Voici six mois que le père Paolo Dall’Oglio, jésuite italien installé en Syrie depuis plus de trente ans,  a été kidnappé à Raqqa, sur les bords de l’Euphrate, à 160 km à l’est d’Alep. Six mois qu’aucun indice, aucun élément, ne permet d’en savoir plus sur cet enlèvement. Six mois que le religieux est otage de ceux qu’il soutenait avec rage, aux mains d’une rébellion syrienne à plusieurs têtes.

« Nous n’avons aucune information sur son enlèvement, personne ne l’a revendiqué et nous ne savons pas s’il est en vie ou non. », explique Francesca Dall’Oglio, l’une des deux sœurs du prêtre. Certains disent pourtant tout bas qu’il « serait toujours détenu aux environs de Raqqa ». Le conditionnel interdit toute certitude.

Le père Dall’Oglio a ressuscité le monastère byzantin de Mar Moussa au nord de Damas. « Il s’était totalement fondu dans la réalité syrienne, dans la langue syrienne, et dans la vie de son peuple le plus pauvre. Il n’était plus un étranger en Syrie. » explique Jean-François Colosimo. Le jésuite a fait sienne cette grande tradition chrétienne  de l’inculturation et choisi de se donner entièrement au peuple syrien. Le monastère était un lieu de rencontre, où chrétiens et musulmans, hommes et femmes,  venaient converser en toute liberté, en toute confiance, autour du père Paolo pour qui le dialogue avec les musulmans était fondamental.  Pour ce fin connaisseur de l’Islam, les deux religions sœurs sont faites pour cohabiter dans le respect. «La société syrienne a toujours été pluraliste, ce n’est pas un cul de sac continental, mais un lieu de passage. La Syrie a dans son ADN une harmonie plurielle entre ses communautés qui est unique au monde » avait-il l’habitude de dire.

Dès le début de la guerre en Syrie, le père Dall’Oglio s’engage aux côtés de la rébellion contre le régime de Bachar Al Assad.  « Ce que le régime fait subir à la population est devenu indécent. » dit- il aux journalistes qui l’interrogent. Les conséquences de sa prise de position sont immédiates. Au printemps 2012, son permis de résidence est révoqué par les autorités syriennes et il est expulsé du pays. Il quitte Mar Moussa et s’installe en Irak. Il publie alors un livre sur le conflit syrien en France au printemps 2013 La rage et la lumière, aux éditions de l’Atelier. Il retournera plusieurs fois en secret sur le sol syrien.  En juillet 2013, il se rend à Raqqa. Cette ville du centre de la Syrie, à l’origine aux mains de l’armée syrienne libre, a subi de profonds changements en avril 2013 lorsqu’un  groupe dissident,  l’Etat islamique en Irak et au levant (EIIL), combattants ultra-radicaux liés a Al-Qaïda , jette l’ASL dehors. Le père décide d’y tenter une médiation entre les deux groupes. « Je suis venu pour rencontrer les chefs de groupes armés. Je voudrais qu’a Raqqa se fassent les premiers pas d’une réconciliation entre opposants. » déclare-t-il alors .

Il disparaîtra quelques heures plus tard.

« Cet homme est hors-série, il voit grand. À propos de cette guerre en Syrie, il propose la voie de l’espoir et du pluralisme religieux. » explique la journaliste Guyonne de Montjou, une proche du père Paolo. Car le jésuite est un habitué de la France où il nourrit de grandes amitiés, avec par exemple Régis Debray, qui préfaça La rage et la Lumière. Les deux hommes d’esprit se rencontrent souvent et parlent de l’avenir de la Syrie, de sa partition, mais n’abordent pas les questions spirituelles. Leur amitié n’empêche pas les désaccords, notamment sur la question d’une ingérence occidentale en Syrie. Le religieux considère en effet que la communauté internationale aurait dû intervenir et soutenir la révolution, qui n’a trouvé aucun appui, ce qui a permis l’irruption de djihadistes totalement étrangers à la cause syrienne. Ses engagements fiévreux envers et contre tous lui ont même valu une rupture totale avec les autorités religieuses chrétiennes en Syrie, qu’il accuse d’être à la botte du régime d’Assad.

Pour Jean-François Colosimo, « son engagement aux côté de l’Islam qu’il aime est emprunt d’une sincérité radicale et sans retour. On voit bien qu’à travers son enlèvement, c’est la Syrie et l’Islam traditionnel qui sont  prises en otage. » Conscient des risques démesurés qu’il prenait, le père s’est jeté dans la gueule du loup syrien en connaissance de cause.

Solidaire du peuple syrien jusqu’au sacrifice, convaincu viscéralement de la possibilité d’une démocratie tolérante en Syrie, l’histoire du père Paolo rappelle celle des moines de Tibhirine, et la lettre testament qu’il a laissé fait écho à celle du Père Christian de Chergé. De ceux qui l’enlèveront sans doute, le jésuite italien dit : « Ce sont mes frères en humanité », quand le moine français s’adresse à celui qui lui tranchera la tête quelques jours plus tard : « à toi aussi, l’ami de la dernière minute qui n’aura pas su ce que tu faisais, je dis merci ».

*Photo : Bilal Hussein/AP/SIPA. AP21515365_000003.