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Europe : Le bistouri de Coralie

europe etats desunis

Coralie Delaume, qui a naguère officié sur Causeur, avait mis en sommeil son blog « L’Arène nue ». Mais elle n’avait pas perdu le goût de l’écriture. Elle s’était mis en tête d’enfanter un projet plus ambitieux encore. Le bébé est arrivé dans les librairies hier. Europe, les Etats désunis (Michalon), se révèle à la fois pédagogique, cinglant et malicieux. Une synthèse furieusement engagée dans un sens que nous approuvons.

Ce livre est une autopsie. L’autopsie de l’idée européenne telle que l’avait imaginée Jean Monnet, ce père fondateur que François Mitterrand a envoyé au Panthéon et qui ne méritait certainement pas cet honneur. Cette idée-là,  celle de « l’Europe à petits pas », est bien aujourd’hui un cadavre, chose que certains européistes fervents reconnaissent. Armée de son bistouri, Coralie en pratique donc l’autopsie, et elle la commente, parfois avec l’humour noir dont font preuve les médecins légistes des séries télévisées. Les trois organes principaux du corps sont expertisés. La Commission européenne, d’abord, « bastion du techno-atlantisme », prévue par Monnet pour se substituer aux Etats fauteurs de guerre,  a le monopole de l’initiative législative, négocie les traités de libre-échange, souvent dans le plus grand secret, comme c’est le cas de l’actuel Traité transatlantique, et met aujourd’hui sous tutelle les budgets nationaux. La seconde, c’est la Banque Centrale européenne qui gère, avec l’indépendance que lui garantissent les traités, une monnaie unique qui circule dans une zone non optimale. Coralie Delaume en explique la genèse et rejoint les économistes de plus en plus nombreux qui reconnaissent aujourd’hui qu’au lieu de faire converger les économies de la zone, l’euro a largement contribué à les faire diverger. La Cour de Justice de Luxembourg, enfin, symbole et sommet de cette « Europe des juristes », qui, « comme tout bon marabout, diseur de bonne aventure ou psychothérapeute, bluffe. C’est en tout cas ce qu’elle fit dans les années soixante pour inventer puis imposer ces deux grands principes du droit européen que sont « l’effet direct » […] d’une part et sa primauté sur le droit national d’autre part ».

Comme toute chevénementiste qui se respecte, Coralie Delaume détaille les tenants et aboutissants de la politique allemande pour comprendre l’Union européenne actuelle. Très inspirée par Jean-Michel Quatrepoint ou Patrick Artus, l’auteur décrit une Allemagne hésitante sur la conduite à tenir, dans une configuration dont elle sort gagnante mais dont elle répugne à assumer le leadership. Décidément, dans cette Europe aux « vents divergents », s’il y a un gagnant germain, il y a beaucoup de perdants. Les fameux PIIGS dont tous, à l’exception de l’Irlande, ont en commun de vivre leur misère au soleil, subissent les plans d’austérité qu’exigent les exigés par les institutions européennes, le FMI (qui se met parfois à regretter) et Berlin. Avec des conséquences incalculables sur leur équilibre politique.

Et la France dans tout ça ? Notre pays se montre de plus en plus méfiant à l’égard de l’UE, et on le comprend. Volée lors de l’adoption du traité de Lisbonne en 2008, la souveraineté du peuple français, qui avait refusé le même texte trois ans auparavant par referendum, ne se remet toujours pas de ce traumatisme.

Aussi agréable à lire sur le papier que sur l’écran, Coralie Delaume offre, à trois mois des élections européennes, un bel outil à tous ceux qui souhaitent éclairer leur lanterne avant de prendre une décision dans l’isoloir.

Europe, les Etats désunis, Coralie Delaume, Michalon, 2014.

*Photo : luispabon.

Liberté de conscience et Mariage pour tous

maires mariage gay

Lundi 24 février 2014, treize maires ont déposé à la Cour européenne des droits de l’homme une requête dénonçant la violation par le Conseil constitutionnel du droit à un procès équitable. Pour mémoire, le 18 octobre 2013, le Conseil constitutionnel avait jugé que l’absence de clause de conscience des maires qui refusaient de célébrer le mariage de personnes de même sexe, passibles de sanctions pénales (5 ans d’emprisonnement et 75.000 € d’amende) et disciplinaires (allant jusqu’à la révocation) était conforme à la Constitution. La conciliation entre l’application de la loi Taubira et le droit des maires à la liberté de conscience serait pourtant facile à réaliser puisque les préfets ont le pouvoir de remplacer les maires, mais le ministre de l’Intérieur s’y oppose lorsqu’il s’agit du mariage. Plusieurs maires qui ont fait une demande en ce sens au préfet font actuellement l’objet de procédures devant le juge administratif.

La décision du Conseil constitutionnel pose un problème de fond en ce que que les maires se trouvent ainsi privés d’un des droits les plus fondamentaux de l’homme, la liberté de conscience. Comme le Conseil d’Etat doit encore se prononcer sur ce point – après les électionsmunicipales – la requête présentée à la Cour européenne ne l’aborde pas : elle concerne uniquement la procédure suivie par le Conseil constitutionnel, contestée par les maires car il n’a pas respecté les règles, en particulier son propre règlement intérieur et les principes fondamentaux du droit.

Alors que les requérants disposent habituellement de trois semaines pour rédiger leurs premières observations et d’un délai similaire pour répondre aux observations du gouvernement,  le Conseil a fixé aux requérants un délai de neuf jours dans cette affaire. Devant les protestations des requérants, le Conseil leur a magnanimement octroyé un week-end supplémentaire, repoussant le délai au lundi à midi, soit douze jours. Il leur a ensuite accordé quatre jours pour répondre aux observations du gouvernement. Ces délais, abrégés sans motif, étaient si courts qu’ils ont privé les requérants du temps nécessaire à la rédaction de leurs arguments.

D’autre part, alors que le règlement intérieur permettait à toute personne directement concernée de présenter des observations dans la limite de trois semaines, le Conseil constitutionnel a sans aucune explication divisé par deux ce délai, afin de décourager les éventuels intervenants. Or, un mois après, le 22 novembre 2013, le Conseil constitutionnel a modifié son règlement intérieur pour camoufler ce vice de procédure.

Plusieurs maires objecteurs de conscience sous menace de sanctions, dont certains font déjà l’objet de procédures, avaient malgré tout décidé de présenter des observations. Le Conseil constitutionnel les a écartées en affirmant que ces maires n’étaient pas directement concernés, ce qui était manifestement faux. Ce rejet était un moyen commode pour éviter de répondre à leurs nouveaux arguments, qui pouvaient être gênants. En effet, les maires non seulement rappelaient les règles protégeant la liberté de conscience et d’expression, mais ils dénonçaient aussi la violation du règlement intérieur du Conseil constitutionnel et surtout ils affirmaient que celui-ci ne constituait pas une juridiction impartiale, pour des raisons à la fois personnelles et structurelles.

Sur le plan personnel, plusieurs des  membres du Conseil constitutionnel, en particulier son président, avaient fait connaître, avant l’adoption de la loi et dans les jours précédant l’audience, leur soutien à la loi Taubira et leur refus de principe de la juger inconstitutionnelle. Ils auraient donc dû s’abstenir de siéger. Les maires demandaient expressément la récusation du président du Conseil constitutionnel. Sur le plan structurel, le Conseil siège toujours en formation plénière, si bien que les mêmes membres examinent la loi a priori avant sa promulgation et a posteriori lors de la question prioritaire de constitutionnalité. Les mêmes juges avaient déjà statué sur la loi en cause, ils n’étaient donc pas impartiaux. La Cour européenne des droits de l’homme est très stricte sur cette question d’impartialité structurelle.

Les enjeux de cette affaire dépassent largement la stricte question de la procédure. Des élus sont sanctionnés en raison de leurs convictions politiques, ce qui est absolument contraire aux principes démocratiques. Compte tenu de la proximité des élections municipales, le déni par le Conseil constitutionnel du droit à la liberté de conscience des maires a pour effet, voire pour but, de dissuader ceux qui ne partagent pas la position de l’actuel gouvernement de se présenter aux élections, ce qui pose un sérieux problème de pluralisme.

 

*Photo : POUZET/SIPA. 00665812_000002. 

Ukraine : Les nazis, ces grands démocrates

On a beaucoup glosé sur les nazis ukrainiens qui ont contribué à renverser le tigre en papier Ianoukovitch. Les plus rationalistes d’entre nous croient rêver en entendant Vladimir Poutine dénoncer des « néo-fascistes antisémites » pendant que Bernard Henri-Lévy porte aux nues les libéraux alliés de l’Occident place Maïdan. On a beau avoir conscience de vivre dans un monde renversé, cette coalition euro-libéro-facho nous met cul par-dessus tête.

Difficile de juger in abstracto lorsqu’on crie au loup nazi tous les quatre matins dans notre République de France. Il n’empêche, en dehors de tout parti pris poutinien, les faits sont têtus : Secteur droit et Svoboda (« Liberté ») rassemblent une bonne partie des opposants ukrainiens qui ont pris le pouvoir à Kiev. Secteur droit, la roue solaire sur ses boucliers, affiche clairement la couleur : il faut « nettoyer » ou « éliminer » les Russes de Crimée, région où ils sont majoritaires. D’un coup d’un seul, les justifications du Kremlin à la protection de la Crimée prennent tout leur sens : protéger les populations russes de ces zigs n’est sans doute pas du luxe. Imprécations, esthétique crypto-nazie, appels à la déportation ou au meurtre, SD ne fait pas vraiment dans la dentelle…

Mais que dire de son rival et néanmoins proche partenaire Svoboda, réputé moins extrémiste ? Ce parti identitaire, qui entend également remettre la main sur la Crimée, n’avance pas franchement masqué. Ses membres montrent une nostalgie certaine pour ce qu’ils estiment être les heures les plus glorieuses de l’histoire ukrainienne. Comprenez les années 1940 durant lesquelles, alliés du Reich hitlérien, les nervis du nationaliste ukrainien Stepan Bandera constituaient la division SS-Galicie pour faire la nique aux troupes soviétiques de l’Oncle Jo. Les vétérans de cette petite unité combattante ne s’y trompent d’ailleurs pas : en mai 2010, ils ont décerné une croix d’or à Oleh Tiahnybok, le chef charismatique de Svoboda.  Vous me direz, le port d’insignes militaires est un loisir comme un autre… Mais leurs excentricités folklos ne s’arrêtent pas là : à la nuit tombée, bombers, Doc et symboles SS ponctuent les défilés des gros bras de Svoboda.

Le cocasse, c’est que ces musclés – nettement moins affables que ceux du Club Dorothée – se piquent aussi de penser, flanqués de Yurii Mykhal’chyshyn, la petite trentaine, député et ancien candidat à la mairie de Lvov.  En 2005, ce petit prodige, qui se rêve en intellectuel organique de l’extrême droite ukrainienne, avait créé le « Joseph Goebbels Political Research center » pour régénérer la pensée « nationale-socialiste » ukrainienne. N’allez surtout pas croire qu’il s’agit d’un énième nazillon négationniste : Mykhal’chyshyn admet l’existence de la Shoah comme… « l’un des épisodes les plus éclatants de la civilisation européenne » qui « réchauffe le cœur des Palestiniens, lesquels espèrent qu’il se reproduise » (sic). Dans le lobby pro-Maïdan de Paris, il ne s’est pour l’instant pas trouvé grand monde pour juger ce discours « nauséabond »…

Causeur et les moutons-flingueurs

nouvel obs dieudonne fn

Notre premier mouvement, c’est de hausser les épaules et de laisser courir. Et souvent, d’éclater de rire tant les imprécations haineuses de quelque agité du clavier qui voit en Causeur un nid de nazis – ou peut-être « seulement » de collabos – sont délirantes. Pourquoi perdre une énergie et un temps également précieux à répondre à d’improbables plumitifs qui croient se faire un nom au soleil en proférant des calomnies où la sottise le dispute à la malveillance satisfaite ? On finit par céder à la tentation de voir, dans ces hommages de la vertu au vice, la preuve éclatante de notre utilité. De plus, dans l’aimable climat de soupçon et de délation qui règne dans la corpo- ration des journalistes, pas un jour ne se passe sans qu’un imbécile à carte de presse réclame la tête d’un confrère qui a l’impudence de ne pas penser comme il faut, c’est-à-dire comme lui. Que Frédéric Taddeï soit toujours et, espère-t-on, durablement aux commandes de « Ce soir (ou jamais) ! », que Zemmour, Rioufol et quelques autres, dont votre servante, aient le droit à la parole (tout comme leurs innombrables contradicteurs) donne des boutons à ces moutons-flingueurs[1. Que Marc Cohen soit béni pour cette heureuse trouvaille.], on ne va pas pleurer – nous aussi, nous avons nos petits plaisirs. Personne ne leur a jamais dit, à ces pauvrets, que l’on pouvait être en désaccord avec quelqu’un sans souhaiter qu’il soit réduit au silence. C’est que le désaccord suppose un langage commun, celui de la raison – argument contre argument. Oui, mais pour argumenter, il faudrait lire, ou écouter, quand il est si gratifiant de dénoncer ou d’insulter. Et le point commun à tous les dresseurs de listes noires, c’est qu’ils se gardent bien de lire ceux qu’ils condamnent, de crainte, sans doute, d’être contaminés, ou encore de voir leurs rassurants préjugés influencés par leur jugement. Alors, on les laisse dire que Causeur est une « revue d’extrême droite », un « journal de fachos » ou une secte de mangeurs d’enfants. De toute façon, ils ne le liront pas et ils en sont fiers.  Mais voilà, au Moyen Âge numérique, une calomnie répétée mille fois finit par devenir une vérité. Tous ceux qui ne nous connaissent pas peuvent, de bonne foi, se laisser abuser, comme cette marchande de journaux qui s’est étranglée quand une habituée lui a demandé Causeur.

Et puis, quand le patron du Nouvel Obs consacre son grand édito à aligner trois confrères[2. En l’occurrence, Ivan Rioufol, Éric Zemmour et moi-même. « Je suis épouvanté », Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 20 février 2014.], gracieusement placés par ses soins sous le patronage d’Adrien Marquet et Marcel Déat, socialistes passés à la Collaboration, on se dit que tous les coups ne devraient pas être permis. Il faut noter que, cette semaine-là, la « une » de l’Observateur – sur les djihadistes français – était à peu près identique à celle du Figaro Magazine, présumé organe de la « droite dure ». On comprend que l’hebdo de la gauche à grande conscience ait besoin de s’inventer des fascistes pour faire oublier cette coupable convergence.  Dérisoires bisbilles de journalistes, s’énervent certains. Mais aussi mensonges attentatoires à notre honneur – en l’occurrence, en interviewant Dieudonné, nous l’aurions promu comme « penseur » : c’est bien connu, à Causeur, on adore les antisémites. Et puis, il y a nos amis-de-gauche, qui nous lisent et savent ce qu’il en est, mais s’inquiètent de ce qu’ils entendent dans les dîners en ville. Peut-être même qu’à la longue, il leur arrive de douter, qui sait. En tout cas, d’après eux, si d’honnêtes gens peuvent se faire avoir par ces accusations grotesques, c’est aussi parce qu’on ne sait pas où nous classer, que notre identité est floue, notre image brouillée – brouillonne ? –, sans parler de nos « unes » décrétées intempestives. Bref, notre ligne n’est pas claire.  Nos ennemis nous offrent l’occasion de la clarifier. Saisissons-la – ils pourront toujours nous intenter un procès en narcissisme. L’ennui, c’est qu’il est presque impossible de répondre à des assertions qui se réfèrent rarement à un texte ou à un propos particulier, sinon de manière malhonnête, manipulatoire et malveillante. Lorsque nous avons interviewé Marine Le Pen (l’un de nos crimes les plus anciens), les perroquets se sont déchaînés sur le mode « Je vous l’avais bien dit ! », sans pouvoir citer une seule phrase susceptible d’étayer notre inculpation de complaisance. Depuis, elle est abondamment interrogée par la bonne presse et invitée jusque sur le plateau du « Grand Journal » – ce qui paraît parfaite- ment légitime, s’agissant de la dirigeante d’un parti légal recueillant les suffrages de 20 % des électeurs. Dans Causeur, ce serait, au mieux, de la provoc’ à fins mercantiles ?  Admettons-le, dans un monde où l’on s’honore de ne pas parler à ses contradicteurs, notre pluralisme revendiqué peut faire désordre. Causeur est un journal d’opinions, au pluriel. Et, de ce fait, un aimable foutoir où des monarchistes devisent avec des communistes, et des athées avec des cathos. Des Européens fervents s’y empaillent avec des souverainistes farouches, des libéraux exaltés y ferraillent contre des étatistes déchaînés. On peut y être d’humeur combattante ou désabusée, cynique ou joyeuse.

Bizarrement, les amoureux de la diversité ne prisent guère ce mélange des genres, qui doit compliquer l’établissement des listes noires. Ils adorent l’impertinence à condition que pas une tête ne dépasse. Notre goût pour les rencontres improbables ne signifie certainement pas que toutes les opinions se vaillent à nos yeux, ni qu’elles y aient toutes droit de cité – nous avons nos limites, pas seulement celles de la loi. Mais si ça va mieux en le disant, disons-le : Causeur n’est pas un journal d’extrême droite. Croit-on vraiment que Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pascal Bruckner, mais encore Pascal Blanchard, Ruwen Ogien, Jérôme Guedj ou Najat Vallaud- Belkacem se seraient commis dans un journal d’extrême droite ? Ceux qui tiennent leurs fiches à jour observeront qu’un des auteurs-maison, en l’occurrence Cyril Bennasar, a expliqué dans nos colonnes pourquoi il s’était décidé à voter FN. Ses raisons, qui n’étaient nullement scandaleuses, auraient pu instruire des observateurs désireux de comprendre l’inexorable montée du FN. Je pense pour ma part qu’il se trompe ; devrais-je le bannir pour cela ? Devrais-je congédier Renaud Camus et d’autres amis, au motif qu’ils me font parfois hoqueter ? Si l’on interdit l’expression de toute idée susceptible de nous faire sursauter, donc de nous inviter à la controverse, on finira par s’ennuyer à périr. N’ayez crainte, nous continuerons à vous faire sursauter. Non que ce soit notre objectif : il se trouve que les idées convenues sont rarement stimulantes.  Si nous ne sommes pas d’extrême droite, peut-être sommes-nous une « revue de droite », comme l’affirme l’Obs, sans doute par excès d’amabilité ? Même pas. Il y a parmi nous des gens de droite et de gauche et peut-être même y a-t-il de la droite et de la gauche en chacun de nous. Vous voyez bien, chef, que c’est pas clair ! Concédons, si on y tient, une sensibilité commune que les surgés de l’époque désignent comme « réac », si cela veut dire que nous ne tenons pas tout changement pour un progrès et que nous sommes collectivement attachés à des choses aussi désuètes que la tenue de la langue (non, ça ne veut pas dire que nous tenons notre langue).  Nos détracteurs ont de la chance : leur morale de pacotille leur fournit une vision agréablement simplifiée du monde.

Ce que nous avons en partage, à Causeur, c’est le souci de la complexité. Cela nous oblige à avancer sur une crête étroite pour « tenir les deux bouts de la chaîne », comme on disait autrefois. Autrement dit, nous sommes condamnés à lutter en permanence sur deux fronts. Au pays de Voltaire et de Balzac, il devrait être possible de penser en même temps que la diabolisation de Marine Le Pen est stupide et inopérante, et que ses idées, ou certaines d’entre elles, doivent être combattues ; que Dieudonné est antisémite et que l’interdiction de son spectacle n’était peut-être pas une solution ; qu’il est légitime d’être favorable au « mariage pour tous » et tout aussi légitime de s’y opposer ; que les musulmans français sont aussi français que vous et moi et que certaines expressions de l’islam posent problème à la République ; que le politiquement correct nous étouffe et que le politiquement incorrect nous égare ; que l’euro est un échec et que son explosion incontrôlée serait un désastre. Un peu de dialectique ne nuit pas. Alors oui, il est possible que notre ligne ne soit pas claire, et même qu’elle consiste à ne pas être claire. Pour être clairs, il faudrait que nous nous adonnions au confort de la pensée binaire, au petit jeu des bons et des méchants. Et ça, nous ne le ferons pas, même pour apaiser les frayeurs de Laurent Joffrin[3. Lequel m’a drôlement fait remarquer, dans un échange plus aigre que doux, que, contrairement à ce que son titre suggérait, il précisait dans l’article qu’il n’était pas encore épouvanté, juste inquiet.]. Nous continuerons à parier sur l’intelligence des lecteurs et garderons l’espoir de convaincre ceux qui ne le sont pas encore (lecteurs). Au fait, chef, on fait quoi avec tous ceux qui ne savent pas lire ?

Cet article en accès libre est extrait du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : gelle.dk

Manif pour tous : Qui veut gagner sa carte d’identité?

anna leonarda manif pour tous

On se souvient de l’affaire Léonarda au mois d’octobre dernier et de l’émotion qu’elle avait suscité chez  les « droits-de-l’hommistes» français. La jeune kosovare sans-papiers, scolarisée en France depuis plusieurs années, fut alors interpellée lors d’une sortie scolaire pour être reconduite à la frontière. S’ensuivit une invraisemblable cacophonie : traité de vichyste et d’organisateur de rafles, entre autres gracieusetés, l’horrible Valls fut sommé de s’expliquer.

Difficile dans ces conditions de tension extrême de justifier le bien-fondé et la légalité de cette reconduite à la frontière. Surtout quand le Premier-Ministre, contre toute cohérence, exprime son souhait de garder la jeune fille,(immédiatement suivi par la première dame du moment, à qui personne ne demandait son avis).  La confusion est à son comble quand, dans une pitoyable attitude de repentance, Hollande propose pour clore le débat, qu’un accueil soit réservé à la jeune fille si elle souhaite revenir en France. Léonarda tranche alors avec mépris : c’est toute ma famille ou rien.

Autre département, autre loi ? Anna, jeune étudiante d’origine russe vit en France depuis dix ans. Elève de Khâgne dans les Yvelines, elle aspire à devenir française comme ses parents avant elle. Elle en fait part aux services d’immigration par une lettre dûment motivée. Naïvement peut-être, elle y mentionne son intérêt pour la vie politique française, qu’elle étaye par sa participation à des meetings et manifestations.

Dès lors, les choses se compliquent pour elle, comme elle l’explique dans un entretien accordé au Figaro tv le 5 mars. Lors de son entretien de naturalisation, les questions  auraient porté  plus sur son profil politique que sur sa motivation.  Va-t-elle à la messe, est-elle de droite ? Le nom de la Manif Pour Tous, s’il n’est jamais prononcé, plane sur l’entretien…

Et quand on lui demande ce qu’elle pense pouvoir apporter à la France, elle ne convainc pas. Mettre ses brillantes études au service d’un travail utile à la France n’est pas la bonne réponse. C’est alors que les deux fonctionnaires lui expliquent que son dossier ne présente pas d’intérêt pour la France.

Tiens, la France pratiquerait l’immigration choisie dans les Yvelines ?

Les policiers lui auraient alors suggéré comment se rendre utile à la France dans la plus grande discrétion. Elle devrait leur donner des renseignements sur ses amis de la Manif pour tous et aller à la prochaine manifestation de Veilleurs pour en rendre compte ensuite. En échange de quoi, les policiers présenteraient son dossier comme celui d’un entretien normal (sic). Perturbée, Anna passe outre les recommandations de secret et en parle à ses parents. Puis l’affaire parvient aux oreilles du maire-adjoint de Versailles.

On connaît la suite. Ces révélations embarrassent la Place Beauvau  qui diligente une enquête de l’Inspection Générale de la Police, afin de comprendre dans quelles conditions s’est déroulé l’entretien de naturalisation…

Que la police fasse du renseignement n’a rien de choquant dans l’absolu, c’est une de ses missions. Que les services d’immigration vérifient les motivations et l’envie de France de ses prétendants est plutôt rassurant. Ce qui est surprenant c’est la différence de traitement entre ces deux affaires :

Sans même s’arrêter sur le contexte d’intégration des deux jeunes filles et de leurs familles : il fallait garder Léonarda, au motif convaincant que c’était ignoble de l’expulser. On ne pouvait garder Anna[1. Anna obtiendra finalement sa naturalisation dans les semaines qui viennent.] au motif que son apport à la France était insuffisant -et qu’en outre elle représentait un courant de pensée haïssable… Si elle ne les avait refusés, Léonarda n’aurait eu que des droits, Anna n’avait que des devoirs.

Cela pose alors plusieurs questions : en dehors de l’indignation bon teint contre toute misère humaine,  quelle est la politique d’immigration de la France ? Par ailleurs, la notion d’utilité de l’immigrant est–elle à géométrie variable et soumise à appréciation d’une police « de la pensée » ?

*Photo : Le Figaro tv.

Ukraine, la guerre de mille ans

ukraine illustration tutu

Diabolisation des agents « fascistoïdes » de l’étranger à la télévision russe, sacralisation des héros spontanés de la liberté sur les chaînes européennes : le manichéisme est sans surprise, de même que l’émotion devant les morts, toujours utile aux idéologies. Mythifiées par l’instantanéité de l’information en continu, les images du Maïdan raniment la commotion de 1989 pour les uns, l’exaltation de 1789 pour les autres. Vu de Moscou, deux décennies et demie après la chute du Mur, les diplomaties de l’Ouest continue- raient leur guerre souterraine en vue de la dissolution définitive de l’Union soviétique. Vu de Paris, deux siècles et un quart après la prise de la Bastille, les peuples de l’Est manifesteraient non moins définitivement leur aspiration démocratique à intégrer l’Union européenne. Cet affrontement obligerait ainsi chacun à trancher, le temps d’un reportage, l’éternel dilemme entre l’éthique de responsabilité et de conviction. Cependant, l’Histoire ne se répète pas, elle se poursuit.[access capability= »lire_inedits »]

Qui veut comprendre l’actuelle crise ukrainienne doit remonter plus loin que l’époque contemporaine ou les temps modernes pour ressaisir le destin d’une nation mouvante dès ses origines et régulièrement empêchée depuis. L’Ukraine, comme l’indique la racine kraj, est une zone-frontière qui a pris la dimension d’un pays. Elle naît au IXe siècle avec la scission entre les deux Europe, occidentale et orientale, dont la dispute sur l’héritage de Rome, Athènes et Jérusalem, cause une ligne de fracture continentale courant de Riga à Split. C’est sur cette ligne que s’affronteront les missions carolingienne et byzantine, les Églises latine et grecque, les empires centraux et périphériques, ainsi que les diverses coalitions qui, à la suite de l’aventure napoléonienne, susciteront les deux guerres mondiales. C’est cette ligne que voudront éradiquer les totalitarismes nazi et communiste. C’est autour de cette ligne que s’agrégeront la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie avant de se désagréger face à l’impossibilité de la surmonter. Or, cette ligne traverse l’Ukraine en son centre, la désignant comme un champ crucial d’influence, la condamnant du même coup à l’instabilité et l’exposant au risque de la partition.

L’Histoire a voulu que l’Ukraine soit divisée par la ligne de fracture qui sépare, depuis le IXe siècle, les deux Europe, occidentale et orientale. Écartelée encore aujourd’hui entre l’Europe de Merkel et la Russie de Poutine, elle ne pourra éviter l’éclatement qu’à travers une solution fédérale.

Le mouvement de balancier est incessant au cours des siècles. L’adoption du christianisme venu de Constantinople, l’invasion tatare, la création d’une entité cosaque, l’incursion ottomane, l’annexion par la Russie font de Kiev un Orient ; l’occupation polonaise et lituanienne, le ralliement d’une partie du clergé à Rome, le romantisme révolutionnaire et la vitalité de minorités telles que, jadis, la communauté juive en font un Occident. Le rêve répété de l’in- dépendance, sans cesse miné à l’intérieur par des féodalités fragmentées ou des révoltes populaires, menacé à l’extérieur par des voisins prédateurs, cristallise ainsi un nationalisme exacerbé par la conscience d’un territoire accordéon et d’une identité composite, si ce n’est contradictoire.  Ce balancement détermine le partage entre l’Est et l’Ouest du pays qui, en leurs confins, forment respectivement un bastion orthodoxe, majoritairement russophone, autour de Donetsk, cité industrielle, et un bastion catholique de rite byzantin, purement ukrainophone, autour de Lviv, ville universitaire. Le contentieux se nourrit de mémoires antagoniques où alternent les conversions forcées et les coercitions linguistiques. Jusqu’aux pires tragédies sont ferments de discorde. Ainsi, de la terrible décennie 1933-1943, l’Est veut se souvenir qu’il a subi de plein fouet la grande famine organisée par Staline alors que l’Ouest veut oublier qu’il a fourni des troupes à Hitler. Ce clivage se retrouve dans la présente carte électorale, où le conservatisme tourné vers Moscou domine à l’Est et le progressisme tourné vers Bruxelles à l’Ouest. Il imprègne les autres régions, hante la capitale et en fait, comme en 2001, 2004, 2011, l’otage de forces centrifuges.

Le spectre rémanent de la division ne va pas sans provoquer, en retour, un fort consensus sur l’interdit du divorce. Comme le montrent les 90,5 % de « oui » lors du référendum de 1991 sur l’indépendance, il existe indéniablement un peuple ukrainien, légitimement fier de sa langue et de sa culture. Le problème tient plutôt à la forme de constitution politique qu’il s’est choisie, dans le droit-fil des réveils patriotiques du XIXe siècle, à savoir celle de l’État-nation. Or, l’Ukraine, longtemps brimée, n’a jamais accédé à l’universalité que par voie de médiation. Par le passé, la Russie a prévalu, de l’assomption tsariste du berceau de la chrétienté slave à l’octroi soviétique d’un siège à l’ONU, sans oublier l’écho donné aux arts et lettres ukrainiens. La renationalisation récente, cocasse si elle n’était pathétique, de Nicolas Gogol en Mykola Hohol marque le délitement d’un lien multi- séculaire désormais systématique- ment reconstruit en une vaste chronique de l’oppression. D’où la tentation de donner un coup de barre à l’op- posé, du côté de l’Europe, mais dans le but paradoxal de garantir l’avenir en renforçant le sentiment national.

S’instaure par là un double effet, dissymétrique, de miroir symbolique. La Russie de Poutine, pourtant moins anarchiquement arbitraire et corrompue que l’Ukraine en raison de la concentration autoritaire du pouvoir, autrement riche surtout, représente l’agonie. L’Europe de Merkel, qui est sans doute celle de l’État de droit et des droits de l’homme, mais plus sûrement encore celle de l’abondance, la survie − même si la Grèce, si proche, devrait incliner les Ukrainiens à la circonspection. Ces deux pôles sont avant tout des métaphores du déni, compréhensible, d’un intolérable présent. Lequel ? Celui d’un pays livré à la faillite économique, scindé en deux blocs électoraux soumis à l’arbitrage opportuniste du vote des Tatars de Crimée, régenté par des clans mafieux qui pillent les maigres ressources locales et se renvoient tour à tour dans les mêmes geôles au gré des mouvements fluctuants d’opinion, vidé de ses habitants devenus les premiers travailleurs clandestins bon marché de l’espace Schengen.   Au regard de ce sentiment d’asphyxie qui est la face cachée de tout revivalisme nationaliste, comment se distribueront demain les acteurs ? Comment l’intelligentsia de Kiev, la seule mouvance sincère, se débrouillera-t-elle des miliciens néonazis qui ont joué la stratégie de la tension pour empêcher un règlement concerté ? Comment les activistes du Maïdan, mêlant vétérans de l’Afghanistan, prêtres et rabbins engagés, fondamentalistes musulmans, théoriciennes féministes et militants gays, pourront-ils pérenniser l’union sacrée ? Comment savoir si l’appareil militaire et policier, également extrémiste et comploteur, qui a lâché Ianoukovitch, ne finira pas par lâcher son double inversé, Ioulia Timochenko ? Comment la solution d’une fédération ne s’imposera-t-elle pas afin de réduire le danger de la partition, quitte à incidemment la préparer ? Comment l’Union européenne qui a, en dehors de ses frontières, soutenu la rue contre la légalité, s’expliquera-t-elle de ce choix au sein de ses frontières ?  La seule certitude est que Poutine a anticipé ce revers en faisant basculer le centre de gravité de la diplomatie russe vers l’Asie et le Pacifique par le lancement, avec Pékin, de l’Eurasets, l’Union eurasiatique. Le projet peut paraître chimérique. Il semble néanmoins constituer un levier suffisant pour peser, à terme, sur Bruxelles, dont on verra la capacité à soutenir vrai- ment Kiev alors que toute l’attention de Washington se porte sur le Proche- Orient. Morale momentanée de l’histoire : mieux vaut préférer le dur réalisme que commandent les leçons de l’Histoire au lyrisme béat que propagent les médias.[/access]

*Photo: Soleil

Défense de Patrick Buisson

sarkozy buisson ecoutes

Étonnant Patrick Buisson : on croyait qu’il était très écouté de Nicolas Sarkozy, il semble désormais que l’inverse soit vrai aussi. Patrick Buisson a écouté, et beaucoup écouté Nicolas Sarkozy. Et d’autres, beaucoup d’autres, de l’entourage présidentiel. Mais, en ces temps de Carême, comment pourrait-on critiquer cette attention à la parole de son prochain qui est tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait de Patrick Buisson, homme à la foi aussi rigoureuse que celle du  père Joseph ? Elle est devenue rare de nos jours, cette sollicitude, cette qualité d’écoute, et osons le mot, cette bonté.

On parle de centaines d’heures d’enregistrement. Quand même. Le premier souvenir qui remonte à l’esprit, quand on évoque un tel volume d’enregistrements, faite par un seul homme pour le profit d’un seul homme, c’est Richard Nixon. Richard Nixon et son célèbre magnétophone planqué dans le Bureau Ovale qu’il déclenchait discrètement dès qu’il le jugeait bon. Cela ne l’a pas aidé pour le Watergate, d’ailleurs, ces enregistrements, même si le FBI avait tenté de faire du nettoyage. Maintenant, on en viendrait presque à remercier Nixon de cette pratique un rien paranoïaque et machiavélique puisqu’on dispose de sources de première oreille sur l’histoire secrète des USA pendant ces années-là.

Et comme nous valons bien les Américains, il n’y avait pas de raison que nous ne fassions pas la même chose. Tout de même, des centaines d’heures sur le dernier quinquennat, on  n’allait pas laisser tout cela sombrer dans l’oubli. C’est peut-être ce que s’est dit Patrick Buisson quand il tripotait son dictaphone dans la poche de son costume. C’est sans doute ce que s’est dit aussi celui qui a laissé fuiter les enregistrements. Ce n’est pas très élégant, certes, de voler tout ça sur le disque dur de Patrick Buisson et de le livrer au public. Les journalistes malveillants, tous de gauche c’est bien connu, ont vite fait de monter en épingle tout ce qui peut nuire à un homme comme Patrick Buisson qui est très à droite, c’est bien connu aussi.

Je serais Patrick Buisson, je serais d’ailleurs furieux. On oublie trop souvent dans les commentaires médiatico-politiques de souligner que la première victime, c’est lui.  C’est non seulement un vol dont a été victime Patrick Buisson mais aussi un viol comme dirait un Henri Guaino, faussement traumatisé par ces révélations. Je dis faussement car ces révélations ne devraient pas en être pour lui puisque, sauf sénilité précoce, il doit très bien se souvenir de ce qu’il disait à Patrick Buisson étant donné qu’il parlait quotidiennement avec lui. On mesure ainsi toute la mauvaise foi d’Henri Guaino. Non, il faut défendre Patrick Buisson contre toute cette hypocrisie et invoquer, au choix, la peur d’une mémoire défaillante chez un homme si occupé qui voulait remettre en ordre ses notes le soir en réécoutant ce qui avait été dit dans la journée ou bien une volonté de s’inscrire dans la brillante lignée de ces mémorialistes qui furent aussi des conseillers du Prince : Platon et Denys de Syracuse,  Aristote et Alexandre le Grand, Philippe de Commynes et Louis XI, Alain Peyrefitte et De Gaulle,  Jacques Attali et Mitterrand, rayez les mentions inutiles. Pourquoi pas, après tout ? On dit Patrick Buisson féru d’histoire au point de diriger une chaîne de télévision  du même nom et l’on comprendrait qu’il ait voulu y laisser une trace, dans l’histoire, après avoir voulu y jouer un rôle.

Il y a juste un léger détail, c’est que Denys, Alexandre, Louis XI, De Gaulle et Mitterrand étaient au courant que Platon, Aristote, Philippe de Commynes, Alain Peyrefitte et Jacques Attali prenaient des notes pour d’éventuels futurs verbatim. C’est ballot que Patrick Buisson ait oublié de prévenir Nicolas Sarkozy parce que du coup on pourrait croire à de vilaines choses comme le désir de tout contrôler,  de faire pression, de manipuler et de se fabriquer une assurance tout risque pour l’avenir. Par exemple, si l’on devait être pris dans de vilaines affaires sur des budgets un poil abusif consacrés aux sondages élyséens.

Mais bon, le premier fautif reste tout de même Nicolas Sarkozy. Un homme que l’on disait si avisé de toutes les questions de communication, ne pas avoir compris que l’on vivait dans une société où tout le monde peut filmer tout le monde avec un simple téléphone, où l’homme est devenu un Big Brother pour l’homme, cela est désolant. Il n’y a plus, il n’y aura plus de parole privée, d’image privée, Nicolas Sarkozy aurait dû le savoir.  Interdit de se lâcher dans une soirée, désormais, sous peine de vous retrouver sur You Tube le lendemain en train de chanter L’Internationale avec un slip sur la tête. Alors, à plus forte raison sous les ors du pouvoir. Nicolas Sarkozy, du coup, doit se sentir un peu comme ces victimes de « revenge porn », mode venue des USA et qui consiste à publier sur le net des images ou des films des galipettes faites avec un ex ou une ex dont on veut se venger.

Mais bon, sur le plan politique, rien n’indiquait que Patrick Buisson et Nicolas Sarkozy aient rompu et que l’éventuel retour de l’ancien président ne se ferait pas sur une ligne aussi dure que celle de l’élection de 2012. Et puis allez savoir d’ailleurs, si Patrick Buisson est aussi à droite qu’on veut bien le dire. Moi, par exemple, pour l’instant, dans ces enregistrements, je n’ai pas entendu le mot race.

 *Photo : hto2008.

Patrick Buisson : une idée certaine de la France

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Jadis, le buisson ardent symbolisait Dieu, aujourd’hui Buisson symbolise le diable. La preuve par Sophie, journaliste de gauche – What else ? – qui lorgne sur mon iPhone. Le nom de Patrick Buisson apparaît sur l’écran, entraînant sur le visage de Sophie une mine dégoûtée : « Mais que fais-tu avec cet homme ? »   Et pourtant, Sophie sait que mon métier est en gros le même que le sien : interroger des hommes sur ce qu’ils font et pensent en français, on appelle cela une « interview », activité à laquelle on peut prendre goût, surtout si elle est pratiquée avec le diable, converser avec les anges, quoi de plus ennuyeux ! Mais le dégoût de Sophie résume finale- ment le travers que notre époque entretient vis-à-vis de la droite dure : condamner avant de comprendre. Depuis trente ans, cette attitude prédomine avec le succès que l’on sait. Ne pas écouter les arguments de ses représentants, et même ne pas les rencontrer de peur que ce soit contagieux, bref soigner sa gauche en se payant de grands qualificatifs – de « réactionnaire » à « fasciste » – lesquels permettent au journaliste d’évoquer son dégoût de leurs idées, plutôt que de les penser. En rencontrant Patrick Buisson, je suis parti du postulat inverse. Mon intention n’était pas de montrer la distance abyssale qui sépare cet homme d’un journaliste de gauche, mais de tenter un portait intellectuel. Ma méthode n’a pas consisté à m’intéresser à la psychologie du personnage et à ses frasques, mais à m’en tenir à un objet oublié qui continue pourtant de mener les hommes : son idéologie.[access capability= »lire_inedits »] C’est que cet homme occupe une place singulière dans notre vie politique. À droite, rares sont ceux qui ne l’ont pas consulté. Ils ne s’en vantent plus mais François Bayrou, Jean-Pierre Raffarin ou Alain Madelin ont recherché ses conseils. Parmi les jeunes de l’UMP, pratiquement tous ont sollicité son aide. Et à l’extérieur même de l’UMP, les hommes les plus inattendus, qu’ils s’appellent Jean-Christophe Cambadélis ou Jean-Luc Mélenchon, ont apprécié l’interlocuteur, à défaut de partager ses idées.  Comment expliquer une telle fascination ? Pour le savoir, il suffit d’avoir une conversation avec lui, dans le bureau qu’il occupe à TF1, en tant que dirigeant de la chaîne Histoire. L’homme a lu, et même à peu près tout lu. Il connaît les auteurs orthodoxes mais surtout les hétérodoxes, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, ceux de son camp comme ceux du camp d’en face. Il sait ce qu’il doit à Jean-Claude Michéa ou à Christophe Guilluy, peut marquer son désaccord sur les pages furtives que le philosophe Pierre Manent consacre à la peine de mort (dans La Raison des nations). À cet égard, peu d’hommes sont capables de mobiliser une telle culture historique et philosophique au service d’une lecture du présent politique.

Qui, avant Buisson ? Paul-Marie de la Gorce pour les gaullistes, Jacques Attali pour Mitterrand. Mais aujourd’hui, entre les universitaires qui ne s’intéressent plus à la politique et les politiques qui se désintéressent de l’intelligence, un homme comme Buisson est presque incontournable quand on aime les idées et la politique.   Cependant, une rencontre avec lui requiert une robuste préparation. L’homme a écrit, énormément écrit, sur un sujet étrange : la sexualité sous l’Occupation, une histoire en deux tomes. Ce n’est pas ce que vous aviez retenu de la période ? Lui, si, et pas forcément dans la perspective que vous imaginez. Car Patrick Buisson s’est d’abord intéressé au sort réservé aux femmes, et si cela ne relève pas des études de genre, cela pourrait s’en rapprocher. Bien sûr, ce n’est pas du Butler, mais ce n’est pas non plus du Boutin : sa vision n’est pas traditionnelle, on peut même affirmer qu’il « ose le féminisme ». Sur cette période comme sur les autres, la place dévolue aux femmes est l’une de ses préoccupations constantes. Aussi trouve-t-on sous sa plume une autre histoire de la Libération. Pourquoi les comités de Libération ont-ils jugé urgent, et juste, de tondre des femmes soupçonnées d’avoir frayé avec l’ennemi ? Parce que, ce faisant, les mâles se réappropriaient le corps des femmes, une façon de reconquérir cette nation que, par lâcheté et inconséquence, ils avaient abandonnée à l’ennemi. La France était déchirée ? Elle s’est réconciliée en humiliant ces femmes : là-dessus, tout le monde était d’accord, des communistes aux catholiques. Cette tonte de la honte marqua le retour de la société patriarcale, comme si, explique-t-il, « au moment où l’on nationalisait Renault, on renationalisait le corps des femmes, un bien collectif dont on ne pouvait user individuellement ».

Violemment hors d’âge Si l’on n’a pas lu Buisson avant de parler avec lui, ses dégagements surprennent. Comme ses références d’un autre siècle, d’un autre millénaire même : que vient faire la messe en latin au huitième étage de la tour TF1 ? Ce décalage contribue également à son pouvoir de séduction : l’homme est intempestif, violemment hors d’âge par rapport à ce que l’on a l’habitude d’entendre dans le milieu politique. Toute la ville veut être moderne ? Lui se pose comme le premier des antimodernes. La démocratie participative est à la mode ? Buisson réclame un « pouvoir qui sauve », un roi thaumaturge 2.0. Les politiques ont un rapport étroit avec la pensée Sciences Po, leur pluralisme va de Jean-Claude Casanova à Dominique Reynié. Lui mêle Joseph de Maistre, Bloy, Bernanos, Pasolini et Cioran.

À la pensée molle, Patrick Buisson oppose une équation folle. Elle peut se résumer en deux «ismes» qui pèsent chacun leur poids de parti pris, rappelant qu’avec lui, la grande aventure idéologique est de retour. Sa matrice mentale repose en effet sur deux postulats que les sciences sociales désignent sous le nom de « holisme » et d’« irrationalisme ».  Commençons par le holisme. Ce terme désigne une forme de pensée hostile à l’individu, à l’individu comme valeur mais aussi comme facteur explicatif de la société. Pour Patrick Buisson, la politique doit être obsédée par le collectif. Dès lors, il se situe aux antipodes d’une droite qui considère, à la suite de Margaret Thatcher, que la société n’existe pas, qu’il n’y a qu’une collection d’individus. La vision du réel que nourrit le conseiller de Nicolas Sarkozy consiste, au contraire, à reconnaître une existence autonome à la société, contre ceux qui la tiennent pour morcelée, animée par la lutte des classes, ou devant être abandonnée à des intérêts spécifiques. Voilà une position bien singulière pour un homme de droite, en contradiction avec la tradition orléaniste de libéralisme modéré, chère à l’Hexagone et incarnée par le triptyque « Montesquieu- Tocqueville-Aron ». Aucun de ces trois auteurs ne trouve grâce auprès de Patrick Buisson, il est facile de comprendre pourquoi. Montesquieu aime trop le formalisme, Tocqueville l’individu, et Aron l’immanence, pour intéresser Buisson.  Mais l’homme n’est pas unique- ment holiste. Cette perspective le conduit naturellement à tenter de saisir la société dans son ensemble, comme si les collectivités humaines possédaient une volonté, des désirs, en un mot, une essence. Dès lors, cette démarche se révèle profondément irrationaliste. Là aussi, ce parti pris jure dans son camp. Être à droite aujourd’hui, c’est se prévaloir d’être pragmatique, d’avoir troqué les utopies gauchisantes pour une rationalité pure et gestionnaire.

Finalement, quoi qu’elle en pense, même la droite s’est convertie à une lecture constructiviste de la société : elle sait bien qu’il n’y pas une nature humaine, mais des déterminismes sociaux des comportements humains. Toute la droite, ou presque, le sait… sauf Buisson : lui s’en tient à une conception mystique de la société. Corollaire de cette démarche hors d’âge : il est simultanément immunisé contre les démarches qui viseraient à réduire l’homme à la biologie ou à la position de classe. Autrement dit, sa pensée est incompatible avec le racisme biologisant autant qu’avec le marxisme. À ses yeux, la société a une nature, conséquence de la nature humaine, elle a un souffle, pratiquement un pneuma à respecter. Buisson, faut-il le préciser, n’est pas sartrien : pour lui, l’essence précède l’existence.

Buisson holiste et irrationaliste ! Mais pourquoi s’embarrasser de ces néologismes quand il paraît suffisant de le qualifier d’« homme d’extrême droite ». Pas sûr, d’ailleurs, que le qualificatif lui paraisse infamant : tout juste peut-il passer à ses yeux pour encombrant. Lui le récuse, se présentant sous l’étiquette sibylline d’« anarchiste conservateur ». Si vous lui dites que l’extrême droite a été son métier, lorsqu’il écrivait dans Minute, il vous rétorquera que sa culture, il l’a faite ailleurs et avant. Auprès des Hussards, et surtout en compagnie des deux Léo, Léo Malet et Léo Ferré. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, son engagement le conduit à lutter contre Marine Le Pen : le FN, c’est la boutique d’en face, ou d’à côté, mais c’est la boutique concurrente. Derrière le calcul, il y a aussi une conviction, inattendue comme Buisson a l’habitude d’en avoir. Le FN est désormais à ses yeux un parti de gauche ! L’entourage de Marine Le Pen ? Il est principalement composé d’anciens chevènementistes. Cette nouvelle équipe concocte un programme économique à base de justice sociale et de hausse réclamée du pouvoir d’achat. Certes, la préférence nationale demeure, mais à quoi bon préférer la nation si on l’abandonne au mariage gay et à l’avortement ? Du coup, aujourd’hui, Patrick Buisson est condamné à se distinguer de l’extrême droite officielle et contemporaine. Il faut dire que son extrême droite à lui est antérieure aux païens du FN, tout comme elle est antérieure aux pétainistes. Pour retrouver sa radicalité à lui, il faut remonter au père fondateur, également admiré par son propre père : Charles Maurras.

Maurras et Gramsci Pourquoi Maurras ? Pour sa pensée d’un pouvoir souverain, transcendant les intérêts catégoriels. D’où l’intérêt porté à l’auteur de La plus grande France par une génération de politiques, depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand. Maurras, c’est, selon lui, un destin tragique, celui d’un homme qui a combattu l’Allemagne pendant des décennies pour terminer jugé comme collaborateur à la Libération. Lorsque l’on évoque les propos antijuifs de Maurras, Patrick Buisson se cabre. D’abord parce que l’antisémitisme, assure-t-il, n’a jamais fait partie de sa culture, ni hier ni aujourd’hui ni jamais. Les diatribes antijuives de Maurras sont donc évidemment condamnables à ses yeux, mais il faut les distinguer de l’antisémitisme hitlérien, poli- tique et racial. Mais la judéophobie de Maurras n’a-t-elle pas préparé la société française à tolérer les lois raciales de Vichy ? Patrick Buisson sort de sa réserve : tout cela n’est pas son Maurras, son monde à lui est chrétien, il n’a jamais cru aux races : voilà pourquoi aujourd’hui encore, il développe une lecture pré-raciale ou post-raciale de la société.  Dans quelle atmosphère a-t-il été élevé ? Chez les Buisson, on vivait sa foi comme les chrétiens des catacombes. Pire : comme les chrétiens des années 1960. De cette époque, il conserve le sentiment inébranlable de sa différence : être classiquement d’extrême droite, comme le premier étudiant en droit venu, aurait dilué sa singularité. « J’étais un enfant croyant, explique-t-il aujourd’hui. J’avais la foi, mais je croyais aussi dans la mission de l’Église, première pour- voyeuse de lien social, dotée d’un rôle unique pour l’éducation des enfants et le secours des malades. Ma foi d’enfant s’est affirmée avec l’avènement de la société de consommation, ajoute-t-il, celle que fustigeait Pasolini. » Voilà pourquoi Patrick Buisson peut avoir emprunté des routes parallèles à celles des Le Pen sans avoir abouti au même endroit. Qu’on en juge : Algérie française, soutien à l’OAS, anticommunisme, sans oublier une manifestation contre l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Patrick Buisson a également participé à « 68 », contre Mai-68. Tout cela aurait pu faire de lui un cadre du FN s’il n’avait nourri des ambitions plus grandes encore. Non pas remporter une élection – rêve de notable – mais ravir l’hégémonie culturelle à la gauche. La référence à Gramsci est assumée : connaître les armes de l’adversaire et les retourner contre lui.   Sûr de lui et dominateur, Buisson est persuadé qu’il dispose seul de la méthode pour faire gagner son camp.

Son projet, ce n’est ni le coup d’État ni le coup d’éclat, mais, dit-il, rendre le pouvoir au peuple. À ses yeux, la politique consiste désormais à empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. Ce vol de la légitimité démocratique a eu lieu parce que des minorités ont pris la place des citoyens. Les intérêts catégoriels triomphent. Leur but ? Écarter le peuple des décisions. La démocratie formelle a accouché d’un nouveau Léviathan, un cratos sans demos, un pouvoir sans peuple. Ne vont plus voter, explique-t-il, que les « clientèles » : dans l’isoloir, il y a de moins en moins de jeunes et de pauvres. Au fur et à mesure que la dépense publique augmentait, la participation aux élections diminuait. La preuve, pour Buisson, que le coût marginal de l’électeur n’a cessé d’augmenter. Dans cette ode à la légitimité populaire, on distingue l’argumentaire classique du populisme. Mais si l’on creuse un peu, cet appel au peuple est un appel à l’homogénéité du peuple. C’est fort de ce principe qu’il dénie toute légitimité aux minorités, depuis les minorités sexuelles jusqu’aux minorités religieuses, au premier rang desquelles se trouve l’islam.

Une « société multiculturelle est multiraciste, et donc multiconflictuelle », assène-t-il à la manière d’un théorème, un théorème démontré selon lui par les émeutes de 2005. Dès lors, puisque la diversité est par nature dangereuse, la poli- tique doit consister à fabriquer du semblable. Un thème traditionnel au sein de la pensée conservatrice française, chez Maurras comme chez les conservateurs de gauche, au premier rang desquels on trouve le sociologue Émile Durkheim. Des penseurs éloignés les uns des autres qui se retrouvent néanmoins sur un point : la morale collective, c’est ce qui façonne le lien social et construit de l’homogénéité. C’est autour de cette certitude que s’édifie le projet politique de Patrick Buisson. Cette quête de l’homogène a un ennemi absolu : le libéralisme. Patrick Buisson le récuse sous toutes ses formes, qu’il soit une école philosophique ou une construction économique. Là se trouve sa haine originelle. Pourquoi une telle détestation ? Parce que le libéralisme, c’est l’individu, donc l’anomie. Le libéralisme incarne à ses yeux le grand coupable : c’est lui qui est à l’origine du marché, de cette démocratie formelle tellement éloignée de la démocratie réelle qu’il appelle de ses vœux. Honnir le marché et ses dérivés, le « bougisme », le sans- frontiérisme, l’élite à l’étroit dans les frontières quand les pauvres n’ont plus qu’elles pour se protéger.  Évidemment, tout cela ne cadre pas avec le décor, lequel est, faut-il le rappeler, la tour TF1. Chez Bouygues, on ne reconnaît ni Marx ni Jésus : l’entreprise n’a pas encore officiellement abjuré le marché. Mais à l’entendre, Patrick Buisson juge sa présence au sein du groupe TF1 comme relevant de l’entrisme : être là où se trouve le pouvoir, à la télé ou à l’Élysée. Au risque d’être au cœur de la machine qu’il prétend combattre, au risque de servir le président qui incarne depuis des décennies l’argent-roi. « C’est vrai, concède-t-il, on ne peut pas être le candidat du CAC 40 et le président de tous les Français, ou bien encore le président du CAC 40 et le candidat du peuple français : c’est toute la contra- diction du sarkozysme. » Et la sienne par la même occasion. Comment se ranger du côté des Rolex en militant contre la « prolophobie » ? En imaginant lutter pour la restauration, la restauration d’une France éternelle, fût-elle cachée à l’origine derrière des Ray-Ban. « La droite devra bien finir par choisir entre la valeur et les valeurs », lâche-t-il. Comprenez : les valeurs éternelles. Car pour Patrick Buisson, la France est un bloc, son histoire ne se découpe pas. Dans son panthéon personnel, l’archevêque Denys Affre, qui œuvra auprès des ouvriers pari- siens et fut tué sur les barricades en 1848, côtoie Louis Rossel, officier fusillé pour avoir rejoint la Commune. On y croise également la rose et le réséda, le catholique et royaliste Honoré d’Estienne d’Orves et le communiste Gabriel Péri, tous deux fusillés au Mont-Valérien en 1941. On y rencontre enfin de Gaulle, mais aussi Salan.  Buisson ne choisit pas entre les morts parce qu’il a la passion de l’unité. En tant que conseiller du prince, son rêve est que le corps du souverain et celui du pays ne fassent plus qu’un. On gouverne d’abord par des symboles.

Certes, explique-t-il, les Français sont déchristianisés, mais le christianisme demeure notre référent identitaire. « Le paysage français, ce sont ces clochers, Mitterrand l’avait bien compris. Les catholiques pratiquants ont beau être peu nombreux, 4 % ou 5 % de la population, la sortie de la religion n’empêche pas la réactivation du christianisme non pas comme élément de croyance mais d’identité. » D’où les racines chrétiennes avec le discours de Latran jusqu’au discours du Puy-en- Velay, mais aussi des hommages rendus à des saints laïques, comme les résistants du plateau des Glières. Cette nation perçue comme un bloc, voilà un programme rêvé par l’historien ultraconservateur Ernest Kantorowicz, historien connu parmi nous pour l’expression des « deux corps du roi ». Cette expression est aussi souvent répétée qu’incomprise ; d’elle, on a retenu une vague conception duale du corps du souverain, partagé entre une enveloppe immortelle et une carcasse mortelle. Mais en réalité, cette conception débouche sur une vision organiciste de la société : un pays est un corps au sens littéral du terme, un corps qui se reflète dans le souverain. C’est ainsi que se réalise le miracle d’une société peuplée d’hommes différents, aboutissant néanmoins à une totalité homogène. Un rêve pour Patrick Buisson, un cauchemar pour ma camarade Sophie pour qui la modernité s’écrit « diversité ».  Cette conception est antimoderne ? Tant pis, Patrick Buisson assume ce regard empreint d’une nostalgie pour l’homogène, homogénéité réelle ou rêvée, passion pour une époque où la solidarité organique animait la France. Plutôt la nation mystique que l’état technocratique. Mais ce rêve se heurte à la réalité française et à celle de son héros, Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, Patrick Buisson ne cherche pas à nier que le corps physique de Nicolas Sarkozy fait entrave au corps symbolique qu’il était censé représenter, celui de la France. L’ancien président souffre de « l’incertitude des messages qu’il envoie » lance son ancien ou toujours conseiller. Mais Sarkozy, ajoute-t-il, est un pragmatique : il peut encore se distinguer du repoussoir absolu qui, pour Patrick Buisson, porte un nom : Jacques Chirac.  À ses yeux, Jacques Chirac fut un affaibli du symbole, le président du Plan cancer et de la Sécurité routière, comme si le président s’était trans- formé en un dieu mortel ou un messie impuissant. Chirac acheva son second mandat en abdiquant ses prérogatives régaliennes, au profit d’un gouverne- ment de nos problèmes quotidiens. L’impuissance publique a cherché à se refaire au profit d’une toute-puissance privée. Ce renoncement chiraquien mène en ligne droite, pour Patrick Buisson, au « mariage pour tous ». Sans surprise, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy se déclare hostile à cette réforme. S’il récuse toute homophobie en matière de statut des homosexuels, il est sur la ligne proustienne, « élus ou maudits », en tout cas dénués de toute forme d’institutionnalisation. Il s’agit encore d’un point de divergence avec le Front national, jugé bien tiède dans son opposition à cette mesure.

Mais là encore, la logique Buisson n’est pas évidente : car c’est au nom de l’homogène qu’il dénie aux homosexuels le droit de se marier. Son raisonnement est sinueux : le mariage seul ne suffit pas, si l’on veut aller au terme de cette logique en 2015 ou après, les couples homosexuels obtiendront à ses yeux le droit à la PMA et surtout à la GPA. C’est cette dernière mesure qui le dérange le plus, car on touche alors à la marchandisation du corps. Comme si l’on avait franchi une étape de plus dans la « prolophobie », explique-t-il : jadis on louait des bras, demain on louera des ventres. Et cette perspective est pour lui une preuve supplémentaire du caractère destructeur du libéralisme pour le lien social : impossible, selon lui, d’imaginer une libéralisation des mœurs qui ne conduirait pas mécanique- ment à la libéralisation du marché. Corollaire de cette conviction : ceux qui prétendent renforcer l’État-providence sont en réalité les agents inconscients de la déliaison sociale. D’où un double ennemi à double visage pour Patrick Buisson : une gauche libérée de la question sociale et une droite libérée de la question nationale, un ennemi qui ressemble fort à l’« UMPS »  décrié par le FN.

Aujourd’hui, le président de l’« UMPS », c’est François Hollande, lequel déconstruit le lien social de la même façon lorsqu’il promeut le mariage gay et lorsqu’il distribue des subsides. « Près de 80 % des emplois aidés se concentrent dans les banlieues. Si vous êtes au fin fond de la Lozère, vous n’aurez droit à rien, ou presque… C’est cela le clientélisme. » Paradoxalement, cet « UMPS » peut représenter, selon Patrick Buisson, une chance politique pour François Hollande s’il réalise une grande coalition qui rassemblerait la gauche social-démocrate et l’aile libérale de la droite, comprenant des hommes comme Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin. Autre terme de l’alter- native : François Hollande peut choisir l’affrontement, dissoudre l’Assemblée, perdre les élections et nommer Jean-François Copé premier ministre.  Mais François Hollande ne consulte pas Patrick Buisson. C’est donc le projet de la droite en 2017 que ce dernier espère préempter. Avec une hypothèse qui passe comme étant à la fois la plus plau- sible et la plus risquée pour lui : un second tour Le Pen-Sarkozy. Mais s’il faut faire élire le candi- dat de l’UMP avec les voix de Sophie et des siens, pas sûr que la droitisation demeure la martingale. Une telle perspective laisse pourtant Patrick Buisson impavide. Ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour se faire réélire, ce sont ces 2 millions de votes blancs, des voix provenant principalement des milieux popu- laires. La preuve que la question de l’identité nationale – autrement dit de l’immigration – doit être au cœur de la prochaine présidentielle. Le candidat de droite doit imposer ses vues sur ce thème, quel que soit son adversaire. Le système est en voie d’implosion, assure Patrick Buisson. La gauche a tenté de changer le peuplement de la France, cultivant un vote communautaire auprès des musulmans. Mais les récents événe- ments, notamment le « jour de retrait de l’école », leur refus du mariage gay, montre que le Parti socialiste rêve s’il croit pouvoir faire accep- ter une révolution anthropologique à cet électorat-là. Qu’adviendrait-il si les musulmans ne votaient plus à 90 % pour le Parti socialiste ? Et l’on imagine le visage de Sophie décou- vrant que le nouveau candidat de la diversité se nomme Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy. En refusant d’écouter Buisson, elle s’est épargné bien des cauchemars. Il ne lui reste plus qu’à lire Causeur…[/access]

La lingerie française, du rêve à la réalité

La lingerie française fait fantasmer les femmes de tous les pays du monde, moins leurs couturières. Vendredi, « Les Atelières » déposera le bilan après avoir tenté, pendant plus d’un an, de tenir le pari d’une corseterie haut de gamme 100% française. Les anciennes salariées de Lejaby, déjà sauvées en 2012 par la création de cette nouvelle enseigne « Les Atelières », ont bien du mal à croire en leur avenir. Difficile de suivre le mot d’ordre donné par le ministre à la marinière ? Les couturières ne sont pas les seules à l’affirmer. La production française n’arrive pas à affronter la concurrence étrangère.

les atelieres breve

 

« Les Atelières » dénoncent les banques, qui ont refusé de soutenir ce projet. « Dans notre pays, elles sont plus fortes que la République » s’exaspère  l’une des fondatrices, Murielle Pernin.

Mais les dessous féminins n’ont pas le monopole de la difficulté !  Le viril « slip français », qui a pourtant le vent en poupe, est lui aussi tendu comme un string, côté finance. Le jeune directeur de l’entreprise avoue « contourner le droit » afin de s’en sortir. Il cumule les stagiaires et les contrats pro pour éviter des « charges qui pèsent le double de ce que reçoit le salarié ». « C’est tout simplement impossible autrement », conclut-il.

On est loin de l’imaginaire romantique et sensuel qu’évoque, ailleurs,  une lingerie au nom français. En Russie,  quand les clientes touchent le soyeux linge au drapeau tricolore, elles  entendent, rougissantes, une voix mystérieuse leur susurrer des mots interdits. L’origine hexagonale est un gage de qualité enrobé d’une promesse de délice. Les marques locales l’ont si bien compris qu’elles donnent des noms français à leurs séries. La simple sonorité « à la française » transporte dans le secret de l’intimité. « Coquette » « Je suis », « Elle », « Mâtine » , sans oublier l’inassouvie « Encore »… sont autant d’invitations au plaisir menottées aux cintres de Moscou et d’ailleurs.

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« L’amour-toujours » ?  Hélas, le rêve s’arrête au paillasson de nos frontières. En France, la lingerie est déchirée;  pour de mauvaises raisons. Elle illustre le souffle court de l’artisanat français alors qu’elle promet des essoufflements plus heureux.

 

 

 

Causeur n°11 : bienvenue dans un monde sans passé

 Causeur n°11Transmettre ou déconstruire : nos élites ont choisi. Là où les pompiers pyromanes de Fahrenheit 451 brûlaient les livres pour éradiquer tout risque de dissidence s’appuyant sur le passé, nos contemporains se contentent de réécrire le présent à leur convenance. « Un monde sans passé : filiation, éducation, intégration » proclame ainsi en « une » le nouveau numéro de Causeur mis en vente aujourd’hui.

En ces ides de mars, Elisabeth Lévy poignarde l’amnésie de ce « Fahrenheit 2014 » dans son introduction : « Inutile de chercher à fuir. Le Parti de demain triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux » épuré des différences sexuelles, raciales, culturelles, et j’en passe. Les propagandistes de la révolution culturelle en cours ne s’appellent pas seulement Peillon et Vallaud-Belkacem, le système médiatique tout entier promouvant la déconstruction de l’éducation, de la famille et de l’intégration au nom de l’égalité. Tant en matière d’instruction que d’intégration, « il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons », résume notre directrice de la rédaction.

Ce n’est pas Nicolas Brenner qui dira le contraire. Jeune professeur d’histoire-géo, il nous emmène en immersion dans un lycée péri-urbain, où les « héritiers du néant » se frottent aux illusions lyriques du pédagogisme d’Etat. Les concepteurs des programmes officiels voudraient en effet appliquer les méthodes de l’idéologie managériale à l’école, « la responsabilité en moins »… Cela donne un récit pas piqué des hannetons !

Puisqu’on vous dit que le niveau monte… La preuve, dans certains établissements, il est de plus en plus difficile d’enseigner l’existence de monothéismes antérieurs à l’islam, comme nous le confie le philosophe Jean-Claude Milner, interviewé en ces pages. Dans un entretien roboratif quoique pas franchement rassurant, l’auteur du Juif de savoir en appelle à Sartre pour conjurer la conception passive de l’égalité aujourd’hui hégémonique : il n’est plus question de reconnaître les inégalités pour les combattre, mais de les nier purement et simplement, comme on rayerait d’un trait de plume le mot race de la Constitution ! Même constat pour André Markowicz, traducteur de Dostoïevski en français et en breton, qui a vu l’orthographe déserter les salles de classe à mesure que décroissaient les exigences des professeurs. Interrogé dans nos colonnes, Michel Field relativise le phénomène. Pour lui,  « chaque génération a le sentiment que celle qui la suit brade son savoir, son capital culturel ». Mais les compétences informatiques inédites des jeunes ne suffiront pas à nous consoler de cette rupture de transmission. Ceci étant, comme nous le rappelle Luc Rosenzweig, l’éducation, c’est un peu comme le tango : il faut être deux pour que ça marche. Si nos « grands-parents indignes » préfèrent barboter aux Baléares plutôt que d’initier leur descendance au tarot, ce n’est tout de même pas la faute des marmots ni celle, en vérité, des papys et mamys à qui l’Etat rêve de faire porter le chapeau.

Des préaux aux berceaux, il n’y a que quelques années. Et la grande lessiveuse est déjà largement à l’œuvre : du mariage pour tous à l’ABCD de l’égalité, la déconstruction sévit tous azimuts : le gouvernement fait feu sur les « stéréotypes liés au genre » et autres discriminations du fond des âges. Eugénie Bastié et le grand sociologue américain Christopher Lasch, mis au goût du jour par mes soins, vous donneront les clés pour comprendre la grande croisade anti-patriarcale en cours. Sans ruer dans les brancards à la moindre réformette, force est de constater avec le psychanalyste Jean-Pierre Winter qu’« il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours ».

En plein dans l’actu, Patrick Buisson fait irruption dans notre séquence actualités. Son portrait idéologique signé Joseph Zeltman s’avère époustouflant d’acuité. L’antilibéralisme intégral de l’ancien conseiller élyséen inspire six pages très riches, agrémentées de citations et de confidences, sans fritures sur la ligne. Non moins brûlante, la crise ukrainienne nourrit l’inspiration de Jean-François Colosimo, qui replace les événements récents dans l’histoire millénaire d’une nation fracturée.

Puisqu’il faut bien revenir sur l’ « affaire », Elisabeth Lévy répond aux questions tranchantes d’Alain Finkielkraut au sujet de l’interview de Dieudonné parue dans notre numéro d’avril. Loin du ton courtois et civilisé de cet échange, certains censeurs ont cru bon devoir injurier notre journal et sa directrice. Dans son éditorial, Elisabeth Lévy précise notre ligne éditoriale et répond aux quelques calomnies propagées par ces « moutons flingueurs » pour lesquels la reductio ad hitlerum tient lieu de (non-)pensée.

Last but not least, pour détendre un peu l’atmosphère, n’oubliez pas nos pages culture, qui vous emmènent du cinéma de Rohmer à la féérie de Marlène Dietrich racontée par son dernier confident. Sans oublier la chronique gastronomique de Félix Groin, consacrée à la viande, et plus saignante que jamais. Faites la fine bouche, achetez Causeur !

     

Europe : Le bistouri de Coralie

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europe etats desunis

europe etats desunis

Coralie Delaume, qui a naguère officié sur Causeur, avait mis en sommeil son blog « L’Arène nue ». Mais elle n’avait pas perdu le goût de l’écriture. Elle s’était mis en tête d’enfanter un projet plus ambitieux encore. Le bébé est arrivé dans les librairies hier. Europe, les Etats désunis (Michalon), se révèle à la fois pédagogique, cinglant et malicieux. Une synthèse furieusement engagée dans un sens que nous approuvons.

Ce livre est une autopsie. L’autopsie de l’idée européenne telle que l’avait imaginée Jean Monnet, ce père fondateur que François Mitterrand a envoyé au Panthéon et qui ne méritait certainement pas cet honneur. Cette idée-là,  celle de « l’Europe à petits pas », est bien aujourd’hui un cadavre, chose que certains européistes fervents reconnaissent. Armée de son bistouri, Coralie en pratique donc l’autopsie, et elle la commente, parfois avec l’humour noir dont font preuve les médecins légistes des séries télévisées. Les trois organes principaux du corps sont expertisés. La Commission européenne, d’abord, « bastion du techno-atlantisme », prévue par Monnet pour se substituer aux Etats fauteurs de guerre,  a le monopole de l’initiative législative, négocie les traités de libre-échange, souvent dans le plus grand secret, comme c’est le cas de l’actuel Traité transatlantique, et met aujourd’hui sous tutelle les budgets nationaux. La seconde, c’est la Banque Centrale européenne qui gère, avec l’indépendance que lui garantissent les traités, une monnaie unique qui circule dans une zone non optimale. Coralie Delaume en explique la genèse et rejoint les économistes de plus en plus nombreux qui reconnaissent aujourd’hui qu’au lieu de faire converger les économies de la zone, l’euro a largement contribué à les faire diverger. La Cour de Justice de Luxembourg, enfin, symbole et sommet de cette « Europe des juristes », qui, « comme tout bon marabout, diseur de bonne aventure ou psychothérapeute, bluffe. C’est en tout cas ce qu’elle fit dans les années soixante pour inventer puis imposer ces deux grands principes du droit européen que sont « l’effet direct » […] d’une part et sa primauté sur le droit national d’autre part ».

Comme toute chevénementiste qui se respecte, Coralie Delaume détaille les tenants et aboutissants de la politique allemande pour comprendre l’Union européenne actuelle. Très inspirée par Jean-Michel Quatrepoint ou Patrick Artus, l’auteur décrit une Allemagne hésitante sur la conduite à tenir, dans une configuration dont elle sort gagnante mais dont elle répugne à assumer le leadership. Décidément, dans cette Europe aux « vents divergents », s’il y a un gagnant germain, il y a beaucoup de perdants. Les fameux PIIGS dont tous, à l’exception de l’Irlande, ont en commun de vivre leur misère au soleil, subissent les plans d’austérité qu’exigent les exigés par les institutions européennes, le FMI (qui se met parfois à regretter) et Berlin. Avec des conséquences incalculables sur leur équilibre politique.

Et la France dans tout ça ? Notre pays se montre de plus en plus méfiant à l’égard de l’UE, et on le comprend. Volée lors de l’adoption du traité de Lisbonne en 2008, la souveraineté du peuple français, qui avait refusé le même texte trois ans auparavant par referendum, ne se remet toujours pas de ce traumatisme.

Aussi agréable à lire sur le papier que sur l’écran, Coralie Delaume offre, à trois mois des élections européennes, un bel outil à tous ceux qui souhaitent éclairer leur lanterne avant de prendre une décision dans l’isoloir.

Europe, les Etats désunis, Coralie Delaume, Michalon, 2014.

*Photo : luispabon.

Liberté de conscience et Mariage pour tous

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maires mariage gay

maires mariage gay

Lundi 24 février 2014, treize maires ont déposé à la Cour européenne des droits de l’homme une requête dénonçant la violation par le Conseil constitutionnel du droit à un procès équitable. Pour mémoire, le 18 octobre 2013, le Conseil constitutionnel avait jugé que l’absence de clause de conscience des maires qui refusaient de célébrer le mariage de personnes de même sexe, passibles de sanctions pénales (5 ans d’emprisonnement et 75.000 € d’amende) et disciplinaires (allant jusqu’à la révocation) était conforme à la Constitution. La conciliation entre l’application de la loi Taubira et le droit des maires à la liberté de conscience serait pourtant facile à réaliser puisque les préfets ont le pouvoir de remplacer les maires, mais le ministre de l’Intérieur s’y oppose lorsqu’il s’agit du mariage. Plusieurs maires qui ont fait une demande en ce sens au préfet font actuellement l’objet de procédures devant le juge administratif.

La décision du Conseil constitutionnel pose un problème de fond en ce que que les maires se trouvent ainsi privés d’un des droits les plus fondamentaux de l’homme, la liberté de conscience. Comme le Conseil d’Etat doit encore se prononcer sur ce point – après les électionsmunicipales – la requête présentée à la Cour européenne ne l’aborde pas : elle concerne uniquement la procédure suivie par le Conseil constitutionnel, contestée par les maires car il n’a pas respecté les règles, en particulier son propre règlement intérieur et les principes fondamentaux du droit.

Alors que les requérants disposent habituellement de trois semaines pour rédiger leurs premières observations et d’un délai similaire pour répondre aux observations du gouvernement,  le Conseil a fixé aux requérants un délai de neuf jours dans cette affaire. Devant les protestations des requérants, le Conseil leur a magnanimement octroyé un week-end supplémentaire, repoussant le délai au lundi à midi, soit douze jours. Il leur a ensuite accordé quatre jours pour répondre aux observations du gouvernement. Ces délais, abrégés sans motif, étaient si courts qu’ils ont privé les requérants du temps nécessaire à la rédaction de leurs arguments.

D’autre part, alors que le règlement intérieur permettait à toute personne directement concernée de présenter des observations dans la limite de trois semaines, le Conseil constitutionnel a sans aucune explication divisé par deux ce délai, afin de décourager les éventuels intervenants. Or, un mois après, le 22 novembre 2013, le Conseil constitutionnel a modifié son règlement intérieur pour camoufler ce vice de procédure.

Plusieurs maires objecteurs de conscience sous menace de sanctions, dont certains font déjà l’objet de procédures, avaient malgré tout décidé de présenter des observations. Le Conseil constitutionnel les a écartées en affirmant que ces maires n’étaient pas directement concernés, ce qui était manifestement faux. Ce rejet était un moyen commode pour éviter de répondre à leurs nouveaux arguments, qui pouvaient être gênants. En effet, les maires non seulement rappelaient les règles protégeant la liberté de conscience et d’expression, mais ils dénonçaient aussi la violation du règlement intérieur du Conseil constitutionnel et surtout ils affirmaient que celui-ci ne constituait pas une juridiction impartiale, pour des raisons à la fois personnelles et structurelles.

Sur le plan personnel, plusieurs des  membres du Conseil constitutionnel, en particulier son président, avaient fait connaître, avant l’adoption de la loi et dans les jours précédant l’audience, leur soutien à la loi Taubira et leur refus de principe de la juger inconstitutionnelle. Ils auraient donc dû s’abstenir de siéger. Les maires demandaient expressément la récusation du président du Conseil constitutionnel. Sur le plan structurel, le Conseil siège toujours en formation plénière, si bien que les mêmes membres examinent la loi a priori avant sa promulgation et a posteriori lors de la question prioritaire de constitutionnalité. Les mêmes juges avaient déjà statué sur la loi en cause, ils n’étaient donc pas impartiaux. La Cour européenne des droits de l’homme est très stricte sur cette question d’impartialité structurelle.

Les enjeux de cette affaire dépassent largement la stricte question de la procédure. Des élus sont sanctionnés en raison de leurs convictions politiques, ce qui est absolument contraire aux principes démocratiques. Compte tenu de la proximité des élections municipales, le déni par le Conseil constitutionnel du droit à la liberté de conscience des maires a pour effet, voire pour but, de dissuader ceux qui ne partagent pas la position de l’actuel gouvernement de se présenter aux élections, ce qui pose un sérieux problème de pluralisme.

 

*Photo : POUZET/SIPA. 00665812_000002. 

Ukraine : Les nazis, ces grands démocrates

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On a beaucoup glosé sur les nazis ukrainiens qui ont contribué à renverser le tigre en papier Ianoukovitch. Les plus rationalistes d’entre nous croient rêver en entendant Vladimir Poutine dénoncer des « néo-fascistes antisémites » pendant que Bernard Henri-Lévy porte aux nues les libéraux alliés de l’Occident place Maïdan. On a beau avoir conscience de vivre dans un monde renversé, cette coalition euro-libéro-facho nous met cul par-dessus tête.

Difficile de juger in abstracto lorsqu’on crie au loup nazi tous les quatre matins dans notre République de France. Il n’empêche, en dehors de tout parti pris poutinien, les faits sont têtus : Secteur droit et Svoboda (« Liberté ») rassemblent une bonne partie des opposants ukrainiens qui ont pris le pouvoir à Kiev. Secteur droit, la roue solaire sur ses boucliers, affiche clairement la couleur : il faut « nettoyer » ou « éliminer » les Russes de Crimée, région où ils sont majoritaires. D’un coup d’un seul, les justifications du Kremlin à la protection de la Crimée prennent tout leur sens : protéger les populations russes de ces zigs n’est sans doute pas du luxe. Imprécations, esthétique crypto-nazie, appels à la déportation ou au meurtre, SD ne fait pas vraiment dans la dentelle…

Mais que dire de son rival et néanmoins proche partenaire Svoboda, réputé moins extrémiste ? Ce parti identitaire, qui entend également remettre la main sur la Crimée, n’avance pas franchement masqué. Ses membres montrent une nostalgie certaine pour ce qu’ils estiment être les heures les plus glorieuses de l’histoire ukrainienne. Comprenez les années 1940 durant lesquelles, alliés du Reich hitlérien, les nervis du nationaliste ukrainien Stepan Bandera constituaient la division SS-Galicie pour faire la nique aux troupes soviétiques de l’Oncle Jo. Les vétérans de cette petite unité combattante ne s’y trompent d’ailleurs pas : en mai 2010, ils ont décerné une croix d’or à Oleh Tiahnybok, le chef charismatique de Svoboda.  Vous me direz, le port d’insignes militaires est un loisir comme un autre… Mais leurs excentricités folklos ne s’arrêtent pas là : à la nuit tombée, bombers, Doc et symboles SS ponctuent les défilés des gros bras de Svoboda.

Le cocasse, c’est que ces musclés – nettement moins affables que ceux du Club Dorothée – se piquent aussi de penser, flanqués de Yurii Mykhal’chyshyn, la petite trentaine, député et ancien candidat à la mairie de Lvov.  En 2005, ce petit prodige, qui se rêve en intellectuel organique de l’extrême droite ukrainienne, avait créé le « Joseph Goebbels Political Research center » pour régénérer la pensée « nationale-socialiste » ukrainienne. N’allez surtout pas croire qu’il s’agit d’un énième nazillon négationniste : Mykhal’chyshyn admet l’existence de la Shoah comme… « l’un des épisodes les plus éclatants de la civilisation européenne » qui « réchauffe le cœur des Palestiniens, lesquels espèrent qu’il se reproduise » (sic). Dans le lobby pro-Maïdan de Paris, il ne s’est pour l’instant pas trouvé grand monde pour juger ce discours « nauséabond »…

Causeur et les moutons-flingueurs

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nouvel obs dieudonne fn

nouvel obs dieudonne fn

Notre premier mouvement, c’est de hausser les épaules et de laisser courir. Et souvent, d’éclater de rire tant les imprécations haineuses de quelque agité du clavier qui voit en Causeur un nid de nazis – ou peut-être « seulement » de collabos – sont délirantes. Pourquoi perdre une énergie et un temps également précieux à répondre à d’improbables plumitifs qui croient se faire un nom au soleil en proférant des calomnies où la sottise le dispute à la malveillance satisfaite ? On finit par céder à la tentation de voir, dans ces hommages de la vertu au vice, la preuve éclatante de notre utilité. De plus, dans l’aimable climat de soupçon et de délation qui règne dans la corpo- ration des journalistes, pas un jour ne se passe sans qu’un imbécile à carte de presse réclame la tête d’un confrère qui a l’impudence de ne pas penser comme il faut, c’est-à-dire comme lui. Que Frédéric Taddeï soit toujours et, espère-t-on, durablement aux commandes de « Ce soir (ou jamais) ! », que Zemmour, Rioufol et quelques autres, dont votre servante, aient le droit à la parole (tout comme leurs innombrables contradicteurs) donne des boutons à ces moutons-flingueurs[1. Que Marc Cohen soit béni pour cette heureuse trouvaille.], on ne va pas pleurer – nous aussi, nous avons nos petits plaisirs. Personne ne leur a jamais dit, à ces pauvrets, que l’on pouvait être en désaccord avec quelqu’un sans souhaiter qu’il soit réduit au silence. C’est que le désaccord suppose un langage commun, celui de la raison – argument contre argument. Oui, mais pour argumenter, il faudrait lire, ou écouter, quand il est si gratifiant de dénoncer ou d’insulter. Et le point commun à tous les dresseurs de listes noires, c’est qu’ils se gardent bien de lire ceux qu’ils condamnent, de crainte, sans doute, d’être contaminés, ou encore de voir leurs rassurants préjugés influencés par leur jugement. Alors, on les laisse dire que Causeur est une « revue d’extrême droite », un « journal de fachos » ou une secte de mangeurs d’enfants. De toute façon, ils ne le liront pas et ils en sont fiers.  Mais voilà, au Moyen Âge numérique, une calomnie répétée mille fois finit par devenir une vérité. Tous ceux qui ne nous connaissent pas peuvent, de bonne foi, se laisser abuser, comme cette marchande de journaux qui s’est étranglée quand une habituée lui a demandé Causeur.

Et puis, quand le patron du Nouvel Obs consacre son grand édito à aligner trois confrères[2. En l’occurrence, Ivan Rioufol, Éric Zemmour et moi-même. « Je suis épouvanté », Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 20 février 2014.], gracieusement placés par ses soins sous le patronage d’Adrien Marquet et Marcel Déat, socialistes passés à la Collaboration, on se dit que tous les coups ne devraient pas être permis. Il faut noter que, cette semaine-là, la « une » de l’Observateur – sur les djihadistes français – était à peu près identique à celle du Figaro Magazine, présumé organe de la « droite dure ». On comprend que l’hebdo de la gauche à grande conscience ait besoin de s’inventer des fascistes pour faire oublier cette coupable convergence.  Dérisoires bisbilles de journalistes, s’énervent certains. Mais aussi mensonges attentatoires à notre honneur – en l’occurrence, en interviewant Dieudonné, nous l’aurions promu comme « penseur » : c’est bien connu, à Causeur, on adore les antisémites. Et puis, il y a nos amis-de-gauche, qui nous lisent et savent ce qu’il en est, mais s’inquiètent de ce qu’ils entendent dans les dîners en ville. Peut-être même qu’à la longue, il leur arrive de douter, qui sait. En tout cas, d’après eux, si d’honnêtes gens peuvent se faire avoir par ces accusations grotesques, c’est aussi parce qu’on ne sait pas où nous classer, que notre identité est floue, notre image brouillée – brouillonne ? –, sans parler de nos « unes » décrétées intempestives. Bref, notre ligne n’est pas claire.  Nos ennemis nous offrent l’occasion de la clarifier. Saisissons-la – ils pourront toujours nous intenter un procès en narcissisme. L’ennui, c’est qu’il est presque impossible de répondre à des assertions qui se réfèrent rarement à un texte ou à un propos particulier, sinon de manière malhonnête, manipulatoire et malveillante. Lorsque nous avons interviewé Marine Le Pen (l’un de nos crimes les plus anciens), les perroquets se sont déchaînés sur le mode « Je vous l’avais bien dit ! », sans pouvoir citer une seule phrase susceptible d’étayer notre inculpation de complaisance. Depuis, elle est abondamment interrogée par la bonne presse et invitée jusque sur le plateau du « Grand Journal » – ce qui paraît parfaite- ment légitime, s’agissant de la dirigeante d’un parti légal recueillant les suffrages de 20 % des électeurs. Dans Causeur, ce serait, au mieux, de la provoc’ à fins mercantiles ?  Admettons-le, dans un monde où l’on s’honore de ne pas parler à ses contradicteurs, notre pluralisme revendiqué peut faire désordre. Causeur est un journal d’opinions, au pluriel. Et, de ce fait, un aimable foutoir où des monarchistes devisent avec des communistes, et des athées avec des cathos. Des Européens fervents s’y empaillent avec des souverainistes farouches, des libéraux exaltés y ferraillent contre des étatistes déchaînés. On peut y être d’humeur combattante ou désabusée, cynique ou joyeuse.

Bizarrement, les amoureux de la diversité ne prisent guère ce mélange des genres, qui doit compliquer l’établissement des listes noires. Ils adorent l’impertinence à condition que pas une tête ne dépasse. Notre goût pour les rencontres improbables ne signifie certainement pas que toutes les opinions se vaillent à nos yeux, ni qu’elles y aient toutes droit de cité – nous avons nos limites, pas seulement celles de la loi. Mais si ça va mieux en le disant, disons-le : Causeur n’est pas un journal d’extrême droite. Croit-on vraiment que Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pascal Bruckner, mais encore Pascal Blanchard, Ruwen Ogien, Jérôme Guedj ou Najat Vallaud- Belkacem se seraient commis dans un journal d’extrême droite ? Ceux qui tiennent leurs fiches à jour observeront qu’un des auteurs-maison, en l’occurrence Cyril Bennasar, a expliqué dans nos colonnes pourquoi il s’était décidé à voter FN. Ses raisons, qui n’étaient nullement scandaleuses, auraient pu instruire des observateurs désireux de comprendre l’inexorable montée du FN. Je pense pour ma part qu’il se trompe ; devrais-je le bannir pour cela ? Devrais-je congédier Renaud Camus et d’autres amis, au motif qu’ils me font parfois hoqueter ? Si l’on interdit l’expression de toute idée susceptible de nous faire sursauter, donc de nous inviter à la controverse, on finira par s’ennuyer à périr. N’ayez crainte, nous continuerons à vous faire sursauter. Non que ce soit notre objectif : il se trouve que les idées convenues sont rarement stimulantes.  Si nous ne sommes pas d’extrême droite, peut-être sommes-nous une « revue de droite », comme l’affirme l’Obs, sans doute par excès d’amabilité ? Même pas. Il y a parmi nous des gens de droite et de gauche et peut-être même y a-t-il de la droite et de la gauche en chacun de nous. Vous voyez bien, chef, que c’est pas clair ! Concédons, si on y tient, une sensibilité commune que les surgés de l’époque désignent comme « réac », si cela veut dire que nous ne tenons pas tout changement pour un progrès et que nous sommes collectivement attachés à des choses aussi désuètes que la tenue de la langue (non, ça ne veut pas dire que nous tenons notre langue).  Nos détracteurs ont de la chance : leur morale de pacotille leur fournit une vision agréablement simplifiée du monde.

Ce que nous avons en partage, à Causeur, c’est le souci de la complexité. Cela nous oblige à avancer sur une crête étroite pour « tenir les deux bouts de la chaîne », comme on disait autrefois. Autrement dit, nous sommes condamnés à lutter en permanence sur deux fronts. Au pays de Voltaire et de Balzac, il devrait être possible de penser en même temps que la diabolisation de Marine Le Pen est stupide et inopérante, et que ses idées, ou certaines d’entre elles, doivent être combattues ; que Dieudonné est antisémite et que l’interdiction de son spectacle n’était peut-être pas une solution ; qu’il est légitime d’être favorable au « mariage pour tous » et tout aussi légitime de s’y opposer ; que les musulmans français sont aussi français que vous et moi et que certaines expressions de l’islam posent problème à la République ; que le politiquement correct nous étouffe et que le politiquement incorrect nous égare ; que l’euro est un échec et que son explosion incontrôlée serait un désastre. Un peu de dialectique ne nuit pas. Alors oui, il est possible que notre ligne ne soit pas claire, et même qu’elle consiste à ne pas être claire. Pour être clairs, il faudrait que nous nous adonnions au confort de la pensée binaire, au petit jeu des bons et des méchants. Et ça, nous ne le ferons pas, même pour apaiser les frayeurs de Laurent Joffrin[3. Lequel m’a drôlement fait remarquer, dans un échange plus aigre que doux, que, contrairement à ce que son titre suggérait, il précisait dans l’article qu’il n’était pas encore épouvanté, juste inquiet.]. Nous continuerons à parier sur l’intelligence des lecteurs et garderons l’espoir de convaincre ceux qui ne le sont pas encore (lecteurs). Au fait, chef, on fait quoi avec tous ceux qui ne savent pas lire ?

Cet article en accès libre est extrait du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : gelle.dk

Manif pour tous : Qui veut gagner sa carte d’identité?

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anna leonarda manif pour tous

anna leonarda manif pour tous

On se souvient de l’affaire Léonarda au mois d’octobre dernier et de l’émotion qu’elle avait suscité chez  les « droits-de-l’hommistes» français. La jeune kosovare sans-papiers, scolarisée en France depuis plusieurs années, fut alors interpellée lors d’une sortie scolaire pour être reconduite à la frontière. S’ensuivit une invraisemblable cacophonie : traité de vichyste et d’organisateur de rafles, entre autres gracieusetés, l’horrible Valls fut sommé de s’expliquer.

Difficile dans ces conditions de tension extrême de justifier le bien-fondé et la légalité de cette reconduite à la frontière. Surtout quand le Premier-Ministre, contre toute cohérence, exprime son souhait de garder la jeune fille,(immédiatement suivi par la première dame du moment, à qui personne ne demandait son avis).  La confusion est à son comble quand, dans une pitoyable attitude de repentance, Hollande propose pour clore le débat, qu’un accueil soit réservé à la jeune fille si elle souhaite revenir en France. Léonarda tranche alors avec mépris : c’est toute ma famille ou rien.

Autre département, autre loi ? Anna, jeune étudiante d’origine russe vit en France depuis dix ans. Elève de Khâgne dans les Yvelines, elle aspire à devenir française comme ses parents avant elle. Elle en fait part aux services d’immigration par une lettre dûment motivée. Naïvement peut-être, elle y mentionne son intérêt pour la vie politique française, qu’elle étaye par sa participation à des meetings et manifestations.

Dès lors, les choses se compliquent pour elle, comme elle l’explique dans un entretien accordé au Figaro tv le 5 mars. Lors de son entretien de naturalisation, les questions  auraient porté  plus sur son profil politique que sur sa motivation.  Va-t-elle à la messe, est-elle de droite ? Le nom de la Manif Pour Tous, s’il n’est jamais prononcé, plane sur l’entretien…

Et quand on lui demande ce qu’elle pense pouvoir apporter à la France, elle ne convainc pas. Mettre ses brillantes études au service d’un travail utile à la France n’est pas la bonne réponse. C’est alors que les deux fonctionnaires lui expliquent que son dossier ne présente pas d’intérêt pour la France.

Tiens, la France pratiquerait l’immigration choisie dans les Yvelines ?

Les policiers lui auraient alors suggéré comment se rendre utile à la France dans la plus grande discrétion. Elle devrait leur donner des renseignements sur ses amis de la Manif pour tous et aller à la prochaine manifestation de Veilleurs pour en rendre compte ensuite. En échange de quoi, les policiers présenteraient son dossier comme celui d’un entretien normal (sic). Perturbée, Anna passe outre les recommandations de secret et en parle à ses parents. Puis l’affaire parvient aux oreilles du maire-adjoint de Versailles.

On connaît la suite. Ces révélations embarrassent la Place Beauvau  qui diligente une enquête de l’Inspection Générale de la Police, afin de comprendre dans quelles conditions s’est déroulé l’entretien de naturalisation…

Que la police fasse du renseignement n’a rien de choquant dans l’absolu, c’est une de ses missions. Que les services d’immigration vérifient les motivations et l’envie de France de ses prétendants est plutôt rassurant. Ce qui est surprenant c’est la différence de traitement entre ces deux affaires :

Sans même s’arrêter sur le contexte d’intégration des deux jeunes filles et de leurs familles : il fallait garder Léonarda, au motif convaincant que c’était ignoble de l’expulser. On ne pouvait garder Anna[1. Anna obtiendra finalement sa naturalisation dans les semaines qui viennent.] au motif que son apport à la France était insuffisant -et qu’en outre elle représentait un courant de pensée haïssable… Si elle ne les avait refusés, Léonarda n’aurait eu que des droits, Anna n’avait que des devoirs.

Cela pose alors plusieurs questions : en dehors de l’indignation bon teint contre toute misère humaine,  quelle est la politique d’immigration de la France ? Par ailleurs, la notion d’utilité de l’immigrant est–elle à géométrie variable et soumise à appréciation d’une police « de la pensée » ?

*Photo : Le Figaro tv.

Ukraine, la guerre de mille ans

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ukraine illustration tutu

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Diabolisation des agents « fascistoïdes » de l’étranger à la télévision russe, sacralisation des héros spontanés de la liberté sur les chaînes européennes : le manichéisme est sans surprise, de même que l’émotion devant les morts, toujours utile aux idéologies. Mythifiées par l’instantanéité de l’information en continu, les images du Maïdan raniment la commotion de 1989 pour les uns, l’exaltation de 1789 pour les autres. Vu de Moscou, deux décennies et demie après la chute du Mur, les diplomaties de l’Ouest continue- raient leur guerre souterraine en vue de la dissolution définitive de l’Union soviétique. Vu de Paris, deux siècles et un quart après la prise de la Bastille, les peuples de l’Est manifesteraient non moins définitivement leur aspiration démocratique à intégrer l’Union européenne. Cet affrontement obligerait ainsi chacun à trancher, le temps d’un reportage, l’éternel dilemme entre l’éthique de responsabilité et de conviction. Cependant, l’Histoire ne se répète pas, elle se poursuit.[access capability= »lire_inedits »]

Qui veut comprendre l’actuelle crise ukrainienne doit remonter plus loin que l’époque contemporaine ou les temps modernes pour ressaisir le destin d’une nation mouvante dès ses origines et régulièrement empêchée depuis. L’Ukraine, comme l’indique la racine kraj, est une zone-frontière qui a pris la dimension d’un pays. Elle naît au IXe siècle avec la scission entre les deux Europe, occidentale et orientale, dont la dispute sur l’héritage de Rome, Athènes et Jérusalem, cause une ligne de fracture continentale courant de Riga à Split. C’est sur cette ligne que s’affronteront les missions carolingienne et byzantine, les Églises latine et grecque, les empires centraux et périphériques, ainsi que les diverses coalitions qui, à la suite de l’aventure napoléonienne, susciteront les deux guerres mondiales. C’est cette ligne que voudront éradiquer les totalitarismes nazi et communiste. C’est autour de cette ligne que s’agrégeront la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie avant de se désagréger face à l’impossibilité de la surmonter. Or, cette ligne traverse l’Ukraine en son centre, la désignant comme un champ crucial d’influence, la condamnant du même coup à l’instabilité et l’exposant au risque de la partition.

L’Histoire a voulu que l’Ukraine soit divisée par la ligne de fracture qui sépare, depuis le IXe siècle, les deux Europe, occidentale et orientale. Écartelée encore aujourd’hui entre l’Europe de Merkel et la Russie de Poutine, elle ne pourra éviter l’éclatement qu’à travers une solution fédérale.

Le mouvement de balancier est incessant au cours des siècles. L’adoption du christianisme venu de Constantinople, l’invasion tatare, la création d’une entité cosaque, l’incursion ottomane, l’annexion par la Russie font de Kiev un Orient ; l’occupation polonaise et lituanienne, le ralliement d’une partie du clergé à Rome, le romantisme révolutionnaire et la vitalité de minorités telles que, jadis, la communauté juive en font un Occident. Le rêve répété de l’in- dépendance, sans cesse miné à l’intérieur par des féodalités fragmentées ou des révoltes populaires, menacé à l’extérieur par des voisins prédateurs, cristallise ainsi un nationalisme exacerbé par la conscience d’un territoire accordéon et d’une identité composite, si ce n’est contradictoire.  Ce balancement détermine le partage entre l’Est et l’Ouest du pays qui, en leurs confins, forment respectivement un bastion orthodoxe, majoritairement russophone, autour de Donetsk, cité industrielle, et un bastion catholique de rite byzantin, purement ukrainophone, autour de Lviv, ville universitaire. Le contentieux se nourrit de mémoires antagoniques où alternent les conversions forcées et les coercitions linguistiques. Jusqu’aux pires tragédies sont ferments de discorde. Ainsi, de la terrible décennie 1933-1943, l’Est veut se souvenir qu’il a subi de plein fouet la grande famine organisée par Staline alors que l’Ouest veut oublier qu’il a fourni des troupes à Hitler. Ce clivage se retrouve dans la présente carte électorale, où le conservatisme tourné vers Moscou domine à l’Est et le progressisme tourné vers Bruxelles à l’Ouest. Il imprègne les autres régions, hante la capitale et en fait, comme en 2001, 2004, 2011, l’otage de forces centrifuges.

Le spectre rémanent de la division ne va pas sans provoquer, en retour, un fort consensus sur l’interdit du divorce. Comme le montrent les 90,5 % de « oui » lors du référendum de 1991 sur l’indépendance, il existe indéniablement un peuple ukrainien, légitimement fier de sa langue et de sa culture. Le problème tient plutôt à la forme de constitution politique qu’il s’est choisie, dans le droit-fil des réveils patriotiques du XIXe siècle, à savoir celle de l’État-nation. Or, l’Ukraine, longtemps brimée, n’a jamais accédé à l’universalité que par voie de médiation. Par le passé, la Russie a prévalu, de l’assomption tsariste du berceau de la chrétienté slave à l’octroi soviétique d’un siège à l’ONU, sans oublier l’écho donné aux arts et lettres ukrainiens. La renationalisation récente, cocasse si elle n’était pathétique, de Nicolas Gogol en Mykola Hohol marque le délitement d’un lien multi- séculaire désormais systématique- ment reconstruit en une vaste chronique de l’oppression. D’où la tentation de donner un coup de barre à l’op- posé, du côté de l’Europe, mais dans le but paradoxal de garantir l’avenir en renforçant le sentiment national.

S’instaure par là un double effet, dissymétrique, de miroir symbolique. La Russie de Poutine, pourtant moins anarchiquement arbitraire et corrompue que l’Ukraine en raison de la concentration autoritaire du pouvoir, autrement riche surtout, représente l’agonie. L’Europe de Merkel, qui est sans doute celle de l’État de droit et des droits de l’homme, mais plus sûrement encore celle de l’abondance, la survie − même si la Grèce, si proche, devrait incliner les Ukrainiens à la circonspection. Ces deux pôles sont avant tout des métaphores du déni, compréhensible, d’un intolérable présent. Lequel ? Celui d’un pays livré à la faillite économique, scindé en deux blocs électoraux soumis à l’arbitrage opportuniste du vote des Tatars de Crimée, régenté par des clans mafieux qui pillent les maigres ressources locales et se renvoient tour à tour dans les mêmes geôles au gré des mouvements fluctuants d’opinion, vidé de ses habitants devenus les premiers travailleurs clandestins bon marché de l’espace Schengen.   Au regard de ce sentiment d’asphyxie qui est la face cachée de tout revivalisme nationaliste, comment se distribueront demain les acteurs ? Comment l’intelligentsia de Kiev, la seule mouvance sincère, se débrouillera-t-elle des miliciens néonazis qui ont joué la stratégie de la tension pour empêcher un règlement concerté ? Comment les activistes du Maïdan, mêlant vétérans de l’Afghanistan, prêtres et rabbins engagés, fondamentalistes musulmans, théoriciennes féministes et militants gays, pourront-ils pérenniser l’union sacrée ? Comment savoir si l’appareil militaire et policier, également extrémiste et comploteur, qui a lâché Ianoukovitch, ne finira pas par lâcher son double inversé, Ioulia Timochenko ? Comment la solution d’une fédération ne s’imposera-t-elle pas afin de réduire le danger de la partition, quitte à incidemment la préparer ? Comment l’Union européenne qui a, en dehors de ses frontières, soutenu la rue contre la légalité, s’expliquera-t-elle de ce choix au sein de ses frontières ?  La seule certitude est que Poutine a anticipé ce revers en faisant basculer le centre de gravité de la diplomatie russe vers l’Asie et le Pacifique par le lancement, avec Pékin, de l’Eurasets, l’Union eurasiatique. Le projet peut paraître chimérique. Il semble néanmoins constituer un levier suffisant pour peser, à terme, sur Bruxelles, dont on verra la capacité à soutenir vrai- ment Kiev alors que toute l’attention de Washington se porte sur le Proche- Orient. Morale momentanée de l’histoire : mieux vaut préférer le dur réalisme que commandent les leçons de l’Histoire au lyrisme béat que propagent les médias.[/access]

*Photo: Soleil

Défense de Patrick Buisson

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sarkozy buisson ecoutes

sarkozy buisson ecoutes

Étonnant Patrick Buisson : on croyait qu’il était très écouté de Nicolas Sarkozy, il semble désormais que l’inverse soit vrai aussi. Patrick Buisson a écouté, et beaucoup écouté Nicolas Sarkozy. Et d’autres, beaucoup d’autres, de l’entourage présidentiel. Mais, en ces temps de Carême, comment pourrait-on critiquer cette attention à la parole de son prochain qui est tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait de Patrick Buisson, homme à la foi aussi rigoureuse que celle du  père Joseph ? Elle est devenue rare de nos jours, cette sollicitude, cette qualité d’écoute, et osons le mot, cette bonté.

On parle de centaines d’heures d’enregistrement. Quand même. Le premier souvenir qui remonte à l’esprit, quand on évoque un tel volume d’enregistrements, faite par un seul homme pour le profit d’un seul homme, c’est Richard Nixon. Richard Nixon et son célèbre magnétophone planqué dans le Bureau Ovale qu’il déclenchait discrètement dès qu’il le jugeait bon. Cela ne l’a pas aidé pour le Watergate, d’ailleurs, ces enregistrements, même si le FBI avait tenté de faire du nettoyage. Maintenant, on en viendrait presque à remercier Nixon de cette pratique un rien paranoïaque et machiavélique puisqu’on dispose de sources de première oreille sur l’histoire secrète des USA pendant ces années-là.

Et comme nous valons bien les Américains, il n’y avait pas de raison que nous ne fassions pas la même chose. Tout de même, des centaines d’heures sur le dernier quinquennat, on  n’allait pas laisser tout cela sombrer dans l’oubli. C’est peut-être ce que s’est dit Patrick Buisson quand il tripotait son dictaphone dans la poche de son costume. C’est sans doute ce que s’est dit aussi celui qui a laissé fuiter les enregistrements. Ce n’est pas très élégant, certes, de voler tout ça sur le disque dur de Patrick Buisson et de le livrer au public. Les journalistes malveillants, tous de gauche c’est bien connu, ont vite fait de monter en épingle tout ce qui peut nuire à un homme comme Patrick Buisson qui est très à droite, c’est bien connu aussi.

Je serais Patrick Buisson, je serais d’ailleurs furieux. On oublie trop souvent dans les commentaires médiatico-politiques de souligner que la première victime, c’est lui.  C’est non seulement un vol dont a été victime Patrick Buisson mais aussi un viol comme dirait un Henri Guaino, faussement traumatisé par ces révélations. Je dis faussement car ces révélations ne devraient pas en être pour lui puisque, sauf sénilité précoce, il doit très bien se souvenir de ce qu’il disait à Patrick Buisson étant donné qu’il parlait quotidiennement avec lui. On mesure ainsi toute la mauvaise foi d’Henri Guaino. Non, il faut défendre Patrick Buisson contre toute cette hypocrisie et invoquer, au choix, la peur d’une mémoire défaillante chez un homme si occupé qui voulait remettre en ordre ses notes le soir en réécoutant ce qui avait été dit dans la journée ou bien une volonté de s’inscrire dans la brillante lignée de ces mémorialistes qui furent aussi des conseillers du Prince : Platon et Denys de Syracuse,  Aristote et Alexandre le Grand, Philippe de Commynes et Louis XI, Alain Peyrefitte et De Gaulle,  Jacques Attali et Mitterrand, rayez les mentions inutiles. Pourquoi pas, après tout ? On dit Patrick Buisson féru d’histoire au point de diriger une chaîne de télévision  du même nom et l’on comprendrait qu’il ait voulu y laisser une trace, dans l’histoire, après avoir voulu y jouer un rôle.

Il y a juste un léger détail, c’est que Denys, Alexandre, Louis XI, De Gaulle et Mitterrand étaient au courant que Platon, Aristote, Philippe de Commynes, Alain Peyrefitte et Jacques Attali prenaient des notes pour d’éventuels futurs verbatim. C’est ballot que Patrick Buisson ait oublié de prévenir Nicolas Sarkozy parce que du coup on pourrait croire à de vilaines choses comme le désir de tout contrôler,  de faire pression, de manipuler et de se fabriquer une assurance tout risque pour l’avenir. Par exemple, si l’on devait être pris dans de vilaines affaires sur des budgets un poil abusif consacrés aux sondages élyséens.

Mais bon, le premier fautif reste tout de même Nicolas Sarkozy. Un homme que l’on disait si avisé de toutes les questions de communication, ne pas avoir compris que l’on vivait dans une société où tout le monde peut filmer tout le monde avec un simple téléphone, où l’homme est devenu un Big Brother pour l’homme, cela est désolant. Il n’y a plus, il n’y aura plus de parole privée, d’image privée, Nicolas Sarkozy aurait dû le savoir.  Interdit de se lâcher dans une soirée, désormais, sous peine de vous retrouver sur You Tube le lendemain en train de chanter L’Internationale avec un slip sur la tête. Alors, à plus forte raison sous les ors du pouvoir. Nicolas Sarkozy, du coup, doit se sentir un peu comme ces victimes de « revenge porn », mode venue des USA et qui consiste à publier sur le net des images ou des films des galipettes faites avec un ex ou une ex dont on veut se venger.

Mais bon, sur le plan politique, rien n’indiquait que Patrick Buisson et Nicolas Sarkozy aient rompu et que l’éventuel retour de l’ancien président ne se ferait pas sur une ligne aussi dure que celle de l’élection de 2012. Et puis allez savoir d’ailleurs, si Patrick Buisson est aussi à droite qu’on veut bien le dire. Moi, par exemple, pour l’instant, dans ces enregistrements, je n’ai pas entendu le mot race.

 *Photo : hto2008.

Patrick Buisson : une idée certaine de la France

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cope buisson fillon ump

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Jadis, le buisson ardent symbolisait Dieu, aujourd’hui Buisson symbolise le diable. La preuve par Sophie, journaliste de gauche – What else ? – qui lorgne sur mon iPhone. Le nom de Patrick Buisson apparaît sur l’écran, entraînant sur le visage de Sophie une mine dégoûtée : « Mais que fais-tu avec cet homme ? »   Et pourtant, Sophie sait que mon métier est en gros le même que le sien : interroger des hommes sur ce qu’ils font et pensent en français, on appelle cela une « interview », activité à laquelle on peut prendre goût, surtout si elle est pratiquée avec le diable, converser avec les anges, quoi de plus ennuyeux ! Mais le dégoût de Sophie résume finale- ment le travers que notre époque entretient vis-à-vis de la droite dure : condamner avant de comprendre. Depuis trente ans, cette attitude prédomine avec le succès que l’on sait. Ne pas écouter les arguments de ses représentants, et même ne pas les rencontrer de peur que ce soit contagieux, bref soigner sa gauche en se payant de grands qualificatifs – de « réactionnaire » à « fasciste » – lesquels permettent au journaliste d’évoquer son dégoût de leurs idées, plutôt que de les penser. En rencontrant Patrick Buisson, je suis parti du postulat inverse. Mon intention n’était pas de montrer la distance abyssale qui sépare cet homme d’un journaliste de gauche, mais de tenter un portait intellectuel. Ma méthode n’a pas consisté à m’intéresser à la psychologie du personnage et à ses frasques, mais à m’en tenir à un objet oublié qui continue pourtant de mener les hommes : son idéologie.[access capability= »lire_inedits »] C’est que cet homme occupe une place singulière dans notre vie politique. À droite, rares sont ceux qui ne l’ont pas consulté. Ils ne s’en vantent plus mais François Bayrou, Jean-Pierre Raffarin ou Alain Madelin ont recherché ses conseils. Parmi les jeunes de l’UMP, pratiquement tous ont sollicité son aide. Et à l’extérieur même de l’UMP, les hommes les plus inattendus, qu’ils s’appellent Jean-Christophe Cambadélis ou Jean-Luc Mélenchon, ont apprécié l’interlocuteur, à défaut de partager ses idées.  Comment expliquer une telle fascination ? Pour le savoir, il suffit d’avoir une conversation avec lui, dans le bureau qu’il occupe à TF1, en tant que dirigeant de la chaîne Histoire. L’homme a lu, et même à peu près tout lu. Il connaît les auteurs orthodoxes mais surtout les hétérodoxes, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, ceux de son camp comme ceux du camp d’en face. Il sait ce qu’il doit à Jean-Claude Michéa ou à Christophe Guilluy, peut marquer son désaccord sur les pages furtives que le philosophe Pierre Manent consacre à la peine de mort (dans La Raison des nations). À cet égard, peu d’hommes sont capables de mobiliser une telle culture historique et philosophique au service d’une lecture du présent politique.

Qui, avant Buisson ? Paul-Marie de la Gorce pour les gaullistes, Jacques Attali pour Mitterrand. Mais aujourd’hui, entre les universitaires qui ne s’intéressent plus à la politique et les politiques qui se désintéressent de l’intelligence, un homme comme Buisson est presque incontournable quand on aime les idées et la politique.   Cependant, une rencontre avec lui requiert une robuste préparation. L’homme a écrit, énormément écrit, sur un sujet étrange : la sexualité sous l’Occupation, une histoire en deux tomes. Ce n’est pas ce que vous aviez retenu de la période ? Lui, si, et pas forcément dans la perspective que vous imaginez. Car Patrick Buisson s’est d’abord intéressé au sort réservé aux femmes, et si cela ne relève pas des études de genre, cela pourrait s’en rapprocher. Bien sûr, ce n’est pas du Butler, mais ce n’est pas non plus du Boutin : sa vision n’est pas traditionnelle, on peut même affirmer qu’il « ose le féminisme ». Sur cette période comme sur les autres, la place dévolue aux femmes est l’une de ses préoccupations constantes. Aussi trouve-t-on sous sa plume une autre histoire de la Libération. Pourquoi les comités de Libération ont-ils jugé urgent, et juste, de tondre des femmes soupçonnées d’avoir frayé avec l’ennemi ? Parce que, ce faisant, les mâles se réappropriaient le corps des femmes, une façon de reconquérir cette nation que, par lâcheté et inconséquence, ils avaient abandonnée à l’ennemi. La France était déchirée ? Elle s’est réconciliée en humiliant ces femmes : là-dessus, tout le monde était d’accord, des communistes aux catholiques. Cette tonte de la honte marqua le retour de la société patriarcale, comme si, explique-t-il, « au moment où l’on nationalisait Renault, on renationalisait le corps des femmes, un bien collectif dont on ne pouvait user individuellement ».

Violemment hors d’âge Si l’on n’a pas lu Buisson avant de parler avec lui, ses dégagements surprennent. Comme ses références d’un autre siècle, d’un autre millénaire même : que vient faire la messe en latin au huitième étage de la tour TF1 ? Ce décalage contribue également à son pouvoir de séduction : l’homme est intempestif, violemment hors d’âge par rapport à ce que l’on a l’habitude d’entendre dans le milieu politique. Toute la ville veut être moderne ? Lui se pose comme le premier des antimodernes. La démocratie participative est à la mode ? Buisson réclame un « pouvoir qui sauve », un roi thaumaturge 2.0. Les politiques ont un rapport étroit avec la pensée Sciences Po, leur pluralisme va de Jean-Claude Casanova à Dominique Reynié. Lui mêle Joseph de Maistre, Bloy, Bernanos, Pasolini et Cioran.

À la pensée molle, Patrick Buisson oppose une équation folle. Elle peut se résumer en deux «ismes» qui pèsent chacun leur poids de parti pris, rappelant qu’avec lui, la grande aventure idéologique est de retour. Sa matrice mentale repose en effet sur deux postulats que les sciences sociales désignent sous le nom de « holisme » et d’« irrationalisme ».  Commençons par le holisme. Ce terme désigne une forme de pensée hostile à l’individu, à l’individu comme valeur mais aussi comme facteur explicatif de la société. Pour Patrick Buisson, la politique doit être obsédée par le collectif. Dès lors, il se situe aux antipodes d’une droite qui considère, à la suite de Margaret Thatcher, que la société n’existe pas, qu’il n’y a qu’une collection d’individus. La vision du réel que nourrit le conseiller de Nicolas Sarkozy consiste, au contraire, à reconnaître une existence autonome à la société, contre ceux qui la tiennent pour morcelée, animée par la lutte des classes, ou devant être abandonnée à des intérêts spécifiques. Voilà une position bien singulière pour un homme de droite, en contradiction avec la tradition orléaniste de libéralisme modéré, chère à l’Hexagone et incarnée par le triptyque « Montesquieu- Tocqueville-Aron ». Aucun de ces trois auteurs ne trouve grâce auprès de Patrick Buisson, il est facile de comprendre pourquoi. Montesquieu aime trop le formalisme, Tocqueville l’individu, et Aron l’immanence, pour intéresser Buisson.  Mais l’homme n’est pas unique- ment holiste. Cette perspective le conduit naturellement à tenter de saisir la société dans son ensemble, comme si les collectivités humaines possédaient une volonté, des désirs, en un mot, une essence. Dès lors, cette démarche se révèle profondément irrationaliste. Là aussi, ce parti pris jure dans son camp. Être à droite aujourd’hui, c’est se prévaloir d’être pragmatique, d’avoir troqué les utopies gauchisantes pour une rationalité pure et gestionnaire.

Finalement, quoi qu’elle en pense, même la droite s’est convertie à une lecture constructiviste de la société : elle sait bien qu’il n’y pas une nature humaine, mais des déterminismes sociaux des comportements humains. Toute la droite, ou presque, le sait… sauf Buisson : lui s’en tient à une conception mystique de la société. Corollaire de cette démarche hors d’âge : il est simultanément immunisé contre les démarches qui viseraient à réduire l’homme à la biologie ou à la position de classe. Autrement dit, sa pensée est incompatible avec le racisme biologisant autant qu’avec le marxisme. À ses yeux, la société a une nature, conséquence de la nature humaine, elle a un souffle, pratiquement un pneuma à respecter. Buisson, faut-il le préciser, n’est pas sartrien : pour lui, l’essence précède l’existence.

Buisson holiste et irrationaliste ! Mais pourquoi s’embarrasser de ces néologismes quand il paraît suffisant de le qualifier d’« homme d’extrême droite ». Pas sûr, d’ailleurs, que le qualificatif lui paraisse infamant : tout juste peut-il passer à ses yeux pour encombrant. Lui le récuse, se présentant sous l’étiquette sibylline d’« anarchiste conservateur ». Si vous lui dites que l’extrême droite a été son métier, lorsqu’il écrivait dans Minute, il vous rétorquera que sa culture, il l’a faite ailleurs et avant. Auprès des Hussards, et surtout en compagnie des deux Léo, Léo Malet et Léo Ferré. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, son engagement le conduit à lutter contre Marine Le Pen : le FN, c’est la boutique d’en face, ou d’à côté, mais c’est la boutique concurrente. Derrière le calcul, il y a aussi une conviction, inattendue comme Buisson a l’habitude d’en avoir. Le FN est désormais à ses yeux un parti de gauche ! L’entourage de Marine Le Pen ? Il est principalement composé d’anciens chevènementistes. Cette nouvelle équipe concocte un programme économique à base de justice sociale et de hausse réclamée du pouvoir d’achat. Certes, la préférence nationale demeure, mais à quoi bon préférer la nation si on l’abandonne au mariage gay et à l’avortement ? Du coup, aujourd’hui, Patrick Buisson est condamné à se distinguer de l’extrême droite officielle et contemporaine. Il faut dire que son extrême droite à lui est antérieure aux païens du FN, tout comme elle est antérieure aux pétainistes. Pour retrouver sa radicalité à lui, il faut remonter au père fondateur, également admiré par son propre père : Charles Maurras.

Maurras et Gramsci Pourquoi Maurras ? Pour sa pensée d’un pouvoir souverain, transcendant les intérêts catégoriels. D’où l’intérêt porté à l’auteur de La plus grande France par une génération de politiques, depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand. Maurras, c’est, selon lui, un destin tragique, celui d’un homme qui a combattu l’Allemagne pendant des décennies pour terminer jugé comme collaborateur à la Libération. Lorsque l’on évoque les propos antijuifs de Maurras, Patrick Buisson se cabre. D’abord parce que l’antisémitisme, assure-t-il, n’a jamais fait partie de sa culture, ni hier ni aujourd’hui ni jamais. Les diatribes antijuives de Maurras sont donc évidemment condamnables à ses yeux, mais il faut les distinguer de l’antisémitisme hitlérien, poli- tique et racial. Mais la judéophobie de Maurras n’a-t-elle pas préparé la société française à tolérer les lois raciales de Vichy ? Patrick Buisson sort de sa réserve : tout cela n’est pas son Maurras, son monde à lui est chrétien, il n’a jamais cru aux races : voilà pourquoi aujourd’hui encore, il développe une lecture pré-raciale ou post-raciale de la société.  Dans quelle atmosphère a-t-il été élevé ? Chez les Buisson, on vivait sa foi comme les chrétiens des catacombes. Pire : comme les chrétiens des années 1960. De cette époque, il conserve le sentiment inébranlable de sa différence : être classiquement d’extrême droite, comme le premier étudiant en droit venu, aurait dilué sa singularité. « J’étais un enfant croyant, explique-t-il aujourd’hui. J’avais la foi, mais je croyais aussi dans la mission de l’Église, première pour- voyeuse de lien social, dotée d’un rôle unique pour l’éducation des enfants et le secours des malades. Ma foi d’enfant s’est affirmée avec l’avènement de la société de consommation, ajoute-t-il, celle que fustigeait Pasolini. » Voilà pourquoi Patrick Buisson peut avoir emprunté des routes parallèles à celles des Le Pen sans avoir abouti au même endroit. Qu’on en juge : Algérie française, soutien à l’OAS, anticommunisme, sans oublier une manifestation contre l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Patrick Buisson a également participé à « 68 », contre Mai-68. Tout cela aurait pu faire de lui un cadre du FN s’il n’avait nourri des ambitions plus grandes encore. Non pas remporter une élection – rêve de notable – mais ravir l’hégémonie culturelle à la gauche. La référence à Gramsci est assumée : connaître les armes de l’adversaire et les retourner contre lui.   Sûr de lui et dominateur, Buisson est persuadé qu’il dispose seul de la méthode pour faire gagner son camp.

Son projet, ce n’est ni le coup d’État ni le coup d’éclat, mais, dit-il, rendre le pouvoir au peuple. À ses yeux, la politique consiste désormais à empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. Ce vol de la légitimité démocratique a eu lieu parce que des minorités ont pris la place des citoyens. Les intérêts catégoriels triomphent. Leur but ? Écarter le peuple des décisions. La démocratie formelle a accouché d’un nouveau Léviathan, un cratos sans demos, un pouvoir sans peuple. Ne vont plus voter, explique-t-il, que les « clientèles » : dans l’isoloir, il y a de moins en moins de jeunes et de pauvres. Au fur et à mesure que la dépense publique augmentait, la participation aux élections diminuait. La preuve, pour Buisson, que le coût marginal de l’électeur n’a cessé d’augmenter. Dans cette ode à la légitimité populaire, on distingue l’argumentaire classique du populisme. Mais si l’on creuse un peu, cet appel au peuple est un appel à l’homogénéité du peuple. C’est fort de ce principe qu’il dénie toute légitimité aux minorités, depuis les minorités sexuelles jusqu’aux minorités religieuses, au premier rang desquelles se trouve l’islam.

Une « société multiculturelle est multiraciste, et donc multiconflictuelle », assène-t-il à la manière d’un théorème, un théorème démontré selon lui par les émeutes de 2005. Dès lors, puisque la diversité est par nature dangereuse, la poli- tique doit consister à fabriquer du semblable. Un thème traditionnel au sein de la pensée conservatrice française, chez Maurras comme chez les conservateurs de gauche, au premier rang desquels on trouve le sociologue Émile Durkheim. Des penseurs éloignés les uns des autres qui se retrouvent néanmoins sur un point : la morale collective, c’est ce qui façonne le lien social et construit de l’homogénéité. C’est autour de cette certitude que s’édifie le projet politique de Patrick Buisson. Cette quête de l’homogène a un ennemi absolu : le libéralisme. Patrick Buisson le récuse sous toutes ses formes, qu’il soit une école philosophique ou une construction économique. Là se trouve sa haine originelle. Pourquoi une telle détestation ? Parce que le libéralisme, c’est l’individu, donc l’anomie. Le libéralisme incarne à ses yeux le grand coupable : c’est lui qui est à l’origine du marché, de cette démocratie formelle tellement éloignée de la démocratie réelle qu’il appelle de ses vœux. Honnir le marché et ses dérivés, le « bougisme », le sans- frontiérisme, l’élite à l’étroit dans les frontières quand les pauvres n’ont plus qu’elles pour se protéger.  Évidemment, tout cela ne cadre pas avec le décor, lequel est, faut-il le rappeler, la tour TF1. Chez Bouygues, on ne reconnaît ni Marx ni Jésus : l’entreprise n’a pas encore officiellement abjuré le marché. Mais à l’entendre, Patrick Buisson juge sa présence au sein du groupe TF1 comme relevant de l’entrisme : être là où se trouve le pouvoir, à la télé ou à l’Élysée. Au risque d’être au cœur de la machine qu’il prétend combattre, au risque de servir le président qui incarne depuis des décennies l’argent-roi. « C’est vrai, concède-t-il, on ne peut pas être le candidat du CAC 40 et le président de tous les Français, ou bien encore le président du CAC 40 et le candidat du peuple français : c’est toute la contra- diction du sarkozysme. » Et la sienne par la même occasion. Comment se ranger du côté des Rolex en militant contre la « prolophobie » ? En imaginant lutter pour la restauration, la restauration d’une France éternelle, fût-elle cachée à l’origine derrière des Ray-Ban. « La droite devra bien finir par choisir entre la valeur et les valeurs », lâche-t-il. Comprenez : les valeurs éternelles. Car pour Patrick Buisson, la France est un bloc, son histoire ne se découpe pas. Dans son panthéon personnel, l’archevêque Denys Affre, qui œuvra auprès des ouvriers pari- siens et fut tué sur les barricades en 1848, côtoie Louis Rossel, officier fusillé pour avoir rejoint la Commune. On y croise également la rose et le réséda, le catholique et royaliste Honoré d’Estienne d’Orves et le communiste Gabriel Péri, tous deux fusillés au Mont-Valérien en 1941. On y rencontre enfin de Gaulle, mais aussi Salan.  Buisson ne choisit pas entre les morts parce qu’il a la passion de l’unité. En tant que conseiller du prince, son rêve est que le corps du souverain et celui du pays ne fassent plus qu’un. On gouverne d’abord par des symboles.

Certes, explique-t-il, les Français sont déchristianisés, mais le christianisme demeure notre référent identitaire. « Le paysage français, ce sont ces clochers, Mitterrand l’avait bien compris. Les catholiques pratiquants ont beau être peu nombreux, 4 % ou 5 % de la population, la sortie de la religion n’empêche pas la réactivation du christianisme non pas comme élément de croyance mais d’identité. » D’où les racines chrétiennes avec le discours de Latran jusqu’au discours du Puy-en- Velay, mais aussi des hommages rendus à des saints laïques, comme les résistants du plateau des Glières. Cette nation perçue comme un bloc, voilà un programme rêvé par l’historien ultraconservateur Ernest Kantorowicz, historien connu parmi nous pour l’expression des « deux corps du roi ». Cette expression est aussi souvent répétée qu’incomprise ; d’elle, on a retenu une vague conception duale du corps du souverain, partagé entre une enveloppe immortelle et une carcasse mortelle. Mais en réalité, cette conception débouche sur une vision organiciste de la société : un pays est un corps au sens littéral du terme, un corps qui se reflète dans le souverain. C’est ainsi que se réalise le miracle d’une société peuplée d’hommes différents, aboutissant néanmoins à une totalité homogène. Un rêve pour Patrick Buisson, un cauchemar pour ma camarade Sophie pour qui la modernité s’écrit « diversité ».  Cette conception est antimoderne ? Tant pis, Patrick Buisson assume ce regard empreint d’une nostalgie pour l’homogène, homogénéité réelle ou rêvée, passion pour une époque où la solidarité organique animait la France. Plutôt la nation mystique que l’état technocratique. Mais ce rêve se heurte à la réalité française et à celle de son héros, Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, Patrick Buisson ne cherche pas à nier que le corps physique de Nicolas Sarkozy fait entrave au corps symbolique qu’il était censé représenter, celui de la France. L’ancien président souffre de « l’incertitude des messages qu’il envoie » lance son ancien ou toujours conseiller. Mais Sarkozy, ajoute-t-il, est un pragmatique : il peut encore se distinguer du repoussoir absolu qui, pour Patrick Buisson, porte un nom : Jacques Chirac.  À ses yeux, Jacques Chirac fut un affaibli du symbole, le président du Plan cancer et de la Sécurité routière, comme si le président s’était trans- formé en un dieu mortel ou un messie impuissant. Chirac acheva son second mandat en abdiquant ses prérogatives régaliennes, au profit d’un gouverne- ment de nos problèmes quotidiens. L’impuissance publique a cherché à se refaire au profit d’une toute-puissance privée. Ce renoncement chiraquien mène en ligne droite, pour Patrick Buisson, au « mariage pour tous ». Sans surprise, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy se déclare hostile à cette réforme. S’il récuse toute homophobie en matière de statut des homosexuels, il est sur la ligne proustienne, « élus ou maudits », en tout cas dénués de toute forme d’institutionnalisation. Il s’agit encore d’un point de divergence avec le Front national, jugé bien tiède dans son opposition à cette mesure.

Mais là encore, la logique Buisson n’est pas évidente : car c’est au nom de l’homogène qu’il dénie aux homosexuels le droit de se marier. Son raisonnement est sinueux : le mariage seul ne suffit pas, si l’on veut aller au terme de cette logique en 2015 ou après, les couples homosexuels obtiendront à ses yeux le droit à la PMA et surtout à la GPA. C’est cette dernière mesure qui le dérange le plus, car on touche alors à la marchandisation du corps. Comme si l’on avait franchi une étape de plus dans la « prolophobie », explique-t-il : jadis on louait des bras, demain on louera des ventres. Et cette perspective est pour lui une preuve supplémentaire du caractère destructeur du libéralisme pour le lien social : impossible, selon lui, d’imaginer une libéralisation des mœurs qui ne conduirait pas mécanique- ment à la libéralisation du marché. Corollaire de cette conviction : ceux qui prétendent renforcer l’État-providence sont en réalité les agents inconscients de la déliaison sociale. D’où un double ennemi à double visage pour Patrick Buisson : une gauche libérée de la question sociale et une droite libérée de la question nationale, un ennemi qui ressemble fort à l’« UMPS »  décrié par le FN.

Aujourd’hui, le président de l’« UMPS », c’est François Hollande, lequel déconstruit le lien social de la même façon lorsqu’il promeut le mariage gay et lorsqu’il distribue des subsides. « Près de 80 % des emplois aidés se concentrent dans les banlieues. Si vous êtes au fin fond de la Lozère, vous n’aurez droit à rien, ou presque… C’est cela le clientélisme. » Paradoxalement, cet « UMPS » peut représenter, selon Patrick Buisson, une chance politique pour François Hollande s’il réalise une grande coalition qui rassemblerait la gauche social-démocrate et l’aile libérale de la droite, comprenant des hommes comme Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin. Autre terme de l’alter- native : François Hollande peut choisir l’affrontement, dissoudre l’Assemblée, perdre les élections et nommer Jean-François Copé premier ministre.  Mais François Hollande ne consulte pas Patrick Buisson. C’est donc le projet de la droite en 2017 que ce dernier espère préempter. Avec une hypothèse qui passe comme étant à la fois la plus plau- sible et la plus risquée pour lui : un second tour Le Pen-Sarkozy. Mais s’il faut faire élire le candi- dat de l’UMP avec les voix de Sophie et des siens, pas sûr que la droitisation demeure la martingale. Une telle perspective laisse pourtant Patrick Buisson impavide. Ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour se faire réélire, ce sont ces 2 millions de votes blancs, des voix provenant principalement des milieux popu- laires. La preuve que la question de l’identité nationale – autrement dit de l’immigration – doit être au cœur de la prochaine présidentielle. Le candidat de droite doit imposer ses vues sur ce thème, quel que soit son adversaire. Le système est en voie d’implosion, assure Patrick Buisson. La gauche a tenté de changer le peuplement de la France, cultivant un vote communautaire auprès des musulmans. Mais les récents événe- ments, notamment le « jour de retrait de l’école », leur refus du mariage gay, montre que le Parti socialiste rêve s’il croit pouvoir faire accep- ter une révolution anthropologique à cet électorat-là. Qu’adviendrait-il si les musulmans ne votaient plus à 90 % pour le Parti socialiste ? Et l’on imagine le visage de Sophie décou- vrant que le nouveau candidat de la diversité se nomme Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy. En refusant d’écouter Buisson, elle s’est épargné bien des cauchemars. Il ne lui reste plus qu’à lire Causeur…[/access]

La lingerie française, du rêve à la réalité

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les atelieres breve

La lingerie française fait fantasmer les femmes de tous les pays du monde, moins leurs couturières. Vendredi, « Les Atelières » déposera le bilan après avoir tenté, pendant plus d’un an, de tenir le pari d’une corseterie haut de gamme 100% française. Les anciennes salariées de Lejaby, déjà sauvées en 2012 par la création de cette nouvelle enseigne « Les Atelières », ont bien du mal à croire en leur avenir. Difficile de suivre le mot d’ordre donné par le ministre à la marinière ? Les couturières ne sont pas les seules à l’affirmer. La production française n’arrive pas à affronter la concurrence étrangère.

les atelieres breve

 

« Les Atelières » dénoncent les banques, qui ont refusé de soutenir ce projet. « Dans notre pays, elles sont plus fortes que la République » s’exaspère  l’une des fondatrices, Murielle Pernin.

Mais les dessous féminins n’ont pas le monopole de la difficulté !  Le viril « slip français », qui a pourtant le vent en poupe, est lui aussi tendu comme un string, côté finance. Le jeune directeur de l’entreprise avoue « contourner le droit » afin de s’en sortir. Il cumule les stagiaires et les contrats pro pour éviter des « charges qui pèsent le double de ce que reçoit le salarié ». « C’est tout simplement impossible autrement », conclut-il.

On est loin de l’imaginaire romantique et sensuel qu’évoque, ailleurs,  une lingerie au nom français. En Russie,  quand les clientes touchent le soyeux linge au drapeau tricolore, elles  entendent, rougissantes, une voix mystérieuse leur susurrer des mots interdits. L’origine hexagonale est un gage de qualité enrobé d’une promesse de délice. Les marques locales l’ont si bien compris qu’elles donnent des noms français à leurs séries. La simple sonorité « à la française » transporte dans le secret de l’intimité. « Coquette » « Je suis », « Elle », « Mâtine » , sans oublier l’inassouvie « Encore »… sont autant d’invitations au plaisir menottées aux cintres de Moscou et d’ailleurs.

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« L’amour-toujours » ?  Hélas, le rêve s’arrête au paillasson de nos frontières. En France, la lingerie est déchirée;  pour de mauvaises raisons. Elle illustre le souffle court de l’artisanat français alors qu’elle promet des essoufflements plus heureux.

 

 

 

Causeur n°11 : bienvenue dans un monde sans passé

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Causeur n°11

 Causeur n°11Transmettre ou déconstruire : nos élites ont choisi. Là où les pompiers pyromanes de Fahrenheit 451 brûlaient les livres pour éradiquer tout risque de dissidence s’appuyant sur le passé, nos contemporains se contentent de réécrire le présent à leur convenance. « Un monde sans passé : filiation, éducation, intégration » proclame ainsi en « une » le nouveau numéro de Causeur mis en vente aujourd’hui.

En ces ides de mars, Elisabeth Lévy poignarde l’amnésie de ce « Fahrenheit 2014 » dans son introduction : « Inutile de chercher à fuir. Le Parti de demain triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux » épuré des différences sexuelles, raciales, culturelles, et j’en passe. Les propagandistes de la révolution culturelle en cours ne s’appellent pas seulement Peillon et Vallaud-Belkacem, le système médiatique tout entier promouvant la déconstruction de l’éducation, de la famille et de l’intégration au nom de l’égalité. Tant en matière d’instruction que d’intégration, « il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons », résume notre directrice de la rédaction.

Ce n’est pas Nicolas Brenner qui dira le contraire. Jeune professeur d’histoire-géo, il nous emmène en immersion dans un lycée péri-urbain, où les « héritiers du néant » se frottent aux illusions lyriques du pédagogisme d’Etat. Les concepteurs des programmes officiels voudraient en effet appliquer les méthodes de l’idéologie managériale à l’école, « la responsabilité en moins »… Cela donne un récit pas piqué des hannetons !

Puisqu’on vous dit que le niveau monte… La preuve, dans certains établissements, il est de plus en plus difficile d’enseigner l’existence de monothéismes antérieurs à l’islam, comme nous le confie le philosophe Jean-Claude Milner, interviewé en ces pages. Dans un entretien roboratif quoique pas franchement rassurant, l’auteur du Juif de savoir en appelle à Sartre pour conjurer la conception passive de l’égalité aujourd’hui hégémonique : il n’est plus question de reconnaître les inégalités pour les combattre, mais de les nier purement et simplement, comme on rayerait d’un trait de plume le mot race de la Constitution ! Même constat pour André Markowicz, traducteur de Dostoïevski en français et en breton, qui a vu l’orthographe déserter les salles de classe à mesure que décroissaient les exigences des professeurs. Interrogé dans nos colonnes, Michel Field relativise le phénomène. Pour lui,  « chaque génération a le sentiment que celle qui la suit brade son savoir, son capital culturel ». Mais les compétences informatiques inédites des jeunes ne suffiront pas à nous consoler de cette rupture de transmission. Ceci étant, comme nous le rappelle Luc Rosenzweig, l’éducation, c’est un peu comme le tango : il faut être deux pour que ça marche. Si nos « grands-parents indignes » préfèrent barboter aux Baléares plutôt que d’initier leur descendance au tarot, ce n’est tout de même pas la faute des marmots ni celle, en vérité, des papys et mamys à qui l’Etat rêve de faire porter le chapeau.

Des préaux aux berceaux, il n’y a que quelques années. Et la grande lessiveuse est déjà largement à l’œuvre : du mariage pour tous à l’ABCD de l’égalité, la déconstruction sévit tous azimuts : le gouvernement fait feu sur les « stéréotypes liés au genre » et autres discriminations du fond des âges. Eugénie Bastié et le grand sociologue américain Christopher Lasch, mis au goût du jour par mes soins, vous donneront les clés pour comprendre la grande croisade anti-patriarcale en cours. Sans ruer dans les brancards à la moindre réformette, force est de constater avec le psychanalyste Jean-Pierre Winter qu’« il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours ».

En plein dans l’actu, Patrick Buisson fait irruption dans notre séquence actualités. Son portrait idéologique signé Joseph Zeltman s’avère époustouflant d’acuité. L’antilibéralisme intégral de l’ancien conseiller élyséen inspire six pages très riches, agrémentées de citations et de confidences, sans fritures sur la ligne. Non moins brûlante, la crise ukrainienne nourrit l’inspiration de Jean-François Colosimo, qui replace les événements récents dans l’histoire millénaire d’une nation fracturée.

Puisqu’il faut bien revenir sur l’ « affaire », Elisabeth Lévy répond aux questions tranchantes d’Alain Finkielkraut au sujet de l’interview de Dieudonné parue dans notre numéro d’avril. Loin du ton courtois et civilisé de cet échange, certains censeurs ont cru bon devoir injurier notre journal et sa directrice. Dans son éditorial, Elisabeth Lévy précise notre ligne éditoriale et répond aux quelques calomnies propagées par ces « moutons flingueurs » pour lesquels la reductio ad hitlerum tient lieu de (non-)pensée.

Last but not least, pour détendre un peu l’atmosphère, n’oubliez pas nos pages culture, qui vous emmènent du cinéma de Rohmer à la féérie de Marlène Dietrich racontée par son dernier confident. Sans oublier la chronique gastronomique de Félix Groin, consacrée à la viande, et plus saignante que jamais. Faites la fine bouche, achetez Causeur !