ces sondages commandités de leur poser la question « êtes-vous personnellement d’accord pour travailler le dimanche ? » !…) Parce qu’ils s’ennuient à mourir et que la société du spectacle qu’on leur impose ne peut les conduire qu’à se divertir en léchant des vitrines ou s’exposent des marchandises produites à coût toujours plus réduit par des salariés toujours plus précarisés.

Un gouvernement de progrès mettrait la politique de rémunération au cœur du débat. Un gouvernement de progrès ferait une politique de la demande plutôt qu’une politique de l’offre. Un gouvernement de progrès maintiendrait l’organisation de la vie hebdomadaire en 3 temps : 5 jours de travail (bientôt 4), le samedi consacré aux activités commerciales, le dimanche consacré aux activités sportives, culturelles, ludo-éducatives ou spirituelles. Un gouvernement de progrès ferait du travail le dimanche l’exception et non la règle. Un gouvernement de progrès aurait un projet pour refaire du dimanche une journée d’épanouissement individuel et social. Je doute qu’un gouvernement social-libéral le fasse.

J’invite tous ceux que ce débat passionne, à revoir le chef d’œuvre de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. On y comprend que ce qui fait la vie d’un homme repose sur autre chose que l’hyperconsommation dérégulée. Que l’homme est mieux fait pour passer un dimanche à la campagne qu’un dimanche à Auchan…

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21426966_000014.

Travail du dimanche : c’est reparti comme en 1892

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Depuis quelques jours, la question de l’ouverture des magasins le dimanche ou la nuit est revenue sur le tapis. La semaine dernière, le magasin Sephora des Champs-Élysées était condamné à fermer le soir à 21 heures. Au même moment, le tribunal de commerce de Bobigny ordonnait aux enseignes de bricolage Castorama et Leroy Merlin de cesser d’ouvrir leurs magasins le dimanche. Les syndicats, qui ont mulitiplié ces dernières années les actions judiciaires dans ce domaine, crient victoire alors que les salariés, qui précisent qu’ils sont volontaires pour travailler le dimanche ou le soir, craignent désormais pour leurs emplois. Le débat est lancé et chaque camp nous ressert ses arguments. Il ne faut pas attendre une solution du gouvernement: l’exécutif, incapable de trancher,  complètement inaudible à force de cacophonie, n’a rien trouvé de mieux que confier à l’ancien président de La Poste, le controversé Jean-Paul Bailly, une mission consistant à « éclairer les enjeux de l’ouverture de certains commerces le dimanche » et « faire des propositions au gouvernement ». Autant dire qu’on tourne en rond: Jean-Paul Bailly a déjà rédigé un rapport sur le même sujet, en décembre 2007, alors que Nicolas Sarkozy proposait « que les salariés qui veulent travailler le dimanche puissent le faire sur la base de l’accord, du volontariat, qu’ils soient payés le double et que l’on puisse élargir les possibilités de travailler pour créer la croissance« . À l’époque, Jean-Paul Bailly avait conclu non sans une certaine ambiguïté que l’attente des consommateurs avait « changé en profondeur » mais que  « le dimanche [devait] rester un jour différent des autres« . Il ajoutait notamment que le dimanche était un « marqueur historique, culturel et identitaire« .
Séphora, les enseignes de bricolages : les Champs-Élysées ne sont certes pas comparables avec ces immondes verrues commerciales qui poussent à la périphérie des villes. Pourtant, à chaque fois, les syndicats semblent motivés par leur combat contre le libéralisme. Mais au nom de quoi livrent-ils ce combat ? Au nom du progrès ? De la morale ? Ou de la tradition ?  Car, dans ce procès du singe à la française, on ne sait pas très bien qui sont les évolutionnistes et les créationnistes. Quand les syndicats, sans se soucier de ce que veulent réellement les salariés, défendent le repos du seul dimanche, et oublient un peu rapidement les gens qui travaillent le samedi, on se demande s’ils ne puisent pas leur inspiration directement dans la Bible, dans la Genèse et, surtout, dans cette source morale fondamentale que sont les Dix commandements (Exode 20:8-11):
Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.
Les syndicats nous répondront qu’ils luttent contre l’esclavagisme, blablabla. Ils expliqueront que le repos dominical est un droit et, d’ailleurs, qu’il correspond à une tradition culturelle. Or justement, ce n’est pas la première fois qu’ils défendent une certaine idée de la France, de ses traditions mais aussi de sa moralité. Le travail du soir ou du dimanche ne se fait-il pas au détriment du temps familial? Franchement, quel genre de femme a besoin d’acheter du parfum à onze heures du soir? Quant au mécréant qui a besoin d’acheter une perceuse électrique un dimanche matin: il ne pourrait pas s’occuper plutôt de l’éducation de ses mouflets? Ces considérations nous renvoient au dix-neuvième siècle, lorsque les syndicats combattaient le travail nocturne des femmes.

Au XIXème siècle, en effet, les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler dans l’industrie et on se demande alors s’il faut leur accorder l’égalité avec les hommes ou bien davantage de protection. Finalement, les femmes sont considérées comme des victimes et on se fera protecteur. Lors de son premier congrès en 1866, la 1ère Internationale pose la question du travail des femmes. Le délégué allemand de la section de Magdebourg soutient que la femme honnête doit trouver un mari qui travaille et qui lui permet ainsi de rester à la maison: selon lui, c’est l’unique remède contre la prostitution. Les proudhoniens Félix-Eugène Chemalé et Henri Tolain, de la section française, proposent quant à eux que « le travail des femmes doit être énergiquement condamné comme principe de dégénérescence pour la race et un des agents de démoralisation de la classe capitaliste ». La femme, disent-ils, a reçu de la nature des fonctions déterminées; sa place est dans la famille! Ils considèrent que seule une mère peut élever son enfant pendant son premier âge et ils citent des statistiques qui mettent en avant la mortalité des enfants abandonnés aux nourrices ou aux crèches. Leur arguments sont également d’ordre moral: «À elle seule, la mère est capable de donner à l’enfant une éducation morale, de former un honnête homme. D’autre part, la femme est le lien, l’attrait qui retient l’homme à la maison, lui donne l’habitude de l’ordre et de la moralité, adoucit ses moeurs. Telles sont les fonctions, tel est le travail qui incombre à la femme: lui en imposer un autre est une chose mauvaise »[1. Jacques Freymond (dir.), La Première Internationale. Recueil de documents, Librairie Droz, Genève, 1962. 2 volumes, 454 et 499 p.]. La proposition de Chemalé et Tolain contre le travail des femmes est adoptée à la majorité. Quant à Henri Tolain, il est connu pour avoir été, à partir de 1876, le rapporteur de la loi sur les syndicats professionnels.

Plus tard, une loi est votée le 2 novembre 1892 : elle interdit aux femmes, ainsi qu’aux enfants, de travailler entre 21 heures et 5 heures du matin. Conservateurs et révolutionnaires se sont parfaitement entendus pour reprendre les arguments de la 1ère internationale: pour eux, la femme ne peut être séparée de l’enfant qu’elle a porté et qu’elle doit élever. Une femme qui travaille la nuit n’a pas de moralité. De plus, dans une France préoccupée par le déclin de la natalité, le travail des femmes en usine est accusé de les détourner de la maternité. Enfin, la Grande Dépression a entraîné du chômage et le travail des femmes semble alors faire concurrence à celui des hommes. Autant de raisons pour renvoyer les femmes dans leurs foyers. Aux yeux de nos contemporains, la loi de 1892 est évidemment sexiste: en 2000, pour appliquer les directives de Bruxelles qui exigeait « l’égalité homme-femme« , Martine Aubry, alors ministre du Travail, proposa d’autoriser le travail de nuit des femmes dans l’industrie et une loi fut votée en ce sens en 2001. Mais, un peu comme les partisans de la loi de 1892, qui avaient fait appel à des médecins pour expliquer que  “la privation de sommeil est une des plus pénibles que l’on puisse endurer”, les syndicats n’ont pas renoncé et soulignent, étude de l’INSERM à l’appui, que le risque de cancer du sein augmente significativement de 30% chez les femmes travaillant la nuit.
Les débats parlementaires lors du vote de la loi de 1892 sont révélateurs des enjeux qui se cachent aujourd’hui derrière ces histoires de travail nocturne ou dominical. François Deloncle, député républicain opportuniste, s’était alors opposé à l’ajout de quelques articles sur les femmes en couches: “Je ne veux pas que l’on protège la femme après ses couches parce que je suis partisan de la liberté”[2. Jacqueline Laufer et al. « Le travail de nuit des femmes », Travail, genre et sociétés 1/2001 (N° 5), p. 135-160.]. C’est en effet au nom de la liberté que l’on s’oppose à la loi de 1892! Or l’enjeu est là, et l’on comprend soudain que notre gouvernement, tant épris de modernité, soit embarrassé par la question: la modernité est aujourd’hui incarnée par ces libéraux qui réclament l’ouverture des magasins le soir et le dimanche au nom justement de la liberté! Peu importe la tradition. À l’inverse, les syndicats, résolument antilibéraux, se retrouvent obligés de défendre des valeurs… hum… réactionnaires.

Pour le gouvernement, il est difficile de trancher sans être pris dans une contradiction. Certes, ce libéralisme qui réclame l’ouverture des magasins le soir et le dimanche est un libéralisme dogmatique qui croit que la liberté permet de faire n’importe quoi. Il est prêt à tout transformer en marchandise. C’est un libéralisme déraciné, qui proclame avec Adam Smith qu’un « marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier« . En Europe, il a remplacé les nations par un marché unique. C’est un libéralisme qui n’a aucune culture ni, donc, aucune morale. Il a d’ailleurs dépassé le champ de l’économie pour investir celui du sociétal: n’a-t-on pas vu comment les libéraux soutenaient le mariage pour tous, au risque de saper les fondements de notre civilisation? C’est justement là que la gauche est coincée: elle a trouvé plus moderne qu’elle! Il ne reste donc aux syndicats, et à une certaine gauche, que la seule solution de défendre contre le libéralisme le modèle du dimanche traditionnel, qui est à la fois religieux et familial. Cela les rapproche à la fois des démocrates-chrétiens et des réactionnaires. Aussi, ami syndicaliste, écoute-moi. Abandonne ton marxisme putréfié. Au fond de toi, tu sais bien que ça ne mène nulle part. Tu défends une certaine idée du travail. Une certaine idée de la famille. Tu veux protéger ton pays du libéralisme mondialisé. Rejoins la réaction. Assume enfin le fait d’être réactionnaire. Tu te sentiras mieux. Dimanche prochain, rendez-vous à la messe !

*Photo : WITT/SIPA.00666247_000003.

L’islamophobie est antifrançaise

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Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Daoud Boughezala.

Causeur : Tu partages avec tes adversaires la conviction que la France est en train de devenir musulmane. Sauf que pour toi, puisque c’est la réalité, on est prié de l’aimer et de s’y adapter. Sinon, on est « islamophobe » ?

Claude Askolovitch : Je dis que la France devient aussi musulmane ; elle est tempérée, laïque, chrétienne, celte, méditerranéenne, rêveuse, péguyste, pied-noir, fâchée, rebelle, fatiguée, juive, normande, cathare, rouge, bleue, rose, et aussi musulmane.
Et cet « aussi » est perturbant, comme tout ce qui est inédit et puissant à la fois, parce que cette France musulmane se voit, s’impose parfois autant qu’elle se mélange, et parce qu’elle contredit notre expérience historique : le dépérissement du sentiment religieux à mesure que la francité s’installe. Ici, l’islam a émergé après l’« intégration » ; c’est arrivé chez nous, depuis notre société, avec évidemment, aussi, des influences extérieures, mais pas seulement. Une partie de nous est donc musulmane ; des Français installés, insérés, complexes, qui sont musulmans, aussi ; pas seulement « de culture ou d’origine musulmane », mais engagés, croyants, parfois très orthodoxes, intégristes si tu veux… Cela n’en fait pas pour autant des « islamistes » au sens politique, voire sulfureux du terme ; certains oui ; d’autres non. Nous ne parlons pas d’un corps extérieur ou d’une invasion, mais de nous. Il ne s’agit pas d’aimer une réalité, mais de ne pas la nier. Avant d’être éventuellement « islamophobe », la France est tout simplement très malheureuse, tant on lui dit qu’elle doit détester ce qu’elle est devenue.[access capability= »lire_inedits »] Je suggère un autre regard. C’est ce livre.

Nous parlons de « nous », dis-tu. Mais une juxtaposition de « je » ne suffit pas à faire un « nous ».

Sans aucun doute. Le « nous » se construit et se reconstruit chaque jour, et sous nos yeux. Il faut en prendre grand soin. La crise identitaire dont on nous rebat les oreilles n’est pas une pure invention ! Ensuite, il y a ce qu’on en fait. Je m’inscris contre cette détestation de nous-mêmes, cette peur et ce mépris de ce que nous devenons – une société plurielle et parfois conflictuelle – que les « patriotes » ou « laïques » autoproclamés ressassent depuis des années, avec leur France muséifiée qui ne saurait changer sans périr. J’aime mieux mon pays que ces tremblants. Et je m’inquiète de ce qu’ils en font.
Quand le Haut Conseil à l’intégration peut collaborer avec des maniaques qui piochent dans le Coran pour y trouver quelque méchante sourate qui justifierait l’interdiction sociale des femmes portant un foulard et la mise en accusation de nos concitoyens musulmans, on détruit tous les « nous » possibles.

Tu confonds deux niveaux : l’égalité de droit entre tous les individus ne signifie pas que toutes les cultures doivent avoir des droits égaux. Est-ce que ça existe, pour toi, les Français de souche ?

J’en suis, je pense. Et alors ? Juridiquement, je n’ai ni plus ni moins de droit qu’un autre… Intellectuellement, je ne suis ni plus ni moins légitime parce que je serais « de souche »… Sinon, on en arrive à Renaud Camus expliquant que des juifs ne peuvent pas vraiment comprendre la littérature française… Puis théorisant le « grand remplacement » de notre peuple par les musulmans : cohérence parfaite.

Renaud Camus n’a jamais dit ce que tu prétends sur les juifs. Et par ailleurs, l’islam n’est pas arrivé sur une terre vierge. Il y a un passé, une histoire, des références, des traditions.

Nul ne le conteste. Seulement, la France n’est pas une histoire qui s’achève, mais un mouvement.

Certains Français éprouvent un sentiment d’exclusion devant les femmes voilées. Tu es intrigué par la drague, mais une femme voilée ne risque pas de se faire brancher par un « Feuj » ou un « Gaulois »… Ce séparatisme ne te gêne pas ?

Un peu, sans doute. Mais je pense que la drague dépasse les obstacles apparents, si on est motivé ! On peut draguer une bonne sœur, une bimbo, une musulmane voilée, une juive en jupe longue, tout ce que tu veux… Ensuite, si tu m’expliques que les gens engagés religieusement sont plus rétifs à l’exogamie, ce n’est pas nouveau.

Tu t’amuses de la répression sexuelle, mais nombre d’anthropologues pensent qu’elle est au cœur de la crise des sociétés musulmanes. A-t-on le droit de penser que la progression de la pudibonderie musulmane est une régression?

Je ne traite pas de sexualité ou d’amour sur le mode rigolard. Je parle de l’extrême pression que s’infligent des individus au nom de leur foi. Un leader « islamiste », Nabil Ennasri, me confirme que la question sexuelle travaille son groupe. Je ne souris que devant un jeune homme qui a résolu sa colère en se mariant devant un imam, pour enfin mener une vie sexuelle. La pudibonderie, musulmane ou autre, est sans nul doute une régression. Mais je trouve sa version musulmane moins spectaculaire que l’envolée homophobe qui sous-tendait une bonne part des manifestations contre le « mariage pour tous ». On y trouvait d’ailleurs certains de mes personnages, pas tous. Je l’écris.

Rassure-toi, personne ne veut rendre obligatoire la sexualité avant le mariage ! Mais plus sérieusement, avons-nous encore le droit de dire que chez nous, certaines choses ne se font pas (sortir en burqa, cacher sa femme des regards des hommes, marier sa fille de force…) ?

Une chose me gêne dans ta question : tu la poses comme si ces comportements étaient généralisés et dominants chez les musulmans de France, ou chez les musulmans engagés que je rencontre. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Mais à le faire croire, on justifie que la République se cadenasse. Au surplus, le « ça ne se fait pas » est une catégorie politique floue. Il y a le légal et l’illégal, l’intolérable et le juste bizarre. Il est illégal et intolérable de contraindre et de brutaliser son épouse ou ses enfants. On a décidé que sortir en burqa était aussi illégal ; c’est discutable : si un comportement individuel me paraît aberrant, la loi ne s’impose pas forcément.

Tu conviendras que l’identité nationale, c’est aussi la tolérance à la critique. Or, je ne connais pas d’islamophiles placés sous protection policière. Ni d’islamophile traîné en justice pour islamophilie.

Tu connais un islamophile en fragilité professionnelle pour défaut supposé de vertu laïque : moi ! Quand notre sympathique consœur Natacha Polony explique dans Le Figaro – en substance – que je suis un juif haïssant la France et voulant la détruire en utilisant les salafistes pour la punir de Drancy, selon les enseignements de Bernard- Henri Lévy, où sommes-nous ?

J’ai un vrai reproche méthodologique à te faire. Tu essaies de défendre une thèse en empilant les exemples. Tes personnages sont tous diplômés, branchés, modernes. Mais ce que tu ne racontes pas est tout aussi réel. Pas un mot ou presque sur la délinquance, rien sur la haine de la France. Rien sur les menaces ou les violences (contre Charlie Hebdo)…

Je crois que tu mélanges et généralises. La « délinquance » n’est pas « musulmane ». Les « tables à part » ne me paraissent pas être la norme. La « haine de la France » me semble floue.
J’ai plutôt l’impression d’une pénurie d’horreurs sociétales musulmanes, qui force le camp dit « laïque » – du Point au Haut Conseil à l’intégration, en passant par Marianne et toi ! – à retraiter les mêmes exemples, réels, mais rebattus, tel le « pain au chocolat » de Copé. J’assume la dimension empathique de mon livre. J’enquête toujours en immersion, ce qui n’empêche pas de réfléchir et de juger ! J’ai fait de même il y a longtemps sur le FN, et le ferai peut-être demain sur les Identitaires, ou les aviateurs!
Quant à Charlie, on doit le défendre, et on peut le critiquer. Mais quand la Ligue de défense judiciaire des musulmans, nouvellement créée, décide d’attaquer Charlie pour son lancement, elle s’égare et se rend, instantanément odieuse à ceux-là même qu’elle devrait convaincre : il y a assez de victimes réelles de l’islamophobie quotidienne pour ne pas avoir besoin d’un symbole malsain.

Dans le cas de l’islam, tu sembles ignorer l’emprise du groupe sur les individus : dans certaines cités, on ne peut pas fumer pendant le ramadan ni s’habiller en minijupe. Or, jusque-là, les individus échappaient au groupe pour s’intégrer à la France.

La pression machiste dans les cités ou ailleurs préexistait à l’avancée de l’islam. Et les zones de non-droit ne sont pas exclusivement « musulmanes ». Tu sais, j’ai rencontré de vrais individus intéressants : ces musulmans engagés et français dont nul ne parle et à qui nul ne s’adresse, puisque seuls les voyous passionnent. C’est plutôt toi qui nies l’individualité des musulmans orthodoxes, avec tes amalgames !

Nous y voilà ! Ton empathie pour tes musulmans engagés n’a d’égale que ton antipathie pour ces islamophobes qui ont peur de voir disparaître la France qu’ils aimaient. N’ont-ils pas quelques raisons d’avoir peur ? Est-ce que cette peur ne mériterait pas un tout petit peu de ton empathie ?

Je ne dis pas une seconde qu’un Français perturbé par tout ce qui change ne devrait pas l’être. Je dis en revanche que ceux qui lui disent que rien ne pourrait changer, et qu’il est légitime de haïr, et que nous disparaissons, et qu’il faut partir en guerre, sont des salauds, ou des inconscients, et des pousse-au-crime : de véritables anti-français, pour le coup.

On t’objectera que, quand le préfet Érignac a été tué, des dizaines de milliers de Corses ont défilé pour dire : « Pas en mon nom ! » Il se trouve que Mohamed Merah, Ben Laden et bien d’autres se réclament de la même religion que tes sympathiques amis salafistes. Du coup, je ne vois vraiment pas ce qu’il y a d’infamant à demander à cette majorité (un peu trop), silencieuse de nous rassurer.

Je crois que l’injonction faite aux musulmans de France de manifester contre le terrorisme est plutôt une assignation à culpabilité. Ce qui terrifiait les Corses, c’était ce que leur société avait produit, ce que le renouveau culturel, la renaissance corse, avaient enfanté… Les musulmans de France ne sont pas une société, ni un groupe, ni une antenne de l’Oumma [communauté des croyants] sur notre sol, mais des Français, à qui je ne demande rien d’autre plus qu’à toi.
Mon ami salafiste, comme tu dis, déteste la violence et les violents, et d’autant plus qu’ils se réclament de l’islam. Il le dit publiquement. Comme plein de gens.
Quant aux imbéciles qui vantent Merah, ou aux salauds qui les y incitent, ou aux criminels qui veulent les entraîner à sa suite, il faut les traiter en imbéciles, en salauds et en criminels, à chacun sa place, sans état d’âme. Mais les musulmans de France n’en sont pas collectivement responsables ou comptables.

Il y a vingt ans, l’idée que la France pouvait et devait fabriquer des Français nous aurait rassemblés. Que s’est-il passé ? Pourquoi considères-tu aujourd’hui qu’il est islamophobe de demander qu’à Rome, on fasse un petit peu comme les Romains… ?

Ni toi ni moi ne sommes romains. Et les musulmans, fussent-ils orthodoxes, font France et sont français. Nous divergeons ici. C’est la preuve, tu as raison, que les temps ont changé et ont séparé les antiracistes des temps heureux.

As -tu conscience que tu risques de nourrir l’islamophobie que tu veux combattre ? Ce n’est pas une raison pour condamner ton livre, mais je crois que Marine Le Pen va l’adorer, qui se réjouit de l’islamisation…

Je crois que Marine Le Pen préfère les pétitions de mes amis de Marianne, qui demandent l’interdiction professionnelle des femmes voilées dans les crèches à ce que j’écris.
Elle préfère la description absurde et apocalyptique de la société française que produit, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, à ma vision d’une France optimiste, fluide et contradictoire Par ailleurs, je constate avec regret que l’islamophobie n’a pas été inventée par l’extrême droite, mais portée, en grande partie, par le camp progressiste et républicain, à force de peurs et de bonnes intentions perverties. Ce qui me terrifie politiquement, c’est que l’islam en France est le sujet qui aura permis à Le Pen de parler, en gros, comme Lévy, Finkielkraut, Chevènement, Copé, Valls, Giesbert, Badinter ou Glavany… De cette rencontre baroque, involontaire mais réelle, naît un malheur français. Le malheur de tous les Français.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

*Photo : WITT/SIPA. 00616939_000008.

Quoi de neuf ? Péguy !

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures sauces. Surtout quand le pot a cessé de servir depuis longtemps et que la sauce est, elle, d’une recette neuve. Alors que le temps politique se prête aux simplifications les plus extrêmes, que le peuple balance entre un jacobinisme rassurant et un post-capitalisme entêtant, qu’entre les puissances d’argent et les puissances d’Etat toute autre puissance semble avoir disparu, la noble tâche que s’assigne à contretemps le Cercle Charles Péguy, celle de la reformation d’une élite libre pour demain, paraîtra une gageure. Sous le signe des pensées personnalistes, fédéralistes, le jeune Cercle parisien qui reprend l’héritage de celui qui à Lyon il y a cinquante ans fit les grandes heures de la « démocratie-chrétienne », à une époque où ce terme signifiait encore quelque chose, tente de repenser la politique à nouveaux frais, refusant les pseudo-sens de l’histoire qui, de déclins en chocs des civilisation, n’imagine plus la France que sous les espèces d’une coquille de noix ballottée dans les flots de la mondialisation féroce.

S’il assume le terme de droite, le Cercle Charles Péguy entend surtout par là qu’il reste plus que jamais à définir, à l’opposé d’une gauche libérale-libertaire et de tous les monstres froids, Etat, argent, technique, que l’époque vénère comme des idoles. Jeudi 10 octobre à 18h30, à la Mairie du Vème arrondissement de Paris, les jeunes gens qui l’inaugureront sous le patronage de quelques figures de la politique ou de l’esprit, feront leurs ces mots de Péguy :

« Dans les anciens mondes, sous les anciens régimes,  d’autres puissances de force balançaient à la fois et cette puissance de force qu’est l’argent et les puissances d’esprit. Et il y en avait assez, parce que le monde était riche de puissances. Puissances d’armes et surtout puissances de race; puissance du poing, puissance du gantelet, puissance de la dague, puissance de la tradition, elle-même demi-intellectuelle ou spirituelle, puissance de tant de rythmes qui battaient tant de cœurs,  puissances de tant de vies qui battaient leur mesure,  puissances de tant de corps qui n’étaient point asservis,  puissances de la hiérarchie, elles-mêmes demi-intellectuelles ou demi-spirituelles, puissances de la cité, puissances de la commune, puissances civiques, puissances  de la communauté, demi temporelles et demi d’esprit,  puissance nautique (Athènes) ou puissance de chevalerie, et sur tout puissances de la race, alors les plus fortes  de toutes, et les plus belles, puissances réellement  dynastiques, dynasties des rois, dynasties des grands, dynasties des gueux, toutes également dynastiques,  tout le monde alors était dynaste, une infinité de belles  et fortes puissances de force, à la limite toutes temporelles et de là indéfiniment dégradées en puissances qui devenaient en une indéfinité de graduations spiritualisées, une indéfinité de puissances de force ou de  demi-force à la fois luttaient ou pactisaient et se combattaient entre elles, et ainsi doublement se balançaient, et à la fois tantôt luttaient contre les puissances d’esprit,  ou pactisaient et se mariaient plus ou moins avec elles.  Il en résultait dans les anciens mondes et sous les  anciens régimes une sorte d’équilibre instable qui était perpétuellement à rétablir, à renouveler, à réinventer, à refaire, mais qui, de fait, se rétablissait, se renouvelait presque toujours, qui réussissait presque toujours à se  réinventer. Il se refaisait. »

Cercle Charles Péguy, jeudi 10 octobre, 18h30, Paris, Mairie du Vème arrondissement, entrée libre.

Renseignements ici.

 

Le petit livre anti-vert : comment devenir un pollueur heureux en 49 jours?

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Végétaliens convertis, technophobes fanatiques, arracheurs d’OGM, adorateurs de Mère Nature, sauveurs de Mer d’Aral, tous ces écolos vous insupportent ? Le livre d’Olivier Griette est fait pour vous.

Son manuel de désobéissance anti-écolo propose, dans un style vif et réjouissant, méthodes, principes, astuces, conseils, techniques de guérilla pour se rééduquer, se déculpabiliser et pour finir se rebeller contre l’ordre de la vertu écolo exercée par l’impitoyable dictature des « Khmers verts ».

À raison d’une fiche par jour, l’esprit se dépolluera de tous les préjugés écolos. Et au bout de 49 jours, vous serez un parfait énergivore, pollueur, délinquant du quotidien, consommateur frénétique de sacs plastiques et emballages en tout genre, conducteur passionné de Hummer, et cogneur agressif de chiens qui excelle dans l’art de « taser » les cyclistes en vélib.

Olivier Griette, en jetant un regard ironique sur les pseudo-risques des progrès technologiques prouve que c’est la biophilie extrémiste qui met finalement en péril la survie de l’espèce humaine.

Si vous voulez rigoler un bon coup et sauver votre âme de la régression programmée de tout ce qui fait notre civilisation, alors lisez ces fiches délicieusement subversives de toute urgence, une clope au bec, la fenêtre ouverte et le chauffage à fond !

 

49 jours pour devenir un vrai militant anti-écolo, Olivier Griette, Xenia, 2013.

Vie et mort de l’homme rouge

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svetlana alexievitch urss

svetlana alexievitch urss

« Cela s’est passé il n’y a pas très longtemps, mais c’était une autre époque… Dans un autre pays… » Souvenez-vous, à l’est du rideau de fer, la révolution confisquée aux soviets créait un Homme nouveau stakhanoviste, rétablissait le servage et faisait trimer des millions de moujiks prolétarisés par la grâce du marxisme-léninisme. Souvarine, Kravchenko, Soljenitsyne et quelques autres allaient témoigner de l’horreur bolchévique. Et pourtant, quelque soixante-dix ans plus tard, l’écroulement de la machinerie soviétique fut une tragédie.

Ce paradoxe éclaire l’œuvre littéraire de Svetlana Alexievitch. Déjà auteur de recueils de témoignages autour de Tchernobyl (La Supplication), ou de la guerre en Afghanistan (Les cercueils de zinc), l’écrivain –journaliste biélorusse récidive avec La fin de l’homme rouge. Sous la forme d’une enquête romancée, l’ancienne citoyenne soviétique retrace l’éboulement de la colonie pénitentiaire soviétique en restituant la parole de ses héros ordinaires enfouis sous les décombres de l’Histoire. Les récits de vie s’accumulent, formant un chœur unique malgré leurs dissonances : tsaristes, staliniens, socialistes alternatifs ou simples anonymes unissent leurs forces pour ressusciter le passé qui ne passe plus. Ce livre à cent voix déroutera les cortex militants par son absence de parti pris. Comble de l’inconfort, on ne sait pas vraiment à quel saint se vouer devant pareil curiosité littéraire : ni roman ni essai, une telle œuvre échappe à toutes les catégories préfabriquées de la critique.  Pourquoi ne pas y voir une forme hybride assumée,  un « récits » aux mille histoires gigognes, pendant du « romans » (sic) que Georges Perec expérimenta dans sa fresque La Vie mode d’emploi ?

Mais revenons à nos chiens de Pavlov. Du jour au lendemain, l’homo sovieticus, coutumier des discussions politiques dans la cuisine, seul endroit du foyer à l’abri des écoutes de la Tchéka, découvrit le monde enchanté du libre marché. À l’ouverture du premier McDonald’s en Russie soviétique (!), place Pouchkine à Moscou,  une foule en liesse se rua vers ce symbole de la malbouffe mondialisée. Des photos prises sur le vif, désormais exposées en vitrine de ce même magasin, attestent de cette folie consumériste. Du jour au lendemain, au crépuscule des années 1980, l’ouverture du marché remplit des supermarchés vides et vida les poches de millions de pauvres hères victimes de l’hyperinflation. Adieu système totalitaire, l’ère du vide vous appelle !

Hélas, n’en déplaise aux fanatiques de François Furet, « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag », regrette l’un des protagonistes de cette pièce. Certains persiflent : « La liberté ! Les Russes, ça leur va comme des lunettes à une guenon ! Personne ne sait quoi en faire. » Et un quidam pose LA question qui fâche : « Où est-ce que je veux vivre ? dans un grand pays ou dans un pays normal » ? La renaissance russe mise en scène par Poutine depuis une dizaine d’années apporte une première pierre à l’édifice. Mais combien de villages Potemkine faudra-t-il construire pour tisser le linceul d’un peuple tombé en lambeaux ? Ici et là, affleure la nostalgie, que de sombres réminiscences du passé estompent aussitôt…

On meurt beaucoup au temps du désenchantement. Rarement de mort lente. Plutôt de suicide. Il faut croire que la démocratie de marché ne réjouit guère les foules. Alexievitch raconte par témoins interposés le suicide programmé du général Akhromeïev, l’un des putschistes d’août 1991 dont la destinée s’est confondue avec celle de l’Etat soviétique. Comme l’avait prévu ce quarteron d’officiers proches de la retraite, le duel des frères ennemis Gorbatchev/Eltsine porta la dernière estocade à la vieille sentinelle soviétique. Retrouvé pendu dans son bureau après l’échec de sa tentative de reprise en main, Akhromeïev a laissé une lettre d’explication en forme d’épître politique, sans un mot pour sa famille.

Triste humanité. Lorsqu’un pauvre hère réchappe du goulag, survient l’instant cruel où le miraculé rencontre son délateur. Souvent un voisin, un ami intime que l’on n’aurait jamais soupçonné, soudainement trahi par les archives déclassifiées du KGB. Au retour des camps, il arrive que le miraculé rencontre son délateur et culpabilise. Le rescapé se révèle aussi scrupuleux que le héros de Tout passe de Grossman. Un personnage qui réfléchit les rayons du remords, en détourne l’éclat aveuglant sur lui-même, comme un zek condamné à ressasser éternellement sa faute introuvable. Allez comprendre la nature humaine…  Certaines victimes des purges staliniennes clament même leur bonheur d’avoir été réhabilitées par le Parti communiste et gardent une foi posthume en l’Oncle Jo. « On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! » hurle un ancien prisonnier politique à nos oreilles froides de rationalité.

Nous revoilà en Russie post-soviétique. Tout s’achète, se vend, se revend. Il y a encore vingt ans, l’Etat russe né sur les cendres de l’URSS bradait ses services publics par des « bons de privatisation » qui firent la fortune des oligarques. Quelques-uns, coupables d’avoir molesté Poutine, s’exilèrent ou connurent un sort à la Khodorkovski, martyr milliardaire de l’Occident. La plupart, enrichis sur le dos de leurs concitoyens, coulent des jours heureux dans la Russie prétendument patriote et sociale de Vladimir Poutine. L’Union soviétique ne connaissait pas la valeur d’une vie d’humaine, la mort y était bon marché et la sensibilité un luxe réservé à la nomenklatura. Dans Moscou la néobourgeoise, l’homme est une marchandise comme les autres. Moyennant quelques biftons, on peut aujourd’hui « s’acheter non seulement une voiture, une maison, un yacht et un fauteuil de député, mais même une vie humaine », une petite fille à trousser ou un clochard à pourchasser.

Dresser l’inventaire des miscellanées collectées par Svetlana Alexievitch tient de la gageure. Victimes d’un attentat perpétré par des kamikazes tchétchènes, travailleurs tadjiks brimés par les moscovites, amoureuse éplorée d’un criminel condamné à perpétuité qui a abandonné ses enfants pour vivre son idylle, toutes ces vies encombrées « oscille(nt) entre la baraque de camp et le bordel intégral ». Ainsi vivent les Russes, en attendant l’insurrection… qui ne viendra pas.

Svetlana Alexievitch,  La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, Actes Sud, 2013.

*Photo : TORREGANO/SIPA. 00119725_000001. Funérailles de Tchernenko (1985).

Fallait-il tuer les langues mortes ?

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socrate latin grec

socrate latin grec

À la rentrée 2012, les élèves étaient un peu plus de 500 000 à avoir fait le choix d’une de ces langues dites mortes. Ces derniers temps, les dénominations ont varié : on appréciera le passage des « Langues rares » aux « Langues et cultures de l’Antiquité ». Malgré le sempiternel refrain qui voudrait que ces deux langues anciennes ne servent à rien, il existe encore des familles d’irréductibles. Si les effectifs n’ont cessé de diminuer ces dix dernières années, c’est le résultat d’une sape patiente et non d’une désaffection massive. Etudier ces deux langues semble devenir une anomalie dans le cursus scolaire. Malheureusement, l’on ne considère plus le grec ancien que comme une curiosité tant les collèges où l’on propose cette option sont peu nombreux. Pour ce qui est du latin, dès la cinquième, les collégiens peuvent le prendre en option facultative 2 heures par semaine.

Paru en février 2013, le rapport de Jean-François Pradeau note « une demande sociale d’humanités ». Il s’intéresse notamment aux classes de latin ou de grec qui sont remplies, contrairement aux idées reçues. Il y a une curiosité pour le latin, mais cette émulation est étrangement peu cultivée par l’institution. On constate que les repoussoirs sont nombreux. D’une part, les horaires de cette option sont peu attractifs. D’autre part, en milieu ou en fin de journée, le latin est concurrencé par les activités sportives proposées par les foyers et qui reçoivent un accueil plus favorable de la part des collégiens. Les enseignants de lettres classiques déplorent en outre que lors des dotations horaires, le latin ne soit évidemment pas vécu comme une priorité.

Alors que dans l’enseignement privé, l’option « latin » est systématiquement proposée, l’enseignement public ferme peu à peu des classes pour financer plus d’heures « d’aides personnalisées », « d’aides aux devoirs » et autres soutiens individualisés. Ces deux dimensions ne devraient-elles pas au contraire coexister ? On reproche au latin son caractère désuet, barbant et inutile. C’est l’avènement de l’ère du savoir utilitaire. Pourtant, depuis de nombreuses années, l’on observe une déliquescence croissante de l’expression, de l’orthographe et un affaissement de la syntaxe. Par là, les heures d’aides personnalisées, telles qu’elles sont appliquées actuellement, n’ont-elles pas fait la démonstration de leur inefficacité ? Toutes les classes sociales sauf les plus aisées se trouvent sur cette pente raide. A présent, certaines universités imposent à leurs étudiants de suivre des cours de remise à niveau en orthographe car les acquis fondamentaux n’ont pas été assimilés dans le secondaire. On peut s’en alarmer.

Si l’on considère les Bulletins Officiels de l’Education Nationale de ces trente dernières années, on remarque que l’enseignement du français est passé de 6 heures à 4 heures au collège. Cette perte d’heures explique l’engouement des familles pour les cours particuliers dont la part de marché ne cesse de croître en France. Il y a une véritable angoisse des familles et un désir d’excellence auquel l’école semble de moins en moins pouvoir répondre. Aussi, pour préserver un semblant d’égalité dans l’éducation, chaque collège devrait-il proposer une « option latin ». Cela permettrait notamment de préserver une certaine mixité sociale. Si les meilleurs élèves choisissent le latin, il ne faut pas croire qu’ils ne sont que les héritiers d’une élite. Aussi bien dans les collèges de campagne que dans ceux de banlieue, on retrouve le même désir d’excellence.

Au sein de ce marasme, les marges d’action pour les enseignants de Lettres Classiques restent limitées. Pourtant, en juin dernier, une mobilisation qui se voulait la plus large possible a tenté d’attirer l’attention de Vincent Peillon sur la question. En guise de réponse, un silence assourdissant. Les grandes vacances ont suivi et l’agonie se poursuit dans l’indifférence. Le sursaut se fait attendre. La résignation ne peut être la réponse aux impératifs d’une éducation de qualité pour tous et d’un accès à l’héritage commun. Pourtant, ce silence laisse présager un désinvolte : Requiescant in pace.

La C.N.A.R.E.L.A. (Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes) souligne les apports de l’enseignement du latin qui devrait être perçu comme complémentaire à celui du français. À l’heure des enseignements transversaux qui mêlent différentes disciplines, le latin développe la culture générale, permet une découverte des grands historiens et des grands penseurs de l’Antiquité, enrichit le vocabulaire de l’élève et lui permet de s’entraîner à construire ses phrases. Faire du latin, c’est avant tout faire du français.

La difficulté de la phrase latine pourrait devenir une auxiliaire pour réapprendre à apprendre. Si certains élèves font des allergies terribles devant les déclinaisons latines, les grands moments de solitude sont souvent dépassés. Comme en témoignent des enseignants de lettres classiques, les élèves sont extrêmement fiers d’y être parvenus seuls à force de travail. Mais ce goût de l’effort se perd irrémédiablement.

Par ailleurs, les compétences des littéraires sont de plus en plus recherchées par les entreprises, confrontées à la raréfaction des collaborateurs qui savent bien écrire. Désormais, les chefs d’entreprise voient défiler les mêmes lettres de motivation issues de modèles copiés-collés sur internet. Les correcteurs orthographiques tendent à se substituer à la réflexion personnelle. Dès lors, l’orthographe devient parfois même un critère à l’embauche.

Malheureusement, l’avenir qui se profile pour le latin est bien sombre. Le dernier coup de semonce en date a eu lieu en avril dernier. Chaque année, la moitié des postes au Capes de Lettres Classiques ne sont pas pourvus faute de candidats suffisants. Irrémédiablement, sa fusion avec le Capes de Lettres Modernes accroîtra la désaffection. Seuls quelques lycées sanctuarisés proposent encore le grec et le latin.Le désintérêt de l’administration pour les langues anciennes scelle leur destin. Plus généralement, la volonté implicite de solder cet héritage annonce la fin d’une transmission. Dans quelques années, Bailly et Gaffiot évoqueront-ils encore quelque chose aux jeunes générations ?

Dans ce vaste processus d’oubli culturel, les études littéraires sombrent dans la crise. Il fut un temps lointain où la série A (littéraire) de l’ancien baccalauréat rivalisait avec la série C (scientifique). Elle était nimbée d’une aura prestigieuse et être un brillant ingénieur ne signifiait pas pour autant ne rien savoir de l’Histoire Littéraire. Aujourd’hui, les choix d’orientation des meilleurs élèves penchent vers le bac S plutôt que vers le Bac L. Cette dernière filière est désormais celle que l’on choisit par défaut, et pour l’instant, les pistes pour la revaloriser semblent invariablement inefficaces. Cela sent l’abandon.

*Photo : Dimitri Messinis/AP/SIPA . 21233433_000004.

L’égalité dans la différence est un slogan creux

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stephane vibert laicite

stephane vibert laicite

Stéphane Vibert enseigne au sein du département de sociologie et d’anthropologie de l’université d’Ottawa.

Daoud Boughezala. Ne tournons pas autour du pot : pensez-vous, comme le grand rabbin de Londres, que le multiculturalisme crée inévitablement « une société où chacun n’est plus qu’un invité »[1. « Lord Sacks : « Multiculturalism has had its day. It’s time to move on » », The Times, 19 août 2013.] ?

Stéphane Vibert. Ne confondez pas les deux définitions du « multiculturalisme ». Ce terme peut décrire la nature culturellement plurielle des populations résidant dans les sociétés démocratiques libérales. C’est le multiculturalisme de fait. Mais il désigne aussi une idéologie qui entend inspirer des programmes politiques et réformer les mœurs au nom de la diversité culturelle. Dans sa version radicale, ce projet peut aboutir à la juxtaposition de minorités qui ne partagent rien d’autre que des droits abstraits. Si le grand rabbin de Londres a voulu, par les propos que vous citez, dénoncer cet idéal profondément antidémocratique, je lui donne raison.

On ne peut tout de même pas reprocher au multiculturalisme d’avoir créé les communautés culturelles !

Les choses ne sont pas aussi simples, ne serait-ce que parce qu’on ne sait jamais exactement, quand on parle de multiculturalisme, de quelle définition de la « culture » il est question.[access capability= »lire_inedits »] Certains ouvrages évoquent pêle-mêle l’origine ethnique, la langue, la religion, l’orientation sexuelle ou le genre. Mais à vouloir rassembler des individus sous un « trait partagé »,  le discours multiculturaliste contribue à  créer les « cultures » pour lesquelles il réclame le respect. Cependant, comme l’ont précisé des gens aussi divers que Philippe Raynaud, Vincent Descombes ou Marcel Gauchet, cette « diversité » d’appartenances affichées cache mal la formidable homogénéité de pensée d’individus contemporains qui se définissent avant tout par leur liberté et leur volonté de choisir, fût-ce de porter le voile.

Les jeunes filles souhaitant arborer un hijab à l’école expriment-elles vraiment un choix individuel ?

Une jeune fille peut vouloir porter le voile islamique à l’école comme un signe d’appartenance religieuse, tout en revendiquant ce droit au nom de l’égalité de traitement. Mais ne généralisons pas cet exemple qui conjugue les deux modalités de revendication. Je crois qu’on gagnerait beaucoup à distinguer les revendications égalitaires des revendications différentialistes, ne serait-ce que pour être en mesure de décider quelles pratiques sont acceptées et quelles autres prohibées, autrement dit de savoir où l’on place le curseur.

N’est-ce pas un peu artificiel de séparer le bon grain « égalitaire » de l’ivraie « différentialiste » ?

Il s’agit ici de qualifier les choses, pas de les juger. D’ailleurs, l’exigence identitaire de dérogations à la loi commune me paraît parfois tout à fait légitime : par exemple, lorsque certains peuples entendent maîtriser leur destin collectif,  notamment conserver leur langue, en s’autodéterminant souverainement ou en accédant à l’échelon intermédiaire de l’autonomie. C’est notamment ce que réclame une partie du peuple québécois, mais aussi les Catalans, les Écossais ou les Néo-Calédoniens. Dans tous ces exemples, les revendications culturelles mènent à l’édification d’une société parallèle fondée sur des normes différentes, voire à l’indépendance pure et simple !

Et notre République « une et indivisible », peut-elle tolérer une certaine dose de droit à la différence ?

En France, hormis dans le cas de certains territoires d’outre-mer, la République entend rester sur le terrain des « droits individuels ». Même dans le cas des Zones d’éducation prioritaire qui, dans les faits, concernent majoritairement des groupes identifiés à des minorités culturelles, voire « ethniques », l’État garantit des droits aux individus, pas aux communautés.

Certaines différences sont pourtant plus respectables que d’autres. L’État les prend en considération quand elles sont sociales comme dans les ZEP, ou liées au genre dans le cas de la parité, alors qu’il prohibe les différences religieuses à l’école…

Oui, car contrairement à ce qui se passe pour les ZEP, où la différence est une donnée de fait, le plus souvent subie, la question du voile à l’école touche directement à celles de la laïcité et de l’appartenance religieuse. L’enjeu dépasse très largement la portée individuelle d’un simple « droit à ». Dans la fonction publique, porter un signe ostensible de religion n’est pas anodin : ce qui est en jeu, c’est la demande de reconnaissance de sa différence par les normes culturelles et politiques du pays.

Drôle de jeu : vous ne m’ôterez pas de l’idée que notre République exalte l’égalité et la différence au gré des modes…

Aujourd’hui, une formule fait en effet florès : l’« égalité dans la différence ». Si on place l’égalité et la différence sur un même plan, c’est un slogan tout à fait creux. En effet, comme l’a montré l’anthropologue Louis Dumont, dans une société démocratique libérale, une différence ne devient admissible que si elle est compatible avec l’égalité entre individus. Ainsi, les revendications à base religieuse qui contreviendraient à l’égalité homme/femme restent inacceptables en République. L’article 4 de la Déclaration universelle de l’Unesco stipule même que « nul ne peut invoquer la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l’homme » !

Cela n’empêche pas les chantres de la diversité et de la différence de psalmodier leurs incantations sur le « vivre-ensemble » ! Ainsi entend-on, tout particulièrement à la gauche de l’échiquier politique, des discours multiculturalistes teintés de rhétorique républicaine. Comment expliquez-vous cette confusion idéologique ?

N’oubliez pas que la crise du marxisme a plongé la gauche dans une crise profonde. Déjà ébranlée par sa pratique du pouvoir après 1981, elle a perdu toute identité idéologique et doit donc s’en inventer une nouvelle. Elle a quelque sorte tenté de racheter son acceptation définitive du libéralisme de marché et son impuissance radicale à limiter un tant soit peu les désastres de l’ouverture aux vents de la mondialisation par une radicalisation de son libéralisme culturel. La gauche croit pouvoir reconquérir sa crédibilité « progressiste » perdue en allant toujours plus loin dans la « libération des mœurs », qui n’assigne plus aucune limite aux désirs individuels, hormis le principe libéral du « ma liberté s’arrête là où commence la liberté de l’autre ».

Rien de nouveau sous le soleil : la gauche ne fait qu’appliquer aux individus « issus de la diversité » ses vieilles lunes tiers-mondistes héritées des luttes anticoloniales…

Dans les années 1960-1970, la gauche penchait moins vers le multiculturalisme et la pseudo-ouverture à un Autre idéalisé et folklorisé. Il s’agissait plutôt d’appliquer l’universalisme progressiste aux peuples du tiers-monde, censés incarner le nouveau prolétariat mondial qui renverserait le capitalisme et combattrait l’impérialisme. Depuis, les cartes ont été redistribuées : l’idéologie progressiste diversitaire de la gauche épouse parfaitement le libéralisme individualiste revendiqué par la droite, puisque toutes deux nient le cadre historique et substantiel qui donne concrètement sens aux droits et devoirs de chaque citoyen.

En quoi le libéralisme menace-t-il la cohésion de la société ?

Croire que la société est fondée sur un contrat passé entre individus rationnels, libres et moraux, ou qu’elle est construite à partir de régulations automatiques par l’intermédiaire du marché sont deux versions du même mythe libéral. Cette double fiction produit un ersatz de communauté politique, incapable de saisir son histoire et ses soubassements culturels. Mais je ne veux pas incriminer les penseurs originels du libéralisme ; ce sont moins leurs théories complexes qui sont en cause que la « logique libérale »  si bien décrite par Michéa. Ainsi, les constructions libérales contemporaines sombrent dans l’abstraction universelle et ramènent toute altérité culturelle réelle à de l’archaïsme ou de la barbarie.

D’ordinaire, c’est aux républicains que vous reprochez d’oublier qu’une nation n’est pas qu’un ensemble de droits et de devoirs…

Les néo-républicains devraient prendre conscience qu’une communauté politique ne se fonde pas uniquement sur des règles de coexistence, mais aussi et surtout sur une tradition historique, comprise comme une réinterprétation permanente de ce qui nous lie. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, comment les droits individuels, considérés comme universels, reçoivent des traductions aussi différentes selon les cultures nationales, que ce soit dans la définition de la vie ou du mariage, le degré d’intervention de l’État, le statut accordé aux Églises, etc.  J’ajoute que les valeurs d’égalité et de liberté individuelle se videront de tout sens si elles ne s’inscrivent pas dans la réalité concrète d’une communauté politique capable de s’autogouverner.

De quelle « réalité concrète » parlez-vous ? Alors qu’une moitié de la France a combattu l’autre sur la question du mariage homosexuel, rien ne semble faire consensus, hormis les règles du désaccord !

Être d’accord sur les modalités d’un désaccord et la façon de le trancher, c’est déjà énorme ! Marcel Gauchet a jadis montré que, malgré leur opposition radicale, la bourgeoisie et le prolétariat, au XIXe siècle, avaient élaboré à leur insu une tradition politique unique autour de la mystique nationale et du rôle historique de l’État. Cela montre bien que la capacité de créer une communauté politique ne se joue pas sur le consensus ou l’homogénéité, mais sur l’existence présupposée d’un monde commun à faire vivre et transmettre, fût-il interprété de manière antagoniste. La moitié de la France rejetant le mariage homosexuel l’a fait en toute légalité, admettant la puissance de la loi comme expression − discutable et provisoire − de la volonté générale. Ce qui réunit adversaires et partisans de la loi Taubira reste plus important que ce qui les sépare !

Certes, la démocratie parlementaire ne fait plus débat. Mais en ce cas, existe-t-il encore une ligne de fracture idéologique digne de ce nom ?

À l’avenir, je crois que la ligne de fracture opposera moins la droite et la gauche que les tenants libéraux et libertaires d’un individualisme toujours plus affirmé d’un côté, et les défenseurs du national-républicanisme de l’autre.[/access]

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00489031_000007.

Et si j’étais franc…

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Il est difficile de l’être… et sans doute, bientôt, ce ne sera même plus possible. Mais tentons, malgré tout, l’exercice. Après tout, n’est-ce pas ce que m’a enseigné la psychanalyse ? Je vais donc me poser une dizaine de questions et y répondre avec sauvagerie, en me dispensant d’argumenter.

1. Ai- je été un imbécile de croire que la prison engendrait le crime, comme Michel Foucault l’affirmait ? Certainement, ce qui n’ôte rien à la sympathie qu’il m’inspirait.

2. Est-ce que je condamnerai un bijoutier qui abat un multirécidiviste ? Non. Je le comprends et je ferais de même si, dans ma boutique, je vivais dans la crainte constante d’une agression.

3. Suis-je a priori contre la peine de mort ? Non, j’approuve les Irakiens d’avoir pendu Saddam Hussein et les Alliés d’avoir exécuté quelques comparses d’Hitler.

4. Est-ce que j’éprouve, comme le pape François, de la compassion vis-à-vis des clandestins qui tentent de gagner l’Europe et trouvent la mort au terme de leur odyssée absurde ? Naturellement. Mais je pense que le Pape serait bien inspiré de mettre en conformité sa pensée et ses actes, et donc de puiser dans l’immense capital de sa communauté pour pratiquer une charité bien ordonnée.

5. Suis-je persuadé que l’immigration est liée autant à des problèmes sexuels que de survie économique ? Oui. Trois fois oui.

6.  Ce que je pense du mariage gay ?  Pas plus de bien que du mariage en général.

7. Il va de soi pour moi que George W. Bush était un plus grand Président des États-Unis que le timoré Obama. Idem en France si je compare Sarkozy au notaire de province qui lui a succédé.

8. Est-ce que l’Islam est soluble dans la démocratie ? Il faut une sacrée dose de naïveté pour le penser…

9. Suis-je séduit par une société du « care » où chacun se protège et protège autrui sous l’œil vigilant de l’État ? En aucun cas.

10. Suis-je favorable à la mondialisation ? Oui, pour que les Français perdent toutes leurs illusions concernant leur fameux modèle social, ainsi que leur « exception culturelle » qui nous vaut le pire cinéma du monde. Moins l’Etat se mêle de la culture, mieux elle se porte.

Suis-je un réactionnaire, un libertarien, un sadique refoulé ou simplement un type qui dit ce qu’il pense sans se soucier ni du jugement qu’on peut porter sur lui, ni de changer la société ? À chacun d’en juger. Mais, même si j’aime beaucoup les westerns, j’apprécie un peu moins les étiquettes qu’on vous colle dans le dos……

Avec ou sans prépuce?

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circoncision conseil europe

circoncision conseil europe

Qui pourrait demander à Marine Le Pen si elle s’opposerait à une interdiction de la circoncision « pour motif religieux » ­­— alors que le FN s’est prononcé contre l’abattage rituel ? Curieusement, tout le monde a l’air d’avoir un avis sur la question, et les moins concernés sont les plus virulents. Exactement comme pour l’IVG où, pendant des siècles, les femmes enceintes ont dû subir la loi des hommes. C’est en fait toujours le cas dans certains Länder autrichiens (comme le Tyrol) gérés par le FPÖ, le parti d’extrême-droite, où l’IVG est interdite.

Revenons toutefois à la question épineuse dans laquelle le Conseil de l’Europe s’est pris les pieds ce mois-ci. Circoncis ou pas ? Prépuce ou pas ? C’est mieux avec ou sans ? Est-ce parce qu’il était circoncis que le prince Ali Khan (le mari de Rita Hayworth) avait la réputation d’être un amant infatigable ? Est-ce parce que les hommes juifs sont circoncis que la haine anti-juive s’accompagne souvent d’accusations fantasmatiques sur leurs prouesses sexuelles, en plus des clichés sur l’argent (allez relire Freud) ? L’interdiction de la circoncision fut une des premières mesures anti-juives adoptées par Hitler dès son accession au pouvoir en 1933. Dire que les Juifs d’Europe en sont restés longtemps traumatisés est un euphémisme.

Les rapports de l’OMS et de l’ONUSIDA sont clairs : les bienfaits prophylactiques de la circoncision ne sont plus à démontrer ; même si elle n’offre pas une  protection parfaite (60%), elle est suffisamment efficace pour qu’un programme de circoncision volontaire ait été mis en place dans 14 pays d’Afrique. Mais la circoncision pratiquée à 8 jours est bénigne alors que plus tard, « c’est un acte plus lourd, il faut coudre, » précise un chirurgien. En France, de nos jours, ce sont des médecins ayant reçu une formation adéquate et respectant toutes les conditions d’hygiène qui procèdent à l’acte.

Pourquoi ce rituel fait-il polémique en Europe alors que la circoncision néonatale est largement pratiquée aux Etats-Unis (80% des garçons) et en Grande-Bretagne, comme l’a confirmé la naissance de l’héritier de la couronne d’Angleterre ? Pour ces pays, il s’agit d’un acte médical au bénéfice de l’enfant. Mais certains ne veulent y voir qu’une chose : le sexe. On peut supposer que le corps médical n’a rien appris de nouveau en lisant l’étude officielle de la respectable American Academy of Pediatrics, publiée en août 2012, qui démontre les bienfaits de la circoncision néonatale. En revanche, les membres de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) auraient été bien inspirés de le lire attentivement avant de pondre la résolution 1952 qui met dans le même sac la circoncision des garçons, l’excision des filles (ablation partielle ou totale du clitoris), les tatouages et le piercing. Pourquoi pas les boucles d’oreilles, les concours de mini-miss ou même la pédophilie, tant qu’on y est. Mais la fascination et le fantasme qu’exerce ce rituel sur certains esprits expliquent sans doute pourquoi des représentants politiques en font leurs choux gras en période électorale.

Devant l’émotion suscitée par ce coup de boutoir contre la circoncision « pour motif religieux », Marlene Rupprecht, la députée SPD qui avait présenté le texte au Conseil de l’Europe, faisait marche arrière et affirmait que la résolution ne cherchait « à stigmatiser aucune communauté religieuse ou ses pratiques ».  La même Marlene Rupprecht , en décembre 2012, s’était opposée à l’adoption d’une loi par le Bundestag pour empêcher de voir se renouveler la polémique créée par la décision du tribunal de Cologne.

Car c’est le fond de ce débat, qui a débarqué sur la place publique l’an dernier, quand le tribunal de grande instance de Cologne a assimilé à des coups et blessures la circoncision d’un petit garçon musulman de 4 ans, admis aux urgences pour des saignements. Le tribunal avait même précisé que la circoncision était « contraire à l’intérêt de l’enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse ». Au temps pour un pays où l’enseignement religieux, principalement organisé par les Eglises catholique et protestante, est généralisé dans les écoles.

Compte tenu de la position du FPÖ, il serait bon de savoir ce qu’en pense Marine Le Pen qui, en janvier 2012, était « l’hôte de marque » de Heinz-Christian Strache, le dirigeant du Parti de la liberté (FPÖ), au bal des corporations estudiantines à Vienne. D’autant qu’elle était venue, nous dit l’article du Monde, pour « resserrer ses contacts avec l’extrême-droite européenne ».

Le jugement du tribunal de Cologne avait redonné des couleurs viriles aux militants anti-circoncision du gai San Francisco, avec BD violemment antisémite à l’appui. Le « mouvement » a franchi l’Atlantique pour atterrir en Norvège et se propager dans le nord de l’Europe au nom « du droit des enfants » (même rhétorique que les anti-IVG). A présent, les « intactivistes » de tous bords tentent de prendre pied un peu partout en Europe, un combat sans doute perdu d’avance. Mais comme avec la calomnie, dans le Barbier de Séville, le mal est fait.

Le Conseil de l’Europe, né en 1949, n’a en tout cas pas été créé pour faire renaître de ses cendres ce symbole mortifère de la chasse aux Juifs.

 

*Photo : Aviel Granov/AP/SIPA. AP21258267_000001.

Le dimanche au soleil

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dimanche travail ferie

dimanche travail ferie

Pour ouvrir le débat sur le travail le dimanche, Nicolas Sarkozy avait lancé avec l’accent faubourien qu’on lui connaît : « Est-ce normal que j’doive faire ouvrir spécialement un boutique de luxe le dimanche pour que Ma’am Obama puisse faire ses courses quand j’la reçois à Paris ? »

Oui, c’est normal. D’ailleurs, est-ce que les boutiques Hermès, Dior ou Chanel sont ouvertes le dimanche à Washington, New York et même à Londres, le temple de la dérégulation ? Bien sûr que non. Pourquoi ? Tout simplement, parce que les riches ne font pas leurs courses le dimanche. Ils se ressourcent en famille dans leur résidence secondaire, jouent au tennis ou au golf, mènent des activités culturelles, voire cultuelles aux Etats-Unis où la pratique religieuse reste vivace. Eh oui, faire ses courses le dimanche est une activité de pauvres, comme l’a très bien montré Jérémy Rifkin dans L’âge de l’accès : c’est le résultat de la confusion progressive du loisir et de la consommation.

Les zones urbaines se structurent aujourd’hui autour de moles (malls en anglais) dont la destination n’est plus très nette : le peuple se rend-il dans des espaces de loisirs pour y acheter de la bimbeloterie ou va-t-il dans des espaces commerciaux pour s’y divertir ? L’espace le plus fréquenté de n’importe quel musée moderne est désormais la boutique de souvenirs, point de passage obligé. Inversement, un centre commercial s’organise aujourd’hui comme un parcours initiatique devant des vitrines (cf. Ikea) qui exposent les nouveautés. Cette tendance trouve son acmé au Louvre où l’espace Carrousel regroupe à la fois de riches boutiques de souvenirs « culturels », un Starbuck’s, des boutiques de luxe et même un Apple store : la Joconde en porte-clé et l’Iphone à consommer en sortant de la visite des collections de l’Égypte ancienne…

L’autre tendance de fond à prendre en compte dans ce débat est ce qu’on a décrit aux Etats-Unis comme « la walmartization de la société ».  France 2 a diffusé cette semaine un reportage qui montre qu’aux Etats-Unis, les Wallmart y sont ouverts 7 jours sur 7, et 24 heures sur 24. Wallmart a tranché depuis de nombreuses années à la fois le débat sur l’ouverture le dimanche et le débat sur le travail de nuit. On peut donc acheter chez Wallmart un paquet de lessive à toute heure du jour et de la nuit ou de la semaine. Les employés y vivent-ils mieux qu’en France ? Certainement pas : les salaires sont en deçà du smic français et il n’est bien sûr pas question de rémunérer les heures de nuit ou du dimanche à un tarif plus élevé. C’est l’employeur qui fixe le planning de chaque employé qui doit s’y soumettre, ou se démettre s’il n’est pas d’accord.

Henry Ford payait bien ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter ses voitures. Sam Walton, le fondateur de Wallmart, a lui choisi de très mal payer ses employés et de mettre la pression sur les producteurs pour réduire les prix de vente ; producteurs qui sont devenus par la force des choses des entreprises chinoises et consommateurs qui sont devenus dans la même tendance des chômeurs. Politique de la demande dans le premier cas, politique de l’offre dans le second. Walton était visionnaire puisque la walmartization de la société est à l’œuvre partout en occident depuis 30 ans.

Le débat français actuel sur l’ouverture le dimanche doit être regardé sous ce double prisme, marchandisation des loisirs d’un côté, paupérisation des consommateurs de l’autre.

Car il ne faut pas s’y tromper : le débat autour du travail le dimanche est un leurre. C’est une mystification à l’égal du slogan sarkozyen « travailler plus pour gagner plus ».  De dérégulation en dérégulation, les employés qui pensent améliorer leur paie en travaillant le dimanche seront les dindons de la farce. Quand il n’y aura plus de règle, ni pour la durée hebdomadaire du travail comme le réclame le Medef, ni pour les jours fériés ou les jours de repos, il n’y aura par définition plus d’exception à la règle, donc plus d’heures supplémentaires payées à un tarif plus élevé. Dans 10 ans, les employés des hypermarchés français ouverts le dimanche travailleront comme chez Wallmart, la nuit ou le jour, le samedi ou le dimanche, mais le plus souvent la nuit et le jour, le samedi et le dimanche pour essayer d’avoir une paie décente. Aux Etats-Unis, les « poor workers » doivent aujourd’hui assumer 2 jobs pour s’en sortir. Un le jour et un le soir ou la nuit.

Car la question centrale est bien celle du niveau de rémunération. Pourquoi certains salariés de supermarchés se disent-ils prêts à travailler le dimanche ? Tout simplement parce qu’ils sont très mal payés la semaine et que leur paie ne leur permet plus de subvenir aux besoins de leur famille, surtout en région parisienne où le coût du logement est prohibitif. Pourquoi, une majorité de citoyens-consommateurs se déclarent-ils en faveur du travail le dimanche ? (on se garde pourtant bien dans ces sondages commandités de leur poser la question « êtes-vous personnellement d’accord pour travailler le dimanche ? » !…) Parce qu’ils s’ennuient à mourir et que la société du spectacle qu’on leur impose ne peut les conduire qu’à se divertir en léchant des vitrines ou s’exposent des marchandises produites à coût toujours plus réduit par des salariés toujours plus précarisés.

Un gouvernement de progrès mettrait la politique de rémunération au cœur du débat. Un gouvernement de progrès ferait une politique de la demande plutôt qu’une politique de l’offre. Un gouvernement de progrès maintiendrait l’organisation de la vie hebdomadaire en 3 temps : 5 jours de travail (bientôt 4), le samedi consacré aux activités commerciales, le dimanche consacré aux activités sportives, culturelles, ludo-éducatives ou spirituelles. Un gouvernement de progrès ferait du travail le dimanche l’exception et non la règle. Un gouvernement de progrès aurait un projet pour refaire du dimanche une journée d’épanouissement individuel et social. Je doute qu’un gouvernement social-libéral le fasse.

J’invite tous ceux que ce débat passionne, à revoir le chef d’œuvre de Bertrand Tavernier, Un dimanche à la campagne. On y comprend que ce qui fait la vie d’un homme repose sur autre chose que l’hyperconsommation dérégulée. Que l’homme est mieux fait pour passer un dimanche à la campagne qu’un dimanche à Auchan…

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21426966_000014.

Travail du dimanche : c’est reparti comme en 1892

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cgt dimanche eglise

cgt dimanche eglise

Depuis quelques jours, la question de l’ouverture des magasins le dimanche ou la nuit est revenue sur le tapis. La semaine dernière, le magasin Sephora des Champs-Élysées était condamné à fermer le soir à 21 heures. Au même moment, le tribunal de commerce de Bobigny ordonnait aux enseignes de bricolage Castorama et Leroy Merlin de cesser d’ouvrir leurs magasins le dimanche. Les syndicats, qui ont mulitiplié ces dernières années les actions judiciaires dans ce domaine, crient victoire alors que les salariés, qui précisent qu’ils sont volontaires pour travailler le dimanche ou le soir, craignent désormais pour leurs emplois. Le débat est lancé et chaque camp nous ressert ses arguments. Il ne faut pas attendre une solution du gouvernement: l’exécutif, incapable de trancher,  complètement inaudible à force de cacophonie, n’a rien trouvé de mieux que confier à l’ancien président de La Poste, le controversé Jean-Paul Bailly, une mission consistant à « éclairer les enjeux de l’ouverture de certains commerces le dimanche » et « faire des propositions au gouvernement ». Autant dire qu’on tourne en rond: Jean-Paul Bailly a déjà rédigé un rapport sur le même sujet, en décembre 2007, alors que Nicolas Sarkozy proposait « que les salariés qui veulent travailler le dimanche puissent le faire sur la base de l’accord, du volontariat, qu’ils soient payés le double et que l’on puisse élargir les possibilités de travailler pour créer la croissance« . À l’époque, Jean-Paul Bailly avait conclu non sans une certaine ambiguïté que l’attente des consommateurs avait « changé en profondeur » mais que  « le dimanche [devait] rester un jour différent des autres« . Il ajoutait notamment que le dimanche était un « marqueur historique, culturel et identitaire« .
Séphora, les enseignes de bricolages : les Champs-Élysées ne sont certes pas comparables avec ces immondes verrues commerciales qui poussent à la périphérie des villes. Pourtant, à chaque fois, les syndicats semblent motivés par leur combat contre le libéralisme. Mais au nom de quoi livrent-ils ce combat ? Au nom du progrès ? De la morale ? Ou de la tradition ?  Car, dans ce procès du singe à la française, on ne sait pas très bien qui sont les évolutionnistes et les créationnistes. Quand les syndicats, sans se soucier de ce que veulent réellement les salariés, défendent le repos du seul dimanche, et oublient un peu rapidement les gens qui travaillent le samedi, on se demande s’ils ne puisent pas leur inspiration directement dans la Bible, dans la Genèse et, surtout, dans cette source morale fondamentale que sont les Dix commandements (Exode 20:8-11):
Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour : c’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.
Les syndicats nous répondront qu’ils luttent contre l’esclavagisme, blablabla. Ils expliqueront que le repos dominical est un droit et, d’ailleurs, qu’il correspond à une tradition culturelle. Or justement, ce n’est pas la première fois qu’ils défendent une certaine idée de la France, de ses traditions mais aussi de sa moralité. Le travail du soir ou du dimanche ne se fait-il pas au détriment du temps familial? Franchement, quel genre de femme a besoin d’acheter du parfum à onze heures du soir? Quant au mécréant qui a besoin d’acheter une perceuse électrique un dimanche matin: il ne pourrait pas s’occuper plutôt de l’éducation de ses mouflets? Ces considérations nous renvoient au dix-neuvième siècle, lorsque les syndicats combattaient le travail nocturne des femmes.

Au XIXème siècle, en effet, les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler dans l’industrie et on se demande alors s’il faut leur accorder l’égalité avec les hommes ou bien davantage de protection. Finalement, les femmes sont considérées comme des victimes et on se fera protecteur. Lors de son premier congrès en 1866, la 1ère Internationale pose la question du travail des femmes. Le délégué allemand de la section de Magdebourg soutient que la femme honnête doit trouver un mari qui travaille et qui lui permet ainsi de rester à la maison: selon lui, c’est l’unique remède contre la prostitution. Les proudhoniens Félix-Eugène Chemalé et Henri Tolain, de la section française, proposent quant à eux que « le travail des femmes doit être énergiquement condamné comme principe de dégénérescence pour la race et un des agents de démoralisation de la classe capitaliste ». La femme, disent-ils, a reçu de la nature des fonctions déterminées; sa place est dans la famille! Ils considèrent que seule une mère peut élever son enfant pendant son premier âge et ils citent des statistiques qui mettent en avant la mortalité des enfants abandonnés aux nourrices ou aux crèches. Leur arguments sont également d’ordre moral: «À elle seule, la mère est capable de donner à l’enfant une éducation morale, de former un honnête homme. D’autre part, la femme est le lien, l’attrait qui retient l’homme à la maison, lui donne l’habitude de l’ordre et de la moralité, adoucit ses moeurs. Telles sont les fonctions, tel est le travail qui incombre à la femme: lui en imposer un autre est une chose mauvaise »[1. Jacques Freymond (dir.), La Première Internationale. Recueil de documents, Librairie Droz, Genève, 1962. 2 volumes, 454 et 499 p.]. La proposition de Chemalé et Tolain contre le travail des femmes est adoptée à la majorité. Quant à Henri Tolain, il est connu pour avoir été, à partir de 1876, le rapporteur de la loi sur les syndicats professionnels.

Plus tard, une loi est votée le 2 novembre 1892 : elle interdit aux femmes, ainsi qu’aux enfants, de travailler entre 21 heures et 5 heures du matin. Conservateurs et révolutionnaires se sont parfaitement entendus pour reprendre les arguments de la 1ère internationale: pour eux, la femme ne peut être séparée de l’enfant qu’elle a porté et qu’elle doit élever. Une femme qui travaille la nuit n’a pas de moralité. De plus, dans une France préoccupée par le déclin de la natalité, le travail des femmes en usine est accusé de les détourner de la maternité. Enfin, la Grande Dépression a entraîné du chômage et le travail des femmes semble alors faire concurrence à celui des hommes. Autant de raisons pour renvoyer les femmes dans leurs foyers. Aux yeux de nos contemporains, la loi de 1892 est évidemment sexiste: en 2000, pour appliquer les directives de Bruxelles qui exigeait « l’égalité homme-femme« , Martine Aubry, alors ministre du Travail, proposa d’autoriser le travail de nuit des femmes dans l’industrie et une loi fut votée en ce sens en 2001. Mais, un peu comme les partisans de la loi de 1892, qui avaient fait appel à des médecins pour expliquer que  “la privation de sommeil est une des plus pénibles que l’on puisse endurer”, les syndicats n’ont pas renoncé et soulignent, étude de l’INSERM à l’appui, que le risque de cancer du sein augmente significativement de 30% chez les femmes travaillant la nuit.
Les débats parlementaires lors du vote de la loi de 1892 sont révélateurs des enjeux qui se cachent aujourd’hui derrière ces histoires de travail nocturne ou dominical. François Deloncle, député républicain opportuniste, s’était alors opposé à l’ajout de quelques articles sur les femmes en couches: “Je ne veux pas que l’on protège la femme après ses couches parce que je suis partisan de la liberté”[2. Jacqueline Laufer et al. « Le travail de nuit des femmes », Travail, genre et sociétés 1/2001 (N° 5), p. 135-160.]. C’est en effet au nom de la liberté que l’on s’oppose à la loi de 1892! Or l’enjeu est là, et l’on comprend soudain que notre gouvernement, tant épris de modernité, soit embarrassé par la question: la modernité est aujourd’hui incarnée par ces libéraux qui réclament l’ouverture des magasins le soir et le dimanche au nom justement de la liberté! Peu importe la tradition. À l’inverse, les syndicats, résolument antilibéraux, se retrouvent obligés de défendre des valeurs… hum… réactionnaires.

Pour le gouvernement, il est difficile de trancher sans être pris dans une contradiction. Certes, ce libéralisme qui réclame l’ouverture des magasins le soir et le dimanche est un libéralisme dogmatique qui croit que la liberté permet de faire n’importe quoi. Il est prêt à tout transformer en marchandise. C’est un libéralisme déraciné, qui proclame avec Adam Smith qu’un « marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier« . En Europe, il a remplacé les nations par un marché unique. C’est un libéralisme qui n’a aucune culture ni, donc, aucune morale. Il a d’ailleurs dépassé le champ de l’économie pour investir celui du sociétal: n’a-t-on pas vu comment les libéraux soutenaient le mariage pour tous, au risque de saper les fondements de notre civilisation? C’est justement là que la gauche est coincée: elle a trouvé plus moderne qu’elle! Il ne reste donc aux syndicats, et à une certaine gauche, que la seule solution de défendre contre le libéralisme le modèle du dimanche traditionnel, qui est à la fois religieux et familial. Cela les rapproche à la fois des démocrates-chrétiens et des réactionnaires. Aussi, ami syndicaliste, écoute-moi. Abandonne ton marxisme putréfié. Au fond de toi, tu sais bien que ça ne mène nulle part. Tu défends une certaine idée du travail. Une certaine idée de la famille. Tu veux protéger ton pays du libéralisme mondialisé. Rejoins la réaction. Assume enfin le fait d’être réactionnaire. Tu te sentiras mieux. Dimanche prochain, rendez-vous à la messe !

*Photo : WITT/SIPA.00666247_000003.

L’islamophobie est antifrançaise

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claude askolovitch ami

claude askolovitch ami

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Daoud Boughezala.

Causeur : Tu partages avec tes adversaires la conviction que la France est en train de devenir musulmane. Sauf que pour toi, puisque c’est la réalité, on est prié de l’aimer et de s’y adapter. Sinon, on est « islamophobe » ?

Claude Askolovitch : Je dis que la France devient aussi musulmane ; elle est tempérée, laïque, chrétienne, celte, méditerranéenne, rêveuse, péguyste, pied-noir, fâchée, rebelle, fatiguée, juive, normande, cathare, rouge, bleue, rose, et aussi musulmane.
Et cet « aussi » est perturbant, comme tout ce qui est inédit et puissant à la fois, parce que cette France musulmane se voit, s’impose parfois autant qu’elle se mélange, et parce qu’elle contredit notre expérience historique : le dépérissement du sentiment religieux à mesure que la francité s’installe. Ici, l’islam a émergé après l’« intégration » ; c’est arrivé chez nous, depuis notre société, avec évidemment, aussi, des influences extérieures, mais pas seulement. Une partie de nous est donc musulmane ; des Français installés, insérés, complexes, qui sont musulmans, aussi ; pas seulement « de culture ou d’origine musulmane », mais engagés, croyants, parfois très orthodoxes, intégristes si tu veux… Cela n’en fait pas pour autant des « islamistes » au sens politique, voire sulfureux du terme ; certains oui ; d’autres non. Nous ne parlons pas d’un corps extérieur ou d’une invasion, mais de nous. Il ne s’agit pas d’aimer une réalité, mais de ne pas la nier. Avant d’être éventuellement « islamophobe », la France est tout simplement très malheureuse, tant on lui dit qu’elle doit détester ce qu’elle est devenue.[access capability= »lire_inedits »] Je suggère un autre regard. C’est ce livre.

Nous parlons de « nous », dis-tu. Mais une juxtaposition de « je » ne suffit pas à faire un « nous ».

Sans aucun doute. Le « nous » se construit et se reconstruit chaque jour, et sous nos yeux. Il faut en prendre grand soin. La crise identitaire dont on nous rebat les oreilles n’est pas une pure invention ! Ensuite, il y a ce qu’on en fait. Je m’inscris contre cette détestation de nous-mêmes, cette peur et ce mépris de ce que nous devenons – une société plurielle et parfois conflictuelle – que les « patriotes » ou « laïques » autoproclamés ressassent depuis des années, avec leur France muséifiée qui ne saurait changer sans périr. J’aime mieux mon pays que ces tremblants. Et je m’inquiète de ce qu’ils en font.
Quand le Haut Conseil à l’intégration peut collaborer avec des maniaques qui piochent dans le Coran pour y trouver quelque méchante sourate qui justifierait l’interdiction sociale des femmes portant un foulard et la mise en accusation de nos concitoyens musulmans, on détruit tous les « nous » possibles.

Tu confonds deux niveaux : l’égalité de droit entre tous les individus ne signifie pas que toutes les cultures doivent avoir des droits égaux. Est-ce que ça existe, pour toi, les Français de souche ?

J’en suis, je pense. Et alors ? Juridiquement, je n’ai ni plus ni moins de droit qu’un autre… Intellectuellement, je ne suis ni plus ni moins légitime parce que je serais « de souche »… Sinon, on en arrive à Renaud Camus expliquant que des juifs ne peuvent pas vraiment comprendre la littérature française… Puis théorisant le « grand remplacement » de notre peuple par les musulmans : cohérence parfaite.

Renaud Camus n’a jamais dit ce que tu prétends sur les juifs. Et par ailleurs, l’islam n’est pas arrivé sur une terre vierge. Il y a un passé, une histoire, des références, des traditions.

Nul ne le conteste. Seulement, la France n’est pas une histoire qui s’achève, mais un mouvement.

Certains Français éprouvent un sentiment d’exclusion devant les femmes voilées. Tu es intrigué par la drague, mais une femme voilée ne risque pas de se faire brancher par un « Feuj » ou un « Gaulois »… Ce séparatisme ne te gêne pas ?

Un peu, sans doute. Mais je pense que la drague dépasse les obstacles apparents, si on est motivé ! On peut draguer une bonne sœur, une bimbo, une musulmane voilée, une juive en jupe longue, tout ce que tu veux… Ensuite, si tu m’expliques que les gens engagés religieusement sont plus rétifs à l’exogamie, ce n’est pas nouveau.

Tu t’amuses de la répression sexuelle, mais nombre d’anthropologues pensent qu’elle est au cœur de la crise des sociétés musulmanes. A-t-on le droit de penser que la progression de la pudibonderie musulmane est une régression?

Je ne traite pas de sexualité ou d’amour sur le mode rigolard. Je parle de l’extrême pression que s’infligent des individus au nom de leur foi. Un leader « islamiste », Nabil Ennasri, me confirme que la question sexuelle travaille son groupe. Je ne souris que devant un jeune homme qui a résolu sa colère en se mariant devant un imam, pour enfin mener une vie sexuelle. La pudibonderie, musulmane ou autre, est sans nul doute une régression. Mais je trouve sa version musulmane moins spectaculaire que l’envolée homophobe qui sous-tendait une bonne part des manifestations contre le « mariage pour tous ». On y trouvait d’ailleurs certains de mes personnages, pas tous. Je l’écris.

Rassure-toi, personne ne veut rendre obligatoire la sexualité avant le mariage ! Mais plus sérieusement, avons-nous encore le droit de dire que chez nous, certaines choses ne se font pas (sortir en burqa, cacher sa femme des regards des hommes, marier sa fille de force…) ?

Une chose me gêne dans ta question : tu la poses comme si ces comportements étaient généralisés et dominants chez les musulmans de France, ou chez les musulmans engagés que je rencontre. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Mais à le faire croire, on justifie que la République se cadenasse. Au surplus, le « ça ne se fait pas » est une catégorie politique floue. Il y a le légal et l’illégal, l’intolérable et le juste bizarre. Il est illégal et intolérable de contraindre et de brutaliser son épouse ou ses enfants. On a décidé que sortir en burqa était aussi illégal ; c’est discutable : si un comportement individuel me paraît aberrant, la loi ne s’impose pas forcément.

Tu conviendras que l’identité nationale, c’est aussi la tolérance à la critique. Or, je ne connais pas d’islamophiles placés sous protection policière. Ni d’islamophile traîné en justice pour islamophilie.

Tu connais un islamophile en fragilité professionnelle pour défaut supposé de vertu laïque : moi ! Quand notre sympathique consœur Natacha Polony explique dans Le Figaro – en substance – que je suis un juif haïssant la France et voulant la détruire en utilisant les salafistes pour la punir de Drancy, selon les enseignements de Bernard- Henri Lévy, où sommes-nous ?

J’ai un vrai reproche méthodologique à te faire. Tu essaies de défendre une thèse en empilant les exemples. Tes personnages sont tous diplômés, branchés, modernes. Mais ce que tu ne racontes pas est tout aussi réel. Pas un mot ou presque sur la délinquance, rien sur la haine de la France. Rien sur les menaces ou les violences (contre Charlie Hebdo)…

Je crois que tu mélanges et généralises. La « délinquance » n’est pas « musulmane ». Les « tables à part » ne me paraissent pas être la norme. La « haine de la France » me semble floue.
J’ai plutôt l’impression d’une pénurie d’horreurs sociétales musulmanes, qui force le camp dit « laïque » – du Point au Haut Conseil à l’intégration, en passant par Marianne et toi ! – à retraiter les mêmes exemples, réels, mais rebattus, tel le « pain au chocolat » de Copé. J’assume la dimension empathique de mon livre. J’enquête toujours en immersion, ce qui n’empêche pas de réfléchir et de juger ! J’ai fait de même il y a longtemps sur le FN, et le ferai peut-être demain sur les Identitaires, ou les aviateurs!
Quant à Charlie, on doit le défendre, et on peut le critiquer. Mais quand la Ligue de défense judiciaire des musulmans, nouvellement créée, décide d’attaquer Charlie pour son lancement, elle s’égare et se rend, instantanément odieuse à ceux-là même qu’elle devrait convaincre : il y a assez de victimes réelles de l’islamophobie quotidienne pour ne pas avoir besoin d’un symbole malsain.

Dans le cas de l’islam, tu sembles ignorer l’emprise du groupe sur les individus : dans certaines cités, on ne peut pas fumer pendant le ramadan ni s’habiller en minijupe. Or, jusque-là, les individus échappaient au groupe pour s’intégrer à la France.

La pression machiste dans les cités ou ailleurs préexistait à l’avancée de l’islam. Et les zones de non-droit ne sont pas exclusivement « musulmanes ». Tu sais, j’ai rencontré de vrais individus intéressants : ces musulmans engagés et français dont nul ne parle et à qui nul ne s’adresse, puisque seuls les voyous passionnent. C’est plutôt toi qui nies l’individualité des musulmans orthodoxes, avec tes amalgames !

Nous y voilà ! Ton empathie pour tes musulmans engagés n’a d’égale que ton antipathie pour ces islamophobes qui ont peur de voir disparaître la France qu’ils aimaient. N’ont-ils pas quelques raisons d’avoir peur ? Est-ce que cette peur ne mériterait pas un tout petit peu de ton empathie ?

Je ne dis pas une seconde qu’un Français perturbé par tout ce qui change ne devrait pas l’être. Je dis en revanche que ceux qui lui disent que rien ne pourrait changer, et qu’il est légitime de haïr, et que nous disparaissons, et qu’il faut partir en guerre, sont des salauds, ou des inconscients, et des pousse-au-crime : de véritables anti-français, pour le coup.

On t’objectera que, quand le préfet Érignac a été tué, des dizaines de milliers de Corses ont défilé pour dire : « Pas en mon nom ! » Il se trouve que Mohamed Merah, Ben Laden et bien d’autres se réclament de la même religion que tes sympathiques amis salafistes. Du coup, je ne vois vraiment pas ce qu’il y a d’infamant à demander à cette majorité (un peu trop), silencieuse de nous rassurer.

Je crois que l’injonction faite aux musulmans de France de manifester contre le terrorisme est plutôt une assignation à culpabilité. Ce qui terrifiait les Corses, c’était ce que leur société avait produit, ce que le renouveau culturel, la renaissance corse, avaient enfanté… Les musulmans de France ne sont pas une société, ni un groupe, ni une antenne de l’Oumma [communauté des croyants] sur notre sol, mais des Français, à qui je ne demande rien d’autre plus qu’à toi.
Mon ami salafiste, comme tu dis, déteste la violence et les violents, et d’autant plus qu’ils se réclament de l’islam. Il le dit publiquement. Comme plein de gens.
Quant aux imbéciles qui vantent Merah, ou aux salauds qui les y incitent, ou aux criminels qui veulent les entraîner à sa suite, il faut les traiter en imbéciles, en salauds et en criminels, à chacun sa place, sans état d’âme. Mais les musulmans de France n’en sont pas collectivement responsables ou comptables.

Il y a vingt ans, l’idée que la France pouvait et devait fabriquer des Français nous aurait rassemblés. Que s’est-il passé ? Pourquoi considères-tu aujourd’hui qu’il est islamophobe de demander qu’à Rome, on fasse un petit peu comme les Romains… ?

Ni toi ni moi ne sommes romains. Et les musulmans, fussent-ils orthodoxes, font France et sont français. Nous divergeons ici. C’est la preuve, tu as raison, que les temps ont changé et ont séparé les antiracistes des temps heureux.

As -tu conscience que tu risques de nourrir l’islamophobie que tu veux combattre ? Ce n’est pas une raison pour condamner ton livre, mais je crois que Marine Le Pen va l’adorer, qui se réjouit de l’islamisation…

Je crois que Marine Le Pen préfère les pétitions de mes amis de Marianne, qui demandent l’interdiction professionnelle des femmes voilées dans les crèches à ce que j’écris.
Elle préfère la description absurde et apocalyptique de la société française que produit, par exemple, le Haut Conseil à l’intégration, à ma vision d’une France optimiste, fluide et contradictoire Par ailleurs, je constate avec regret que l’islamophobie n’a pas été inventée par l’extrême droite, mais portée, en grande partie, par le camp progressiste et républicain, à force de peurs et de bonnes intentions perverties. Ce qui me terrifie politiquement, c’est que l’islam en France est le sujet qui aura permis à Le Pen de parler, en gros, comme Lévy, Finkielkraut, Chevènement, Copé, Valls, Giesbert, Badinter ou Glavany… De cette rencontre baroque, involontaire mais réelle, naît un malheur français. Le malheur de tous les Français.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

*Photo : WITT/SIPA. 00616939_000008.

Quoi de neuf ? Péguy !

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C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures sauces. Surtout quand le pot a cessé de servir depuis longtemps et que la sauce est, elle, d’une recette neuve. Alors que le temps politique se prête aux simplifications les plus extrêmes, que le peuple balance entre un jacobinisme rassurant et un post-capitalisme entêtant, qu’entre les puissances d’argent et les puissances d’Etat toute autre puissance semble avoir disparu, la noble tâche que s’assigne à contretemps le Cercle Charles Péguy, celle de la reformation d’une élite libre pour demain, paraîtra une gageure. Sous le signe des pensées personnalistes, fédéralistes, le jeune Cercle parisien qui reprend l’héritage de celui qui à Lyon il y a cinquante ans fit les grandes heures de la « démocratie-chrétienne », à une époque où ce terme signifiait encore quelque chose, tente de repenser la politique à nouveaux frais, refusant les pseudo-sens de l’histoire qui, de déclins en chocs des civilisation, n’imagine plus la France que sous les espèces d’une coquille de noix ballottée dans les flots de la mondialisation féroce.

S’il assume le terme de droite, le Cercle Charles Péguy entend surtout par là qu’il reste plus que jamais à définir, à l’opposé d’une gauche libérale-libertaire et de tous les monstres froids, Etat, argent, technique, que l’époque vénère comme des idoles. Jeudi 10 octobre à 18h30, à la Mairie du Vème arrondissement de Paris, les jeunes gens qui l’inaugureront sous le patronage de quelques figures de la politique ou de l’esprit, feront leurs ces mots de Péguy :

« Dans les anciens mondes, sous les anciens régimes,  d’autres puissances de force balançaient à la fois et cette puissance de force qu’est l’argent et les puissances d’esprit. Et il y en avait assez, parce que le monde était riche de puissances. Puissances d’armes et surtout puissances de race; puissance du poing, puissance du gantelet, puissance de la dague, puissance de la tradition, elle-même demi-intellectuelle ou spirituelle, puissance de tant de rythmes qui battaient tant de cœurs,  puissances de tant de vies qui battaient leur mesure,  puissances de tant de corps qui n’étaient point asservis,  puissances de la hiérarchie, elles-mêmes demi-intellectuelles ou demi-spirituelles, puissances de la cité, puissances de la commune, puissances civiques, puissances  de la communauté, demi temporelles et demi d’esprit,  puissance nautique (Athènes) ou puissance de chevalerie, et sur tout puissances de la race, alors les plus fortes  de toutes, et les plus belles, puissances réellement  dynastiques, dynasties des rois, dynasties des grands, dynasties des gueux, toutes également dynastiques,  tout le monde alors était dynaste, une infinité de belles  et fortes puissances de force, à la limite toutes temporelles et de là indéfiniment dégradées en puissances qui devenaient en une indéfinité de graduations spiritualisées, une indéfinité de puissances de force ou de  demi-force à la fois luttaient ou pactisaient et se combattaient entre elles, et ainsi doublement se balançaient, et à la fois tantôt luttaient contre les puissances d’esprit,  ou pactisaient et se mariaient plus ou moins avec elles.  Il en résultait dans les anciens mondes et sous les  anciens régimes une sorte d’équilibre instable qui était perpétuellement à rétablir, à renouveler, à réinventer, à refaire, mais qui, de fait, se rétablissait, se renouvelait presque toujours, qui réussissait presque toujours à se  réinventer. Il se refaisait. »

Cercle Charles Péguy, jeudi 10 octobre, 18h30, Paris, Mairie du Vème arrondissement, entrée libre.

Renseignements ici.