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Ukraine : évitons une nouvelle guerre de Crimée

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En 1853, la France alliée des Anglais, des Turcs et des Italiens déclare la guerre à la Russie à propos de la Crimée. Les raisons de cette guerre sont bien connues bien qu’elles semblent aujourd’hui encore assez incompréhensibles concernant l’engagement français.

L’affaiblissement de l’Empire Ottoman et la volonté des Russes de réaffirmer leur protection sur les populations chrétiennes orthodoxes les a conduits à étendre leur influence sur la Moldavie (aujourd’hui pour partie en Ukraine). Cette situation et la présence croissante de la marine russe à Sébastopol (en Crimée) faisaient craindre à l’Angleterre qui était la grande puissance maritime à visée mondiale de l’époque que les Russes ne bloquent un jour les détroits et la route des Indes par le Proche-Orient (le canal de Suez n’était cependant pas encore percé).

Napoléon III cherchait alors à se rapprocher de l’Angleterre et il s’est laissé convaincre par celle-ci de déclarer la guerre à la Russie. Un corps expéditionnaire fut donc envoyé en Crimée et même si l’expédition s’est soldée par des victoires importantes sur l’Armée Russe, la France n’en a tiré absolument aucun bénéfice. Bien au contraire : nos troupes ont perdu presque 100 000 hommes (les Anglais seulement 20 000) et l’entente cordiale si nécessaire avec la Russie a été repoussée de 50 ans.

Or la Crimée semble redevenir une pomme de discorde importante entre la Russie et les alliés occidentaux. Il se trouve que la Crimée fait partie de l’empire russe depuis le XVIII° siècle. Elle est depuis cette époque un des seuls débouchés (avec la Baltique) de la Russie à la mer. Sous le régime soviétique, elle était en tant que république autonome une sous-division administrative de la Fédération de Russie. C’est Khrouchtchev qui en 1954 décide de faire « cadeau » de la Crimée à la république d’Ukraine pour fêter le 300° anniversaire de la réunification de l’Ukraine et de la Russie. Un simple jeu d’écriture administrative sans conséquence à l’époque puisque Russie et Ukraine faisaient partie toutes les deux de l’Union Soviétique.

Mais la situation s’est compliquée en 1992 à l’éclatement de l’URSS. La Crimée russe est restée ukrainienne, mais les Russes ont conservé le droit d’utiliser le port de Sébastopol moyennant un loyer. Cette situation non tranchée à l’époque va devenir préoccupante au moment où s’installe à Kiev un gouvernement clairement anti-russe.

L’alignement irresponsable (uniquement géré sous le coup de l’injonction émotionnelle) des Français sur le bloc occidental dans son soutien aux révolutionnaires ukrainiens (qui ne l’oublions pas ont renversé un gouvernement parfaitement légal) pourrait à terme nous entraîner dans les pires déconvenues. Les déclarations récentes de Laurent Fabius se félicitant de la chute d’une dictature ( ?) sont à cet égard complètement déplacées.  Si d’aventure la Crimée redevenait  la cause d’une guerre entre l’Ukraine et la Russie, si un gouvernement ukrainien très anti-russe décidait d’expulser la marine russe de Sébastopol,  il y a fort à parier que la France se laisserait encore entraîner dans une nouvelle guerre de Crimée bien malgré elle.

Et une fois de plus, ce serait pour complaire à la puissance maritime mondiale du moment, à savoir les USA. Ceux-ci ont sont en train d’installer en Europe (avec l’accord renouvelé de François Hollande) des missiles anti-missiles (le fameux bouclier rêvé par Reagan) qui remettent gravement en cause l’équilibre nucléaire en Europe : les missiles qui assurent la dissuasion nucléaire russe vis-à-vis des USA pourraient être interceptés au plus près de leur décollage. Si on ajoute à cela de possibles troubles à propos de la Crimée, on a tous les ingrédients pour une confrontation dans laquelle la France se trouverait entraînée sans qu’elle n’y absolument rien à y gagner. Bien au contraire.

Et il est bien malheureux de constater que ce serait parfaitement de notre faute. Car rien, ni idéologiquement (les Russes ne demandent aujourd’hui qu’à prospérer dans une économie capitaliste, Moscou est devenu un eldorado pour les affairistes), ni religieusement (les Russes sont chrétiens comme nous), ni territorialement (ils ne revendiquent aucun territoire qui serait chasse gardée de l’Europe, ni même des USA) ne justifierait cette seconde « guerre de Crimée ».

*Photo : Darko Bandic/AP/SIPA. AP21530884_000035.

Les émeutes, c’est toujours mieux chez les autres

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On pourrait imaginer un David Pujadas ukrainien ou une Claire Chazal vénézuélienne. Ils rendraient compte dans leur JT d’un événement scandaleux arrivé en France, d’une atteinte grave à la démocratie dans un pays qui s’enfonce dans la crise et flirte avec la dictature. Résumons : une manifestation pacifique de trente mille personnes, soutenue par des élus de toutes tendances confondues, de l’UMP au Front de gauche en passant par les partis gouvernementaux, s’oppose à la construction d’un aéroport, et ce depuis des années. Ce jour là, 520 tracteurs, venus de tous les départements limitrophes ont été comptés, deux fois plus que le 24 mars 2012 à Nantes. Cela marque une implication massive du monde paysan. Il y a 63 bus venus de toutes les régions de France, deux fois plus encore que lors de la chaîne humaine. C’est le signe d’une mobilisation nationale et de la rencontre entre Notre-Dame-des-Landes et d’autres luttes contre les grands projets inutiles et imposés.

Cette  manifestation était encadrée par un dispositif policier digne d’une dictature, qui cherchait manifestement la provocation : la préfecture avait choisi de mettre Nantes en état de siège et d’empêcher la manifestation d’être visible. Ainsi, c’est la première fois dans l’histoire des manifs nantaises qu’on interdit à  un cortège d’emprunter le Cours des 50 Otages. Une partie de la manif est passée par l’île Beaulieu. Une autre a essayé de passer par le trajet initialement prévu et a fait face à une répression policière violente avec tir de flashball, gaz lacrymogènes et grenades assourdissantes. Il y a des photos des blessés, si vous voulez. Cela n’a pas empêché les manifestants de rester en masse dans les rues de Nantes jusqu’à la fin.

Mais la manif se transforme en émeute car de courageux jeunes gens ne supportent pas cet acharnement du pouvoir à aménager de manière délirante tout un territoire pour satisfaire un géant de la construction et de l’exploitation des autoroutes comme Vinci. Malgré une police qui charge sans pitié, ces beaux héros de la liberté, se souvenant que Nantes est aussi la ville fétiche des surréalistes et de Jacques Vaché, grands poètes de la révolte totale,  s’en prennent à des symboles qui incarnent leur malheurs comme des édifices représentant cet Etat qui cède devant les oligarques ou des succursales de Banque et même de ce Vinci honni.

Le public de notre Pujadas ukrainien et de notre Chazal vénézuélienne (le contraire si vous voulez) s’émeut. C’est beau la liberté en  action contre ces pouvoirs usés avec légitimité électorale si fragile comme le prouvent leurs sondages calamiteux. Le ministre de l’Intérieur français se livre le lendemain à un grand classique dans la délégitimation et la disqualification des héros de la liberté, peu ou prou assimilés à de potentiels terroristes de l’ultragauche qui ont appris leur savoir-faire auprès d’éléments étrangers et cosmopolites. Où va la France, on se le demande. L’ALBA demande des explications, l’ONU s’inquiète, le gouvernement ukrainien propose une médiation.  Voilà où on en est arrivé.

Bref, on l’aura compris, les émeutes, c’est toujours mieux chez les autres. Depuis des semaines et sans le moindre sens critique à l’image du Petit journal de Canal + fidèle à sa tradition bobo antiprolo, s’extasie sur des étudiants vénézuéliens de la haute-bourgeoisie qui veulent faire tomber un gouvernement réellement socialiste, celui-là, avec la bienveillance américaine, le soutien inconditionnel du patronat local qui avait déjà tenté un putsch contre Chavez en 2002 et l’aide de milices paramilitaires générée par une opposition, le MUD dont on dit qu’elle commence au centre gauche en oubliant surtout qu’elle est majoritairement d’une droite très dure, tout cela rappelant furieusement une fin d’été à Santiago du Chili, en 1973.

Et on applaudit carrément au retour au pouvoir de Ioulia Timochenko, plus corrompue qu’un élu municipal de Chicago à l’époque de Capone, tout ça parce qu’elle est la candidate de l’UE et de l’OTAN alors que l’autre brigand était celui de Poutine. UE et OTAN assez peu regardants, au demeurant, sur les groupes néonazis et antisémites qui ont remplacé les forces de l’ordre après les avoir combattues.

On aura beau dire, les émeutiers,  nos politiques, nos médiatiques et nos intellectuels de garde adorent ça à Caracas et à Kiev, mais à Nantes, non. Sans doute parce que chez nous, tout va tellement bien que la jeunesse n’a aucun intérêt à se révolter et de renvoyer à la gueule du pouvoir sa violence diffuse et constante.

 

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21530415_000001.

On a cassé sur Nantes

nantes ultragauche ayrault

Nantes en proie à une guérilla. Dans les marges de la manifestation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Destructions, dévastations, bris, désordres, mobilier urbain urbain, violences (Le JDD, Le Parisien).

A peu près mille casseurs, ou un peu moins ou un peu plus.

Le maire de Nantes va déposer plainte. Cela ne rassurera pas l’état de droit. Et les citoyens effarés, effondrés. Ce sera purement symbolique. Autre nom de la fermeté socialiste.

Mais, après tout, pour ce pouvoir central ou municipal, ils n’étaient pas si dangereux que cela.

On ne les soupçonnait pas de racisme ou d’antisémitisme. Quoique !

Ils n’appartenaient pas à l’extrême droite, à des groupes identitaires. Quoique ! C’était la bonne vieille fureur ennoblie par contagion grâce à l’idéologie voisine et si proche.

Ils n’étaient pas hostiles au mariage pour tous et se gardaient bien d’afficher le moindre catholicisme. Aucune circonstance aggravante donc !

Le Qatar ne les avait pas subventionnés comme avec le PSG, place du Trocadéro.

Ils n’assistaient peut-être pas aux spectacles de Dieudonné. Quoique !

Je n’ai pas entendu le président de la République réclamer d’un ton martial rigueur et sévérité comme hier au sujet de paroles dévoyées. Toujours deux poids deux mesures. Le moralisme ostensible est unilatéral. On aimerait bien que tout soit poursuivi à sa juste aune, à son équitable mesure.

Le ministre de l’Intérieur a dénoncé, c’est vrai, l’ultra-gauche et cette guérilla urbaine. Cela n’a aucun effet mais c’est moins triomphaliste que lors de l’épisode interminable qui a ridiculisé la conception qu’a la France de la liberté d’expression et de la Justice. À l’évidence, il est plus difficile, et moins rentable, de se battre contre l’intolérable d’hier qu’à l’égard des formes odieuses de la pensée, de la parole et du rire.

Pourtant, l’image de la France est infiniment plus souillée par ce qui s’est passé à Nantes que par tout ce qu’on a gonflé démesurément pour faire croire que notre pays était raciste ou antisémite.

Mais c’était de l’ultra-gauche. On n’y touche qu’avec prudence : on pourrait prendre des coups physiques et politiques.

On a cassé sur Nantes et j’ai plus honte, comme Français, aujourd’hui qu’hier.

*Photo :  SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00676864_000025.

Copé, un marxiste qui s’ignore ?

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Vous êtes un écrivain injustement boudé par les médias. C’est sans doute que votre attaché de presse n’est pas à la hauteur. Suggérez donc à votre éditeur de faire appel à un vrai pro, Jean-François Copé, par exemple.

Depuis que le 9 février, le big boss de l’UMP, bouquin à l’appui, s’est insurgé contre la citation « À poil le PDG !» et donc contre la bolchévisation des esprits ourdie par le gouvernement, les ventes de Tous à poil ! ont explosé, à tel point que faute de stock, même les libraires se retrouvent à poil.

Comme un réflexe conditionné en appelle un autre, Najat Vallaud-Belkacem s’est crue elle aussi obligée de concourir à la promo en dénonçant l’extrapolation du chef de l’opposition, qui maîtrise comme un seul homme les bibliographies conseillées aux maternelles iséroises.

Olivier Besancenot, invité de l’émission « Mots croisés » le lendemain de la sortie copéiste s’est cru obligé de s’aligner sur la position du gouvernement pour conserver son brassard de gauche. Avec un soupçon de courage et de culture politique, le porte-parole du NPA aurait pu citer l’auteur du Capital : « Une éducation du peuple par l’Etat est chose absolument condamnable. Déterminer par une loi générale les ressources des écoles primaires, les ressources exigées du personnel enseignant, les disciplines enseignées, et, comme cela se passe aux Etats-Unis, surveiller à l’aide d’inspecteurs d’Etat l’exécution de ces prescriptions légales, c’est absolument autre chose que de faire de l’Etat l’éducateur du peuple ! »[1. Karl Marx, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt.]

Copé au diapason avec Marx : devinez qui en sortira le plus chagriné…

«Soral est un intellectuel ostracisé»

soral spengler dieudonne

Patrick Mandon. Comment devient-on l’éditeur d’Alain Soral ?

Franck Spengler. Je n’avais fait que le croiser. Il m’était apparu comme une sorte de dandy « branché », loin du père de famille que j’étais déjà. Je suis devenu son éditeur en 1992. Quelque temps après, j’ai publié sa Sociologie du dragueur (1996), mélange ambitieux de conseils de drague et d’analyses psychologiques assez fines, qui a rencontré un succès commercial mérité. Des féministes comme Élisabeth Badinter ou Sylviane Agacinski, si elles ont réprouvé le contenu de l’ouvrage, en recommandaient même la lecture !

L’auteur Soral paraît-il alors moralement suspect ?

Tout au plus l’accuse-t-on de misogynie. Son cas s’aggrave avec son livre suivant, Vers la féminisation (1999). Soral me confie ensuite Jusqu’où va-t-on descendre ?, Abécédaire de la bêtise ambiante (2002), puis Socrate à Saint-Tropez (2003). Dans ces deux livres à succès, il condamne violemment tous les communautarismes, qui minent l’unité de la nation française. Sur ce point, je suis en parfait accord avec sa pensée, car dès l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, alors que j’étais un militant communiste de terrain, j’ai observé l’émergence de ce phénomène.

On suppose que vous n’avez pas besoin d’approuver la thèse d’un livre pour le publier, même s’il risque de choquer…

Je suis fondamentalement un libertaire, favorable à la liberté d’expression absolue. Seuls le talent et la qualité du style m’importent. Bien que viscéralement opposé à la peine de mort, je pourrais éditer un livre intelligent qui réclamerait sa réhabilitation.[access capability= »lire_inedits »] J’ai publié Serial Fucker d’Erik Rémès (2004), journal d’un séropositif gay qui multiplie les rapports sexuels non protégés, alors que j’en désapprouvais le contenu : Act Up a saccagé mon bureau.

Aucune liberté n’est absolue, comme le précise la déclaration des droits de l’homme. Ne faut-il pas censurer les appels à la haine ou l’apologie du crime ?

La censure, je sais ce que c’est depuis l’enfance. En 1968, j’ai vu ma mère, Régine Deforges, céder au plus grand désespoir lorsque sa réédition du Con d’Irène, d’Aragon, a été condamnée pour outrage aux bonnes mœurs. Devenu adulte, j’ai dû batailler pour imposer et faire respecter la liberté d’expression. Jean-Marie Le Pen m’a intenté trois procès, j’en ai gagné deux, perdu un, mais c’est grâce à moi et à un dessin de Siné qu’on a le droit de le représenter avec des vêtements nazis ! La violente interdiction du spectacle de Dieudonné m’a choqué. Il y avait d’autres mesures à prendre.

Lesquelles ? Les autorités devaient-elles rester les bras croisés face à la violence de ses propos sur scène ?

Notre arsenal juridique permettait de le condamner, sans interdire « Le Mur ». En le frappant au porte-monnaie, on fait de Dieudonné un martyr, notamment aux yeux de la jeunesse. Mes fils de 13 et 16 ans sont ulcérés par cette censure : « C’est dégueulasse, papa, tu devrais sortir un livre sur cette affaire ! », m’ont-ils dit. Nous avons basculé dans une morale en noir ou blanc qui criminalise le rire. Il se trouve que le terrible sketch de Dieudonné sur le cancer m’a amusé : cela fait-il de moi un ennemi des cancéreux ? J’aime les films de Woody Allen, suis-je pour autant sioniste ?

Woody Allen n’est pas connu pour son sionisme militant, alors que Dieudonné multiplie les sorties antisémites. Alain Soral faisait figure de pamphlétaire un peu virulent, il démontre aujourd’hui une obsession antijuive. Que s’est-il passé ?

Un tournant a eu lieu le 24 septembre 2004. Ce jour-là, Soral tient des propos inqualifiables[1. « Quand avec un Français juif sioniste, tu commences à dire : y’en a peut-être des problèmes qui viennent de chez vous, vous avez peut-être fait quelques erreurs, c’est pas systématiquement la faute de l’autre totalement si personne peut vous blairer partout où vous mettez les pieds – parce que, en gros, c’est à peu près ça leur histoire, ça fait quand même deux mille cinq cents ans qu’à chaque fois qu’ils mettent les pieds quelque part, au bout de cinquante ans ils se font dérouiller. […] Je pense qu’il y a une psychopathologie du judaïsme-sionisme qui confine à la maladie mentale… »] sur les juifs dans l’émission « Complément d’enquête » sur France 2. C’est énorme, nul, maladroit. Pour sa défense, il m’explique avoir beaucoup bu avec les jeunes journalistes qui l’interrogeaient sur le sionisme et les juifs depuis cinq heures. Après la diffusion de l’émission, le tribunal le sanctionne a minima. Mais il est perdu de réputation. Depuis, il s’est définitivement raidi et s’en tient à une conviction, que je ne partage nullement : les médias sont contrôlés par la « communauté organisée » des juifs. Persuadé qu’on ne lui accordait pas le statut d’intellectuel qu’il mérite, il a considérablement élargi son audience grâce à Internet.

En flattant la fibre complotiste qui ne demandait qu’à s’activer… Est-ce digne d’un intellectuel ?

Alain Soral a une culture immense. Quoi qu’on en pense, c’est un excellent essayiste ostracisé, qui incarne le « mauvais côté de la force » aux yeux de nombreux critiques. Il est incontestablement un intellectuel, dans toute l’acception du mot.

Comment expliquez-vous sa folie et sa virulence ? Une enfance malheureuse ?

Ce n’est pas en usant de psychologisme qu’on comprendra Alain Soral. Enfant, il redoutait les colères de son père. Et alors ? Qu’est-ce que ça prouve ? Soral n’est ni haineux ni bilieux, il est combatif. C’est un boxeur qui donne de la voix, un guerrier.

Ni bilieux ni haineux, vous plaisantez ? En tout cas, vous êtes un éditeur loyal…

Et lui un auteur fidèle aux éditions Blanche, alors que d’autres éditeurs le courtisent.[/access]

*Photo : Sichov/SIPA. 00574176_000007.

Le Panthéon : lieu de consensus, et aussi d’affrontements

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Il est le sanctuaire de l’âme républicaine, le temple des grands hommes et, dans quelques semaines, il accueillera quatre nouveaux élus qui rejoindront les soixante-et onze-acteurs ou précurseurs de la Révolution, grands serviteurs de l’Etat, hommes politiques, savants, hommes de lettres ou militaires qui y dorment déjà. La nouvelle est tombée vendredi. Le président de la République en personne l’a annoncé au cours d’un déplacement au Mont-Valérien où il a rendu hommage à la Résistance : l’ethnologue et résistante Germaine Tillion,  Geneviève de Gaulle-Anthonioz, ancienne présidente de ATD-Quart Monde et nièce du général de Gaulle qui fut déportée à Ravensbrück, le journaliste et résistant Pierre Brossolette ainsi que l’homme politique et avocat Jean Zay feront prochainement leur entrée au Panthéon.

La décision était initialement attendue en décembre. Le 10 octobre dernier, le président du Centre des monuments nationaux, Philippe Bélaval, avait remis à François Hollande son rapport sur le rôle du Panthéon dans la promotion des principes de la République. Dans ce document fleuve, le haut fonctionnaire recommandait de ne « panthéoniser que des femmes pendant son mandat » en raison du très fort déséquilibre homme/femme. Il suggérait toutefois que ces femmes soient du XXe siècle, afin que « le souvenir soit encore très proche et que le grand public comprenne les enjeux », des figures du sexe faible « qui ont eu un comportement exemplaire pendant des périodes d’épreuves encore proches, comme la Guerre de 1914-1918, la Deuxième Guerre mondiale avec la Résistance et la déportation ». Ou encore des femmes « qui ont été renforcées par l’épreuve dans leurs convictions républicaines pour transformer le monde via l’action politique, sociale, éducative, humanitaire ». Prudent, le président du Centre des monuments nationaux n’avait pas adressé au chef de l’Etat de recommandations précises sur l’identité des personnalités susceptibles d’intégrer le temple des grands hommes. On comprend pourquoi : le 2 septembre dernier, Philippe Bélaval avait aussi lancé une grande consultation publique sur le site des monuments nationaux et pas loin de deux mille noms avaient été suggérés par plus de trente mille internautes. Inévitablement, certaines figures féminines, voire féministes, étaient revenues de manière récurrente, comme la révolutionnaire Olympe de Gouges, l’anarchiste de la Commune de Paris Louise Michel, ou l’écrivain Simone de Beauvoir. Mais parmi les tout premiers noms les plus plébiscités de la liste jointe au rapport Bélaval, on retrouvait des personnalités non moins connues pour leurs services extraordinaires rendus à la Nation que pour leur opposition farouche à une certaine lecture de l’histoire et des valeurs de la République, à l’instar du grand soldat, résistant et putschiste, Hélie Denoix de Saint Marc (5e place sur 2000), récemment décédé, ou du professeur Jérôme Lejeune (10e place sur 2000), découvreur de la trisomie 21 et ardent défenseur de la vie. Des noms qui ne collaient assurément pas avec le catéchisme socialiste et laïc d’aujourd’hui mais qui se trouvaient pourtant en bonne place dans le cœur des Français.

C’est que, plus encore qu’avant, l’entrée des « grands hommes » au Panthéon est prétexte à la domination culturelle et politique. À Jean Moulin et son « terrible cortège » (André Malraux), dont le transfert avait été décidé en 1964 par le général de Gaulle, ont succédé Jean Monnet en 1988, à un moment où il fallait réveiller la conscience européenne sous le septennat de François Mitterrand ; André Malraux en 1996, comme pour marquer le début de septennat de Jacques Chirac ; Alexandre Dumas en 2002, moins pour célébrer l’immensité de son œuvre que sa « négritude » dans une France multiculturelle. Là où Nicolas Sarkozy avait échoué dans sa tentative de marquer l’histoire du Panthéon (la famille d’Albert Camus, dont le président souhaitait qu’il y reposât, ayant refusé), François Hollande entend réussir dans l’usage de cette prérogative régalienne.

Mais l’exercice est risqué. Le sépulcre national a toujours été un lien de cristallisation des profondes divergences politiques, et par là l’objet d’une course gramscienne à l’hégémonie culturelle. À plusieurs reprises dans l’histoire, le Panthéon a été le théâtre d’insurrections où se rejouaient les combats entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Le 13 juin 1906, huit ans après l’affaire Dreyfus, l’Assemblée nationale vote la panthéonisation d’Emile Zola, dont la tribune « J’accuse » est encore dans tous les esprits. La veille, la Cour de cassation a annulé le jugement condamnant Alfred Dreyfus, mais la droite nationaliste conteste la décision judiciaire. Jean Jaurès et Maurice Barrès s’affrontent dans l’hémicycle, la presse retranscrit la violence de ce climat d’opposition à travers des caricatures qui se multiplient et le mausolée semble soudain envahi par des personnages burlesques tout droit sortis de l’univers des Rougon-Macquart. Le 4 juin 1908, Emile Zola entre au Panthéon malgré les menaces d’agitations entretenues, entre autres, par Charles Maurras et Léon Daudet. Le commandant Dreyfus, présent ce jour-là, échappe de justesse à l’attentat fomenté par le journaliste Grégori, qui parvient toutefois à ouvrir le feu et à le blesser au bras. Le 12 novembre 1919, encore traumatisés par le terrible conflit qui vient de s’achever, les députés de l’Assemblée nationale décident de choisir le corps d’un soldat français non identifié tombé au champ d’honneur et de le porter au Panthéon. Très vite, la polémique enfle. Léon Daudet évoque le voisinage de Zola qui « souillerait le héros » et pointe le danger « de vouloir mêler aux ossements sublimes les ossements indignes, et de profaner deux fois les sanctuaires ». Une campagne de presse est lancée et suggère, plutôt, l’inhumation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, mouvement entériné le 2 novembre 1920 par un vote à l’unanimité du Parlement. En 1936, alors que le professeur de droit public Gaston Jèze vient de se porter conseiller d’Haïlé Sélassié, négus d’Éthiopie, chassé d’Addis-Abeba par les troupes de Mussolini, une partie de la jeunesse française proche de l’Action française et des Jeunesses patriotes s’insurge. Pendant plus de deux mois, autour du Panthéon, auront lieu des affrontements entre étudiants pro et anti-Jèze.

En mai 68, la place du Panthéon sera bien évidemment aux premières loges des rixes qui opposeront les partisans du progrès à ceux d’un certain conservatisme. Le matin du deuxième dimanche de mai 1991, la Préfecture de Police interdit le Cortège traditionnel de Jeanne d’Arc place des Pyramides. De violents affrontements s’ensuivent entre les forces de l’ordre et les jeunes camelots du roi de la « Génération Maurras » (qu’ils opposent à la « Génération Mitterrand »). L’après-midi, pour dénoncer la répression, quelques dizaines de lycéens royalistes avec à leur tête le futur romancier Sébastien Lapaque s’enferment dans le Panthéon. Aux policiers qui ceinturent l’édifice, Lapaque lance : « Rendez-nous Jeanne d’Arc et nous vous rendrons Jaurès et Rousseau ! ». Après deux heures de siège, la République reprendra ses droits.

En ces temps troublés, François Hollande aura choisi de ménager la chèvre et le chou. Deux hommes, deux femmes. A la droite et aux catholiques Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Au centre, Germaine Tillion. À la gauche, aux antimilitaristes et aux partisans d’une laïcité radicale, Jean Zay et Pierre Brossolette. Du François Hollande pur jus qui, pour une fois, s’avère un choix judicieux.

*Photo :  20 MINUTES/GELEBART/SIPA. 00664176_000004. 

Un inédit de B.Traven, ça ne se refuse pas

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«Un écrivain ne devrait pas avoir d’autre biographie que ses livres. » Ainsi parlait B.Traven dont la vie, en effet, se confond avec l’œuvre. Tout y est aventure et mystère y compris la signification de cette initiale, B, suivie d’un point c’est tout. Un point d’honneur : « Traven ne s’appelle ni Ben, ni Beno, Bruno ou Bernard et désire n’employer pour prénom que la lettre B », expliquait-il. Grâce à la ténacité de Patrick Raynal, romancier et ancien directeur de la Série noire, les éditions du Cherche-Midi publient L’Armée des pauvres, un roman d’aventure politique mené à un train d’enfer. Le Général sort de la jungle, titre allemand de cet ouvrage initialement paru en 1937, était jusqu’à présent inédit chez nous.

B. Traven est peut-être né en Posnanie en 1882 ou à Chicago en 1890. Il est sans doute mort au Mexique le 26 mars 1969. Plusieurs biographies, parfois contradictoires, lui ont déjà été consacrées. Pour se faire plaisir, et une idée du personnage, on se rapportera à B. Traven portrait d’un anonyme célèbre, récit graphique de l’excellent Golo (Futuropolis, 2007). En 1948 son roman le plus célèbre, Le Trésor de la Sierra Madre, est adapté au cinéma par John Huston, avec Humphrey Bogart. B. Traven est le conseiller du cinéaste sous le nom de Hal Croves (crédité au générique). A un journaliste qui vient interviewer ce dernier sur le plateau du tournage, le cinéaste répond trop tard, dommage, vraiment, il vient de partir, il était là il n’y a pas cinq minutes. Cette perspicacité explique sans doute sa longévité. B. Traven, insaisissable, a su résister à toute forme d’oppression, y compris celle de la célébrité.

Ses premiers écrits datent des années 1917 à 1921. Il n’est alors pas question de B. Traven, mais de Ret Marut. Ce publiciste s’illustre « avant, pendant et après la République des conseils de Bavière, notamment en publiant une « revue » d’agitation peu modérée, Der Ziegelbrenner » comme l’écrit Theodore Zweifel en préface à un recueil d’articles réédités chez L’Insomniaque (Dans l’état le plus libre du monde, 1994)). Der Ziegelbrenner : Le Fondeur de briques. Pas de la petite bière. Il est vrai que l’époque ne prête pas à rire. Ret Marut suit de près les grèves des soldats et des ouvriers de l’armement en 1917, les conseils ouvriers de 1918, la révolution spartakiste de 1919… Quand le nazisme montre le bout de son groin, il met les bouts. Passager clandestin sur un cargo il échoue au Mexique, exerce trente-six métiers – cueille le coton, fore le pétrole…- se marie, s’installe à Mexico dans les années 50. Et écrit une oeuvre marquée de sa connaissance du pays. Depuis son ombre plane entre le Rio Grande et le Guatemala. B. Traven hante la littérature mexicaine. Le romancier Paco Ignacio Taibo II l’évoque dans La Bicyclette de Leonard, Martín Solares dans Minutes noires.

En France on le découvre au tournant des années 60 et 70 par un recueil de nouvelles, Le visiteur du soir, et par Le Trésor de la Sierra Madre, qui seront vendus en édition populaire. Puis 10/18 en publie une série dans les années 80 en « oubliant » de demander les droits… C’est par cette édition pirate – n’ayons pas peur des mots – que, comme bon nombre de lecteurs, Patrick Raynal découvre B.Traven. Devenu directeur de La Noire, chez Gallimard, il éditera Un pont dans la jungle. Depuis, il est en très bon terme avec l’ayant droit, la propre belle-fille de l’auteur. Ce qui explique cette publication et d’autres encore : The cotton pickers, premier roman de B. Traven (1925) devrait voir le jour prochainement ainsi que deux autres inédits, Marche to Monteria et Trozas. Et il n’est plus interdit de rêver à une édition complète française de l’œuvre romanesque.

Les romans de B. Traven, même s’ils accusent parfois quelques longueurs, sont de belles et implacables mécaniques. Son écriture est lapidaire, sans gras, parfois mordante. L’auteur a le sens de la formule et une rare lucidité politique. Il construit ses livres comme un tacticien met en place une stratégie d’attaque. Le lecteur en sort terrassé. On a prétendu à tort qu’il était Jack London. Sauf que « B. Traven n’est pas un romantique, il y a cette froideur qu’il n’y a pas chez London. T’as l’impression qu’il ne croit en rien. Sauf en la révolte armée », remarque Patrick Raynal.

L’Armée des pauvres est le roman comportementaliste type : gorgé d’action et dénué de psychologie. Il se situe dans le Mexique du début du 20e siècle – celui d’Emiliano Zapata et du caudillo Porfirio Diaz dont il est clairement fait référence ici-, sur une terre impitoyable, noyée de soleil, appartenant à quelques propriétaires qui y font travailler des familles de paysans quasiment esclaves. L’armée veille, ainsi qu’une redoutable milice, les rurales. La dictature peut dormir tranquille. Le lecteur comprend seulement au terme de cette épopée à quel point elle dort… C’est simple : le pays n’est plus gouverné. Et finalement, semble ironiser B. Traven, ça marche très bien comme ça !

Pour l’auteur qui a fait des péons son personnage principal il s’agit de renverser les vieilles structures. On ne sait plus qui parle du romancier ou de l’ancien publiciste radical : « Ils ne voulaient plus subir d’oppression, quel que soit le nom qu’on lui donnât : gouvernement, amour de la patrie, augmentation de la production, expansion économique, conquête des marchés, discipline, droit ou devoir. Ils rejetaient toutes ces pressions insidieusement transmises au peuple, toutes ces prétendues vertus, absurdes et insensées, que la dictature proclamait pour abrutir le peuple et l’empêcher de regarder en face la racine de tous ses maux. »

Les pauvres se lèvent. Contre toute attente : « Comment la révolution à accomplir pourrait-elle libérer les péons de leur servitude et leur donner plus que ce qu’ils possédaient maintenant ? Car il n’y avait rien à posséder. Et la liberté que pourrait leur procurer la révolution à venir les aurait laissés deux fois plus pauvres et désemparés qu’ils ne l’étaient aujourd’hui. » Ils ne sont d’abord qu’une poignée, mais par un prompt renfort, emmenés par un stratège de 21 ans, ils additionnent coup de mains sur avancées triomphales. La figure du général est emblématique ici. Et double. Il emmène l’armée des pauvres. C’est aussi un général qui dirige les troupes répressives et finira en haillon, pendu. Le roi est nu. A cette figure se substitue celle du professeur. Le savoir prend le relais et ces 386 pages de furie viennent se briser, comme le ressac sur la digue, sur une utopie, en un village nommé Solypaz (Soleil et paix). La maison de retraite comme horizon indépassable ? Pas vraiment. B. Traven n’a rien d’un idéaliste. Ses derniers mots, Terre et liberté, sont pareils à ceux qui ouvrent son livre.

Ce roman d’aventure finit bien pensera le lecteur. C’est une illusion. Pour B. Traven nul doute que cette fin est un nouveau commencement.

L’Armée des pauvres, B. Traven, Le Cherche-midi, 2014.

*Photo : B.Traven, wikicommons.

La bonne chère, c’est souvent cher

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dessin groin caviar

C’est dur à affirmer autant qu’à avaler, mais inutile de tourner autour du pot : tant que les pauvres s’obstineront à vouloir manger comme les riches, ils boufferont de la merde. Autrement (et poliment) dit, tant que des gens à revenus modestes continueront à croire qu’ils peuvent accéder à des aliments de luxe vendus à bas prix, ils se feront refiler des produits indignes. De luxe ? Oui, le même intitulé figure sur l’étiquette d’un produit vendu 15 euros le kilo chez Auchan et 150 euros le kilo chez Fauchon. L’agro-alimentaire ayant un jour décidé de tout reproduire à échelle industrielle, la grande distribution déverse chaque année des centaines de milliers de tonnes d’infâmes foies gras et d’immondes saumons fumés dans les chariots des chalands venus s’offrir un peu de rêve pour le réveillon ou l’anniversaire. La législation alimentaire ne se souciant que de l’hygiénique et du biologique, et la Commission européenne persistant à ne pas exiger la traçabilité des « produits transformés », le lobby de la malbouffe peut dire, en toute sérénité : « Ceci est du foie gras » et « Cela est du saumon fumé ».[access capability= »lire_inedits »]

Seulement voilà, dans l’alimentaire comme dans l’automobile, le vêtement ou l’immobilier, la qualité se paye. Et la très belle qualité encore plus. Si un concessionnaire vendait une Mercedes Classe C neuve pour 18 576 euros, alors que le tarif catalogue indique 47 880 euros, en précisant « freinage non garanti » ou « suspension défectueuse », ça ne passerait pas. Une veste Chanel sortant de l’atelier à 1950 euros, avec une doublure en polyamide et des boutons en plastique, alors que le tarif officiel est de 4900 euros, ça n’existe pas. Un studio sur la promenade des Anglais, à Nice, pour 65 000 euros non plus – sauf s’il n’y a ni eau, ni électricité, ni fenêtres… ni murs. On ne manquerait pas, dans les cas absurdes précités, d’enregistrer plaintes et poursuites.

Eh bien, dans la bouffe, ça existe, et c’est même la norme, puisque les mots « foie gras » et « saumon »  sont écrits en gros caractères sur la boîte de conserve et le paquet. Grâce aux progrès du maquillage alimentaire, Leclerc et Carrefour permettent aux gueux de souper comme des princes… Produit dans des conditions abjectes, ledit foie gras provient de gigantesques élevages de canards chinois, et le prétendu saumon fumé de fermes aquacoles norvégiennes où les poissons, entassés par dizaines de milliers, sont gavés d’antibiotiques pour enrayer les risques sanitaires liés à cette promiscuité. Pendant ce temps, la publicité et les médias se sont emparés du temps de cerveau disponible du consommateur pour le convaincre que, s’il ne célèbre pas Noël au foie gras et le Nouvel An au saumon fumé, il est le dernier des ringards.

Peu importent le goût, l’odeur, la texture, la couleur, l’origine. L’important, c’est d’acheter et de servir le produit sacré, sans savoir, surtout, quelle graisse, quel conservateur, quel arôme ou colorant artificiel seront ingurgités par les convives. Telle est la loi du marché. Et tentez de dire  au smicard et au RMIste : « Ne te fais pas avoir, régale- toi avec une vraie terrine à l’ancienne ou un pâté de campagne à 12 euros préparé dans les règles de l’art par un vrai artisan-charcutier et laisse tomber le foie gras industriel qui t’exploite, ruine ton emploi, voire délocalise ta boîte et t’empoisonne ! » Vous passerez  pour un horrible rabat-joie soucieux de préserver sa prébende gastronomique.  Le courage, alors, c’est de dire que la malbouffe n’est pas inéluctable et que ceux d’en bas ont le droit de s’indigner de ce qu’il y a dans leur assiette. « Salauds de pauvres ! », arrêtez d’enrichir ceux qui vous crachent à la gueule ![/access]

*Photo: Soleil.

C’était comment 1962?

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joli mai marker

C’était en France. C’était en mai. Mais c’était mai 1962. Cette année là, le cinéaste Chris Marker et le chef opérateur Pierre Lhomme entament une promenade dans Paris. Le monde bouge en 1962. John Glenn boucle le 20 février ses trois orbites dans la capsule Fiendship 7, qui va être exposée en mai au Palais de la découverte. La France est encore agitée par les derniers soubresauts de la décolonisation. Les accords d’Évian ont été signés le 18 mars, et le 8 avril 91% des participants au référendum les ont approuvés. Mais en Algérie comme en France l’OAS fait exploser des bombes et lutte contre les barbouzes gaullistes. Le 8 février, c’était l’affaire du métro Charonne et ses morts.

Marker et Lhomme se glissent dans les rues de Paris et font parler les gens qu’ils rencontrent. Des gens d’autrefois. Des gens de 1962. Le couple d’amoureux dont le garçon s’apprête à partir « en AFN ». Les petits commis de la Bourse qui espèrent bien se faire une place dans la vieille institution. Un vendeur de costumes que sa femme, qui veut toujours plus d’argent, épuise plus que son travail. Un bougnat heureux de vivre dans un quartier qui a une vraie personnalité. Un réparateur de pneus qui est peintre abstrait à ses heures. Et tant d’autres qui apparaissent plus furtivement, juste le temps d’une remarque, d’un commentaire. Comme ces ménagères de plus de cinquante ans qui ne sont pas encore des proies statistiques pour des programmes de télévision, interrogées devant les étals d’une rue Mouffetard sans touristes. Ces parachutistes en retraite, venus devant les grilles du palais de justice où se joue le sort de Salan soutenir le général déchu, tandis qu’apparaît furtivement la brosse de maître Isorni qui vient d’éviter la condamnation à mort. Cette communiste vantant le paradis qu’est l’URSS à un philo-américain dubitatif. Ou ces syndicalistes qui ne sont pas encore les simples faire-valoirs d’un système, crispés sur leurs privilèges.

 

On peut penser que lorsqu’ils partent en chasse nos deux hommes ont une idée de ce que peuvent leur répondre ces gens de passage, mais ils les laissent parler en toute liberté. « Nous nous sommes interdit de décider pour les gens, de leur tendre des pièges », écrivait Chris Marker. D’où leur surprise. Non, ces Français n’ont pas l’impression de vivre dans une dictature. Non, les évènements d’Algérie ne les préoccupent pas, ou peu. Ce qu’ils veulent ? Quelques avantages matériels bien modestes. Le frigo, la voiture, la télé. Un peu de temps libre pour en profiter. Un meilleur logement pour ceux qui s’entassent dans des taudis, mais qui semblent quitter à regret ces impasses sombres pour les barres modernes où on les reloge. Car ils sentent bien qu’ils quittent aussi cette amitié, cette sympathie, dans laquelle le bougnat voit l’âme de son quartier.

 

Qu’est-ce qui nous émeut tant dans ce film cinquante après ? Est-ce que la voix off d’Yves Montand et la musique de Michel Legrand ont un parfum de nostalgie ? Est-ce que les très belles images de Lhomme nous montrent un Paris certes moins propre que celui de Chirac et Delanoë, sans Paris-plage, aux arrière-cours sordides, mais respirant la paix ? Est-ce parce que les vues de la place de l’Étoile ou des Champs-Élysées, censées prouver le bouillonnement de la vie parisienne, filment une circulation digne des plus faibles heures d’un dimanche d’hiver ?

 

Non, ce qui nous émeut ce sont les Français. Parce qu’il y a ce sentiment d’unité. Unité dans les vêtements que l’on porte, pauvres ou riches, robes de belle coupe pour elles, vestes et cravates pour eux. Les pauvres ne portent pas encore leurs informes joggings, les riches ne se vautrent pas sur des divans bas. Parce que tous ont de la tenue. Parce qu’il y a ce même refus de la jouissance immédiate. On prend son temps. Pour bâtir son couple, pour faire sa vie, pour accéder aux plaisirs. Parce qu’il y a cette solidarité au-delà des différences, et même avec ceux qui gouvernent. Parce qu’il y a une modestie réelle, le sens des réalités, le goût d’un bonheur qui n’est pas l’accumulation distraite de l’inutile. Écoutez cette mère de famille qui vit dans deux pièces avec son mari, ses huit enfants et une nièce orpheline qu’elle adopté, et qui découvre le nouvel appartement qui vient de lui être attribué. Ou le bougnat de la rue Mouffetard. Oui, écoutez-les parler, pauvres ou riches, Français et même étrangers, comme l’ouvrier algérien ou ce jeune du Dahomey. Quelle richesse et quelle justesse de langue… Du vocabulaire, avec quelques jolies formules, une rigoureuse syntaxe, des accents d’autrefois… Un plaisir.

Ce qui nous émeut aussi, et surtout, c’est qu’avec cette matière première, avec ces valeurs et ces espoirs, on a fait la France de 2014. En trahissant un peuple comme jamais peut-être. C’est cela aussi qui nous émeut, cette immense tromperie. C’est de savoir que cette philia que l’on ressent va disparaître dans un individualisme hédoniste et que le communautariste va bouleverser la société. C’est de savoir que les enfants et petits-enfants de ces silhouettes fugitives vivront dans un autre monde, dans un monde qu’ils n’auront pas pu choisir. Eux tous, prisonniers dans leurs images en noir et blanc, ils ne le savent pas, et ils espèrent.

Que retiennent ces gens du mois de mai 1962 ? Qu’il a fait plus froid que d’habitude. Depuis, l’hiver est venu.

 

Chris Marker et Pierre Lhomme, Le joli mai, Arte éditions, 2 DVD avec le film et deux courts métrages en supplément.

Ukraine : évitons une nouvelle guerre de Crimée

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ukraine guerre crimee

ukraine guerre crimee

En 1853, la France alliée des Anglais, des Turcs et des Italiens déclare la guerre à la Russie à propos de la Crimée. Les raisons de cette guerre sont bien connues bien qu’elles semblent aujourd’hui encore assez incompréhensibles concernant l’engagement français.

L’affaiblissement de l’Empire Ottoman et la volonté des Russes de réaffirmer leur protection sur les populations chrétiennes orthodoxes les a conduits à étendre leur influence sur la Moldavie (aujourd’hui pour partie en Ukraine). Cette situation et la présence croissante de la marine russe à Sébastopol (en Crimée) faisaient craindre à l’Angleterre qui était la grande puissance maritime à visée mondiale de l’époque que les Russes ne bloquent un jour les détroits et la route des Indes par le Proche-Orient (le canal de Suez n’était cependant pas encore percé).

Napoléon III cherchait alors à se rapprocher de l’Angleterre et il s’est laissé convaincre par celle-ci de déclarer la guerre à la Russie. Un corps expéditionnaire fut donc envoyé en Crimée et même si l’expédition s’est soldée par des victoires importantes sur l’Armée Russe, la France n’en a tiré absolument aucun bénéfice. Bien au contraire : nos troupes ont perdu presque 100 000 hommes (les Anglais seulement 20 000) et l’entente cordiale si nécessaire avec la Russie a été repoussée de 50 ans.

Or la Crimée semble redevenir une pomme de discorde importante entre la Russie et les alliés occidentaux. Il se trouve que la Crimée fait partie de l’empire russe depuis le XVIII° siècle. Elle est depuis cette époque un des seuls débouchés (avec la Baltique) de la Russie à la mer. Sous le régime soviétique, elle était en tant que république autonome une sous-division administrative de la Fédération de Russie. C’est Khrouchtchev qui en 1954 décide de faire « cadeau » de la Crimée à la république d’Ukraine pour fêter le 300° anniversaire de la réunification de l’Ukraine et de la Russie. Un simple jeu d’écriture administrative sans conséquence à l’époque puisque Russie et Ukraine faisaient partie toutes les deux de l’Union Soviétique.

Mais la situation s’est compliquée en 1992 à l’éclatement de l’URSS. La Crimée russe est restée ukrainienne, mais les Russes ont conservé le droit d’utiliser le port de Sébastopol moyennant un loyer. Cette situation non tranchée à l’époque va devenir préoccupante au moment où s’installe à Kiev un gouvernement clairement anti-russe.

L’alignement irresponsable (uniquement géré sous le coup de l’injonction émotionnelle) des Français sur le bloc occidental dans son soutien aux révolutionnaires ukrainiens (qui ne l’oublions pas ont renversé un gouvernement parfaitement légal) pourrait à terme nous entraîner dans les pires déconvenues. Les déclarations récentes de Laurent Fabius se félicitant de la chute d’une dictature ( ?) sont à cet égard complètement déplacées.  Si d’aventure la Crimée redevenait  la cause d’une guerre entre l’Ukraine et la Russie, si un gouvernement ukrainien très anti-russe décidait d’expulser la marine russe de Sébastopol,  il y a fort à parier que la France se laisserait encore entraîner dans une nouvelle guerre de Crimée bien malgré elle.

Et une fois de plus, ce serait pour complaire à la puissance maritime mondiale du moment, à savoir les USA. Ceux-ci ont sont en train d’installer en Europe (avec l’accord renouvelé de François Hollande) des missiles anti-missiles (le fameux bouclier rêvé par Reagan) qui remettent gravement en cause l’équilibre nucléaire en Europe : les missiles qui assurent la dissuasion nucléaire russe vis-à-vis des USA pourraient être interceptés au plus près de leur décollage. Si on ajoute à cela de possibles troubles à propos de la Crimée, on a tous les ingrédients pour une confrontation dans laquelle la France se trouverait entraînée sans qu’elle n’y absolument rien à y gagner. Bien au contraire.

Et il est bien malheureux de constater que ce serait parfaitement de notre faute. Car rien, ni idéologiquement (les Russes ne demandent aujourd’hui qu’à prospérer dans une économie capitaliste, Moscou est devenu un eldorado pour les affairistes), ni religieusement (les Russes sont chrétiens comme nous), ni territorialement (ils ne revendiquent aucun territoire qui serait chasse gardée de l’Europe, ni même des USA) ne justifierait cette seconde « guerre de Crimée ».

*Photo : Darko Bandic/AP/SIPA. AP21530884_000035.

Les émeutes, c’est toujours mieux chez les autres

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nantes ukraine venezuela

nantes ukraine venezuela

On pourrait imaginer un David Pujadas ukrainien ou une Claire Chazal vénézuélienne. Ils rendraient compte dans leur JT d’un événement scandaleux arrivé en France, d’une atteinte grave à la démocratie dans un pays qui s’enfonce dans la crise et flirte avec la dictature. Résumons : une manifestation pacifique de trente mille personnes, soutenue par des élus de toutes tendances confondues, de l’UMP au Front de gauche en passant par les partis gouvernementaux, s’oppose à la construction d’un aéroport, et ce depuis des années. Ce jour là, 520 tracteurs, venus de tous les départements limitrophes ont été comptés, deux fois plus que le 24 mars 2012 à Nantes. Cela marque une implication massive du monde paysan. Il y a 63 bus venus de toutes les régions de France, deux fois plus encore que lors de la chaîne humaine. C’est le signe d’une mobilisation nationale et de la rencontre entre Notre-Dame-des-Landes et d’autres luttes contre les grands projets inutiles et imposés.

Cette  manifestation était encadrée par un dispositif policier digne d’une dictature, qui cherchait manifestement la provocation : la préfecture avait choisi de mettre Nantes en état de siège et d’empêcher la manifestation d’être visible. Ainsi, c’est la première fois dans l’histoire des manifs nantaises qu’on interdit à  un cortège d’emprunter le Cours des 50 Otages. Une partie de la manif est passée par l’île Beaulieu. Une autre a essayé de passer par le trajet initialement prévu et a fait face à une répression policière violente avec tir de flashball, gaz lacrymogènes et grenades assourdissantes. Il y a des photos des blessés, si vous voulez. Cela n’a pas empêché les manifestants de rester en masse dans les rues de Nantes jusqu’à la fin.

Mais la manif se transforme en émeute car de courageux jeunes gens ne supportent pas cet acharnement du pouvoir à aménager de manière délirante tout un territoire pour satisfaire un géant de la construction et de l’exploitation des autoroutes comme Vinci. Malgré une police qui charge sans pitié, ces beaux héros de la liberté, se souvenant que Nantes est aussi la ville fétiche des surréalistes et de Jacques Vaché, grands poètes de la révolte totale,  s’en prennent à des symboles qui incarnent leur malheurs comme des édifices représentant cet Etat qui cède devant les oligarques ou des succursales de Banque et même de ce Vinci honni.

Le public de notre Pujadas ukrainien et de notre Chazal vénézuélienne (le contraire si vous voulez) s’émeut. C’est beau la liberté en  action contre ces pouvoirs usés avec légitimité électorale si fragile comme le prouvent leurs sondages calamiteux. Le ministre de l’Intérieur français se livre le lendemain à un grand classique dans la délégitimation et la disqualification des héros de la liberté, peu ou prou assimilés à de potentiels terroristes de l’ultragauche qui ont appris leur savoir-faire auprès d’éléments étrangers et cosmopolites. Où va la France, on se le demande. L’ALBA demande des explications, l’ONU s’inquiète, le gouvernement ukrainien propose une médiation.  Voilà où on en est arrivé.

Bref, on l’aura compris, les émeutes, c’est toujours mieux chez les autres. Depuis des semaines et sans le moindre sens critique à l’image du Petit journal de Canal + fidèle à sa tradition bobo antiprolo, s’extasie sur des étudiants vénézuéliens de la haute-bourgeoisie qui veulent faire tomber un gouvernement réellement socialiste, celui-là, avec la bienveillance américaine, le soutien inconditionnel du patronat local qui avait déjà tenté un putsch contre Chavez en 2002 et l’aide de milices paramilitaires générée par une opposition, le MUD dont on dit qu’elle commence au centre gauche en oubliant surtout qu’elle est majoritairement d’une droite très dure, tout cela rappelant furieusement une fin d’été à Santiago du Chili, en 1973.

Et on applaudit carrément au retour au pouvoir de Ioulia Timochenko, plus corrompue qu’un élu municipal de Chicago à l’époque de Capone, tout ça parce qu’elle est la candidate de l’UE et de l’OTAN alors que l’autre brigand était celui de Poutine. UE et OTAN assez peu regardants, au demeurant, sur les groupes néonazis et antisémites qui ont remplacé les forces de l’ordre après les avoir combattues.

On aura beau dire, les émeutiers,  nos politiques, nos médiatiques et nos intellectuels de garde adorent ça à Caracas et à Kiev, mais à Nantes, non. Sans doute parce que chez nous, tout va tellement bien que la jeunesse n’a aucun intérêt à se révolter et de renvoyer à la gueule du pouvoir sa violence diffuse et constante.

 

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21530415_000001.

On a cassé sur Nantes

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nantes ultragauche ayrault

nantes ultragauche ayrault

Nantes en proie à une guérilla. Dans les marges de la manifestation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Destructions, dévastations, bris, désordres, mobilier urbain urbain, violences (Le JDD, Le Parisien).

A peu près mille casseurs, ou un peu moins ou un peu plus.

Le maire de Nantes va déposer plainte. Cela ne rassurera pas l’état de droit. Et les citoyens effarés, effondrés. Ce sera purement symbolique. Autre nom de la fermeté socialiste.

Mais, après tout, pour ce pouvoir central ou municipal, ils n’étaient pas si dangereux que cela.

On ne les soupçonnait pas de racisme ou d’antisémitisme. Quoique !

Ils n’appartenaient pas à l’extrême droite, à des groupes identitaires. Quoique ! C’était la bonne vieille fureur ennoblie par contagion grâce à l’idéologie voisine et si proche.

Ils n’étaient pas hostiles au mariage pour tous et se gardaient bien d’afficher le moindre catholicisme. Aucune circonstance aggravante donc !

Le Qatar ne les avait pas subventionnés comme avec le PSG, place du Trocadéro.

Ils n’assistaient peut-être pas aux spectacles de Dieudonné. Quoique !

Je n’ai pas entendu le président de la République réclamer d’un ton martial rigueur et sévérité comme hier au sujet de paroles dévoyées. Toujours deux poids deux mesures. Le moralisme ostensible est unilatéral. On aimerait bien que tout soit poursuivi à sa juste aune, à son équitable mesure.

Le ministre de l’Intérieur a dénoncé, c’est vrai, l’ultra-gauche et cette guérilla urbaine. Cela n’a aucun effet mais c’est moins triomphaliste que lors de l’épisode interminable qui a ridiculisé la conception qu’a la France de la liberté d’expression et de la Justice. À l’évidence, il est plus difficile, et moins rentable, de se battre contre l’intolérable d’hier qu’à l’égard des formes odieuses de la pensée, de la parole et du rire.

Pourtant, l’image de la France est infiniment plus souillée par ce qui s’est passé à Nantes que par tout ce qu’on a gonflé démesurément pour faire croire que notre pays était raciste ou antisémite.

Mais c’était de l’ultra-gauche. On n’y touche qu’avec prudence : on pourrait prendre des coups physiques et politiques.

On a cassé sur Nantes et j’ai plus honte, comme Français, aujourd’hui qu’hier.

*Photo :  SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00676864_000025.

Copé, un marxiste qui s’ignore ?

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Vous êtes un écrivain injustement boudé par les médias. C’est sans doute que votre attaché de presse n’est pas à la hauteur. Suggérez donc à votre éditeur de faire appel à un vrai pro, Jean-François Copé, par exemple.

Depuis que le 9 février, le big boss de l’UMP, bouquin à l’appui, s’est insurgé contre la citation « À poil le PDG !» et donc contre la bolchévisation des esprits ourdie par le gouvernement, les ventes de Tous à poil ! ont explosé, à tel point que faute de stock, même les libraires se retrouvent à poil.

Comme un réflexe conditionné en appelle un autre, Najat Vallaud-Belkacem s’est crue elle aussi obligée de concourir à la promo en dénonçant l’extrapolation du chef de l’opposition, qui maîtrise comme un seul homme les bibliographies conseillées aux maternelles iséroises.

Olivier Besancenot, invité de l’émission « Mots croisés » le lendemain de la sortie copéiste s’est cru obligé de s’aligner sur la position du gouvernement pour conserver son brassard de gauche. Avec un soupçon de courage et de culture politique, le porte-parole du NPA aurait pu citer l’auteur du Capital : « Une éducation du peuple par l’Etat est chose absolument condamnable. Déterminer par une loi générale les ressources des écoles primaires, les ressources exigées du personnel enseignant, les disciplines enseignées, et, comme cela se passe aux Etats-Unis, surveiller à l’aide d’inspecteurs d’Etat l’exécution de ces prescriptions légales, c’est absolument autre chose que de faire de l’Etat l’éducateur du peuple ! »[1. Karl Marx, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt.]

Copé au diapason avec Marx : devinez qui en sortira le plus chagriné…

«Soral est un intellectuel ostracisé»

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soral spengler dieudonne

soral spengler dieudonne

Patrick Mandon. Comment devient-on l’éditeur d’Alain Soral ?

Franck Spengler. Je n’avais fait que le croiser. Il m’était apparu comme une sorte de dandy « branché », loin du père de famille que j’étais déjà. Je suis devenu son éditeur en 1992. Quelque temps après, j’ai publié sa Sociologie du dragueur (1996), mélange ambitieux de conseils de drague et d’analyses psychologiques assez fines, qui a rencontré un succès commercial mérité. Des féministes comme Élisabeth Badinter ou Sylviane Agacinski, si elles ont réprouvé le contenu de l’ouvrage, en recommandaient même la lecture !

L’auteur Soral paraît-il alors moralement suspect ?

Tout au plus l’accuse-t-on de misogynie. Son cas s’aggrave avec son livre suivant, Vers la féminisation (1999). Soral me confie ensuite Jusqu’où va-t-on descendre ?, Abécédaire de la bêtise ambiante (2002), puis Socrate à Saint-Tropez (2003). Dans ces deux livres à succès, il condamne violemment tous les communautarismes, qui minent l’unité de la nation française. Sur ce point, je suis en parfait accord avec sa pensée, car dès l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, alors que j’étais un militant communiste de terrain, j’ai observé l’émergence de ce phénomène.

On suppose que vous n’avez pas besoin d’approuver la thèse d’un livre pour le publier, même s’il risque de choquer…

Je suis fondamentalement un libertaire, favorable à la liberté d’expression absolue. Seuls le talent et la qualité du style m’importent. Bien que viscéralement opposé à la peine de mort, je pourrais éditer un livre intelligent qui réclamerait sa réhabilitation.[access capability= »lire_inedits »] J’ai publié Serial Fucker d’Erik Rémès (2004), journal d’un séropositif gay qui multiplie les rapports sexuels non protégés, alors que j’en désapprouvais le contenu : Act Up a saccagé mon bureau.

Aucune liberté n’est absolue, comme le précise la déclaration des droits de l’homme. Ne faut-il pas censurer les appels à la haine ou l’apologie du crime ?

La censure, je sais ce que c’est depuis l’enfance. En 1968, j’ai vu ma mère, Régine Deforges, céder au plus grand désespoir lorsque sa réédition du Con d’Irène, d’Aragon, a été condamnée pour outrage aux bonnes mœurs. Devenu adulte, j’ai dû batailler pour imposer et faire respecter la liberté d’expression. Jean-Marie Le Pen m’a intenté trois procès, j’en ai gagné deux, perdu un, mais c’est grâce à moi et à un dessin de Siné qu’on a le droit de le représenter avec des vêtements nazis ! La violente interdiction du spectacle de Dieudonné m’a choqué. Il y avait d’autres mesures à prendre.

Lesquelles ? Les autorités devaient-elles rester les bras croisés face à la violence de ses propos sur scène ?

Notre arsenal juridique permettait de le condamner, sans interdire « Le Mur ». En le frappant au porte-monnaie, on fait de Dieudonné un martyr, notamment aux yeux de la jeunesse. Mes fils de 13 et 16 ans sont ulcérés par cette censure : « C’est dégueulasse, papa, tu devrais sortir un livre sur cette affaire ! », m’ont-ils dit. Nous avons basculé dans une morale en noir ou blanc qui criminalise le rire. Il se trouve que le terrible sketch de Dieudonné sur le cancer m’a amusé : cela fait-il de moi un ennemi des cancéreux ? J’aime les films de Woody Allen, suis-je pour autant sioniste ?

Woody Allen n’est pas connu pour son sionisme militant, alors que Dieudonné multiplie les sorties antisémites. Alain Soral faisait figure de pamphlétaire un peu virulent, il démontre aujourd’hui une obsession antijuive. Que s’est-il passé ?

Un tournant a eu lieu le 24 septembre 2004. Ce jour-là, Soral tient des propos inqualifiables[1. « Quand avec un Français juif sioniste, tu commences à dire : y’en a peut-être des problèmes qui viennent de chez vous, vous avez peut-être fait quelques erreurs, c’est pas systématiquement la faute de l’autre totalement si personne peut vous blairer partout où vous mettez les pieds – parce que, en gros, c’est à peu près ça leur histoire, ça fait quand même deux mille cinq cents ans qu’à chaque fois qu’ils mettent les pieds quelque part, au bout de cinquante ans ils se font dérouiller. […] Je pense qu’il y a une psychopathologie du judaïsme-sionisme qui confine à la maladie mentale… »] sur les juifs dans l’émission « Complément d’enquête » sur France 2. C’est énorme, nul, maladroit. Pour sa défense, il m’explique avoir beaucoup bu avec les jeunes journalistes qui l’interrogeaient sur le sionisme et les juifs depuis cinq heures. Après la diffusion de l’émission, le tribunal le sanctionne a minima. Mais il est perdu de réputation. Depuis, il s’est définitivement raidi et s’en tient à une conviction, que je ne partage nullement : les médias sont contrôlés par la « communauté organisée » des juifs. Persuadé qu’on ne lui accordait pas le statut d’intellectuel qu’il mérite, il a considérablement élargi son audience grâce à Internet.

En flattant la fibre complotiste qui ne demandait qu’à s’activer… Est-ce digne d’un intellectuel ?

Alain Soral a une culture immense. Quoi qu’on en pense, c’est un excellent essayiste ostracisé, qui incarne le « mauvais côté de la force » aux yeux de nombreux critiques. Il est incontestablement un intellectuel, dans toute l’acception du mot.

Comment expliquez-vous sa folie et sa virulence ? Une enfance malheureuse ?

Ce n’est pas en usant de psychologisme qu’on comprendra Alain Soral. Enfant, il redoutait les colères de son père. Et alors ? Qu’est-ce que ça prouve ? Soral n’est ni haineux ni bilieux, il est combatif. C’est un boxeur qui donne de la voix, un guerrier.

Ni bilieux ni haineux, vous plaisantez ? En tout cas, vous êtes un éditeur loyal…

Et lui un auteur fidèle aux éditions Blanche, alors que d’autres éditeurs le courtisent.[/access]

*Photo : Sichov/SIPA. 00574176_000007.

Le Panthéon : lieu de consensus, et aussi d’affrontements

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pantheon brossolette zay

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Il est le sanctuaire de l’âme républicaine, le temple des grands hommes et, dans quelques semaines, il accueillera quatre nouveaux élus qui rejoindront les soixante-et onze-acteurs ou précurseurs de la Révolution, grands serviteurs de l’Etat, hommes politiques, savants, hommes de lettres ou militaires qui y dorment déjà. La nouvelle est tombée vendredi. Le président de la République en personne l’a annoncé au cours d’un déplacement au Mont-Valérien où il a rendu hommage à la Résistance : l’ethnologue et résistante Germaine Tillion,  Geneviève de Gaulle-Anthonioz, ancienne présidente de ATD-Quart Monde et nièce du général de Gaulle qui fut déportée à Ravensbrück, le journaliste et résistant Pierre Brossolette ainsi que l’homme politique et avocat Jean Zay feront prochainement leur entrée au Panthéon.

La décision était initialement attendue en décembre. Le 10 octobre dernier, le président du Centre des monuments nationaux, Philippe Bélaval, avait remis à François Hollande son rapport sur le rôle du Panthéon dans la promotion des principes de la République. Dans ce document fleuve, le haut fonctionnaire recommandait de ne « panthéoniser que des femmes pendant son mandat » en raison du très fort déséquilibre homme/femme. Il suggérait toutefois que ces femmes soient du XXe siècle, afin que « le souvenir soit encore très proche et que le grand public comprenne les enjeux », des figures du sexe faible « qui ont eu un comportement exemplaire pendant des périodes d’épreuves encore proches, comme la Guerre de 1914-1918, la Deuxième Guerre mondiale avec la Résistance et la déportation ». Ou encore des femmes « qui ont été renforcées par l’épreuve dans leurs convictions républicaines pour transformer le monde via l’action politique, sociale, éducative, humanitaire ». Prudent, le président du Centre des monuments nationaux n’avait pas adressé au chef de l’Etat de recommandations précises sur l’identité des personnalités susceptibles d’intégrer le temple des grands hommes. On comprend pourquoi : le 2 septembre dernier, Philippe Bélaval avait aussi lancé une grande consultation publique sur le site des monuments nationaux et pas loin de deux mille noms avaient été suggérés par plus de trente mille internautes. Inévitablement, certaines figures féminines, voire féministes, étaient revenues de manière récurrente, comme la révolutionnaire Olympe de Gouges, l’anarchiste de la Commune de Paris Louise Michel, ou l’écrivain Simone de Beauvoir. Mais parmi les tout premiers noms les plus plébiscités de la liste jointe au rapport Bélaval, on retrouvait des personnalités non moins connues pour leurs services extraordinaires rendus à la Nation que pour leur opposition farouche à une certaine lecture de l’histoire et des valeurs de la République, à l’instar du grand soldat, résistant et putschiste, Hélie Denoix de Saint Marc (5e place sur 2000), récemment décédé, ou du professeur Jérôme Lejeune (10e place sur 2000), découvreur de la trisomie 21 et ardent défenseur de la vie. Des noms qui ne collaient assurément pas avec le catéchisme socialiste et laïc d’aujourd’hui mais qui se trouvaient pourtant en bonne place dans le cœur des Français.

C’est que, plus encore qu’avant, l’entrée des « grands hommes » au Panthéon est prétexte à la domination culturelle et politique. À Jean Moulin et son « terrible cortège » (André Malraux), dont le transfert avait été décidé en 1964 par le général de Gaulle, ont succédé Jean Monnet en 1988, à un moment où il fallait réveiller la conscience européenne sous le septennat de François Mitterrand ; André Malraux en 1996, comme pour marquer le début de septennat de Jacques Chirac ; Alexandre Dumas en 2002, moins pour célébrer l’immensité de son œuvre que sa « négritude » dans une France multiculturelle. Là où Nicolas Sarkozy avait échoué dans sa tentative de marquer l’histoire du Panthéon (la famille d’Albert Camus, dont le président souhaitait qu’il y reposât, ayant refusé), François Hollande entend réussir dans l’usage de cette prérogative régalienne.

Mais l’exercice est risqué. Le sépulcre national a toujours été un lien de cristallisation des profondes divergences politiques, et par là l’objet d’une course gramscienne à l’hégémonie culturelle. À plusieurs reprises dans l’histoire, le Panthéon a été le théâtre d’insurrections où se rejouaient les combats entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Le 13 juin 1906, huit ans après l’affaire Dreyfus, l’Assemblée nationale vote la panthéonisation d’Emile Zola, dont la tribune « J’accuse » est encore dans tous les esprits. La veille, la Cour de cassation a annulé le jugement condamnant Alfred Dreyfus, mais la droite nationaliste conteste la décision judiciaire. Jean Jaurès et Maurice Barrès s’affrontent dans l’hémicycle, la presse retranscrit la violence de ce climat d’opposition à travers des caricatures qui se multiplient et le mausolée semble soudain envahi par des personnages burlesques tout droit sortis de l’univers des Rougon-Macquart. Le 4 juin 1908, Emile Zola entre au Panthéon malgré les menaces d’agitations entretenues, entre autres, par Charles Maurras et Léon Daudet. Le commandant Dreyfus, présent ce jour-là, échappe de justesse à l’attentat fomenté par le journaliste Grégori, qui parvient toutefois à ouvrir le feu et à le blesser au bras. Le 12 novembre 1919, encore traumatisés par le terrible conflit qui vient de s’achever, les députés de l’Assemblée nationale décident de choisir le corps d’un soldat français non identifié tombé au champ d’honneur et de le porter au Panthéon. Très vite, la polémique enfle. Léon Daudet évoque le voisinage de Zola qui « souillerait le héros » et pointe le danger « de vouloir mêler aux ossements sublimes les ossements indignes, et de profaner deux fois les sanctuaires ». Une campagne de presse est lancée et suggère, plutôt, l’inhumation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, mouvement entériné le 2 novembre 1920 par un vote à l’unanimité du Parlement. En 1936, alors que le professeur de droit public Gaston Jèze vient de se porter conseiller d’Haïlé Sélassié, négus d’Éthiopie, chassé d’Addis-Abeba par les troupes de Mussolini, une partie de la jeunesse française proche de l’Action française et des Jeunesses patriotes s’insurge. Pendant plus de deux mois, autour du Panthéon, auront lieu des affrontements entre étudiants pro et anti-Jèze.

En mai 68, la place du Panthéon sera bien évidemment aux premières loges des rixes qui opposeront les partisans du progrès à ceux d’un certain conservatisme. Le matin du deuxième dimanche de mai 1991, la Préfecture de Police interdit le Cortège traditionnel de Jeanne d’Arc place des Pyramides. De violents affrontements s’ensuivent entre les forces de l’ordre et les jeunes camelots du roi de la « Génération Maurras » (qu’ils opposent à la « Génération Mitterrand »). L’après-midi, pour dénoncer la répression, quelques dizaines de lycéens royalistes avec à leur tête le futur romancier Sébastien Lapaque s’enferment dans le Panthéon. Aux policiers qui ceinturent l’édifice, Lapaque lance : « Rendez-nous Jeanne d’Arc et nous vous rendrons Jaurès et Rousseau ! ». Après deux heures de siège, la République reprendra ses droits.

En ces temps troublés, François Hollande aura choisi de ménager la chèvre et le chou. Deux hommes, deux femmes. A la droite et aux catholiques Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Au centre, Germaine Tillion. À la gauche, aux antimilitaristes et aux partisans d’une laïcité radicale, Jean Zay et Pierre Brossolette. Du François Hollande pur jus qui, pour une fois, s’avère un choix judicieux.

*Photo :  20 MINUTES/GELEBART/SIPA. 00664176_000004. 

Un inédit de B.Traven, ça ne se refuse pas

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btraven armee pauvres

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«Un écrivain ne devrait pas avoir d’autre biographie que ses livres. » Ainsi parlait B.Traven dont la vie, en effet, se confond avec l’œuvre. Tout y est aventure et mystère y compris la signification de cette initiale, B, suivie d’un point c’est tout. Un point d’honneur : « Traven ne s’appelle ni Ben, ni Beno, Bruno ou Bernard et désire n’employer pour prénom que la lettre B », expliquait-il. Grâce à la ténacité de Patrick Raynal, romancier et ancien directeur de la Série noire, les éditions du Cherche-Midi publient L’Armée des pauvres, un roman d’aventure politique mené à un train d’enfer. Le Général sort de la jungle, titre allemand de cet ouvrage initialement paru en 1937, était jusqu’à présent inédit chez nous.

B. Traven est peut-être né en Posnanie en 1882 ou à Chicago en 1890. Il est sans doute mort au Mexique le 26 mars 1969. Plusieurs biographies, parfois contradictoires, lui ont déjà été consacrées. Pour se faire plaisir, et une idée du personnage, on se rapportera à B. Traven portrait d’un anonyme célèbre, récit graphique de l’excellent Golo (Futuropolis, 2007). En 1948 son roman le plus célèbre, Le Trésor de la Sierra Madre, est adapté au cinéma par John Huston, avec Humphrey Bogart. B. Traven est le conseiller du cinéaste sous le nom de Hal Croves (crédité au générique). A un journaliste qui vient interviewer ce dernier sur le plateau du tournage, le cinéaste répond trop tard, dommage, vraiment, il vient de partir, il était là il n’y a pas cinq minutes. Cette perspicacité explique sans doute sa longévité. B. Traven, insaisissable, a su résister à toute forme d’oppression, y compris celle de la célébrité.

Ses premiers écrits datent des années 1917 à 1921. Il n’est alors pas question de B. Traven, mais de Ret Marut. Ce publiciste s’illustre « avant, pendant et après la République des conseils de Bavière, notamment en publiant une « revue » d’agitation peu modérée, Der Ziegelbrenner » comme l’écrit Theodore Zweifel en préface à un recueil d’articles réédités chez L’Insomniaque (Dans l’état le plus libre du monde, 1994)). Der Ziegelbrenner : Le Fondeur de briques. Pas de la petite bière. Il est vrai que l’époque ne prête pas à rire. Ret Marut suit de près les grèves des soldats et des ouvriers de l’armement en 1917, les conseils ouvriers de 1918, la révolution spartakiste de 1919… Quand le nazisme montre le bout de son groin, il met les bouts. Passager clandestin sur un cargo il échoue au Mexique, exerce trente-six métiers – cueille le coton, fore le pétrole…- se marie, s’installe à Mexico dans les années 50. Et écrit une oeuvre marquée de sa connaissance du pays. Depuis son ombre plane entre le Rio Grande et le Guatemala. B. Traven hante la littérature mexicaine. Le romancier Paco Ignacio Taibo II l’évoque dans La Bicyclette de Leonard, Martín Solares dans Minutes noires.

En France on le découvre au tournant des années 60 et 70 par un recueil de nouvelles, Le visiteur du soir, et par Le Trésor de la Sierra Madre, qui seront vendus en édition populaire. Puis 10/18 en publie une série dans les années 80 en « oubliant » de demander les droits… C’est par cette édition pirate – n’ayons pas peur des mots – que, comme bon nombre de lecteurs, Patrick Raynal découvre B.Traven. Devenu directeur de La Noire, chez Gallimard, il éditera Un pont dans la jungle. Depuis, il est en très bon terme avec l’ayant droit, la propre belle-fille de l’auteur. Ce qui explique cette publication et d’autres encore : The cotton pickers, premier roman de B. Traven (1925) devrait voir le jour prochainement ainsi que deux autres inédits, Marche to Monteria et Trozas. Et il n’est plus interdit de rêver à une édition complète française de l’œuvre romanesque.

Les romans de B. Traven, même s’ils accusent parfois quelques longueurs, sont de belles et implacables mécaniques. Son écriture est lapidaire, sans gras, parfois mordante. L’auteur a le sens de la formule et une rare lucidité politique. Il construit ses livres comme un tacticien met en place une stratégie d’attaque. Le lecteur en sort terrassé. On a prétendu à tort qu’il était Jack London. Sauf que « B. Traven n’est pas un romantique, il y a cette froideur qu’il n’y a pas chez London. T’as l’impression qu’il ne croit en rien. Sauf en la révolte armée », remarque Patrick Raynal.

L’Armée des pauvres est le roman comportementaliste type : gorgé d’action et dénué de psychologie. Il se situe dans le Mexique du début du 20e siècle – celui d’Emiliano Zapata et du caudillo Porfirio Diaz dont il est clairement fait référence ici-, sur une terre impitoyable, noyée de soleil, appartenant à quelques propriétaires qui y font travailler des familles de paysans quasiment esclaves. L’armée veille, ainsi qu’une redoutable milice, les rurales. La dictature peut dormir tranquille. Le lecteur comprend seulement au terme de cette épopée à quel point elle dort… C’est simple : le pays n’est plus gouverné. Et finalement, semble ironiser B. Traven, ça marche très bien comme ça !

Pour l’auteur qui a fait des péons son personnage principal il s’agit de renverser les vieilles structures. On ne sait plus qui parle du romancier ou de l’ancien publiciste radical : « Ils ne voulaient plus subir d’oppression, quel que soit le nom qu’on lui donnât : gouvernement, amour de la patrie, augmentation de la production, expansion économique, conquête des marchés, discipline, droit ou devoir. Ils rejetaient toutes ces pressions insidieusement transmises au peuple, toutes ces prétendues vertus, absurdes et insensées, que la dictature proclamait pour abrutir le peuple et l’empêcher de regarder en face la racine de tous ses maux. »

Les pauvres se lèvent. Contre toute attente : « Comment la révolution à accomplir pourrait-elle libérer les péons de leur servitude et leur donner plus que ce qu’ils possédaient maintenant ? Car il n’y avait rien à posséder. Et la liberté que pourrait leur procurer la révolution à venir les aurait laissés deux fois plus pauvres et désemparés qu’ils ne l’étaient aujourd’hui. » Ils ne sont d’abord qu’une poignée, mais par un prompt renfort, emmenés par un stratège de 21 ans, ils additionnent coup de mains sur avancées triomphales. La figure du général est emblématique ici. Et double. Il emmène l’armée des pauvres. C’est aussi un général qui dirige les troupes répressives et finira en haillon, pendu. Le roi est nu. A cette figure se substitue celle du professeur. Le savoir prend le relais et ces 386 pages de furie viennent se briser, comme le ressac sur la digue, sur une utopie, en un village nommé Solypaz (Soleil et paix). La maison de retraite comme horizon indépassable ? Pas vraiment. B. Traven n’a rien d’un idéaliste. Ses derniers mots, Terre et liberté, sont pareils à ceux qui ouvrent son livre.

Ce roman d’aventure finit bien pensera le lecteur. C’est une illusion. Pour B. Traven nul doute que cette fin est un nouveau commencement.

L’Armée des pauvres, B. Traven, Le Cherche-midi, 2014.

*Photo : B.Traven, wikicommons.

La bonne chère, c’est souvent cher

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dessin groin caviar

dessin groin caviar

C’est dur à affirmer autant qu’à avaler, mais inutile de tourner autour du pot : tant que les pauvres s’obstineront à vouloir manger comme les riches, ils boufferont de la merde. Autrement (et poliment) dit, tant que des gens à revenus modestes continueront à croire qu’ils peuvent accéder à des aliments de luxe vendus à bas prix, ils se feront refiler des produits indignes. De luxe ? Oui, le même intitulé figure sur l’étiquette d’un produit vendu 15 euros le kilo chez Auchan et 150 euros le kilo chez Fauchon. L’agro-alimentaire ayant un jour décidé de tout reproduire à échelle industrielle, la grande distribution déverse chaque année des centaines de milliers de tonnes d’infâmes foies gras et d’immondes saumons fumés dans les chariots des chalands venus s’offrir un peu de rêve pour le réveillon ou l’anniversaire. La législation alimentaire ne se souciant que de l’hygiénique et du biologique, et la Commission européenne persistant à ne pas exiger la traçabilité des « produits transformés », le lobby de la malbouffe peut dire, en toute sérénité : « Ceci est du foie gras » et « Cela est du saumon fumé ».[access capability= »lire_inedits »]

Seulement voilà, dans l’alimentaire comme dans l’automobile, le vêtement ou l’immobilier, la qualité se paye. Et la très belle qualité encore plus. Si un concessionnaire vendait une Mercedes Classe C neuve pour 18 576 euros, alors que le tarif catalogue indique 47 880 euros, en précisant « freinage non garanti » ou « suspension défectueuse », ça ne passerait pas. Une veste Chanel sortant de l’atelier à 1950 euros, avec une doublure en polyamide et des boutons en plastique, alors que le tarif officiel est de 4900 euros, ça n’existe pas. Un studio sur la promenade des Anglais, à Nice, pour 65 000 euros non plus – sauf s’il n’y a ni eau, ni électricité, ni fenêtres… ni murs. On ne manquerait pas, dans les cas absurdes précités, d’enregistrer plaintes et poursuites.

Eh bien, dans la bouffe, ça existe, et c’est même la norme, puisque les mots « foie gras » et « saumon »  sont écrits en gros caractères sur la boîte de conserve et le paquet. Grâce aux progrès du maquillage alimentaire, Leclerc et Carrefour permettent aux gueux de souper comme des princes… Produit dans des conditions abjectes, ledit foie gras provient de gigantesques élevages de canards chinois, et le prétendu saumon fumé de fermes aquacoles norvégiennes où les poissons, entassés par dizaines de milliers, sont gavés d’antibiotiques pour enrayer les risques sanitaires liés à cette promiscuité. Pendant ce temps, la publicité et les médias se sont emparés du temps de cerveau disponible du consommateur pour le convaincre que, s’il ne célèbre pas Noël au foie gras et le Nouvel An au saumon fumé, il est le dernier des ringards.

Peu importent le goût, l’odeur, la texture, la couleur, l’origine. L’important, c’est d’acheter et de servir le produit sacré, sans savoir, surtout, quelle graisse, quel conservateur, quel arôme ou colorant artificiel seront ingurgités par les convives. Telle est la loi du marché. Et tentez de dire  au smicard et au RMIste : « Ne te fais pas avoir, régale- toi avec une vraie terrine à l’ancienne ou un pâté de campagne à 12 euros préparé dans les règles de l’art par un vrai artisan-charcutier et laisse tomber le foie gras industriel qui t’exploite, ruine ton emploi, voire délocalise ta boîte et t’empoisonne ! » Vous passerez  pour un horrible rabat-joie soucieux de préserver sa prébende gastronomique.  Le courage, alors, c’est de dire que la malbouffe n’est pas inéluctable et que ceux d’en bas ont le droit de s’indigner de ce qu’il y a dans leur assiette. « Salauds de pauvres ! », arrêtez d’enrichir ceux qui vous crachent à la gueule ![/access]

*Photo: Soleil.

C’était comment 1962?

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joli mai marker

joli mai marker

C’était en France. C’était en mai. Mais c’était mai 1962. Cette année là, le cinéaste Chris Marker et le chef opérateur Pierre Lhomme entament une promenade dans Paris. Le monde bouge en 1962. John Glenn boucle le 20 février ses trois orbites dans la capsule Fiendship 7, qui va être exposée en mai au Palais de la découverte. La France est encore agitée par les derniers soubresauts de la décolonisation. Les accords d’Évian ont été signés le 18 mars, et le 8 avril 91% des participants au référendum les ont approuvés. Mais en Algérie comme en France l’OAS fait exploser des bombes et lutte contre les barbouzes gaullistes. Le 8 février, c’était l’affaire du métro Charonne et ses morts.

Marker et Lhomme se glissent dans les rues de Paris et font parler les gens qu’ils rencontrent. Des gens d’autrefois. Des gens de 1962. Le couple d’amoureux dont le garçon s’apprête à partir « en AFN ». Les petits commis de la Bourse qui espèrent bien se faire une place dans la vieille institution. Un vendeur de costumes que sa femme, qui veut toujours plus d’argent, épuise plus que son travail. Un bougnat heureux de vivre dans un quartier qui a une vraie personnalité. Un réparateur de pneus qui est peintre abstrait à ses heures. Et tant d’autres qui apparaissent plus furtivement, juste le temps d’une remarque, d’un commentaire. Comme ces ménagères de plus de cinquante ans qui ne sont pas encore des proies statistiques pour des programmes de télévision, interrogées devant les étals d’une rue Mouffetard sans touristes. Ces parachutistes en retraite, venus devant les grilles du palais de justice où se joue le sort de Salan soutenir le général déchu, tandis qu’apparaît furtivement la brosse de maître Isorni qui vient d’éviter la condamnation à mort. Cette communiste vantant le paradis qu’est l’URSS à un philo-américain dubitatif. Ou ces syndicalistes qui ne sont pas encore les simples faire-valoirs d’un système, crispés sur leurs privilèges.

 

On peut penser que lorsqu’ils partent en chasse nos deux hommes ont une idée de ce que peuvent leur répondre ces gens de passage, mais ils les laissent parler en toute liberté. « Nous nous sommes interdit de décider pour les gens, de leur tendre des pièges », écrivait Chris Marker. D’où leur surprise. Non, ces Français n’ont pas l’impression de vivre dans une dictature. Non, les évènements d’Algérie ne les préoccupent pas, ou peu. Ce qu’ils veulent ? Quelques avantages matériels bien modestes. Le frigo, la voiture, la télé. Un peu de temps libre pour en profiter. Un meilleur logement pour ceux qui s’entassent dans des taudis, mais qui semblent quitter à regret ces impasses sombres pour les barres modernes où on les reloge. Car ils sentent bien qu’ils quittent aussi cette amitié, cette sympathie, dans laquelle le bougnat voit l’âme de son quartier.

 

Qu’est-ce qui nous émeut tant dans ce film cinquante après ? Est-ce que la voix off d’Yves Montand et la musique de Michel Legrand ont un parfum de nostalgie ? Est-ce que les très belles images de Lhomme nous montrent un Paris certes moins propre que celui de Chirac et Delanoë, sans Paris-plage, aux arrière-cours sordides, mais respirant la paix ? Est-ce parce que les vues de la place de l’Étoile ou des Champs-Élysées, censées prouver le bouillonnement de la vie parisienne, filment une circulation digne des plus faibles heures d’un dimanche d’hiver ?

 

Non, ce qui nous émeut ce sont les Français. Parce qu’il y a ce sentiment d’unité. Unité dans les vêtements que l’on porte, pauvres ou riches, robes de belle coupe pour elles, vestes et cravates pour eux. Les pauvres ne portent pas encore leurs informes joggings, les riches ne se vautrent pas sur des divans bas. Parce que tous ont de la tenue. Parce qu’il y a ce même refus de la jouissance immédiate. On prend son temps. Pour bâtir son couple, pour faire sa vie, pour accéder aux plaisirs. Parce qu’il y a cette solidarité au-delà des différences, et même avec ceux qui gouvernent. Parce qu’il y a une modestie réelle, le sens des réalités, le goût d’un bonheur qui n’est pas l’accumulation distraite de l’inutile. Écoutez cette mère de famille qui vit dans deux pièces avec son mari, ses huit enfants et une nièce orpheline qu’elle adopté, et qui découvre le nouvel appartement qui vient de lui être attribué. Ou le bougnat de la rue Mouffetard. Oui, écoutez-les parler, pauvres ou riches, Français et même étrangers, comme l’ouvrier algérien ou ce jeune du Dahomey. Quelle richesse et quelle justesse de langue… Du vocabulaire, avec quelques jolies formules, une rigoureuse syntaxe, des accents d’autrefois… Un plaisir.

Ce qui nous émeut aussi, et surtout, c’est qu’avec cette matière première, avec ces valeurs et ces espoirs, on a fait la France de 2014. En trahissant un peuple comme jamais peut-être. C’est cela aussi qui nous émeut, cette immense tromperie. C’est de savoir que cette philia que l’on ressent va disparaître dans un individualisme hédoniste et que le communautariste va bouleverser la société. C’est de savoir que les enfants et petits-enfants de ces silhouettes fugitives vivront dans un autre monde, dans un monde qu’ils n’auront pas pu choisir. Eux tous, prisonniers dans leurs images en noir et blanc, ils ne le savent pas, et ils espèrent.

Que retiennent ces gens du mois de mai 1962 ? Qu’il a fait plus froid que d’habitude. Depuis, l’hiver est venu.

 

Chris Marker et Pierre Lhomme, Le joli mai, Arte éditions, 2 DVD avec le film et deux courts métrages en supplément.