Les bons romans ouvrent des mondes. À cette aune, celui que vient de publier Anouk Markovits, Je suis interdite, constitue à coup sûr un très bon roman. Il faut aussi d’autres critères : la vigueur, la rigueur et l’originalité de l’intrigue, le sens de la narration, la capacité évocatoire du style, la qualité de la traduction s’il s’agit d’un roman étranger, comme c’est ici le cas. Je suis interdite, que le prix Femina étranger a nominé dans sa première sélection 2013,  réunit tous ces critères.

L’intrigue met en scène une communauté hassidique à travers l’histoire d’une famille originaire de Transylvanie, les Stern. Cette histoire, qui repose sur des faits en partie autobiographiques (Anouk Markovits est issue de cette communauté, dont elle s’est ensuite séparée), court sur quatre générations.

Le récit part du massacre des parents de Josef et de ceux de Mila par la Garde de Fer roumaine en 1939. Mila, recueillie par Zalman Stern et son épouse Hannah, est élevée avec leur fille Atara, d’abord en Roumanie, puis à Paris après la guerre. Ayant retrouvé Josef, Mila l’épousera,  ils partiront vivre aux Etats-Unis, liés par un amour tout à la fois ardent et régi par les règles du fondamentalisme que symbolisent le titre, Je suis interdite, et son pendant dans le texte, « je suis permise ».  En parallèle, Atara va refuser ces règles, rompre avec sa famille. Le roman se focalise sur l’amour que se vouent Mila et Josef, sur l’impossibilité où ils sont d’avoir des enfants, sur la solution trouvée par Mila pour résoudre le problème – une femme hassidique n’existant qu’en tant que mère -,  sur les suites de cette décision, jusqu’au drame final.

Au destin de cette famille s’ajoute la question du rôle joué pendant la guerre par les autorités juives des ghettos en Roumanie comme en Pologne. S’ajoute encore, en filigrane, une opposition entre la dureté de la loi divine selon le fondamentalisme juif, qui ignore le pardon, et, en regard, les vertus de la charité et du pardon chrétiens : le roman ne tranche pas, il laisse au lecteur le choix des réponses. Mais les questions qu’il pose discrètement creusent un puits insondable.

Autant dire qu’il s’agit d’un roman d’une sombre gravité, traversé d’épisodes déchirants. Car ce qui frappe, au-delà de la parfaite construction de l’intrigue, c’est la place qu’occupe la sensibilité dans le cadre rigide des règles de vie auxquelles obéissent les Hassidim. En général, ceux-ci ne suscitent qu’une sympathie assez limitée : leurs costumes, leurs traditions, la raideur de leur foi, les particularismes de leur communauté, tout les enclot dans une étrangeté peu amène. Et de fait, Je suis interdite en fournit, à travers le comportement du chef de famille, Zalman Stern, un exemple tout à fait réfrigérant. Mais l’humanité de Mila et de Josef, l’intensité de leur amour, leurs doutes, ce qu’ils ont en commun avec tout un chacun dans les sociétés ouvertes, jette sur les membres de leur communauté une lumière qui permet de les connaître et de les comprendre. Ce qui ne signifie pas les apprécier, tant s’en faut. Mais les découvrir et les rapprocher du lecteur. Quelle que soit leur religion, même les fondamentalistes, avec leur intransigeance, leur intolérance, leur fanatisme parfois, font partie de l’humaine condition.

On ressort de cette lecture enrichi d’une expérience exceptionnelle, comme après la traversée d’un continent inconnu. La remarquable traduction de l’anglo-américain par Katia Wallisky avec le concours de l’auteur sert pleinement l’entreprise : la poésie du style mis au service de la gravité du propos. L’une ne va pas sans l’autre. Si bien que, une fois le livre refermé, on se sent différent de ce qu’on était avant de le lire. Tel est bien le critère majeur, en fin de compte, non seulement de l’excellence, mais de l’importance d’un roman, de ce qu’il a d’essentiel.

Anouk Markovits, Je suis interdite, JC Lattès, 2013.

*Photo : DOUTSH BENNY/SIPA. 00634157_000033.