Ceux qui font aujourd’hui mine de s’étonner du dynamitage, par Laurent Fabius, de l’accord fignolé en catimini par John Kerry et son homologue iranien Mohamed Javad Zarif manquent singulièrement de mémoire et de clairvoyance. Il ne s’agit pas, dans cette affaire, d’une posture improvisée par un président de la République et un gouvernement cherchant à compenser, par des gesticulations sur la scène internationale, le discrédit dont ils pâtissent à l’intérieur de nos frontières.

Au contraire, la fermeté affichée par Fabius à Genève sur le dossier nucléaire iranien est dans la droite ligne d’une diplomatie qui a toujours considéré le régime des mollahs comme un ennemi acharné des intérêts de la France dans la région. Si l’on devait caractériser l’état des relations entre Paris et Téhéran depuis la révolution islamique de 1979, disons qu’elles ont oscillé entre «  mauvais » et « exécrable ».

Cet état de fait avait été masqué par la promotion des États-Unis au statut de «  Grand Satan » et de son allié israélien à celui de diable auxiliaire par l’ayatollah Khomeiny et ses successeurs. La France n’a pas été conspuée dans les rues de Téhéran par des foules fanatisées au cours de ces dernières décennies, mais elle seule a subi, dans les deux décennies du siècle dernier, des attaques terroristes directement ou indirectement fomentées par le régime des mollahs et ses affidés du Hezbollah libanais.

L’attentat de la rue de Rennes en septembre 1986 (7 morts et 55 blessés) fut le plus meurtrier d’une série d’explosions revendiquée par un « Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient » (C.S.P.P.A.), émanation du Hezbollah pilotée de l’ambassade d’Iran à Paris par le « traducteur » Wahid Gordji. Démasqué  avec l’espion Anis Naccache, Gordji se réfugie dans l’ambassade avant d’être autorisé à regagner Téhéran en échange de la libération de deux journalistes français, Roger Auque et Jean-Louis Normandin, enlevés au Liban par le Hezbollah.

Cette hargne meurtrière des mollahs contre la France avait deux motifs principaux. D’abord, le contentieux Eurodif, qui concernait – déjà ! – la livraison à l’Iran d’uranium enrichi pour ses projets de centrales nucléaires. Un accord avait été conclu entre le Shah d’Iran et la France prévoyant la participation de Téhéran au capital d’une filiale d’Eurodif, principal producteur européen de combustible nucléaire, contre la livraison à l’Iran de l’uranium enrichi dont le pays avait besoin. Après la chute du Shah, Paris mit l’embargo sur ces livraisons, et se fit longtemps tirer l’oreille avant de rembourser aux nouveaux dirigeants iraniens leur investissement dans Eurodif.

L’autre sujet de conflit était le choix français de soutenir l’Irak, dans le domaine politique et militaire, dans la guerre qui opposa, entre 1980 et 1988, la dictature nationaliste (et sunnite) de Saddam Hussein à la théocratie chiite du régime de Téhéran[1. Ce soutien français à l’Irak connut une exception notable en 1991, lorsque François Mitterrand participa, aux côtés de George Bush père, à la première guerre d’Irak. Il s’agissait alors de faire la démonstration que la France était toujours une puissance de premier plan malgré la réunification allemande.].

Entre 1984 et 1986, le premier ministre français s’appelle Laurent Fabius, ce qui lui permet de se familiariser avec les méthodes de négociation des Iraniens, et de se faire une idée de la confiance qu’il convient d’accorder à la signature des mollahs sur un parchemin : à peu près nulle si elle n’est pas assortie, en face, d’une menace crédible de l’usage du gros bâton en cas de coup tordu. Le projet d’accord Kerry-Zarif, qualifié « d’affaire du siècle pour l’Iran » par Benyamin Netanyahou, a évoqué de vieux souvenirs à notre ministre des Affaires étrangères : les promesses iraniennes de ne pas faire un usage militaire de ses stocks d’uranium enrichi et du plutonium devant bientôt être produits dans la centrale d’Arak n’engagent que ceux qui les entendent…

Le coup de force de Fabius à Genève peut être comparé avec le discours de Villepin à l’ONU en 2003 annonçant que la France ne suivra pas les Etats-Unis dans l’aventure militaire en Irak : l’affirmation que les choix stratégiques de la France au Moyen-Orient ne sauraient se soumettre aux variations de ceux de la première puissance mondiale. L’ironie de l’Histoire veut que ce soit un gouvernement de gauche qui s’oppose frontalement à une administration américaine démissionnaire de son rôle de gendarme du monde. Au passage, on s’offre le petit plaisir à  faire payer à Barack Obama le camouflet récemment infligé à François Hollande dans le projet avorté de « punition » de Bachar Al-Assad. C’est bon pour le moral.

Certes, depuis les années quatre-vingt, la paysage moyen-oriental a été considérablement remodelé : les dictatures nationalistes « laïques » se sont effondrées, laissant le champ libre à l’affrontement entre les Chiites et les Sunnites qui met la région à feu et à sang. Contrairement aux puissances mercantiles européennes comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne visant la réouverture du marché iranien, la France n’a rien à gagner d’un apaisement du régime des mollahs. Elle a choisi son camp : celui des monarchies pétrolières sunnites, l’Arabie saoudite et le Qatar, gros acheteurs d’équipement militaires et civils made in France.  Risquons une tautologie : la politique arabe de la France est une politique…arabe, et le reste lorsque les pays  arabes s’estiment, non sans raisons, menacés par la Perse.

Tout cela n’est pas pour déplaire à Benyamin Netanyahou, qui a annoncé un tapis rouge d’une longueur exceptionnelle pour recevoir son « ami » François Hollande dimanche prochain à Jérusalem. Le premier ministre israélien ne devrait cependant pas trop croire au père Noël, peu familier de cette région. Cette « nouvelle alliance », dans laquelle Israël sert de bâton à la diplomatie française, est purement conjoncturelle et ne saurait remettre en cause le paradigme gaullien établi depuis 1967, qui pose les fondements de la politique arabe de la France et de son soutien appuyé aux positions de la direction palestinienne.

 *Photo : Mary Altaffer/AP/SIPA. AP21461383_000006.

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