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On boit, on cause, on rit ensemble

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fille 14 juillet

Antonin Peretjatko est un drôle de zigoto. Un cinéaste burlesque, loufoque, profond et balnéaire. Un Benny Hill intello, un Pécas poétique, un Godard primesautier, un Rozier cabot, etc… On pourrait continuer comme ça les comparaisons, les jeux de mots bidons, les références cinéphylis, ce serait trahir l’intention et l’originalité de ce garçon qui frôle la quarantaine. Peretjatko a une patte bien à lui, une légèreté douloureuse, un sens inné du gag visuel, du découpage foutraque et du road-movie à reculons. Un type qui ose dire : « Dans la plupart des premiers films français, on a le sentiment que le réalisateur veut montrer qu’il peut bien faire. Moi, je veux montrer que je peux faire mal » a toutes les chances de séduire un public harassé par cette maudite « qualité française » qui se résume à un assemblage d’images sans fond et de marketing télévisuel.

Le cinéma d’aujourd’hui a la fraîcheur d’un plat surgelé et la virtuosité d’un technocrate. Il déborde de bienséance crasse. Peretjatko incarne une nouvelle vague qui vient balayer toutes ces fadaises romantiques…purulentes. Quand il décrit son premier long métrage  La fille du 14 juillet  de « film de départementales », on applaudit, on sent que ça va nous plaire d’instinct. Dans ses courts-métrages précédents (Changement de trottoir, French Kiss, Paris monopole ou Les Secrets de l’invisible), il avait déjà tracé cette voie buissonnière, cette comédie sur le fil, bancale, ça tangue sévère, mais, en bon équilibriste, ce faux dilettante redresse toujours la barre. Ça sent l’improvisation, ça flirte avec les limites du foutage de gueule, et, miracle, l’ensemble est parfaitement maîtrisé. Contrairement au cinéma inodore, les embruns de Peretjatko sont tenaces, ils vous poursuivent longtemps. Rassurez-vous : La fille du 14 juillet  sortie sur les écrans en juin 2013 dans un relatif anonymat et disponible en DVD depuis quelques jours, n’est pas l’histoire d’une Première Dame exfiltrée des Ors de la République vers les léproseries indiennes. La fille du 14 juillet  est une apparition au cœur de l’été, une muse en maillot de bain suivie d’une bande d’irrésistibles clampins. Portrait touchant et criant de vérité du désarroi français. On se marre devant cette mise en scène picaresque et saccadée. Quant au jeu des acteurs, il est désopilant de dinguerie. Mention spéciale à Serge Trinquecoste qui interprète le Docteur Placenta. Les amateurs de franche poilade risquent cependant d’être déçus. Nous ne sommes ni au Camping, ni chez Les Branchés à St Tropez. Peretjatko insuffle une liberté de mouvement et de narration qui détonne vraiment.

Sous des allures potaches, l’intrigue se résumant à « la rentrée est avancée d’un mois », le jeune réalisateur sélectionné dans la Quinzaine à Cannes exécute une comédie politique sans la grosse artillerie idéologique. Il réussit à nous parler de la Crise, des diplômes, du logement, de la petite délinquance, de la Génération intérim sans lourdeur sociologique. Même si l’effet comique de son cinéma ne repose pas sur le dialogue, il lâche tout de même quelques saillies comme ce dragueur de pacotille déclarant un péremptoire et superbe : « Je travaille dans la com ‘ » ou quand l’un de ses personnages dit : « On va se faire virer de l’Europe ». Le fétichiste de bizarreries automobiles que je suis, aura remarqué la présence de modèles sortis de nulle part : Celica Cabriolet, Opel GT, DeLorean, Coupé BMW Série 6, Merco blanche, etc. En dehors de ce garage improbable, le cinéma de Peretjatko raconte une identité française joyeusement fracassée et une course-poursuite amoureusement décalée. Il filme comme personne les auto-tamponneuses, les filles en short court, la plage déserte, le chassé-croisé entre juilletistes et aoûtiens, le défilé et les fanfares !

 

 

Sotchi : La sottise des russophobes

poutine sotchi russie

Au moment où s’ouvrent les Jeux Olympiques de Sotchi, une revue de presse des articles publiés ces quinze derniers jours permettrait à chacun de constater le déluge de commentaires négatifs sur la Russie. Une tournée des dîners en ville ou des conversations de couloir dans les grandes entreprises achèvera de vous en convaincre : les bourgeois parisiens et le microcosme politico-médiatique sont clairement russophobes.

La Russie de Poutine est accablée de tous les maux :

– Poutine construit en cinq ans une station de sports d’hiver et un site touristique à partir de rien, c’est un scandale, alors qu’en quarante ans, nous en avons nous-mêmes construit plus d’une centaine.
– Poutine dépense 37 milliards d’euros pour ses jeux, c’est une honte. Les Chinois en ont dépensé 38.

– La construction de Sotchi a donné lieu à des prévarications : et c’est pour la presse un vice  typiquement russe ! Dans le même temps, la Commission européenne a révélé que la corruption représentait plus 120 milliards d’euros dans les pays de l’UE

Arrêtons là cette liste. À l’évidence, la démocratie à la russe ne correspond pas à tous nos critères de bienséance. Pour autant, la Russie n’est pas une dictature. Poutine est bien élu et soutenu par plus de 70% des Russes. Certes, il y a quelques prisonniers politiques en Russie, il y en aussi à Guantanamo. Ne confondons pas la Russie de Poutine et celle de Brejnev. Certes, les Russes sont durs avec les Tchétchènes, mais ne l’avons-nous pas été avec les Algériens, les Américains avec les Vietnamiens ou les Irakiens ? Certes, le taux d’incarcération russe est 5 fois supérieur à celui de la France. Mais il est 7 fois supérieur aux Etats-Unis. Faisons-nous pour autant  de l’Amérique la cible de toutes nos attaques ? Certes, la Russie de Poutine n’aime pas les homosexuels, mais la droite républicaine américaine les apprécie-t-elle davantage ? (Rappelons que la sodomie est un crime dans plusieurs Etats américains.)

La cause de la russophobie ambiante ne tient donc pas tant pas aux différences objectives que nous pouvons constater entre le mode de vie russe et le nôtre. Il faut la chercher ailleurs, dans des divergences subjectives. Pour mieux la comprendre, il faut la mettre en perspective avec la chinolâtrie qui agite encore le même microcosme.

Souvenons-nous de Jean-Pierre Raffarin se rendant à Pékin pour signer en 2007 un accord de coopération entre l’UMP et le parti communiste chinois. Imagine-t-on le parti giscardien dont Raffarin est issu, partir à Moscou signer un accord avec le parti communiste de Brejnev ?  Cela met en exergue un fait incontournable : la droite française et la plupart de médias préfèrent cent fois plus un communiste chinois à un capitaliste russe. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le cursus de toutes les écoles de commerce qui envoient systématiquement leurs étudiants en stage en Chine. Le pèlerinage à Shanghaï a autant de valeur pour les apprentis businessmen que le pèlerinage à La Mecque pour les musulmans.

Alors pourquoi les turbos-bourgeois sont-ils russophobes et chinolâtres ? Il faut chercher l’explication dans la soumission à la puissance qui crée tant de frustrations. Pendant la guerre froide, la Russie communiste a terrorisé les bourgeois qui craignaient à tout instant de voir leurs usines envahies par les bolchéviks ou des fusées SS-20 tomber sur leurs villas. La menace était réelle. Tellement réelle que l’URSS inspirait le respect à tous. Une fois le Mur de Berlin tombé, la Russie a perdu tous les attributs de sa puissance. Il est devenu naturel à tout le monde de s’essuyer les pieds sur le paillasson de Poutine.

À l’inverse, la Chine d’aujourd’hui, qui a des geôles dix fois plus remplies que la Russie, qui fusille les opposants à tour de bras (environ 5000 exécutions en 2009), qui réprime dans le sang plusieurs milliers d’émeutes sociales par an (selon les données du département d’Etat américain), mais qui encense le capitalisme financier le plus débridé et qui fabrique nos iPhones, recueille toute la bienveillance de notre intelligentsia. Pas parce qu’elle serait en quelque sorte le laboratoire à grande échelle de la soumission des individus au pouvoir de l’argent, mais parce que son émergence remet en cause nos modes de vie : chaque fois qu’une méga-usine ouvre en Chine, il s’en ferme dix en France. Chaque fois qu’un Parisien souscrit un abonnement Velib, 10 Chinois achètent une voiture. Chaque fois que la Banque Fédérale américaine émet un bon du Trésor, il est acheté par le gouvernement chinois. Nous sommes donc sortis de la peur du Russe pour nous soumettre à la fascination du Chinois.

Malgré les vicissitudes de l’Histoire, la Russie s’est trouvée aux côtés de la France durant les deux guerres mondiales. N’oublions pas que 26 millions de Russes sont morts pour que nous puissions nous libérer – avec l’aide des Américains –  de la barbarie nazie. Tout l’intérêt de la France est de renouer des liens d’amitié forts avec la Russie. Admettons que le respect d’un Etat et d’un peuple n’implique pas l’adhésion ou l’identification au modèle qu’il incarne. Que le destin de l’Europe est d’être unie de l’Atlantique à l’Oural. Que l’immensité russe alliée au génie européen pourrait produire des choses immenses, dans le domaine agricole, industriel et même culturel. Il faut se souvenir de tout cela au moment où s’ouvrent les jeux de Sotchi. Pour éviter de verser dans une russophobie aussi sotte que stérile.

*Photo : Mark Humphrey/AP/SIPA. AP21520732_000003.

Jünger, cent deux ans de solitude

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La première fois que je croisai Ernst Jünger (1895-1998), ce fut au détour d’une page jaunie du Questionnaire, l’ouvrage majeur d’Ernst von Salomon. L’auteur y décrivait un officier espiègle, qui pavoisait aux réceptions de l’ambassade soviétique à Berlin en traitant les dignitaires nazis de « vrais visages de sous-hommes ». Piqué par la curiosité, j’achetai et dévorai une bonne vingtaine de ses romans, journaux et chroniques, sans me douter qu’il ferait bientôt son retour sous les feux de l’actualité.

Aujourd’hui, paraissent en effet coup sur coup une biographie monumentale signée Julien Hervier, les Carnets de guerre inédits de 1914-1918 ainsi que ses Journaux de la période 1939-1948. Quinze ans après sa mort, Jünger gagnerait-il enfin ses galons d’écrivain fréquentable malgré la réputation sulfureuse d’Orages d’acier ?[access capability= »lire_inedits »] Comme tous les nationalistes allemands de l’entre-deux-guerres, il fut frappé d’opprobre en 1945, l’image du soldat de la Wehrmacht ayant occulté son hostilité au nazisme, aux yeux de ses détracteurs qui n’avaient sans doute pas pris la peine de lire Sur les falaises de marbre (1939), le grandiose conte philosophique que lui inspira son aversion pour l’hitlérisme.  Disons-le tout net : Orages d’acier, son œuvre la plus célèbre, écrite à 19 ans au cœur des tranchées, n’exprime pas toute l’acuité du regard jungérien sur la guerre. La litanie des descriptions et l’incessant martèlement du feu de l’ennemi en font une longue ronde de nuit un tantinet poussive.

Pourtant, la haine n’a pas droit de cité chez Jünger. Il arrive même à l’engagé volontaire de fraterniser avec l’ennemi devant ce spectacle morbide où l’héroïsme le dispute à la barbarie.  Vingt ans plus tard, le vétéran de 1914-1918 repart combattre pour un drapeau qui n’est plus le sien, poursuivi par le « sentiment que le monde est fait à l’image infâme des équarrissoirs » nazis. Méditant cette sentence de Léon Bloy, le Jünger de 1939-1945 fait le deuil des valeurs chevaleresques, s’indignant avec la même vigueur des bombardements alliés que des exactions allemandes, notamment contre les juifs. Il aura fallu une guerre d’extermination pour que le combattant cède la place au moraliste. À Paris, sous l’Occupation, il relit la Bible et oppose son stoïcisme d’aristocrate à la race des bourreaux : « Plus sacrée encore que la vie de l’homme doit être sa dignité. Le siècle de l’humanité est celui où les hommes sont devenus rares », note-t-il dans son Journal.

À la Libération, Jünger se retire du monde. La boutique obscure de ses pensées, ses longues heures de lecture, ses chasses aux insectes dans des contrées lointaines s’ancrent dans la « plus profonde des réalités, celle du rêve » voisin des Mille et une nuits. Tout le monde a « son » Jünger. De l’ultranationaliste des années 1920 au militant de l’Europe pacifiée aspirant à la spiritualité, la galerie de portraits est large. « Les œuvres […] mettent un bon moment à se dépouiller du temporel. Elles ont aussi leur purgatoire. Puis elles transcendent la critique », écrivait-il dans son Journal. Transcendante et universelle, son œuvre prodigue aux mécontemporains un salutaire antidote au nihilisme. Il s’en sera fallu de peu que Jünger traverse trois siècles ; mais de l’arrière-monde où il nous observe, ce chevalier défunt nous frappe encore de son épée étincelante.[/access]

*Photo : wikicommons.

Jeanne Bordeau inventorie les mots de l’année

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jeanne bordeau art

La société du XXIème siècle va-t-elle susciter un «grand récit » capable de donner du sens à la réalité ? On imagine mal comment quiconque pourrait écrire l’équivalent de L’Iliade ou L’Odyssée aujourd’hui, mais la linguiste Jeanne Bordeau pense que ce grand récit existe déjà. Selon elle, il s’agit des flux de mots brassés continuellement par les médias et les milieux économiques, qui contribuent à donner une forme et un sens au monde actuel. Pour faire ressortir les mots les plus employés dans les médias chaque année, Jeanne Bordeau crée de grands collages à partir des journaux papier : autour de quelques thèmes emblématiques (énergies renouvelables, crise financière, affaires sociales, femmes…) elle « brode » avec un cutter et de la colle les termes qui ont marqué durablement les esprits. Car ces mots répétés à longueur de journée s’incrustent chez les auditeurs et spectateurs : on pourrait dire que certains mots définissent à eux seuls l’actualité d’une année donnée. Le « Manifeste des 343 salauds » par exemple reste emblématique de la fin de l’année 2013, et il figure d’ailleurs en bonne place dans le tableau 2013 de la série « Femmes »…

Jeanne Bordeau sourit volontiers quand certains commentateurs semblent découvrir l’importance de l’écrit à l’heure d’Internet, alors que les nouvelles technologies ont dès le départ basé leur fonctionnement sur le langage écrit. Elle travaille d’ailleurs depuis plus de vingt ans sur le langage des entreprises au sein de l’Institut de la Qualité de l’Expression qu’elle dirige. De grandes entreprises publiques et privées font régulièrement appel à ses services pour créer un langage cohérent avec leur histoire et leur identité, loin du formatage des cabinets de conseil en communication. Faire émerger un discours « corporate » diversifié et qui ne soit pas uniquement auto-référent, ne serait-ce pas l’embryon du grand récit de l’économie libérale ?

Les tableaux que Jeanne Bordeau présente chaque année en janvier se situent donc dans la continuité de son travail de linguiste. Des courbes, des rubans de mots ou des formes géométriques plus rigides s’étalent sur un fond en général très coloré, sauf quand il s’agit de la crise financière et sociale : là c’est le gris qui domine… A voir ces grands formats on songe que cette œuvre en devenir s’épanouirait pleinement sur des murs ou des façades, pour marquer encore plus l’emprise de ces mots sur la société. Loin du street art et de l’univers des graffitis, l’artiste décrit plutôt ses tableaux comme une grande fresque, « à la manière de la tapisserie de Bayeux » : on renoue ici avec l’idée d’un récit exposé comme témoin de son temps. Par certains aspects, la démarche de Jeanne Bordeau entretient une parenté avec le courant de pensée anglo-saxon illustré par des écrivains comme William Gibson ou Don DeLillo, pour qui le langage engendré par les évolutions technologiques et le monde de la finance façonne le monde. Les mots comme flux de mémoire et structure du monde, voilà qui confère aux médias une immense responsabilité que les journalistes devraient assumer pleinement…

Dans les mois qui viennent, Jeanne Bordeau va extraire les mots de 2014 du flux continu des médias, flux qu’elle visualise sous forme de nuages ou de pluies colorés : parmi les mots qui émergeront on peut déjà parier sur « «détresse », « Genève 2 »et « théorie du genre »…

Scarlett Johansson, langues régionales, le roi de Pakumotu…

paris langues regionales

Paris, un lieu commun

Depuis la publication, le 3 janvier, dans Newsweek, d’un article sur « La chute de la France », le french-bashing bat son plein. En effet, si, chez nous, ce réquisitoire lourdaud truffé de contrevérités a déclenché beaucoup de sarcasmes, d’ailleurs justifiés, partout ailleurs, il a fait des petits.

L’une des dernières francophobes déclarées est Scarlett Johansson. Invitée au « Late Show » de David Letterman, l’actrice, qui vit sur la rive gauche (de la Seine, of course, quel autre fleuve a une rive gauche ?) depuis quelques mois, s’est plainte avec virulence de la grossièreté et de l’agressivité des Parisiens.

On peut hausser les épaules devant tant de lieux communs (qui a jamais rencontré un Parisien agressif ou grossier ?). Ce serait une grave erreur. Les stéréotypes, les préjugés, les clichés qui jaillissent, d’un bout à l’autre de la planète, quand le mot « France » est prononcé, contribuent à la richesse nationale. Ce sont des points de PIB.[access capability= »lire_inedits »] Encore faut-il qu’ils soient flatteurs – donc mensongers, le réel ne se vend pas très bien ces temps-ci. Si des centaines de millions d’êtres humains croient que Paris est romantique, qu’une fête sans champagne n’est pas une fête et que la France est la terre des droits de l’homme, on le doit à l’invisible propagande assurée par l’industrie du divertissement et des médias qui ont pris le relais des arts et de la littérature. Certes, Voltaire se promenant dans toutes les cours d’Europe, ça avait une autre allure, mais, qu’on me pardonne d’être aussi prosaïque, Amélie Poulain et Chanel, ça se vend encore pas mal. D’innombrables romans, pièces, films ont construit une France imaginaire et un Paris en carton-pâte. Le mythe est peut-être de plus en plus kitsch, mais il crée des emplois.

Or, aujourd’hui, ces images d’Épinal, représentations mentales qui embellissent le réel aux yeux des étrangers s’effacent. Combien de temps le charme de Midnight in

Paris résistera-t-il aux déclarations fracassantes de Scarlett Johansson, aux imprécations de Maurice Taylor, le PDG américain qui s’en prend régulièrement aux syndicats français ou aux saillies du maire de Londres qui ne rate jamais une occasion de moquer la France ? En Europe et en Amérique, l’image de la France a de beaux restes : on n’efface pas des siècles d’art et de littérature en un tournemain. Mais les représentations de notre pays que se font les Chinois et les Indiens – soit presque un tiers des habitants de la planète – doivent bien moins à Molière et Truffaut qu’aux accès de fièvre numérique causés par les aventures de DSK, les amours de nos gouvernants… ou les pickpockets du Louvre. Soudainement patriotes pour dénoncer l’arrogance des french-bashers britanniques ou américains, les journalistes français devraient se demander si les clichés, parfois, ne recèlent pas un peu de vérité. À moins, bien sûr, que les récits de touristes chinois qui se font dépouiller dans les musées ou le métro parisiens relèvent de la pure calomnie.

Ces attardés n’ont jamais dû entendre parler du « sentiment d’insécurité ». L’ennui, c’est que ce fantasme finira par nous coûter cher.

 Gil Mihaely

 

Pas ça, patois !

Notre Premier ministre vient de rappeler son souhait de voir la France ratifier la Charte européenne des langues régionales. Si la chose se faisait, on doterait les communautés linguistiques de droits spécifiques, tandis que les langues vernaculaires de notre pays deviendraient des langues de justice et d’administration locales.

Seulement, pour l’instant, la Constitution ne connaît que le peuple français. Et la seule langue commune à tous les Français est naturellement la seule langue officielle de la République, de son administration et de ses services publics. La justice en France n’est rendue qu’au nom du peuple français,  donc dans sa langue. Les choses sont bien faites…

Mais non, il nous faut la Charte. Halte à l’oppression jacobine ! L’itinérance en France ressemblera, demain, à un voyage initiatique où le dépaysement sera linguistique, du guichet de la gare à la salle du tribunal. On s’amusera bien quand chacun pourra exiger que le fisc lui réclame son dû dans le dialecte de son choix ou crier à l’injustice si un policier lui réclame ses papiers en français. D’aucuns s’interrogeront sur les difficultés de communication qui ne manqueront pas de naître entre les sociétés locales ressuscitées. Esprits chagrins ! Il suffira d’être polyglotte, ou de recourir à un nouveau service public de traduction, qui se chargera de traduire l’occitan en alsacien, le picard en créole, ou le breton en corse. Le même traitement pourra être étendu aux divers idiomes parlés couramment au-delà du périphérique et aussi au franglish qui a cours dans certains cercles de la capitale.

Certes, il est bon de préserver le patrimoine linguistique de nos régions, par l’enseignement notamment – et d’ailleurs on le fait –, mais il n’est pas moins indispensable de défendre l’unité de la République, en évitant de réactiver les « ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même », comme disait le Général.

Il est piquant de constater que la diversité linguistique de notre pays préoccupe tant le Conseil de l’Europe quand l’Union européenne, de son côté, marche à grands pas vers l’unilinguisme anglophone. Décidément, quelque chose ne tourne pas rond sur ce continent.

Reste à comprendre pourquoi Jean-Marc Ayrault a cru bon d’ouvrir ce dossier miné, nul n’ignorant que cette réforme absurde n’aura pas lieu. On voit mal François Hollande lancer une révision constitutionnelle qui aurait toutes les chances d’échouer. Après tout, si nos gouvernants disent des bêtises plutôt que d’en faire, on ne va pas se plaindre.

Alexis Jouhannet

  

Autofiction à Las Vegas

Chaque mois de janvier, le Consumer Electronic Show de Las Vegas, le plus grand salon d’électronique grand public du monde, présente des nouveautés toujours plus « révolutionnaires ». Sauf qu’en marketing, la prise de la Bastille ou la chute du Mur ne surviennent pas tous les quatre matins, quoi qu’en disent les bataillons de technico- commerciaux mobilisés pour expliquer que notre vie va changer grâce aux cyber-brosses à dents connectées aux toilettes intelligentes.

Si le CES a fait découvrir le magnétoscope en 1970 et le CD quatre ans plus tard, qui se souvient des fabuleuses disquettes Zip, de l’ordinateur de poche Apple Newton et autres babioles high-tech qui devaient toutes bouleverser notre vie quotidienne – pour le meilleur bien sûr. On est donc bien obligé de se poser la question à 1000 bitcoins : quel sera le destin du produit vedette de cette édition 2014, et d’ailleurs des cinq ou six précédentes, à savoir la voiture sans chauffeur ? En route pour la gloire ou pour la casse ?

Les technoptimistes y voient, bien sûr, le signe annonciateur d’une nouvelle ère. Finis les millions de milliards d’heures de travail, voire de plaisir perdues sur la route.

Libérés du stupide esclavage du volant et de la pédale de frein, le ci-devant conducteur pourra surfer, twitter, s’ennuyer ou se livrer à d’autres activités que la morale réprouve en toute sécurité et pas seulement dans les bouchons ; d’ailleurs, grâce aux voitures connectées, il n’y aura même plus de bouchons. What A Wonderful World, comme l’ont chanté Louis Armstrong puis les Ramones. Les technosceptiques remarqueront, pour leur part,

que cela fait des décennies que les inventeurs fous nous promettent la voiture sans chauffeur pour l’an prochain.

Que l’annonce soit cette fois-ci faite par Toyota – premier constructeur mondial – et pas par un quelconque savant Cosinus ne change rien à l’affaire : tout ça n’est que de la promo pour gogos, ces autos du futur n’ont pas vocation à nous véhiculer, mais à nous rouler.

Le pessimiste pur et dur, lui, croira mordicus à l’avenir de cette nouveauté. Pour mieux pointer les dégâts qu’elle causera. En Europe, aux États-Unis, dans le tiers-monde, conduire des autos, des camions ou des bus donne du travail à des dizaines de millions de bonshommes. Est-il si urgent que ça de les envoyer rejoindre la grande armée des sans-emploi ? De plus, une fois privés de revenus, où trouveront-ils l’argent pour s’offrir la dernière nouveauté de Toyota ?

Bref, plus il y aura de voitures sans chauffeur, plus il y aura de chômeurs sans voiture.

Marc Cohen

 

Le sexe rend plus intelligent

Oubliez la méditation, les études laborieuses, la maîtrise de l’informatique ou l’apprentissage d’un instrument de musique : parce qu’il favorise la croissance des cellules du cerveau, l’acte sexuel rendrait plus intelligent ! Enfin une bonne nouvelle !

Des chercheurs de l’université du Maryland ont montré que des rats d’âge moyen augmentent leur fabrication de neurones dans l’hippocampe, zone du cerveau dédiée à la mémorisation, si leurs rapports sexuels sont plus fréquents. Malheureusement, l’effet s’arrête si l’activité sexuelle est stoppée, d’où l’intérêt des cours du soir, de la formation continue et autres séances de rattrapage.

Il en est de même pour les personnes âgées : une étude récente montre que celles qui souffrent de déclin cognitif léger, porte d’entrée potentielle dans la maladie d’Alzheimer, ont deux fois moins de rapports sexuels que les autres (32,5% contre 62,5 %).

Le mythe selon lequel la testostérone rendrait les hommes stupides s’effondre donc.

On a certes montré que le taux de cette hormone mâle est inférieur à la moyenne dans la salive des adolescents les plus doués, et qu’ils perdent en général leur virginité plus tardivement, mais il en est de même pour les plus stupides et le lien est surtout établi avec la réussite scolaire et non avec le quotient intellectuel.

En revanche, l’addiction à la pornographie serait nocive pour le cerveau, selon des scientifiques du Texas – État réputé le plus gros consommateur –, immédiatement contredits par une équipe de Los Angeles qui a, elle aussi, planché sur le « X », dont Hollywood est le principal fournisseur. Des chercheurs allemands de l’université de Duisburg-Essen montrent néanmoins la moins bonne mémoire de travail lorsqu’il s’agit de se souvenir d’images pornographiques. Les liens entre émotion et mémoire en matière de désir amoureux avaient déjà été constatés par Dante dans La Divine Comédie. « Car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut l’y suivre », ou dans une traduction moins littérale : « J’ai perdu la tête, depuis que j’ai vu Suzette. » Le poète perd la tête lorsqu’il aperçoit enfin sa Béatrice dans la lumière du Paradis.

Mais il est vrai qu’ils n’avaient pas encore consommé ! Seul l’acte sexuel véritable peut donc être pris en compte !

Bill Clinton, déjà bien renseigné, avait-il pressenti ces futures données de la science lorsqu’il tenta avec héroïsme d’améliorer ses performances intellectuelles avec une accorte stagiaire de la Maison Blanche, Monica L. , avant un entretien avec Yasser Arafat ?

Notre Président a-t-il voulu, lui aussi, porter son cerveau à incandescence, le rendre turgescent en redoublant d’activité pour sauver avec abnégation la Patrie de la crise ? Les effets semblent déjà perceptibles et les commentateurs de sa dernière conférence de presse ont unanimement constaté une évolution de sa pensée. Certains le disent plus à droite, ce qui sera diversement apprécié sur le plan qualitatif selon les sensibilités. Dans un film de Woody Allen, un farouche républicain guérit d’un caillot de sang qui lui obstruait le cerveau et devient… démocrate. Le titre ? Tout le monde dit I love you.

Ainsi va la science !

Pierre Lemarquis

 

Le roi de Pakumotu

On parle souvent d’« État dans l’État », mais on ne le voit jamais. Pourtant, en cherchant bien – et en voyageant loin –, on en trouve, y compris chez nous. La Polynésie est une collectivité d’outre-mer, de qualité française, où les peintres de Pont-Aven et les poètes belges viennent trouver la paix. Papeete, Tuamotu, Marquises… La végétation luxuriante, la beauté des femmes, le soleil qui a été forgé par les Polynésiens à leur propre usage…

Dans ce joyau pacifique, un homme de tempérament s’est récemment autoproclamé « roi de la République de Pakumotu ». Son altesse sérénissime Athanase Teiri, 59 ans, retraité de l’Éducation nationale, a également émis une monnaie à son image – le « patu » –, à destination des sujets résidant dans son royaume. Dans l’indifférence totale des médias métropolitains, s’est ainsi rejouée l’histoire d’Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad ou, si vous préférez, d’Apocalypse Now, mais sans éléphants ni GI : on est en Polynésie, rappelons-le.

N’empêche, l’ordre établi veille : le tribunal correctionnel de Papeete vient de condamner le roi pour « mise en circulation de fausse monnaie ». Le souverain – cultivant un royal mépris – n’est pas venu à l’audience. Il était représenté par quelques-uns de ses ministres et par son porte-parole, qui a estimé « caduc » ce jugement, en soulignant que sur les terres d’Athanase Teiri, la France n’avait plus autorité.

La chaîne de télévision Polynésie Première nous apprend que les « Pakumotu » sèment le trouble depuis des mois, occupent illégalement des terrains publics et diffusent, en plus de leur monnaie, toutes sortes de pièces administratives, y compris des permis de conduire. Mieux encore, le souverain a émis à l’encontre de certains de ces personnages officiels des « mandats d’arrêt »… Jusqu’où tout cela ira-t-il trop loin, comme dirait le poète ? Le ministre de la Défense du royaume de Pakumotu a prévenu sans rire qu’une armée était en train de se constituer…

Dieu seul sait où le roi conduira ses ouailles… Mais, sous le soleil polynésien, ce sera forcément au paradis.

François-Xavier Ajavon

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Affaire François Pérol : pantoufler, c’est mal jouer

francois perol bpce

L’ensemble des médias a répercuté l’information selon laquelle François Pérol, haut fonctionnaire et ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, venait d’être mis en examen pour « prise illégale d’intérêts ». Infraction prévue et réprimée par les articles « L 432-12 et 432-13 » du code pénal. De quoi s’agit-il ? Le «conflit d’intérêts», concept déontologique, n’est pas directement une faute pénale. Mais le code pénal prévoit bien une infraction pour sanctionner le mélange entre intérêt public et intérêt privé. Avant le nouveau Code pénal (1994) cela s’appelait l’ingérence. Créé au XIXe siècle, ce délit est aujourd’hui précisé par une jurisprudence abondante.

Ce qui est reproché à François Pérol, c’est d’avoir suivi pour le compte de l’État (même simplement par des conseils), la restructuration de la Banque populaire Caisses d’épargne (BPCE). Pour ensuite en prendre la présidence… Il n’y a pas là de malhonnêteté, d’atteinte à la morale, mais cela fait peser a posteriori le soupçon sur les décisions prises à l’époque.

Que répriment les textes ? Le fait pour une personne dépositaire de l’autorité publique (élu, agent public, fonctionnaire) de mélanger les casquettes en suivant une affaire dans laquelle elle aurait un intérêt privé quelconque, direct ou indirect, qu’il soit matériel ou moral.

Il s’agit d’éviter que la «décision publique» puisse encourir le soupçon de ne pas avoir été prise pour de purs motifs d’intérêt général. Tout élément pouvant permettre de soupçonner une «pollution» par des motifs d’intérêt privé, doit être écarté. Le texte sanctionne, non pas des faits, mais une situation. Qui pourrait affaiblir «l’impartialité de la décision publique » qui doit être chimiquement pure.

S’ils ont eu, en raison de leur responsabilité de fonctionnaires, «la surveillance et l’administration d’une affaire», ils ne peuvent pas, pendant trois ans, prendre des intérêts quelconques (emploi, responsabilité, capital) dans une des sociétés qu’ils ont eues à « surveiller ». C’est l’interdiction de ce que l’on appelle familièrement le « pantouflage ». Exercice très fréquemment pratiqué par notre haute fonction publique.

Les Romains, qui avaient tout compris avant tout le monde avaient mis, par Plutarque interposé, dans la bouche de César la phrase suivante : « la femme de César ne doit pas être soupçonnée ». Celui-ci avait répudié sa troisième épouse sans aucune preuve. Bien évidemment, cela ne veut pas dire que personnalités et institutions publiques soient intouchables, mais qu’elles doivent être tellement irréprochables qu’aucun soupçon ne puisse peser sur elles. Sinon elles doivent être écartées ou destituées, avant même de savoir si les soupçons sont justifiés ou non.

Et manifestement, cette pratique n’est aujourd’hui plus tolérée. Parce qu’elle n’est plus acceptable. Emmanuel Todd a raison de dire que c’est moins le patrimoine de nos élus qui pose problème que celui de ces hauts fonctionnaires formés aux frais du contribuable avant de se recycler dans le privé. Souvent pour y faire fortune. Souvent aussi pour y provoquer d’énormes désastres comme le Crédit Lyonnais ou Elf. La voie royale est en général, après l’inspection des finances le passage par les deux banques d’affaires phares que sont Lazare et Rothschild. N’est-ce pas M. Pigasse, n’est-ce pas M. Bazire ? Il est intéressant de consulter les organigrammes des grandes entreprises françaises, surtout celles qui relevaient du secteur public, avant les grandes privatisations. Le système est d’autant plus critiquable, que le fonctionnaire qui part pantoufler peut revenir quand il veut en cas d’échec. On lui conserve sa place au chaud. C’est ce qui est arrivé à Éric Halphen, magistrat emblématique, parti dans le privé espérant une vie plus confortable et qui déçu du résultat, voulut revenir dans la magistrature. Il y fut immédiatement accueilli, trouvant quand même le moyen d’affirmer publiquement que le poste qu’on lui offrait n’était pas digne de lui.

Ce système endogamique ne semble plus devoir être toléré et ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. D’autant que, depuis une vingtaine d’années, les hommes et femmes politiques s’y étaient mis. DSK, Ségolène Royal, François Hollande, Jean Glavany, Noël Mamère et bien d’autres à gauche sont devenus, en leur temps, avocats d’affaires. Dominique de Villepin, Rachida Dati, Jean-François Copé ont fait de même à droite. Pour mettre à la disposition de leurs clients leurs compétences juridiques ? Hum, on ne fait pas de droit à l’ENA, et vraiment pas beaucoup à HEC. Il s’agit plus prosaïquement de monnayer son carnet d’adresses. Des passerelles permettant de s’inscrire facilement au barreau avaient été spécialement aménagées… On peut comprendre que les avocats de souche, qui doivent faire sept ans d’études juridiques ardues, passer moult examens et concours, justifier d’une formation permanente, soient un peu contrariés par l’arrivée de ces concurrents qui affichent immédiatement des chiffres d’affaires vertigineux.

Il ne faut pas tromper : les barrières infranchissables, le corporatisme, les numerus clausus ne sont pas de bonnes choses.  Mais il existe des procédures, des commissions de déontologie, des concours, qui permettent de justifier ces mobilités. Il existe aussi un code pénal qui réprime le mélange des genres.

*Photo : STEVENS FREDERIC/SIPA. 00586356_000018.

Sexisme en plein vol !

Alors qu’une brûlante actualité nous rappelle chaque jour combien le chemin vers l’égalité s’avère être un combat de tous les instants, une publicité, diffusée sur les ondes, vantant les mérites de la nouvelle classe affaire d’une fameuse compagnie low cost est passée étrangement inaperçue. Elle propage pourtant de façon éhontée les stéréotypes les plus bas en matière de sexisme.
Une voix de femme, à la fois aimable et chaude et grave, après avoir donné rapidement les consignes d’usage, s’adresse alors – ô surprise ! – directement à un passager auquel l’auditeur est censé s’identifier.

Notons déjà que le steward évidemment est une femme. Et que le passager assis en classe affaire évidemment est un homme. Ce n’est donc sans doute pas avec cette espèce de stéréotype que l’on va faire progresser la cause des femmes dans l’entreprise. À quoi bon essayer d’apprendre aux enfants à ne pas adopter le sexe de leur genre mais à découvrir leur sexe social s’il s’agit d’entendre à longueur d’ondes que l’hôtesse est une femme et le businessman un homme !

Mais la publicité ne s’arrête pas là. L’hôtesse de l’air achève son petit mot sur ceux-ci : « le bonjour à votre dame ». Derrière cette expression mi-populaire mi-désuette, ne devons-nous pas comprendre que l’homme, seul être laborieux de son ménage, voyage pour gagner le salaire du foyer que sa « dame » est censée entretenir, dans l’attente patiente de son retour ? Pire encore, devons-nous accepter de nous plier au diktat du conformisme social et réactionnaire qui voudrait prétendre, par de véritables coups de boutoir tant la publicité fut diffusée, que cet homme d’affaires, est nécessairement hétérosexuel ?

Espérons que les pubards retenus par la compagnie ont prévu une suite à cette histoire car le défenseur des droits devrait bientôt être sur la brèche…

Sotchi : les bougonnements occidentaux ne changeront rien aux Jeux de Poutine

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jeux olympiques sotchi russie

À l’approche des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, dont la cérémonie d’ouverture a lieu ce soir, les tensions entre la Russie et les pays caucasiens voisins atteignent un degré inquiétant, comme l’ont illustré les récents attentats de Volgograd. L’occasion de nous pencher sur cette poudrière méconnue des Français.

Nastia Houdiakova. Pourquoi Vladimir Poutine a-t-il décidé d’organiser les Jeux olympiques dans une station balnéaire du Caucase alors que les zones enneigées ne manquent pas en Russie ?

Charles Urjewicz[1. Professeur de l’histoire de la Russie et du Caucase à l’INALCO.]. Où voulez-vous qu’ils le fassent ? Au bord du lac Baïkal ? Dans l’Oural ? Il faut être pragmatique. Ces destinations sont bien trop loin. Poutine devait trouver un lieu dans la partie occidentale de la Russie pour que les fédérations sportives souhaitent et puissent s’y rendre.  Par ailleurs, le potentiel touristique de  la région est réel et les enjeux économiques importants. Grâce aux Jeux de Sotchi, le Kremlin espère détourner une partie des flux touristiques qui se dirigent aujourd’hui vers les stations touristiques françaises et autrichiennes.

La Russie pourrait perdre ce pari si les Jeux se transforment en tribune de contestations occidentales. Ainsi, l’équipe officielle américaine met en avant ses athlètes homosexuels pour protester contre la loi russe pénalisant la propagande homosexuelle, tandis que François Hollande boycottera l’événement pour la même raison…

Les Occidentaux sont très présomptueux. Ils sont persuadés qu’il leur suffit de taper sur la table pour que la partie adverse tremble, pour qu’elle soit prise de remords moraux. Or, Vladimir Poutine sait exactement ce qu’il veut. Le maître du Kremlin est d’un cynisme parfait. Les bougonnements occidentaux n’y changeront rien.

La décision d’organiser les Jeux dans le Nord-Caucase ne reflète-elle pas une volonté du pouvoir central de reprendre le contrôle dans cette région ? Profitant de l’événement, Poutine a édicté des oukases extrêmement contraignants pour la population de cette région…

Je ne partage pas cette analyse. Ce sera, certes, l’occasion de faire régner un ordre strict mais  Poutine n’a pas besoin des jeux pour prendre le contrôle de la région. Pour le Président, le but est d’afficher la grandeur et l’excellence de la « Nouvelle Russie ».

Le Caucase a-t-il toujours été une zone de troubles ?

L’instabilité de la région date de la conquête russe (1816-1856). Auparavant, le Nord- Caucase n’était pas un ensemble politique cohérent mais un agglomérat de vallées, de populations de langues et de croyances différentes. L’aventure « coloniale » des guerres du Causase a profondément marqué la culture russe. Les écrivains Mikhaïl Lermontov et Léon Tolstoï ont pris part aux combats, et Pouchkine évoque ces combats lointains dans son poème Le Prisonnier du Caucase (1821). Mais ce fut aussi une blessure pour les Russes car la lutte contre les combattants caucasiens a duré quarante ans.

Mais, avant la conquête russe, il y avait déjà des affrontements entre les populations locales ?

La région était traversée de contradictions, de conflits qui pouvaient opposer deux vallées voisines, deux communautés aux intérêts divergents.

Le régime soviétique a-t-il apaisé ou accentué ces tensions ?

Les soviétiques ont mis en place la stratégie du « tracé des frontières » : Ils ont démultiplié les territoires et les identités nationales afin de mieux contrôler la région. Ils ne voulaient pas revivre le cauchemar qu’avait connu la Russie tsariste pendant les guerres du Caucase (XIXème siècle): un front uni de peuples musulmans contre l’envahisseur russe. Leur stratégie consistait à diviser pour mieux régner.

Ceci dit, les Soviétiques ont globalement respecté l’identité des régions. C’est le cas notamment de la Tchétchénie et de l’Ingouchie.  Au Daguestan,  qu’on appelle la « montagne des langues », il était  indispensable de mettre en place un équilibre institutionnel prenant en compte  cette complexité ethnique et linguistique. Par ailleurs, le gouvernement bolchevique pensait que le renforcement de l’identité nationale affaiblissait l’identité religieuse, perçue comme très dangereuse.

La dimension religieuse joue d’ailleurs un rôle important dans le Caucase. Depuis quand l’Islam y est-il implanté ?

Le Daguestan mis à part, l’Islam s’y est développé tardivement, à partir des XVIIe et XVIIIe  siècle. Mais, j’insiste là-dessus, c’était un islam modéré. Un islam soufi.

Les  poseurs de bombe sont de plus en plus souvent des Russes orthodoxes convertis à l’islam. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

En Belgique et en France, certains convertis sont aussi particulièrement zélés ! Une partie non négligeable de la population russe est de tradition musulmane. La Russie est même le premier pays musulman d’Europe, avec  20 millions de musulmans.  Que des Russes de tradition orthodoxe se convertissent n’a rien d’étonnant.  Les raisons peuvent être multiples.

Se convertir, d’accord, mais comment intègre-t-on un groupe jihadiste ?

On intègre un groupuscule, dans certaines régions, en particulier au Caucase,  par manque de référence religieuse solide. Dans ces régions, la violence est quotidienne, tant du côté de l’Etat que  du côté terroriste. La confrontation entre les deux est extrêmement dure. Quels sont les référents pour les jeunes ? En l’absence de parti démocratique, en l’absence de représentants, l’islam radical est un recours.

 *Carte : wikimedia commons.

Dieudonniste, qui es-tu ?

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Mohamed, 36 ans, m’attend pour causer de Dieudonné dans un café du boulevard Voltaire. À deux pas de Vincennes, où il s’est installé pour épargner à sa petite fille une enfance heureuse parmi les bobos de Montreuil. « Ma femme et moi avons de tout petits salaires et payons 1000 euros de loyer. Notre situation est précaire », précise-t-il, sur un ton davantage résigné que plaintif. Notre rencontre date de la veille, quand, accompagnant Élisabeth Lévy, j’ai, pour la première fois, mis les pieds au théâtre de la Main d’or. Ultramédiatisé, le déplacement de la patronne de Causeur a marqué les esprits des sympathisants de Dieudonné. « Le fait qu’elle soit venue est un signe très fort, affirme Mohamed : elle, au moins, a eu le courage de le faire. Parce que nous avons beau agiter les bras, d’en haut, on ne nous voit pas ! » Ah, le voilà ! Ce « nous » honteux dont la gauche, pas plus que la droite d’ailleurs, n’est parvenue à fabriquer un peuple aimable, c’est-à-dire progressiste et tolérant. Au contraire, on dirait que le surdosage de moraline, administrée de bon cœur par la gauche depuis des décennies, a provoqué une éruption variolique sur le corps de la nation, éruption dont on a vu les plus effrayants symptômes lors du « Jour de colère ».[access capability= »lire_inedits »]

Longtemps, Mohamed a été « bien-pensant » – comme la majeure partie des rejetons des familles d’émigrés, élevés à la bouillie Canal+ et SOS Racisme. « Je ne me posais pas de question, nous votions à gauche de père en fils, confie-t-il. C’était en moi, de l’ordre de l’instinct… » Mohamed évoque volontiers ses nombreuses relations amicales nouées au-delà des limites instaurées par la stratification effective, constituante même, de la France d’aujourd’hui : un pote juif, un autre fils d’un producteur de cinéma. Et puis, comme le murmure Mohamed, pensif, il s’est passé quelque chose : « On ne se retrouve plus du tout dans ces idées droits-de- l’hommistes, libérales, libertaires, moralistes. C’est pourquoi je ne m’étonne pas du cheminement de Dieudonné, qui est allé voir Jean-Marie. » Prêt à voter pour le FN, Mohamed ne l’est pas encore. Pour l’instant, il se dit juste tenté d’en- voyer une « ultime quenelle démocratique » à la figure de « Taubira, Vallaud-Belkacem et tous ces gens qui sont censés me représenter ». À la prochaine élection présidentielle, il envisage de donner sa voix à Dupont-Aignan.

À mesure que la pluie s’intensifie, Mohamed, tentant de mettre des mots sur le malaise qui le ronge, s’enlise dans un soliloque navré, imprécis. « Il y a comme un plafond de verre, ou de marbre peut-être. En débarquant de mon Algérie natale, à l’âge de 4 ans, je suis tout de suite tombé amoureux de mon pays d’adoption. J’en garde une image sans doute idéalisée, mais j’aimais profondément la France des années 1980. » Ces années où rêver avait encore un sens. Après avoir décroché un bac L option « Arts plastiques », Mohamed songeait plutôt à une carrière artistique. Il est fonctionnaire dans le milieu médical, à Bobigny.

Pour Mohamed, le basculement a eu lieu le 1er décembre 2003, le jour où Dieudonné a improvisé, sur le plateau de Fogiel, le célèbre sketch du rabbin nazi invitant les jeunes des cités à rejoindre l’« axe du Bien américano-sioniste » susceptible de leur offrir « beaucoup de débouchés, et surtout la possibilité de vivre encore un peu ». Il n’avait pas vraiment ri, mais les réactions l’ont véritablement interpellé. « Enfin, nous avions trouvé un mec qui osait aborder les sujets tabous dans les grands médias, tel le communautarisme. Sa diabolisation a été totalement contre-productive. » « Jusqu’au-boutiste », « provocateur », « homme d’affaires », Mohamed énumère les casquettes de Dieudonné mais, lorsque je propose « maître à penser », il cite Soral et sort de son sac à dos les Dialogues désaccordés avec Naulleau, se réservant le droit de « piocher librement sans adhérer », voire de « se bricoler une idéologie ». « Où est passé l’esprit français de la finesse, de la délibération, de la critique ? Le débat politique et médiatique est tellement crispé que Dieudonné apparaît comme le mec qui décoince l’ambiance, brutalement mais tout de même… Si ses idées dérangent, elles forcent aussi à se positionner, à réfléchir. » Quant à l’antisémitisme présumé ou réel du comique, le problème n’a jamais intéressé Mohamed : « Je ne suis pas antisémite et je préfère penser qu’il ne l’est pas non plus. »[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000011.

M, comme Moscovici, Mélenchon, et méchamment mesquin

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Deux hommes politiques. Deux hommes politiques de gauche qui se détestent. Mais deux hommes politiques qui se sont illustrés cette semaine par un comportement absolument minable.

Pierre Moscovici est ministre des Finances de la cinquième puissance économique mondiale, comme il le répétait toutes les dix minutes lundi soir sur le plateau de Mots croisés alors qu’il débattait avec Marine Le Pen. Pierre Moscovici connaît très bien l’économiste Jacques Sapir car, comme ce dernier l’explique sur son blog, son père Serge Moscovici le fréquentait.

Pierre Moscovici sait donc d’où vient Sapir et ce qu’il pense. Mais, aussi médiocre débatteur que ministre, mis en difficulté, il a d’abord expliqué qu’il ne savait pas où situer ce partisan du démontage de l’euro : «  à l ‘extrême droite ou à l’extrême gauche ? », avant d’assurer : « il est bien d’extrême droite ».

Moscovici se rapetisse à vitesse grand V. Petit monsieur. Très petit monsieur. Incapable de faire face à la patronne du Front National, à laquelle il ne sert pas le même qualificatif, il n’hésite pas à salir un économiste qui a le tort de prôner la sortie de l’euro.

Le débat sur le démontage de l’euro ne doit pas être interdit, titrait pourtant Marianne vendredi dernier, qui publiait un excellent dossier complet sur le sujet. Pierre Moscovici feint de penser qu’un économiste qui défend cette solution doit forcément être classé à l’extrême droite. Rendons hommage  à Yves Calvi qui a remis l’église au milieu du village en replaçant Jacques Sapir dans sa famille politique d’origine.

Jean-Luc Mélenchon, l’avant-veille, avait donné une bien meilleure image de la politique. Invité par Laurent Ruquier, à l’aise et sympathique, il avait même reconnu ses imprécisions passées sur les dossiers économiques, notamment sur la monnaie européenne. Interrogé par Aymeric Caron sur ses relations avec Serge Dassault, il avait expliqué que les sénateurs, a fortiori au sein du même département, se tutoient et peuvent très bien et entretenir des rapports cordiaux, voire plaisanter de temps à autres. On le croyait volontiers. Jusqu’à ce qu’on apprenne le retrait de l’investiture de Maurice Melliet pour l’élection municipale de Périgueux. Le crime atroce de ce militant du Parti de Gauche : avoir bu l’apéro avec Yves Guéna, 91 ans, compagnon de la Libération et ancien ministre gaulliste. Il paraît qu’il ne faut pas donner l’impression aux électeurs de se compromettre avec l’adversaire. La bonne blague ! Il ne les prendrait pas pour des cons, les électeurs, Jean-Luc Mélenchon ?

Non, il s’accorde simplement des passe-droits qu’il ne tolère pas chez ses ouailles. Le militant doit être discipliné et doit continuer à considérer le vieux Guéna comme un ennemi de classe. Mais le chef peut ripailler avec n’importe quel type de droite sous le regard des caméras. C’est ça, sa VIe République ? On va peut-être garder la Ve,  du coup !

Pierre Moscovici et Jean-Luc Mélenchon ne s’aiment pas. Jacques Sapir et Maurice Melliet, eux, j’en suis certain, pourraient bien s’apprécier. Et moi je bois à leur santé à tous les deux.

*Photo : DR.

On boit, on cause, on rit ensemble

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fille 14 juillet

fille 14 juillet

Antonin Peretjatko est un drôle de zigoto. Un cinéaste burlesque, loufoque, profond et balnéaire. Un Benny Hill intello, un Pécas poétique, un Godard primesautier, un Rozier cabot, etc… On pourrait continuer comme ça les comparaisons, les jeux de mots bidons, les références cinéphylis, ce serait trahir l’intention et l’originalité de ce garçon qui frôle la quarantaine. Peretjatko a une patte bien à lui, une légèreté douloureuse, un sens inné du gag visuel, du découpage foutraque et du road-movie à reculons. Un type qui ose dire : « Dans la plupart des premiers films français, on a le sentiment que le réalisateur veut montrer qu’il peut bien faire. Moi, je veux montrer que je peux faire mal » a toutes les chances de séduire un public harassé par cette maudite « qualité française » qui se résume à un assemblage d’images sans fond et de marketing télévisuel.

Le cinéma d’aujourd’hui a la fraîcheur d’un plat surgelé et la virtuosité d’un technocrate. Il déborde de bienséance crasse. Peretjatko incarne une nouvelle vague qui vient balayer toutes ces fadaises romantiques…purulentes. Quand il décrit son premier long métrage  La fille du 14 juillet  de « film de départementales », on applaudit, on sent que ça va nous plaire d’instinct. Dans ses courts-métrages précédents (Changement de trottoir, French Kiss, Paris monopole ou Les Secrets de l’invisible), il avait déjà tracé cette voie buissonnière, cette comédie sur le fil, bancale, ça tangue sévère, mais, en bon équilibriste, ce faux dilettante redresse toujours la barre. Ça sent l’improvisation, ça flirte avec les limites du foutage de gueule, et, miracle, l’ensemble est parfaitement maîtrisé. Contrairement au cinéma inodore, les embruns de Peretjatko sont tenaces, ils vous poursuivent longtemps. Rassurez-vous : La fille du 14 juillet  sortie sur les écrans en juin 2013 dans un relatif anonymat et disponible en DVD depuis quelques jours, n’est pas l’histoire d’une Première Dame exfiltrée des Ors de la République vers les léproseries indiennes. La fille du 14 juillet  est une apparition au cœur de l’été, une muse en maillot de bain suivie d’une bande d’irrésistibles clampins. Portrait touchant et criant de vérité du désarroi français. On se marre devant cette mise en scène picaresque et saccadée. Quant au jeu des acteurs, il est désopilant de dinguerie. Mention spéciale à Serge Trinquecoste qui interprète le Docteur Placenta. Les amateurs de franche poilade risquent cependant d’être déçus. Nous ne sommes ni au Camping, ni chez Les Branchés à St Tropez. Peretjatko insuffle une liberté de mouvement et de narration qui détonne vraiment.

Sous des allures potaches, l’intrigue se résumant à « la rentrée est avancée d’un mois », le jeune réalisateur sélectionné dans la Quinzaine à Cannes exécute une comédie politique sans la grosse artillerie idéologique. Il réussit à nous parler de la Crise, des diplômes, du logement, de la petite délinquance, de la Génération intérim sans lourdeur sociologique. Même si l’effet comique de son cinéma ne repose pas sur le dialogue, il lâche tout de même quelques saillies comme ce dragueur de pacotille déclarant un péremptoire et superbe : « Je travaille dans la com ‘ » ou quand l’un de ses personnages dit : « On va se faire virer de l’Europe ». Le fétichiste de bizarreries automobiles que je suis, aura remarqué la présence de modèles sortis de nulle part : Celica Cabriolet, Opel GT, DeLorean, Coupé BMW Série 6, Merco blanche, etc. En dehors de ce garage improbable, le cinéma de Peretjatko raconte une identité française joyeusement fracassée et une course-poursuite amoureusement décalée. Il filme comme personne les auto-tamponneuses, les filles en short court, la plage déserte, le chassé-croisé entre juilletistes et aoûtiens, le défilé et les fanfares !

 

 

Sotchi : La sottise des russophobes

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poutine sotchi russie

poutine sotchi russie

Au moment où s’ouvrent les Jeux Olympiques de Sotchi, une revue de presse des articles publiés ces quinze derniers jours permettrait à chacun de constater le déluge de commentaires négatifs sur la Russie. Une tournée des dîners en ville ou des conversations de couloir dans les grandes entreprises achèvera de vous en convaincre : les bourgeois parisiens et le microcosme politico-médiatique sont clairement russophobes.

La Russie de Poutine est accablée de tous les maux :

– Poutine construit en cinq ans une station de sports d’hiver et un site touristique à partir de rien, c’est un scandale, alors qu’en quarante ans, nous en avons nous-mêmes construit plus d’une centaine.
– Poutine dépense 37 milliards d’euros pour ses jeux, c’est une honte. Les Chinois en ont dépensé 38.

– La construction de Sotchi a donné lieu à des prévarications : et c’est pour la presse un vice  typiquement russe ! Dans le même temps, la Commission européenne a révélé que la corruption représentait plus 120 milliards d’euros dans les pays de l’UE

Arrêtons là cette liste. À l’évidence, la démocratie à la russe ne correspond pas à tous nos critères de bienséance. Pour autant, la Russie n’est pas une dictature. Poutine est bien élu et soutenu par plus de 70% des Russes. Certes, il y a quelques prisonniers politiques en Russie, il y en aussi à Guantanamo. Ne confondons pas la Russie de Poutine et celle de Brejnev. Certes, les Russes sont durs avec les Tchétchènes, mais ne l’avons-nous pas été avec les Algériens, les Américains avec les Vietnamiens ou les Irakiens ? Certes, le taux d’incarcération russe est 5 fois supérieur à celui de la France. Mais il est 7 fois supérieur aux Etats-Unis. Faisons-nous pour autant  de l’Amérique la cible de toutes nos attaques ? Certes, la Russie de Poutine n’aime pas les homosexuels, mais la droite républicaine américaine les apprécie-t-elle davantage ? (Rappelons que la sodomie est un crime dans plusieurs Etats américains.)

La cause de la russophobie ambiante ne tient donc pas tant pas aux différences objectives que nous pouvons constater entre le mode de vie russe et le nôtre. Il faut la chercher ailleurs, dans des divergences subjectives. Pour mieux la comprendre, il faut la mettre en perspective avec la chinolâtrie qui agite encore le même microcosme.

Souvenons-nous de Jean-Pierre Raffarin se rendant à Pékin pour signer en 2007 un accord de coopération entre l’UMP et le parti communiste chinois. Imagine-t-on le parti giscardien dont Raffarin est issu, partir à Moscou signer un accord avec le parti communiste de Brejnev ?  Cela met en exergue un fait incontournable : la droite française et la plupart de médias préfèrent cent fois plus un communiste chinois à un capitaliste russe. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le cursus de toutes les écoles de commerce qui envoient systématiquement leurs étudiants en stage en Chine. Le pèlerinage à Shanghaï a autant de valeur pour les apprentis businessmen que le pèlerinage à La Mecque pour les musulmans.

Alors pourquoi les turbos-bourgeois sont-ils russophobes et chinolâtres ? Il faut chercher l’explication dans la soumission à la puissance qui crée tant de frustrations. Pendant la guerre froide, la Russie communiste a terrorisé les bourgeois qui craignaient à tout instant de voir leurs usines envahies par les bolchéviks ou des fusées SS-20 tomber sur leurs villas. La menace était réelle. Tellement réelle que l’URSS inspirait le respect à tous. Une fois le Mur de Berlin tombé, la Russie a perdu tous les attributs de sa puissance. Il est devenu naturel à tout le monde de s’essuyer les pieds sur le paillasson de Poutine.

À l’inverse, la Chine d’aujourd’hui, qui a des geôles dix fois plus remplies que la Russie, qui fusille les opposants à tour de bras (environ 5000 exécutions en 2009), qui réprime dans le sang plusieurs milliers d’émeutes sociales par an (selon les données du département d’Etat américain), mais qui encense le capitalisme financier le plus débridé et qui fabrique nos iPhones, recueille toute la bienveillance de notre intelligentsia. Pas parce qu’elle serait en quelque sorte le laboratoire à grande échelle de la soumission des individus au pouvoir de l’argent, mais parce que son émergence remet en cause nos modes de vie : chaque fois qu’une méga-usine ouvre en Chine, il s’en ferme dix en France. Chaque fois qu’un Parisien souscrit un abonnement Velib, 10 Chinois achètent une voiture. Chaque fois que la Banque Fédérale américaine émet un bon du Trésor, il est acheté par le gouvernement chinois. Nous sommes donc sortis de la peur du Russe pour nous soumettre à la fascination du Chinois.

Malgré les vicissitudes de l’Histoire, la Russie s’est trouvée aux côtés de la France durant les deux guerres mondiales. N’oublions pas que 26 millions de Russes sont morts pour que nous puissions nous libérer – avec l’aide des Américains –  de la barbarie nazie. Tout l’intérêt de la France est de renouer des liens d’amitié forts avec la Russie. Admettons que le respect d’un Etat et d’un peuple n’implique pas l’adhésion ou l’identification au modèle qu’il incarne. Que le destin de l’Europe est d’être unie de l’Atlantique à l’Oural. Que l’immensité russe alliée au génie européen pourrait produire des choses immenses, dans le domaine agricole, industriel et même culturel. Il faut se souvenir de tout cela au moment où s’ouvrent les jeux de Sotchi. Pour éviter de verser dans une russophobie aussi sotte que stérile.

*Photo : Mark Humphrey/AP/SIPA. AP21520732_000003.

Jünger, cent deux ans de solitude

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ernst junger

ernst junger

La première fois que je croisai Ernst Jünger (1895-1998), ce fut au détour d’une page jaunie du Questionnaire, l’ouvrage majeur d’Ernst von Salomon. L’auteur y décrivait un officier espiègle, qui pavoisait aux réceptions de l’ambassade soviétique à Berlin en traitant les dignitaires nazis de « vrais visages de sous-hommes ». Piqué par la curiosité, j’achetai et dévorai une bonne vingtaine de ses romans, journaux et chroniques, sans me douter qu’il ferait bientôt son retour sous les feux de l’actualité.

Aujourd’hui, paraissent en effet coup sur coup une biographie monumentale signée Julien Hervier, les Carnets de guerre inédits de 1914-1918 ainsi que ses Journaux de la période 1939-1948. Quinze ans après sa mort, Jünger gagnerait-il enfin ses galons d’écrivain fréquentable malgré la réputation sulfureuse d’Orages d’acier ?[access capability= »lire_inedits »] Comme tous les nationalistes allemands de l’entre-deux-guerres, il fut frappé d’opprobre en 1945, l’image du soldat de la Wehrmacht ayant occulté son hostilité au nazisme, aux yeux de ses détracteurs qui n’avaient sans doute pas pris la peine de lire Sur les falaises de marbre (1939), le grandiose conte philosophique que lui inspira son aversion pour l’hitlérisme.  Disons-le tout net : Orages d’acier, son œuvre la plus célèbre, écrite à 19 ans au cœur des tranchées, n’exprime pas toute l’acuité du regard jungérien sur la guerre. La litanie des descriptions et l’incessant martèlement du feu de l’ennemi en font une longue ronde de nuit un tantinet poussive.

Pourtant, la haine n’a pas droit de cité chez Jünger. Il arrive même à l’engagé volontaire de fraterniser avec l’ennemi devant ce spectacle morbide où l’héroïsme le dispute à la barbarie.  Vingt ans plus tard, le vétéran de 1914-1918 repart combattre pour un drapeau qui n’est plus le sien, poursuivi par le « sentiment que le monde est fait à l’image infâme des équarrissoirs » nazis. Méditant cette sentence de Léon Bloy, le Jünger de 1939-1945 fait le deuil des valeurs chevaleresques, s’indignant avec la même vigueur des bombardements alliés que des exactions allemandes, notamment contre les juifs. Il aura fallu une guerre d’extermination pour que le combattant cède la place au moraliste. À Paris, sous l’Occupation, il relit la Bible et oppose son stoïcisme d’aristocrate à la race des bourreaux : « Plus sacrée encore que la vie de l’homme doit être sa dignité. Le siècle de l’humanité est celui où les hommes sont devenus rares », note-t-il dans son Journal.

À la Libération, Jünger se retire du monde. La boutique obscure de ses pensées, ses longues heures de lecture, ses chasses aux insectes dans des contrées lointaines s’ancrent dans la « plus profonde des réalités, celle du rêve » voisin des Mille et une nuits. Tout le monde a « son » Jünger. De l’ultranationaliste des années 1920 au militant de l’Europe pacifiée aspirant à la spiritualité, la galerie de portraits est large. « Les œuvres […] mettent un bon moment à se dépouiller du temporel. Elles ont aussi leur purgatoire. Puis elles transcendent la critique », écrivait-il dans son Journal. Transcendante et universelle, son œuvre prodigue aux mécontemporains un salutaire antidote au nihilisme. Il s’en sera fallu de peu que Jünger traverse trois siècles ; mais de l’arrière-monde où il nous observe, ce chevalier défunt nous frappe encore de son épée étincelante.[/access]

*Photo : wikicommons.

Jeanne Bordeau inventorie les mots de l’année

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jeanne bordeau art

jeanne bordeau art

La société du XXIème siècle va-t-elle susciter un «grand récit » capable de donner du sens à la réalité ? On imagine mal comment quiconque pourrait écrire l’équivalent de L’Iliade ou L’Odyssée aujourd’hui, mais la linguiste Jeanne Bordeau pense que ce grand récit existe déjà. Selon elle, il s’agit des flux de mots brassés continuellement par les médias et les milieux économiques, qui contribuent à donner une forme et un sens au monde actuel. Pour faire ressortir les mots les plus employés dans les médias chaque année, Jeanne Bordeau crée de grands collages à partir des journaux papier : autour de quelques thèmes emblématiques (énergies renouvelables, crise financière, affaires sociales, femmes…) elle « brode » avec un cutter et de la colle les termes qui ont marqué durablement les esprits. Car ces mots répétés à longueur de journée s’incrustent chez les auditeurs et spectateurs : on pourrait dire que certains mots définissent à eux seuls l’actualité d’une année donnée. Le « Manifeste des 343 salauds » par exemple reste emblématique de la fin de l’année 2013, et il figure d’ailleurs en bonne place dans le tableau 2013 de la série « Femmes »…

Jeanne Bordeau sourit volontiers quand certains commentateurs semblent découvrir l’importance de l’écrit à l’heure d’Internet, alors que les nouvelles technologies ont dès le départ basé leur fonctionnement sur le langage écrit. Elle travaille d’ailleurs depuis plus de vingt ans sur le langage des entreprises au sein de l’Institut de la Qualité de l’Expression qu’elle dirige. De grandes entreprises publiques et privées font régulièrement appel à ses services pour créer un langage cohérent avec leur histoire et leur identité, loin du formatage des cabinets de conseil en communication. Faire émerger un discours « corporate » diversifié et qui ne soit pas uniquement auto-référent, ne serait-ce pas l’embryon du grand récit de l’économie libérale ?

Les tableaux que Jeanne Bordeau présente chaque année en janvier se situent donc dans la continuité de son travail de linguiste. Des courbes, des rubans de mots ou des formes géométriques plus rigides s’étalent sur un fond en général très coloré, sauf quand il s’agit de la crise financière et sociale : là c’est le gris qui domine… A voir ces grands formats on songe que cette œuvre en devenir s’épanouirait pleinement sur des murs ou des façades, pour marquer encore plus l’emprise de ces mots sur la société. Loin du street art et de l’univers des graffitis, l’artiste décrit plutôt ses tableaux comme une grande fresque, « à la manière de la tapisserie de Bayeux » : on renoue ici avec l’idée d’un récit exposé comme témoin de son temps. Par certains aspects, la démarche de Jeanne Bordeau entretient une parenté avec le courant de pensée anglo-saxon illustré par des écrivains comme William Gibson ou Don DeLillo, pour qui le langage engendré par les évolutions technologiques et le monde de la finance façonne le monde. Les mots comme flux de mémoire et structure du monde, voilà qui confère aux médias une immense responsabilité que les journalistes devraient assumer pleinement…

Dans les mois qui viennent, Jeanne Bordeau va extraire les mots de 2014 du flux continu des médias, flux qu’elle visualise sous forme de nuages ou de pluies colorés : parmi les mots qui émergeront on peut déjà parier sur « «détresse », « Genève 2 »et « théorie du genre »…

Scarlett Johansson, langues régionales, le roi de Pakumotu…

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paris langues regionales

paris langues regionales

Paris, un lieu commun

Depuis la publication, le 3 janvier, dans Newsweek, d’un article sur « La chute de la France », le french-bashing bat son plein. En effet, si, chez nous, ce réquisitoire lourdaud truffé de contrevérités a déclenché beaucoup de sarcasmes, d’ailleurs justifiés, partout ailleurs, il a fait des petits.

L’une des dernières francophobes déclarées est Scarlett Johansson. Invitée au « Late Show » de David Letterman, l’actrice, qui vit sur la rive gauche (de la Seine, of course, quel autre fleuve a une rive gauche ?) depuis quelques mois, s’est plainte avec virulence de la grossièreté et de l’agressivité des Parisiens.

On peut hausser les épaules devant tant de lieux communs (qui a jamais rencontré un Parisien agressif ou grossier ?). Ce serait une grave erreur. Les stéréotypes, les préjugés, les clichés qui jaillissent, d’un bout à l’autre de la planète, quand le mot « France » est prononcé, contribuent à la richesse nationale. Ce sont des points de PIB.[access capability= »lire_inedits »] Encore faut-il qu’ils soient flatteurs – donc mensongers, le réel ne se vend pas très bien ces temps-ci. Si des centaines de millions d’êtres humains croient que Paris est romantique, qu’une fête sans champagne n’est pas une fête et que la France est la terre des droits de l’homme, on le doit à l’invisible propagande assurée par l’industrie du divertissement et des médias qui ont pris le relais des arts et de la littérature. Certes, Voltaire se promenant dans toutes les cours d’Europe, ça avait une autre allure, mais, qu’on me pardonne d’être aussi prosaïque, Amélie Poulain et Chanel, ça se vend encore pas mal. D’innombrables romans, pièces, films ont construit une France imaginaire et un Paris en carton-pâte. Le mythe est peut-être de plus en plus kitsch, mais il crée des emplois.

Or, aujourd’hui, ces images d’Épinal, représentations mentales qui embellissent le réel aux yeux des étrangers s’effacent. Combien de temps le charme de Midnight in

Paris résistera-t-il aux déclarations fracassantes de Scarlett Johansson, aux imprécations de Maurice Taylor, le PDG américain qui s’en prend régulièrement aux syndicats français ou aux saillies du maire de Londres qui ne rate jamais une occasion de moquer la France ? En Europe et en Amérique, l’image de la France a de beaux restes : on n’efface pas des siècles d’art et de littérature en un tournemain. Mais les représentations de notre pays que se font les Chinois et les Indiens – soit presque un tiers des habitants de la planète – doivent bien moins à Molière et Truffaut qu’aux accès de fièvre numérique causés par les aventures de DSK, les amours de nos gouvernants… ou les pickpockets du Louvre. Soudainement patriotes pour dénoncer l’arrogance des french-bashers britanniques ou américains, les journalistes français devraient se demander si les clichés, parfois, ne recèlent pas un peu de vérité. À moins, bien sûr, que les récits de touristes chinois qui se font dépouiller dans les musées ou le métro parisiens relèvent de la pure calomnie.

Ces attardés n’ont jamais dû entendre parler du « sentiment d’insécurité ». L’ennui, c’est que ce fantasme finira par nous coûter cher.

 Gil Mihaely

 

Pas ça, patois !

Notre Premier ministre vient de rappeler son souhait de voir la France ratifier la Charte européenne des langues régionales. Si la chose se faisait, on doterait les communautés linguistiques de droits spécifiques, tandis que les langues vernaculaires de notre pays deviendraient des langues de justice et d’administration locales.

Seulement, pour l’instant, la Constitution ne connaît que le peuple français. Et la seule langue commune à tous les Français est naturellement la seule langue officielle de la République, de son administration et de ses services publics. La justice en France n’est rendue qu’au nom du peuple français,  donc dans sa langue. Les choses sont bien faites…

Mais non, il nous faut la Charte. Halte à l’oppression jacobine ! L’itinérance en France ressemblera, demain, à un voyage initiatique où le dépaysement sera linguistique, du guichet de la gare à la salle du tribunal. On s’amusera bien quand chacun pourra exiger que le fisc lui réclame son dû dans le dialecte de son choix ou crier à l’injustice si un policier lui réclame ses papiers en français. D’aucuns s’interrogeront sur les difficultés de communication qui ne manqueront pas de naître entre les sociétés locales ressuscitées. Esprits chagrins ! Il suffira d’être polyglotte, ou de recourir à un nouveau service public de traduction, qui se chargera de traduire l’occitan en alsacien, le picard en créole, ou le breton en corse. Le même traitement pourra être étendu aux divers idiomes parlés couramment au-delà du périphérique et aussi au franglish qui a cours dans certains cercles de la capitale.

Certes, il est bon de préserver le patrimoine linguistique de nos régions, par l’enseignement notamment – et d’ailleurs on le fait –, mais il n’est pas moins indispensable de défendre l’unité de la République, en évitant de réactiver les « ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même », comme disait le Général.

Il est piquant de constater que la diversité linguistique de notre pays préoccupe tant le Conseil de l’Europe quand l’Union européenne, de son côté, marche à grands pas vers l’unilinguisme anglophone. Décidément, quelque chose ne tourne pas rond sur ce continent.

Reste à comprendre pourquoi Jean-Marc Ayrault a cru bon d’ouvrir ce dossier miné, nul n’ignorant que cette réforme absurde n’aura pas lieu. On voit mal François Hollande lancer une révision constitutionnelle qui aurait toutes les chances d’échouer. Après tout, si nos gouvernants disent des bêtises plutôt que d’en faire, on ne va pas se plaindre.

Alexis Jouhannet

  

Autofiction à Las Vegas

Chaque mois de janvier, le Consumer Electronic Show de Las Vegas, le plus grand salon d’électronique grand public du monde, présente des nouveautés toujours plus « révolutionnaires ». Sauf qu’en marketing, la prise de la Bastille ou la chute du Mur ne surviennent pas tous les quatre matins, quoi qu’en disent les bataillons de technico- commerciaux mobilisés pour expliquer que notre vie va changer grâce aux cyber-brosses à dents connectées aux toilettes intelligentes.

Si le CES a fait découvrir le magnétoscope en 1970 et le CD quatre ans plus tard, qui se souvient des fabuleuses disquettes Zip, de l’ordinateur de poche Apple Newton et autres babioles high-tech qui devaient toutes bouleverser notre vie quotidienne – pour le meilleur bien sûr. On est donc bien obligé de se poser la question à 1000 bitcoins : quel sera le destin du produit vedette de cette édition 2014, et d’ailleurs des cinq ou six précédentes, à savoir la voiture sans chauffeur ? En route pour la gloire ou pour la casse ?

Les technoptimistes y voient, bien sûr, le signe annonciateur d’une nouvelle ère. Finis les millions de milliards d’heures de travail, voire de plaisir perdues sur la route.

Libérés du stupide esclavage du volant et de la pédale de frein, le ci-devant conducteur pourra surfer, twitter, s’ennuyer ou se livrer à d’autres activités que la morale réprouve en toute sécurité et pas seulement dans les bouchons ; d’ailleurs, grâce aux voitures connectées, il n’y aura même plus de bouchons. What A Wonderful World, comme l’ont chanté Louis Armstrong puis les Ramones. Les technosceptiques remarqueront, pour leur part,

que cela fait des décennies que les inventeurs fous nous promettent la voiture sans chauffeur pour l’an prochain.

Que l’annonce soit cette fois-ci faite par Toyota – premier constructeur mondial – et pas par un quelconque savant Cosinus ne change rien à l’affaire : tout ça n’est que de la promo pour gogos, ces autos du futur n’ont pas vocation à nous véhiculer, mais à nous rouler.

Le pessimiste pur et dur, lui, croira mordicus à l’avenir de cette nouveauté. Pour mieux pointer les dégâts qu’elle causera. En Europe, aux États-Unis, dans le tiers-monde, conduire des autos, des camions ou des bus donne du travail à des dizaines de millions de bonshommes. Est-il si urgent que ça de les envoyer rejoindre la grande armée des sans-emploi ? De plus, une fois privés de revenus, où trouveront-ils l’argent pour s’offrir la dernière nouveauté de Toyota ?

Bref, plus il y aura de voitures sans chauffeur, plus il y aura de chômeurs sans voiture.

Marc Cohen

 

Le sexe rend plus intelligent

Oubliez la méditation, les études laborieuses, la maîtrise de l’informatique ou l’apprentissage d’un instrument de musique : parce qu’il favorise la croissance des cellules du cerveau, l’acte sexuel rendrait plus intelligent ! Enfin une bonne nouvelle !

Des chercheurs de l’université du Maryland ont montré que des rats d’âge moyen augmentent leur fabrication de neurones dans l’hippocampe, zone du cerveau dédiée à la mémorisation, si leurs rapports sexuels sont plus fréquents. Malheureusement, l’effet s’arrête si l’activité sexuelle est stoppée, d’où l’intérêt des cours du soir, de la formation continue et autres séances de rattrapage.

Il en est de même pour les personnes âgées : une étude récente montre que celles qui souffrent de déclin cognitif léger, porte d’entrée potentielle dans la maladie d’Alzheimer, ont deux fois moins de rapports sexuels que les autres (32,5% contre 62,5 %).

Le mythe selon lequel la testostérone rendrait les hommes stupides s’effondre donc.

On a certes montré que le taux de cette hormone mâle est inférieur à la moyenne dans la salive des adolescents les plus doués, et qu’ils perdent en général leur virginité plus tardivement, mais il en est de même pour les plus stupides et le lien est surtout établi avec la réussite scolaire et non avec le quotient intellectuel.

En revanche, l’addiction à la pornographie serait nocive pour le cerveau, selon des scientifiques du Texas – État réputé le plus gros consommateur –, immédiatement contredits par une équipe de Los Angeles qui a, elle aussi, planché sur le « X », dont Hollywood est le principal fournisseur. Des chercheurs allemands de l’université de Duisburg-Essen montrent néanmoins la moins bonne mémoire de travail lorsqu’il s’agit de se souvenir d’images pornographiques. Les liens entre émotion et mémoire en matière de désir amoureux avaient déjà été constatés par Dante dans La Divine Comédie. « Car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut l’y suivre », ou dans une traduction moins littérale : « J’ai perdu la tête, depuis que j’ai vu Suzette. » Le poète perd la tête lorsqu’il aperçoit enfin sa Béatrice dans la lumière du Paradis.

Mais il est vrai qu’ils n’avaient pas encore consommé ! Seul l’acte sexuel véritable peut donc être pris en compte !

Bill Clinton, déjà bien renseigné, avait-il pressenti ces futures données de la science lorsqu’il tenta avec héroïsme d’améliorer ses performances intellectuelles avec une accorte stagiaire de la Maison Blanche, Monica L. , avant un entretien avec Yasser Arafat ?

Notre Président a-t-il voulu, lui aussi, porter son cerveau à incandescence, le rendre turgescent en redoublant d’activité pour sauver avec abnégation la Patrie de la crise ? Les effets semblent déjà perceptibles et les commentateurs de sa dernière conférence de presse ont unanimement constaté une évolution de sa pensée. Certains le disent plus à droite, ce qui sera diversement apprécié sur le plan qualitatif selon les sensibilités. Dans un film de Woody Allen, un farouche républicain guérit d’un caillot de sang qui lui obstruait le cerveau et devient… démocrate. Le titre ? Tout le monde dit I love you.

Ainsi va la science !

Pierre Lemarquis

 

Le roi de Pakumotu

On parle souvent d’« État dans l’État », mais on ne le voit jamais. Pourtant, en cherchant bien – et en voyageant loin –, on en trouve, y compris chez nous. La Polynésie est une collectivité d’outre-mer, de qualité française, où les peintres de Pont-Aven et les poètes belges viennent trouver la paix. Papeete, Tuamotu, Marquises… La végétation luxuriante, la beauté des femmes, le soleil qui a été forgé par les Polynésiens à leur propre usage…

Dans ce joyau pacifique, un homme de tempérament s’est récemment autoproclamé « roi de la République de Pakumotu ». Son altesse sérénissime Athanase Teiri, 59 ans, retraité de l’Éducation nationale, a également émis une monnaie à son image – le « patu » –, à destination des sujets résidant dans son royaume. Dans l’indifférence totale des médias métropolitains, s’est ainsi rejouée l’histoire d’Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad ou, si vous préférez, d’Apocalypse Now, mais sans éléphants ni GI : on est en Polynésie, rappelons-le.

N’empêche, l’ordre établi veille : le tribunal correctionnel de Papeete vient de condamner le roi pour « mise en circulation de fausse monnaie ». Le souverain – cultivant un royal mépris – n’est pas venu à l’audience. Il était représenté par quelques-uns de ses ministres et par son porte-parole, qui a estimé « caduc » ce jugement, en soulignant que sur les terres d’Athanase Teiri, la France n’avait plus autorité.

La chaîne de télévision Polynésie Première nous apprend que les « Pakumotu » sèment le trouble depuis des mois, occupent illégalement des terrains publics et diffusent, en plus de leur monnaie, toutes sortes de pièces administratives, y compris des permis de conduire. Mieux encore, le souverain a émis à l’encontre de certains de ces personnages officiels des « mandats d’arrêt »… Jusqu’où tout cela ira-t-il trop loin, comme dirait le poète ? Le ministre de la Défense du royaume de Pakumotu a prévenu sans rire qu’une armée était en train de se constituer…

Dieu seul sait où le roi conduira ses ouailles… Mais, sous le soleil polynésien, ce sera forcément au paradis.

François-Xavier Ajavon

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Affaire François Pérol : pantoufler, c’est mal jouer

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francois perol bpce

francois perol bpce

L’ensemble des médias a répercuté l’information selon laquelle François Pérol, haut fonctionnaire et ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, venait d’être mis en examen pour « prise illégale d’intérêts ». Infraction prévue et réprimée par les articles « L 432-12 et 432-13 » du code pénal. De quoi s’agit-il ? Le «conflit d’intérêts», concept déontologique, n’est pas directement une faute pénale. Mais le code pénal prévoit bien une infraction pour sanctionner le mélange entre intérêt public et intérêt privé. Avant le nouveau Code pénal (1994) cela s’appelait l’ingérence. Créé au XIXe siècle, ce délit est aujourd’hui précisé par une jurisprudence abondante.

Ce qui est reproché à François Pérol, c’est d’avoir suivi pour le compte de l’État (même simplement par des conseils), la restructuration de la Banque populaire Caisses d’épargne (BPCE). Pour ensuite en prendre la présidence… Il n’y a pas là de malhonnêteté, d’atteinte à la morale, mais cela fait peser a posteriori le soupçon sur les décisions prises à l’époque.

Que répriment les textes ? Le fait pour une personne dépositaire de l’autorité publique (élu, agent public, fonctionnaire) de mélanger les casquettes en suivant une affaire dans laquelle elle aurait un intérêt privé quelconque, direct ou indirect, qu’il soit matériel ou moral.

Il s’agit d’éviter que la «décision publique» puisse encourir le soupçon de ne pas avoir été prise pour de purs motifs d’intérêt général. Tout élément pouvant permettre de soupçonner une «pollution» par des motifs d’intérêt privé, doit être écarté. Le texte sanctionne, non pas des faits, mais une situation. Qui pourrait affaiblir «l’impartialité de la décision publique » qui doit être chimiquement pure.

S’ils ont eu, en raison de leur responsabilité de fonctionnaires, «la surveillance et l’administration d’une affaire», ils ne peuvent pas, pendant trois ans, prendre des intérêts quelconques (emploi, responsabilité, capital) dans une des sociétés qu’ils ont eues à « surveiller ». C’est l’interdiction de ce que l’on appelle familièrement le « pantouflage ». Exercice très fréquemment pratiqué par notre haute fonction publique.

Les Romains, qui avaient tout compris avant tout le monde avaient mis, par Plutarque interposé, dans la bouche de César la phrase suivante : « la femme de César ne doit pas être soupçonnée ». Celui-ci avait répudié sa troisième épouse sans aucune preuve. Bien évidemment, cela ne veut pas dire que personnalités et institutions publiques soient intouchables, mais qu’elles doivent être tellement irréprochables qu’aucun soupçon ne puisse peser sur elles. Sinon elles doivent être écartées ou destituées, avant même de savoir si les soupçons sont justifiés ou non.

Et manifestement, cette pratique n’est aujourd’hui plus tolérée. Parce qu’elle n’est plus acceptable. Emmanuel Todd a raison de dire que c’est moins le patrimoine de nos élus qui pose problème que celui de ces hauts fonctionnaires formés aux frais du contribuable avant de se recycler dans le privé. Souvent pour y faire fortune. Souvent aussi pour y provoquer d’énormes désastres comme le Crédit Lyonnais ou Elf. La voie royale est en général, après l’inspection des finances le passage par les deux banques d’affaires phares que sont Lazare et Rothschild. N’est-ce pas M. Pigasse, n’est-ce pas M. Bazire ? Il est intéressant de consulter les organigrammes des grandes entreprises françaises, surtout celles qui relevaient du secteur public, avant les grandes privatisations. Le système est d’autant plus critiquable, que le fonctionnaire qui part pantoufler peut revenir quand il veut en cas d’échec. On lui conserve sa place au chaud. C’est ce qui est arrivé à Éric Halphen, magistrat emblématique, parti dans le privé espérant une vie plus confortable et qui déçu du résultat, voulut revenir dans la magistrature. Il y fut immédiatement accueilli, trouvant quand même le moyen d’affirmer publiquement que le poste qu’on lui offrait n’était pas digne de lui.

Ce système endogamique ne semble plus devoir être toléré et ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. D’autant que, depuis une vingtaine d’années, les hommes et femmes politiques s’y étaient mis. DSK, Ségolène Royal, François Hollande, Jean Glavany, Noël Mamère et bien d’autres à gauche sont devenus, en leur temps, avocats d’affaires. Dominique de Villepin, Rachida Dati, Jean-François Copé ont fait de même à droite. Pour mettre à la disposition de leurs clients leurs compétences juridiques ? Hum, on ne fait pas de droit à l’ENA, et vraiment pas beaucoup à HEC. Il s’agit plus prosaïquement de monnayer son carnet d’adresses. Des passerelles permettant de s’inscrire facilement au barreau avaient été spécialement aménagées… On peut comprendre que les avocats de souche, qui doivent faire sept ans d’études juridiques ardues, passer moult examens et concours, justifier d’une formation permanente, soient un peu contrariés par l’arrivée de ces concurrents qui affichent immédiatement des chiffres d’affaires vertigineux.

Il ne faut pas tromper : les barrières infranchissables, le corporatisme, les numerus clausus ne sont pas de bonnes choses.  Mais il existe des procédures, des commissions de déontologie, des concours, qui permettent de justifier ces mobilités. Il existe aussi un code pénal qui réprime le mélange des genres.

*Photo : STEVENS FREDERIC/SIPA. 00586356_000018.

Sexisme en plein vol !

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Alors qu’une brûlante actualité nous rappelle chaque jour combien le chemin vers l’égalité s’avère être un combat de tous les instants, une publicité, diffusée sur les ondes, vantant les mérites de la nouvelle classe affaire d’une fameuse compagnie low cost est passée étrangement inaperçue. Elle propage pourtant de façon éhontée les stéréotypes les plus bas en matière de sexisme.
Une voix de femme, à la fois aimable et chaude et grave, après avoir donné rapidement les consignes d’usage, s’adresse alors – ô surprise ! – directement à un passager auquel l’auditeur est censé s’identifier.

Notons déjà que le steward évidemment est une femme. Et que le passager assis en classe affaire évidemment est un homme. Ce n’est donc sans doute pas avec cette espèce de stéréotype que l’on va faire progresser la cause des femmes dans l’entreprise. À quoi bon essayer d’apprendre aux enfants à ne pas adopter le sexe de leur genre mais à découvrir leur sexe social s’il s’agit d’entendre à longueur d’ondes que l’hôtesse est une femme et le businessman un homme !

Mais la publicité ne s’arrête pas là. L’hôtesse de l’air achève son petit mot sur ceux-ci : « le bonjour à votre dame ». Derrière cette expression mi-populaire mi-désuette, ne devons-nous pas comprendre que l’homme, seul être laborieux de son ménage, voyage pour gagner le salaire du foyer que sa « dame » est censée entretenir, dans l’attente patiente de son retour ? Pire encore, devons-nous accepter de nous plier au diktat du conformisme social et réactionnaire qui voudrait prétendre, par de véritables coups de boutoir tant la publicité fut diffusée, que cet homme d’affaires, est nécessairement hétérosexuel ?

Espérons que les pubards retenus par la compagnie ont prévu une suite à cette histoire car le défenseur des droits devrait bientôt être sur la brèche…

Sotchi : les bougonnements occidentaux ne changeront rien aux Jeux de Poutine

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jeux olympiques sotchi russie

jeux olympiques sotchi russie

À l’approche des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, dont la cérémonie d’ouverture a lieu ce soir, les tensions entre la Russie et les pays caucasiens voisins atteignent un degré inquiétant, comme l’ont illustré les récents attentats de Volgograd. L’occasion de nous pencher sur cette poudrière méconnue des Français.

Nastia Houdiakova. Pourquoi Vladimir Poutine a-t-il décidé d’organiser les Jeux olympiques dans une station balnéaire du Caucase alors que les zones enneigées ne manquent pas en Russie ?

Charles Urjewicz[1. Professeur de l’histoire de la Russie et du Caucase à l’INALCO.]. Où voulez-vous qu’ils le fassent ? Au bord du lac Baïkal ? Dans l’Oural ? Il faut être pragmatique. Ces destinations sont bien trop loin. Poutine devait trouver un lieu dans la partie occidentale de la Russie pour que les fédérations sportives souhaitent et puissent s’y rendre.  Par ailleurs, le potentiel touristique de  la région est réel et les enjeux économiques importants. Grâce aux Jeux de Sotchi, le Kremlin espère détourner une partie des flux touristiques qui se dirigent aujourd’hui vers les stations touristiques françaises et autrichiennes.

La Russie pourrait perdre ce pari si les Jeux se transforment en tribune de contestations occidentales. Ainsi, l’équipe officielle américaine met en avant ses athlètes homosexuels pour protester contre la loi russe pénalisant la propagande homosexuelle, tandis que François Hollande boycottera l’événement pour la même raison…

Les Occidentaux sont très présomptueux. Ils sont persuadés qu’il leur suffit de taper sur la table pour que la partie adverse tremble, pour qu’elle soit prise de remords moraux. Or, Vladimir Poutine sait exactement ce qu’il veut. Le maître du Kremlin est d’un cynisme parfait. Les bougonnements occidentaux n’y changeront rien.

La décision d’organiser les Jeux dans le Nord-Caucase ne reflète-elle pas une volonté du pouvoir central de reprendre le contrôle dans cette région ? Profitant de l’événement, Poutine a édicté des oukases extrêmement contraignants pour la population de cette région…

Je ne partage pas cette analyse. Ce sera, certes, l’occasion de faire régner un ordre strict mais  Poutine n’a pas besoin des jeux pour prendre le contrôle de la région. Pour le Président, le but est d’afficher la grandeur et l’excellence de la « Nouvelle Russie ».

Le Caucase a-t-il toujours été une zone de troubles ?

L’instabilité de la région date de la conquête russe (1816-1856). Auparavant, le Nord- Caucase n’était pas un ensemble politique cohérent mais un agglomérat de vallées, de populations de langues et de croyances différentes. L’aventure « coloniale » des guerres du Causase a profondément marqué la culture russe. Les écrivains Mikhaïl Lermontov et Léon Tolstoï ont pris part aux combats, et Pouchkine évoque ces combats lointains dans son poème Le Prisonnier du Caucase (1821). Mais ce fut aussi une blessure pour les Russes car la lutte contre les combattants caucasiens a duré quarante ans.

Mais, avant la conquête russe, il y avait déjà des affrontements entre les populations locales ?

La région était traversée de contradictions, de conflits qui pouvaient opposer deux vallées voisines, deux communautés aux intérêts divergents.

Le régime soviétique a-t-il apaisé ou accentué ces tensions ?

Les soviétiques ont mis en place la stratégie du « tracé des frontières » : Ils ont démultiplié les territoires et les identités nationales afin de mieux contrôler la région. Ils ne voulaient pas revivre le cauchemar qu’avait connu la Russie tsariste pendant les guerres du Caucase (XIXème siècle): un front uni de peuples musulmans contre l’envahisseur russe. Leur stratégie consistait à diviser pour mieux régner.

Ceci dit, les Soviétiques ont globalement respecté l’identité des régions. C’est le cas notamment de la Tchétchénie et de l’Ingouchie.  Au Daguestan,  qu’on appelle la « montagne des langues », il était  indispensable de mettre en place un équilibre institutionnel prenant en compte  cette complexité ethnique et linguistique. Par ailleurs, le gouvernement bolchevique pensait que le renforcement de l’identité nationale affaiblissait l’identité religieuse, perçue comme très dangereuse.

La dimension religieuse joue d’ailleurs un rôle important dans le Caucase. Depuis quand l’Islam y est-il implanté ?

Le Daguestan mis à part, l’Islam s’y est développé tardivement, à partir des XVIIe et XVIIIe  siècle. Mais, j’insiste là-dessus, c’était un islam modéré. Un islam soufi.

Les  poseurs de bombe sont de plus en plus souvent des Russes orthodoxes convertis à l’islam. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

En Belgique et en France, certains convertis sont aussi particulièrement zélés ! Une partie non négligeable de la population russe est de tradition musulmane. La Russie est même le premier pays musulman d’Europe, avec  20 millions de musulmans.  Que des Russes de tradition orthodoxe se convertissent n’a rien d’étonnant.  Les raisons peuvent être multiples.

Se convertir, d’accord, mais comment intègre-t-on un groupe jihadiste ?

On intègre un groupuscule, dans certaines régions, en particulier au Caucase,  par manque de référence religieuse solide. Dans ces régions, la violence est quotidienne, tant du côté de l’Etat que  du côté terroriste. La confrontation entre les deux est extrêmement dure. Quels sont les référents pour les jeunes ? En l’absence de parti démocratique, en l’absence de représentants, l’islam radical est un recours.

 *Carte : wikimedia commons.

Dieudonniste, qui es-tu ?

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dieudonne soral mohamed

dieudonne soral mohamed

Mohamed, 36 ans, m’attend pour causer de Dieudonné dans un café du boulevard Voltaire. À deux pas de Vincennes, où il s’est installé pour épargner à sa petite fille une enfance heureuse parmi les bobos de Montreuil. « Ma femme et moi avons de tout petits salaires et payons 1000 euros de loyer. Notre situation est précaire », précise-t-il, sur un ton davantage résigné que plaintif. Notre rencontre date de la veille, quand, accompagnant Élisabeth Lévy, j’ai, pour la première fois, mis les pieds au théâtre de la Main d’or. Ultramédiatisé, le déplacement de la patronne de Causeur a marqué les esprits des sympathisants de Dieudonné. « Le fait qu’elle soit venue est un signe très fort, affirme Mohamed : elle, au moins, a eu le courage de le faire. Parce que nous avons beau agiter les bras, d’en haut, on ne nous voit pas ! » Ah, le voilà ! Ce « nous » honteux dont la gauche, pas plus que la droite d’ailleurs, n’est parvenue à fabriquer un peuple aimable, c’est-à-dire progressiste et tolérant. Au contraire, on dirait que le surdosage de moraline, administrée de bon cœur par la gauche depuis des décennies, a provoqué une éruption variolique sur le corps de la nation, éruption dont on a vu les plus effrayants symptômes lors du « Jour de colère ».[access capability= »lire_inedits »]

Longtemps, Mohamed a été « bien-pensant » – comme la majeure partie des rejetons des familles d’émigrés, élevés à la bouillie Canal+ et SOS Racisme. « Je ne me posais pas de question, nous votions à gauche de père en fils, confie-t-il. C’était en moi, de l’ordre de l’instinct… » Mohamed évoque volontiers ses nombreuses relations amicales nouées au-delà des limites instaurées par la stratification effective, constituante même, de la France d’aujourd’hui : un pote juif, un autre fils d’un producteur de cinéma. Et puis, comme le murmure Mohamed, pensif, il s’est passé quelque chose : « On ne se retrouve plus du tout dans ces idées droits-de- l’hommistes, libérales, libertaires, moralistes. C’est pourquoi je ne m’étonne pas du cheminement de Dieudonné, qui est allé voir Jean-Marie. » Prêt à voter pour le FN, Mohamed ne l’est pas encore. Pour l’instant, il se dit juste tenté d’en- voyer une « ultime quenelle démocratique » à la figure de « Taubira, Vallaud-Belkacem et tous ces gens qui sont censés me représenter ». À la prochaine élection présidentielle, il envisage de donner sa voix à Dupont-Aignan.

À mesure que la pluie s’intensifie, Mohamed, tentant de mettre des mots sur le malaise qui le ronge, s’enlise dans un soliloque navré, imprécis. « Il y a comme un plafond de verre, ou de marbre peut-être. En débarquant de mon Algérie natale, à l’âge de 4 ans, je suis tout de suite tombé amoureux de mon pays d’adoption. J’en garde une image sans doute idéalisée, mais j’aimais profondément la France des années 1980. » Ces années où rêver avait encore un sens. Après avoir décroché un bac L option « Arts plastiques », Mohamed songeait plutôt à une carrière artistique. Il est fonctionnaire dans le milieu médical, à Bobigny.

Pour Mohamed, le basculement a eu lieu le 1er décembre 2003, le jour où Dieudonné a improvisé, sur le plateau de Fogiel, le célèbre sketch du rabbin nazi invitant les jeunes des cités à rejoindre l’« axe du Bien américano-sioniste » susceptible de leur offrir « beaucoup de débouchés, et surtout la possibilité de vivre encore un peu ». Il n’avait pas vraiment ri, mais les réactions l’ont véritablement interpellé. « Enfin, nous avions trouvé un mec qui osait aborder les sujets tabous dans les grands médias, tel le communautarisme. Sa diabolisation a été totalement contre-productive. » « Jusqu’au-boutiste », « provocateur », « homme d’affaires », Mohamed énumère les casquettes de Dieudonné mais, lorsque je propose « maître à penser », il cite Soral et sort de son sac à dos les Dialogues désaccordés avec Naulleau, se réservant le droit de « piocher librement sans adhérer », voire de « se bricoler une idéologie ». « Où est passé l’esprit français de la finesse, de la délibération, de la critique ? Le débat politique et médiatique est tellement crispé que Dieudonné apparaît comme le mec qui décoince l’ambiance, brutalement mais tout de même… Si ses idées dérangent, elles forcent aussi à se positionner, à réfléchir. » Quant à l’antisémitisme présumé ou réel du comique, le problème n’a jamais intéressé Mohamed : « Je ne suis pas antisémite et je préfère penser qu’il ne l’est pas non plus. »[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000011.

M, comme Moscovici, Mélenchon, et méchamment mesquin

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guena melenchon moscovici

guena melenchon moscovici

Deux hommes politiques. Deux hommes politiques de gauche qui se détestent. Mais deux hommes politiques qui se sont illustrés cette semaine par un comportement absolument minable.

Pierre Moscovici est ministre des Finances de la cinquième puissance économique mondiale, comme il le répétait toutes les dix minutes lundi soir sur le plateau de Mots croisés alors qu’il débattait avec Marine Le Pen. Pierre Moscovici connaît très bien l’économiste Jacques Sapir car, comme ce dernier l’explique sur son blog, son père Serge Moscovici le fréquentait.

Pierre Moscovici sait donc d’où vient Sapir et ce qu’il pense. Mais, aussi médiocre débatteur que ministre, mis en difficulté, il a d’abord expliqué qu’il ne savait pas où situer ce partisan du démontage de l’euro : «  à l ‘extrême droite ou à l’extrême gauche ? », avant d’assurer : « il est bien d’extrême droite ».

Moscovici se rapetisse à vitesse grand V. Petit monsieur. Très petit monsieur. Incapable de faire face à la patronne du Front National, à laquelle il ne sert pas le même qualificatif, il n’hésite pas à salir un économiste qui a le tort de prôner la sortie de l’euro.

Le débat sur le démontage de l’euro ne doit pas être interdit, titrait pourtant Marianne vendredi dernier, qui publiait un excellent dossier complet sur le sujet. Pierre Moscovici feint de penser qu’un économiste qui défend cette solution doit forcément être classé à l’extrême droite. Rendons hommage  à Yves Calvi qui a remis l’église au milieu du village en replaçant Jacques Sapir dans sa famille politique d’origine.

Jean-Luc Mélenchon, l’avant-veille, avait donné une bien meilleure image de la politique. Invité par Laurent Ruquier, à l’aise et sympathique, il avait même reconnu ses imprécisions passées sur les dossiers économiques, notamment sur la monnaie européenne. Interrogé par Aymeric Caron sur ses relations avec Serge Dassault, il avait expliqué que les sénateurs, a fortiori au sein du même département, se tutoient et peuvent très bien et entretenir des rapports cordiaux, voire plaisanter de temps à autres. On le croyait volontiers. Jusqu’à ce qu’on apprenne le retrait de l’investiture de Maurice Melliet pour l’élection municipale de Périgueux. Le crime atroce de ce militant du Parti de Gauche : avoir bu l’apéro avec Yves Guéna, 91 ans, compagnon de la Libération et ancien ministre gaulliste. Il paraît qu’il ne faut pas donner l’impression aux électeurs de se compromettre avec l’adversaire. La bonne blague ! Il ne les prendrait pas pour des cons, les électeurs, Jean-Luc Mélenchon ?

Non, il s’accorde simplement des passe-droits qu’il ne tolère pas chez ses ouailles. Le militant doit être discipliné et doit continuer à considérer le vieux Guéna comme un ennemi de classe. Mais le chef peut ripailler avec n’importe quel type de droite sous le regard des caméras. C’est ça, sa VIe République ? On va peut-être garder la Ve,  du coup !

Pierre Moscovici et Jean-Luc Mélenchon ne s’aiment pas. Jacques Sapir et Maurice Melliet, eux, j’en suis certain, pourraient bien s’apprécier. Et moi je bois à leur santé à tous les deux.

*Photo : DR.