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La formation des imams, fantasme des ministres de l’Intérieur

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islam valls imam

Dans votre essai Être imam en France, vous relativisez le rôle des  imams dans la vie du croyant et évoquez notamment la fonction des associations islamiques. Or, aujourd’hui, le musulman ne se construit-il pas d’abord une foi sur Internet ?

Les fidèles bricolent en effet leurs rapports à l’islam, et pour cela ils « piochent » un peu partout, Internet jouant ici un rôle de premier ordre. Dans ce contexte, l’imam voit son influence diminuer : ce n’est qu’un agent de socialisation religieuse parmi d’autres, à une époque où le religieux s’individualise et où les références au savoir s’éclatent en une myriade de médias. Rien ne force les musulmans à venir à la mosquée, ni à suivre les prescriptions de l’imam, dont la première fonction consiste à diriger la prière.

Est-ce sa seule mission ?

Non. Tant dans les pays musulmans qu’en Occident, les imams sont aussi des enseignants, des conseillers, des médiateurs. Il est fréquent que des fidèles viennent solliciter l’avis de l’imam parce qu’ils craignent avoir transgressé la charia pour une raison ou une autre, ou afin qu’ils les aident à résoudre des conflits. En pratique, il s’agit essentiellement de régler des différents familiaux (parents/enfants ou épouses/époux) et de tempérer des discordes entre pairs – par exemple afin d’éviter que le désaccord n’aboutisse devant les tribunaux. Il advient aussi qu’à l’occasion de conflits urbains, ils œuvrent à calmer les jeunes, avec des résultats variables.

Au fond, ils suppléent les assistantes sociales ! En ce cas, pourquoi sentent-ils leur magistère menacé ?

D’abord, tous les musulmans pratiquants ne fréquentent pas la mosquée. Et jusqu’au sein de l’édifice religieux, l’imam se voit concurrencé par les conférenciers qu’accueillent les associations islamiques. Ces imams « occasionnels » jouent un rôle non négligeable dans la construction religieuse du Français de confession musulmane. Je vous rappelle que la fonction d’imam est théoriquement accessible à tous les musulmans à condition qu’ils fassent valoir une certaine précellence en termes de piété et de savoir.

Justement, qui sont ces « nouveaux intellectuels » qui, sans formation spécifique, tiennent des conférences et des prêches ?

Typiquement, ce sont des hommes mais aussi des femmes de moins de cinquante ans, de parents immigrés ou non, et au capital scolaire plutôt élevé. Il peut s’agir d’étudiants en chimie, en droit, en science politique ou autre. À ce niveau, l’on retrouve aussi des jeunes qui sont passés par des instituts de formation en sciences islamiques en France. C’est d’ailleurs souvent le premier public de ces instituts, qui peinent à produire des ministres du culte, mais accueillent de nombreux jeunes soucieux d’améliorer leurs connaissances de l’islam.

De Pasqua à Valls, les ministres de l’Intérieur successifs s’emploient pourtant à faire émerger un « islam de France » conforme aux « valeurs » de la République. Tout cela pour ça ?

Depuis deux ou trois décennies, les pouvoirs publics se préoccupent de la formation des imams, sans véritables résultats il est vrai, mais les choses avancent. Je comprends l’inquiétude des pouvoirs publics, mais la focalisation sur les imams a quelque chose d’exagéré. L’État a trop tendance à voir dans l’imam l’équivalent d’un prêtre qui contrôlerait sa paroisse, oubliant que celui-ci se voit concurrencé par d’autres acteurs au sein même de sa mosquée. Cette vision néo-« gallicane » fait peu de cas de la complexité du paysage islamique français. Elle ne voit pas non plus que c’est par le bas que se met en place l’islam de France. Et qu’ils soient ou non formés, les imams y contribuent, au quotidien.

Il est tout de même légitime que l’Etat craigne la formation d’un islam fondamentaliste importé d’Arabie Saoudite ou du Pakistan. D’ailleurs, quid du rôle des pays étrangers dans la formation des imams occasionnels et permanents ?

C’est l’État français qui a mis en place, dès les années 1980, des contrats avec les pays d’outre-Méditerranée afin qu’ils mandent des imams en France, par crainte de voir officier n’importe qui dans les mosquées, et par incapacité à produire des imams à court terme. Il est rare que ces imams tiennent des discours que vous qualifieriez de fondamentalistes. D’ailleurs, si l’imam n’est qu’un agent de socialisation religieuse parmi d’autres, c’est vrai aussi pour la socialisation à l’islam radical. Mais même si ce risque ne passe pas que par l’imam, il est bel et bien réel. Dans plusieurs mosquées et plusieurs villes, l’on assiste à une multiplication des poches de radicalisation. Des élus locaux s’en inquiètent. C’est un phénomène qu’il est important de garder à l’œil.

Vous  décrivez néanmoins une crise de vocation chez les imams !

J’observe un vrai paradoxe : il y a à la fois crise des vocations et « réislamisation ». Le tissu associatif musulman est vivant et diversifié, le nombre de conversions augmente, les acteurs religieux font le choix de la visibilité mais, dans les faits, les responsables des mosquées ont parfois du mal à trouver des imams professionnels, et les instituts de formation en sciences islamiques peinent à recruter des candidats sérieux au magistère. La crise des vocations se voit aussi renforcée par le peu d’attrait du statut d’imam. C’est un métier souvent mal payé, mal protégé, pour lequel il faut accepter d’être corvéable à merci. Un imam n’est pas si considéré que cela par ses fidèles, sans parler du reste des Français qui le regarde avec suspicion !

Autrement dit, les nouveaux musulmans s’investissent moins à l’intérieur de la mosquée qu’au sein de la cité.

Dans une certaine mesure, oui. Le « retour du religieux » s’opère aussi hors de la mosquée. Il suit en cela le mouvement de sécularisation qui traverse les autres religions, elles aussi sujettes à une crise des vocations. Cela nous rappelle une vérité que beaucoup peinent encore à admettre : au fond, l’islam est une religion comme les autres !

Être imam en France, Romain Sèze, Cerf, 2013.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA.00662714_000018.

Erdogan tient enfin son «mur de la honte»

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turquie syrie kurdistan

La construction d’un mur entre les villes jumelles de Nusaybin, côté turc, et de Qamichli, côté syrien, séparées depuis le traité de Sèvres en 1920, a suscité une vive émotion dans la société kurde ces derniers jours. Émotion relayée par Le Monde et Le Figaro qui évoquent un nouveau « mur de la honte », sans doute en référence au conflit israélo-palestinien. Même si l’indignation internationale est sans commune mesure avec celle provoquée en son temps par Ariel Sharon. Sans doute y a-t-il des raisons que la raison médiatique ignore…

Privé d’Etat national, le peuple kurde est écartelé entre l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran. Entre la Turquie et la Syrie, réfugiés, trafic et bombardements rythment le quotidien des autochtones, au point qu’Ankara a demandé à l’Otan de conserver ses batteries de missiles Patriot. L’antisioniste Erdogan redécouvre soudain les vertus de frontières qu’on croyait honteuses à l’heure de la mondialisation heureuse.

Pour ne rien arranger, Al-Qaïda au Levant et les jihadistes de tout poil utilisent l’arrière-cour turque comme base de repli dans leur combat contre le régime syrien. En retour, certains soupçonnent le gouvernement islamiste turc d’instrumentaliser ces extrémistes pour lutter contre le Parti kurde de l’union démocratique (PYD), branche syrienne du PKK dont la déclaration d’autonomie a été dénoncé mercredi par la Coalition de l’opposition syrienne. Opposition qui soutient le Parti Démocrate Kurde syrien, pro-rebelle. Vous suivez toujours ?

Depuis une dizaine d’années, en échange de la promesse de reconnaître l’autonomie et les spécificités culturelles kurdes (langue, éducation), le BDP (le Parti pour la paix et la démocratie), bras politique du PKK à Ankara, a soutenu avec sa trentaine de députés le programme islamiste-libéral de l’AKP face au camp nationaliste-laïc des militaires. En mars 2013, l’Etat turc engageait un processus de paix avec le leader historique du PKK, Abdullah Öcalan. Il prévoyait un désarmement des milices kurdes et le retrait de ses 2500 combattants. Un processus aujourd’hui au point mort. Les autonomistes kurdes devaient en effet se diriger vers le Kurdistan irakien, avec la coopération du Conseil national kurde de Syrie, une confédération de mouvements proche des rebelles anti-Assad. Mais, sur le terrain, une grande partie des peshmergas ont rallié le puissant PYD, mouvement encore loyal au régime de Bachar Al-Assad, qui contrôle de fait le Kurdistan syrien.

Dès lors, on comprend mieux que la politique turque oscille entre séduction et fermeté sur le dossier kurde. Au gré des conflits qui secouent le Moyen-Orient, se forme progressivement une confédération kurde sui generis, à la fois transnationale et régionaliste. Par un système de vases communicants, les différents partis kurdes se jouent des tutelles nationales, qu’Ankara tente de rétablir en construisant un mur de séparation avec la Syrie.

Si le problème kurde reste périphérique pour la Syrie, l’Irak et l’Iran qui voient leurs confins s’éloigner, du point de vue de la Turquie, dont la population est majoritairement kurde dans un bon quart sud-est du plateau anatolien, la menace dépasse le simple irrédentisme. C’est carrément l’abandon d’une grande ambition régionale qui se joue.

La Turquie AKPiste se voulait un nouvel empire ottoman organisant la coexistence de communautés ethnico-linguistiques sur le modèle des millet dans tout son étranger proche. La construction de ce mur symbolise au contraire le repli vers une identité turque menacée par les Kurdes. D’ailleurs, le projet de réforme constitutionnelle favorisant l’autonomie kurde a accouché d’une souris, comme si l’AKP revenait aux sources du nationalisme turc cher à Atatürk. Près d’un siècle après l’avènement de la République turque, la vocation impériale de la grande Porte risque de mourir une seconde fois.

*Photo :  MICHEL SLOMKA/SIPA. 00668951_000068.

Le gender et ses gendarmettes

femen fashion week

 J’ai toujours eu une sainte horreur du féminisme. Les bourgeoises libérées à la Cookie Dingler, qui sont contentes de « savoir changer une roue », et les éditorialistes faussement rebelles de Elle m’ont toujours semblé au mieux des idiotes utiles, au pire des emmerdeuses. Attention, cela ne signifie pas que je resterais volontiers à la cuisine un jour d’élection, ou que j’accepterais de servir bien gentiment un whiskey à mon mari quand il rentre du boulot, comme dans Ma sorcière bien-aimée. Non, je suis bien contente que nous, les femmes, ayons gagné le droit d’avoir une vie un peu plus stimulante. Des esprits tordus argueront qu’avoir échangé le biberon-ménage-cuisine contre le métroboulot- dodo, c’était pas bien malin, et ils n’auront pas entièrement tort. En attendant, je suis ravie de ne pas être une sous-citoyenne. Je pensais simplement qu’après avoir conquis l’égalité qui nous était due, on allait passer à autre chose.

Las, depuis une vingtaine d’années, la féministe nouvelle est arrivée.[access capability= »lire_inedits »] Et elle n’est pas contente. La féministe radicale (ou gender feminist) n’en finit pas d’annoncer en grande pompe hystérique sur les plateaux de télé que tout est encore à faire et l’ennemi encore à défaire. C’est que la lectrice d’Andréa Dworkin et de Judith Butler ne se contente pas, comme ses aînées, de l’égalité des droits, du divorce et de l’avortement. Non, elle entend lutter contre une puissance mondialisée et millénaire : l’hétéro-patriarcat. Après la mort de Dieu et de la morale, elle veut encore la mort de l’homme. Héritière de la french theory, elle a compris une chose : si c’est construit, faut déconstruire. Pour ces amazones paranoïaques, le mal n’a qu’un visage : il est mâle, blanc et, horresco referens, hétérosexuel (en 2013, quel anachronisme !). Quant à la galanterie, la grivoiserie, la drague et autres subtilités qui président aux rapports entre les deux sexes, ce ne sont que des « structures de domination symboliques » et des « stéréotypes sexistes » qu’il convient d’éradiquer.

À Sciences Po, où je poursuis depuis quelques années des études de dilettantisme subventionné, j’ai la chance de pouvoir observer de près les délires du féminisme post-beauvoirien, incarnés par le collectif féministe « G.A.R.C.E.S » (Groupement d’action et de réflexion contre l’environnement sexiste), dont les militantes s’autodéfinissent comme « hystériques, mal-baisées, émasculatrices ». Leur page Facebook est un régal que je conseille pour les jours de cafard. On y trouve des vidéos montrant les techniques de masturbation féminine (pour être indépendante à tous les niveaux), une invitation à un « pic-nic festif pour la réouverture du centre IVG de Tenon » (on ne manque jamais une occasion de se réjouir) ou encore l’organisation d’un die-in LGBT autour de la statue de Jeanne d’Arc pour manifester contre la montée du FN (aux cris de « Jeanne d’Arc était transpédégouine, elle n’aurait jamais voté Marine ! »)[1. On trouve même sur le très sérieux blog « jeputrefielepatriarcat.com » l’expression délicieuse « PdV » (pénis dans vagin) pour désigner l’acte sexuel]. N’écoutant que mon courage, j’assiste à une de leurs réunions hebdomadaires. Une dizaine de militantes étaient rassemblées dans une salle obscure du 27 rue Saint-Guillaume. Les looks vont de la classique garçonne en piercing et blouson de cuir à la minette introvertie, en passant par l’« indignée » espagnole et la Québécoise qui a fait le « printemps érable ». Zut, avec ma robe, je vais me faire repérer, mais non, d’autres arrivent, sapées en mademoiselles. Il est toléré de s’habiller en fille, c’est déjà ça. Assises en cercle comme dans une réunion des alcooliques anonymes, elles prennent la parole à tour de rôle suivant l’ordre dans lequel elles ont levé la main : pas de programme, pas de chef, pas de hiérarchie, ici on est « autogéré ». L’association, m’explique-t-on, est née en 2010 pendant les manifs contre la réforme des retraites. Certaines militantes, s’avisant de ce que seuls les hommes s’exprimaient durant les AG, ont instauré des réunions non mixtes, histoire de libérer la parole des femmes « opprimées par la logique patriarcale ». Une militante renchérit, en rougissant : « C’est pas vrai qu’on est timides, tu vois, c’est les mecs qui nous oppressent.»

La timidité est le fruit d’un conditionnement social. Comme tout le reste. Quoi qu’il arrive, c’est pas de ma faute : tel est le leitmotiv de ces lolitas… Cette régression, brillamment dénoncée par Élisabeth Badinter dans Fausse route, s’appuie sur un dogme : la femme est victime. Et qui dit victime dit coupable… suivez mon regard. Pas d’appartenance qui tienne face à la solidarité des opprimées : « La bourgeoise du 7e arrondissement et la jeune Beurette des banlieues : même combat ! », observe Badinter. « La lutte des classes, c’est carrément dépassé », affirme pour sa part l’une des participantes à ma réunion initiatique. Le nouveau truc, c’est la « convergence des luttes », rebaptisée « intersectionnalité » : tous les dominé-e-s, femmes, pédés, trans, gouines, immigrés, sans papiers et sans-papières (sic) doivent s’unir contre cet ennemi unique. C’est ainsi : on peut être féministe et défendre le droit des femmes de se voiler. À mille lieues d’un féminisme de combat qui prendrait comme modèles la championne olympique ou la femme politique (sauf quand elle subit d’odieux caquetages sexistes), le féminisme victimaire ne connaît que la femme violée, battue, humiliée, alliée objective de l’homosexuel, persécuté comme elle par le mâle « hétérofasciste ». Il faut s’arrêter un instant sur le thème obsessionnel des violences – conjugales ou pas – faites aux femmes. Qu’on ne se méprenne pas : il faut évidemment se réjouir que des femmes violées n’aient plus honte de porter plainte, et que les agresseurs soient durement sanctionnés, peut-être même pas assez. Sauf qu’il s’agit plutôt de montrer que les femmes ne sont en sécurité nulle part. Père, frère, camarade de classe ou prof : tout homme est un violeur en puissance. Badinter montre comment les chiffres astronomiques des agressions sexuelles brandis par certaines associations féministes sont manipulés au service d’une idéologie que l’on pourrait qualifier d’hommophobe. Le blog « Je connais un violeur » a récemment fait le buzz avec cette tonitruante pétition de principe : « L’immense majorité des violeurs est un de nos proches. Ils étaient nos amis, nos partenaires, des membres de notre famille ou de notre entourage. Nous connaissons des violeurs : laissez-nous vous les présenter. » Suivent des chiffres terrifiants et plus de 800 témoignages glaçants et anonymes (donc invérifiables) qui conjuguent le pathos et l’exhibition la plus crue.

Si on ajoute que cette hargne victimaire va de pair avec « l’envie du pénal » diagnostiquée par le docteur Muray – et toujours plus impérieuse, depuis la création du délit de « harcèlement sexuel » en 1992, jusqu’à la volonté de punir le client de prostituées aujourd’hui –, on soupçonne que ce qui indispose nos guerrières, c’est la sexualité tout court, dernier refuge de la différence et de ce qu’on n’ose plus appeler la nature. Aussi faut-il impérativement réduire cette chose entre les jambes qui distingue les hommes des femmes à un simple instrument. L’acte sexuel doit être propre, transparent, démocratique, comme l’explique la consent theory, la théorie du consentement, très en vogue sur les campus américains. « Ce qu’il faut, c’est être propriétaire de son consentement », m’explique une « garce ». Intriguée, je me penche sur le compte-rendu de l’atelier « Consentement et relations sexuelles » organisé à Sciences Po. J’y apprends que la majorité de nos rapports sexuels ne sont pas consentis, dès lors que nous vivons dans un « cadre hétéronormé et héterosexiste » qui contredit nos désirs les plus profonds. Toujours la faute à cette satanée société ! Dans une sexualité apaisée, chaque partenaire demande à « chaque étape » de l’acte sexuel, si l’autre est « OK pour aller plus loin ». Il est aussi recommandé de se livrer, après l’amour, à un « petit debrief ». On suppose que ce charmant rituel remplacera la cigarette d’antan.[/access]

Photo:YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA. 00666100_000004.

Les Hassidim sur le vif

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Les bons romans ouvrent des mondes. À cette aune, celui que vient de publier Anouk Markovits, Je suis interdite, constitue à coup sûr un très bon roman. Il faut aussi d’autres critères : la vigueur, la rigueur et l’originalité de l’intrigue, le sens de la narration, la capacité évocatoire du style, la qualité de la traduction s’il s’agit d’un roman étranger, comme c’est ici le cas. Je suis interdite, que le prix Femina étranger a nominé dans sa première sélection 2013,  réunit tous ces critères.

L’intrigue met en scène une communauté hassidique à travers l’histoire d’une famille originaire de Transylvanie, les Stern. Cette histoire, qui repose sur des faits en partie autobiographiques (Anouk Markovits est issue de cette communauté, dont elle s’est ensuite séparée), court sur quatre générations.

Le récit part du massacre des parents de Josef et de ceux de Mila par la Garde de Fer roumaine en 1939. Mila, recueillie par Zalman Stern et son épouse Hannah, est élevée avec leur fille Atara, d’abord en Roumanie, puis à Paris après la guerre. Ayant retrouvé Josef, Mila l’épousera,  ils partiront vivre aux Etats-Unis, liés par un amour tout à la fois ardent et régi par les règles du fondamentalisme que symbolisent le titre, Je suis interdite, et son pendant dans le texte, « je suis permise ».  En parallèle, Atara va refuser ces règles, rompre avec sa famille. Le roman se focalise sur l’amour que se vouent Mila et Josef, sur l’impossibilité où ils sont d’avoir des enfants, sur la solution trouvée par Mila pour résoudre le problème – une femme hassidique n’existant qu’en tant que mère -,  sur les suites de cette décision, jusqu’au drame final.

Au destin de cette famille s’ajoute la question du rôle joué pendant la guerre par les autorités juives des ghettos en Roumanie comme en Pologne. S’ajoute encore, en filigrane, une opposition entre la dureté de la loi divine selon le fondamentalisme juif, qui ignore le pardon, et, en regard, les vertus de la charité et du pardon chrétiens : le roman ne tranche pas, il laisse au lecteur le choix des réponses. Mais les questions qu’il pose discrètement creusent un puits insondable.

Autant dire qu’il s’agit d’un roman d’une sombre gravité, traversé d’épisodes déchirants. Car ce qui frappe, au-delà de la parfaite construction de l’intrigue, c’est la place qu’occupe la sensibilité dans le cadre rigide des règles de vie auxquelles obéissent les Hassidim. En général, ceux-ci ne suscitent qu’une sympathie assez limitée : leurs costumes, leurs traditions, la raideur de leur foi, les particularismes de leur communauté, tout les enclot dans une étrangeté peu amène. Et de fait, Je suis interdite en fournit, à travers le comportement du chef de famille, Zalman Stern, un exemple tout à fait réfrigérant. Mais l’humanité de Mila et de Josef, l’intensité de leur amour, leurs doutes, ce qu’ils ont en commun avec tout un chacun dans les sociétés ouvertes, jette sur les membres de leur communauté une lumière qui permet de les connaître et de les comprendre. Ce qui ne signifie pas les apprécier, tant s’en faut. Mais les découvrir et les rapprocher du lecteur. Quelle que soit leur religion, même les fondamentalistes, avec leur intransigeance, leur intolérance, leur fanatisme parfois, font partie de l’humaine condition.

On ressort de cette lecture enrichi d’une expérience exceptionnelle, comme après la traversée d’un continent inconnu. La remarquable traduction de l’anglo-américain par Katia Wallisky avec le concours de l’auteur sert pleinement l’entreprise : la poésie du style mis au service de la gravité du propos. L’une ne va pas sans l’autre. Si bien que, une fois le livre refermé, on se sent différent de ce qu’on était avant de le lire. Tel est bien le critère majeur, en fin de compte, non seulement de l’excellence, mais de l’importance d’un roman, de ce qu’il a d’essentiel.

Anouk Markovits, Je suis interdite, JC Lattès, 2013.

*Photo : DOUTSH BENNY/SIPA. 00634157_000033.

Ukraine : Le bortch et l’argent du bortch

Poutine Yakounovitch

Samedi dernier, l’Ukraine a annoncé qu’elle n’achèterait plus de gaz à la Russie. Un dernier pied de nez à sa grande voisine qui révèle la fine stratégie qu’essaye de jouer l’Ukraine. Elle cherche son indépendance, en opposant l’une à l’autre les deux velléités expansionnistes de l’Union Européenne et de l’Union Douanière constituée autour de Moscou.

L’Union Douanière qui réunit aujourd’hui la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie est appelée à se transformer en Union eurasienne dans deux ans. C’est un projet d’envergure. Une initiative qui est destinée à changer considérablement les règles du jeu pour les pays membres. Les considérations politiques sont majeures dans cette union, et dépassent les considérations économiques. L’idée est véritablement d’amorcer un processus d’intégration régionale, qui permettrait à la Russie d’organiser sa politique de voisinage. Alors qu’à la chute de l’URSS, Moscou avait facilité l’indépendance des ex-satellites soviétiques avec la création de la CEI, Poutine a renoué avec la volonté de retrouver de l’influence dans l’espace postsoviétique.

On connaît les raisons qui poussent l’Union douanière à se battre de toutes ses forces pour l’adhésion de Kiev : l’Ukraine représente un immense marché, un pays au fort potentiel agricole, ainsi qu’un intermédiaire énergétique, disposant d’une industrie majoritairement obsolète mais qui reste attrayante dans certains secteurs. Un avant-poste géopolitique également. Le pays de « Rus »  formé autour de Kiev étant le berceau historique de la Russie, on comprend que l’Ukraine joue un rôle si important dans la conscience nationale russe.  Tous ces arguments incitent Moscou à multiplier les stratégies pour faire plier l’Ukraine à sa volonté : pressions, concessions, promesses de contreparties….

Ces derniers mois, le Kremlin a plutôt misé sur les menaces. L’interdiction par les autorités sanitaires russes du chocolat ukrainien, subitement devenu cancérigène, puis le blocage des marchandises venues d’Ukraine par les douaniers russes en août, donnent un avant-goût des représailles que feraient peser Moscou sur Kiev en cas de rupture. Mais c’est avant tout le gaz qui tient l’Ukraine captive de la politique russe. Sa dépendance énergétique permet à la Russie de faire pression sur son voisin par des tarifs avantageux, très en-deçà de la facture énergétique que paie l’Europe lorsqu’elle se fournit en Russie.

De ce point de vue, l’émancipation coûte cher. Samedi 9 novembre, lorsque l’Ukraine a annoncé avoir cessé d’acheter du gaz naturel en Russie, alors qu’elle s’y approvisionnait jusque-là à  hauteur de 10 millions de mètres cubes par jour.  Une véritable bombe politique dirigée vers le Kremlin. Et une façon de s’affranchir définitivement de la suprématie russe ? C’est vite dit.

Car Kiev ne s’est pas encore jetée dans les bras de l’UE. La stratégie diplomatique de l’Ukraine vise à manœuvrer en permanence pour ne dépendre de personne. À la confluence de plusieurs axes routiers, ferroviaires et gaziers, le pays se sait incontournable pour l’approvisionnement de l’Europe en gaz et en pétrole [1. Son réseau de gazoducs et d’oléoducs est le 2ème plus grand au monde, après la Russie]. Forte de sa position, elle cherche à négocier un statut privilégié avec l’UE.

L’Union Européenne « attend l’Ukraine dans sa famille » clame déjà le site du conseil européen. Le ton est donné. Mais, pour l’instant, les négociations entre l’UE et l’Ukraine se concentrent sur la signature d’un accord d’association et de libre échange, à la portée historique.

Dans le combat pour gagner l’Ukraine, la présidente lituanienne du conseil européen tacle son concurrent russe en défendant l’autodétermination du pays, non sans flatter l’orgueil national ukrainien : « L’Ukraine est aujourd’hui au centre de l’attention de tous les Européens qui se préoccupent de la sécurité et de la prospérité de notre continent. L’Europe attend et soutient l’Ukraine. Le sommet de Vilnius peut devenir le jour historique où l’Ukraine a choisi l’Europe, et l’Europe a choisi l’Ukraine ».

Si l’UE fait tout pour l’attirer dans ses filets, Kiev ne se presse pas de remplir les conditions nécessaires à la signature dudit accord de libre échange. La première requise, et la plus importante, est la libération de l’ex-premier ministre Ioulia Timochenko, emprisonnée pour abus de pouvoir. Une date buttoir a été fixée au 18 novembre.

Tout en assurant Moscou de son amitié, l’Ukraine a fait d’autres pas en direction de Bruxelles. Dans ce jeu de billard à trois bandes, se joue une répétition du grand échiquier décrit par Brzezinski. Mais à force de multiplier les numéros d’équilibriste pour gagner son indépendance, l’Ukraine risque de perdre sur tous les tableaux.

*Photo : PX1/WENN.COM/SIPA.SIPAUSA31182121_000017. 

Egypte : Boutros Boutros-Ghali dresse le bilan de Morsi sans diplomatie

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Boutros Boutros-Ghali revient sur le devant de la scène médiatique et il n’est pas très content. Plutôt discret ces dernières années, celui qui fut ministre des Affaires étrangères de Sadate et Moubarak puis secrétaire général des Nations Unies, a accepté de répondre aux questions de l’hebdomadaire Al Ahram sans  se cacher derrière des formules ambivalentes. Quand le journaliste Mohamed Abdel Hady l’invite à dresser le bilan de l’action des Frères musulmans au pouvoir, le vieux diplomate se mue en tonton flingueur : « Après leur arrivée au pouvoir, les Frères musulmans ont opté pour un repli identitaire, une fermeture devant la mondialisation. Leur période de gouvernance a coûté cher à l’Egypte. Il nous faudra au moins une dizaine d’années pour réparer les erreurs qu’ils ont commises. »

Pour Ghali, le seul avantage des douze mois de présidence Morsi, est que cette expérience dévoilera à l’opinion publique égyptienne « la réalité des Frères musulmans »… et ce n’est pas le pire. Non content de qualifier  leur bilan de « désastreux, que ce soit dans le domaine culturel, judiciaire, dans la politique économique », l’ancien chef de la diplomatie égyptienne enchérit en estimant que « les Frères musulmans représentaient un véritable danger » pour leur pays. Selon Ghali, une fois installés solidement au pouvoir, les Frères « allaient partir en guerre dans le monde arabe, avant de se retourner contre l’Occident et ceux qu’ils appellent les « croisés » ». Leur objectif géopolitique ? À terme, recréerle califat qui siégeait autrefois à Istanbul, un rêve néo-ottoman qu’« ils partagent avec le gouvernement d’Erdogan », dixit BBG.

En guise de dessert, à la fin de cet entretien roboratif, Ghali se penche sur l’état de la  francophonie.  L’ancien secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie (de 1997 à 2002), pointe la responsabilité directe de la France dans son déclin :

« Le véritable problème, explique-t-il, est que [..] la France ne s’intéresse pas vraiment à la francophonie [..]. La francophonie était soutenue à l’époque de Mitterrand, de Chirac, mais de nos jours, l’Etat français y porte un intérêt moindre préférant se concentrer sur d’autres dossiers qu’il juge prioritaires. »  À l’heure où j’écris ces lignes, le ministre Yamina Benguigui n’a pas encore publié de communiqué d’indignation…

FN : Partenaire particulière cherche partenaires particuliers

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marine le pen wilders

Hier, Marine Le Pen était l’invitée d’honneur de Geert Wilders aux Pays-Bas. Le chef du mouvement national-populiste PVV a accueilli la présidente frontiste les bras ouverts. Certes, ce n’était pas une première puisque Wilders avait déjà rendu visite à Marine Le Pen en avril dernier à Paris. Mais les deux personnalités politiques ont cette fois-ci officiellement scellé leur alliance en vue des élections européennes de juin prochain.

Jusqu’à cette année, Wilders ne voulait pas entendre parler du FN. Transfuge du Parti libéral, connu pour ses positions très favorables à Israël, la personnalité de Jean-Marie Le Pen ne l’encourageait pas dans cette voie. Pour Marine Le Pen, les choses n’étaient donc pas gagnées d’avance, tant s’en fallait. Après avoir donné des gages à son partenaire batave, elle peut aujourd’hui se féliciter du succès de sa stratégie de dédiabolisation, élargie à l’échelle européenne. Il faut dire que le Front national revient de loin. Jusqu’à présent, dans l’hémicycle européen, Bruno Gollnisch présidait l’Alliance européenne des mouvements nationaux, un aréopage de parlementaires hongrois, britannique ou belges au lourd passif xénophobe, pour ne pas dire plus (Jobbik, British National Party, Vlams Belang). Marine Le Pen ayant jugé cette coalition trop radicale et politiquement peu crédible, elle a acculé son ancien rival et les autres eurodéputés frontistes à la démission. Tous se sont exécutés dare-dare, jusqu’à Jean-Marie Le Pen qui a récemment admis avoir quitté l’AEMN « pour obéir » à sa fille.

Le ménage fait, Marine Le Pen s’est donc attelé à la formation d’une alliance FN-PVV comme socle de départ d’une future coalition europhobe au Parlement européen. On n’en connaît encore pas les contours exacts, mais une chose est sûre : l’UKIP britannique du tonitruant Nigel Farage n’en sera pas. Actuellement à la tête du groupe Europe Libertés Démocratie à Strasbourg, Farage a préféré s’allier à Nicolas Dupont-Aignan[1. La principale collaboratrice de Farage au Parlement européen se trouve d’ailleurs être une militante de Debout La République et mènera la liste de son parti dans le Grand Est face à Florian Philippot.], ce qui fait une pierre souverainiste dans le jardin de la présidente du FN. Tandis que les sondages annoncent sinon une majorité anti-européenne aux élections de juin, du moins une forte minorité de blocage, la question des alliances entre opposants à l’UE est plus que jamais cruciale. Aussi, les tandems Farage-NDA et Wilders-Le Pen se disputent-ils le renfort de l’AfD allemande, parti anti-euro qui prône le retour au Mark et a frôlé l’entrée au Bundestag en septembre dernier. Selon nos informations, le cœur de l’AfD pencherait plutôt du côté de Dupont-Aignan et Farage.

En attendant de se trouver d’autres partenaires, Marine Le Pen peut se targuer d’une certaine proximité idéologique avec Geert Wilders. Tous deux défendent en effet le retour à la monnaie nationale et le recours au protectionnisme pour se protéger de la concurrence des pays émergents, non sans vivement critiquer l’immigration et l’islam. Même sur la question épineuse du mariage gay, Marine Le Pen a fait preuve d’une grande prudence, refusant de manifester tout au long de cette année, ce qui rassure le très libéral-libertaire Wilders. Certes, on peut asticoter les nouveaux mariés sur leurs divergences sociales et économiques, mais ils auront jeu de répondre que la défense de la souveraineté nationale consiste justement à pouvoir mener la politique de son choix dans son pays, indépendamment des directives bruxelloises. On aurait d’ailleurs bien du mal à trouver un équivalent français au populiste batave : sous nos cieux, Wilders serait un hybride entre
Philippe de Villiers (national-libéral, anti-européiste, islamophobe) et Daniel Cohn-Bendit (sur un strict plan sociétal). Il se rapproche de l’idéal-type de l’« hédoniste sécuritaire », expression par laquelle Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin qualifient les libéraux-libertaires qui réclament davantage de sécurité et de frontières afin de continuer à jouir sans entraves.

Mais le soutien du parlementaire batave aux mariages entre personnes de même sexe a ses limites : Au sein de leur futur groupe, la cohabitation entre Wilders et Le Pen père risque d’être explosive ! Si le premier a toujours refusé de dialoguer avec le second, c’est qu’il goûtait peu ses jeux de mots douteux sur la Seconde guerre mondiale et les Juifs, mais aussi ses amitiés arabes et islamistes (Irak de Saddam Hussein, République islamique d’Iran…) peu compatibles avec son tropisme atlantiste et pro-israélien. Or Geert Wilders n’ignore certainement pas que le président d’honneur du FN conduira la bataille dans le Sud-Est de la France. À moins que Jean-Marie Le Pen ne soit intéressé que par l’odeur de la poudre et qu’il ait déjà secrètement assuré à sa fille qu’il n’irait pas siéger à Strasbourg…

Et si c’était cela que Marine Le Pen avait confié à Geert Wilders avant qu’ils ne convolent en justes noces électorales ?

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21482993_000023.

Une situation dégradée

AAA

La dégradation de la note attribuée à la dette souveraine de la France par l’agence de notation Standard & Poor’s (S&P) a relancé le débat, tant sur le sens de cette décision que sur sa pertinence. L’analyse de Paul Krugman ici n’est pas fausse : “Les agences de notation n’ont aucune information particulière sur la solvabilité nationale — surtout pour de grands pays comme la France”.

Mais à cela on peut rétorquer qu’il n’y a pas véritablement besoin d’ « information particulière » en ce domaine. On peut aussi sourire de l’article publié dans Le Monde, si prompt à relayer Paul Krugman sur ce point mais tellement silencieux quant à ses autres positions sur l’Euro en particulier.

Et l’on oublie aussi qu’il a publiquement reconnu l’impact négatif du libre-échange (dont il fut dans les années 1990 un ardent supporter) sur l’emploi et l’activité aux États-Unis. La presse aux ordres peut avoir de temps en temps de la mémoire, mais celle-ci est toujours sélective ! Certains y ont aussi vu une « pression idéologique » de S&P sur le gouvernement de François Hollande. C’est à l’évidence mettre la charrue avant les bœufs. Le gouvernement de J.-M. Ayrault et de F. Hollande est parfaitement capable de prendre des mauvaises décisions sans en référer à S&P.

Enfin, on dit que la dégradation de la note n’aura pas d’effets sur les conditions d’emprunts de la France et que jamais nous n’avons connu de taux aussi bas. Ce n’est pas si sûr… Le taux français à 10 ans est de 2,22%. Mais, l’inflation est actuellement de 0,9% en France. Ceci signifie que le taux d’intérêts réel (taux nominal – taux d’inflation) est de 1,32%. En mars 2012, l’inflation était de 2,3% et le taux nominal à 10 ans de 2,95%, soit un taux réel de 0,65% ! Le taux réel sur les bons du Trésor à 10 ans est donc passé de 0,65% à 1,32%, soit l’équivalent d’un quasi-doublement…

À la vérité, la situation de la France justifie cette dégradation, car la situation s’est bien, elle, dégradée depuis maintenant deux ans que la France a perdu son « triple A ».
Quel que soit le bout par lequel on cherche à regarder l’évolution probable pour les deux prochaines années, cette dernière apparaît comme très préoccupante. La croissance va rester – au mieux – très faible en 2014 et 2015, avec un taux de croissance inférieur à 1%. Mais, on ne peut pas exclure que l’on connaisse en réalité une poursuite de la stagnation. De fait, avec le ralentissement de la croissance aux États-Unis que l’on connaîtra au 4ème trimestre de cette année, la croissance probable devrait être plus proche de 0,5% que de 1%. À cela vient s’ajouter la chute de l’investissement. Cette chute est relativement faible, mais elle dure depuis déjà près de deux ans et surtout elle survient alors que la France a besoin d’investir massivement, que ce soit dans ses entreprises ou dans ses infrastructures de services publics que les divers gouvernements depuis maintenant près de 15 ans n’ont pas entretenus comme elles le devaient.

Ces facteurs signifient que la « croissance potentielle », autrement dit la croissance que l’on pourrait atteindre sans effets négatifs de la politique monétaire, va baisser dans les deux à trois prochaines années. Les implications de tout ceci, que ce soit sur l’emploi ou sur la situation budgétaire de la France, sont importantes et inquiétantes. Pour l’emploi, il est clair que la situation va continuer à se dégrader en 2014 et 2015. La masse des emplois aidés va, peut-être, ralentir cette dégradation, mais les plans sociaux vont continuer. L’OFCE indique que 250 000 emplois seront perdus en 2014, ce qui est une prévision moyenne. On pourrait être bien plus pessimiste. Quant au budget, il est clair qu’en 2014 comme en 2015 nous resterons très au-dessus des prévisions du gouvernement avec 3,7% de déficit (2014) et 3,5% (2015). Or, avec une croissance nominale du PIB de 1,4% à 1,8% (croissance nette + inflation) le poids de l’endettement exprimé en pourcentage du PIB va continuer de croître. La politique du gouvernement est un échec que ce soit du point de vue de l’emploi ou de celui de l’équilibre budgétaire.

C’est cette situation que l’agence S&P a voulu sanctionner ainsi que les incertitudes politiques qui apparaissent aujourd’hui. On voit bien, et, de ce point de vue, il ne fallait pas être grand clerc pour le deviner, que les réformes du gouvernement sont à la fois inefficaces et rejetées désormais par des segments toujours plus nombreux de la population. Pourtant, des solutions existent et sont à la portée de notre main si nous en avions la volonté (et le courage politique).
Prenons la question budgétaire ; on sait que le montant total des niches fiscales en termes de manque à gagner pour le budget de l’État est de 70 milliards soit environ 3,5% du PIB. Sur ce total, les subventions aux entreprises, qui sont nécessaires au maintien de notre compétitivité dans la situation actuelle, est d’environ 50 milliards. Mais, si la France quittait la zone Euro, et dévaluait d’environ 25% par rapport au Dollar (et sans doute plus par rapport à l’Allemagne), ces niches fiscales ne seraient plus nécessaires. Toutes choses étant égales par ailleurs (comme adorent le dire les économistes) le déficit budgétaire serait ramené de 3,7% du PIB à 1,2% du PIB, et ceci sans tenir compte de l’accroissement des recettes engendré par la croissance rapide de l’économie.
En ce qui concerne l’emploi, et la croissance, les calculs qui ont été faits montrent que la France regagnerait entre 1 million et 2,5 millions d’emplois en 2 ans après la sortie de l’Euro, avec une forte croissance à l’issue de la sortie de l’Euro. Cette croissance serait, en montants cumulés sur 2 ans, au total de 8% à 18% suivant les hypothèses quant à la politique économique. Bien entendu, cela aurait des conséquences importantes sur les recettes fiscales, qui augmenteraient (et en fait plus que proportionnellement avec la croissance) et il serait possible de faire baisser la pression fiscale dès la seconde année après la sortie de l’Euro, ramenant progressivement le montant total des prélèvements fiscaux de 45% vers 41%.

Face à cela, quels seraient les coûts d’une telle politique ?
On agite un effondrement du commerce international, mais c’est une vue de l’esprit. Nous commerçons parfaitement avec des taux de change (et c’est le cas pour plus de la moitié de notre commerce international actuel). On parle aussi d’une hausse massive des coûts de l’énergie. Mais, quand on sait que les taxes diverses représentent plus de 75% du prix payé par le consommateur final, on voit qu’une dévaluation de 25% ne provoquerait qu’une hausse de 6%. On agite enfin le spectre d’une dette qui, il est vrai, est détenue à plus de 65% par des « non-résidents ». Mais on oublie de préciser que les règles du droit international sont ici très précises, et qu’elles se sont appliquées lors de la dissolution des différentes « unions monétaires » du XXème siècle ; ces règles précisent qu’un contrat fait en France est, dans le cas d’une dissolution de la zone Euro, automatiquement re-dénominé dans la monnaie de ce pays, soit en Francs… En fait, le problème ne se poserait que pour les 15% de la dette qui ne sont pas dans des contrats de droit français. On peut estimer le surcoût à 3% du PIB. Reste l’impact sur l’inflation ; une sortie de l’Euro aurait un impact inflationniste. On peut le mesurer cependant et, suivant les différentes hypothèses, les prix augmenteraient de manière cumulée de 8% à 11% dans les deux ans qui suivraient une sortie de la zone Euro, avant de revenir vers un taux de 2% par an dès la troisième année.

En fait, au lieu de tempêter contre S&P, Monsieur Moscovici, le ci-devant Ministre des Finances, devrait remercier cette agence de notation pour le constat qu’elle dresse de la situation de la France. Mais Monsieur Moscovici préfère donner dans les effets de manche. Monsieur Moscovici est suffisant, mais certes pas nécessaire…

Retrouvez ici la version originale de cet article sur le site RussEurope, le carnet de Jacques Sapir.

*Photo DURAND FLORENCE/SIPA. 00628821_000001.

Au fond, on veut punir l’hétérosexualité

philippe caubere prostitution

Élisabeth Lévy. « Moi, Philippe Caubère, 60 ans,comédien, auteur, citoyen, homme de gauche, marié, féministe et “ client de prostituées ” » : ainsi était intitulé le beau texte que vous avez publié en 2009 dans Libération, quand Roselyne Bachelot proposait déjà de sanctionner les clients. Vous parliez alors d’une « abjection » qui ne ferait que jeter les « filles » dans une précarité encore plus grande. Mais pour beaucoup de gens, l’abjection, c’est la prostitution elle-même. Et d’autres, y compris moi-même, doivent s’imposer un effort pour comprendre qu’une femme puisse librement coucher avec des inconnus pour de l’argent. J’accepte que certaines femmes aient un rapport à leur corps et à la sexualité très différent du mien, mais comment l’expliquez-vous ?

Philippe Caubère. C’est pourtant simple : le sexe, c’est mystérieux, tragique et dangereux. Pourquoi des filles ou des garçons préfèrent-ils faire ceci plutôt que cela ? On n’en sait rien et heureusement ! Dans ma « vie de client », je n’ai pratiquement connu que des filles qui affirmaient se prostituer par choix. Et je ne vois pas pourquoi je les croirais moins que des associations généreuses, mais catholiques, ou des intellectuelles qui ne connaissent rien d’une réalité qu’elles méprisent.[access capability= »lire_inedits »] D’autre part, il est faux de dire qu’elles vendent leur corps : la prostitution ordinaire, qui existe – et largement –, n’a rien à voir avec l’esclavage sexuel. Ces filles prennent de l’argent en échange de prestations. Et elles peuvent choisir d’en faire leur « métier », même si je ne penserai jamais que c’est un métier comme un autre. En tout cas, si des filles ou des garçons adultes préfèrent faire celui-ci, plutôt que de subir l’esclavage du travail ou du chômage, ça ne regarde qu’eux et on peut tout de même leur laisser ce droit !

Ce n’est pas seulement une affaire de droit. Vous en connaissez beaucoup, des filles qui posent le choix dans ces termes ?

Bien sûr. J’ai une amie, par exemple, qui préférait mille fois aller travailler dans un bar de Pigalle plutôt que d’être agressée sexuellement, exploitée, humiliée comme elle l’était, du matin au soir, par le patron et les clients du bar « normal » où elle était employée comme serveuse. Et elle était loin d’être la seule dans son cas.

D’accord, mais faut-il oublier la violence et l’exploitation que subissent des malheureuses, souvent étrangères et totalement dépendantes ?

Je ne vois pas comment je pourrais l’oublier puisque, dès qu’il est question de prostitution, on ne parle plus désormais que de ça. C’est l’argument absolu. De même, on nous présente comme une vérité incontestable le fait qu’il y aurait 80 % de prostitution forcée. Où est la preuve de cette affirmation ? D’où provient ce chiffre ? Je suis convaincu que c’est faux, et même que la proportion réelle est inverse. Par ailleurs, je n’ai jamais manqué de respect à une prostituée, bien au contraire. À l’époque où j’allais rue Saint-Denis – c’était plutôt dans ma jeunesse –, un client qui se permettait un geste déplacé envers une prostituée se faisait lyncher !

Admettez au moins que les « abolitionnistes » et les défenseurs de la pénalisation du client sont animés d’excellents sentiments : ils veulent aider les prostituées…

Comment peut-on prétendre vouloir aider des personnes qu’on ne connaît pas, qu’on n’écoute pas et qu’en fait on méprise ? En réalité, on ne fait rien pour aider les filles qui se font exploiter. Comme l’a écrit récemment Alexandre Romanès dans un très beau texte contre tous les ostracismes, il suffit de circuler la nuit sur les boulevards extérieurs de Paris pour voir des types livrer ou embarquer de très jeunes filles, de l’Est ou d’ailleurs, dans de grosses voitures noires. Ces gens-là sont connus, ont pignon sur rue : pourquoi ne sont-ils jamais inquiétés ? Il y a quand même un mystère ! On veut condamner des clients honnêtes et, je suis désolé, innocents, quand on ne fait rien pour lutter contre les pires systèmes de maquereautage.

La violence et le proxénétisme sont sévèrement punis par le Code pénal…

Jusqu’à l’absurdité. Il est arrivé que l’on condamne un gamin dont la mère, prostituée, payait les études avec l’argent que lui rapportait ce commerce, ou un mari qui tolérait les passes occasionnelles de sa femme… Ceci étant, l’esclavage sexuel existe, c’est une évidence et une abomination, et il faut le combattre sans pitié. Mais j’ai voulu évoquer dans mon intervention une autre face de la prostitution, qu’on fait semblant de ne pas voir, alors qu’elle est essentielle.

Rien de surprenant puisque, comme vous l’avez dit, le sexe, c’est « tragique et dangereux » !

Mais l’art aussi, c’est tragique et dangereux ! La politique aussi, c’est tragique et dangereux ! Toutes les activités humaines essentielles sont tragiques et dangereuses ! Et à notre époque de crise, même le travail est dangereux ! Croyez-vous qu’il y ait plus de suicides dans le monde des prostituées que chez France Télécom ? Je n’en suis pas si sûr… Aujourd’hui, les mecs n’osent plus parler parce qu’ils ont peur, et pas seulement du sexe ! Ils ont peur de leur femme, de leur maîtresse, de leur fille, de leur patron. Et aussi, peut-être, de leurs propres pulsions… Mais croire et professer qu’on va éradiquer ou domestiquer la pulsion sexuelle est une idée folle, un fantasme à la Orange mécanique ! C’est aussi une idée dangereuse, parce que, quand on empêche les gens de faire l’amour, ils font la guerre, ou deviennent violents. La Suède, qu’on nous montre en exemple, ou la Norvège, sont des pays d’extrême violence. Je demeure résolument un soixante-huitard pour qui les deux principaux acquis de 1968 restent la liberté sexuelle et la liberté dans l’art…

Je vous laisse la liberté de l’art : il n’est pas sûr que l’abandon des formes ait produit de très bons résultats… Et sur la liberté des mœurs, les héritiers supposés de Mai-68, autrement dit les gens de gauche, sont plutôt terrifiants. Surtout les jeunes…

Mais pas seulement eux ! Les intellectuels de gauche de ma génération qui applaudissent à tous les projets répressifs parce que c’est la mode me font penser aux vieux qui, en 68, retournaient leur veste pour paraître plus gauchistes que les gamins qui lançaient des pavés – et qui avaient raison de le faire : c’était leur rôle. Beaucoup de mes copines qui ont vécu ces années-là comme moi, et même de façon bien plus agitée, sont devenues des parangons de vertu. Le sexe, à la limite c’est bon pour les hommes entre eux, mais elles voudraient que leurs mecs arrêtent de baiser, et surtout ailleurs. La fête est finie ! Une fois qu’on aura interdit la prostitution, ce sera la pornographie, et puis la littérature, du marquis de Sade aux romans d’Henry Miller. Que leur est-il arrivé ? À la limite, je comprends mieux cette volonté d’interdire chez des jeunes femmes qui, telles des gardes rouges, n’ont pas encore vécu : les filles de « Osez le féminisme ! » sont souvent très sympas, mais le lait leur sort du nez…

Très sympas ? Je vous laisse la responsabilité de cette affirmation. En tout cas, le sexe, ce n’est pas leur truc. Elles, ce qu’elles aiment, c’est le partage des tâches ménagères : on est passé de « Mon corps m’appartient ! » à la « brigade des plumeaux »…

Oui, il y a quelque chose de terrible, d’atrophié, d’archaïque, dans ce féminisme-là, qui ne sait plus voir l’homme que comme un prédateur ! Qui le veut soumis, peureux, puni. J’ai l’impression de me retrouver dans les années 1950 avec ma mère, que j’adorais, mais qui a quand même gravement cassé les couilles à l’adolescent que j’étais ! C’était une femme intelligente, brillante, qui nous a appris, à ma sœur et à moi, que les femmes étaient les égales des hommes. Mais dès qu’il s’agissait de sexe et de plaisir, elle devenait folle, méchante, abrutie, moyenâgeuse. Son discours éclairé, anticonformiste et progressiste devenait obscurantiste, obscène et mortifère. Alors, la « domination masculine », je sais que ça existe, je ne suis ni idiot ni inculte, mais franchement, je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai jamais connu que la domination féminine : de ma mère à Ariane Mnouchkine, en passant par mes femmes, ce sont toutes des « tronches » et des dominantes. Je m’en suis d’ailleurs fort bien porté et cela m’a aidé à devenir un homme. Au plein sens du terme. Même si l’artiste et le comédien que je suis savent que je suis aussi – et peut-être autant –, une femme.

Certes, mais toutes les femmes n’ont pas la chance de tomber sur Philippe Caubère. Je ne doute pas que vous soyez un gentleman, mais cela doit-il faire oublier que beaucoup de femmes sont victimes de violences ?

Je ne dis évidemment pas ça, je dis juste que, pour ma part, je n’ai jamais violé ni brutalisé une fille. J’ose à peine les draguer ! Et je trouve insupportable d’être sans cesse jugé, caricaturé, réduit de façon dégradante – et bientôt pénale ! – à la figure d’un agresseur que je ne suis pas et n’ai jamais été. Il est tout de même troublant d’entendre sans cesse dénoncer une réalité qu’on n’a jamais vécue, ni rencontrée.

Pardonnez-moi de me répéter, mais cette réalité n’en existe pas moins. Que le sort de ses victimes suscite de l’émotion est pour le moins légitime, non?

Je crois plutôt que cet alibi compassionnel cache une farouche volonté de répression sexuelle ou, pour être plus précis, de répression de l’hétérosexualité. Car c’est bien cela qui est en cause avec cet infâme projet de pénalisation des clients de prostituées : alors que l’homosexualité et la transsexualité sont enfin reconnues comme « normales », on s’apprête à sanctionner et à humilier une catégorie sexuelle. Il est tout de même hallucinant d’imaginer qu’on n’aura bientôt plus le droit d’être hétérosexuel impunément! Cette idée de délinquance pour un acte aussi banal, que tout le monde pratique d’une façon ou d’une autre, dans le mariage, le concubinage, le monde politique ou au bureau, est insupportable.

Vous exagérez ! Disons plutôt que ce n’est pas très bien vu. Mais que faut-il faire s’agissant d’un métier qui, s’il est le plus vieux du monde, n’est pas tout à fait, selon vos propres termes, un métier comme un autre ?  

Il faudrait légaliser la prostitution et la protéger, c’est une évidence. Mais je n’ai pas à donner mon avis sur les modalités de cette question, même et surtout en tant que « client ». Ce serait aux prostituées, avec les pouvoirs publics, de décider où et comment elles voudraient pratiquer leur activité.

Tout de même, n’allez-vous pas un peu loin quand vous laissez entendre que tout le monde se prostitue ?

On peut aller beaucoup plus loin encore quand on estime qu’une femme est écrasée ou dégradée à partir du moment où un homme la désire. Et pourquoi des femmes qui exigent ou extorquent des millions en cas de divorce seraient-elles plus respectables qu’une fille qui demande 100 euros pour une passe ? La prostitution des riches serait autorisée, voire encouragée, et la prostitution des pauvres interdite et méprisée ? C’est le summum du philistinisme. L’hypocrisie absolue que dénonçait et combattait Molière.

Et vous, vous êtes une pute ?

Avec mon métier, j’aurais du mal à prétendre le contraire ! Bien sûr que je fais la pute : je fais jouir les gens avec mon corps, avec ma voix, avec mes conneries, et même avec ma vie que je livre en pâture, et tous ceux qui en font partie, dont je me moque, à qui ça ne fait pas toujours plaisir et qui ne me traînent pas pour autant devant des tribunaux. Oui, je fais rire, jouir, et j’en suis fier ! Oui, je suis vicieux, pervers, et tout ce qu’on voudra. Et si je n’en suis pas plus fier que ça, je n’en ai pas honte. Non, je n’ai pas honte d’être un homme. Par contre, comme pute, je choisis mon coin de trottoir, ma prestation et mon prix. Et bien que ma femme s’occupe de mes contrats, je n’ai pas de maquereau !

Philippe Caubère, de Molière à Aragon

Philippe Caubère a débuté sa carrière de comédien dans les années 1970 au célèbre Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine.Durant ces sept années passées à Vincennes, il a notamment joué dans 1789, 1793, L’Âge d’or et Dom Juanou le Festin de pierre. Après un court passage en Belgique, Philippe Caubère entame une longue phase autobiographique.

En 1981, il monte au festival d’Avignon La Danse du diable, une pièce inspirée de son enfance marseillaise dans les années 1950, qu’il a écrite et interprétée. L’immense succès du spectacle le consacre définitivement comme l’un des grands du théâtre français contemporain. Il s’attelle ensuite au Roman d’un acteur, œuvre monumentale de 11 spectacles sur la vie d’un jeune comédien depuis son entrée au Théâtre du Soleil. Pendant sa longue carrière, Philippe Caubère a été encore acteur de cinéma, notamment dans Molière de Mnouchkine (1974), La Gloire de mon père et Le Château de ma mère d’après Pagnol (1990), ou L’Harmonie familiale de Camille de Casabianca sorti en mai. Interprète d’Aragon (1996), il revendique aussi les influences de Céline, Proust ou Fellini. Il est actuellement à l’affiche pour son spectacle Marsiho, dans toute la France ; dans Jules et Marcel, avec Michel Galabru, dans le Sud de la France, d’après la correspondance de Pagnol et Raimu ; et reprendra Urgent crier ! pour trois représentations à Couffé (44), les 19, 20 et 21 décembre.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00627942_000037.

La France et l’Iran, ennemis de trente ans

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Ceux qui font aujourd’hui mine de s’étonner du dynamitage, par Laurent Fabius, de l’accord fignolé en catimini par John Kerry et son homologue iranien Mohamed Javad Zarif manquent singulièrement de mémoire et de clairvoyance. Il ne s’agit pas, dans cette affaire, d’une posture improvisée par un président de la République et un gouvernement cherchant à compenser, par des gesticulations sur la scène internationale, le discrédit dont ils pâtissent à l’intérieur de nos frontières.

Au contraire, la fermeté affichée par Fabius à Genève sur le dossier nucléaire iranien est dans la droite ligne d’une diplomatie qui a toujours considéré le régime des mollahs comme un ennemi acharné des intérêts de la France dans la région. Si l’on devait caractériser l’état des relations entre Paris et Téhéran depuis la révolution islamique de 1979, disons qu’elles ont oscillé entre «  mauvais » et « exécrable ».

Cet état de fait avait été masqué par la promotion des États-Unis au statut de «  Grand Satan » et de son allié israélien à celui de diable auxiliaire par l’ayatollah Khomeiny et ses successeurs. La France n’a pas été conspuée dans les rues de Téhéran par des foules fanatisées au cours de ces dernières décennies, mais elle seule a subi, dans les deux décennies du siècle dernier, des attaques terroristes directement ou indirectement fomentées par le régime des mollahs et ses affidés du Hezbollah libanais.

L’attentat de la rue de Rennes en septembre 1986 (7 morts et 55 blessés) fut le plus meurtrier d’une série d’explosions revendiquée par un « Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient » (C.S.P.P.A.), émanation du Hezbollah pilotée de l’ambassade d’Iran à Paris par le « traducteur » Wahid Gordji. Démasqué  avec l’espion Anis Naccache, Gordji se réfugie dans l’ambassade avant d’être autorisé à regagner Téhéran en échange de la libération de deux journalistes français, Roger Auque et Jean-Louis Normandin, enlevés au Liban par le Hezbollah.

Cette hargne meurtrière des mollahs contre la France avait deux motifs principaux. D’abord, le contentieux Eurodif, qui concernait – déjà ! – la livraison à l’Iran d’uranium enrichi pour ses projets de centrales nucléaires. Un accord avait été conclu entre le Shah d’Iran et la France prévoyant la participation de Téhéran au capital d’une filiale d’Eurodif, principal producteur européen de combustible nucléaire, contre la livraison à l’Iran de l’uranium enrichi dont le pays avait besoin. Après la chute du Shah, Paris mit l’embargo sur ces livraisons, et se fit longtemps tirer l’oreille avant de rembourser aux nouveaux dirigeants iraniens leur investissement dans Eurodif.

L’autre sujet de conflit était le choix français de soutenir l’Irak, dans le domaine politique et militaire, dans la guerre qui opposa, entre 1980 et 1988, la dictature nationaliste (et sunnite) de Saddam Hussein à la théocratie chiite du régime de Téhéran[1. Ce soutien français à l’Irak connut une exception notable en 1991, lorsque François Mitterrand participa, aux côtés de George Bush père, à la première guerre d’Irak. Il s’agissait alors de faire la démonstration que la France était toujours une puissance de premier plan malgré la réunification allemande.].

Entre 1984 et 1986, le premier ministre français s’appelle Laurent Fabius, ce qui lui permet de se familiariser avec les méthodes de négociation des Iraniens, et de se faire une idée de la confiance qu’il convient d’accorder à la signature des mollahs sur un parchemin : à peu près nulle si elle n’est pas assortie, en face, d’une menace crédible de l’usage du gros bâton en cas de coup tordu. Le projet d’accord Kerry-Zarif, qualifié « d’affaire du siècle pour l’Iran » par Benyamin Netanyahou, a évoqué de vieux souvenirs à notre ministre des Affaires étrangères : les promesses iraniennes de ne pas faire un usage militaire de ses stocks d’uranium enrichi et du plutonium devant bientôt être produits dans la centrale d’Arak n’engagent que ceux qui les entendent…

Le coup de force de Fabius à Genève peut être comparé avec le discours de Villepin à l’ONU en 2003 annonçant que la France ne suivra pas les Etats-Unis dans l’aventure militaire en Irak : l’affirmation que les choix stratégiques de la France au Moyen-Orient ne sauraient se soumettre aux variations de ceux de la première puissance mondiale. L’ironie de l’Histoire veut que ce soit un gouvernement de gauche qui s’oppose frontalement à une administration américaine démissionnaire de son rôle de gendarme du monde. Au passage, on s’offre le petit plaisir à  faire payer à Barack Obama le camouflet récemment infligé à François Hollande dans le projet avorté de « punition » de Bachar Al-Assad. C’est bon pour le moral.

Certes, depuis les années quatre-vingt, la paysage moyen-oriental a été considérablement remodelé : les dictatures nationalistes « laïques » se sont effondrées, laissant le champ libre à l’affrontement entre les Chiites et les Sunnites qui met la région à feu et à sang. Contrairement aux puissances mercantiles européennes comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne visant la réouverture du marché iranien, la France n’a rien à gagner d’un apaisement du régime des mollahs. Elle a choisi son camp : celui des monarchies pétrolières sunnites, l’Arabie saoudite et le Qatar, gros acheteurs d’équipement militaires et civils made in France.  Risquons une tautologie : la politique arabe de la France est une politique…arabe, et le reste lorsque les pays  arabes s’estiment, non sans raisons, menacés par la Perse.

Tout cela n’est pas pour déplaire à Benyamin Netanyahou, qui a annoncé un tapis rouge d’une longueur exceptionnelle pour recevoir son « ami » François Hollande dimanche prochain à Jérusalem. Le premier ministre israélien ne devrait cependant pas trop croire au père Noël, peu familier de cette région. Cette « nouvelle alliance », dans laquelle Israël sert de bâton à la diplomatie française, est purement conjoncturelle et ne saurait remettre en cause le paradigme gaullien établi depuis 1967, qui pose les fondements de la politique arabe de la France et de son soutien appuyé aux positions de la direction palestinienne.

 *Photo : Mary Altaffer/AP/SIPA. AP21461383_000006.

La formation des imams, fantasme des ministres de l’Intérieur

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islam valls imam

islam valls imam

Dans votre essai Être imam en France, vous relativisez le rôle des  imams dans la vie du croyant et évoquez notamment la fonction des associations islamiques. Or, aujourd’hui, le musulman ne se construit-il pas d’abord une foi sur Internet ?

Les fidèles bricolent en effet leurs rapports à l’islam, et pour cela ils « piochent » un peu partout, Internet jouant ici un rôle de premier ordre. Dans ce contexte, l’imam voit son influence diminuer : ce n’est qu’un agent de socialisation religieuse parmi d’autres, à une époque où le religieux s’individualise et où les références au savoir s’éclatent en une myriade de médias. Rien ne force les musulmans à venir à la mosquée, ni à suivre les prescriptions de l’imam, dont la première fonction consiste à diriger la prière.

Est-ce sa seule mission ?

Non. Tant dans les pays musulmans qu’en Occident, les imams sont aussi des enseignants, des conseillers, des médiateurs. Il est fréquent que des fidèles viennent solliciter l’avis de l’imam parce qu’ils craignent avoir transgressé la charia pour une raison ou une autre, ou afin qu’ils les aident à résoudre des conflits. En pratique, il s’agit essentiellement de régler des différents familiaux (parents/enfants ou épouses/époux) et de tempérer des discordes entre pairs – par exemple afin d’éviter que le désaccord n’aboutisse devant les tribunaux. Il advient aussi qu’à l’occasion de conflits urbains, ils œuvrent à calmer les jeunes, avec des résultats variables.

Au fond, ils suppléent les assistantes sociales ! En ce cas, pourquoi sentent-ils leur magistère menacé ?

D’abord, tous les musulmans pratiquants ne fréquentent pas la mosquée. Et jusqu’au sein de l’édifice religieux, l’imam se voit concurrencé par les conférenciers qu’accueillent les associations islamiques. Ces imams « occasionnels » jouent un rôle non négligeable dans la construction religieuse du Français de confession musulmane. Je vous rappelle que la fonction d’imam est théoriquement accessible à tous les musulmans à condition qu’ils fassent valoir une certaine précellence en termes de piété et de savoir.

Justement, qui sont ces « nouveaux intellectuels » qui, sans formation spécifique, tiennent des conférences et des prêches ?

Typiquement, ce sont des hommes mais aussi des femmes de moins de cinquante ans, de parents immigrés ou non, et au capital scolaire plutôt élevé. Il peut s’agir d’étudiants en chimie, en droit, en science politique ou autre. À ce niveau, l’on retrouve aussi des jeunes qui sont passés par des instituts de formation en sciences islamiques en France. C’est d’ailleurs souvent le premier public de ces instituts, qui peinent à produire des ministres du culte, mais accueillent de nombreux jeunes soucieux d’améliorer leurs connaissances de l’islam.

De Pasqua à Valls, les ministres de l’Intérieur successifs s’emploient pourtant à faire émerger un « islam de France » conforme aux « valeurs » de la République. Tout cela pour ça ?

Depuis deux ou trois décennies, les pouvoirs publics se préoccupent de la formation des imams, sans véritables résultats il est vrai, mais les choses avancent. Je comprends l’inquiétude des pouvoirs publics, mais la focalisation sur les imams a quelque chose d’exagéré. L’État a trop tendance à voir dans l’imam l’équivalent d’un prêtre qui contrôlerait sa paroisse, oubliant que celui-ci se voit concurrencé par d’autres acteurs au sein même de sa mosquée. Cette vision néo-« gallicane » fait peu de cas de la complexité du paysage islamique français. Elle ne voit pas non plus que c’est par le bas que se met en place l’islam de France. Et qu’ils soient ou non formés, les imams y contribuent, au quotidien.

Il est tout de même légitime que l’Etat craigne la formation d’un islam fondamentaliste importé d’Arabie Saoudite ou du Pakistan. D’ailleurs, quid du rôle des pays étrangers dans la formation des imams occasionnels et permanents ?

C’est l’État français qui a mis en place, dès les années 1980, des contrats avec les pays d’outre-Méditerranée afin qu’ils mandent des imams en France, par crainte de voir officier n’importe qui dans les mosquées, et par incapacité à produire des imams à court terme. Il est rare que ces imams tiennent des discours que vous qualifieriez de fondamentalistes. D’ailleurs, si l’imam n’est qu’un agent de socialisation religieuse parmi d’autres, c’est vrai aussi pour la socialisation à l’islam radical. Mais même si ce risque ne passe pas que par l’imam, il est bel et bien réel. Dans plusieurs mosquées et plusieurs villes, l’on assiste à une multiplication des poches de radicalisation. Des élus locaux s’en inquiètent. C’est un phénomène qu’il est important de garder à l’œil.

Vous  décrivez néanmoins une crise de vocation chez les imams !

J’observe un vrai paradoxe : il y a à la fois crise des vocations et « réislamisation ». Le tissu associatif musulman est vivant et diversifié, le nombre de conversions augmente, les acteurs religieux font le choix de la visibilité mais, dans les faits, les responsables des mosquées ont parfois du mal à trouver des imams professionnels, et les instituts de formation en sciences islamiques peinent à recruter des candidats sérieux au magistère. La crise des vocations se voit aussi renforcée par le peu d’attrait du statut d’imam. C’est un métier souvent mal payé, mal protégé, pour lequel il faut accepter d’être corvéable à merci. Un imam n’est pas si considéré que cela par ses fidèles, sans parler du reste des Français qui le regarde avec suspicion !

Autrement dit, les nouveaux musulmans s’investissent moins à l’intérieur de la mosquée qu’au sein de la cité.

Dans une certaine mesure, oui. Le « retour du religieux » s’opère aussi hors de la mosquée. Il suit en cela le mouvement de sécularisation qui traverse les autres religions, elles aussi sujettes à une crise des vocations. Cela nous rappelle une vérité que beaucoup peinent encore à admettre : au fond, l’islam est une religion comme les autres !

Être imam en France, Romain Sèze, Cerf, 2013.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA.00662714_000018.

Erdogan tient enfin son «mur de la honte»

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turquie syrie kurdistan

turquie syrie kurdistan

La construction d’un mur entre les villes jumelles de Nusaybin, côté turc, et de Qamichli, côté syrien, séparées depuis le traité de Sèvres en 1920, a suscité une vive émotion dans la société kurde ces derniers jours. Émotion relayée par Le Monde et Le Figaro qui évoquent un nouveau « mur de la honte », sans doute en référence au conflit israélo-palestinien. Même si l’indignation internationale est sans commune mesure avec celle provoquée en son temps par Ariel Sharon. Sans doute y a-t-il des raisons que la raison médiatique ignore…

Privé d’Etat national, le peuple kurde est écartelé entre l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran. Entre la Turquie et la Syrie, réfugiés, trafic et bombardements rythment le quotidien des autochtones, au point qu’Ankara a demandé à l’Otan de conserver ses batteries de missiles Patriot. L’antisioniste Erdogan redécouvre soudain les vertus de frontières qu’on croyait honteuses à l’heure de la mondialisation heureuse.

Pour ne rien arranger, Al-Qaïda au Levant et les jihadistes de tout poil utilisent l’arrière-cour turque comme base de repli dans leur combat contre le régime syrien. En retour, certains soupçonnent le gouvernement islamiste turc d’instrumentaliser ces extrémistes pour lutter contre le Parti kurde de l’union démocratique (PYD), branche syrienne du PKK dont la déclaration d’autonomie a été dénoncé mercredi par la Coalition de l’opposition syrienne. Opposition qui soutient le Parti Démocrate Kurde syrien, pro-rebelle. Vous suivez toujours ?

Depuis une dizaine d’années, en échange de la promesse de reconnaître l’autonomie et les spécificités culturelles kurdes (langue, éducation), le BDP (le Parti pour la paix et la démocratie), bras politique du PKK à Ankara, a soutenu avec sa trentaine de députés le programme islamiste-libéral de l’AKP face au camp nationaliste-laïc des militaires. En mars 2013, l’Etat turc engageait un processus de paix avec le leader historique du PKK, Abdullah Öcalan. Il prévoyait un désarmement des milices kurdes et le retrait de ses 2500 combattants. Un processus aujourd’hui au point mort. Les autonomistes kurdes devaient en effet se diriger vers le Kurdistan irakien, avec la coopération du Conseil national kurde de Syrie, une confédération de mouvements proche des rebelles anti-Assad. Mais, sur le terrain, une grande partie des peshmergas ont rallié le puissant PYD, mouvement encore loyal au régime de Bachar Al-Assad, qui contrôle de fait le Kurdistan syrien.

Dès lors, on comprend mieux que la politique turque oscille entre séduction et fermeté sur le dossier kurde. Au gré des conflits qui secouent le Moyen-Orient, se forme progressivement une confédération kurde sui generis, à la fois transnationale et régionaliste. Par un système de vases communicants, les différents partis kurdes se jouent des tutelles nationales, qu’Ankara tente de rétablir en construisant un mur de séparation avec la Syrie.

Si le problème kurde reste périphérique pour la Syrie, l’Irak et l’Iran qui voient leurs confins s’éloigner, du point de vue de la Turquie, dont la population est majoritairement kurde dans un bon quart sud-est du plateau anatolien, la menace dépasse le simple irrédentisme. C’est carrément l’abandon d’une grande ambition régionale qui se joue.

La Turquie AKPiste se voulait un nouvel empire ottoman organisant la coexistence de communautés ethnico-linguistiques sur le modèle des millet dans tout son étranger proche. La construction de ce mur symbolise au contraire le repli vers une identité turque menacée par les Kurdes. D’ailleurs, le projet de réforme constitutionnelle favorisant l’autonomie kurde a accouché d’une souris, comme si l’AKP revenait aux sources du nationalisme turc cher à Atatürk. Près d’un siècle après l’avènement de la République turque, la vocation impériale de la grande Porte risque de mourir une seconde fois.

*Photo :  MICHEL SLOMKA/SIPA. 00668951_000068.

Le gender et ses gendarmettes

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femen fashion week

femen fashion week

 J’ai toujours eu une sainte horreur du féminisme. Les bourgeoises libérées à la Cookie Dingler, qui sont contentes de « savoir changer une roue », et les éditorialistes faussement rebelles de Elle m’ont toujours semblé au mieux des idiotes utiles, au pire des emmerdeuses. Attention, cela ne signifie pas que je resterais volontiers à la cuisine un jour d’élection, ou que j’accepterais de servir bien gentiment un whiskey à mon mari quand il rentre du boulot, comme dans Ma sorcière bien-aimée. Non, je suis bien contente que nous, les femmes, ayons gagné le droit d’avoir une vie un peu plus stimulante. Des esprits tordus argueront qu’avoir échangé le biberon-ménage-cuisine contre le métroboulot- dodo, c’était pas bien malin, et ils n’auront pas entièrement tort. En attendant, je suis ravie de ne pas être une sous-citoyenne. Je pensais simplement qu’après avoir conquis l’égalité qui nous était due, on allait passer à autre chose.

Las, depuis une vingtaine d’années, la féministe nouvelle est arrivée.[access capability= »lire_inedits »] Et elle n’est pas contente. La féministe radicale (ou gender feminist) n’en finit pas d’annoncer en grande pompe hystérique sur les plateaux de télé que tout est encore à faire et l’ennemi encore à défaire. C’est que la lectrice d’Andréa Dworkin et de Judith Butler ne se contente pas, comme ses aînées, de l’égalité des droits, du divorce et de l’avortement. Non, elle entend lutter contre une puissance mondialisée et millénaire : l’hétéro-patriarcat. Après la mort de Dieu et de la morale, elle veut encore la mort de l’homme. Héritière de la french theory, elle a compris une chose : si c’est construit, faut déconstruire. Pour ces amazones paranoïaques, le mal n’a qu’un visage : il est mâle, blanc et, horresco referens, hétérosexuel (en 2013, quel anachronisme !). Quant à la galanterie, la grivoiserie, la drague et autres subtilités qui président aux rapports entre les deux sexes, ce ne sont que des « structures de domination symboliques » et des « stéréotypes sexistes » qu’il convient d’éradiquer.

À Sciences Po, où je poursuis depuis quelques années des études de dilettantisme subventionné, j’ai la chance de pouvoir observer de près les délires du féminisme post-beauvoirien, incarnés par le collectif féministe « G.A.R.C.E.S » (Groupement d’action et de réflexion contre l’environnement sexiste), dont les militantes s’autodéfinissent comme « hystériques, mal-baisées, émasculatrices ». Leur page Facebook est un régal que je conseille pour les jours de cafard. On y trouve des vidéos montrant les techniques de masturbation féminine (pour être indépendante à tous les niveaux), une invitation à un « pic-nic festif pour la réouverture du centre IVG de Tenon » (on ne manque jamais une occasion de se réjouir) ou encore l’organisation d’un die-in LGBT autour de la statue de Jeanne d’Arc pour manifester contre la montée du FN (aux cris de « Jeanne d’Arc était transpédégouine, elle n’aurait jamais voté Marine ! »)[1. On trouve même sur le très sérieux blog « jeputrefielepatriarcat.com » l’expression délicieuse « PdV » (pénis dans vagin) pour désigner l’acte sexuel]. N’écoutant que mon courage, j’assiste à une de leurs réunions hebdomadaires. Une dizaine de militantes étaient rassemblées dans une salle obscure du 27 rue Saint-Guillaume. Les looks vont de la classique garçonne en piercing et blouson de cuir à la minette introvertie, en passant par l’« indignée » espagnole et la Québécoise qui a fait le « printemps érable ». Zut, avec ma robe, je vais me faire repérer, mais non, d’autres arrivent, sapées en mademoiselles. Il est toléré de s’habiller en fille, c’est déjà ça. Assises en cercle comme dans une réunion des alcooliques anonymes, elles prennent la parole à tour de rôle suivant l’ordre dans lequel elles ont levé la main : pas de programme, pas de chef, pas de hiérarchie, ici on est « autogéré ». L’association, m’explique-t-on, est née en 2010 pendant les manifs contre la réforme des retraites. Certaines militantes, s’avisant de ce que seuls les hommes s’exprimaient durant les AG, ont instauré des réunions non mixtes, histoire de libérer la parole des femmes « opprimées par la logique patriarcale ». Une militante renchérit, en rougissant : « C’est pas vrai qu’on est timides, tu vois, c’est les mecs qui nous oppressent.»

La timidité est le fruit d’un conditionnement social. Comme tout le reste. Quoi qu’il arrive, c’est pas de ma faute : tel est le leitmotiv de ces lolitas… Cette régression, brillamment dénoncée par Élisabeth Badinter dans Fausse route, s’appuie sur un dogme : la femme est victime. Et qui dit victime dit coupable… suivez mon regard. Pas d’appartenance qui tienne face à la solidarité des opprimées : « La bourgeoise du 7e arrondissement et la jeune Beurette des banlieues : même combat ! », observe Badinter. « La lutte des classes, c’est carrément dépassé », affirme pour sa part l’une des participantes à ma réunion initiatique. Le nouveau truc, c’est la « convergence des luttes », rebaptisée « intersectionnalité » : tous les dominé-e-s, femmes, pédés, trans, gouines, immigrés, sans papiers et sans-papières (sic) doivent s’unir contre cet ennemi unique. C’est ainsi : on peut être féministe et défendre le droit des femmes de se voiler. À mille lieues d’un féminisme de combat qui prendrait comme modèles la championne olympique ou la femme politique (sauf quand elle subit d’odieux caquetages sexistes), le féminisme victimaire ne connaît que la femme violée, battue, humiliée, alliée objective de l’homosexuel, persécuté comme elle par le mâle « hétérofasciste ». Il faut s’arrêter un instant sur le thème obsessionnel des violences – conjugales ou pas – faites aux femmes. Qu’on ne se méprenne pas : il faut évidemment se réjouir que des femmes violées n’aient plus honte de porter plainte, et que les agresseurs soient durement sanctionnés, peut-être même pas assez. Sauf qu’il s’agit plutôt de montrer que les femmes ne sont en sécurité nulle part. Père, frère, camarade de classe ou prof : tout homme est un violeur en puissance. Badinter montre comment les chiffres astronomiques des agressions sexuelles brandis par certaines associations féministes sont manipulés au service d’une idéologie que l’on pourrait qualifier d’hommophobe. Le blog « Je connais un violeur » a récemment fait le buzz avec cette tonitruante pétition de principe : « L’immense majorité des violeurs est un de nos proches. Ils étaient nos amis, nos partenaires, des membres de notre famille ou de notre entourage. Nous connaissons des violeurs : laissez-nous vous les présenter. » Suivent des chiffres terrifiants et plus de 800 témoignages glaçants et anonymes (donc invérifiables) qui conjuguent le pathos et l’exhibition la plus crue.

Si on ajoute que cette hargne victimaire va de pair avec « l’envie du pénal » diagnostiquée par le docteur Muray – et toujours plus impérieuse, depuis la création du délit de « harcèlement sexuel » en 1992, jusqu’à la volonté de punir le client de prostituées aujourd’hui –, on soupçonne que ce qui indispose nos guerrières, c’est la sexualité tout court, dernier refuge de la différence et de ce qu’on n’ose plus appeler la nature. Aussi faut-il impérativement réduire cette chose entre les jambes qui distingue les hommes des femmes à un simple instrument. L’acte sexuel doit être propre, transparent, démocratique, comme l’explique la consent theory, la théorie du consentement, très en vogue sur les campus américains. « Ce qu’il faut, c’est être propriétaire de son consentement », m’explique une « garce ». Intriguée, je me penche sur le compte-rendu de l’atelier « Consentement et relations sexuelles » organisé à Sciences Po. J’y apprends que la majorité de nos rapports sexuels ne sont pas consentis, dès lors que nous vivons dans un « cadre hétéronormé et héterosexiste » qui contredit nos désirs les plus profonds. Toujours la faute à cette satanée société ! Dans une sexualité apaisée, chaque partenaire demande à « chaque étape » de l’acte sexuel, si l’autre est « OK pour aller plus loin ». Il est aussi recommandé de se livrer, après l’amour, à un « petit debrief ». On suppose que ce charmant rituel remplacera la cigarette d’antan.[/access]

Photo:YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA. 00666100_000004.

Les Hassidim sur le vif

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markovits hassidim interdite

markovits hassidim interdite

Les bons romans ouvrent des mondes. À cette aune, celui que vient de publier Anouk Markovits, Je suis interdite, constitue à coup sûr un très bon roman. Il faut aussi d’autres critères : la vigueur, la rigueur et l’originalité de l’intrigue, le sens de la narration, la capacité évocatoire du style, la qualité de la traduction s’il s’agit d’un roman étranger, comme c’est ici le cas. Je suis interdite, que le prix Femina étranger a nominé dans sa première sélection 2013,  réunit tous ces critères.

L’intrigue met en scène une communauté hassidique à travers l’histoire d’une famille originaire de Transylvanie, les Stern. Cette histoire, qui repose sur des faits en partie autobiographiques (Anouk Markovits est issue de cette communauté, dont elle s’est ensuite séparée), court sur quatre générations.

Le récit part du massacre des parents de Josef et de ceux de Mila par la Garde de Fer roumaine en 1939. Mila, recueillie par Zalman Stern et son épouse Hannah, est élevée avec leur fille Atara, d’abord en Roumanie, puis à Paris après la guerre. Ayant retrouvé Josef, Mila l’épousera,  ils partiront vivre aux Etats-Unis, liés par un amour tout à la fois ardent et régi par les règles du fondamentalisme que symbolisent le titre, Je suis interdite, et son pendant dans le texte, « je suis permise ».  En parallèle, Atara va refuser ces règles, rompre avec sa famille. Le roman se focalise sur l’amour que se vouent Mila et Josef, sur l’impossibilité où ils sont d’avoir des enfants, sur la solution trouvée par Mila pour résoudre le problème – une femme hassidique n’existant qu’en tant que mère -,  sur les suites de cette décision, jusqu’au drame final.

Au destin de cette famille s’ajoute la question du rôle joué pendant la guerre par les autorités juives des ghettos en Roumanie comme en Pologne. S’ajoute encore, en filigrane, une opposition entre la dureté de la loi divine selon le fondamentalisme juif, qui ignore le pardon, et, en regard, les vertus de la charité et du pardon chrétiens : le roman ne tranche pas, il laisse au lecteur le choix des réponses. Mais les questions qu’il pose discrètement creusent un puits insondable.

Autant dire qu’il s’agit d’un roman d’une sombre gravité, traversé d’épisodes déchirants. Car ce qui frappe, au-delà de la parfaite construction de l’intrigue, c’est la place qu’occupe la sensibilité dans le cadre rigide des règles de vie auxquelles obéissent les Hassidim. En général, ceux-ci ne suscitent qu’une sympathie assez limitée : leurs costumes, leurs traditions, la raideur de leur foi, les particularismes de leur communauté, tout les enclot dans une étrangeté peu amène. Et de fait, Je suis interdite en fournit, à travers le comportement du chef de famille, Zalman Stern, un exemple tout à fait réfrigérant. Mais l’humanité de Mila et de Josef, l’intensité de leur amour, leurs doutes, ce qu’ils ont en commun avec tout un chacun dans les sociétés ouvertes, jette sur les membres de leur communauté une lumière qui permet de les connaître et de les comprendre. Ce qui ne signifie pas les apprécier, tant s’en faut. Mais les découvrir et les rapprocher du lecteur. Quelle que soit leur religion, même les fondamentalistes, avec leur intransigeance, leur intolérance, leur fanatisme parfois, font partie de l’humaine condition.

On ressort de cette lecture enrichi d’une expérience exceptionnelle, comme après la traversée d’un continent inconnu. La remarquable traduction de l’anglo-américain par Katia Wallisky avec le concours de l’auteur sert pleinement l’entreprise : la poésie du style mis au service de la gravité du propos. L’une ne va pas sans l’autre. Si bien que, une fois le livre refermé, on se sent différent de ce qu’on était avant de le lire. Tel est bien le critère majeur, en fin de compte, non seulement de l’excellence, mais de l’importance d’un roman, de ce qu’il a d’essentiel.

Anouk Markovits, Je suis interdite, JC Lattès, 2013.

*Photo : DOUTSH BENNY/SIPA. 00634157_000033.

Ukraine : Le bortch et l’argent du bortch

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Poutine Yakounovitch

Poutine Yakounovitch

Samedi dernier, l’Ukraine a annoncé qu’elle n’achèterait plus de gaz à la Russie. Un dernier pied de nez à sa grande voisine qui révèle la fine stratégie qu’essaye de jouer l’Ukraine. Elle cherche son indépendance, en opposant l’une à l’autre les deux velléités expansionnistes de l’Union Européenne et de l’Union Douanière constituée autour de Moscou.

L’Union Douanière qui réunit aujourd’hui la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie est appelée à se transformer en Union eurasienne dans deux ans. C’est un projet d’envergure. Une initiative qui est destinée à changer considérablement les règles du jeu pour les pays membres. Les considérations politiques sont majeures dans cette union, et dépassent les considérations économiques. L’idée est véritablement d’amorcer un processus d’intégration régionale, qui permettrait à la Russie d’organiser sa politique de voisinage. Alors qu’à la chute de l’URSS, Moscou avait facilité l’indépendance des ex-satellites soviétiques avec la création de la CEI, Poutine a renoué avec la volonté de retrouver de l’influence dans l’espace postsoviétique.

On connaît les raisons qui poussent l’Union douanière à se battre de toutes ses forces pour l’adhésion de Kiev : l’Ukraine représente un immense marché, un pays au fort potentiel agricole, ainsi qu’un intermédiaire énergétique, disposant d’une industrie majoritairement obsolète mais qui reste attrayante dans certains secteurs. Un avant-poste géopolitique également. Le pays de « Rus »  formé autour de Kiev étant le berceau historique de la Russie, on comprend que l’Ukraine joue un rôle si important dans la conscience nationale russe.  Tous ces arguments incitent Moscou à multiplier les stratégies pour faire plier l’Ukraine à sa volonté : pressions, concessions, promesses de contreparties….

Ces derniers mois, le Kremlin a plutôt misé sur les menaces. L’interdiction par les autorités sanitaires russes du chocolat ukrainien, subitement devenu cancérigène, puis le blocage des marchandises venues d’Ukraine par les douaniers russes en août, donnent un avant-goût des représailles que feraient peser Moscou sur Kiev en cas de rupture. Mais c’est avant tout le gaz qui tient l’Ukraine captive de la politique russe. Sa dépendance énergétique permet à la Russie de faire pression sur son voisin par des tarifs avantageux, très en-deçà de la facture énergétique que paie l’Europe lorsqu’elle se fournit en Russie.

De ce point de vue, l’émancipation coûte cher. Samedi 9 novembre, lorsque l’Ukraine a annoncé avoir cessé d’acheter du gaz naturel en Russie, alors qu’elle s’y approvisionnait jusque-là à  hauteur de 10 millions de mètres cubes par jour.  Une véritable bombe politique dirigée vers le Kremlin. Et une façon de s’affranchir définitivement de la suprématie russe ? C’est vite dit.

Car Kiev ne s’est pas encore jetée dans les bras de l’UE. La stratégie diplomatique de l’Ukraine vise à manœuvrer en permanence pour ne dépendre de personne. À la confluence de plusieurs axes routiers, ferroviaires et gaziers, le pays se sait incontournable pour l’approvisionnement de l’Europe en gaz et en pétrole [1. Son réseau de gazoducs et d’oléoducs est le 2ème plus grand au monde, après la Russie]. Forte de sa position, elle cherche à négocier un statut privilégié avec l’UE.

L’Union Européenne « attend l’Ukraine dans sa famille » clame déjà le site du conseil européen. Le ton est donné. Mais, pour l’instant, les négociations entre l’UE et l’Ukraine se concentrent sur la signature d’un accord d’association et de libre échange, à la portée historique.

Dans le combat pour gagner l’Ukraine, la présidente lituanienne du conseil européen tacle son concurrent russe en défendant l’autodétermination du pays, non sans flatter l’orgueil national ukrainien : « L’Ukraine est aujourd’hui au centre de l’attention de tous les Européens qui se préoccupent de la sécurité et de la prospérité de notre continent. L’Europe attend et soutient l’Ukraine. Le sommet de Vilnius peut devenir le jour historique où l’Ukraine a choisi l’Europe, et l’Europe a choisi l’Ukraine ».

Si l’UE fait tout pour l’attirer dans ses filets, Kiev ne se presse pas de remplir les conditions nécessaires à la signature dudit accord de libre échange. La première requise, et la plus importante, est la libération de l’ex-premier ministre Ioulia Timochenko, emprisonnée pour abus de pouvoir. Une date buttoir a été fixée au 18 novembre.

Tout en assurant Moscou de son amitié, l’Ukraine a fait d’autres pas en direction de Bruxelles. Dans ce jeu de billard à trois bandes, se joue une répétition du grand échiquier décrit par Brzezinski. Mais à force de multiplier les numéros d’équilibriste pour gagner son indépendance, l’Ukraine risque de perdre sur tous les tableaux.

*Photo : PX1/WENN.COM/SIPA.SIPAUSA31182121_000017. 

Egypte : Boutros Boutros-Ghali dresse le bilan de Morsi sans diplomatie

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Boutros Boutros-Ghali revient sur le devant de la scène médiatique et il n’est pas très content. Plutôt discret ces dernières années, celui qui fut ministre des Affaires étrangères de Sadate et Moubarak puis secrétaire général des Nations Unies, a accepté de répondre aux questions de l’hebdomadaire Al Ahram sans  se cacher derrière des formules ambivalentes. Quand le journaliste Mohamed Abdel Hady l’invite à dresser le bilan de l’action des Frères musulmans au pouvoir, le vieux diplomate se mue en tonton flingueur : « Après leur arrivée au pouvoir, les Frères musulmans ont opté pour un repli identitaire, une fermeture devant la mondialisation. Leur période de gouvernance a coûté cher à l’Egypte. Il nous faudra au moins une dizaine d’années pour réparer les erreurs qu’ils ont commises. »

Pour Ghali, le seul avantage des douze mois de présidence Morsi, est que cette expérience dévoilera à l’opinion publique égyptienne « la réalité des Frères musulmans »… et ce n’est pas le pire. Non content de qualifier  leur bilan de « désastreux, que ce soit dans le domaine culturel, judiciaire, dans la politique économique », l’ancien chef de la diplomatie égyptienne enchérit en estimant que « les Frères musulmans représentaient un véritable danger » pour leur pays. Selon Ghali, une fois installés solidement au pouvoir, les Frères « allaient partir en guerre dans le monde arabe, avant de se retourner contre l’Occident et ceux qu’ils appellent les « croisés » ». Leur objectif géopolitique ? À terme, recréerle califat qui siégeait autrefois à Istanbul, un rêve néo-ottoman qu’« ils partagent avec le gouvernement d’Erdogan », dixit BBG.

En guise de dessert, à la fin de cet entretien roboratif, Ghali se penche sur l’état de la  francophonie.  L’ancien secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie (de 1997 à 2002), pointe la responsabilité directe de la France dans son déclin :

« Le véritable problème, explique-t-il, est que [..] la France ne s’intéresse pas vraiment à la francophonie [..]. La francophonie était soutenue à l’époque de Mitterrand, de Chirac, mais de nos jours, l’Etat français y porte un intérêt moindre préférant se concentrer sur d’autres dossiers qu’il juge prioritaires. »  À l’heure où j’écris ces lignes, le ministre Yamina Benguigui n’a pas encore publié de communiqué d’indignation…

FN : Partenaire particulière cherche partenaires particuliers

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marine le pen wilders

marine le pen wilders

Hier, Marine Le Pen était l’invitée d’honneur de Geert Wilders aux Pays-Bas. Le chef du mouvement national-populiste PVV a accueilli la présidente frontiste les bras ouverts. Certes, ce n’était pas une première puisque Wilders avait déjà rendu visite à Marine Le Pen en avril dernier à Paris. Mais les deux personnalités politiques ont cette fois-ci officiellement scellé leur alliance en vue des élections européennes de juin prochain.

Jusqu’à cette année, Wilders ne voulait pas entendre parler du FN. Transfuge du Parti libéral, connu pour ses positions très favorables à Israël, la personnalité de Jean-Marie Le Pen ne l’encourageait pas dans cette voie. Pour Marine Le Pen, les choses n’étaient donc pas gagnées d’avance, tant s’en fallait. Après avoir donné des gages à son partenaire batave, elle peut aujourd’hui se féliciter du succès de sa stratégie de dédiabolisation, élargie à l’échelle européenne. Il faut dire que le Front national revient de loin. Jusqu’à présent, dans l’hémicycle européen, Bruno Gollnisch présidait l’Alliance européenne des mouvements nationaux, un aréopage de parlementaires hongrois, britannique ou belges au lourd passif xénophobe, pour ne pas dire plus (Jobbik, British National Party, Vlams Belang). Marine Le Pen ayant jugé cette coalition trop radicale et politiquement peu crédible, elle a acculé son ancien rival et les autres eurodéputés frontistes à la démission. Tous se sont exécutés dare-dare, jusqu’à Jean-Marie Le Pen qui a récemment admis avoir quitté l’AEMN « pour obéir » à sa fille.

Le ménage fait, Marine Le Pen s’est donc attelé à la formation d’une alliance FN-PVV comme socle de départ d’une future coalition europhobe au Parlement européen. On n’en connaît encore pas les contours exacts, mais une chose est sûre : l’UKIP britannique du tonitruant Nigel Farage n’en sera pas. Actuellement à la tête du groupe Europe Libertés Démocratie à Strasbourg, Farage a préféré s’allier à Nicolas Dupont-Aignan[1. La principale collaboratrice de Farage au Parlement européen se trouve d’ailleurs être une militante de Debout La République et mènera la liste de son parti dans le Grand Est face à Florian Philippot.], ce qui fait une pierre souverainiste dans le jardin de la présidente du FN. Tandis que les sondages annoncent sinon une majorité anti-européenne aux élections de juin, du moins une forte minorité de blocage, la question des alliances entre opposants à l’UE est plus que jamais cruciale. Aussi, les tandems Farage-NDA et Wilders-Le Pen se disputent-ils le renfort de l’AfD allemande, parti anti-euro qui prône le retour au Mark et a frôlé l’entrée au Bundestag en septembre dernier. Selon nos informations, le cœur de l’AfD pencherait plutôt du côté de Dupont-Aignan et Farage.

En attendant de se trouver d’autres partenaires, Marine Le Pen peut se targuer d’une certaine proximité idéologique avec Geert Wilders. Tous deux défendent en effet le retour à la monnaie nationale et le recours au protectionnisme pour se protéger de la concurrence des pays émergents, non sans vivement critiquer l’immigration et l’islam. Même sur la question épineuse du mariage gay, Marine Le Pen a fait preuve d’une grande prudence, refusant de manifester tout au long de cette année, ce qui rassure le très libéral-libertaire Wilders. Certes, on peut asticoter les nouveaux mariés sur leurs divergences sociales et économiques, mais ils auront jeu de répondre que la défense de la souveraineté nationale consiste justement à pouvoir mener la politique de son choix dans son pays, indépendamment des directives bruxelloises. On aurait d’ailleurs bien du mal à trouver un équivalent français au populiste batave : sous nos cieux, Wilders serait un hybride entre
Philippe de Villiers (national-libéral, anti-européiste, islamophobe) et Daniel Cohn-Bendit (sur un strict plan sociétal). Il se rapproche de l’idéal-type de l’« hédoniste sécuritaire », expression par laquelle Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin qualifient les libéraux-libertaires qui réclament davantage de sécurité et de frontières afin de continuer à jouir sans entraves.

Mais le soutien du parlementaire batave aux mariages entre personnes de même sexe a ses limites : Au sein de leur futur groupe, la cohabitation entre Wilders et Le Pen père risque d’être explosive ! Si le premier a toujours refusé de dialoguer avec le second, c’est qu’il goûtait peu ses jeux de mots douteux sur la Seconde guerre mondiale et les Juifs, mais aussi ses amitiés arabes et islamistes (Irak de Saddam Hussein, République islamique d’Iran…) peu compatibles avec son tropisme atlantiste et pro-israélien. Or Geert Wilders n’ignore certainement pas que le président d’honneur du FN conduira la bataille dans le Sud-Est de la France. À moins que Jean-Marie Le Pen ne soit intéressé que par l’odeur de la poudre et qu’il ait déjà secrètement assuré à sa fille qu’il n’irait pas siéger à Strasbourg…

Et si c’était cela que Marine Le Pen avait confié à Geert Wilders avant qu’ils ne convolent en justes noces électorales ?

*Photo : Peter Dejong/AP/SIPA. AP21482993_000023.

Une situation dégradée

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AAA

AAA

La dégradation de la note attribuée à la dette souveraine de la France par l’agence de notation Standard & Poor’s (S&P) a relancé le débat, tant sur le sens de cette décision que sur sa pertinence. L’analyse de Paul Krugman ici n’est pas fausse : “Les agences de notation n’ont aucune information particulière sur la solvabilité nationale — surtout pour de grands pays comme la France”.

Mais à cela on peut rétorquer qu’il n’y a pas véritablement besoin d’ « information particulière » en ce domaine. On peut aussi sourire de l’article publié dans Le Monde, si prompt à relayer Paul Krugman sur ce point mais tellement silencieux quant à ses autres positions sur l’Euro en particulier.

Et l’on oublie aussi qu’il a publiquement reconnu l’impact négatif du libre-échange (dont il fut dans les années 1990 un ardent supporter) sur l’emploi et l’activité aux États-Unis. La presse aux ordres peut avoir de temps en temps de la mémoire, mais celle-ci est toujours sélective ! Certains y ont aussi vu une « pression idéologique » de S&P sur le gouvernement de François Hollande. C’est à l’évidence mettre la charrue avant les bœufs. Le gouvernement de J.-M. Ayrault et de F. Hollande est parfaitement capable de prendre des mauvaises décisions sans en référer à S&P.

Enfin, on dit que la dégradation de la note n’aura pas d’effets sur les conditions d’emprunts de la France et que jamais nous n’avons connu de taux aussi bas. Ce n’est pas si sûr… Le taux français à 10 ans est de 2,22%. Mais, l’inflation est actuellement de 0,9% en France. Ceci signifie que le taux d’intérêts réel (taux nominal – taux d’inflation) est de 1,32%. En mars 2012, l’inflation était de 2,3% et le taux nominal à 10 ans de 2,95%, soit un taux réel de 0,65% ! Le taux réel sur les bons du Trésor à 10 ans est donc passé de 0,65% à 1,32%, soit l’équivalent d’un quasi-doublement…

À la vérité, la situation de la France justifie cette dégradation, car la situation s’est bien, elle, dégradée depuis maintenant deux ans que la France a perdu son « triple A ».
Quel que soit le bout par lequel on cherche à regarder l’évolution probable pour les deux prochaines années, cette dernière apparaît comme très préoccupante. La croissance va rester – au mieux – très faible en 2014 et 2015, avec un taux de croissance inférieur à 1%. Mais, on ne peut pas exclure que l’on connaisse en réalité une poursuite de la stagnation. De fait, avec le ralentissement de la croissance aux États-Unis que l’on connaîtra au 4ème trimestre de cette année, la croissance probable devrait être plus proche de 0,5% que de 1%. À cela vient s’ajouter la chute de l’investissement. Cette chute est relativement faible, mais elle dure depuis déjà près de deux ans et surtout elle survient alors que la France a besoin d’investir massivement, que ce soit dans ses entreprises ou dans ses infrastructures de services publics que les divers gouvernements depuis maintenant près de 15 ans n’ont pas entretenus comme elles le devaient.

Ces facteurs signifient que la « croissance potentielle », autrement dit la croissance que l’on pourrait atteindre sans effets négatifs de la politique monétaire, va baisser dans les deux à trois prochaines années. Les implications de tout ceci, que ce soit sur l’emploi ou sur la situation budgétaire de la France, sont importantes et inquiétantes. Pour l’emploi, il est clair que la situation va continuer à se dégrader en 2014 et 2015. La masse des emplois aidés va, peut-être, ralentir cette dégradation, mais les plans sociaux vont continuer. L’OFCE indique que 250 000 emplois seront perdus en 2014, ce qui est une prévision moyenne. On pourrait être bien plus pessimiste. Quant au budget, il est clair qu’en 2014 comme en 2015 nous resterons très au-dessus des prévisions du gouvernement avec 3,7% de déficit (2014) et 3,5% (2015). Or, avec une croissance nominale du PIB de 1,4% à 1,8% (croissance nette + inflation) le poids de l’endettement exprimé en pourcentage du PIB va continuer de croître. La politique du gouvernement est un échec que ce soit du point de vue de l’emploi ou de celui de l’équilibre budgétaire.

C’est cette situation que l’agence S&P a voulu sanctionner ainsi que les incertitudes politiques qui apparaissent aujourd’hui. On voit bien, et, de ce point de vue, il ne fallait pas être grand clerc pour le deviner, que les réformes du gouvernement sont à la fois inefficaces et rejetées désormais par des segments toujours plus nombreux de la population. Pourtant, des solutions existent et sont à la portée de notre main si nous en avions la volonté (et le courage politique).
Prenons la question budgétaire ; on sait que le montant total des niches fiscales en termes de manque à gagner pour le budget de l’État est de 70 milliards soit environ 3,5% du PIB. Sur ce total, les subventions aux entreprises, qui sont nécessaires au maintien de notre compétitivité dans la situation actuelle, est d’environ 50 milliards. Mais, si la France quittait la zone Euro, et dévaluait d’environ 25% par rapport au Dollar (et sans doute plus par rapport à l’Allemagne), ces niches fiscales ne seraient plus nécessaires. Toutes choses étant égales par ailleurs (comme adorent le dire les économistes) le déficit budgétaire serait ramené de 3,7% du PIB à 1,2% du PIB, et ceci sans tenir compte de l’accroissement des recettes engendré par la croissance rapide de l’économie.
En ce qui concerne l’emploi, et la croissance, les calculs qui ont été faits montrent que la France regagnerait entre 1 million et 2,5 millions d’emplois en 2 ans après la sortie de l’Euro, avec une forte croissance à l’issue de la sortie de l’Euro. Cette croissance serait, en montants cumulés sur 2 ans, au total de 8% à 18% suivant les hypothèses quant à la politique économique. Bien entendu, cela aurait des conséquences importantes sur les recettes fiscales, qui augmenteraient (et en fait plus que proportionnellement avec la croissance) et il serait possible de faire baisser la pression fiscale dès la seconde année après la sortie de l’Euro, ramenant progressivement le montant total des prélèvements fiscaux de 45% vers 41%.

Face à cela, quels seraient les coûts d’une telle politique ?
On agite un effondrement du commerce international, mais c’est une vue de l’esprit. Nous commerçons parfaitement avec des taux de change (et c’est le cas pour plus de la moitié de notre commerce international actuel). On parle aussi d’une hausse massive des coûts de l’énergie. Mais, quand on sait que les taxes diverses représentent plus de 75% du prix payé par le consommateur final, on voit qu’une dévaluation de 25% ne provoquerait qu’une hausse de 6%. On agite enfin le spectre d’une dette qui, il est vrai, est détenue à plus de 65% par des « non-résidents ». Mais on oublie de préciser que les règles du droit international sont ici très précises, et qu’elles se sont appliquées lors de la dissolution des différentes « unions monétaires » du XXème siècle ; ces règles précisent qu’un contrat fait en France est, dans le cas d’une dissolution de la zone Euro, automatiquement re-dénominé dans la monnaie de ce pays, soit en Francs… En fait, le problème ne se poserait que pour les 15% de la dette qui ne sont pas dans des contrats de droit français. On peut estimer le surcoût à 3% du PIB. Reste l’impact sur l’inflation ; une sortie de l’Euro aurait un impact inflationniste. On peut le mesurer cependant et, suivant les différentes hypothèses, les prix augmenteraient de manière cumulée de 8% à 11% dans les deux ans qui suivraient une sortie de la zone Euro, avant de revenir vers un taux de 2% par an dès la troisième année.

En fait, au lieu de tempêter contre S&P, Monsieur Moscovici, le ci-devant Ministre des Finances, devrait remercier cette agence de notation pour le constat qu’elle dresse de la situation de la France. Mais Monsieur Moscovici préfère donner dans les effets de manche. Monsieur Moscovici est suffisant, mais certes pas nécessaire…

Retrouvez ici la version originale de cet article sur le site RussEurope, le carnet de Jacques Sapir.

*Photo DURAND FLORENCE/SIPA. 00628821_000001.

Au fond, on veut punir l’hétérosexualité

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philippe caubere prostitution

philippe caubere prostitution

Élisabeth Lévy. « Moi, Philippe Caubère, 60 ans,comédien, auteur, citoyen, homme de gauche, marié, féministe et “ client de prostituées ” » : ainsi était intitulé le beau texte que vous avez publié en 2009 dans Libération, quand Roselyne Bachelot proposait déjà de sanctionner les clients. Vous parliez alors d’une « abjection » qui ne ferait que jeter les « filles » dans une précarité encore plus grande. Mais pour beaucoup de gens, l’abjection, c’est la prostitution elle-même. Et d’autres, y compris moi-même, doivent s’imposer un effort pour comprendre qu’une femme puisse librement coucher avec des inconnus pour de l’argent. J’accepte que certaines femmes aient un rapport à leur corps et à la sexualité très différent du mien, mais comment l’expliquez-vous ?

Philippe Caubère. C’est pourtant simple : le sexe, c’est mystérieux, tragique et dangereux. Pourquoi des filles ou des garçons préfèrent-ils faire ceci plutôt que cela ? On n’en sait rien et heureusement ! Dans ma « vie de client », je n’ai pratiquement connu que des filles qui affirmaient se prostituer par choix. Et je ne vois pas pourquoi je les croirais moins que des associations généreuses, mais catholiques, ou des intellectuelles qui ne connaissent rien d’une réalité qu’elles méprisent.[access capability= »lire_inedits »] D’autre part, il est faux de dire qu’elles vendent leur corps : la prostitution ordinaire, qui existe – et largement –, n’a rien à voir avec l’esclavage sexuel. Ces filles prennent de l’argent en échange de prestations. Et elles peuvent choisir d’en faire leur « métier », même si je ne penserai jamais que c’est un métier comme un autre. En tout cas, si des filles ou des garçons adultes préfèrent faire celui-ci, plutôt que de subir l’esclavage du travail ou du chômage, ça ne regarde qu’eux et on peut tout de même leur laisser ce droit !

Ce n’est pas seulement une affaire de droit. Vous en connaissez beaucoup, des filles qui posent le choix dans ces termes ?

Bien sûr. J’ai une amie, par exemple, qui préférait mille fois aller travailler dans un bar de Pigalle plutôt que d’être agressée sexuellement, exploitée, humiliée comme elle l’était, du matin au soir, par le patron et les clients du bar « normal » où elle était employée comme serveuse. Et elle était loin d’être la seule dans son cas.

D’accord, mais faut-il oublier la violence et l’exploitation que subissent des malheureuses, souvent étrangères et totalement dépendantes ?

Je ne vois pas comment je pourrais l’oublier puisque, dès qu’il est question de prostitution, on ne parle plus désormais que de ça. C’est l’argument absolu. De même, on nous présente comme une vérité incontestable le fait qu’il y aurait 80 % de prostitution forcée. Où est la preuve de cette affirmation ? D’où provient ce chiffre ? Je suis convaincu que c’est faux, et même que la proportion réelle est inverse. Par ailleurs, je n’ai jamais manqué de respect à une prostituée, bien au contraire. À l’époque où j’allais rue Saint-Denis – c’était plutôt dans ma jeunesse –, un client qui se permettait un geste déplacé envers une prostituée se faisait lyncher !

Admettez au moins que les « abolitionnistes » et les défenseurs de la pénalisation du client sont animés d’excellents sentiments : ils veulent aider les prostituées…

Comment peut-on prétendre vouloir aider des personnes qu’on ne connaît pas, qu’on n’écoute pas et qu’en fait on méprise ? En réalité, on ne fait rien pour aider les filles qui se font exploiter. Comme l’a écrit récemment Alexandre Romanès dans un très beau texte contre tous les ostracismes, il suffit de circuler la nuit sur les boulevards extérieurs de Paris pour voir des types livrer ou embarquer de très jeunes filles, de l’Est ou d’ailleurs, dans de grosses voitures noires. Ces gens-là sont connus, ont pignon sur rue : pourquoi ne sont-ils jamais inquiétés ? Il y a quand même un mystère ! On veut condamner des clients honnêtes et, je suis désolé, innocents, quand on ne fait rien pour lutter contre les pires systèmes de maquereautage.

La violence et le proxénétisme sont sévèrement punis par le Code pénal…

Jusqu’à l’absurdité. Il est arrivé que l’on condamne un gamin dont la mère, prostituée, payait les études avec l’argent que lui rapportait ce commerce, ou un mari qui tolérait les passes occasionnelles de sa femme… Ceci étant, l’esclavage sexuel existe, c’est une évidence et une abomination, et il faut le combattre sans pitié. Mais j’ai voulu évoquer dans mon intervention une autre face de la prostitution, qu’on fait semblant de ne pas voir, alors qu’elle est essentielle.

Rien de surprenant puisque, comme vous l’avez dit, le sexe, c’est « tragique et dangereux » !

Mais l’art aussi, c’est tragique et dangereux ! La politique aussi, c’est tragique et dangereux ! Toutes les activités humaines essentielles sont tragiques et dangereuses ! Et à notre époque de crise, même le travail est dangereux ! Croyez-vous qu’il y ait plus de suicides dans le monde des prostituées que chez France Télécom ? Je n’en suis pas si sûr… Aujourd’hui, les mecs n’osent plus parler parce qu’ils ont peur, et pas seulement du sexe ! Ils ont peur de leur femme, de leur maîtresse, de leur fille, de leur patron. Et aussi, peut-être, de leurs propres pulsions… Mais croire et professer qu’on va éradiquer ou domestiquer la pulsion sexuelle est une idée folle, un fantasme à la Orange mécanique ! C’est aussi une idée dangereuse, parce que, quand on empêche les gens de faire l’amour, ils font la guerre, ou deviennent violents. La Suède, qu’on nous montre en exemple, ou la Norvège, sont des pays d’extrême violence. Je demeure résolument un soixante-huitard pour qui les deux principaux acquis de 1968 restent la liberté sexuelle et la liberté dans l’art…

Je vous laisse la liberté de l’art : il n’est pas sûr que l’abandon des formes ait produit de très bons résultats… Et sur la liberté des mœurs, les héritiers supposés de Mai-68, autrement dit les gens de gauche, sont plutôt terrifiants. Surtout les jeunes…

Mais pas seulement eux ! Les intellectuels de gauche de ma génération qui applaudissent à tous les projets répressifs parce que c’est la mode me font penser aux vieux qui, en 68, retournaient leur veste pour paraître plus gauchistes que les gamins qui lançaient des pavés – et qui avaient raison de le faire : c’était leur rôle. Beaucoup de mes copines qui ont vécu ces années-là comme moi, et même de façon bien plus agitée, sont devenues des parangons de vertu. Le sexe, à la limite c’est bon pour les hommes entre eux, mais elles voudraient que leurs mecs arrêtent de baiser, et surtout ailleurs. La fête est finie ! Une fois qu’on aura interdit la prostitution, ce sera la pornographie, et puis la littérature, du marquis de Sade aux romans d’Henry Miller. Que leur est-il arrivé ? À la limite, je comprends mieux cette volonté d’interdire chez des jeunes femmes qui, telles des gardes rouges, n’ont pas encore vécu : les filles de « Osez le féminisme ! » sont souvent très sympas, mais le lait leur sort du nez…

Très sympas ? Je vous laisse la responsabilité de cette affirmation. En tout cas, le sexe, ce n’est pas leur truc. Elles, ce qu’elles aiment, c’est le partage des tâches ménagères : on est passé de « Mon corps m’appartient ! » à la « brigade des plumeaux »…

Oui, il y a quelque chose de terrible, d’atrophié, d’archaïque, dans ce féminisme-là, qui ne sait plus voir l’homme que comme un prédateur ! Qui le veut soumis, peureux, puni. J’ai l’impression de me retrouver dans les années 1950 avec ma mère, que j’adorais, mais qui a quand même gravement cassé les couilles à l’adolescent que j’étais ! C’était une femme intelligente, brillante, qui nous a appris, à ma sœur et à moi, que les femmes étaient les égales des hommes. Mais dès qu’il s’agissait de sexe et de plaisir, elle devenait folle, méchante, abrutie, moyenâgeuse. Son discours éclairé, anticonformiste et progressiste devenait obscurantiste, obscène et mortifère. Alors, la « domination masculine », je sais que ça existe, je ne suis ni idiot ni inculte, mais franchement, je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai jamais connu que la domination féminine : de ma mère à Ariane Mnouchkine, en passant par mes femmes, ce sont toutes des « tronches » et des dominantes. Je m’en suis d’ailleurs fort bien porté et cela m’a aidé à devenir un homme. Au plein sens du terme. Même si l’artiste et le comédien que je suis savent que je suis aussi – et peut-être autant –, une femme.

Certes, mais toutes les femmes n’ont pas la chance de tomber sur Philippe Caubère. Je ne doute pas que vous soyez un gentleman, mais cela doit-il faire oublier que beaucoup de femmes sont victimes de violences ?

Je ne dis évidemment pas ça, je dis juste que, pour ma part, je n’ai jamais violé ni brutalisé une fille. J’ose à peine les draguer ! Et je trouve insupportable d’être sans cesse jugé, caricaturé, réduit de façon dégradante – et bientôt pénale ! – à la figure d’un agresseur que je ne suis pas et n’ai jamais été. Il est tout de même troublant d’entendre sans cesse dénoncer une réalité qu’on n’a jamais vécue, ni rencontrée.

Pardonnez-moi de me répéter, mais cette réalité n’en existe pas moins. Que le sort de ses victimes suscite de l’émotion est pour le moins légitime, non?

Je crois plutôt que cet alibi compassionnel cache une farouche volonté de répression sexuelle ou, pour être plus précis, de répression de l’hétérosexualité. Car c’est bien cela qui est en cause avec cet infâme projet de pénalisation des clients de prostituées : alors que l’homosexualité et la transsexualité sont enfin reconnues comme « normales », on s’apprête à sanctionner et à humilier une catégorie sexuelle. Il est tout de même hallucinant d’imaginer qu’on n’aura bientôt plus le droit d’être hétérosexuel impunément! Cette idée de délinquance pour un acte aussi banal, que tout le monde pratique d’une façon ou d’une autre, dans le mariage, le concubinage, le monde politique ou au bureau, est insupportable.

Vous exagérez ! Disons plutôt que ce n’est pas très bien vu. Mais que faut-il faire s’agissant d’un métier qui, s’il est le plus vieux du monde, n’est pas tout à fait, selon vos propres termes, un métier comme un autre ?  

Il faudrait légaliser la prostitution et la protéger, c’est une évidence. Mais je n’ai pas à donner mon avis sur les modalités de cette question, même et surtout en tant que « client ». Ce serait aux prostituées, avec les pouvoirs publics, de décider où et comment elles voudraient pratiquer leur activité.

Tout de même, n’allez-vous pas un peu loin quand vous laissez entendre que tout le monde se prostitue ?

On peut aller beaucoup plus loin encore quand on estime qu’une femme est écrasée ou dégradée à partir du moment où un homme la désire. Et pourquoi des femmes qui exigent ou extorquent des millions en cas de divorce seraient-elles plus respectables qu’une fille qui demande 100 euros pour une passe ? La prostitution des riches serait autorisée, voire encouragée, et la prostitution des pauvres interdite et méprisée ? C’est le summum du philistinisme. L’hypocrisie absolue que dénonçait et combattait Molière.

Et vous, vous êtes une pute ?

Avec mon métier, j’aurais du mal à prétendre le contraire ! Bien sûr que je fais la pute : je fais jouir les gens avec mon corps, avec ma voix, avec mes conneries, et même avec ma vie que je livre en pâture, et tous ceux qui en font partie, dont je me moque, à qui ça ne fait pas toujours plaisir et qui ne me traînent pas pour autant devant des tribunaux. Oui, je fais rire, jouir, et j’en suis fier ! Oui, je suis vicieux, pervers, et tout ce qu’on voudra. Et si je n’en suis pas plus fier que ça, je n’en ai pas honte. Non, je n’ai pas honte d’être un homme. Par contre, comme pute, je choisis mon coin de trottoir, ma prestation et mon prix. Et bien que ma femme s’occupe de mes contrats, je n’ai pas de maquereau !

Philippe Caubère, de Molière à Aragon

Philippe Caubère a débuté sa carrière de comédien dans les années 1970 au célèbre Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine.Durant ces sept années passées à Vincennes, il a notamment joué dans 1789, 1793, L’Âge d’or et Dom Juanou le Festin de pierre. Après un court passage en Belgique, Philippe Caubère entame une longue phase autobiographique.

En 1981, il monte au festival d’Avignon La Danse du diable, une pièce inspirée de son enfance marseillaise dans les années 1950, qu’il a écrite et interprétée. L’immense succès du spectacle le consacre définitivement comme l’un des grands du théâtre français contemporain. Il s’attelle ensuite au Roman d’un acteur, œuvre monumentale de 11 spectacles sur la vie d’un jeune comédien depuis son entrée au Théâtre du Soleil. Pendant sa longue carrière, Philippe Caubère a été encore acteur de cinéma, notamment dans Molière de Mnouchkine (1974), La Gloire de mon père et Le Château de ma mère d’après Pagnol (1990), ou L’Harmonie familiale de Camille de Casabianca sorti en mai. Interprète d’Aragon (1996), il revendique aussi les influences de Céline, Proust ou Fellini. Il est actuellement à l’affiche pour son spectacle Marsiho, dans toute la France ; dans Jules et Marcel, avec Michel Galabru, dans le Sud de la France, d’après la correspondance de Pagnol et Raimu ; et reprendra Urgent crier ! pour trois représentations à Couffé (44), les 19, 20 et 21 décembre.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00627942_000037.

La France et l’Iran, ennemis de trente ans

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iran fabius kerry

iran fabius kerry

Ceux qui font aujourd’hui mine de s’étonner du dynamitage, par Laurent Fabius, de l’accord fignolé en catimini par John Kerry et son homologue iranien Mohamed Javad Zarif manquent singulièrement de mémoire et de clairvoyance. Il ne s’agit pas, dans cette affaire, d’une posture improvisée par un président de la République et un gouvernement cherchant à compenser, par des gesticulations sur la scène internationale, le discrédit dont ils pâtissent à l’intérieur de nos frontières.

Au contraire, la fermeté affichée par Fabius à Genève sur le dossier nucléaire iranien est dans la droite ligne d’une diplomatie qui a toujours considéré le régime des mollahs comme un ennemi acharné des intérêts de la France dans la région. Si l’on devait caractériser l’état des relations entre Paris et Téhéran depuis la révolution islamique de 1979, disons qu’elles ont oscillé entre «  mauvais » et « exécrable ».

Cet état de fait avait été masqué par la promotion des États-Unis au statut de «  Grand Satan » et de son allié israélien à celui de diable auxiliaire par l’ayatollah Khomeiny et ses successeurs. La France n’a pas été conspuée dans les rues de Téhéran par des foules fanatisées au cours de ces dernières décennies, mais elle seule a subi, dans les deux décennies du siècle dernier, des attaques terroristes directement ou indirectement fomentées par le régime des mollahs et ses affidés du Hezbollah libanais.

L’attentat de la rue de Rennes en septembre 1986 (7 morts et 55 blessés) fut le plus meurtrier d’une série d’explosions revendiquée par un « Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient » (C.S.P.P.A.), émanation du Hezbollah pilotée de l’ambassade d’Iran à Paris par le « traducteur » Wahid Gordji. Démasqué  avec l’espion Anis Naccache, Gordji se réfugie dans l’ambassade avant d’être autorisé à regagner Téhéran en échange de la libération de deux journalistes français, Roger Auque et Jean-Louis Normandin, enlevés au Liban par le Hezbollah.

Cette hargne meurtrière des mollahs contre la France avait deux motifs principaux. D’abord, le contentieux Eurodif, qui concernait – déjà ! – la livraison à l’Iran d’uranium enrichi pour ses projets de centrales nucléaires. Un accord avait été conclu entre le Shah d’Iran et la France prévoyant la participation de Téhéran au capital d’une filiale d’Eurodif, principal producteur européen de combustible nucléaire, contre la livraison à l’Iran de l’uranium enrichi dont le pays avait besoin. Après la chute du Shah, Paris mit l’embargo sur ces livraisons, et se fit longtemps tirer l’oreille avant de rembourser aux nouveaux dirigeants iraniens leur investissement dans Eurodif.

L’autre sujet de conflit était le choix français de soutenir l’Irak, dans le domaine politique et militaire, dans la guerre qui opposa, entre 1980 et 1988, la dictature nationaliste (et sunnite) de Saddam Hussein à la théocratie chiite du régime de Téhéran[1. Ce soutien français à l’Irak connut une exception notable en 1991, lorsque François Mitterrand participa, aux côtés de George Bush père, à la première guerre d’Irak. Il s’agissait alors de faire la démonstration que la France était toujours une puissance de premier plan malgré la réunification allemande.].

Entre 1984 et 1986, le premier ministre français s’appelle Laurent Fabius, ce qui lui permet de se familiariser avec les méthodes de négociation des Iraniens, et de se faire une idée de la confiance qu’il convient d’accorder à la signature des mollahs sur un parchemin : à peu près nulle si elle n’est pas assortie, en face, d’une menace crédible de l’usage du gros bâton en cas de coup tordu. Le projet d’accord Kerry-Zarif, qualifié « d’affaire du siècle pour l’Iran » par Benyamin Netanyahou, a évoqué de vieux souvenirs à notre ministre des Affaires étrangères : les promesses iraniennes de ne pas faire un usage militaire de ses stocks d’uranium enrichi et du plutonium devant bientôt être produits dans la centrale d’Arak n’engagent que ceux qui les entendent…

Le coup de force de Fabius à Genève peut être comparé avec le discours de Villepin à l’ONU en 2003 annonçant que la France ne suivra pas les Etats-Unis dans l’aventure militaire en Irak : l’affirmation que les choix stratégiques de la France au Moyen-Orient ne sauraient se soumettre aux variations de ceux de la première puissance mondiale. L’ironie de l’Histoire veut que ce soit un gouvernement de gauche qui s’oppose frontalement à une administration américaine démissionnaire de son rôle de gendarme du monde. Au passage, on s’offre le petit plaisir à  faire payer à Barack Obama le camouflet récemment infligé à François Hollande dans le projet avorté de « punition » de Bachar Al-Assad. C’est bon pour le moral.

Certes, depuis les années quatre-vingt, la paysage moyen-oriental a été considérablement remodelé : les dictatures nationalistes « laïques » se sont effondrées, laissant le champ libre à l’affrontement entre les Chiites et les Sunnites qui met la région à feu et à sang. Contrairement aux puissances mercantiles européennes comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne visant la réouverture du marché iranien, la France n’a rien à gagner d’un apaisement du régime des mollahs. Elle a choisi son camp : celui des monarchies pétrolières sunnites, l’Arabie saoudite et le Qatar, gros acheteurs d’équipement militaires et civils made in France.  Risquons une tautologie : la politique arabe de la France est une politique…arabe, et le reste lorsque les pays  arabes s’estiment, non sans raisons, menacés par la Perse.

Tout cela n’est pas pour déplaire à Benyamin Netanyahou, qui a annoncé un tapis rouge d’une longueur exceptionnelle pour recevoir son « ami » François Hollande dimanche prochain à Jérusalem. Le premier ministre israélien ne devrait cependant pas trop croire au père Noël, peu familier de cette région. Cette « nouvelle alliance », dans laquelle Israël sert de bâton à la diplomatie française, est purement conjoncturelle et ne saurait remettre en cause le paradigme gaullien établi depuis 1967, qui pose les fondements de la politique arabe de la France et de son soutien appuyé aux positions de la direction palestinienne.

 *Photo : Mary Altaffer/AP/SIPA. AP21461383_000006.