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La confusion des ressentiments

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Le 9 janvier, le spectacle de Dieudonné était interdit et la République sauvée. Deux semaines plus tard, des manifestants défilaient à Paris en scandant, entre autres gracieusetés homophobes et racistes : « Juif dehors ! La France n’est pas à toi ! » Depuis les années 1940, on n’avait pas entendu, dans notre pays, des slogans antisémites braillés à ciel ouvert.

Pourtant, ceux qui, il y a un an, se jetaient avec une joie mauvaise sur le moindre dérapage isolé pour pouvoir en conclure que la Manif pour tous était un repaire de factieux, sont restés étrangement discrets. De même que les abonnés au « point Godwin » et spécialistes de la réminiscence historique malvenue. Sans doute parce qu’il n’est plus question de jouer à se faire peur : cette fois, il y a peut-être des raisons d’avoir peur. Le fond de l’air est glauque.

Ce n’est pas le moment, cependant, de perdre son sang-froid ou de s’abandonner à la délectation apocalyptique.  Après tout, cet improbable et déplorable ramassis de groupuscules n’a pas mobilisé plus de 20 000 personnes.

L’hétérogénéité même de l’attelage réuni à l’enseigne du « Jour de colère » peut sembler rassurante : à part hurler d’une seule voix leurs haines diverses et variées, quel projet pourrait fédérer des cathos fanatisés, des identitaires exaltés, des islamistes déterminés, des racailles déstructurés, des patrons excédés, des monarchistes dévoyés et des quenelliers échauffés ? Un rassemblement des ressentiments ne fait pas un projet politique, ni une famille idéologique. Mais peut-être, tout de même, un embryon de courant de pensée, ou plutôt de non-pensée.

Pour la première fois, en tout cas, on a vu le syncrétisme soralo-dieudonniste en actes et en marche. Et on aimerait autant ne pas le revoir. Car Soral, lui, a un programme, qui a au moins le mérite d’être clair : réconcilier la France black-blanc-beur contre les « feujs ». Si nous voulons nous éveiller de ce cauchemar, les mines graves et les grands mots ne nous seront d’aucun secours. Notre premier devoir, aujourd’hui, c’est de comprendre.

Quelques jours avant ce sinistre « Jour de colère », la France, découvrant un phénomène dont beaucoup ne soupçonnaient pas l’ampleur ni même l’existence, semblait frappée de stupeur et d’effroi, comme si elle voyait sur le visage du comique égaré le reflet du mal inconnu qui la ronge. De fait, l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique se conjuguent et se résument dans ce désastre.

Dans ces conditions, il n’est pas sûr que la fermeté de Manuel Valls validée par le Conseil d’État ait les heureuses conséquences que l’on dit. On aimerait avoir les certitudes de fer arborées tant par les adversaires que par les partisans de l’interdiction du spectacle, mais entre ces deux maux-là – l’inaction et la répression –, on a du mal à décider lequel était le moindre. Pour l’heure, Dieudonné devra s’abstenir de proférer des insanités déguisées en blagues : on ne s’en plaindra pas. Reste à trouver le moyen de combattre ce qu’il ne dit pas mais que ses partisans entendent. Car si ses imprécations, au bout du compte, n’ont aucune importance en tant que telles, il est urgent de parler à ceux qui l’écoutent. En commençant par arrêter de les traiter par le mépris et de les voir comme des marginaux désocialisés ou des brutes fanatisées.

Si des professeurs ou des  commerçants s’esclaffent en voyant Faurisson en pyjama rayé, ou y voient un acte « dada », comme le talentueux écrivain Olivier Maulin dans les pages qui suivent, c’est que, déjà, nous ne vivons plus tout à fait dans le même monde. Donc, que le monde commun est à rebâtir. On se gardera néanmoins de hurler avec les loups qui guettent la moindre occasion de se payer le ministre de l’Intérieur. Je me refuse à croire au cynisme de Manuel Valls dans cette affaire. Mais pour une fois, je crois aux sondages. Si sa popularité a brutalement chuté, ce n’est pas en dépit de sa fermeté, mais à cause d’elle. Et peut-être pas tant parce qu’il a déçu des défenseurs sourcilleux de la liberté d’expression que parce que, pour pas mal de gens qui ne sont nullement des antisémites patentés, on en fait trop pour les juifs – et aussi que les juifs eux-mêmes en font trop. On peut se désoler, s’indigner, trépigner, crier au retour de la bestiole immonde, on ne la fera pas reculer.

Au contraire, à sermonner tous ceux qui, bien au-delà de la dieudosphère, pensent et, désormais, disent tranquillement qu’ils en ont marre de ces histoires de juifs, on n’aboutira qu’à les enkyster dans leur agacement et plus si affinités. Il n’y a pas d’autre choix que d’affronter toutes les questions, y compris les plus choquantes. Aussi pénible que cela soit, il faut accepter de se demander si « les juifs en font trop ». On entend déjà les grandes consciences éructer : poser cette question reviendrait à rendre les victimes coupables de la haine qu’on leur voue.

Bien entendu, les juifs ne sont nullement responsables de l’antisémitisme obsessionnel d’un Dieudonné ou d’un Soral. Mais peut-on jurer que l’activisme parfois maladroit des responsables communautaires n’a pas contribué à la lassitude affichée par un nombre croissant de leurs concitoyens ? Si beaucoup de Français pensent que la Shoah c’est l’affaire des juifs, n’est-ce pas parce qu’on en a trop fait et, plus encore, parce qu’on a mal fait, en mobilisant l’émotion plutôt que la réflexion ? Une adolescente absolument insoupçonnable m’a confié récemment qu’elle en avait soupé, des chambres à gaz, jusqu’en classe de sciences. En érigeant l’extermination en religion plutôt qu’en événement historique, n’a-t-on pas donné des ailes aux blasphémateurs qui ont aujourd’hui beau jeu de protester contre le « deux poids-deux mesures » ? Allez donc expliquer à des gamins (ou d’ailleurs à des adultes), à qui les élucubrations de la gauche compassionnelle ont mis en tête qu’ils étaient victimes par essence, que se moquer de Mahomet, Moïse ou Jésus n’est pas la même chose qu’insulter les morts d’Auschwitz. J’ai essayé. Ce n’est pas impossible, mais autant le savoir, la tâche est immense.

Il faut s’arrêter un instant sur l’argument ressassé par les fans de l’humoriste. Dieudonné crache sur tout et sur tout le monde, répètent-ils inlassablement, persuadés que cette équité supposée rend ses crachats tolérables, sinon admirables. Il est, disent-ils, « contre le système ». Et eux aussi.

Oublions qu’il y a beaucoup de juifs dans ce système-là. Mais si tant de gens, parfaitement intégrés au demeurant, croient qu’il est bon et intelligent d’être « contre le système », nous en sommes collectivement responsables. Nous avons encouragé ou toléré la rhétorique du ressentiment qui infuse l’idée que les « riches » sont haïssables (sauf quand ils sont humoristes professionnels ou footballeurs) et qu’il y a des salauds derrière les malheurs de chacun. Ajoutez le complotisme ambiant et des tas de gens bien sous tous rapports finissent par croire que le réel, c’est ce qu’on nous cache, et la vérité ce qu’on nous interdit de dire. Au lieu de nous émerveiller quand des pseudo-sociologues déclarent la guerre aux « riches » ou qu’un responsable politique réclame un « coup de balai », nous devrions démonter sans relâche la faiblesse des slogans creux et des ritournelles binaires.

Au passage, les souverainistes, au sens large, devraient aussi faire leur examen de conscience. Inutile de le cacher, j’ai été troublée de découvrir que beaucoup d’habitués du théâtre de la Main d’or étaient des sympathisants de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan.

Précisons immédiatement que ces deux estimables responsables politiques n’ont jamais dit ou écrit quoi que ce soit qui puisse les rattacher aux élucubrations du comique. En attendant, si certains ne voient pas la contradiction entre leur amour proclamé pour la France et la détestation des juifs, des sionistes, des Arabes ou des Américains, c’est peut-être que nos critiques, certes fondées, des lobbies bruxellois ou de la politique américaine n’ont pas toujours évité l’écueil et les accents de la diabolisation.
Quant à la gauche dite « morale », il est peu probable qu’elle consente enfin à s’interroger sur la chape de plomb qu’elle a imposée au débat public, pavé de tant d’interdits qu’il sera bientôt suspect de dire que la pluie mouille. Ce ne sont pas les excès de la tolérance, mais ceux de la surveillance qui ont libéré la parole. Quand tout est tabou, il n’y a plus de tabou.
Reste encore à comprendre comment s’est installée dans pas mal d’esprits l’idée que la seule morale qui vaille, en ces temps troublés, consiste à passer tout ce que la collectivité tient pour bon ou précieux à la moulinette de la dérision. Triste rire en vérité ! On ne saurait vivre sans humour – pas moi en tout cas. Mais qu’est-il arrivé à l’humour ? La réponse, finalement, est assez simple : il a pris le pouvoir. Célébrés, encensés, respectés comme s’ils étaient de grands sages, les bouffons sont devenus rois.

Le comique, cette géniale invention du cerveau humain, est devenu l’arme avec laquelle ces nouveaux puissants, qui jamais ne rient d’eux-mêmes, font feu sur tout ce qui leur déplaît sans jamais risquer d’être détrônés. Encore une fois, il n’y a pas une ligne directe allant de l’esprit Canal à la quenelle. On dira qu’il n’est pas très grave de portraiturer un DSK, alors à terre, en immonde satrape, ou de traiter Martine Aubry de « pot à tabac ». Voire.
Mais si tout est permis au nom du droit sacré à rire de tout, pourquoi s’arrêterait-on à Auschwitz ? Parce que ce n’est pas drôle ? Et qui a le droit de décider de ce qui est drôle et de ce qui ne l’est pas ? Justement, eux trouvent ça drôle et d’autant plus drôle que c’est interdit.
Eh bien, fini de rire ! Dans ce climat plombé, on n’a guère prêté attention à la mise en examen de Nicolas Bedos, accusé de racisme pour avoir employé, évidemment au second degré, l’expression « enculé de Nègre » dans une chronique de Marianne. Il ne risque pas, fort heureusement, d’être condamné. Seulement, nous ne vivons pas dans les prétoires et la peur de l’opprobre vaut bien celle du gendarme. Déjà, on se surprend à se surveiller, à craindre qu’une innocente blague soit mal comprise. Bref, à force d’ânonner qu’on pouvait rire de tout, nous sommes presque arrivés au point où ne pourrons bientôt rire de personne, ni des juifs – ce qui est une victoire paradoxale de l’antisémitisme –, ni de quelque groupe que ce soit.

Alors oui, quoi que prétendent les juristes, notre liberté d’expression est menacée. À cet égard, espérons que Frédéric Taddéï, victime d’un mauvais procès parce qu’il a invité des « infréquentables » – dont Soral et Dieudonné –, ne sera pas la première victime collatérale de la tourmente. Ou alors, il faudra savoir que le pluralisme est un délit. Quoi qu’il en soit, le débat public risque fort de connaître un nouveau tour de vis. Certes, la loi n’a pas changé, encore que l’instauration d’un délit de blasphème nous pende au nez, mais de nombreuses voix réclament que l’on s’abstienne désormais de tout propos susceptible de choquer ou de blesser. C’est, nous dit-on, la condition pour pouvoir vivre ensemble. Admettons. Mais il faudra m’expliquer à quoi sert de vivre ensemble si on ne peut plus parler de rien.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire l’intégralité du magazine, achetez-le ou abonnez-vous.

Dieudonné - Drôle de rire

*Photo : URMAN LIONEL/SIPA. 00674246_000032.

Pour une réforme tranquille, gloire au compromis !

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La panade actuelle a été suscitée par la crainte que des minoritaires veuillent révolutionner les mœurs et le droit à marche forcée, entraînant par réaction la manifestation de gens qui semblent vouloir que rien ne bouge dans les mœurs et le droit.

La vérité est que les réformateurs tranquilles sont très majoritaires à droite et à gauche.

C’est pourquoi la droite et la gauche s’honoreraient en établissant une  charte commune sur ce qu’on peut améliorer dans le domaine des moeurs (fin de vie, l’IVG, sexualité), de la famille et de l’éducation civique à l’école.

Une plate forme commune s’impose de façon impérative pour la raison raisonnable qu’une courte majorité n’est pas légitimée à déboussoler l’intime de la vie des gens, et que seul le compromis permet que le rythme de l’évolution soit accordé au besoin de repères assurant une certaine stabilité.

On sait depuis la loi Veil que même en France,  le compromis est politiquement possible.

Dieudonné : «Je n’ai absolument aucun remords»

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Avouons-le, le 16 janvier, en partant interviewer Dieudonné dans son quartier général, un bâtiment sans charme situé dans un village d’Eure-et-Loir, nous éprouvions l’agréable frisson de la transgression, tout en nourrissant vaguement le fol espoir de le ramener à la raison et à la maison communes. Peut-être allait-il nous dire que oui, il avait franchement déconné et qu’il voulait sincèrement sortir de la spirale haineuse dans laquelle il s’est enfermé depuis dix ans. Autant le dire d’emblée, le miracle ne s’est pas produit. Nous l’avons questionné honnêtement, sans essayer de le piéger. Il a joué le jeu, sans chercher à se défausser par de grosses blagues et des pirouettes.

Du reste, il semblait plutôt embarrassé. Mais sur le fond, il n’a rien lâché, confirmant ce que nous savions. Dieudonné n’est certainement pas un imbécile, mais un antisémite qui ignore ce qu’est un juif et un antisioniste qui n’a pas une traître idée de ce qu’est le sionisme. Dans ces conditions, on peut se demander l’intérêt de publier ce texte. Tout d’abord, il était normal de donner la parole au principal protagoniste de la polémique dont tous les médias ont abondamment parlé. Par ailleurs, il s’agit, nous semble-t-il, d’un document d’intérêt général car il s’exprime sans qu’il puisse y avoir la moindre ambiguïté sur la nature, humoristique ou pas, de ses propos. Si l’atmosphère était courtoise, nous n’avons pas beaucoup ri. À défaut d’avoir été les agents de sa conversion (à l’humanisme, pas au judaïsme) nous espérons contribuer à éclairer ses admirateurs.

NB : Cet entretien lui a été envoyé pour validation. Il n’en a pas changé un mot, mais n’a pas eu le temps, malheureusement, de répondre aux questions complémentaires que nous avaient suggérées ses dernières péripéties, judiciaires et financières.

 

Causeur. Le Conseil d’État a ordonné, en référé, l’interdiction de votre spectacle « Le Mur » car, selon lui, il constitue une menace de « trouble à l’ordre public ». Comprenez-vous cette décision ?

Dieudonné. Manuel Valls a dit qu’il ne croyait pas aux « remords de Dieudonné ». Mais soyons clairs : je n’ai  absolument aucun remords, puisque les juges n’ont pas encore tranché sur le fond. Je vous rappelle que, peu avant cette décision, le tribunal administratif de Nantes m’avait donné raison. Je compte jouer le jeu de la Justice et épuiser tous les recours possibles. « Le Mur » est quand même le premier spectacle comique à être interdit : cela crée un grave précédent dans l’histoire de ce pays ! La Cour européenne des droits de l’homme aura son mot à dire, d’autant  que cette instance a déjà condamné la France plusieurs fois. Cependant, j’ai pris acte de la décision du Conseil d’État, et j’ai décidé de jouer un autre spectacle, « Asu Zoa ».

En attendant que la question soit tranchée au fond, le jugement en référé vous somme de retirer les DVD de la vente. Vous y soumettrez-vous ?

Pour le moment, je ne fais que des préventes de DVD et j’attends le jugement définitif pour décider des livraisons.

Avez-vous joué « Le Mur » en Suisse ? Comptez-vous le faire dans d’autres pays où l’ordonnance du Conseil ne s’applique pas ?

Non, j’y ai joué mon nouveau spectacle, « Asu Zoa ». Mais j’en prépare un autre pour juin, qui reviendra sur tout ce qui m’est arrivé ces dernières semaines. Mon  « affaire » a  mis le doigt sur des problématiques essentielles : les limites de la liberté d’expression et la question de la dignité. Un vrai débat s’est ouvert. C’est une aventure intéressante pour l’humoriste, pour l’homme et pour le citoyen.

Vous parlez de « dignité ». Vous n’avez jamais pensé que vous étiez allé trop loin ? Vous ne vous êtes jamais dit : « Là, Dieudo, tu as un peu déconné » ?

Certes, il m’arrive de faire des saillies plus piquantes que d’autres. En plein scandale Dieudonné, des Femen pissaient dans une église. Je fais ce métier du rire depuis plus de vingt-cinq ans. Heurter, choquer, c’est notre métier. On peut en parler. Si certaines choses ne font pas rire tout le monde, doit-on les interdire pour autant ? Ça ne va pas être facile parce que chacun a sa morale, donc ses interdits.

Certainement, mais la loi est la même pour tous.

En tout cas, ce n’est pas la même tout le temps ! Alors que j’ai joué ce spectacle des centaines de fois depuis juin, la polémique a commencé après le discours de Manuel Valls à l’université d’été du Parti socialiste. Pourquoi s’est-il focalisé sur ma petite personne ? Y trouvait-il un intérêt politique, à quelques mois des élections ? Je vous rappelle que, contrairement à Valls, je suis inéligible et je ne fais pas de politique !

D’abord, vous en avez fait et nous y reviendrons. Ensuite, si vous êtes inéligible, c’est parce que vous avez été condamné, non ? Donc, ne faites pas le naïf : vous savez bien que votre petite phrase contre Patrick Cohen a saisi d’effroi des millions de Français, dont nous. Et vous savez pourquoi.

Ce que je sais, c’est que le scandale est parti d’images volées et diffusées hors contexte par BFMTV et « Complément d’enquête ». Lorsque je dis sur scène, à propos de Patrick Cohen : « Quand je l’entends parler, je me dis : effectivement, les chambre à gaz… dommage… », je ne fais que répondre à ses insultes puisqu’il m’a traité de « cerveau malade » !

Mais justement, vous auriez pu vous moquer de lui de mille façons, en vous demandant s’il est « neurologue l’après-midi », comme vous le faites dans le nouveau spectacle. Mais c’est immédiatement à sa qualité supposée de juif que vous vous en êtes pris…

Mais traiter un Noir de « cerveau malade », c’est aussi un stéréotype raciste non ?

Non…

Ceci étant, si certains ont été heurtés ou se sont sentis agressés par certains de mes propos, je m’en excuse le plus sincèrement du monde. Je ne cherche pas à créer de la souffrance chez les autres. Et même si c’est douloureux, il faut remettre tout cela dans son contexte : on parle de blague, pas de gens qui se tapent dessus !

Eh bien justement, parlons d’autre chose que de blagues. Vous revendiquez un droit à la transgression illimité au nom de l’humour, et nous ne trancherons pas cette question ici. Aussi allons-nous nous intéresser aux propos du citoyen, voire du militant Dieudonné. Quand vous êtes interrogé à la télé iranienne, que vous faites un parti antisioniste ou que vous vous exprimez sérieusement dans vos vidéos, ce n’est pas l’humoriste qui parle. Ne tournons pas autour du pot : êtes-vous antisémite ?[access capability= »lire_inedits »]

Non, et je l’ai déjà dit sur scène. Je ne me sens pas du tout antisémite. Je n’ai absolument aucune haine particulière vis-à-vis du peuple juif, mais aucune attirance non plus.

Aucune attirance, peut-être, mais un intérêt qui vire à l’obsession. Vous voyez des juifs derrière tous les problèmes du monde. Et vous avez déjà été condamné pour des propos jugés antisémites…

D’abord, je n’ai jamais été condamné pour antisémitisme. Jamais. Pour une raison simple : l’antisémitisme n’est pas un délit, c’est l’incitation à la haine qui en est un. Sur le plan juridique, il est impossible de définir l’antisémitisme.

Vous faites dans le raisonnement talmudique ? Allons, vous savez très bien qu’en droit français, l’expression de l’antisémitisme relève de l’injure raciale. Et en 2007, la Cour de cassation vous a reconnu coupable d’injure raciale pour avoir assimilé les juifs à une secte et à une escroquerie…

C’était il y a très longtemps. Et je critiquais le judaïsme, pas les juifs. Beaucoup de juifs antisionistes me soutiennent. Ils sont antisémites, eux aussi ? Attention aux amalgames ! Dire « les juifs » comme « les Noirs », cela n’a pas beaucoup de sens.

Dans ce cas, que signifient vos élucubrations assimilant judaïsme, juifs et sionisme. Vous pensez que les juifs jouent un rôle néfaste dans le monde et en France, ou on vous a mal compris ?

Vous ne m’entendrez jamais mettre en cause l’intégralité d’une peuplade, ou d’une secte. Dire que « les juifs » joueraient un rôle néfaste, c’est absurde. Il y a des gens comme Jésus qui naissent juifs et qui vont devenir autre chose, tant mieux pour eux !

Pourquoi « tant mieux » ? Passons. Et il vous arrive de dire « les sionistes », non ? Quoi qu’il en soit, derrière un banquier noir, arabe ou asiatique, vous voyez un banquier. Derrière un banquier juif, vous voyez un juif. Autrement dit, pour vous, certains juifs jouent un rôle néfaste en tant que juifs.

Je ne sais pas s’il existe un lobby juif, mais je sais qu’il y a un lobby pro-israélien, sioniste, qui exerce une influence néfaste, notamment sur  la politique française. M. Roger Cukierman et l’organisation qu’il représente [le CRIF] communautarisent les esprits. Si, pour exister à l’intérieur de la République, chacun doit se constituer en groupe, on aura bientôt des conseils représentatifs de chaque communauté…

Mais vous aussi, vous revendiquez vos origines !
Pas du tout ! Je dis simplement que je suis à la fois français et camerounais. Quand je suis au Cameroun, je suis camerounais, quand je suis ici, je suis français. Je n’appartiens à aucun « conseil représentatif ». Et pour cause : les associations représentatives des Noirs en France ne représentent rien du tout. D’ailleurs, que veut dire être noir ? C’est vraiment stupide !

En tout cas, il y a vingt-cinq ans, vous revendiquiez votre identité de métis pour lutter contre le Front national. Pourquoi vous êtes-vous ensuite rapproché de gens que vous trouviez autrefois racistes ?

Ayant grandi dans l’antiracisme de gauche, lorsque je me suis présenté aux législatives à Dreux, en 1997,  avec la bénédiction des milieux du cinéma et de SOS Racisme, je me suis positionné tout naturellement contre le FN.  Depuis, j’ai évolué sans toutefois me rapprocher de personne.

Vous plaisantez ? Jean-Marie Le Pen est quand même le parrain d’une de vos filles !

C’est vrai, mais Carlos Ilich Ramírez Sánchez est le parrain d’une autre. J’assume parfaitement ma relation amicale avec Jean-Marie Le Pen. Depuis mon fameux sketch, chez Fogiel, sur le colon israélien, mon combat contre le racisme m’a amené à me repositionner. C’était il y a dix ans. J’ai dû affronter des réactions hystériques comme je n’en avais observées sur aucun autre sujet. Cela m’a fait comprendre une chose : le sionisme est le dernier espace de racisme hystérique.

Vous ne trouvez pas que c’est un peu lourd à porter d’être la filleule d’un terroriste ? Vous êtes pour le terrorisme ?

Je suis contre le terrorisme, mais vous savez, Mandela aussi était qualifié de « terroriste ». Pour moi, le commandant Carlos est un révolutionnaire, très populaire dans les pays du tiers-monde. J’ai un profond respect pour l’homme qu’il est. Il est vrai aussi qu’il a choisi la lutte armée et la violence, voie que, personnellement, je n’approuve pas.

Revenons à Le Pen. C’est donc l’« antisionisme » qui vous a rapproché de lui ?

Après avoir pris conscience que le racisme et l’antisémitisme étaient des alibis politiques,  j’ai voulu rencontrer le diable Le Pen, l’homme qu’on décrivait comme le Mal absolu. Je lui ai posé des questions sur la guerre d’Algérie, les Blancs, les Noirs. Ses réponses m’ont montré que le vrai Jean-Marie Le Pen n’avait rien à voir avec son image médiatique.

Êtes-vous toujours en contact avec le FN ?

Je n’ai pas de contact avec Marine, mais je garde toute mon estime à Jean-Marie Le Pen. C’est pratiquement le seul homme politique qui m’a soutenu alors que j’étais lynché en place publique.

Alain Soral, qui a aussi été frontiste, est l’un de vos proches. Votre rencontre date-t-elle de votre incursion au FN ?

À peu près. Soral n’a pas la même histoire que moi, mais il fait un travail sur lui-même. Il a compris que les « islamo-bamboulas » n’étaient pas le problème de la France. De mon côté, j’ai compris que le Français de souche n’était pas le problème de la France ! Le seul problème de la France est le mensonge, dont le sionisme est l’une des expressions les plus flamboyantes.

Voilà qui a au moins le mérite de la clarté. Parlons donc du sionisme. À la télévision iranienne, vous avez déclaré que les sionistes avaient tué le Christ. Pour le coup, vous étiez sérieux, mais c’est assez drôle ! Vous n’ignorez pas que le sionisme n’existait pas à cette époque…

Jésus voulait chasser les marchands du Temple. Or, les sionistes sont les nouveaux marchands du Temple. Israël est le seul pays du monde où il y a des bus pour les Noirs et pour les Blancs. Des femmes falashas se sont fait stériliser pour des raisons démographiques, ce n’est pas moi qui le dit !

On ne sait pas d’où vous tenez cette information, ni cette histoire d’autobus. Mais dîtes-nous : qu’est-ce que le sionisme pour vous ?  

Le sionisme repose sur une logique et un esprit d’apartheid qui font le malheur de ce monde.  Israël s’est créé par les armes en s’appuyant sur la culpabilité du monde entier. On a le droit d’aimer cet État fondé sur un racisme absolu mais, personnellement, je n’y foutrai pas les pieds. Regardez ce qui se  passe dans le monde : des pays explosent à cause de cette finance internationale. Et ce sont toujours ces mêmes marchands qui pourrissent la vie des gens sur cette planète.

Nous vous proposons une définition du sionisme : c’est l’idéologie selon laquelle les juifs ont droit à un État-nation sur une partie de la Palestine. Qu’en pensez-vous ?

Bien évidemment, les juifs ont droit à une terre, mais à la même que la nôtre, pas à un État ! Si je suis noir, ai-je pour autant droit à un État noir ? C’est une question fondamentale. Des gens ont le droit de s’entendre à un endroit géographique donné pour se dire qu’ils vont former une nation. Mais ils ne peuvent pas raisonnablement l’imposer au reste du monde. C’est pour cela que le sionisme est un projet ridicule et stupide.

En parlant de ridicule, votre ancien comparse du Parti antisioniste, Yahia Gouasmi, explique  que « derrière chaque divorce, il y a un sioniste » et que le sida a été inventé par le sionisme…

Une femme lauréate du prix Nobel, Wangari Muta Maathai[1. Elle-même est revenue sur ses propos en expliquant qu’il y avait eu une mauvaise interprétation de ses paroles et qu’elle n’avait jamais pensé que le sida avait été fabriqué par l’homme.], a avancé cette même théorie sur le sida. On parle de « théories du complot », mais chacun a le droit de s’exprimer et de remettre en cause les thèses officielles.

Prenons un exemple : les crimes de Mohamed Merah. Vous admettrez qu’ils sont imputables à l’antisémitisme plutôt qu’au sionisme !

Je ne suis pas compétent pour parler de cette affaire-là. Qui est Merah, quelle est son histoire ? Pour moi, Merah est un sioniste car il a commis des actes violents.

Donc, le sionisme n’a plus grand-chose à voir avec Israël ou avec les juifs, c’est juste  l’autre nom du Mal. Ne craignez-vous pas d’attiser les tensions communautaires en alimentant les fantasmes complotistes ou antisémites de votre public ?

Non, et je me fais mal comprendre si vous interprétez mes sketches comme un appel à la violence. Quant aux associations comme le CRIF et la Licra, elles instrumentalisent l’antisémitisme pour justifier leur propre existence. Leur paranoïa me fatigue.

Pas besoin d’être parano pour observer que vous ne compatissez pas à la douleur des victimes du génocide juif. Vous auriez même arraché les pages consacrées à la Shoah dans le livre d’histoire de l’un de vos enfants…

En fait, je ne l’ai pas fait, parce que ce livre appartient à l’Éducation nationale et qu’il faut le rendre à la fin de l’année ! Mais sur le fond, les manuels d’histoire de l’Éducation nationale sont un tissu de mensonges auquel je ne crois pas une seconde. D’ailleurs, qui écrit cette histoire ?

Autrement dit, vous ne croyez pas à l’authenticité du génocide juif ?

Je ne suis pas du tout spécialisé dans ces choses-là.

Ça, c’est certain. Mais cela ne vous empêche pas d’en parler abondamment…

De toute façon, la loi Gayssot interdit tout débat. Que les juifs soient morts dans les chambres à gaz ou ailleurs, c’est atroce. En même temps, j’aime bien écouter Faurisson. Mais je regrette que personne ne veuille l’affronter en débat et lui opposer des preuves.

Il y a des bibliothèques entières de preuves ! Puisque vous rejetez l’accusation de négationnisme, pourquoi désapprouvez-vous l’enseignement de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’école ?

Pour certains, la Seconde Guerre mondiale appartient à une histoire familiale et elle pèse sur toute leur vie. Pour d’autres, c’est la guerre d’Algérie ou le génocide rwandais. C’est aux parents et à la famille de raconter l’histoire et à l’enfant de l’écrire. On n’a pas à raconter aux enfants une histoire plus qu’une autre. Quand on est chrétien, on a envie d’écouter l’histoire de Jésus, plus que celle de Louis XIV !

Louis XIV était chrétien… Aucun de nous n’a de rapport direct avec Louis XIV, ni d’ancêtres gaulois, mais nous sommes heureux d’avoir appris l’histoire de France…

Je n’en ai rien à foutre de Louis XIV ! La seule chose que je sais, c’est qu’il s’appelait Dieudonné… L’histoire relève de la sphère privée ! L’École devrait se contenter de nous apprendre à écrire, lire, compter et défendre le vivre-ensemble.

Mais qu’avons-nous en commun si chacun se tricote sa propre histoire ? Le vivre-ensemble républicain a été forgé par l’École et par l’histoire enseignée à tous.

Vous savez, j’ai gardé certains manuels d’histoire de mon père. Au Cameroun, ils expliquaient les bienfaits de la colonisation. L’histoire n’est pas un outil objectif, mais de la propagande écrite par les vainqueurs !

Et quand vous soutenez que les juifs ont joué un rôle central dans la traite négrière, ce n’est pas de la propagande ?

Je ne sais pas si les juifs étaient ou non majoritaires parmi les négriers. Mais si le premier article du Code noir interdit la traite négrière aux juifs et aux protestants, c’est sans doute bien parce qu’un certain nombre d’entre eux exerçaient cette profession ! Cela ne doit évidemment pas culpabiliser les juifs d’aujourd’hui, qui ne sont pas plus responsables de la traite que les jeunes Allemands ne sont redevables de ce qui s’est passé lors de la dernière guerre. Moi, en tant qu’Afro-descendant, j’ai besoin de connaître la vérité ! En Martinique, 80% des terres en appartiennent aux descendants d’esclavagistes. Comment cela se fait-il ?

Il y a sans doute de graves inégalités dans les Antilles, mais vous pourriez vous soucier d’autres injustices, par exemple celles qui sont commises en Iran. Avez-vous une sympathie pour le régime des mollahs, ou avez-vous joué sur la solidarité des réprouvés pour financer vos films ?

Au départ, c’est la voix de Mahmoud Ahmadinejad et sa façon de s’exprimer à la tribune des Nations unies qui m’ont plu. Puis j’ai visité l’Iran. C’est un pays magnifique qui vit sous le blocus. D’un point de vue politique, le régime bicéphale de l’Iran, avec d’un côté des mystiques et de l’autre côté des administrateurs laïques, est étonnant. Je trouve cette articulation entre religieux et politique intéressante.

N’étiez-vous pas un laïque pur et dur autrefois ?

À une époque, je m’inscrivais effectivement dans une dynamique très laïque. J’étais athée et je me disais qu’on pouvait dénoncer le fait religieux en riant. Les frontières dressées par les religions me paraissaient dangereuses et sectaires. Et puis je me suis rendu compte que la religion laïque et athée pouvait être aussi intolérante que le fanatisme religieux. Aujourd’hui, je crois que les hommes de bonne volonté de chaque camp, croyants ou athées, devraient pouvoir se retrouver dans une croyance commune. Les prophètes comme Mahomet et Jésus-Christ nous ont montré la voie du rassemblement.

Cela dit, que vous le vouliez ou non, votre discours antijuif, sur le mode humoristique ou sérieux, rassemble contre vous une partie de la communauté nationale et nous nous en félicitons. Qui cherchez-vous à choquer et à séduire en chantant  « Shoah-nanas » ?

Avec « Shoah-nanas », je critique la compétition victimaire et non pas la Shoah elle-même. « Tu me tiens par la Shoah, je te tiens par l’ananas », cela signifie que chacun arrive avec sa souffrance et sa mémoire, et qu’ensemble on arrive à zouker.

Honnêtement, que croyez-vous faire avec vos spectateurs : les faire rire ou les endoctriner ?

Je suis humoriste. Ni plus ni moins. Dans mes spectacles, il n’est pas question de donner des leçons de morale ou de philosophie. En toute simplicité, je fais rire sur des sujets qui me passionnent et que j’aime bien. À l’inverse, beaucoup de comiques restent dans une sorte d’humour un peu industriel sur des sujets faciles. C’est d’ailleurs ce que je reproche à mon ami d’enfance Élie Semoun, pour lequel j’ai toujours beaucoup d’affection. Malheureusement, il se complaît dans une certaine bourgeoisie du show-business. Or, faire rire exige de se mettre un peu en risque.

Vous trouvez terriblement audacieux et transgressif de faire des « quenelles ». Il paraît que c’est un geste « anti-système ». Le footballeur millionnaire Anelka est  anti-système ?

Anelka est dans le système mais il a un rêve. C’est un descendant d’esclaves issu d’une grande famille antillaise. Plutôt timide et discret, il a fait ce geste lorsqu’il ne fallait pas le faire : c’est ça qui est anti-système !

Et ceux qui font une quenelle devant une synagogue ou un mémorial de la Shoah, qu’en pensez-vous ?

Sur les quelque 40 000 clichés de quenelles que nous avons reçus, il n’y en a pas plus de six qui ont été prises devant un lieu de culte ou un symbole juif. Je n’ai pas publié ces images sur mon site pour ne pas brouiller le message, car je n’associe pas la quenelle aux juifs. Mais si certains ont envie de le faire, pourquoi pas ? Qui sait, ce sont peut-être des juifs qui s’opposent au judaïsme ou qui sont devenus athées. J’ajoute que nous avons aussi des images de quenelles devant des moquées…

N’est-ce pas un salut nazi inversé ?

C’est une calomnie inventée par le président de la Licra, Alain Jakubowicz, pour discréditer ce geste. Il aura bientôt à en répondre devant la Justice. Faire une quenelle est un geste potache qui n’a provoqué aucun acte de violence, sinon de la part des hystériques de la LDJ. En s’en prenant à  de jeunes « quenelliers », les membres de cette milice ont franchi une limite.[/access]

Causeur n°10 ausculte le phénomène Dieudonné

dieudonne brauman wizman junger

Dieudonné dans Causeur ? Elisabeth Lévy et Gil Mihaely ont relevé le défi en rencontrant le comique désormais mondialement célèbre pour ses sorties antisémites. Un mois après la tempête médiatico-judiciaire que l’on sait, Dieudonné ne renie rien. Sa confession-fleuve, sans l’ombre d’une petite blague, constitue sans doute l’entretien écrit le plus fouillé qu’il ait accordé ces dix dernières années.

Etant entendu que « l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique », restent des questions lourdes et irrésolues. A-t-on trop glorifié le devoir de mémoire, au point d’en faire un culte que certains se plaisent à profaner ? Comment l’humour est-il devenu une arme de dézingage massif ? Que signifie l’étrange agrégat de mécontents réunis qui crièrent haro sur les juifs dans les cortèges du Jour de colère ?

Interrogé par Elisabeth Lévy et votre serviteur, Ariel Wizman se dit exaspéré par l’« humorisme » qui sévit sur les ondes. Pour le chroniqueur de Canal +,  « le rire est devenu la forme socialement acceptable de la violence » propagée par des « vanneurs » qui traquent leur cible en meute. Dans ce climat délétère où l’on tourne tout en dérision, l’ancien complice d’Edouard Baer rêve de comiques qui délaisseraient les pesanteurs de l’actualité. Wizman défend le « politiquement correct » et l’assume. Il y a donc des limites à ne pas transgresser.

Rony Brauman, également interviewé par la rédaction, regrette cette sacralisation de la Shoah. Le génocide juif a accédé au rang d’« événement métaphysique et en plaisanter est assimilé à un blasphème », déplore le fondateur de Médecins du Monde. Afin de combattre antisémitisme et négationnisme, Brauman entend replacer les crimes de masse dans leur histoire. « Le discours de substitution victimaire de Dieudonné est un effet-rebond de la loi Gayssot, qui a déclenché une concurrence des victimes », explique l’humanitaire, rappelant l’importance de la revendication mémorielle dans l’itinéraire de l’humoriste.

Quelques portraits de fans de l’artiste esquissent le portrait-robot du dieudonniste lambda, souvent étranger aux imprécations antisémites. Olivier Maulin se fait leur porte-parole dans sa défense et illustration du droit de rire avec Dieudonné.  Brillant écrivain, Maulin argue que les antisémites n’ont pas besoin de spectacles humoristiques pour nourrir leurs fantasmes et compare la scène du théâtre de la Main d’or à une nef des fous où l’ubuesque le dispute à l’atroce.

Heureusement, il y a vie en dehors de ces débats piégés, sur lesquels reviennent Alain Finkielkraut et Basile de Koch dans leurs journaux respectifs, hébergés par la maison.

Aux antipodes de ces polémiques franco-françaises,  nos pages actualités vous font notamment embarquer pour Damas et Rome. Après l’échec de la conférence de Genève 2, Gil Mihaely et  le géographe Fabrice Balanche décryptent la stratégie de contre-insurrection d’un régime syrien que l’on croyait condamné. Pendant ce temps, Frédéric Rouvillois se fait l’exégète de la pensée du pape François, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Si le tumulte de l’actualité vous fatigue, rien de tel que notre dossier Jünger pour (re)découvrir cet immense écrivain allemand dont la destinée se confond avec le XXe siècle. À l’occasion de la parution de ses carnets de la première guerre mondiale, nous vous avons préparé un abécédaire assorti d’un entretien avec son biographe Julien Hervier et de quelques autres surprises disponibles en kiosque dès jeudi.

Vous êtes repus ? Allez, encore une dernière cuiller pour  la chronique gastronomique de Félix Groin !

Dieudonné - Drôle de rire

     

 

Apeloig, homme de lettres

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apeloig typorama arts

« Typorama » n’est pas une exposition classique. Non plus qu’une monographie habituelle. Devant le travail du graphiste mondialement renommé Philippe Apeloig, les responsables du musée des Arts décoratifs de Paris, qui accueille la manifestation, n’ont pas cherché à sacraliser le geste créateur et encore moins à célébrer l’éclair de génie. Ici, pour le visiteur, presque devant ses yeux, le graphiste travaille, se trompe, recule, fait un pas de côté jusqu’au résultat final, qui lui-même sera peut-être à son tour défait puis refait. L’exposition et l’ouvrage monumental qui l’accompagne font la part belle aux centaines de croquis, esquisses et autres travaux de genèse.[access capability= »lire_inedits »] Une salle consacrée aux identités graphiques créées par Apeloig présente ainsi des animations saisissantes, au plus près de sa pensée bondis- sante. Logo des Musées de France, du Petit Palais ou du Châtelet : on peut toucher des yeux l’élaboration sinueuse de ces emblèmes pour institutions en quête d’identité.

Philippe Apeloig, né en 1962, banlieusard de Vitry, est devenu graphiste par hasard ou presque. Attiré par les arts de la scène, et la danse en parti- culier, il se rêve décorateur ou chorégraphe. Son cœur balance encore quand, en 1983, il effectue un stage au studio néerlandais Total Design. Ébahi, le jeune homme y découvre le travail de l’équipe de Wim Crouwel. Construction, déconstruction, harmonie des formes : Apeloig décide que le graphisme sera sa scène et les lettres son instru- ment pour dire le monde.

La deuxième rencontre décisive sera celle d’April Greiman en 1988. L’exubérante Californienne lui fait découvrir les joies du Macintosh. Difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, la souris provoque une panique générale chez tous les graphistes qui, à peine émoulus de l’école, doivent tout réapprendre, sur une machine qui leur évoque plus le métier de dactylo que celui d’artiste. Apeloig, lui, surfe sur la vague de San Francisco, en joue, se plante, se redresse, apprivoise la bête et s’amuse vite à inventer une myriade de nouvelles formes.

Les autres sources qui infusent son travail sont d’au- tant plus faciles à évoquer qu’Apeloig ne les dissimule jamais : Malevitch, Sol Lewitt et, bien sûr, le Bauhaus. Apeloig met en scène ses influences, organise au vu de tous le dialogue entre son travail et ce qu’il appelle son « dictionnaire mental ».

Exemple de cette création à livre ouvert : la sublime affiche de la rétrospective YSL de 2010. Le graphiste a tenu à exposer, en même temps que son œuvre, le matériau brut dont il s’est servi. Une photographie du couturier au travail, loin des portraits léchés de Jean-Loup Sieff. L’humble croquis de Cassandre devenu icône planétaire. La robe « Hommage à Mondrian ». Trois matériaux visuels bruts. D’innombrables combinaisons possibles. Une seule atteint ce fragile équilibre recherché. Pas d’artifice, pas de décoration. La concision de la démarche, l’économie des moyens comme un défi au spectateur.

Sa marque de fabrique ultime ? Les caractères qui replacent le sens au cœur de l’affiche. En typographie, Apeloig expérimente et invente, partant de principes graphiques simples, voire naïfs, les déclinant avec une précision presque mathématique. Ici, pas d’alphabet soigné qui s’efface pour faciliter la lecture. Les lettrages sont d’un dessin parfois gauche, presque maladroit dans leur radicalité. Jouant toujours avec les limites de la lisibilité pour provoquer étonnement et questionnement chez le passant. Et c’est ainsi que les lettres ont de l’esprit.

Le bon graphisme, dit Apeloig, est un équilibre. Un équilibre fragile qu’on atteint seulement quand on ne peut plus rien ajouter ni retirer sans risquer la chute. En ouverture de l’exposition, dans sa section la plus intime, on verra, entre Fellini et Pina Bausch, une photographie du funambule Philippe Petit sur un câble lancé entre les deux tours du World Trade Center. Tout est là, la fragile ligne tendue entre les masses imposantes des tours d’acier se découpant sur fond de ciel, l’artiste seul dans la maîtrise de son équilibre. Décidément, chez Apeloig, la danse n’est jamais loin.[/access]

Jusqu’au 30 mars.

*Photo : musée des arts décoratifs.

Egypte : Retour à la case départ

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egypte sissi morsi

L’Égypte s’apprête à fêter le troisième anniversaire de la chute d’Hosni Moubarak. Trois longues années, c’est le temps qu’il aura fallu pour voir se dénouer la crise institutionnelle.

En dépit de l’appel au boycott des frères musulmans, les Egyptiens ont dit oui (avec seulement 40% de participation) à la nouvelle constitution. Si le texte ressemble à un compromis reconnaissant l’importance tant de l’islam que de l’armée dans le système politique, la population n’en reste pas moins divisée entre pro et anti Morsi.

La très probable candidature à la présidentielle de Abdel Fattah Al-Sissi laisse peu de place au doute. Il est le seul candidat crédible et les législatives ont été astucieusement décalées après la présidentielle. De sorte que cette dernière risque de tourner au plébiscite bonapartiste. On serait tenté de dire que l’Égypte retourne à la case départ…reste à savoir laquelle? 2011 ou 1981, lorsque Moubarak avait pris le pouvoir dans un contexte de fortes tensions entre islamistes et militaires?

La donne a en tout cas changé depuis le choc de février 2011. Les Frères musulmans ont exercé le pouvoir pendant un an, sans pouvoir rassembler les égyptiens. Le coup de force institutionnel amorcé par le président islamiste Mohamed Morsi a suscité la colère de la rue et sa chute. C’est peu dire que la force d’attraction des Frères musulmans s’est érodée. Les promesses de démocratie islamique ont tourné court. Certes, la résistance des Frères n’est sans doute pas terminée et l’islamisme politique a encore de beaux jours devant lui. Mais, classé parmi les groupes terroristes, l’opposition frériste prend une forme de plus en plus violente. Les attentats se multiplient, signes d’une radicalisation et de la prochaine marginalisation du mouvement.

Grâce à Sissi, la question du leadership ne se pose plus. La lutte pour le pouvoir avait culminé au second tour de la présidentielle de 2012 entre Morsi et Chafik, deux candidats plutôt falots. Sur le modèle syrien, Hosni Moubarak avait cherché à transmettre le pouvoir à son fils Gamal, un homme d’affaire formé à l’université américaine mais sans relais militaire. La situation de blocage entre Gamal Moubarak (dont l’ascension semblait irrésistible) et l’armée est à l’origine de la révolte de Tahrir, que la révolution tunisienne et la crise économique ont encouragée. N’en déplaise aux tenants de la dynastie républicaine, on ne passe pas impunément  de l’oligarchie à la monarchie héréditaire!

Or, la famille Moubarak aujourd’hui écartée, le maréchal apparaît comme le seul successeur crédible de la dynastie militaire au pouvoir depuis 1954. C’est pour cette raison que la révolution égyptienne s’achève. Cet homme de synthèse assure la transition entre la dictature des « officiers libres » et un régime où les officiers de la génération venue après 1973 continueront à jouer les premiers rôles.

Homme discret voire secret, Sissi est aussi très religieux. Il porte la marque sur le front des hommes qui s’inclinent cinq fois par jour devant Allah. Sa femme est pour ainsi dire l’anti Suzanne Moubarak. Elle reste à la maison et, si elle sort, c’est toujours voilée. Bref, son mari symbolise le nouveau et l’ancien visage du nationalisme égyptien: islamique et militaire.

Signe de ce paradoxe, la candidature  de Sissi est à la fois soutenue par le mouvement anti-Morsi Tamarrod, les coptes et le parti salafiste Nour ! Mais il ne se jette pas pour autant sur un pouvoir qui lui tend les bras. Jusqu’ici, il préfère la posture de Cincinnatus. En sauveur de la nation, il fait durer le suspens sur sa candidature. Ce qui excite un désir de plus en plus irrationnel parmi la population. La presse, unanime, le compare à Nasser et le supplie de lui succéder. Issu d’un milieu modeste comme lui, c’est un enfant de la méritocratie militaire, un bon musulman, la gouaille et le lyrisme en moins. L’Égypte, pays des pharaons, attend l’homme providentiel. Elle croit en la réincarnation du père de l’indépendance et espère un certain retour à l’ordre économique et politique.

Sur la scène extérieure, Sissi a fait également preuve de prudence et de réalisme. Il a très vite rassuré les alliés traditionnels de l’Égypte post-Sadate: les princes saoudiens, Israël et les Américains les plus pragmatiques. Les Occidentaux ne le crient pas trop fort, mais ils se réjouissent en secret du retour à une certaine stabilité : Sissi, ancien élève du War College américain, a mis fin au pas de deux entre l’Iran et Morsi. Ancien attaché de défense à Riyad, il a aussi stoppé net le soutien au Hamas et ordonné la destruction de la quasi-totalité des tunnels de contrebande, la fermeture du point de passage de Rafah et l’interdiction formelle de tout déplacement des dirigeants du mouvement islamiste palestinien. Bref, avec Sissi comme vigie, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’Égypte risque d’être tenue.

*Photo : Amr Nabil/AP/SIPA. AP21515360_000007.

Najat à Sciences Po : des contradictions au sein du peuple (de gauche)

Dimanche dernier, 300 000 (ou disons, le chiffre que vous voulez) Manifestants Pour Tous, barbons et marmots, scouts et cathos, ont défilé pour dire non à la PMA, la GPA et autres chambardements dans la filiation. À la vue de ce chapelet de familles bourgeoises bon teint venues de province et de l’Ouest parisien, grandes pourvoyeuses de cadres du secteur privé, on croirait le « catholicisme zombie » enrégimenté malgré lui dans la lutte contre l’exploitation. « Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent », glissait Bernanos à l’âme des gens de droite ; puissent-ils continuer de l’entendre !

Aussi inoffensives soient-elles, ces armées de poussettes n’ont pas manqué de susciter l’indignation pavlovienne des stipendiaires du Progrès, qui invoquent inlassablement les heures les plus sombres de notre histoire. Il faut dire qu’un agenda de ministre n’aide pas à faire dans la subtilité langagière ! Prenez Najat Vallaud-Belkacem. Entre deux allocutions officielles, le ministre des droits des femmes prépare son « échange » avec Janet Halley, professeur de droit spécialiste de la famille et du genre, ce vendredi, à Sciences Po. Thème de la conférence : « comment lutter contre le trafic humain ? ». Il y sera sûrement question de traite prostitutionnelle, puisque le gouvernement voudrait pénaliser le tapin, à défaut de pouvoir l’éradiquer.

Que le ministre d’une « GPA non marchande » (sic) disserte sur le trafic humain, tout en défendant mordicus la Reproduction artificielle de l’humain, aussi appelée PMA, vaut son pesant d’embryons. Quant à la marchandisation des utérus impliquée par la GPA — dont on nous dit que jamais au grand jamais elle ne sera autorisée en France — elle ne semble pas gêner cette gauche moralisante qui, après l’abandon du projet de loi Famille, ne rêve que de reculer pour mieux sauter.

Dommage, on aurait rêvé d’une cohérence pour tous !

Touche pas à mon avenue Foch!

avenue foch hidalgo

Il existe dans Paris un lieu béni des Dieux, préservé de tout ce qui enlaidit le paysage urbain : sanisettes, Mcdo, stations Vélib, arrêts de bus, kiosques de la Française de jeux et autres horreurs attirant la chalandise interlope. Pas un épicier arabe à moins de cinq cent mètres, pas de Franprix ni de Cash-Casher Naouri. Même Hermès, Prada ou Armani ont eu, en dépit de leurs gros moyens, la délicatesse de s’abstenir d’ouvrir ici des succursales alors qu’une clientèle de proximité sensible à leurs produits leur tendait les bras.  Ici tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Entre l’Etoile et la Porte Dauphine, une avenue longue de 1,3 km, large de 140 mètres (autant que le Seine à la hauteur du Louvre), conduit doucement le flâneur de l’Arc de Triomphe au bois de Boulogne. Le baron Haussmann, s’étant trompé dans ses calculs visant à percer douze avenues similaires partant de l’Etoile, fut contraint de lui accorder une largeur double de celles de ses sœurs. Depuis, on lui ôta, à la maison, le droit de couper la galette des Rois pourtant réservé au pater familias.

Pour faire oublier cet impair, il fut décidé qu’elle serait rabaissée par une dénomination d’une banalité affligeante, avenue du Bois, alors que les autres artères partant de l’Etoile furent baptisées de noms glorieux de la saga napoléonienne : avenue de la Grande Armée, avenue de Friedland, avenue Hoche…

Mais le peuple, qui ne se laisse pas mener par le bout du nez, fit en sorte que cette Cendrillon des avenues devint celle qui allait attirer vers elle le plus de princes charmants tombés amoureux de sa beauté négligée… En 1929, l’avenue du Bois se vit  enfin reconnaître ses mérites : on la rebaptisa du nom du grand vainqueur de la Grande guerre, le généralissime Ferdinand Foch, décédé cette année-là.

Sa réputation franchit bientôt les frontières, les mers et les océans : des sables du désert arabique à la jungle africaine, de Moscou à Shanghaï, elle s’impose comme la seule adresse parisienne possible pour ceux à qui dame Fortune à fait la grâce de reconnaître leurs mérites en les comblant de ses bienfaits.

Quelle artère parisienne illustre mieux cette fameuse « diversité » dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles ? Ici, l’ambassadeur d’Israël en France, logé là par son administration, croise un prince royal saoudien en allant promener son chien le dimanche matin,  et échange avec lui des salutations cordiales et même quelques considérations météorologiques. Les appartements qui la bordent sont agencés de telle sorte que des Africains notables comme Denis Sassou Nguesso et Théodore Obiang peuvent y loger leur nombreuse et bruyante famille sans gêner les voisins. Le Géorgien cohabite avec le Russe, et l’armateur grec devise avec le champion turc du BTP…

Il fallait bien, qu’un jour, quelque esprit chafouin se mette en tête de détruire cette charmante  et discrète harmonie. Saisissant l’occasion des prochaines élections municipales, un obscur cabinet parisien d’architecture et d’urbanisme, Hamonic et Masson, à crû malin de lancer dans l’arène du duel Hidalgo-NKM un projet d’aménagement de l’avenue Foch dont on trouvera le détail ici.

Il s’agit, ni plus ni moins, que de transformer l’avenue Foch, pour moitié en « végétalisant » la partie nord, faisant ainsi entrer le Bois de Boulogne (et les activités nocturnes afférentes) dans Paris, et de convertir la partie sud en zone piétonnière et commerciale pourvue de toutes le commodités modernes : fast foods (hamburgers et gyros), pistes de skateboard, bistrots branchés, station de métro souterraine, cinémas et boites de nuits (ce n’est pas dit comme cela dans le projet, mais les concepteurs du bientôt défunt forum de Halles ne nous avaient pas prévenus, non plus, de ce qui allait advenir de leur merveille urbanistique !).

On sent percer, sous l’architecte, le vengeur social qui veut pourrir la vie des riches plutôt que d’améliorer celle des pauvres ! On ne sera pas  étonné de voir, derrière ce projet, la main d’un vieux militant trotskiste, ancien président de l’UNEF des années quatre-vingts, Marc Rozenblat. Il se lança dans la promotion immobilière après avoir sévi, es qualités, dans le business du logement étudiant,  croisant au passage Jean-Marie Le Guen, candidat évincé de l’investiture socialiste pour la mairie de Paris, et Dominique Strauss-Kahn, dont  les apparatchiks étudiants étanchèrent la soif pendant sa traversée du désert… Anne Hidalgo, prise de court par la diffusion publique de ce plan révolutionnaire, se voit contrainte de lui donner son aval, sauf à passer pour une vendue au grand capital.

Bien entendu, cela ne se fera jamais, et l’avenue Foch restera, pour longtemps encore, la vitrine de l’opulence mondialisée où habitent tous ces gens que l’on aime haïr, parfois à juste titre. Il ne manquerait plus qu’ils se délocalisent !

*Photo : LCHAM/SIPA. 00673908_000033.

Au nom du Père Paolo, otage en Syrie

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pere paolo syrie

Voici six mois que le père Paolo Dall’Oglio, jésuite italien installé en Syrie depuis plus de trente ans,  a été kidnappé à Raqqa, sur les bords de l’Euphrate, à 160 km à l’est d’Alep. Six mois qu’aucun indice, aucun élément, ne permet d’en savoir plus sur cet enlèvement. Six mois que le religieux est otage de ceux qu’il soutenait avec rage, aux mains d’une rébellion syrienne à plusieurs têtes.

« Nous n’avons aucune information sur son enlèvement, personne ne l’a revendiqué et nous ne savons pas s’il est en vie ou non. », explique Francesca Dall’Oglio, l’une des deux sœurs du prêtre. Certains disent pourtant tout bas qu’il « serait toujours détenu aux environs de Raqqa ». Le conditionnel interdit toute certitude.

Le père Dall’Oglio a ressuscité le monastère byzantin de Mar Moussa au nord de Damas. « Il s’était totalement fondu dans la réalité syrienne, dans la langue syrienne, et dans la vie de son peuple le plus pauvre. Il n’était plus un étranger en Syrie. » explique Jean-François Colosimo. Le jésuite a fait sienne cette grande tradition chrétienne  de l’inculturation et choisi de se donner entièrement au peuple syrien. Le monastère était un lieu de rencontre, où chrétiens et musulmans, hommes et femmes,  venaient converser en toute liberté, en toute confiance, autour du père Paolo pour qui le dialogue avec les musulmans était fondamental.  Pour ce fin connaisseur de l’Islam, les deux religions sœurs sont faites pour cohabiter dans le respect. «La société syrienne a toujours été pluraliste, ce n’est pas un cul de sac continental, mais un lieu de passage. La Syrie a dans son ADN une harmonie plurielle entre ses communautés qui est unique au monde » avait-il l’habitude de dire.

Dès le début de la guerre en Syrie, le père Dall’Oglio s’engage aux côtés de la rébellion contre le régime de Bachar Al Assad.  « Ce que le régime fait subir à la population est devenu indécent. » dit- il aux journalistes qui l’interrogent. Les conséquences de sa prise de position sont immédiates. Au printemps 2012, son permis de résidence est révoqué par les autorités syriennes et il est expulsé du pays. Il quitte Mar Moussa et s’installe en Irak. Il publie alors un livre sur le conflit syrien en France au printemps 2013 La rage et la lumière, aux éditions de l’Atelier. Il retournera plusieurs fois en secret sur le sol syrien.  En juillet 2013, il se rend à Raqqa. Cette ville du centre de la Syrie, à l’origine aux mains de l’armée syrienne libre, a subi de profonds changements en avril 2013 lorsqu’un  groupe dissident,  l’Etat islamique en Irak et au levant (EIIL), combattants ultra-radicaux liés a Al-Qaïda , jette l’ASL dehors. Le père décide d’y tenter une médiation entre les deux groupes. « Je suis venu pour rencontrer les chefs de groupes armés. Je voudrais qu’a Raqqa se fassent les premiers pas d’une réconciliation entre opposants. » déclare-t-il alors .

Il disparaîtra quelques heures plus tard.

« Cet homme est hors-série, il voit grand. À propos de cette guerre en Syrie, il propose la voie de l’espoir et du pluralisme religieux. » explique la journaliste Guyonne de Montjou, une proche du père Paolo. Car le jésuite est un habitué de la France où il nourrit de grandes amitiés, avec par exemple Régis Debray, qui préfaça La rage et la Lumière. Les deux hommes d’esprit se rencontrent souvent et parlent de l’avenir de la Syrie, de sa partition, mais n’abordent pas les questions spirituelles. Leur amitié n’empêche pas les désaccords, notamment sur la question d’une ingérence occidentale en Syrie. Le religieux considère en effet que la communauté internationale aurait dû intervenir et soutenir la révolution, qui n’a trouvé aucun appui, ce qui a permis l’irruption de djihadistes totalement étrangers à la cause syrienne. Ses engagements fiévreux envers et contre tous lui ont même valu une rupture totale avec les autorités religieuses chrétiennes en Syrie, qu’il accuse d’être à la botte du régime d’Assad.

Pour Jean-François Colosimo, « son engagement aux côté de l’Islam qu’il aime est emprunt d’une sincérité radicale et sans retour. On voit bien qu’à travers son enlèvement, c’est la Syrie et l’Islam traditionnel qui sont  prises en otage. » Conscient des risques démesurés qu’il prenait, le père s’est jeté dans la gueule du loup syrien en connaissance de cause.

Solidaire du peuple syrien jusqu’au sacrifice, convaincu viscéralement de la possibilité d’une démocratie tolérante en Syrie, l’histoire du père Paolo rappelle celle des moines de Tibhirine, et la lettre testament qu’il a laissé fait écho à celle du Père Christian de Chergé. De ceux qui l’enlèveront sans doute, le jésuite italien dit : « Ce sont mes frères en humanité », quand le moine français s’adresse à celui qui lui tranchera la tête quelques jours plus tard : « à toi aussi, l’ami de la dernière minute qui n’aura pas su ce que tu faisais, je dis merci ».

*Photo : Bilal Hussein/AP/SIPA. AP21515365_000003.

Trafic de cupcakes en Illinois

Au lieu de passer ses journées devant la télé, la jeune Chloe Stirling, de Troy, dans l’Illinois, a lancé son propre business. Agée d’à peine 11 ans, elle fait des cupcakes dans sa cuisine avec sa maman. Ceux-ci sont vendus, dix dollars la douzaine, afin notamment de soutenir un de ses camarades de classe, atteint d’un cancer.

Ému de son initiative, un journaliste a publié un article sur un site internet d’info locale, louant le dynamisme d’une si jeune personne et son esprit d’entreprise.

Dès le lendemain, le département de la santé publique d’Illinois a téléphoné à la maman de Chloe, pour l’enjoindre d’arrêter tout de suite la préparation et la vente des fameux cupcakes. Ces derniers ne satisfaisant tout simplement pas aux exigences de santé publique de l’Etat. L’officier de police a ajouté que la petite fille ne pourrait poursuivre la vente de ses petits gâteaux « qu’à condition que ses parents ouvrent une boulangerie, ou du moins construisent une cuisine séparée.».

Déçue, la maman de Chloe, Heather Stirling s’épanche : « Avec son père, nous lui avions acheté un petit frigo. Puis ses grands-parents lui ont offert un mixer. » Mais de là à être en mesure de satisfaire aux exigences du département de Santé publique, il y a une marge. Et Heather s’avoue vaincue: « Une cuisine séparée ! Qui pourrait faire cela ? ».

Le Département de Santé publique réagit aux déclarations de la maman de Chloe avec une clarté confinant à la tautologie : « Les règles sont les règles. Notre objectif est de protéger la santé publique. » Au même instant, les policiers, eux, insistent sur  leur souci d’égalité : « Le règlement est le même pour tout le monde. ».

Cette histoire insolite serait drôle si elle ne venait s’ajouter à la longue liste des cas où, aux Etats-Unis, la puissance publique sanctionne des activités aussi banales qu’inoffensives. Pour n’en citer que quelques-uns : en 2010, en Pennsylvanie, la police fédérale a perquisitionné une ferme amish, à cinq heures du matin, pour y saisir du « lait cru non autorisé » qui venait d’être trait. Dans le même Etat, à Philadelphie, une femme avait dû s’acquitter d’une licence de bloggeur à 300 dollars pour avoir créé un blog avec lequel elle n’avait gagné que 11 malheureux dollars. Enfin, on se souvient du cas très cocasse des 30 personnes âgées, arrêtées par la police dans le Winsconsin, alors qu’elles étaient venues manifester devant Capitole de cet Etat pour la défense de la liberté d’expression. Motif inscrit sur les mandats d’arrestation : « chante sans autorisation ».

La confusion des ressentiments

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dieudonne jour colere

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Le 9 janvier, le spectacle de Dieudonné était interdit et la République sauvée. Deux semaines plus tard, des manifestants défilaient à Paris en scandant, entre autres gracieusetés homophobes et racistes : « Juif dehors ! La France n’est pas à toi ! » Depuis les années 1940, on n’avait pas entendu, dans notre pays, des slogans antisémites braillés à ciel ouvert.

Pourtant, ceux qui, il y a un an, se jetaient avec une joie mauvaise sur le moindre dérapage isolé pour pouvoir en conclure que la Manif pour tous était un repaire de factieux, sont restés étrangement discrets. De même que les abonnés au « point Godwin » et spécialistes de la réminiscence historique malvenue. Sans doute parce qu’il n’est plus question de jouer à se faire peur : cette fois, il y a peut-être des raisons d’avoir peur. Le fond de l’air est glauque.

Ce n’est pas le moment, cependant, de perdre son sang-froid ou de s’abandonner à la délectation apocalyptique.  Après tout, cet improbable et déplorable ramassis de groupuscules n’a pas mobilisé plus de 20 000 personnes.

L’hétérogénéité même de l’attelage réuni à l’enseigne du « Jour de colère » peut sembler rassurante : à part hurler d’une seule voix leurs haines diverses et variées, quel projet pourrait fédérer des cathos fanatisés, des identitaires exaltés, des islamistes déterminés, des racailles déstructurés, des patrons excédés, des monarchistes dévoyés et des quenelliers échauffés ? Un rassemblement des ressentiments ne fait pas un projet politique, ni une famille idéologique. Mais peut-être, tout de même, un embryon de courant de pensée, ou plutôt de non-pensée.

Pour la première fois, en tout cas, on a vu le syncrétisme soralo-dieudonniste en actes et en marche. Et on aimerait autant ne pas le revoir. Car Soral, lui, a un programme, qui a au moins le mérite d’être clair : réconcilier la France black-blanc-beur contre les « feujs ». Si nous voulons nous éveiller de ce cauchemar, les mines graves et les grands mots ne nous seront d’aucun secours. Notre premier devoir, aujourd’hui, c’est de comprendre.

Quelques jours avant ce sinistre « Jour de colère », la France, découvrant un phénomène dont beaucoup ne soupçonnaient pas l’ampleur ni même l’existence, semblait frappée de stupeur et d’effroi, comme si elle voyait sur le visage du comique égaré le reflet du mal inconnu qui la ronge. De fait, l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique se conjuguent et se résument dans ce désastre.

Dans ces conditions, il n’est pas sûr que la fermeté de Manuel Valls validée par le Conseil d’État ait les heureuses conséquences que l’on dit. On aimerait avoir les certitudes de fer arborées tant par les adversaires que par les partisans de l’interdiction du spectacle, mais entre ces deux maux-là – l’inaction et la répression –, on a du mal à décider lequel était le moindre. Pour l’heure, Dieudonné devra s’abstenir de proférer des insanités déguisées en blagues : on ne s’en plaindra pas. Reste à trouver le moyen de combattre ce qu’il ne dit pas mais que ses partisans entendent. Car si ses imprécations, au bout du compte, n’ont aucune importance en tant que telles, il est urgent de parler à ceux qui l’écoutent. En commençant par arrêter de les traiter par le mépris et de les voir comme des marginaux désocialisés ou des brutes fanatisées.

Si des professeurs ou des  commerçants s’esclaffent en voyant Faurisson en pyjama rayé, ou y voient un acte « dada », comme le talentueux écrivain Olivier Maulin dans les pages qui suivent, c’est que, déjà, nous ne vivons plus tout à fait dans le même monde. Donc, que le monde commun est à rebâtir. On se gardera néanmoins de hurler avec les loups qui guettent la moindre occasion de se payer le ministre de l’Intérieur. Je me refuse à croire au cynisme de Manuel Valls dans cette affaire. Mais pour une fois, je crois aux sondages. Si sa popularité a brutalement chuté, ce n’est pas en dépit de sa fermeté, mais à cause d’elle. Et peut-être pas tant parce qu’il a déçu des défenseurs sourcilleux de la liberté d’expression que parce que, pour pas mal de gens qui ne sont nullement des antisémites patentés, on en fait trop pour les juifs – et aussi que les juifs eux-mêmes en font trop. On peut se désoler, s’indigner, trépigner, crier au retour de la bestiole immonde, on ne la fera pas reculer.

Au contraire, à sermonner tous ceux qui, bien au-delà de la dieudosphère, pensent et, désormais, disent tranquillement qu’ils en ont marre de ces histoires de juifs, on n’aboutira qu’à les enkyster dans leur agacement et plus si affinités. Il n’y a pas d’autre choix que d’affronter toutes les questions, y compris les plus choquantes. Aussi pénible que cela soit, il faut accepter de se demander si « les juifs en font trop ». On entend déjà les grandes consciences éructer : poser cette question reviendrait à rendre les victimes coupables de la haine qu’on leur voue.

Bien entendu, les juifs ne sont nullement responsables de l’antisémitisme obsessionnel d’un Dieudonné ou d’un Soral. Mais peut-on jurer que l’activisme parfois maladroit des responsables communautaires n’a pas contribué à la lassitude affichée par un nombre croissant de leurs concitoyens ? Si beaucoup de Français pensent que la Shoah c’est l’affaire des juifs, n’est-ce pas parce qu’on en a trop fait et, plus encore, parce qu’on a mal fait, en mobilisant l’émotion plutôt que la réflexion ? Une adolescente absolument insoupçonnable m’a confié récemment qu’elle en avait soupé, des chambres à gaz, jusqu’en classe de sciences. En érigeant l’extermination en religion plutôt qu’en événement historique, n’a-t-on pas donné des ailes aux blasphémateurs qui ont aujourd’hui beau jeu de protester contre le « deux poids-deux mesures » ? Allez donc expliquer à des gamins (ou d’ailleurs à des adultes), à qui les élucubrations de la gauche compassionnelle ont mis en tête qu’ils étaient victimes par essence, que se moquer de Mahomet, Moïse ou Jésus n’est pas la même chose qu’insulter les morts d’Auschwitz. J’ai essayé. Ce n’est pas impossible, mais autant le savoir, la tâche est immense.

Il faut s’arrêter un instant sur l’argument ressassé par les fans de l’humoriste. Dieudonné crache sur tout et sur tout le monde, répètent-ils inlassablement, persuadés que cette équité supposée rend ses crachats tolérables, sinon admirables. Il est, disent-ils, « contre le système ». Et eux aussi.

Oublions qu’il y a beaucoup de juifs dans ce système-là. Mais si tant de gens, parfaitement intégrés au demeurant, croient qu’il est bon et intelligent d’être « contre le système », nous en sommes collectivement responsables. Nous avons encouragé ou toléré la rhétorique du ressentiment qui infuse l’idée que les « riches » sont haïssables (sauf quand ils sont humoristes professionnels ou footballeurs) et qu’il y a des salauds derrière les malheurs de chacun. Ajoutez le complotisme ambiant et des tas de gens bien sous tous rapports finissent par croire que le réel, c’est ce qu’on nous cache, et la vérité ce qu’on nous interdit de dire. Au lieu de nous émerveiller quand des pseudo-sociologues déclarent la guerre aux « riches » ou qu’un responsable politique réclame un « coup de balai », nous devrions démonter sans relâche la faiblesse des slogans creux et des ritournelles binaires.

Au passage, les souverainistes, au sens large, devraient aussi faire leur examen de conscience. Inutile de le cacher, j’ai été troublée de découvrir que beaucoup d’habitués du théâtre de la Main d’or étaient des sympathisants de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan.

Précisons immédiatement que ces deux estimables responsables politiques n’ont jamais dit ou écrit quoi que ce soit qui puisse les rattacher aux élucubrations du comique. En attendant, si certains ne voient pas la contradiction entre leur amour proclamé pour la France et la détestation des juifs, des sionistes, des Arabes ou des Américains, c’est peut-être que nos critiques, certes fondées, des lobbies bruxellois ou de la politique américaine n’ont pas toujours évité l’écueil et les accents de la diabolisation.
Quant à la gauche dite « morale », il est peu probable qu’elle consente enfin à s’interroger sur la chape de plomb qu’elle a imposée au débat public, pavé de tant d’interdits qu’il sera bientôt suspect de dire que la pluie mouille. Ce ne sont pas les excès de la tolérance, mais ceux de la surveillance qui ont libéré la parole. Quand tout est tabou, il n’y a plus de tabou.
Reste encore à comprendre comment s’est installée dans pas mal d’esprits l’idée que la seule morale qui vaille, en ces temps troublés, consiste à passer tout ce que la collectivité tient pour bon ou précieux à la moulinette de la dérision. Triste rire en vérité ! On ne saurait vivre sans humour – pas moi en tout cas. Mais qu’est-il arrivé à l’humour ? La réponse, finalement, est assez simple : il a pris le pouvoir. Célébrés, encensés, respectés comme s’ils étaient de grands sages, les bouffons sont devenus rois.

Le comique, cette géniale invention du cerveau humain, est devenu l’arme avec laquelle ces nouveaux puissants, qui jamais ne rient d’eux-mêmes, font feu sur tout ce qui leur déplaît sans jamais risquer d’être détrônés. Encore une fois, il n’y a pas une ligne directe allant de l’esprit Canal à la quenelle. On dira qu’il n’est pas très grave de portraiturer un DSK, alors à terre, en immonde satrape, ou de traiter Martine Aubry de « pot à tabac ». Voire.
Mais si tout est permis au nom du droit sacré à rire de tout, pourquoi s’arrêterait-on à Auschwitz ? Parce que ce n’est pas drôle ? Et qui a le droit de décider de ce qui est drôle et de ce qui ne l’est pas ? Justement, eux trouvent ça drôle et d’autant plus drôle que c’est interdit.
Eh bien, fini de rire ! Dans ce climat plombé, on n’a guère prêté attention à la mise en examen de Nicolas Bedos, accusé de racisme pour avoir employé, évidemment au second degré, l’expression « enculé de Nègre » dans une chronique de Marianne. Il ne risque pas, fort heureusement, d’être condamné. Seulement, nous ne vivons pas dans les prétoires et la peur de l’opprobre vaut bien celle du gendarme. Déjà, on se surprend à se surveiller, à craindre qu’une innocente blague soit mal comprise. Bref, à force d’ânonner qu’on pouvait rire de tout, nous sommes presque arrivés au point où ne pourrons bientôt rire de personne, ni des juifs – ce qui est une victoire paradoxale de l’antisémitisme –, ni de quelque groupe que ce soit.

Alors oui, quoi que prétendent les juristes, notre liberté d’expression est menacée. À cet égard, espérons que Frédéric Taddéï, victime d’un mauvais procès parce qu’il a invité des « infréquentables » – dont Soral et Dieudonné –, ne sera pas la première victime collatérale de la tourmente. Ou alors, il faudra savoir que le pluralisme est un délit. Quoi qu’il en soit, le débat public risque fort de connaître un nouveau tour de vis. Certes, la loi n’a pas changé, encore que l’instauration d’un délit de blasphème nous pende au nez, mais de nombreuses voix réclament que l’on s’abstienne désormais de tout propos susceptible de choquer ou de blesser. C’est, nous dit-on, la condition pour pouvoir vivre ensemble. Admettons. Mais il faudra m’expliquer à quoi sert de vivre ensemble si on ne peut plus parler de rien.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire l’intégralité du magazine, achetez-le ou abonnez-vous.

Dieudonné - Drôle de rire

*Photo : URMAN LIONEL/SIPA. 00674246_000032.

Pour une réforme tranquille, gloire au compromis !

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La panade actuelle a été suscitée par la crainte que des minoritaires veuillent révolutionner les mœurs et le droit à marche forcée, entraînant par réaction la manifestation de gens qui semblent vouloir que rien ne bouge dans les mœurs et le droit.

La vérité est que les réformateurs tranquilles sont très majoritaires à droite et à gauche.

C’est pourquoi la droite et la gauche s’honoreraient en établissant une  charte commune sur ce qu’on peut améliorer dans le domaine des moeurs (fin de vie, l’IVG, sexualité), de la famille et de l’éducation civique à l’école.

Une plate forme commune s’impose de façon impérative pour la raison raisonnable qu’une courte majorité n’est pas légitimée à déboussoler l’intime de la vie des gens, et que seul le compromis permet que le rythme de l’évolution soit accordé au besoin de repères assurant une certaine stabilité.

On sait depuis la loi Veil que même en France,  le compromis est politiquement possible.

Dieudonné : «Je n’ai absolument aucun remords»

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dieudonne judaisme iran sionisme

dieudonne judaisme iran sionisme

Avouons-le, le 16 janvier, en partant interviewer Dieudonné dans son quartier général, un bâtiment sans charme situé dans un village d’Eure-et-Loir, nous éprouvions l’agréable frisson de la transgression, tout en nourrissant vaguement le fol espoir de le ramener à la raison et à la maison communes. Peut-être allait-il nous dire que oui, il avait franchement déconné et qu’il voulait sincèrement sortir de la spirale haineuse dans laquelle il s’est enfermé depuis dix ans. Autant le dire d’emblée, le miracle ne s’est pas produit. Nous l’avons questionné honnêtement, sans essayer de le piéger. Il a joué le jeu, sans chercher à se défausser par de grosses blagues et des pirouettes.

Du reste, il semblait plutôt embarrassé. Mais sur le fond, il n’a rien lâché, confirmant ce que nous savions. Dieudonné n’est certainement pas un imbécile, mais un antisémite qui ignore ce qu’est un juif et un antisioniste qui n’a pas une traître idée de ce qu’est le sionisme. Dans ces conditions, on peut se demander l’intérêt de publier ce texte. Tout d’abord, il était normal de donner la parole au principal protagoniste de la polémique dont tous les médias ont abondamment parlé. Par ailleurs, il s’agit, nous semble-t-il, d’un document d’intérêt général car il s’exprime sans qu’il puisse y avoir la moindre ambiguïté sur la nature, humoristique ou pas, de ses propos. Si l’atmosphère était courtoise, nous n’avons pas beaucoup ri. À défaut d’avoir été les agents de sa conversion (à l’humanisme, pas au judaïsme) nous espérons contribuer à éclairer ses admirateurs.

NB : Cet entretien lui a été envoyé pour validation. Il n’en a pas changé un mot, mais n’a pas eu le temps, malheureusement, de répondre aux questions complémentaires que nous avaient suggérées ses dernières péripéties, judiciaires et financières.

 

Causeur. Le Conseil d’État a ordonné, en référé, l’interdiction de votre spectacle « Le Mur » car, selon lui, il constitue une menace de « trouble à l’ordre public ». Comprenez-vous cette décision ?

Dieudonné. Manuel Valls a dit qu’il ne croyait pas aux « remords de Dieudonné ». Mais soyons clairs : je n’ai  absolument aucun remords, puisque les juges n’ont pas encore tranché sur le fond. Je vous rappelle que, peu avant cette décision, le tribunal administratif de Nantes m’avait donné raison. Je compte jouer le jeu de la Justice et épuiser tous les recours possibles. « Le Mur » est quand même le premier spectacle comique à être interdit : cela crée un grave précédent dans l’histoire de ce pays ! La Cour européenne des droits de l’homme aura son mot à dire, d’autant  que cette instance a déjà condamné la France plusieurs fois. Cependant, j’ai pris acte de la décision du Conseil d’État, et j’ai décidé de jouer un autre spectacle, « Asu Zoa ».

En attendant que la question soit tranchée au fond, le jugement en référé vous somme de retirer les DVD de la vente. Vous y soumettrez-vous ?

Pour le moment, je ne fais que des préventes de DVD et j’attends le jugement définitif pour décider des livraisons.

Avez-vous joué « Le Mur » en Suisse ? Comptez-vous le faire dans d’autres pays où l’ordonnance du Conseil ne s’applique pas ?

Non, j’y ai joué mon nouveau spectacle, « Asu Zoa ». Mais j’en prépare un autre pour juin, qui reviendra sur tout ce qui m’est arrivé ces dernières semaines. Mon  « affaire » a  mis le doigt sur des problématiques essentielles : les limites de la liberté d’expression et la question de la dignité. Un vrai débat s’est ouvert. C’est une aventure intéressante pour l’humoriste, pour l’homme et pour le citoyen.

Vous parlez de « dignité ». Vous n’avez jamais pensé que vous étiez allé trop loin ? Vous ne vous êtes jamais dit : « Là, Dieudo, tu as un peu déconné » ?

Certes, il m’arrive de faire des saillies plus piquantes que d’autres. En plein scandale Dieudonné, des Femen pissaient dans une église. Je fais ce métier du rire depuis plus de vingt-cinq ans. Heurter, choquer, c’est notre métier. On peut en parler. Si certaines choses ne font pas rire tout le monde, doit-on les interdire pour autant ? Ça ne va pas être facile parce que chacun a sa morale, donc ses interdits.

Certainement, mais la loi est la même pour tous.

En tout cas, ce n’est pas la même tout le temps ! Alors que j’ai joué ce spectacle des centaines de fois depuis juin, la polémique a commencé après le discours de Manuel Valls à l’université d’été du Parti socialiste. Pourquoi s’est-il focalisé sur ma petite personne ? Y trouvait-il un intérêt politique, à quelques mois des élections ? Je vous rappelle que, contrairement à Valls, je suis inéligible et je ne fais pas de politique !

D’abord, vous en avez fait et nous y reviendrons. Ensuite, si vous êtes inéligible, c’est parce que vous avez été condamné, non ? Donc, ne faites pas le naïf : vous savez bien que votre petite phrase contre Patrick Cohen a saisi d’effroi des millions de Français, dont nous. Et vous savez pourquoi.

Ce que je sais, c’est que le scandale est parti d’images volées et diffusées hors contexte par BFMTV et « Complément d’enquête ». Lorsque je dis sur scène, à propos de Patrick Cohen : « Quand je l’entends parler, je me dis : effectivement, les chambre à gaz… dommage… », je ne fais que répondre à ses insultes puisqu’il m’a traité de « cerveau malade » !

Mais justement, vous auriez pu vous moquer de lui de mille façons, en vous demandant s’il est « neurologue l’après-midi », comme vous le faites dans le nouveau spectacle. Mais c’est immédiatement à sa qualité supposée de juif que vous vous en êtes pris…

Mais traiter un Noir de « cerveau malade », c’est aussi un stéréotype raciste non ?

Non…

Ceci étant, si certains ont été heurtés ou se sont sentis agressés par certains de mes propos, je m’en excuse le plus sincèrement du monde. Je ne cherche pas à créer de la souffrance chez les autres. Et même si c’est douloureux, il faut remettre tout cela dans son contexte : on parle de blague, pas de gens qui se tapent dessus !

Eh bien justement, parlons d’autre chose que de blagues. Vous revendiquez un droit à la transgression illimité au nom de l’humour, et nous ne trancherons pas cette question ici. Aussi allons-nous nous intéresser aux propos du citoyen, voire du militant Dieudonné. Quand vous êtes interrogé à la télé iranienne, que vous faites un parti antisioniste ou que vous vous exprimez sérieusement dans vos vidéos, ce n’est pas l’humoriste qui parle. Ne tournons pas autour du pot : êtes-vous antisémite ?[access capability= »lire_inedits »]

Non, et je l’ai déjà dit sur scène. Je ne me sens pas du tout antisémite. Je n’ai absolument aucune haine particulière vis-à-vis du peuple juif, mais aucune attirance non plus.

Aucune attirance, peut-être, mais un intérêt qui vire à l’obsession. Vous voyez des juifs derrière tous les problèmes du monde. Et vous avez déjà été condamné pour des propos jugés antisémites…

D’abord, je n’ai jamais été condamné pour antisémitisme. Jamais. Pour une raison simple : l’antisémitisme n’est pas un délit, c’est l’incitation à la haine qui en est un. Sur le plan juridique, il est impossible de définir l’antisémitisme.

Vous faites dans le raisonnement talmudique ? Allons, vous savez très bien qu’en droit français, l’expression de l’antisémitisme relève de l’injure raciale. Et en 2007, la Cour de cassation vous a reconnu coupable d’injure raciale pour avoir assimilé les juifs à une secte et à une escroquerie…

C’était il y a très longtemps. Et je critiquais le judaïsme, pas les juifs. Beaucoup de juifs antisionistes me soutiennent. Ils sont antisémites, eux aussi ? Attention aux amalgames ! Dire « les juifs » comme « les Noirs », cela n’a pas beaucoup de sens.

Dans ce cas, que signifient vos élucubrations assimilant judaïsme, juifs et sionisme. Vous pensez que les juifs jouent un rôle néfaste dans le monde et en France, ou on vous a mal compris ?

Vous ne m’entendrez jamais mettre en cause l’intégralité d’une peuplade, ou d’une secte. Dire que « les juifs » joueraient un rôle néfaste, c’est absurde. Il y a des gens comme Jésus qui naissent juifs et qui vont devenir autre chose, tant mieux pour eux !

Pourquoi « tant mieux » ? Passons. Et il vous arrive de dire « les sionistes », non ? Quoi qu’il en soit, derrière un banquier noir, arabe ou asiatique, vous voyez un banquier. Derrière un banquier juif, vous voyez un juif. Autrement dit, pour vous, certains juifs jouent un rôle néfaste en tant que juifs.

Je ne sais pas s’il existe un lobby juif, mais je sais qu’il y a un lobby pro-israélien, sioniste, qui exerce une influence néfaste, notamment sur  la politique française. M. Roger Cukierman et l’organisation qu’il représente [le CRIF] communautarisent les esprits. Si, pour exister à l’intérieur de la République, chacun doit se constituer en groupe, on aura bientôt des conseils représentatifs de chaque communauté…

Mais vous aussi, vous revendiquez vos origines !
Pas du tout ! Je dis simplement que je suis à la fois français et camerounais. Quand je suis au Cameroun, je suis camerounais, quand je suis ici, je suis français. Je n’appartiens à aucun « conseil représentatif ». Et pour cause : les associations représentatives des Noirs en France ne représentent rien du tout. D’ailleurs, que veut dire être noir ? C’est vraiment stupide !

En tout cas, il y a vingt-cinq ans, vous revendiquiez votre identité de métis pour lutter contre le Front national. Pourquoi vous êtes-vous ensuite rapproché de gens que vous trouviez autrefois racistes ?

Ayant grandi dans l’antiracisme de gauche, lorsque je me suis présenté aux législatives à Dreux, en 1997,  avec la bénédiction des milieux du cinéma et de SOS Racisme, je me suis positionné tout naturellement contre le FN.  Depuis, j’ai évolué sans toutefois me rapprocher de personne.

Vous plaisantez ? Jean-Marie Le Pen est quand même le parrain d’une de vos filles !

C’est vrai, mais Carlos Ilich Ramírez Sánchez est le parrain d’une autre. J’assume parfaitement ma relation amicale avec Jean-Marie Le Pen. Depuis mon fameux sketch, chez Fogiel, sur le colon israélien, mon combat contre le racisme m’a amené à me repositionner. C’était il y a dix ans. J’ai dû affronter des réactions hystériques comme je n’en avais observées sur aucun autre sujet. Cela m’a fait comprendre une chose : le sionisme est le dernier espace de racisme hystérique.

Vous ne trouvez pas que c’est un peu lourd à porter d’être la filleule d’un terroriste ? Vous êtes pour le terrorisme ?

Je suis contre le terrorisme, mais vous savez, Mandela aussi était qualifié de « terroriste ». Pour moi, le commandant Carlos est un révolutionnaire, très populaire dans les pays du tiers-monde. J’ai un profond respect pour l’homme qu’il est. Il est vrai aussi qu’il a choisi la lutte armée et la violence, voie que, personnellement, je n’approuve pas.

Revenons à Le Pen. C’est donc l’« antisionisme » qui vous a rapproché de lui ?

Après avoir pris conscience que le racisme et l’antisémitisme étaient des alibis politiques,  j’ai voulu rencontrer le diable Le Pen, l’homme qu’on décrivait comme le Mal absolu. Je lui ai posé des questions sur la guerre d’Algérie, les Blancs, les Noirs. Ses réponses m’ont montré que le vrai Jean-Marie Le Pen n’avait rien à voir avec son image médiatique.

Êtes-vous toujours en contact avec le FN ?

Je n’ai pas de contact avec Marine, mais je garde toute mon estime à Jean-Marie Le Pen. C’est pratiquement le seul homme politique qui m’a soutenu alors que j’étais lynché en place publique.

Alain Soral, qui a aussi été frontiste, est l’un de vos proches. Votre rencontre date-t-elle de votre incursion au FN ?

À peu près. Soral n’a pas la même histoire que moi, mais il fait un travail sur lui-même. Il a compris que les « islamo-bamboulas » n’étaient pas le problème de la France. De mon côté, j’ai compris que le Français de souche n’était pas le problème de la France ! Le seul problème de la France est le mensonge, dont le sionisme est l’une des expressions les plus flamboyantes.

Voilà qui a au moins le mérite de la clarté. Parlons donc du sionisme. À la télévision iranienne, vous avez déclaré que les sionistes avaient tué le Christ. Pour le coup, vous étiez sérieux, mais c’est assez drôle ! Vous n’ignorez pas que le sionisme n’existait pas à cette époque…

Jésus voulait chasser les marchands du Temple. Or, les sionistes sont les nouveaux marchands du Temple. Israël est le seul pays du monde où il y a des bus pour les Noirs et pour les Blancs. Des femmes falashas se sont fait stériliser pour des raisons démographiques, ce n’est pas moi qui le dit !

On ne sait pas d’où vous tenez cette information, ni cette histoire d’autobus. Mais dîtes-nous : qu’est-ce que le sionisme pour vous ?  

Le sionisme repose sur une logique et un esprit d’apartheid qui font le malheur de ce monde.  Israël s’est créé par les armes en s’appuyant sur la culpabilité du monde entier. On a le droit d’aimer cet État fondé sur un racisme absolu mais, personnellement, je n’y foutrai pas les pieds. Regardez ce qui se  passe dans le monde : des pays explosent à cause de cette finance internationale. Et ce sont toujours ces mêmes marchands qui pourrissent la vie des gens sur cette planète.

Nous vous proposons une définition du sionisme : c’est l’idéologie selon laquelle les juifs ont droit à un État-nation sur une partie de la Palestine. Qu’en pensez-vous ?

Bien évidemment, les juifs ont droit à une terre, mais à la même que la nôtre, pas à un État ! Si je suis noir, ai-je pour autant droit à un État noir ? C’est une question fondamentale. Des gens ont le droit de s’entendre à un endroit géographique donné pour se dire qu’ils vont former une nation. Mais ils ne peuvent pas raisonnablement l’imposer au reste du monde. C’est pour cela que le sionisme est un projet ridicule et stupide.

En parlant de ridicule, votre ancien comparse du Parti antisioniste, Yahia Gouasmi, explique  que « derrière chaque divorce, il y a un sioniste » et que le sida a été inventé par le sionisme…

Une femme lauréate du prix Nobel, Wangari Muta Maathai[1. Elle-même est revenue sur ses propos en expliquant qu’il y avait eu une mauvaise interprétation de ses paroles et qu’elle n’avait jamais pensé que le sida avait été fabriqué par l’homme.], a avancé cette même théorie sur le sida. On parle de « théories du complot », mais chacun a le droit de s’exprimer et de remettre en cause les thèses officielles.

Prenons un exemple : les crimes de Mohamed Merah. Vous admettrez qu’ils sont imputables à l’antisémitisme plutôt qu’au sionisme !

Je ne suis pas compétent pour parler de cette affaire-là. Qui est Merah, quelle est son histoire ? Pour moi, Merah est un sioniste car il a commis des actes violents.

Donc, le sionisme n’a plus grand-chose à voir avec Israël ou avec les juifs, c’est juste  l’autre nom du Mal. Ne craignez-vous pas d’attiser les tensions communautaires en alimentant les fantasmes complotistes ou antisémites de votre public ?

Non, et je me fais mal comprendre si vous interprétez mes sketches comme un appel à la violence. Quant aux associations comme le CRIF et la Licra, elles instrumentalisent l’antisémitisme pour justifier leur propre existence. Leur paranoïa me fatigue.

Pas besoin d’être parano pour observer que vous ne compatissez pas à la douleur des victimes du génocide juif. Vous auriez même arraché les pages consacrées à la Shoah dans le livre d’histoire de l’un de vos enfants…

En fait, je ne l’ai pas fait, parce que ce livre appartient à l’Éducation nationale et qu’il faut le rendre à la fin de l’année ! Mais sur le fond, les manuels d’histoire de l’Éducation nationale sont un tissu de mensonges auquel je ne crois pas une seconde. D’ailleurs, qui écrit cette histoire ?

Autrement dit, vous ne croyez pas à l’authenticité du génocide juif ?

Je ne suis pas du tout spécialisé dans ces choses-là.

Ça, c’est certain. Mais cela ne vous empêche pas d’en parler abondamment…

De toute façon, la loi Gayssot interdit tout débat. Que les juifs soient morts dans les chambres à gaz ou ailleurs, c’est atroce. En même temps, j’aime bien écouter Faurisson. Mais je regrette que personne ne veuille l’affronter en débat et lui opposer des preuves.

Il y a des bibliothèques entières de preuves ! Puisque vous rejetez l’accusation de négationnisme, pourquoi désapprouvez-vous l’enseignement de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’école ?

Pour certains, la Seconde Guerre mondiale appartient à une histoire familiale et elle pèse sur toute leur vie. Pour d’autres, c’est la guerre d’Algérie ou le génocide rwandais. C’est aux parents et à la famille de raconter l’histoire et à l’enfant de l’écrire. On n’a pas à raconter aux enfants une histoire plus qu’une autre. Quand on est chrétien, on a envie d’écouter l’histoire de Jésus, plus que celle de Louis XIV !

Louis XIV était chrétien… Aucun de nous n’a de rapport direct avec Louis XIV, ni d’ancêtres gaulois, mais nous sommes heureux d’avoir appris l’histoire de France…

Je n’en ai rien à foutre de Louis XIV ! La seule chose que je sais, c’est qu’il s’appelait Dieudonné… L’histoire relève de la sphère privée ! L’École devrait se contenter de nous apprendre à écrire, lire, compter et défendre le vivre-ensemble.

Mais qu’avons-nous en commun si chacun se tricote sa propre histoire ? Le vivre-ensemble républicain a été forgé par l’École et par l’histoire enseignée à tous.

Vous savez, j’ai gardé certains manuels d’histoire de mon père. Au Cameroun, ils expliquaient les bienfaits de la colonisation. L’histoire n’est pas un outil objectif, mais de la propagande écrite par les vainqueurs !

Et quand vous soutenez que les juifs ont joué un rôle central dans la traite négrière, ce n’est pas de la propagande ?

Je ne sais pas si les juifs étaient ou non majoritaires parmi les négriers. Mais si le premier article du Code noir interdit la traite négrière aux juifs et aux protestants, c’est sans doute bien parce qu’un certain nombre d’entre eux exerçaient cette profession ! Cela ne doit évidemment pas culpabiliser les juifs d’aujourd’hui, qui ne sont pas plus responsables de la traite que les jeunes Allemands ne sont redevables de ce qui s’est passé lors de la dernière guerre. Moi, en tant qu’Afro-descendant, j’ai besoin de connaître la vérité ! En Martinique, 80% des terres en appartiennent aux descendants d’esclavagistes. Comment cela se fait-il ?

Il y a sans doute de graves inégalités dans les Antilles, mais vous pourriez vous soucier d’autres injustices, par exemple celles qui sont commises en Iran. Avez-vous une sympathie pour le régime des mollahs, ou avez-vous joué sur la solidarité des réprouvés pour financer vos films ?

Au départ, c’est la voix de Mahmoud Ahmadinejad et sa façon de s’exprimer à la tribune des Nations unies qui m’ont plu. Puis j’ai visité l’Iran. C’est un pays magnifique qui vit sous le blocus. D’un point de vue politique, le régime bicéphale de l’Iran, avec d’un côté des mystiques et de l’autre côté des administrateurs laïques, est étonnant. Je trouve cette articulation entre religieux et politique intéressante.

N’étiez-vous pas un laïque pur et dur autrefois ?

À une époque, je m’inscrivais effectivement dans une dynamique très laïque. J’étais athée et je me disais qu’on pouvait dénoncer le fait religieux en riant. Les frontières dressées par les religions me paraissaient dangereuses et sectaires. Et puis je me suis rendu compte que la religion laïque et athée pouvait être aussi intolérante que le fanatisme religieux. Aujourd’hui, je crois que les hommes de bonne volonté de chaque camp, croyants ou athées, devraient pouvoir se retrouver dans une croyance commune. Les prophètes comme Mahomet et Jésus-Christ nous ont montré la voie du rassemblement.

Cela dit, que vous le vouliez ou non, votre discours antijuif, sur le mode humoristique ou sérieux, rassemble contre vous une partie de la communauté nationale et nous nous en félicitons. Qui cherchez-vous à choquer et à séduire en chantant  « Shoah-nanas » ?

Avec « Shoah-nanas », je critique la compétition victimaire et non pas la Shoah elle-même. « Tu me tiens par la Shoah, je te tiens par l’ananas », cela signifie que chacun arrive avec sa souffrance et sa mémoire, et qu’ensemble on arrive à zouker.

Honnêtement, que croyez-vous faire avec vos spectateurs : les faire rire ou les endoctriner ?

Je suis humoriste. Ni plus ni moins. Dans mes spectacles, il n’est pas question de donner des leçons de morale ou de philosophie. En toute simplicité, je fais rire sur des sujets qui me passionnent et que j’aime bien. À l’inverse, beaucoup de comiques restent dans une sorte d’humour un peu industriel sur des sujets faciles. C’est d’ailleurs ce que je reproche à mon ami d’enfance Élie Semoun, pour lequel j’ai toujours beaucoup d’affection. Malheureusement, il se complaît dans une certaine bourgeoisie du show-business. Or, faire rire exige de se mettre un peu en risque.

Vous trouvez terriblement audacieux et transgressif de faire des « quenelles ». Il paraît que c’est un geste « anti-système ». Le footballeur millionnaire Anelka est  anti-système ?

Anelka est dans le système mais il a un rêve. C’est un descendant d’esclaves issu d’une grande famille antillaise. Plutôt timide et discret, il a fait ce geste lorsqu’il ne fallait pas le faire : c’est ça qui est anti-système !

Et ceux qui font une quenelle devant une synagogue ou un mémorial de la Shoah, qu’en pensez-vous ?

Sur les quelque 40 000 clichés de quenelles que nous avons reçus, il n’y en a pas plus de six qui ont été prises devant un lieu de culte ou un symbole juif. Je n’ai pas publié ces images sur mon site pour ne pas brouiller le message, car je n’associe pas la quenelle aux juifs. Mais si certains ont envie de le faire, pourquoi pas ? Qui sait, ce sont peut-être des juifs qui s’opposent au judaïsme ou qui sont devenus athées. J’ajoute que nous avons aussi des images de quenelles devant des moquées…

N’est-ce pas un salut nazi inversé ?

C’est une calomnie inventée par le président de la Licra, Alain Jakubowicz, pour discréditer ce geste. Il aura bientôt à en répondre devant la Justice. Faire une quenelle est un geste potache qui n’a provoqué aucun acte de violence, sinon de la part des hystériques de la LDJ. En s’en prenant à  de jeunes « quenelliers », les membres de cette milice ont franchi une limite.[/access]

Causeur n°10 ausculte le phénomène Dieudonné

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dieudonne brauman wizman junger

dieudonne brauman wizman junger

Dieudonné dans Causeur ? Elisabeth Lévy et Gil Mihaely ont relevé le défi en rencontrant le comique désormais mondialement célèbre pour ses sorties antisémites. Un mois après la tempête médiatico-judiciaire que l’on sait, Dieudonné ne renie rien. Sa confession-fleuve, sans l’ombre d’une petite blague, constitue sans doute l’entretien écrit le plus fouillé qu’il ait accordé ces dix dernières années.

Etant entendu que « l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique », restent des questions lourdes et irrésolues. A-t-on trop glorifié le devoir de mémoire, au point d’en faire un culte que certains se plaisent à profaner ? Comment l’humour est-il devenu une arme de dézingage massif ? Que signifie l’étrange agrégat de mécontents réunis qui crièrent haro sur les juifs dans les cortèges du Jour de colère ?

Interrogé par Elisabeth Lévy et votre serviteur, Ariel Wizman se dit exaspéré par l’« humorisme » qui sévit sur les ondes. Pour le chroniqueur de Canal +,  « le rire est devenu la forme socialement acceptable de la violence » propagée par des « vanneurs » qui traquent leur cible en meute. Dans ce climat délétère où l’on tourne tout en dérision, l’ancien complice d’Edouard Baer rêve de comiques qui délaisseraient les pesanteurs de l’actualité. Wizman défend le « politiquement correct » et l’assume. Il y a donc des limites à ne pas transgresser.

Rony Brauman, également interviewé par la rédaction, regrette cette sacralisation de la Shoah. Le génocide juif a accédé au rang d’« événement métaphysique et en plaisanter est assimilé à un blasphème », déplore le fondateur de Médecins du Monde. Afin de combattre antisémitisme et négationnisme, Brauman entend replacer les crimes de masse dans leur histoire. « Le discours de substitution victimaire de Dieudonné est un effet-rebond de la loi Gayssot, qui a déclenché une concurrence des victimes », explique l’humanitaire, rappelant l’importance de la revendication mémorielle dans l’itinéraire de l’humoriste.

Quelques portraits de fans de l’artiste esquissent le portrait-robot du dieudonniste lambda, souvent étranger aux imprécations antisémites. Olivier Maulin se fait leur porte-parole dans sa défense et illustration du droit de rire avec Dieudonné.  Brillant écrivain, Maulin argue que les antisémites n’ont pas besoin de spectacles humoristiques pour nourrir leurs fantasmes et compare la scène du théâtre de la Main d’or à une nef des fous où l’ubuesque le dispute à l’atroce.

Heureusement, il y a vie en dehors de ces débats piégés, sur lesquels reviennent Alain Finkielkraut et Basile de Koch dans leurs journaux respectifs, hébergés par la maison.

Aux antipodes de ces polémiques franco-françaises,  nos pages actualités vous font notamment embarquer pour Damas et Rome. Après l’échec de la conférence de Genève 2, Gil Mihaely et  le géographe Fabrice Balanche décryptent la stratégie de contre-insurrection d’un régime syrien que l’on croyait condamné. Pendant ce temps, Frédéric Rouvillois se fait l’exégète de la pensée du pape François, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Si le tumulte de l’actualité vous fatigue, rien de tel que notre dossier Jünger pour (re)découvrir cet immense écrivain allemand dont la destinée se confond avec le XXe siècle. À l’occasion de la parution de ses carnets de la première guerre mondiale, nous vous avons préparé un abécédaire assorti d’un entretien avec son biographe Julien Hervier et de quelques autres surprises disponibles en kiosque dès jeudi.

Vous êtes repus ? Allez, encore une dernière cuiller pour  la chronique gastronomique de Félix Groin !

Dieudonné - Drôle de rire

     

 

Apeloig, homme de lettres

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apeloig typorama arts

apeloig typorama arts

« Typorama » n’est pas une exposition classique. Non plus qu’une monographie habituelle. Devant le travail du graphiste mondialement renommé Philippe Apeloig, les responsables du musée des Arts décoratifs de Paris, qui accueille la manifestation, n’ont pas cherché à sacraliser le geste créateur et encore moins à célébrer l’éclair de génie. Ici, pour le visiteur, presque devant ses yeux, le graphiste travaille, se trompe, recule, fait un pas de côté jusqu’au résultat final, qui lui-même sera peut-être à son tour défait puis refait. L’exposition et l’ouvrage monumental qui l’accompagne font la part belle aux centaines de croquis, esquisses et autres travaux de genèse.[access capability= »lire_inedits »] Une salle consacrée aux identités graphiques créées par Apeloig présente ainsi des animations saisissantes, au plus près de sa pensée bondis- sante. Logo des Musées de France, du Petit Palais ou du Châtelet : on peut toucher des yeux l’élaboration sinueuse de ces emblèmes pour institutions en quête d’identité.

Philippe Apeloig, né en 1962, banlieusard de Vitry, est devenu graphiste par hasard ou presque. Attiré par les arts de la scène, et la danse en parti- culier, il se rêve décorateur ou chorégraphe. Son cœur balance encore quand, en 1983, il effectue un stage au studio néerlandais Total Design. Ébahi, le jeune homme y découvre le travail de l’équipe de Wim Crouwel. Construction, déconstruction, harmonie des formes : Apeloig décide que le graphisme sera sa scène et les lettres son instru- ment pour dire le monde.

La deuxième rencontre décisive sera celle d’April Greiman en 1988. L’exubérante Californienne lui fait découvrir les joies du Macintosh. Difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, la souris provoque une panique générale chez tous les graphistes qui, à peine émoulus de l’école, doivent tout réapprendre, sur une machine qui leur évoque plus le métier de dactylo que celui d’artiste. Apeloig, lui, surfe sur la vague de San Francisco, en joue, se plante, se redresse, apprivoise la bête et s’amuse vite à inventer une myriade de nouvelles formes.

Les autres sources qui infusent son travail sont d’au- tant plus faciles à évoquer qu’Apeloig ne les dissimule jamais : Malevitch, Sol Lewitt et, bien sûr, le Bauhaus. Apeloig met en scène ses influences, organise au vu de tous le dialogue entre son travail et ce qu’il appelle son « dictionnaire mental ».

Exemple de cette création à livre ouvert : la sublime affiche de la rétrospective YSL de 2010. Le graphiste a tenu à exposer, en même temps que son œuvre, le matériau brut dont il s’est servi. Une photographie du couturier au travail, loin des portraits léchés de Jean-Loup Sieff. L’humble croquis de Cassandre devenu icône planétaire. La robe « Hommage à Mondrian ». Trois matériaux visuels bruts. D’innombrables combinaisons possibles. Une seule atteint ce fragile équilibre recherché. Pas d’artifice, pas de décoration. La concision de la démarche, l’économie des moyens comme un défi au spectateur.

Sa marque de fabrique ultime ? Les caractères qui replacent le sens au cœur de l’affiche. En typographie, Apeloig expérimente et invente, partant de principes graphiques simples, voire naïfs, les déclinant avec une précision presque mathématique. Ici, pas d’alphabet soigné qui s’efface pour faciliter la lecture. Les lettrages sont d’un dessin parfois gauche, presque maladroit dans leur radicalité. Jouant toujours avec les limites de la lisibilité pour provoquer étonnement et questionnement chez le passant. Et c’est ainsi que les lettres ont de l’esprit.

Le bon graphisme, dit Apeloig, est un équilibre. Un équilibre fragile qu’on atteint seulement quand on ne peut plus rien ajouter ni retirer sans risquer la chute. En ouverture de l’exposition, dans sa section la plus intime, on verra, entre Fellini et Pina Bausch, une photographie du funambule Philippe Petit sur un câble lancé entre les deux tours du World Trade Center. Tout est là, la fragile ligne tendue entre les masses imposantes des tours d’acier se découpant sur fond de ciel, l’artiste seul dans la maîtrise de son équilibre. Décidément, chez Apeloig, la danse n’est jamais loin.[/access]

Jusqu’au 30 mars.

*Photo : musée des arts décoratifs.

Egypte : Retour à la case départ

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egypte sissi morsi

egypte sissi morsi

L’Égypte s’apprête à fêter le troisième anniversaire de la chute d’Hosni Moubarak. Trois longues années, c’est le temps qu’il aura fallu pour voir se dénouer la crise institutionnelle.

En dépit de l’appel au boycott des frères musulmans, les Egyptiens ont dit oui (avec seulement 40% de participation) à la nouvelle constitution. Si le texte ressemble à un compromis reconnaissant l’importance tant de l’islam que de l’armée dans le système politique, la population n’en reste pas moins divisée entre pro et anti Morsi.

La très probable candidature à la présidentielle de Abdel Fattah Al-Sissi laisse peu de place au doute. Il est le seul candidat crédible et les législatives ont été astucieusement décalées après la présidentielle. De sorte que cette dernière risque de tourner au plébiscite bonapartiste. On serait tenté de dire que l’Égypte retourne à la case départ…reste à savoir laquelle? 2011 ou 1981, lorsque Moubarak avait pris le pouvoir dans un contexte de fortes tensions entre islamistes et militaires?

La donne a en tout cas changé depuis le choc de février 2011. Les Frères musulmans ont exercé le pouvoir pendant un an, sans pouvoir rassembler les égyptiens. Le coup de force institutionnel amorcé par le président islamiste Mohamed Morsi a suscité la colère de la rue et sa chute. C’est peu dire que la force d’attraction des Frères musulmans s’est érodée. Les promesses de démocratie islamique ont tourné court. Certes, la résistance des Frères n’est sans doute pas terminée et l’islamisme politique a encore de beaux jours devant lui. Mais, classé parmi les groupes terroristes, l’opposition frériste prend une forme de plus en plus violente. Les attentats se multiplient, signes d’une radicalisation et de la prochaine marginalisation du mouvement.

Grâce à Sissi, la question du leadership ne se pose plus. La lutte pour le pouvoir avait culminé au second tour de la présidentielle de 2012 entre Morsi et Chafik, deux candidats plutôt falots. Sur le modèle syrien, Hosni Moubarak avait cherché à transmettre le pouvoir à son fils Gamal, un homme d’affaire formé à l’université américaine mais sans relais militaire. La situation de blocage entre Gamal Moubarak (dont l’ascension semblait irrésistible) et l’armée est à l’origine de la révolte de Tahrir, que la révolution tunisienne et la crise économique ont encouragée. N’en déplaise aux tenants de la dynastie républicaine, on ne passe pas impunément  de l’oligarchie à la monarchie héréditaire!

Or, la famille Moubarak aujourd’hui écartée, le maréchal apparaît comme le seul successeur crédible de la dynastie militaire au pouvoir depuis 1954. C’est pour cette raison que la révolution égyptienne s’achève. Cet homme de synthèse assure la transition entre la dictature des « officiers libres » et un régime où les officiers de la génération venue après 1973 continueront à jouer les premiers rôles.

Homme discret voire secret, Sissi est aussi très religieux. Il porte la marque sur le front des hommes qui s’inclinent cinq fois par jour devant Allah. Sa femme est pour ainsi dire l’anti Suzanne Moubarak. Elle reste à la maison et, si elle sort, c’est toujours voilée. Bref, son mari symbolise le nouveau et l’ancien visage du nationalisme égyptien: islamique et militaire.

Signe de ce paradoxe, la candidature  de Sissi est à la fois soutenue par le mouvement anti-Morsi Tamarrod, les coptes et le parti salafiste Nour ! Mais il ne se jette pas pour autant sur un pouvoir qui lui tend les bras. Jusqu’ici, il préfère la posture de Cincinnatus. En sauveur de la nation, il fait durer le suspens sur sa candidature. Ce qui excite un désir de plus en plus irrationnel parmi la population. La presse, unanime, le compare à Nasser et le supplie de lui succéder. Issu d’un milieu modeste comme lui, c’est un enfant de la méritocratie militaire, un bon musulman, la gouaille et le lyrisme en moins. L’Égypte, pays des pharaons, attend l’homme providentiel. Elle croit en la réincarnation du père de l’indépendance et espère un certain retour à l’ordre économique et politique.

Sur la scène extérieure, Sissi a fait également preuve de prudence et de réalisme. Il a très vite rassuré les alliés traditionnels de l’Égypte post-Sadate: les princes saoudiens, Israël et les Américains les plus pragmatiques. Les Occidentaux ne le crient pas trop fort, mais ils se réjouissent en secret du retour à une certaine stabilité : Sissi, ancien élève du War College américain, a mis fin au pas de deux entre l’Iran et Morsi. Ancien attaché de défense à Riyad, il a aussi stoppé net le soutien au Hamas et ordonné la destruction de la quasi-totalité des tunnels de contrebande, la fermeture du point de passage de Rafah et l’interdiction formelle de tout déplacement des dirigeants du mouvement islamiste palestinien. Bref, avec Sissi comme vigie, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’Égypte risque d’être tenue.

*Photo : Amr Nabil/AP/SIPA. AP21515360_000007.

Najat à Sciences Po : des contradictions au sein du peuple (de gauche)

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Dimanche dernier, 300 000 (ou disons, le chiffre que vous voulez) Manifestants Pour Tous, barbons et marmots, scouts et cathos, ont défilé pour dire non à la PMA, la GPA et autres chambardements dans la filiation. À la vue de ce chapelet de familles bourgeoises bon teint venues de province et de l’Ouest parisien, grandes pourvoyeuses de cadres du secteur privé, on croirait le « catholicisme zombie » enrégimenté malgré lui dans la lutte contre l’exploitation. « Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent », glissait Bernanos à l’âme des gens de droite ; puissent-ils continuer de l’entendre !

Aussi inoffensives soient-elles, ces armées de poussettes n’ont pas manqué de susciter l’indignation pavlovienne des stipendiaires du Progrès, qui invoquent inlassablement les heures les plus sombres de notre histoire. Il faut dire qu’un agenda de ministre n’aide pas à faire dans la subtilité langagière ! Prenez Najat Vallaud-Belkacem. Entre deux allocutions officielles, le ministre des droits des femmes prépare son « échange » avec Janet Halley, professeur de droit spécialiste de la famille et du genre, ce vendredi, à Sciences Po. Thème de la conférence : « comment lutter contre le trafic humain ? ». Il y sera sûrement question de traite prostitutionnelle, puisque le gouvernement voudrait pénaliser le tapin, à défaut de pouvoir l’éradiquer.

Que le ministre d’une « GPA non marchande » (sic) disserte sur le trafic humain, tout en défendant mordicus la Reproduction artificielle de l’humain, aussi appelée PMA, vaut son pesant d’embryons. Quant à la marchandisation des utérus impliquée par la GPA — dont on nous dit que jamais au grand jamais elle ne sera autorisée en France — elle ne semble pas gêner cette gauche moralisante qui, après l’abandon du projet de loi Famille, ne rêve que de reculer pour mieux sauter.

Dommage, on aurait rêvé d’une cohérence pour tous !

Touche pas à mon avenue Foch!

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avenue foch hidalgo

avenue foch hidalgo

Il existe dans Paris un lieu béni des Dieux, préservé de tout ce qui enlaidit le paysage urbain : sanisettes, Mcdo, stations Vélib, arrêts de bus, kiosques de la Française de jeux et autres horreurs attirant la chalandise interlope. Pas un épicier arabe à moins de cinq cent mètres, pas de Franprix ni de Cash-Casher Naouri. Même Hermès, Prada ou Armani ont eu, en dépit de leurs gros moyens, la délicatesse de s’abstenir d’ouvrir ici des succursales alors qu’une clientèle de proximité sensible à leurs produits leur tendait les bras.  Ici tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Entre l’Etoile et la Porte Dauphine, une avenue longue de 1,3 km, large de 140 mètres (autant que le Seine à la hauteur du Louvre), conduit doucement le flâneur de l’Arc de Triomphe au bois de Boulogne. Le baron Haussmann, s’étant trompé dans ses calculs visant à percer douze avenues similaires partant de l’Etoile, fut contraint de lui accorder une largeur double de celles de ses sœurs. Depuis, on lui ôta, à la maison, le droit de couper la galette des Rois pourtant réservé au pater familias.

Pour faire oublier cet impair, il fut décidé qu’elle serait rabaissée par une dénomination d’une banalité affligeante, avenue du Bois, alors que les autres artères partant de l’Etoile furent baptisées de noms glorieux de la saga napoléonienne : avenue de la Grande Armée, avenue de Friedland, avenue Hoche…

Mais le peuple, qui ne se laisse pas mener par le bout du nez, fit en sorte que cette Cendrillon des avenues devint celle qui allait attirer vers elle le plus de princes charmants tombés amoureux de sa beauté négligée… En 1929, l’avenue du Bois se vit  enfin reconnaître ses mérites : on la rebaptisa du nom du grand vainqueur de la Grande guerre, le généralissime Ferdinand Foch, décédé cette année-là.

Sa réputation franchit bientôt les frontières, les mers et les océans : des sables du désert arabique à la jungle africaine, de Moscou à Shanghaï, elle s’impose comme la seule adresse parisienne possible pour ceux à qui dame Fortune à fait la grâce de reconnaître leurs mérites en les comblant de ses bienfaits.

Quelle artère parisienne illustre mieux cette fameuse « diversité » dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles ? Ici, l’ambassadeur d’Israël en France, logé là par son administration, croise un prince royal saoudien en allant promener son chien le dimanche matin,  et échange avec lui des salutations cordiales et même quelques considérations météorologiques. Les appartements qui la bordent sont agencés de telle sorte que des Africains notables comme Denis Sassou Nguesso et Théodore Obiang peuvent y loger leur nombreuse et bruyante famille sans gêner les voisins. Le Géorgien cohabite avec le Russe, et l’armateur grec devise avec le champion turc du BTP…

Il fallait bien, qu’un jour, quelque esprit chafouin se mette en tête de détruire cette charmante  et discrète harmonie. Saisissant l’occasion des prochaines élections municipales, un obscur cabinet parisien d’architecture et d’urbanisme, Hamonic et Masson, à crû malin de lancer dans l’arène du duel Hidalgo-NKM un projet d’aménagement de l’avenue Foch dont on trouvera le détail ici.

Il s’agit, ni plus ni moins, que de transformer l’avenue Foch, pour moitié en « végétalisant » la partie nord, faisant ainsi entrer le Bois de Boulogne (et les activités nocturnes afférentes) dans Paris, et de convertir la partie sud en zone piétonnière et commerciale pourvue de toutes le commodités modernes : fast foods (hamburgers et gyros), pistes de skateboard, bistrots branchés, station de métro souterraine, cinémas et boites de nuits (ce n’est pas dit comme cela dans le projet, mais les concepteurs du bientôt défunt forum de Halles ne nous avaient pas prévenus, non plus, de ce qui allait advenir de leur merveille urbanistique !).

On sent percer, sous l’architecte, le vengeur social qui veut pourrir la vie des riches plutôt que d’améliorer celle des pauvres ! On ne sera pas  étonné de voir, derrière ce projet, la main d’un vieux militant trotskiste, ancien président de l’UNEF des années quatre-vingts, Marc Rozenblat. Il se lança dans la promotion immobilière après avoir sévi, es qualités, dans le business du logement étudiant,  croisant au passage Jean-Marie Le Guen, candidat évincé de l’investiture socialiste pour la mairie de Paris, et Dominique Strauss-Kahn, dont  les apparatchiks étudiants étanchèrent la soif pendant sa traversée du désert… Anne Hidalgo, prise de court par la diffusion publique de ce plan révolutionnaire, se voit contrainte de lui donner son aval, sauf à passer pour une vendue au grand capital.

Bien entendu, cela ne se fera jamais, et l’avenue Foch restera, pour longtemps encore, la vitrine de l’opulence mondialisée où habitent tous ces gens que l’on aime haïr, parfois à juste titre. Il ne manquerait plus qu’ils se délocalisent !

*Photo : LCHAM/SIPA. 00673908_000033.

Au nom du Père Paolo, otage en Syrie

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pere paolo syrie

pere paolo syrie

Voici six mois que le père Paolo Dall’Oglio, jésuite italien installé en Syrie depuis plus de trente ans,  a été kidnappé à Raqqa, sur les bords de l’Euphrate, à 160 km à l’est d’Alep. Six mois qu’aucun indice, aucun élément, ne permet d’en savoir plus sur cet enlèvement. Six mois que le religieux est otage de ceux qu’il soutenait avec rage, aux mains d’une rébellion syrienne à plusieurs têtes.

« Nous n’avons aucune information sur son enlèvement, personne ne l’a revendiqué et nous ne savons pas s’il est en vie ou non. », explique Francesca Dall’Oglio, l’une des deux sœurs du prêtre. Certains disent pourtant tout bas qu’il « serait toujours détenu aux environs de Raqqa ». Le conditionnel interdit toute certitude.

Le père Dall’Oglio a ressuscité le monastère byzantin de Mar Moussa au nord de Damas. « Il s’était totalement fondu dans la réalité syrienne, dans la langue syrienne, et dans la vie de son peuple le plus pauvre. Il n’était plus un étranger en Syrie. » explique Jean-François Colosimo. Le jésuite a fait sienne cette grande tradition chrétienne  de l’inculturation et choisi de se donner entièrement au peuple syrien. Le monastère était un lieu de rencontre, où chrétiens et musulmans, hommes et femmes,  venaient converser en toute liberté, en toute confiance, autour du père Paolo pour qui le dialogue avec les musulmans était fondamental.  Pour ce fin connaisseur de l’Islam, les deux religions sœurs sont faites pour cohabiter dans le respect. «La société syrienne a toujours été pluraliste, ce n’est pas un cul de sac continental, mais un lieu de passage. La Syrie a dans son ADN une harmonie plurielle entre ses communautés qui est unique au monde » avait-il l’habitude de dire.

Dès le début de la guerre en Syrie, le père Dall’Oglio s’engage aux côtés de la rébellion contre le régime de Bachar Al Assad.  « Ce que le régime fait subir à la population est devenu indécent. » dit- il aux journalistes qui l’interrogent. Les conséquences de sa prise de position sont immédiates. Au printemps 2012, son permis de résidence est révoqué par les autorités syriennes et il est expulsé du pays. Il quitte Mar Moussa et s’installe en Irak. Il publie alors un livre sur le conflit syrien en France au printemps 2013 La rage et la lumière, aux éditions de l’Atelier. Il retournera plusieurs fois en secret sur le sol syrien.  En juillet 2013, il se rend à Raqqa. Cette ville du centre de la Syrie, à l’origine aux mains de l’armée syrienne libre, a subi de profonds changements en avril 2013 lorsqu’un  groupe dissident,  l’Etat islamique en Irak et au levant (EIIL), combattants ultra-radicaux liés a Al-Qaïda , jette l’ASL dehors. Le père décide d’y tenter une médiation entre les deux groupes. « Je suis venu pour rencontrer les chefs de groupes armés. Je voudrais qu’a Raqqa se fassent les premiers pas d’une réconciliation entre opposants. » déclare-t-il alors .

Il disparaîtra quelques heures plus tard.

« Cet homme est hors-série, il voit grand. À propos de cette guerre en Syrie, il propose la voie de l’espoir et du pluralisme religieux. » explique la journaliste Guyonne de Montjou, une proche du père Paolo. Car le jésuite est un habitué de la France où il nourrit de grandes amitiés, avec par exemple Régis Debray, qui préfaça La rage et la Lumière. Les deux hommes d’esprit se rencontrent souvent et parlent de l’avenir de la Syrie, de sa partition, mais n’abordent pas les questions spirituelles. Leur amitié n’empêche pas les désaccords, notamment sur la question d’une ingérence occidentale en Syrie. Le religieux considère en effet que la communauté internationale aurait dû intervenir et soutenir la révolution, qui n’a trouvé aucun appui, ce qui a permis l’irruption de djihadistes totalement étrangers à la cause syrienne. Ses engagements fiévreux envers et contre tous lui ont même valu une rupture totale avec les autorités religieuses chrétiennes en Syrie, qu’il accuse d’être à la botte du régime d’Assad.

Pour Jean-François Colosimo, « son engagement aux côté de l’Islam qu’il aime est emprunt d’une sincérité radicale et sans retour. On voit bien qu’à travers son enlèvement, c’est la Syrie et l’Islam traditionnel qui sont  prises en otage. » Conscient des risques démesurés qu’il prenait, le père s’est jeté dans la gueule du loup syrien en connaissance de cause.

Solidaire du peuple syrien jusqu’au sacrifice, convaincu viscéralement de la possibilité d’une démocratie tolérante en Syrie, l’histoire du père Paolo rappelle celle des moines de Tibhirine, et la lettre testament qu’il a laissé fait écho à celle du Père Christian de Chergé. De ceux qui l’enlèveront sans doute, le jésuite italien dit : « Ce sont mes frères en humanité », quand le moine français s’adresse à celui qui lui tranchera la tête quelques jours plus tard : « à toi aussi, l’ami de la dernière minute qui n’aura pas su ce que tu faisais, je dis merci ».

*Photo : Bilal Hussein/AP/SIPA. AP21515365_000003.

Trafic de cupcakes en Illinois

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Au lieu de passer ses journées devant la télé, la jeune Chloe Stirling, de Troy, dans l’Illinois, a lancé son propre business. Agée d’à peine 11 ans, elle fait des cupcakes dans sa cuisine avec sa maman. Ceux-ci sont vendus, dix dollars la douzaine, afin notamment de soutenir un de ses camarades de classe, atteint d’un cancer.

Ému de son initiative, un journaliste a publié un article sur un site internet d’info locale, louant le dynamisme d’une si jeune personne et son esprit d’entreprise.

Dès le lendemain, le département de la santé publique d’Illinois a téléphoné à la maman de Chloe, pour l’enjoindre d’arrêter tout de suite la préparation et la vente des fameux cupcakes. Ces derniers ne satisfaisant tout simplement pas aux exigences de santé publique de l’Etat. L’officier de police a ajouté que la petite fille ne pourrait poursuivre la vente de ses petits gâteaux « qu’à condition que ses parents ouvrent une boulangerie, ou du moins construisent une cuisine séparée.».

Déçue, la maman de Chloe, Heather Stirling s’épanche : « Avec son père, nous lui avions acheté un petit frigo. Puis ses grands-parents lui ont offert un mixer. » Mais de là à être en mesure de satisfaire aux exigences du département de Santé publique, il y a une marge. Et Heather s’avoue vaincue: « Une cuisine séparée ! Qui pourrait faire cela ? ».

Le Département de Santé publique réagit aux déclarations de la maman de Chloe avec une clarté confinant à la tautologie : « Les règles sont les règles. Notre objectif est de protéger la santé publique. » Au même instant, les policiers, eux, insistent sur  leur souci d’égalité : « Le règlement est le même pour tout le monde. ».

Cette histoire insolite serait drôle si elle ne venait s’ajouter à la longue liste des cas où, aux Etats-Unis, la puissance publique sanctionne des activités aussi banales qu’inoffensives. Pour n’en citer que quelques-uns : en 2010, en Pennsylvanie, la police fédérale a perquisitionné une ferme amish, à cinq heures du matin, pour y saisir du « lait cru non autorisé » qui venait d’être trait. Dans le même Etat, à Philadelphie, une femme avait dû s’acquitter d’une licence de bloggeur à 300 dollars pour avoir créé un blog avec lequel elle n’avait gagné que 11 malheureux dollars. Enfin, on se souvient du cas très cocasse des 30 personnes âgées, arrêtées par la police dans le Winsconsin, alors qu’elles étaient venues manifester devant Capitole de cet Etat pour la défense de la liberté d’expression. Motif inscrit sur les mandats d’arrestation : « chante sans autorisation ».