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Mariages forcés : Lisa Azuelos ne s’est pas forcée

J’aimerais mettre les choses au point à propos du court-métrage dénonçant le mariage forcé des petites filles, réalisé par Lisa Azuelos, et starring une Julie Gayet toute de buzz nimbée. En cherchant à dénoncer une réalité dont il faut légitimement se scandaliser, il met en œuvre une machine idéologique mensongère et perverse, ce qui le rend à la fois pathétique et scandaleux.

Scandaleux, parce que nous savons très bien que les mariages forcés ne concernent en aucun cas les blancs-bourgeois-catholiques qui y sont mis en scène. Cette catégorie de population est à la fois très légaliste et très à cheval sur la doctrine du consentement libre et mutuel, vieille comme l’Église. En portant une accusation sur un faux ennemi, qui plus est avec une subtilité de véhicule blindé à chenilles, il pratique un amalgame particulièrement odieux pour laisser libre cours à un anticléricalisme retors, injuste et gratuit, en sus d’être bien confortable.

Pathétique, parce qu’il n’a pas le courage d’affronter son véritable ennemi, à savoir l’état d’esprit qui existe dans ces familles issues de l’immigration africaine ou asiatique qui, elles, marient réellement de force leurs enfants aux cousins du bled ou de la cité, obligeant d’ailleurs la loi française à faire évoluer les termes de la majorité sexuelle en 2006. Cette réalité particulièrement cruelle fait d’ailleurs l’objet de nombreux rapports précis et documentés, parmi lesquels on peut citer « Le contrat et l’intégration », 2003 ; le rapport Obin, 2004 ; « Le praticien face aux mutilations sexuelles féminines » édité par le ministère de la Santé, 2010 ; la lettre de la CNCDH du 9 juillet 2013 ; etc.

Tout le monde est d’accord pour condamner le mariage forcé, encore faut-il en parler avec le courage de la vérité pour affronter le bon adversaire. Lisa Azuelos, viens te battre si tu es une femme !

Fahrenheit 2014

 manif pour tous abcd egalite

Les lecteurs de la bonne presse savent déjà que les Français, ou une moitié d’entre eux – la mauvaise –, sont frileux, méfiants, tentés par le racisme, l’homophobie, l’islamophobie et le Front national. Mais là, on touche le fond. Dans la dernière étude IPSOS sur les « fractures françaises », 78 % des personnes interrogées déclarent s’inspirer de plus en plus, dans leur vie, des « valeurs du passé » et 70 % pensent qu’« en France, c’était mieux avant ». Le passé ? C’est grave, vous dis-je. Les journalistes ne se sont pas donné la peine d’expliquer en quoi cet attachement massif aux « valeurs du passé » était une mauvaise nouvelle. À leurs yeux, cette « puissante nostalgie », selon l’expression navrée de la patronne du Monde, Natalie Nougayrède, ne peut être que le symptôme d’une grave pathologie, seuls le chômage ou la pauvreté excusant, à la rigueur, ceux qui en sont frappés. On comprend que Le Monde – promptement imité, relayé et copié par une bonne partie de la profession – ait cru bon de sonner le tocsin. Le 2 février, il annonçait en « une » le « réveil de la France réactionnaire », commentant curieusement une manifestation qui n’avait pas encore eu lieu (celle du 3) – ce qui permettait au passage de confondre dans le même opprobre les sinistres enragés du « Jour de colère » de la semaine précédente et les familles qui s’apprêtaient à envahir la capitale. Sur ce coup-là, les journalistes n’ont pas eu besoin d’aller sur le sacro-saint terrain pour se faire une opinion. Ils savaient d’avance.

Quelques jours plus tard, Nougayrède enfonce le clou, écrivant, dans un éditorial retentissant[1.  « Surmonter les peurs, sortir du déni », Natalie Nougayrède, Le Monde, 8 février 2014.] : « Les marches contre le mariage pour tous sont le dernier avatar d’une crispation nostalgique et, au sens strict du terme, réactionnaire. » « Dernier avatar » : elle est optimiste, la consœur ! Par la suite, elle expliquera, dans la chronique du médiateur, que « l’adjectif “réactionnaire” vise à englober les aspects variés d’une mobilisation hétéroclite mais ne taxe pas chaque manifestant, pris individuellement, de réactionnaire au sens d’extrémiste ». Un réac, ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes. Mais le plus intéressant, c’est la définition que la directrice du Monde donne du terme infamant : « La “réaction” s’entend ici au sens de protestation contre une avancée, une réforme. C’est le refus de certaines évolutions, assorti d’une demande de retour à l’état antérieur. »

Le réac, donc, se reconnaît à ce qu’il proteste contre une « avancée ». En clair, c’est un ennemi du Progrès qui voudrait, de surcroît, priver les autres des bonnes choses qu’il n’aime pas. Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est le Progrès. Oui mais, pour s’entendre, il faudrait discuter, et ça, il n’en est pas question. On ne parle pas avec les ploucs. Décider ce qui est bon pour le peuple, y compris ce qu’il doit penser, c’est l’affaire de l’avant-garde. Cette avant- garde a sa jeune garde, ses people, ses maîtres à penser et ses restaurants préférés. Certains de ses membres notoires officient dans les sphères gouvernementales, notamment Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon, ce qui leur vaut la haine farouche – et d’ailleurs détestable – d’une partie de cette « France réac » qu’eux-mêmes adorent détester. Mais avec tout le respect que l’on doit à nos ministres, ils sont surtout là pour porter la bonne parole et faire le show. Le vrai pouvoir, celui de définir et de garder l’orthodoxie, appartient aux sentinelles médiatiques et à leurs cohortes de disciples zélés, qui n’imaginent même pas que l’on puisse être « normal » et opposé à la PMA. La plupart n’ont d’ailleurs aucune idée de la peur qu’ils inspirent, en particulier au personnel politique, terme particulièrement adapté ici. Passer pour macho, homophobe ou, pis encore, ringard, peut détruire une carrière. L’obsession de certains élus pour les âneries que peuvent écrire sur eux des journaux que pas un de leurs électeurs ne lit est pitoyable. Elle révèle surtout que le rapport de force idéologique ne se joue pas à « un homme une voix ». La voix d’un journaliste influent vaut, semble-t-il, celles de millions de Français. Certains, visiblement, tiennent leurs concitoyens en si piètre considération qu’ils sont convaincus d’avoir raison précisément parce qu’ils sont minoritaires. Quant à la directrice du Monde, elle est effrayée d’apprendre que 78 % des Français se déclarent attachés aux « valeurs du passé », mais elle ne paraît pas envisager que cet attachement puisse être légitime, ni que son propre point de vue puisse être critiquable. Comme dans les histoires de fous, ce sont les autres qui roulent à contresens.

Inutile de chercher à fuir. Le « Parti de demain[2. On doit cette heureuse formule à Jean-Claude Michéa.]» triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux, tel est le message qu’il martèle à coups de lois punitives, de stages citoyens et de brimades langagières destinées à nous faire perdre nos mauvaises habitudes. Ces pittoresques inventions, diffusées à jet continu sous forme de rapports et autres dispositifs innovants, ne laissent pas d’être haute- ment comiques. L’ennui, c’est que leurs promoteurs, eux, les prennent très au sérieux et que, si la pensée et le langage devaient, pour de bon, se conformer à ces paradigmes sortis de nulle part, on ne rirait pas très longtemps.

Il est probable que le camp du prétendu Progrès ignore tout de l’Histoire qu’il fait. Il n’en existe pas moins un fil conducteur qui donne sa cohérence à des discours, projets et théorisations disparates qui affectent de nombreux aspects de la vie des collectivités humaines. Beaucoup de gens sentent confusément qu’on les invite à en finir avec le passé, individuel autant que collectif. D’où l’angoisse, et même la colère, qui montent des tréfonds de la société. Allons donc, vous charriez, me dira-t-on. Ce ne sont pas des politiques impuissants à agir sur le réel, ni même des procureurs médiatiques dont les sermons n’impressionnent plus que les précédents qui vont réussir, avec leurs petits bras, à détruire les anciens cadres de l’existence. Est-ce bien sûr ? De fait, ceux qui s’activent aujourd’hui pour faire advenir un monde nouveau, libéré de toute hiérarchie et de tout conflit, sont les agents de mutations à la fois souterraines et profondes, générées par la tectonique des plaques idéologiques. Cette révolution culturelle tient à la montée de l’individualisme et l’extension des droits afférente, et aussi avec ce qu’on pourrait appeler l’« horizontalisation » du monde. Il n’en demeure pas moins que, pour la première fois depuis l’écroulement des totalitarismes européens, les jeunes générations sont explicitement invitées à renier celles qui les ont précédées, tandis que les anciennes sont priées de renoncer à transmettre ce dont elles ont hérité. Or, comme le notent Marcel Gauchet, Marie-Claude Blain et Dominique Ottavi : « Il y a transmission dans les sociétés humaines parce qu’elles sont historiques et que le transfert des acquis, d’une génération à l’autre, est, pour toute société, la condition de sa survie dans le temps[3. Transmettre, apprendre, Stock, 2014.]. »

C’est dans le domaine de l’éducation que cette rupture dans la transmission a déjà produit les effets les plus manifestes. Dès lors que l’autorité, inégalitaire par nature, est tenue en suspicion et que, conformément au slogan le plus crétin qu’ait inventé l’Éducation nationale – pourtant prodigue en la matière –, l’élève doit être placé « au centre du système », il ne s’agit plus de l’aider à trouver sa place dans un monde plus vieux que lui, mais de faire comme si le monde était né avec lui. Ainsi nos trois spécialistes de l’éducation écrivent-ils : « Ce qui frappe l’observateur contemporain, c’est un retrait significatif des adultes, parents ou enseignants, de l’acte de transmission, au profit de la liberté de choix et de l’expérimentation par soi-même. Toute appartenance ou affiliation est vue comme un obstacle à la liberté et à la créativité, perçue comme un déterminisme inacceptable ou comme l’imposition d’un réseau d’obligations ou de dettes à l’égard de crimes que les nouveaux n’ont pas commis. » En somme, l’enfant ne procède plus que de lui-même. On objectera, avec Michel Serres et Michel Field (voir pages 76-77), qu’aujourd’hui, ce sont les enfants qui apprennent à leurs parents à se mouvoir dans le monde numérique. Outre que cela revient à confondre transmission et transfert de compétences (ou de technologie), cela ne nous dit pas comment on fera vivre, à l’avenir, les auteurs du passé – qui, il est vrai, étaient odieusement sexistes.

On ne s’attardera pas sur les conséquences à long terme des changements qui s’annoncent dans la filiation, changements encore menés sous l’étendard du droit de tous à tout. Précisons que ce n’est pas l’élevage des enfants, mais leur fabrication, qui est ici en cause. L’homoparentalité fait partie depuis longtemps des possibilités concrètes de la vie ; l’homo-filiation, qui s’invente simultané- ment dans les Parlements et dans les labos, remet en cause ce qui était peut-être le dernier universel puisque, jusqu’à maintenant, tout humain se savait né d’un homme et d’une femme. Les militants de la « reproduction sans sexe » destinée à suppléer les manques du « sexe sans reproduction » tiennent un discours parfaitement contradictoire puisqu’ils célèbrent cette révolution des mœurs et de la famille tout en engueulant leurs opposants sur le mode : « Qu’est-ce que ça peut vous faire, vous n’êtes pas concernés ! » En somme, le salaire de mes concitoyens me regarde, mais pas les structures élémentaires de la parenté ? Autant renoncer à vivre en société. Il ne s’agit pas d’annoncer des catastrophes dont nous ne savons rien. Mais qu’on cesse de nous raconter des bobards. Quand il y aura dans les cours de récréation des enfants que l’on dira nés de deux pères, de deux mères et d’autres issus d’un père et d’une mère, on aura changé de monde. On a le droit de se réjouir de ce changement. Est-il si condamnable ou risible de le redouter ? De toute façon, il est inéluctable, répondent ses partisans. Force est d’admettre qu’ils ont raison : tôt ou tard, les possibilités ouvertes par la science et déjà validées par les lois de certains pays se déploieront sur toute la planète.

On évoquera, pour conclure ce rapide tour d’horizon du futur, la refondation de la politique d’intégration annoncée par Jean-Marc Ayrault. Dans ce domaine aussi, nous sommes invités à nous délester du fardeau du passé, exclusivement relu à l’aune du crime esclavagiste et colonial. Il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons.

Tout cela, dira-t-on, ce ne sont que des mots et des idées plus ou moins fumeuses. Justement, les mots et les idées changent le monde, c’est même pour ça qu’on les a inventés. On n’affirmera pas avec certitude que ce changement-là aura lieu pour le pire, mais l’on comprend que beaucoup de gens ne soient guère enthousiastes à l’idée de voir disparaître tout ce qui conférait à leur existence une forme de continuité.

Il est certain, en tout cas, que le Parti de demain a réussi à coaliser, mobiliser, puis radicaliser un improbable Parti d’hier. Et pour l’heure, tout notre problème est là. En effet, le souci de l’héritage est une chose, l’illusion du retour au passé en est une autre. La nostalgie n’est pas une politique. Nous n’avons pas plus à choisir entre Racine et Internet qu’entre la défunte famille patriarcale d’autrefois et la famille à la carte d’aujourd’hui ou de demain. Ni Najat Vallaud-Belkacem, ni Farida Belghoul ! (Et épargnez-moi les froncements de nez : qu’un débat qui agite la France entière soit incarné, en ses deux pôles, par deux femmes issues de l’immigration récente devrait plutôt être porté au crédit de l’intégration à l’ancienne.)

Tout au long de l’histoire humaine, nous avons été à la fois des héritiers et des pionniers. On aimerait autant que ça continue. Nos aïeux réclamaient du pain et des roses. Nous, nous voulons Racine en Pléiade et Daft Punk sur YouTube.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Un monde sans passé » du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : quinn.anya.

En attendant les Zombs

zine 1 spitz withehead

Quand la littérature blanche s’empare de la littérature de genre (forcément mauvais, le genre) comme la SF, le fantastique ou le polar, qui légitime qui ? Prenons par exemple ce chef d’œuvre de Colson Withehead, Zone 1, qui vient de paraître dans la collection « Du monde entier »  écurie de prestige de Gallimard pour la littérature étrangère. Si je dis de Zone 1 que c’est un roman postapocalyptique dont le sujet est la fin du monde pour cause d’épidémie zombie, je sens tout de suite qu’une partie de nos aimables lecteurs n’ira pas plus loin parce que les mômeries gore, ce n’est pas leur tasse de thé. À l’inverse, je risque de faire de la publicité mensongère pour tous ceux qui se sont régalés aux romans de Stephen King ou encore à l’étonnant World War Z de Max Brooks.

Et pourtant, pourtant, il serait bien possible que ces deux publics trouvent leur compte dans Zone 1, et même un peu plus que ça. Zone 1 raconte sur trois jours l’histoire de Mark Spitz dans la presqu’île de Manhattan récemment reprise aux zombies. Le pouvoir en place est incroyablement fragile, il pleut sans cesse des cendres dues aux incinérateurs mobiles qui brûlent les cadavres au fur et à mesure que l’on nettoie les rues.  Mark Spitz est un jeune homme moyen en tout et qui assume parfaitement sa banalité. Mark Spitz, c’est un surnom ironique qu’on lui a donné, car il ne sait pas nager[1. Pour les jeunes générations, Mark Spitz est un nageur américain qui a raflé sept médailles aux JO de Munich.]. Et Mark a de bonnes raisons de croire, c’est une des nombreuses et brillantes intuitions de Colson Withehead, que c’est justement parce qu’il est moyen qu’il a survécu.

Un monde postapocalyptique en fait, est un monde médiocre. Le tragique a déjà eu lieu. Là, il s’agit juste de survivre dans des conditions doucement sordides qui ne conviennent ni à ceux qui ne peuvent oublier le monde d’avant pour des raisons sentimentales ni à ceux qui se voient comme des sauveurs de l’humanité survivante et se prennent pour de nouveaux élus. Les premiers finissent dans la dépression, les seconds dans une folie des grandeurs qui les pousse à des imprudences héroïques, absurdes ou criminelles.

Mark Spitz, lui, a compris que le monde de la Zone 1 n’est jamais qu’une image déformée de celui qui existait avant.  On est obligé de vivre dans des endroits qui ne sont pas forcément ceux qu’on aurait choisis et de faire des choses répétitives dans le travail. On fait un bout de chemin avec des gens moyennement attachants qui disparaîtront de notre existence sans qu’ils nous manquent forcément, on échafaude de faux projets, on ne lit plus, on pense à peine, on se ment à soi-même, on se préoccupe juste de la tambouille pour le soir même. À peine est-ce plus compliqué parce que les rayons des supermarchés en ruine sont presque vides et que vous pouvez vous faire vous-même dévorer si vous n’y prenez pas garde. Bref, la catastrophe n’a fait que souligner des lignes de forces qui existaient avant et ce n’est pas parce que la banalité est devenue effroyable et mortifère qu’elle n’est pas toujours la banalité.

Mark Spitz fait partie d’un groupe de volontaires chargés d’achever ceux qu’on appelle « les traînards ». Ils représentent une infime partie des « zombs », eux vraiment agressifs, qui ont été déjà éliminés par l’armée régulière. Les traînards, avant que Mark et ses compagnons ne les achèvent d’une balle dans la tête, sont des zombies amorphes qui une fois touchés par l’épidémie sont restés dans une posture emblématique de leur vie d’avant. C’est une femme au foyer dans une laverie automatique qui contemple de ses yeux morts le tambour vide d’une machine à laver, c’est un DRH pourrissant lentement derrière l’écran d’ordinateur explosé d’un bureau éclaboussé de sang, c’est un enfant avec des doigts en moins qui joue immobile dans une maison suburbaine dévastée.

Pendant ces trois jours, Mark a le temps de se souvenir. Il repasse les événements qui l’ont amené là. Selon le degré d’intimité avec ses compagnons d’infortune, il leur sert trois versions différentes, l’Esquisse, l’Anecdote ou la Nécrologie. Comme il n’est pas dupe, il sait que les autres font la même chose. La fin du monde et son cortège d’atrocités, autre intuition de Colson Withehead, n’existe que par le récit qu’on en fait. Ou plus exactement elle ne peut être que racontée, et de manière bien imparfaite, par des subjectivités détruites, tous les survivants étant atteints de troubles psychiques ou physiques divers regroupés par les médecins de Buffalo, capitale provisoire d’une improbable reconstruction, sous le nom de SPAC (Syndrome Post-Apocalyptique Chronique).

Pas ou peu de jugements de valeurs chez Colson Withehead et aucune intention de faire apparaître la catastrophe zombie comme une parabole ou une métaphore d’un monde qui l’aurait bien cherché. Il cherche plutôt à nous faire assister, dans Zone 1, à un effondrement collectif de manière saisissante, très réaliste mais aussi et surtout à analyser la manière dont l’homme s’en accommode en inventant un vocabulaire nouveau pour nommer l’innommable, en rusant avec son propre désespoir, en cherchant encore toujours à raconter car raconter, pour Colson Withehead, est bien le propre de l’homme. Un homme qui assure ainsi son éminente, dérisoire et paradoxale dignité avant de sombrer dans « l’océan des morts »

 

Zone 1, Colson Withehead, Gallimard.

Malbouffe non, bon bœuf oui !

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viande boeuf vegetariens

On glose beaucoup, ces temps-ci, sur les bonnes et les mauvaises raisons de manger de la viande. Carnivores contre herbivores, défenseurs de la plurisensorialité alimentaire contre protecteurs du règne animal. Tranchons dans le vif : les apports protéiniques de certaines plantes autorisent l’homme à se passer de viande sans risque de souffrir d’anémie ou de voir son métabolisme entrer en osmose avec le rhododendron du voisin. Est-ce pour autant une obligation ? Non. Au contraire, car si d’excellentes théories veulent nous persuader de l’inverse, réduire son alimentation au règne végétal poserait sans aucun doute un problème d’équilibre environnemental à la planète du fait de l’explosion des cultures intensives. Quant à l’option brochette de hannetons ou fricassée de larves… Sans façon ! Vivant de la cueillette et de la chasse, homo sapiens fut, dès le début de son hominisation, porté sur la viande, les œufs et le lait.

Ayant étudié les dentitions de nos ancêtres, le sol de leurs foyers et les restes de leurs repas, les paléo-nutritionnistes ont formellement démontré que l’être humain est physiologiquement omnivore.[access capability= »lire_inedits »] Il est donc stupide de nier ses racines biologiques. Qu’à cela ne tienne, le végétarisme est une religion honorant ceux qui la professent. Religion d’autant plus active qu’elle est encouragée par des omnivores carnassiers prédateurs et pollueurs. Le monde occidental mange en effet trop de viande, et surtout trop de mauvaise viande. Outre la maltraitance animale induite, la surconsommation de mauvaise viande abîme la planète et la santé. Aussi est-il urgent de réduire la part du bifteck dans notre alimentation en privilégiant un équilibre répondant à nos réels besoins nutritionnels. Au lieu de nous gaver de viandes issues d’élevage intensif nourri aux céréales OGM, tel que l’on le pratique aux États-Unis, ou de bidoches industrielles aux origines douteuses, telles que nous en proposent les fabricants de plats cuisinés, tenons-nous en à de la bonne vache qui mange de l’herbe dans un environnement respecté.

La France était un paradis bocageux avant que les satrapes de l’agroalimentaire alliés aux voyous de la grande distribution transforment nos campagnes en usines avec la bénédiction de la puissante FNSEA, le syndicat majoritaire qui cogère l’agriculture avec les technocrates de l’État depuis cinquante ans. Manger de la bonne viande de chez nous élevée à l’herbe sur des pâturages naturels est la garantie du bien-être général. Hélas, ce doux rêve s’évanouit. Faite de bon sens, la tradition bovine française s’appuyait sur des races mixtes, celles qui produisent du bon lait et de merveilleux fromages avant de donner de délicieuses entre- côtes. Or il fut décidé un jour de scinder en deux filières notre patrimoine bovin, d’un côté les races à viande, muées en machines à masse carnée, d’un autre les races laitières, programmées pour pisser cet « or blanc » avec lequel s’enrichit le lobby laitier sur le dos des petits producteurs.

Résultat, la malbouffe triomphe, nos paysans crèvent et nos champs se couvrent de grandes surfaces. Pourtant, les choses bougent, le péquenot libre se rebiffe, le citoyen consommateur reprend en main son destin alimentaire et le ministre de l’Agriculture défend bec et ongles son projet d’« agro-écologie » qui veut concilier le rentable et le durable pour manger propre et juste. Renvoyons dos à dos le végétarisme idéologique et les financiers de la barbaque globalisée. Manger est un acte politique qui engage l’avenir. Il convient donc de rester omnivore et patriote en exigeant de son boucher de la viande française nourrie à l’herbe française par des éleveurs français. On peut aussi prendre la Bastille dans l’assiette.[/access]

*Image : Soleil.

Clairvoyance manifeste

MARX ENGELS hollande

Ils étaient barbus, avec une mise légèrement démodée. On a peu remarqué ces deux journalistes allemands parmi les 600 qui s’étaient fait accréditer pour la conférence de presse du président Hollande, le 14 janvier 2014. On a sans doute eu tort car ils ont assez bien analysé ensuite, dans un long papier écrit à quatre mains et intitulé curieusement Manifeste du Parti communiste, ce qui s’est joué quand le Président annonça son « pacte de responsabilité ». Le Président avait été élu sous l’étiquette socialiste, mais l’était-il encore, justement, socialiste ? Tout le monde en doutait, sauf nos deux Allemands issus de la « gauche de la gauche », comme on dit aujourd’hui. Pour eux, ce président était socialiste, pleinement socialiste, car le socialiste représente « une partie de la bourgeoisie qui cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise ». Alors que la presse cherchait à lui faire avouer qu’il était « social-démocrate », nos deux compères commentaient ces arguties en remarquant que « le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate que lorsqu’il devient une simple figure de rhétorique ».

Mais ils ne se sont pas arrêtés là dans l’exégèse des propos présidentiels. Écoutant attentivement le chef de l’État souhaiter que le « pacte de responsabilité » soit « équilibré » et que la finance soit « contributive », ils en ont déduit que « ce socialisme n’entend aucunement l’abolition du régime de production bourgeois, laquelle n’est possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et alléger le budget de l’État ». Et, quand le Président a conclu, un brin messianique : « Une politique de gauche, c’est une politique qui permet d’avoir un espoir en l’avenir », nos deux Allemands ont laissé percer un léger mauvais esprit : « La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait. »

Un vrai socialiste sait bien que, si les pauvres n’aiment pas les riches, c’est uniquement par ressenti- ment. Karl Marx et Friedrich Engels ont quand même bu un coup avant de quitter l’Élysée.

*Photo : Jon Santa Cruz / Rex Fe/REX/SIPA. REX40115709_000044.

La vraie French Touch? Les Dogs!

les dogs rock

Le 8 février dernier, j’allais découvrir le nouveau line up de Deluxe, vétérans du pub-rock normand, au Ti-Cap, un rade à République. Tout allait très bien et le deuxième set se terminait comme d’habitude à coup de reprises, «Gloria», tout ça… Mon oreille est alors attirée par une intro de guitare bien tendue. «Teenage Head» des Flamin Groovies ? Euh non, c’est pas ça. C’est… ? Bon sang bien sûr : «Too Much Class For The Neighbourhood» des Dogs !

Les Dogs… En troisième, nous étions trois copains à écouter du rock. Nous vivions à Caen, encore un désert musical pour quelques mois et avions donc l’oreille qui tirait vers la Haute Normandie. D’autant que l’un des copains en question était le cousin de Mino Quertier, le batteur havrais de Little Bob Story et l’autre celui du rouennais Dominique Laboubée, guitariste-chanteur des Dogs. Je ne dis pas sa fierté à nous rapporter des exemplaires de leur premier 45 tours, publié en ce début d’année 1978 par un disquaire local.

«No Way / 19 / Charlie Was A Good Boy» était la transcription à la Rickenbacker d’une décharge électrique. Un truc au son aigrelet et au rythme infernal qui vous donnait l’impression que ces jeunes gens s’étaient électrocutés en l’enregistrant. Si l’on ajoute à çà une pochette en noir et blanc avec des branleurs posant genre négligé-chic (avec cravates et cheveux visiblement fraichement coupés) c’était tout simplement parfait.

Les Dogs étaient, dès 1974, un des tous premiers rock bands vraiment dangereux, à tourner. En juillet, un certain «Trashy Phil» publie un long courrier à leur gloire dans les colonnes de Rock & Folk. Ce sera le premier article d’une longue série pour l’inénarable Philippe Manoeuvre, très loin encore de parader en wayfarer dans le jury de «La Nouvelle Star».

En 1980, je retrouve les Dogs en concert à la MJC d’Hérouville Saint Clair. C’est la tournée suivant la sortie de leur deuxième album, Walking Shadows, une oeuvre sombre influencée par les Stooges. Mais, il faut le reconnaître, les Dogs en concert, c’est un peu ennuyeux : beaucoup de bruit et peu de mouvement, à part Dominique qui se passe négligemment la main dans les cheveux entre deux accords. Ils se font voler la vedette par les Lords, leur support band. Pas rancunier, Hugues, le bassiste, porte le chanteur des Lords, pas peu fier, sur ses épaules.

En 1982, ils recrutent un deuxième guitariste, le sémillant Antoine (futur Wampas et Tony Truant), un gamin qui saute partout et fait le show. Ils signent aussi chez Epic et disposent de budgets leur permettant de travailler avec des moyens sérieux, employant en particulier Tony Platt (ingénieur du son de Marley, AC/DC…) puis Vic Maile (producteur de Motörhead, Doctor Feelgood). En résultent deux chefs d’oeuvres : Too Much Class For the Neighbourhood et Legendary Lovers.

Il y aussi deux singles en français, Secrets et Mon Coeur Bat Encore, qui sonnent comme des regrets car les textes sont impeccables, alors que les Dogs se sont toujours refusés à explorer cette voie… Et puis c’est la fin de contrat, la collaboration avec Marc Zermati, les tournées à l’étranger, les remaniements dans le personnel… Un look et un son beaucoup plus (trop) stérotypés néo-sixties. Je décroche.

En 2002, Dominique Laboubée décède brutalement lors d’une tournée aux Etats Unis. Allait-il devenir «The Most Forgotten French Boy» comme dans sa chanson ?

Eh bien non. Il est repris (y compris par les improbables Sid et les Vicieux) et une place de Rouen porte son nom depuis 2006. Et puis il y a le bouquin : Too Much Class. Ecrit par sa soeur, Catherine, par ailleurs historienne et spécialiste des biographies. Effectivement c’est une somme : 320 pages de récit de l’épopée des Dogs, entrelardé d’articles de presse et d’une très riche iconographie, principalement en noir et blanc comme il se doit.

Il ne s’agit certes pas d’une oeuvre littéraire ni d’un travail de critique, mais d’un déroulé systématique et chronologique de l’histoire du groupe. Ce qui n’empêche pas une sensibilité certaine, en particulier dans les chapitres du début, situant le contexte familial. Peu de sensibilité sociale chez les Dogs : tout était dans le style. Son punk, mélodies subtiles et chant distancié. L’excellent Philippe Garnier qui n’est jamais indulgent mais sait aussi reconnaître le talent notait «une reprise fracassante et élégante de «Midnight to six man» – bien la première fois qu’on joue un morceau des Pretty Things tout en restant élégant».

Car l’élégance restera finalement la touche des Dogs. Elégance des mélodies, élégance des postures et élégance de vêtements qui savaient être référencés tout en évitant les clichés «sixties» trop évidents. Les Dogs firent même les mannequins pour Serge Krüger, qui finança en retour une tournée au Japon.

Le bien nommé ouvrage de Catherine Laboubée s’adresse, par son volume et sa précision, à un public qui a eu l’occasion de voir et d’entendre les Dogs. Il ne sera pas déçu, trouvant ici une rétrospective tout à fait exhaustive de la carrière du groupe. Aux kids, on conseillera de chercher «Algomania» sur Youtube (extrait du film «la Brune et Moi»). Ça les changera de Tryo ou de la Chanson du Dimanche. Et, qui sait…

 

 

 

D’amour et de raison

claude habib vie commune

La tempérante est de retour. Claude Habib a toujours le don de nous surprendre par les voies tranquilles de son raisonnement et sa plume aimablement distanciée. On savait déjà que l’indignation n’était pas son fort, ce qu’elle confirme aujourd’hui avec ce plaidoyer en faveur de la vie à deux, un bref « précis de l’attachement » dénué de tout jugement à l’encontre de ceux qui le rejettent. À l’heure des batailles rangées sur la famille (préférez « tribu »), la liberté du conjoint (préférez « partenaire »), liberté furieusement invoquée à tout bout de champ comme le sésame obligatoire de l’épanouissement face à l’enfermement supposé du modèle traditionnel, cet ouvrage tombe à point nommé. Court, enlevé, dégraissé de toute coquetterie, c’est un bijou à mettre entre toutes les mains, jeunes pacsés, vieux mariés, hétéros et homos, célibataires endurcis ou involontaires : il donnera à chacun l’occasion de réfléchir à ses choix de vie.   Qu’est-ce qu’un couple ? Décide-t-on d’en former un ? Comment – mais surtout pourquoi – pour qu’il dure ?[access capability= »lire_inedits »] Nuit-il à la liberté, à l’égalité ? De vraies questions, auxquelles  Claude Habib s’attelle de sa voix limpide et élégante, dans ce style presque Grand Siècle dont nous avons perdu l’honnête simplicité. Tels ces médecins de famille qui, pour comprendre l’origine de votre mal, vous déshabillent et vous auscultent entièrement, et comme les moralistes qui débarrassent les motivations profondes de leur gangue d’amour-propre et d’orgueil, elle interroge les comportements : l’infidélité et l’inconstance, voyons, voyons, que dissimulent-elles ? Avons-nous réelle- ment envie d’intimité, et en connaissons-nous les règles ? Que ressentons-nous lorsque nous choisissons de rester ou de rompre ? 

Précisons que le couple est envisagé sous son angle minimal, dans son plus simple appareil, et qu’il sera à peine question des enfants, selon une logique qui prévalait jadis : le couple précédait la famille, et la famille ne définissait pas le couple. En chemin, nous passerons, bien sûr, par l’épineuse étape des revendications féministes. Claude Habib a déjà subi les foudres de certaines d’entre elles, pour avoir raconté l’histoire de ce différentialisme hexagonal dans Galanterie française1. À ses yeux, différence et complémentarité ne sont pas synonymes d’inégalité, et la vie à deux peut en devenir l’éclatante démonstration. Et elle enfonce gaiement le clou : « Les déclarations publiques en faveur de l’égalité cachent souvent  des pratiques privées de complémentarité. » En vérité, comme lorsque les mœurs prévalent encore sur la loi, tout est affaire de ressenti et de dosage. Impossible de définir le couple abstraitement et unilatéralement.  « Être aimé, c’est inspirer, disait Valéry, rendre l’autre inventif, producteur de prévenance, d’images, de superstition, de violence. » En d’autres termes, sortir de soi-même. L’amour n’est sans doute pas le meilleur ami de l’individualisme moderne et post-moderne. Ce qui amène à poser une autre question stimulante : l’amour conjugal, et a fortiori constant, qui exige cet oubli de soi, la volonté de s’y tenir et ce dépassement de l’élan des débuts, est-il envisageable à l’heure de la satisfaction immédiate des désirs successifs ? Oui, répond la philosophe, qui lit dans la vie à deux l’expérience courante du « souci d’autrui ». Comme aurait dit Cocteau, l’amour n’existe pas, seules les preuves d’amour existent.

Ambition modeste, mais sublime. « Ne prends pas froid » ; « Je t’ai fait ton dessert préféré » ; « As-tu bien mis ton réveil ? » : ces attentions à l’existence de l’autre sont l’évidence du couple. Le seront-elles toujours ? Car « si l’on place la liberté au-dessus de tous les biens, il devient illégitime de rendre un autre bien obligatoire ». Cette vie de couple nous est donc proposée comme un pari pascalien, audacieux quand Claude Habib fait l’éloge de l’ennui, bouleversant quand elle évoque la mort et le deuil de l’aimé(e). Car Claude Habib, c’est à la fois l’anti-Barthes et l’anti-magazine féminin : pas de digression linguistico-psychologisante à coups de pseudo-lapsus fort habiles dont l’âge d’or des sciences humaines nous a abreuvés, et pas non plus de réponses convenues dont notre époque est friande, à mi-chemin de la mauvaise foi et de la vulgarité des slogans schizophrènes, « Allez au combat, les filles ! » succédant à « Tous les plans cul pour le garder ». Bien au contraire. À l’image de ces remèdes d’antan  dont on sait qu’ils sont efficaces, mais modestes et sans promesses de miracle, Le Goût de la vie commune est à coup sûr condamné à irriter les extrémistes de tous les bords.[/access]

 

Claude Habib, Le goût de la vie commune, Flammarion.

Européennes : de la concurrence en vue pour l’UMP ?

Certes, les municipales n’ont pas encore passé, mais ça remue déjà dans le landerneau Manif pour tous à propos des européennes. D’un côté, Christine Boutin, qui décidément s’extrême-droitise (ou s’ultra-droitise plutôt, comme dit Tugdual Denis, et il s’y connaît, dans L’Express de cette semaine), en investissant comme tête de liste pour le sud-ouest Jean-Claude Martinez, ancien élu Front national, ou en fricotant avec Farida Belghoul et autres Alain Escada, lance ses listes « Force vie ». De l’autre, on susurre que l’ancien ministre de la défense Charles Millon, à la ville mari de la philosophe Chantal Delsol, serait sur les starting-blocks pour s’attaquer à la circonscription du sud-est, sous ses propres couleurs.

Une liste résolument entée sur les valeurs défendues par le mouvement de contestation du « mariage pour tous » et taillée à la mesure de l’homme politique, dans sa région, Rhône-Alpes, où l’ancien président demeure extrêmement populaire. Une liste pour le moment solitaire mais qui pourrait trouver un écho dans les autres grandes régions électorales, avec des figures comme Philippe de Villiers dans l’ouest. Bref, une grande réunion de cette droite personnaliste, chrétienne et localiste qui, ayant peiné à exister depuis vingt ans face au rouleau-compresseur du jacobinisme RPR-UMP, tente de trouver dans le grand réveil de la rue catholique l’occasion de remettre sa politique originale sur le métier.

Journée de la femme : rouge à lèvres pour tous!

journee femme rouge

D’accord, un coup de gueule contre la Sainte Gonzesse – autrement appelée Journée internationale des droits des femmes – c’est un peu convenu. Voire ultra-consensuel. Si journalistes et politiques prennent l’affaire très au sérieux, dans la vraie vie, la journée de la femme, c’est comme la Saint Valentin : tout le monde trouve ça ridicule, et même, s’agissant des principales intéressées, en tout cas de la plupart d’entre elles, un brin humiliant. Et puis chez nous, c’est 365 jours par an. Pas un seul ne se passe sans qu’une association ne s’indigne, statistiques à l’appui, de la trop faible proportion de femmes en politique, dans les entreprises, parmi les pêcheurs à la ligne, sur les terrains de foot ou dans l’armée. Sans oublier les médias, front principal de la guerre contre l’ordre patriarcal.

Un collectif de femmes journalistes appelé « Prenons la une » recense donc consciencieusement les preuves du sexisme dans les médias, sommant le CSA de faire en sorte que, sur les plateaux de télé, 50 % des experts soient des expertes. La parité doit régner partout – partout sauf dans les couples, bien entendu. Il faudra aussi veiller à ce que les médias véhiculent une juste représentation des femmes. Certes, mais c’est quoi une juste représentation des femmes ? Maman, putain, bimbo, intello ?

On rappellera une fois de plus que les femmes, dans notre pays, subissent des atrocités telles que des regards concupiscents, des compliments sur une partie ou une autre de leur plastique, des plaisanteries grivoises, voire une drague en bonne et due forme. Un véritable calvaire.

On n’échappera pas non plus à la photo de notre Président, sans Présidente, mais entouré de femmes, à l’invitation de la ministre en charge du beau sexe, Najat Vallaud-Belkacem, sa chouchoute à en croire les gazettes – c’est pas un peu sexiste chouchoute ?

Après tout, on dira que ces célébrations rituelles, si elles ne servent à rien, ne font de mal à personne. Je trouve un peu désagréable que l’on me dépeigne en victime, mais admettons.

En revanche, toutes les femmes devraient se révolter contre l’opération « mettez du rouge » organisée sur internet et les réseaux sociaux pour lutter contre les violences faites aux femmes. Des hommes célèbres et anonymes sont invités à poster leur portrait avec les lèvres maquillées, accompagné de cette déclaration : «Je suis un homme. Si une femme se fait agresser devant moi, je m’engage à prendre sa défense» – ça messieurs, c’est la moindre des choses. Vous pouvez aller voir, Jacques Dutronc, Patrick Poivre d’Arvor, Patrick Bruel, Vincent Cassel et David Pujadas se sont déjà prêtés au jeu.

En somme, pour nous faire savoir qu’ils sont des gentlemen, ces messieurs doivent nous piquer nos rouges à lèvres, allez comprendre. Il faudra nous expliquer le rapport avec la violence masculine. En attendant, si notre cadeau, pour le 8 mars, est que les hommes deviennent des femmes, il y a urgence : mesdemoiselles, mesdames, exigeons la suppression immédiate de la Journée de la femme. Aux armes citoyennes !

*Photo : mettez du rouge !

Mariages forcés : Lisa Azuelos ne s’est pas forcée

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J’aimerais mettre les choses au point à propos du court-métrage dénonçant le mariage forcé des petites filles, réalisé par Lisa Azuelos, et starring une Julie Gayet toute de buzz nimbée. En cherchant à dénoncer une réalité dont il faut légitimement se scandaliser, il met en œuvre une machine idéologique mensongère et perverse, ce qui le rend à la fois pathétique et scandaleux.

Scandaleux, parce que nous savons très bien que les mariages forcés ne concernent en aucun cas les blancs-bourgeois-catholiques qui y sont mis en scène. Cette catégorie de population est à la fois très légaliste et très à cheval sur la doctrine du consentement libre et mutuel, vieille comme l’Église. En portant une accusation sur un faux ennemi, qui plus est avec une subtilité de véhicule blindé à chenilles, il pratique un amalgame particulièrement odieux pour laisser libre cours à un anticléricalisme retors, injuste et gratuit, en sus d’être bien confortable.

Pathétique, parce qu’il n’a pas le courage d’affronter son véritable ennemi, à savoir l’état d’esprit qui existe dans ces familles issues de l’immigration africaine ou asiatique qui, elles, marient réellement de force leurs enfants aux cousins du bled ou de la cité, obligeant d’ailleurs la loi française à faire évoluer les termes de la majorité sexuelle en 2006. Cette réalité particulièrement cruelle fait d’ailleurs l’objet de nombreux rapports précis et documentés, parmi lesquels on peut citer « Le contrat et l’intégration », 2003 ; le rapport Obin, 2004 ; « Le praticien face aux mutilations sexuelles féminines » édité par le ministère de la Santé, 2010 ; la lettre de la CNCDH du 9 juillet 2013 ; etc.

Tout le monde est d’accord pour condamner le mariage forcé, encore faut-il en parler avec le courage de la vérité pour affronter le bon adversaire. Lisa Azuelos, viens te battre si tu es une femme !

Fahrenheit 2014

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manif pour tous abcd egalite

 manif pour tous abcd egalite

Les lecteurs de la bonne presse savent déjà que les Français, ou une moitié d’entre eux – la mauvaise –, sont frileux, méfiants, tentés par le racisme, l’homophobie, l’islamophobie et le Front national. Mais là, on touche le fond. Dans la dernière étude IPSOS sur les « fractures françaises », 78 % des personnes interrogées déclarent s’inspirer de plus en plus, dans leur vie, des « valeurs du passé » et 70 % pensent qu’« en France, c’était mieux avant ». Le passé ? C’est grave, vous dis-je. Les journalistes ne se sont pas donné la peine d’expliquer en quoi cet attachement massif aux « valeurs du passé » était une mauvaise nouvelle. À leurs yeux, cette « puissante nostalgie », selon l’expression navrée de la patronne du Monde, Natalie Nougayrède, ne peut être que le symptôme d’une grave pathologie, seuls le chômage ou la pauvreté excusant, à la rigueur, ceux qui en sont frappés. On comprend que Le Monde – promptement imité, relayé et copié par une bonne partie de la profession – ait cru bon de sonner le tocsin. Le 2 février, il annonçait en « une » le « réveil de la France réactionnaire », commentant curieusement une manifestation qui n’avait pas encore eu lieu (celle du 3) – ce qui permettait au passage de confondre dans le même opprobre les sinistres enragés du « Jour de colère » de la semaine précédente et les familles qui s’apprêtaient à envahir la capitale. Sur ce coup-là, les journalistes n’ont pas eu besoin d’aller sur le sacro-saint terrain pour se faire une opinion. Ils savaient d’avance.

Quelques jours plus tard, Nougayrède enfonce le clou, écrivant, dans un éditorial retentissant[1.  « Surmonter les peurs, sortir du déni », Natalie Nougayrède, Le Monde, 8 février 2014.] : « Les marches contre le mariage pour tous sont le dernier avatar d’une crispation nostalgique et, au sens strict du terme, réactionnaire. » « Dernier avatar » : elle est optimiste, la consœur ! Par la suite, elle expliquera, dans la chronique du médiateur, que « l’adjectif “réactionnaire” vise à englober les aspects variés d’une mobilisation hétéroclite mais ne taxe pas chaque manifestant, pris individuellement, de réactionnaire au sens d’extrémiste ». Un réac, ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes. Mais le plus intéressant, c’est la définition que la directrice du Monde donne du terme infamant : « La “réaction” s’entend ici au sens de protestation contre une avancée, une réforme. C’est le refus de certaines évolutions, assorti d’une demande de retour à l’état antérieur. »

Le réac, donc, se reconnaît à ce qu’il proteste contre une « avancée ». En clair, c’est un ennemi du Progrès qui voudrait, de surcroît, priver les autres des bonnes choses qu’il n’aime pas. Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est le Progrès. Oui mais, pour s’entendre, il faudrait discuter, et ça, il n’en est pas question. On ne parle pas avec les ploucs. Décider ce qui est bon pour le peuple, y compris ce qu’il doit penser, c’est l’affaire de l’avant-garde. Cette avant- garde a sa jeune garde, ses people, ses maîtres à penser et ses restaurants préférés. Certains de ses membres notoires officient dans les sphères gouvernementales, notamment Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon, ce qui leur vaut la haine farouche – et d’ailleurs détestable – d’une partie de cette « France réac » qu’eux-mêmes adorent détester. Mais avec tout le respect que l’on doit à nos ministres, ils sont surtout là pour porter la bonne parole et faire le show. Le vrai pouvoir, celui de définir et de garder l’orthodoxie, appartient aux sentinelles médiatiques et à leurs cohortes de disciples zélés, qui n’imaginent même pas que l’on puisse être « normal » et opposé à la PMA. La plupart n’ont d’ailleurs aucune idée de la peur qu’ils inspirent, en particulier au personnel politique, terme particulièrement adapté ici. Passer pour macho, homophobe ou, pis encore, ringard, peut détruire une carrière. L’obsession de certains élus pour les âneries que peuvent écrire sur eux des journaux que pas un de leurs électeurs ne lit est pitoyable. Elle révèle surtout que le rapport de force idéologique ne se joue pas à « un homme une voix ». La voix d’un journaliste influent vaut, semble-t-il, celles de millions de Français. Certains, visiblement, tiennent leurs concitoyens en si piètre considération qu’ils sont convaincus d’avoir raison précisément parce qu’ils sont minoritaires. Quant à la directrice du Monde, elle est effrayée d’apprendre que 78 % des Français se déclarent attachés aux « valeurs du passé », mais elle ne paraît pas envisager que cet attachement puisse être légitime, ni que son propre point de vue puisse être critiquable. Comme dans les histoires de fous, ce sont les autres qui roulent à contresens.

Inutile de chercher à fuir. Le « Parti de demain[2. On doit cette heureuse formule à Jean-Claude Michéa.]» triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux, tel est le message qu’il martèle à coups de lois punitives, de stages citoyens et de brimades langagières destinées à nous faire perdre nos mauvaises habitudes. Ces pittoresques inventions, diffusées à jet continu sous forme de rapports et autres dispositifs innovants, ne laissent pas d’être haute- ment comiques. L’ennui, c’est que leurs promoteurs, eux, les prennent très au sérieux et que, si la pensée et le langage devaient, pour de bon, se conformer à ces paradigmes sortis de nulle part, on ne rirait pas très longtemps.

Il est probable que le camp du prétendu Progrès ignore tout de l’Histoire qu’il fait. Il n’en existe pas moins un fil conducteur qui donne sa cohérence à des discours, projets et théorisations disparates qui affectent de nombreux aspects de la vie des collectivités humaines. Beaucoup de gens sentent confusément qu’on les invite à en finir avec le passé, individuel autant que collectif. D’où l’angoisse, et même la colère, qui montent des tréfonds de la société. Allons donc, vous charriez, me dira-t-on. Ce ne sont pas des politiques impuissants à agir sur le réel, ni même des procureurs médiatiques dont les sermons n’impressionnent plus que les précédents qui vont réussir, avec leurs petits bras, à détruire les anciens cadres de l’existence. Est-ce bien sûr ? De fait, ceux qui s’activent aujourd’hui pour faire advenir un monde nouveau, libéré de toute hiérarchie et de tout conflit, sont les agents de mutations à la fois souterraines et profondes, générées par la tectonique des plaques idéologiques. Cette révolution culturelle tient à la montée de l’individualisme et l’extension des droits afférente, et aussi avec ce qu’on pourrait appeler l’« horizontalisation » du monde. Il n’en demeure pas moins que, pour la première fois depuis l’écroulement des totalitarismes européens, les jeunes générations sont explicitement invitées à renier celles qui les ont précédées, tandis que les anciennes sont priées de renoncer à transmettre ce dont elles ont hérité. Or, comme le notent Marcel Gauchet, Marie-Claude Blain et Dominique Ottavi : « Il y a transmission dans les sociétés humaines parce qu’elles sont historiques et que le transfert des acquis, d’une génération à l’autre, est, pour toute société, la condition de sa survie dans le temps[3. Transmettre, apprendre, Stock, 2014.]. »

C’est dans le domaine de l’éducation que cette rupture dans la transmission a déjà produit les effets les plus manifestes. Dès lors que l’autorité, inégalitaire par nature, est tenue en suspicion et que, conformément au slogan le plus crétin qu’ait inventé l’Éducation nationale – pourtant prodigue en la matière –, l’élève doit être placé « au centre du système », il ne s’agit plus de l’aider à trouver sa place dans un monde plus vieux que lui, mais de faire comme si le monde était né avec lui. Ainsi nos trois spécialistes de l’éducation écrivent-ils : « Ce qui frappe l’observateur contemporain, c’est un retrait significatif des adultes, parents ou enseignants, de l’acte de transmission, au profit de la liberté de choix et de l’expérimentation par soi-même. Toute appartenance ou affiliation est vue comme un obstacle à la liberté et à la créativité, perçue comme un déterminisme inacceptable ou comme l’imposition d’un réseau d’obligations ou de dettes à l’égard de crimes que les nouveaux n’ont pas commis. » En somme, l’enfant ne procède plus que de lui-même. On objectera, avec Michel Serres et Michel Field (voir pages 76-77), qu’aujourd’hui, ce sont les enfants qui apprennent à leurs parents à se mouvoir dans le monde numérique. Outre que cela revient à confondre transmission et transfert de compétences (ou de technologie), cela ne nous dit pas comment on fera vivre, à l’avenir, les auteurs du passé – qui, il est vrai, étaient odieusement sexistes.

On ne s’attardera pas sur les conséquences à long terme des changements qui s’annoncent dans la filiation, changements encore menés sous l’étendard du droit de tous à tout. Précisons que ce n’est pas l’élevage des enfants, mais leur fabrication, qui est ici en cause. L’homoparentalité fait partie depuis longtemps des possibilités concrètes de la vie ; l’homo-filiation, qui s’invente simultané- ment dans les Parlements et dans les labos, remet en cause ce qui était peut-être le dernier universel puisque, jusqu’à maintenant, tout humain se savait né d’un homme et d’une femme. Les militants de la « reproduction sans sexe » destinée à suppléer les manques du « sexe sans reproduction » tiennent un discours parfaitement contradictoire puisqu’ils célèbrent cette révolution des mœurs et de la famille tout en engueulant leurs opposants sur le mode : « Qu’est-ce que ça peut vous faire, vous n’êtes pas concernés ! » En somme, le salaire de mes concitoyens me regarde, mais pas les structures élémentaires de la parenté ? Autant renoncer à vivre en société. Il ne s’agit pas d’annoncer des catastrophes dont nous ne savons rien. Mais qu’on cesse de nous raconter des bobards. Quand il y aura dans les cours de récréation des enfants que l’on dira nés de deux pères, de deux mères et d’autres issus d’un père et d’une mère, on aura changé de monde. On a le droit de se réjouir de ce changement. Est-il si condamnable ou risible de le redouter ? De toute façon, il est inéluctable, répondent ses partisans. Force est d’admettre qu’ils ont raison : tôt ou tard, les possibilités ouvertes par la science et déjà validées par les lois de certains pays se déploieront sur toute la planète.

On évoquera, pour conclure ce rapide tour d’horizon du futur, la refondation de la politique d’intégration annoncée par Jean-Marc Ayrault. Dans ce domaine aussi, nous sommes invités à nous délester du fardeau du passé, exclusivement relu à l’aune du crime esclavagiste et colonial. Il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons.

Tout cela, dira-t-on, ce ne sont que des mots et des idées plus ou moins fumeuses. Justement, les mots et les idées changent le monde, c’est même pour ça qu’on les a inventés. On n’affirmera pas avec certitude que ce changement-là aura lieu pour le pire, mais l’on comprend que beaucoup de gens ne soient guère enthousiastes à l’idée de voir disparaître tout ce qui conférait à leur existence une forme de continuité.

Il est certain, en tout cas, que le Parti de demain a réussi à coaliser, mobiliser, puis radicaliser un improbable Parti d’hier. Et pour l’heure, tout notre problème est là. En effet, le souci de l’héritage est une chose, l’illusion du retour au passé en est une autre. La nostalgie n’est pas une politique. Nous n’avons pas plus à choisir entre Racine et Internet qu’entre la défunte famille patriarcale d’autrefois et la famille à la carte d’aujourd’hui ou de demain. Ni Najat Vallaud-Belkacem, ni Farida Belghoul ! (Et épargnez-moi les froncements de nez : qu’un débat qui agite la France entière soit incarné, en ses deux pôles, par deux femmes issues de l’immigration récente devrait plutôt être porté au crédit de l’intégration à l’ancienne.)

Tout au long de l’histoire humaine, nous avons été à la fois des héritiers et des pionniers. On aimerait autant que ça continue. Nos aïeux réclamaient du pain et des roses. Nous, nous voulons Racine en Pléiade et Daft Punk sur YouTube.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Un monde sans passé » du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : quinn.anya.

En attendant les Zombs

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zine 1 spitz withehead

zine 1 spitz withehead

Quand la littérature blanche s’empare de la littérature de genre (forcément mauvais, le genre) comme la SF, le fantastique ou le polar, qui légitime qui ? Prenons par exemple ce chef d’œuvre de Colson Withehead, Zone 1, qui vient de paraître dans la collection « Du monde entier »  écurie de prestige de Gallimard pour la littérature étrangère. Si je dis de Zone 1 que c’est un roman postapocalyptique dont le sujet est la fin du monde pour cause d’épidémie zombie, je sens tout de suite qu’une partie de nos aimables lecteurs n’ira pas plus loin parce que les mômeries gore, ce n’est pas leur tasse de thé. À l’inverse, je risque de faire de la publicité mensongère pour tous ceux qui se sont régalés aux romans de Stephen King ou encore à l’étonnant World War Z de Max Brooks.

Et pourtant, pourtant, il serait bien possible que ces deux publics trouvent leur compte dans Zone 1, et même un peu plus que ça. Zone 1 raconte sur trois jours l’histoire de Mark Spitz dans la presqu’île de Manhattan récemment reprise aux zombies. Le pouvoir en place est incroyablement fragile, il pleut sans cesse des cendres dues aux incinérateurs mobiles qui brûlent les cadavres au fur et à mesure que l’on nettoie les rues.  Mark Spitz est un jeune homme moyen en tout et qui assume parfaitement sa banalité. Mark Spitz, c’est un surnom ironique qu’on lui a donné, car il ne sait pas nager[1. Pour les jeunes générations, Mark Spitz est un nageur américain qui a raflé sept médailles aux JO de Munich.]. Et Mark a de bonnes raisons de croire, c’est une des nombreuses et brillantes intuitions de Colson Withehead, que c’est justement parce qu’il est moyen qu’il a survécu.

Un monde postapocalyptique en fait, est un monde médiocre. Le tragique a déjà eu lieu. Là, il s’agit juste de survivre dans des conditions doucement sordides qui ne conviennent ni à ceux qui ne peuvent oublier le monde d’avant pour des raisons sentimentales ni à ceux qui se voient comme des sauveurs de l’humanité survivante et se prennent pour de nouveaux élus. Les premiers finissent dans la dépression, les seconds dans une folie des grandeurs qui les pousse à des imprudences héroïques, absurdes ou criminelles.

Mark Spitz, lui, a compris que le monde de la Zone 1 n’est jamais qu’une image déformée de celui qui existait avant.  On est obligé de vivre dans des endroits qui ne sont pas forcément ceux qu’on aurait choisis et de faire des choses répétitives dans le travail. On fait un bout de chemin avec des gens moyennement attachants qui disparaîtront de notre existence sans qu’ils nous manquent forcément, on échafaude de faux projets, on ne lit plus, on pense à peine, on se ment à soi-même, on se préoccupe juste de la tambouille pour le soir même. À peine est-ce plus compliqué parce que les rayons des supermarchés en ruine sont presque vides et que vous pouvez vous faire vous-même dévorer si vous n’y prenez pas garde. Bref, la catastrophe n’a fait que souligner des lignes de forces qui existaient avant et ce n’est pas parce que la banalité est devenue effroyable et mortifère qu’elle n’est pas toujours la banalité.

Mark Spitz fait partie d’un groupe de volontaires chargés d’achever ceux qu’on appelle « les traînards ». Ils représentent une infime partie des « zombs », eux vraiment agressifs, qui ont été déjà éliminés par l’armée régulière. Les traînards, avant que Mark et ses compagnons ne les achèvent d’une balle dans la tête, sont des zombies amorphes qui une fois touchés par l’épidémie sont restés dans une posture emblématique de leur vie d’avant. C’est une femme au foyer dans une laverie automatique qui contemple de ses yeux morts le tambour vide d’une machine à laver, c’est un DRH pourrissant lentement derrière l’écran d’ordinateur explosé d’un bureau éclaboussé de sang, c’est un enfant avec des doigts en moins qui joue immobile dans une maison suburbaine dévastée.

Pendant ces trois jours, Mark a le temps de se souvenir. Il repasse les événements qui l’ont amené là. Selon le degré d’intimité avec ses compagnons d’infortune, il leur sert trois versions différentes, l’Esquisse, l’Anecdote ou la Nécrologie. Comme il n’est pas dupe, il sait que les autres font la même chose. La fin du monde et son cortège d’atrocités, autre intuition de Colson Withehead, n’existe que par le récit qu’on en fait. Ou plus exactement elle ne peut être que racontée, et de manière bien imparfaite, par des subjectivités détruites, tous les survivants étant atteints de troubles psychiques ou physiques divers regroupés par les médecins de Buffalo, capitale provisoire d’une improbable reconstruction, sous le nom de SPAC (Syndrome Post-Apocalyptique Chronique).

Pas ou peu de jugements de valeurs chez Colson Withehead et aucune intention de faire apparaître la catastrophe zombie comme une parabole ou une métaphore d’un monde qui l’aurait bien cherché. Il cherche plutôt à nous faire assister, dans Zone 1, à un effondrement collectif de manière saisissante, très réaliste mais aussi et surtout à analyser la manière dont l’homme s’en accommode en inventant un vocabulaire nouveau pour nommer l’innommable, en rusant avec son propre désespoir, en cherchant encore toujours à raconter car raconter, pour Colson Withehead, est bien le propre de l’homme. Un homme qui assure ainsi son éminente, dérisoire et paradoxale dignité avant de sombrer dans « l’océan des morts »

 

Zone 1, Colson Withehead, Gallimard.

Malbouffe non, bon bœuf oui !

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viande boeuf vegetariens

viande boeuf vegetariens

On glose beaucoup, ces temps-ci, sur les bonnes et les mauvaises raisons de manger de la viande. Carnivores contre herbivores, défenseurs de la plurisensorialité alimentaire contre protecteurs du règne animal. Tranchons dans le vif : les apports protéiniques de certaines plantes autorisent l’homme à se passer de viande sans risque de souffrir d’anémie ou de voir son métabolisme entrer en osmose avec le rhododendron du voisin. Est-ce pour autant une obligation ? Non. Au contraire, car si d’excellentes théories veulent nous persuader de l’inverse, réduire son alimentation au règne végétal poserait sans aucun doute un problème d’équilibre environnemental à la planète du fait de l’explosion des cultures intensives. Quant à l’option brochette de hannetons ou fricassée de larves… Sans façon ! Vivant de la cueillette et de la chasse, homo sapiens fut, dès le début de son hominisation, porté sur la viande, les œufs et le lait.

Ayant étudié les dentitions de nos ancêtres, le sol de leurs foyers et les restes de leurs repas, les paléo-nutritionnistes ont formellement démontré que l’être humain est physiologiquement omnivore.[access capability= »lire_inedits »] Il est donc stupide de nier ses racines biologiques. Qu’à cela ne tienne, le végétarisme est une religion honorant ceux qui la professent. Religion d’autant plus active qu’elle est encouragée par des omnivores carnassiers prédateurs et pollueurs. Le monde occidental mange en effet trop de viande, et surtout trop de mauvaise viande. Outre la maltraitance animale induite, la surconsommation de mauvaise viande abîme la planète et la santé. Aussi est-il urgent de réduire la part du bifteck dans notre alimentation en privilégiant un équilibre répondant à nos réels besoins nutritionnels. Au lieu de nous gaver de viandes issues d’élevage intensif nourri aux céréales OGM, tel que l’on le pratique aux États-Unis, ou de bidoches industrielles aux origines douteuses, telles que nous en proposent les fabricants de plats cuisinés, tenons-nous en à de la bonne vache qui mange de l’herbe dans un environnement respecté.

La France était un paradis bocageux avant que les satrapes de l’agroalimentaire alliés aux voyous de la grande distribution transforment nos campagnes en usines avec la bénédiction de la puissante FNSEA, le syndicat majoritaire qui cogère l’agriculture avec les technocrates de l’État depuis cinquante ans. Manger de la bonne viande de chez nous élevée à l’herbe sur des pâturages naturels est la garantie du bien-être général. Hélas, ce doux rêve s’évanouit. Faite de bon sens, la tradition bovine française s’appuyait sur des races mixtes, celles qui produisent du bon lait et de merveilleux fromages avant de donner de délicieuses entre- côtes. Or il fut décidé un jour de scinder en deux filières notre patrimoine bovin, d’un côté les races à viande, muées en machines à masse carnée, d’un autre les races laitières, programmées pour pisser cet « or blanc » avec lequel s’enrichit le lobby laitier sur le dos des petits producteurs.

Résultat, la malbouffe triomphe, nos paysans crèvent et nos champs se couvrent de grandes surfaces. Pourtant, les choses bougent, le péquenot libre se rebiffe, le citoyen consommateur reprend en main son destin alimentaire et le ministre de l’Agriculture défend bec et ongles son projet d’« agro-écologie » qui veut concilier le rentable et le durable pour manger propre et juste. Renvoyons dos à dos le végétarisme idéologique et les financiers de la barbaque globalisée. Manger est un acte politique qui engage l’avenir. Il convient donc de rester omnivore et patriote en exigeant de son boucher de la viande française nourrie à l’herbe française par des éleveurs français. On peut aussi prendre la Bastille dans l’assiette.[/access]

*Image : Soleil.

Clairvoyance manifeste

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MARX ENGELS hollande

MARX ENGELS hollande

Ils étaient barbus, avec une mise légèrement démodée. On a peu remarqué ces deux journalistes allemands parmi les 600 qui s’étaient fait accréditer pour la conférence de presse du président Hollande, le 14 janvier 2014. On a sans doute eu tort car ils ont assez bien analysé ensuite, dans un long papier écrit à quatre mains et intitulé curieusement Manifeste du Parti communiste, ce qui s’est joué quand le Président annonça son « pacte de responsabilité ». Le Président avait été élu sous l’étiquette socialiste, mais l’était-il encore, justement, socialiste ? Tout le monde en doutait, sauf nos deux Allemands issus de la « gauche de la gauche », comme on dit aujourd’hui. Pour eux, ce président était socialiste, pleinement socialiste, car le socialiste représente « une partie de la bourgeoisie qui cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise ». Alors que la presse cherchait à lui faire avouer qu’il était « social-démocrate », nos deux compères commentaient ces arguties en remarquant que « le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate que lorsqu’il devient une simple figure de rhétorique ».

Mais ils ne se sont pas arrêtés là dans l’exégèse des propos présidentiels. Écoutant attentivement le chef de l’État souhaiter que le « pacte de responsabilité » soit « équilibré » et que la finance soit « contributive », ils en ont déduit que « ce socialisme n’entend aucunement l’abolition du régime de production bourgeois, laquelle n’est possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et alléger le budget de l’État ». Et, quand le Président a conclu, un brin messianique : « Une politique de gauche, c’est une politique qui permet d’avoir un espoir en l’avenir », nos deux Allemands ont laissé percer un léger mauvais esprit : « La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait. »

Un vrai socialiste sait bien que, si les pauvres n’aiment pas les riches, c’est uniquement par ressenti- ment. Karl Marx et Friedrich Engels ont quand même bu un coup avant de quitter l’Élysée.

*Photo : Jon Santa Cruz / Rex Fe/REX/SIPA. REX40115709_000044.

La vraie French Touch? Les Dogs!

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les dogs rock

les dogs rock

Le 8 février dernier, j’allais découvrir le nouveau line up de Deluxe, vétérans du pub-rock normand, au Ti-Cap, un rade à République. Tout allait très bien et le deuxième set se terminait comme d’habitude à coup de reprises, «Gloria», tout ça… Mon oreille est alors attirée par une intro de guitare bien tendue. «Teenage Head» des Flamin Groovies ? Euh non, c’est pas ça. C’est… ? Bon sang bien sûr : «Too Much Class For The Neighbourhood» des Dogs !

Les Dogs… En troisième, nous étions trois copains à écouter du rock. Nous vivions à Caen, encore un désert musical pour quelques mois et avions donc l’oreille qui tirait vers la Haute Normandie. D’autant que l’un des copains en question était le cousin de Mino Quertier, le batteur havrais de Little Bob Story et l’autre celui du rouennais Dominique Laboubée, guitariste-chanteur des Dogs. Je ne dis pas sa fierté à nous rapporter des exemplaires de leur premier 45 tours, publié en ce début d’année 1978 par un disquaire local.

«No Way / 19 / Charlie Was A Good Boy» était la transcription à la Rickenbacker d’une décharge électrique. Un truc au son aigrelet et au rythme infernal qui vous donnait l’impression que ces jeunes gens s’étaient électrocutés en l’enregistrant. Si l’on ajoute à çà une pochette en noir et blanc avec des branleurs posant genre négligé-chic (avec cravates et cheveux visiblement fraichement coupés) c’était tout simplement parfait.

Les Dogs étaient, dès 1974, un des tous premiers rock bands vraiment dangereux, à tourner. En juillet, un certain «Trashy Phil» publie un long courrier à leur gloire dans les colonnes de Rock & Folk. Ce sera le premier article d’une longue série pour l’inénarable Philippe Manoeuvre, très loin encore de parader en wayfarer dans le jury de «La Nouvelle Star».

En 1980, je retrouve les Dogs en concert à la MJC d’Hérouville Saint Clair. C’est la tournée suivant la sortie de leur deuxième album, Walking Shadows, une oeuvre sombre influencée par les Stooges. Mais, il faut le reconnaître, les Dogs en concert, c’est un peu ennuyeux : beaucoup de bruit et peu de mouvement, à part Dominique qui se passe négligemment la main dans les cheveux entre deux accords. Ils se font voler la vedette par les Lords, leur support band. Pas rancunier, Hugues, le bassiste, porte le chanteur des Lords, pas peu fier, sur ses épaules.

En 1982, ils recrutent un deuxième guitariste, le sémillant Antoine (futur Wampas et Tony Truant), un gamin qui saute partout et fait le show. Ils signent aussi chez Epic et disposent de budgets leur permettant de travailler avec des moyens sérieux, employant en particulier Tony Platt (ingénieur du son de Marley, AC/DC…) puis Vic Maile (producteur de Motörhead, Doctor Feelgood). En résultent deux chefs d’oeuvres : Too Much Class For the Neighbourhood et Legendary Lovers.

Il y aussi deux singles en français, Secrets et Mon Coeur Bat Encore, qui sonnent comme des regrets car les textes sont impeccables, alors que les Dogs se sont toujours refusés à explorer cette voie… Et puis c’est la fin de contrat, la collaboration avec Marc Zermati, les tournées à l’étranger, les remaniements dans le personnel… Un look et un son beaucoup plus (trop) stérotypés néo-sixties. Je décroche.

En 2002, Dominique Laboubée décède brutalement lors d’une tournée aux Etats Unis. Allait-il devenir «The Most Forgotten French Boy» comme dans sa chanson ?

Eh bien non. Il est repris (y compris par les improbables Sid et les Vicieux) et une place de Rouen porte son nom depuis 2006. Et puis il y a le bouquin : Too Much Class. Ecrit par sa soeur, Catherine, par ailleurs historienne et spécialiste des biographies. Effectivement c’est une somme : 320 pages de récit de l’épopée des Dogs, entrelardé d’articles de presse et d’une très riche iconographie, principalement en noir et blanc comme il se doit.

Il ne s’agit certes pas d’une oeuvre littéraire ni d’un travail de critique, mais d’un déroulé systématique et chronologique de l’histoire du groupe. Ce qui n’empêche pas une sensibilité certaine, en particulier dans les chapitres du début, situant le contexte familial. Peu de sensibilité sociale chez les Dogs : tout était dans le style. Son punk, mélodies subtiles et chant distancié. L’excellent Philippe Garnier qui n’est jamais indulgent mais sait aussi reconnaître le talent notait «une reprise fracassante et élégante de «Midnight to six man» – bien la première fois qu’on joue un morceau des Pretty Things tout en restant élégant».

Car l’élégance restera finalement la touche des Dogs. Elégance des mélodies, élégance des postures et élégance de vêtements qui savaient être référencés tout en évitant les clichés «sixties» trop évidents. Les Dogs firent même les mannequins pour Serge Krüger, qui finança en retour une tournée au Japon.

Le bien nommé ouvrage de Catherine Laboubée s’adresse, par son volume et sa précision, à un public qui a eu l’occasion de voir et d’entendre les Dogs. Il ne sera pas déçu, trouvant ici une rétrospective tout à fait exhaustive de la carrière du groupe. Aux kids, on conseillera de chercher «Algomania» sur Youtube (extrait du film «la Brune et Moi»). Ça les changera de Tryo ou de la Chanson du Dimanche. Et, qui sait…

 

 

 

D’amour et de raison

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claude habib vie commune

claude habib vie commune

La tempérante est de retour. Claude Habib a toujours le don de nous surprendre par les voies tranquilles de son raisonnement et sa plume aimablement distanciée. On savait déjà que l’indignation n’était pas son fort, ce qu’elle confirme aujourd’hui avec ce plaidoyer en faveur de la vie à deux, un bref « précis de l’attachement » dénué de tout jugement à l’encontre de ceux qui le rejettent. À l’heure des batailles rangées sur la famille (préférez « tribu »), la liberté du conjoint (préférez « partenaire »), liberté furieusement invoquée à tout bout de champ comme le sésame obligatoire de l’épanouissement face à l’enfermement supposé du modèle traditionnel, cet ouvrage tombe à point nommé. Court, enlevé, dégraissé de toute coquetterie, c’est un bijou à mettre entre toutes les mains, jeunes pacsés, vieux mariés, hétéros et homos, célibataires endurcis ou involontaires : il donnera à chacun l’occasion de réfléchir à ses choix de vie.   Qu’est-ce qu’un couple ? Décide-t-on d’en former un ? Comment – mais surtout pourquoi – pour qu’il dure ?[access capability= »lire_inedits »] Nuit-il à la liberté, à l’égalité ? De vraies questions, auxquelles  Claude Habib s’attelle de sa voix limpide et élégante, dans ce style presque Grand Siècle dont nous avons perdu l’honnête simplicité. Tels ces médecins de famille qui, pour comprendre l’origine de votre mal, vous déshabillent et vous auscultent entièrement, et comme les moralistes qui débarrassent les motivations profondes de leur gangue d’amour-propre et d’orgueil, elle interroge les comportements : l’infidélité et l’inconstance, voyons, voyons, que dissimulent-elles ? Avons-nous réelle- ment envie d’intimité, et en connaissons-nous les règles ? Que ressentons-nous lorsque nous choisissons de rester ou de rompre ? 

Précisons que le couple est envisagé sous son angle minimal, dans son plus simple appareil, et qu’il sera à peine question des enfants, selon une logique qui prévalait jadis : le couple précédait la famille, et la famille ne définissait pas le couple. En chemin, nous passerons, bien sûr, par l’épineuse étape des revendications féministes. Claude Habib a déjà subi les foudres de certaines d’entre elles, pour avoir raconté l’histoire de ce différentialisme hexagonal dans Galanterie française1. À ses yeux, différence et complémentarité ne sont pas synonymes d’inégalité, et la vie à deux peut en devenir l’éclatante démonstration. Et elle enfonce gaiement le clou : « Les déclarations publiques en faveur de l’égalité cachent souvent  des pratiques privées de complémentarité. » En vérité, comme lorsque les mœurs prévalent encore sur la loi, tout est affaire de ressenti et de dosage. Impossible de définir le couple abstraitement et unilatéralement.  « Être aimé, c’est inspirer, disait Valéry, rendre l’autre inventif, producteur de prévenance, d’images, de superstition, de violence. » En d’autres termes, sortir de soi-même. L’amour n’est sans doute pas le meilleur ami de l’individualisme moderne et post-moderne. Ce qui amène à poser une autre question stimulante : l’amour conjugal, et a fortiori constant, qui exige cet oubli de soi, la volonté de s’y tenir et ce dépassement de l’élan des débuts, est-il envisageable à l’heure de la satisfaction immédiate des désirs successifs ? Oui, répond la philosophe, qui lit dans la vie à deux l’expérience courante du « souci d’autrui ». Comme aurait dit Cocteau, l’amour n’existe pas, seules les preuves d’amour existent.

Ambition modeste, mais sublime. « Ne prends pas froid » ; « Je t’ai fait ton dessert préféré » ; « As-tu bien mis ton réveil ? » : ces attentions à l’existence de l’autre sont l’évidence du couple. Le seront-elles toujours ? Car « si l’on place la liberté au-dessus de tous les biens, il devient illégitime de rendre un autre bien obligatoire ». Cette vie de couple nous est donc proposée comme un pari pascalien, audacieux quand Claude Habib fait l’éloge de l’ennui, bouleversant quand elle évoque la mort et le deuil de l’aimé(e). Car Claude Habib, c’est à la fois l’anti-Barthes et l’anti-magazine féminin : pas de digression linguistico-psychologisante à coups de pseudo-lapsus fort habiles dont l’âge d’or des sciences humaines nous a abreuvés, et pas non plus de réponses convenues dont notre époque est friande, à mi-chemin de la mauvaise foi et de la vulgarité des slogans schizophrènes, « Allez au combat, les filles ! » succédant à « Tous les plans cul pour le garder ». Bien au contraire. À l’image de ces remèdes d’antan  dont on sait qu’ils sont efficaces, mais modestes et sans promesses de miracle, Le Goût de la vie commune est à coup sûr condamné à irriter les extrémistes de tous les bords.[/access]

 

Claude Habib, Le goût de la vie commune, Flammarion.

Européennes : de la concurrence en vue pour l’UMP ?

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Certes, les municipales n’ont pas encore passé, mais ça remue déjà dans le landerneau Manif pour tous à propos des européennes. D’un côté, Christine Boutin, qui décidément s’extrême-droitise (ou s’ultra-droitise plutôt, comme dit Tugdual Denis, et il s’y connaît, dans L’Express de cette semaine), en investissant comme tête de liste pour le sud-ouest Jean-Claude Martinez, ancien élu Front national, ou en fricotant avec Farida Belghoul et autres Alain Escada, lance ses listes « Force vie ». De l’autre, on susurre que l’ancien ministre de la défense Charles Millon, à la ville mari de la philosophe Chantal Delsol, serait sur les starting-blocks pour s’attaquer à la circonscription du sud-est, sous ses propres couleurs.

Une liste résolument entée sur les valeurs défendues par le mouvement de contestation du « mariage pour tous » et taillée à la mesure de l’homme politique, dans sa région, Rhône-Alpes, où l’ancien président demeure extrêmement populaire. Une liste pour le moment solitaire mais qui pourrait trouver un écho dans les autres grandes régions électorales, avec des figures comme Philippe de Villiers dans l’ouest. Bref, une grande réunion de cette droite personnaliste, chrétienne et localiste qui, ayant peiné à exister depuis vingt ans face au rouleau-compresseur du jacobinisme RPR-UMP, tente de trouver dans le grand réveil de la rue catholique l’occasion de remettre sa politique originale sur le métier.

Journée de la femme : rouge à lèvres pour tous!

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journee femme rouge

journee femme rouge

D’accord, un coup de gueule contre la Sainte Gonzesse – autrement appelée Journée internationale des droits des femmes – c’est un peu convenu. Voire ultra-consensuel. Si journalistes et politiques prennent l’affaire très au sérieux, dans la vraie vie, la journée de la femme, c’est comme la Saint Valentin : tout le monde trouve ça ridicule, et même, s’agissant des principales intéressées, en tout cas de la plupart d’entre elles, un brin humiliant. Et puis chez nous, c’est 365 jours par an. Pas un seul ne se passe sans qu’une association ne s’indigne, statistiques à l’appui, de la trop faible proportion de femmes en politique, dans les entreprises, parmi les pêcheurs à la ligne, sur les terrains de foot ou dans l’armée. Sans oublier les médias, front principal de la guerre contre l’ordre patriarcal.

Un collectif de femmes journalistes appelé « Prenons la une » recense donc consciencieusement les preuves du sexisme dans les médias, sommant le CSA de faire en sorte que, sur les plateaux de télé, 50 % des experts soient des expertes. La parité doit régner partout – partout sauf dans les couples, bien entendu. Il faudra aussi veiller à ce que les médias véhiculent une juste représentation des femmes. Certes, mais c’est quoi une juste représentation des femmes ? Maman, putain, bimbo, intello ?

On rappellera une fois de plus que les femmes, dans notre pays, subissent des atrocités telles que des regards concupiscents, des compliments sur une partie ou une autre de leur plastique, des plaisanteries grivoises, voire une drague en bonne et due forme. Un véritable calvaire.

On n’échappera pas non plus à la photo de notre Président, sans Présidente, mais entouré de femmes, à l’invitation de la ministre en charge du beau sexe, Najat Vallaud-Belkacem, sa chouchoute à en croire les gazettes – c’est pas un peu sexiste chouchoute ?

Après tout, on dira que ces célébrations rituelles, si elles ne servent à rien, ne font de mal à personne. Je trouve un peu désagréable que l’on me dépeigne en victime, mais admettons.

En revanche, toutes les femmes devraient se révolter contre l’opération « mettez du rouge » organisée sur internet et les réseaux sociaux pour lutter contre les violences faites aux femmes. Des hommes célèbres et anonymes sont invités à poster leur portrait avec les lèvres maquillées, accompagné de cette déclaration : «Je suis un homme. Si une femme se fait agresser devant moi, je m’engage à prendre sa défense» – ça messieurs, c’est la moindre des choses. Vous pouvez aller voir, Jacques Dutronc, Patrick Poivre d’Arvor, Patrick Bruel, Vincent Cassel et David Pujadas se sont déjà prêtés au jeu.

En somme, pour nous faire savoir qu’ils sont des gentlemen, ces messieurs doivent nous piquer nos rouges à lèvres, allez comprendre. Il faudra nous expliquer le rapport avec la violence masculine. En attendant, si notre cadeau, pour le 8 mars, est que les hommes deviennent des femmes, il y a urgence : mesdemoiselles, mesdames, exigeons la suppression immédiate de la Journée de la femme. Aux armes citoyennes !

*Photo : mettez du rouge !