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Les héritiers du néant

ecole bac profs

Je suis habitué à entendre toutes sortes d’opinions sur le métier de prof. Avec les années, j’ai eu tendance à penser que mon métier faisait partie des sujets sur lesquels les gens se sentaient naturellement autorisés à confier leur expertise et que, hormis les footballeurs, les journalistes, les flics ou les cheminots, il n’existait pas de catégorie professionnelle plus détestée en France. Outre les sempiternels procès en fainéantise intentés aux enseignants, j’entends souvent dire chez les gens de gauche que l’École n’est pas assez égalitaire et, chez les gens de droite, qu’elle est un bastion de l’idéologie soixante-huitarde et permissive. Les choses me semblent un peu plus compliquées, d’une part, parce que, la démographie aidant, les soixante-huitards ont aujourd’hui massivement déserté les salles des profs et, d’autre part, parce qu’en matière d’égalitarisme, les actuels responsables du système éducatif se sont faits les artisans d’une alliance objective entre une idéologie du nivellement par le bas, supposément antidiscriminante, et une appréhension utilitariste des mécanismes et des enjeux de la transmission du savoir.

Cette désastreuse conjonction tient largement à une très mauvaise interprétation des constats proposés par la sociologie depuis un demi-siècle. Que Finkielkraut me pardonne, mais l’analyse de Pierre Bourdieu et Jean- Claude Passeron dans Les Héritiers (1964) était assez juste : les chances objectives de réussite scolaire sont en effet déterminées par la possession d’un capital culturel associé à la culture des élites[1. Bourdieu Pierre, Passeron Jean-Claude (1964), Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun ».]

Mais cinquante ans ont passé depuis la publication des Héritiers.[access capability= »lire_inedits »]  La réforme Haby du « collège unique » en 1975, puis la politique des « 80 % d’une classe d’âge au bac » ont accéléré la démocratisation massive de l’enseignement. Aujourd’hui, les tenants de la lecture bourdivine, qui forment encore le gros de la troupe des pédagogues, ont transformé l’analyse sociologique en projet politique, érigeant la notion d’« héritier » en véritable dogme. Du diagnostic de Bourdieu, ses disciples ont tiré un programme réformateur qui soumet la complexité du réel à une grille idéologique : puisque le capital culturel est inégalement réparti, donc « discriminant », il convient de réduire son poids dans la réussite scolaire en mettant plutôt l’accent sur les « compétences », terme-gigogne, omniprésent dans le discours officiel. En d’autres termes, puisque tout le monde ne peut pas lire la Pléiade, faisons en sorte que personne n’ait plus à la lire. Ainsi, héritiers et nouveaux venus seront à égalité.

Cette conception aussi généreuse que dangereuse s’accorde à merveille avec des considérations économiques, moins avouables mais plus prégnantes. La dérive actuelle de l’École n’est pas, ou pas seulement, l’héritage en droite ligne de Mai-68, elle est aussi la conséquence d’une adaptation des idéaux pédagogistes de Mai au rationalisme budgétaire et statistique auquel les « soixante-huitards » se sont convertis en masse, la « lutte contre toutes les discriminations » lui donnant opportunément une teinte plus humaniste. Dans ce système, les élèves sont des statistiques de redoublement et d’orientation qui nourrissent la communication du ministère sur les performances respectives des établissements et les sempiternels palmarès des hebdos, attrape-gogos pour parents anxieux. Le parcours scolaire est déterminé par une série d’items et de critères qui prétendent évaluer l’« adaptabilité cognitive », les compétences discursives, la « prédisposition au vivre- ensemble », la qualité d’écoute. Sans oublier les « capacités d’auto-évaluation », ce qui signifie peu ou prou que l’élève ne procède que de lui-même – et que l’École républicaine marche la tête en bas.

Le système éducatif n’a plus grand-chose à voir avec celui que décrivait Bourdieu. Le collège unique et le lycée général accueillent, à chaque rentrée des classes, toujours plus d’élèves, qu’ils proviennent de la classe ouvrière, des classes moyennes ou des populations immigrées, dont il faut assurer tant bien que mal la formation avant de les acheminer vers le baccalauréat, l’université et le marché du travail. Les cas les plus difficiles sont poussés vers la sortie le plus rapidement possible – les redoublements, c’est mauvais pour les statistiques. Mais les filières professionnelles étant toujours autant dénigrées malgré les discours ronflants et récurrents sur ce sujet, beaucoup de collégiens aux résultats médiocres parviennent à être admis en seconde générale. Une proportion non négligeable contribuera à creuser le taux d’échec universitaire, puis les chiffres du chômage. Parfaitement conscients de cet état de fait, les élèves en veulent à l’École de ne pas leur offrir les garanties de la réussite qu’elle ne cesse de leur promettre et méprisent de plus en plus ces « compétences » que la pédagogie moderne leur impose. Mais ils n’en respectent pas plus le savoir qu’on leur offre en portion toujours plus congrue et dans la seule perspective de favoriser un « vivre- ensemble » de plus en plus introuvable. Cette politique produit à la fois des individus moins cultivés mais aussi moins adaptés au marché du travail. Autrement dit, la culture ne se démocratise pas et les inégalités s’aggravent : échec total sur les deux tableaux.

Bien sûr, on ne cessera sans doute jamais de découvrir, au détour d’une copie, que « Jésus-Christ a été fusillé par les Romains » – et de piquer un fou rire qui égaiera un long week-end de correction des copies. En tant que professeur, je suis aux premières loges pour observer la « baisse du niveau » déplorée par certains experts de l’éducation et farouchement niée par d’autres. Après plusieurs années d’expérience, je peux non seulement attester que le niveau baisse bel et bien, mais aussi affirmer que la première source de ce déclin réside dans les instructions officielles qui visent beaucoup moins à améliorer la transmission du savoir qu’à tenir des objectifs bureaucratiques, favorisant ainsi une bonne com’ ministérielle sur la « lutte contre les inégalités ».

Les inspecteurs pédagogiques régionaux (IPR) et les inspecteurs généraux (IG), dont le rôle consiste essentiellement à transmettre la bonne parole, n’ont que deux expressions à la bouche dans les formations collectives qu’ils animent : « développement personnel » et « innovation ». Au cours de ces grand-messes, j’ai entendu, dans le désordre, qu’il fallait chercher à mettre les élèves en autonomie, qu’on ne devait plus apprendre aux collégiens à rédiger de paragraphe argumenté parce que l’exercice était trop technique, qu’il était inutile d’apprendre aux élèves de seconde à rédiger une composition puisqu’une partie d’entre eux serait orientée vers les filières technologiques, que la dissertation en français était condamnée à disparaître un jour, tout comme un certain nombre de matières, pointées également du doigt par les syndicats, telles que les langues anciennes, évidemment discriminantes. J’ai aussi été invité à distribuer les sujets des devoirs sur table à l’avance pour permettre à tous les élèves de réussir, et à accorder le maximum des points quand une copie semblait se conformer à quelques vagues principes méthodologiques, même si elle ne comportait pas la moindre connaissance. Et ne parlons pas de l’orthographe, qu’on m’a presque conseillé d’ignorer.

Du respect de l’autorité et de la nécessaire humilité face au savoir qui est transmis, il n’est plus guère question dans ces « trainings ». Au cours d’une séance de « mise en commun des pratiques », pendant mon année de stage à l’IUFM[2. Les défunts Instituts universitaires de formation des maîtres, remplacés en 2013 par les ESPE, Écoles supérieures du professorat et de l’éducation. ], j’ai entendu une malheureuse enseignante stagiaire confier qu’elle éprouvait toutes les peines du monde à tenir sa classe et qu’un élève particulièrement agité lui avait même lancé sa trousse au visage. Sa voix en tremblait et elle avait presque les larmes aux yeux. La réponse de la formatrice fut onctueuse et sans appel : « Il faut chercher à te mettre à sa place. Cet élève, tu dois comprendre qu’il a peur. » L’autorité de l’enseignant, ce n’est pas très tendance à l’ère des dispositifs d’« accompagnement personnalisé » ou de la « remédiation », oxymore qui prétend obtenir par l’effet miracle du remède les résultats du processus long et ingrat de la médiation. Heureusement, le recours incessant aux merveilleuses technologies de l’information et du numérique garantit l’optimisation de la relation apprenant/ appreneur et assure que la transmission des compétences et des savoirs se fait sous les auspices de la modernité. Et peu importe que ces indispensables outils finissent par devenir des béquilles au point de remettre sérieusement en cause le sens critique ou tout simplement les capacités imaginatives des élèves. Je me rappelle un adolescent qui devait imaginer une espèce animale et la décrire dans le détail : il s’est précipité sur Wikipédia pour lire la fiche de l’animal qu’il venait d’inventer et j’ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’Internet ne pouvait, fort heureusement, pas encore lui fournir de

Résumons le projet, relayé par une masse de textes et de documents du ministère, auquel le professeur est prié de participer : avec son aide et celle de la technologie, l’élève doit apprendre à rationaliser son comporte- ment et à prendre en charge de manière autonome son épanouissement, scolaire et personnel, devenant ainsi « acteur de sa propre réussite ».

« Acteur de sa propre réussite » : au cours de ma carrière d’enseignant, j’ai appris à haïr tout particulièrement cette expression. On m’a initié aux arcanes mystiques de l’« enseignement spiralaire », qui n’a rien à voir avec les derviches tourneurs ; j’ai appris que le « triangle didactique » n’était pas un rite d’initiation maçonnique et que, comme nul ne l’ignore plus, un « référentiel bondissant » était un ballon (et sans doute la running joke la plus brillante des « pédagos » militants). Toutes ces trouvailles de la novlangue éducative m’ont beaucoup amusé, mais l’élève « acteur de sa propre réussite » me fait beaucoup moins rire parce que cette formule apparemment anodine révèle la funeste transposition à l’École de l’idéologie managériale – la responsabilité en moins. Il est fortement déconseillé de faire entendre à l’« acteur de sa propre réussite » qu’il est aussi celui de son échec, et plus encore de lui suggérer que, pour apprendre, il faut travailler, et que travailler ce n’est pas drôle. On préfère l’enfumer par une rhétorique paradoxale, qui prétend bannir la souffrance et la frustration de l’École tout en faisant sans cesse miroiter aux écoliers une réussite obtenue à coups de « contrats éducatifs », d’« objectifs de comportement » et de « livrets de réussite ». Au lieu de propager ces billevesées, les militants bruyants de la « refondation de l’École » devraient se rappeler la maxime stoïcienne : « Il ne faut pas vouloir réussir, il faut vouloir savoir. »

Mais les élèves eux-mêmes s’ingénient à déjouer les stéréotypes dans lesquels on tente, avec trop de bonnes intentions, de les enfermer. On oublie trop facilement la propension des adolescents à se détourner, ou à faire semblant de se détourner, par esprit de contradiction, de l’enseignement imposé par les adultes. Le professeur est souvent glacé par des questions qui reflètent une incom- préhension totale et tendent à démontrer sa désespérante inutilité. Il lui faut alors se rappeler que, dans bien des cas, ce sont des provocations qui n’ont pour autre but que de passer le temps et d’en faire perdre un peu au prof, ou encore d’avoir l’air plus bête qu’on est parce que, selon les cas, ça énerve ou attendrit ces andouilles d’adultes. On déplore constamment que les élèves ne s’intéressent pas au monde dans lequel ils vivent, mais leur capacité à recycler l’actualité peut s’avérer désarmante. Récemment, en évoquant les guerres d’ex-Yougoslavie, j’ai demandé si quelqu’un connaissait la capitale du Kosovo. Du coin de l’œil, j’ai vu un élève se pencher en rigolant vers son cama- rade d’origine serbe : – « Hé, dis, c’est pas “Quenelle” la capitale du Kosovo ? – Ta gueule ! »

Les « grands » manient volontiers l’absurde et le non-sens tandis que la naïveté de certains « petits » leur fait atteindre des sommets de poésie. Dans un cours sur les grands repères géographiques terrestres et les frontières, un élève de sixième m’a demandé comment on pouvait dessiner ces lignes sur les océans et même dans le sable. Je lui ai répondu qu’elles n’existaient pas en réalité mais seulement sur les cartes et, très logiquement, il m’a demandé comment, dans ce cas, on pouvait être sûr qu’elles étaient bien là. Je lui ai alors expliqué que, depuis l’Antiquité, les cartographes utilisaient le ciel, le soleil, les étoiles puis des instruments de mesure toujours plus sophistiqués pour placer correctement les fleuves, les montagnes et les mers sur les cartes, mais que les frontières politiques, en revanche, étaient fabriquées par les cultures, les guerres, les traités, en un mot par l’Histoire. Sa réponse m’a stupéfait et enchanté : « Mais comment sait-on que ces frontières sont les bonnes si on n’a pas d’instruments pour les mesurer ? », a-t-il lâché. Comment est-on sûr que les frontières sont les bonnes ? Comment sait-on que ce qu’elles représentent existe ? Comment démontrer qu’elles sont utiles ? C’est ainsi qu’une question posée par un gamin de 11 ans, dans la tête duquel Régis Debray et Raymond Queneau sont venus se serrer la pince, peut donner toute sa signification au métier d’enseignant. Nos pédagogues l’ignorent, mais tout professeur sait, lui, qu’il a la charge de contribuer à définir, pour ses 30 élèves, les frontières culturelles, religieuses, morales, éthiques, légales, linguistiques, familiales, professionnelles, politiques, sur lesquelles il faut sans cesse buter pour se construire en tant qu’individu. Transformer des adolescents en adultes libres : voilà une mission, certes plus difficile, mais infiniment plus exaltante, que celle qui consiste à leurrer les jeunes en leur faisant croire qu’ils seront, sans faire le moindre effort, les « acteurs de leur propre réussite ».

Mon 11 septembre en ZEP

Contrairement à ce que pensent les bourdivins primaires, les individus peuvent échapper aux déterminismes sociaux et culturels. Le 11 septembre 2001, j’exerçais dans un collège ZEP (Zone d’éducation prioritaire) qui n’était pas de tout repos. Au lendemain d’une soirée de stupeur à contempler sur écran les épaisses colonnes de fumée noire qui surplombaient l’île de Manhattan, je n’oublierai jamais la traversée de la cour de récréation : l’atmosphère survoltée, les petits groupes bruissant de conversations animées, l’air un peu perdu des surveillants, les « Ils leur ont bien niqué leur race aux Ricains ! », « Y-z-ont mangé grave ! ». Dans ma classe, ça braillait, ça s’interpellait. J’essayais d’obtenir le silence, je l’obtenais, le perdais, surnageant dans le chaos, pauvre dommage collatéral de l’événement qui ouvrait brutalement le XXIe siècle. Les mêmes remarques teintées de violence et de ressentiment contre la domination américaine étaient répétées par des élèves venus de pays laissés pour compte du nouvel ordre mondial et citoyens d’une puissance en déclin : la France. La rage enflait dans les gosiers en même temps que la satisfaction et puis, soudain, l’intervention d’un grand type à grande gueule, en survêtement immaculé, qui allait m’en faire baver toute l’année, a laissé tout le monde coi : « Putain, mais vos gueules quoi ! Vous êtes débiles là ! Y’a plein de gens qui sont morts là, fermez vos bouches un peu ! » Son intervention ayant ramené le calme, nous avons pu passer le reste de l’heure à discuter de l’événement pour tenter de déminer les simplifications. À la fin de l’année, en quittant le collège, le grand type en survêtement m’a gratifié d’un cordial « Bonne continuité M’sieur ! ». Je n’ai pas eu le cœur de lui faire remarquer qu’on disait : « Bonne continuation ! » J’espère qu’aujourd’hui, où qu’il soit, ce grand braillard en survêtement blanc est toujours capable de faire preuve d’autant de bon sens qu’il en a montré au lendemain des attentats contre le World Trade Center.[/access]

«Le Collectif Marianne n’a rien à voir avec le GUD»

david masson fn marianne

Daoud Boughezala : Vous venez de créer le Collectif Marianne, pendant étudiant du « collectif Racine », ce groupe de professeurs et d’employés de l’éducation nationale ralliés à Marine Le Pen.  Assumez-vous l’héritage encombrant – et souvent violent –  du GUD et du Rassemblement étudiant, organisations où militèrent nombre d’actuels cadres du FN ?

David Masson-Weyl : Le Collectif Marianne ne se rapproche ni de près ni de loin de ce que furent le GUD et le Rassemblement étudiant. Alors que ces mouvements se présentaient comme des syndicats étudiants certes politisés mais sans lien avec les partis politiques d’alors, Marianne entend être un centre de réflexion et de proposition pour les jeunes et par les jeunes lié au Rassemblement Bleu Marine. Nous ne sommes pas un syndicat et nous n’avons donc pas pour ambition de faire élire des élus étudiants à la légitimité parfois contestable et à l’utilité difficilement quantifiable. Marianne ne peut à la fois être un lieu de débats de fond et cautionner la violence de ces mouvements passés. Notre seule arme, ce sont les mots !

Si vous vous inscrivez  explicitement dans le giron du Rassemblement Bleu Marine, pourquoi avez-vous déclaré à la presse ne pas y être encarté ? Espérez-vous séduire une frange plus large des étudiants en gardant un pied dehors ?

Il ne s’agit pas de prendre en traître les étudiants : nous assumons et nous revendiquons fièrement notre affiliation au RBM, qui représente aujourd’hui le seul mouvement politique souverainiste et patriote d’envergure en France. D’ailleurs, personnellement, je pourrais tout à fait prendre ma carte au RBM. Mais je souhaite montrer à tous ceux qui sont proches de nos positions, à gauche comme à droite, que nous sommes ouverts au rassemblement et leur faire comprendre que, peu importe que vous vous encartiez ou non, vous pouvez exprimer et défendre vos idées au travers de notre collectif.

Sur la question de la sélection, vous tâchez également de ratisser large, sur votre droite comme sur votre gauche. Car si vous critiquez les conséquences de la massification à l’université, vous refusez néanmoins toute sélection à l’entrée de la première année. Craignez-vous de vous mettre à dos la majorité des étudiants ?

Nous ne refusons pas d’instaurer toute sélection à l’entrée de la première année à l’université. Cette question mérite d’être posée et débattue. Nul ne peut nier que le nivellement par le bas du niveau des diplômes résulte de la massification de l’enseignement supérieur. Ni que le baccalauréat ne joue plus son rôle de sésame vers l’enseignement supérieur. Par voie de conséquence, les universités ne sont plus dans la capacité d’offrir des conditions de travail optimales pour ses étudiants. Résultat : un bon étudiant devra aller jusqu’en Master 2, voire en faire plusieurs pour être certain de trouver un emploi par la suite. Les étudiants ont conscience de tous ces problèmes, et je suis convaincu qu’ils ne sont pas hostiles à la sélection. Chacun sait qu’il sera sélectionné à un moment ou à un autre. Ce que les étudiants ne supportent pas, c’est l’absence de méritocratie qui ronge notre pays.

Tous les partis politiques en conviennent. Mais, concrètement, que faire pour y remédier ?

Il est urgent de revoir le processus de sélection, qui ne s’effectue aujourd’hui que par l’échec. Il existe par exemple dans certaines universités des parcours différenciés en première année qui permettent aux meilleurs étudiants de suivre des cours supplémentaires et aux plus faibles de bénéficier de cours de soutien. Ces parcours permettent à certains de s’en sortir là où ils auraient normalement échoués. Mais est-ce le rôle de l’université d’effectuer des remises à niveau en grammaire, syntaxe et orthographe, compétences qui devraient être acquises depuis des années ? De même, pourquoi continue-t-on d’accepter sur les bancs des universités, par exemple en droit, des étudiants venus de filières technologique ou professionnelle qui vont au casse-pipe ? C’est profondément malhonnête. Arrêtons de dévaloriser ces filières essentielles dans un pays qui aspire à se réindustrialiser !

Le Front national semble mésestimer la contribution des étudiants étrangers à la puissance et au prestige de la France. En diminuer drastiquement le nombre comme le recommande Marine Le Pen, ne serait-ce pas se tirer une balle dans le pied ?

Je porte un intérêt tout particulier à cette question, ayant moi-même eu la chance de pouvoir étudier un semestre à l’étranger, au Japon, où j’ai pu prendre pleinement conscience de ce que peut apporter un pays aux étudiants étrangers qu’il accueille et inversement. Les universités françaises accueillent un grand nombre d’étudiants qui viennent du monde entier, signe que la France bénéficie toujours d’un prestige à l’international. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais pour que la France rayonne, encore faut-il que ces étudiants rentrent dans leur pays d’origine pour pouvoir faire bénéficier celui-ci de la formation qu’ils ont reçue en France. En outre, il ne faut pas être naïf : il est évident que des problèmes se posent dans certains cas. Je pense à ces étudiants chinois qui ne venaient en France que pour acheter un diplôme dans certaines universités peu regardantes. Il convient donc de tout simplement renforcer la procédure de sélection : seuls les meilleurs ou ceux qui en tireraient le plus grand bénéfice doivent pouvoir étudier en France. C’est la position équilibrée qu’a adoptée le Front national.

Malgré votre fidélité au FN, vous dites refuser une future carrière d’apparatchik. Jurez-vous que jamais au grand jamais on ne vous verra candidat à la moindre élection sous les couleurs lepénistes ?

Je ne jure de rien ! Ce que j’ai voulu dire, c’est que je souhaitais poursuivre et finir mes études en toute sérénité. Si j’ai accepté de présider Marianne, ce que je fais aujourd’hui avec joie, c’est pour constituer une force de proposition politique. Non pas pour être élu ou bénéficier de tel ou tel poste, ce que je considère comme tout à fait louable, mais j’ai encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir prétendre à une hypothétique carrière politique !

On invoquera bientôt un devoir d’ignorance

jean claude milner  Jean-Claude Milner est linguiste et philosophe. Il vient de publier l’universel en éclats (éditions Verdier, février 2014) et, avec Pascal Bacqué, Loi juive, loi civile, loi naturelle. Lettres sur le mariage pour tous et ses effets à venir (Grasset, janvier 2014).

Causeur : Dans notre société, la liberté et l’égalité sont les fins ultimes et indiscutables de l’action collective. Or, d’une part, en donnant aux enfants une langue, une religion, voire un nom particuliers, on les prive d’une certaine  liberté de choix ; d’autre part, en les dotant d’un bagage culturel singulier, on contrevient potentiellement à l’égalité entre tous. Résultat, toute transmission finit par être vécue comme une injustice à l’encontre des générations futures.

Jean-Claude Milner : C’est en effet une représentation assez courante aujourd’hui. Dans la Critique de la raison dialectique, Sartre évoque une « dure vérité » : les parents choisissent toujours, à un moment donné, en lieu et place de leurs enfants. À ses yeux, il fallait partir de cette vérité pour, éventuellement, en corriger les effets. De manière générale, il considérait qu’on devait se rebeller contre les contraintes, mais qu’il fallait d’abord en reconnaître l’existence. Inversement, depuis quelques années, domine l’idée que les contraintes doivent être combattues de manière préventive : en empêchant qu’elles n’apparaissent. Chaque individu, dès le début de sa vie, doit être dans la situation de celui qui conclut un contrat. Placé face à un partenaire, dans une relation de stricte égalité, il est libre d’accepter ou de refuser. Conséquence immédiate : l’enfant doit entrer dans un monde qui ait le moins de passé possible, puisque ce passé est constitué de choix auxquels il n’a pas pris part.

Tout de même, on n’a pas encore le droit de répudier ses parents !

La question a été posée dans les pays scandinaves. Le modèle du « contrat » devrait, en bonne logique, ouvrir cette possibilité. Puisque les parents peuvent divorcer l’un de l’autre, pourquoi un enfant ne pourrait-il pas divorcer de ses parents ? Je ne sais pas, en revanche, comment on aborde la relation inverse : les parents peuvent-ils divorcer de leurs enfants ? Dans le cas de la relation parents/ enfants, le modèle du contrat, qui est égalitaire, s’oppose au modèle de la transmission, qui est inégalitaire. Plus on privilégie le premier modèle, plus le second devient précaire. Seulement, la forme contractuelle ne peut se généraliser que dans un monde sans drames. En 1914, un jeune homme aurait eu du mal à considérer sa mobilisation comme la mise en œuvre d’un contrat. En tout cas, rien n’était négociable à ce moment.

De fait, le modèle de la transmission n’est guère démocratique…

Attention : ne confondez pas contrat et démocratie. [access capability= »lire_inedits »] Le processus démocratique n’est pas nécessairement un processus contractuel. La démocratie ne vise pas nécessairement à supprimer toutes les relations inégalitaires ; elle tente simplement d’empêcher que ces relations inégalitaires ne se transforment en relations de domination sociale. C’est seulement très récemment qu’on a jugé l’inégalité de savoir entre maître et élève comme incompatible avec la démocratie ; pendant longtemps, on l’a au contraire pensée comme un moyen de la démocratie, puisque la transmission cherchait à affranchir l’élève des conséquences sociales de son ignorance. Du reste, à force de dénoncer l’inégalité entre savoir et ignorance, on assiste de plus en plus à la domination de l’ignorant sur celui qui sait.

Dans quelles situations concrètes peut-on observer cette « inversion des valeurs » ?

Depuis qu’on a étudié les phénomènes de foule, on sait qu’une fausse rumeur peut l’emporter sur une information exacte. Aujourd’hui, en Europe et hors d’Europe, la structure de foule a pénétré dans les classes. Cela peut empêcher les professeurs d’aborder certains sujets, tout simple- ment parce que trop d’élèves sont persuadés de détenir d’avance une vérité supérieure à la connaissance. Vérité confessionnelle, souvent, mais aussi, parfois, de purs et simples préjugés. Croyez-vous que l’on puisse aborder en termes strictement factuels la question des religions monothéistes et de l’antériorité éventuelle du judaïsme sur d’autres monothéismes ?

Nous sommes pourtant supposés vivre dans la société du savoir, où chacun doit pouvoir se forger une opinion à partir des milliards d’informations contradictoires mises à sa disposition…

Certes, mais deux éléments jouent contre la connaissance. Premièrement, notre société est régie par la loi du marché, où le plus nombreux l’emporte. La loi de l’offre et de la demande peut favoriser les idées fausses au détriment des idées vraies. Je ne dis pas que ce soit toujours le cas, mais rien n’empêche que cela le soit. Deuxièmement, contrairement à ce que les Européens pensaient au XIXe siècle, l’extension mondiale du marché et le triomphe de la politique éclairée apparaissent comme déconnectés. Comme le montrent l’évolution de la Russie et de la Chine post-communistes, la performance économique et technique peut parfaitement coexister avec le développement des superstitions. Dans l’imaginaire de l’Europe occidentale, le triomphe des opinions vraies sur les opinions fausses et le développement du marché allaient de pair ; ce modèle a été battu en brèche.

De fait, le postulat de la supériorité de l’opinion vraie sur l’opinion fausse est incompatible avec le dogme de l’égalité de toutes les opinions. Or, du « mariage pour tous » au programme « anti-stéréotypes » destiné à conjurer les différences sexuelles à l’école, en passant par l’obsession des inégalités salariales (obsession qui ne les empêche pas de prospérer), jamais, sous nos latitudes occidentales, la notion d’égalité n’a été aussi omniprésente dans les discours. Est-ce parce que l’on confond égalité et absence de différences ?

Il y a deux questions. Premièrement, on tend à faire de l’indifférenciation un moyen de l’égalité, sous prétexte que la différenciation peut être un moyen de l’inégalité. Deuxièmement, on néglige le fait qu’il y a deux types d’égalité : passive et active. Prenons l’exemple de la notation scolaire. Elle fait apparaître des différences ; puisque la note est un nombre, ces différences s’expriment comme une inégalité arithmétique. Si vous adoptez une conception passive de l’égalité, vous supprimerez la notation ; de cette façon, les individus à qui l’on n’aura pas parlé d’inégalité deviendront égaux, passivement, sans que personne n’ait rien à faire. Mais on pourrait tout aussi bien dire qu’en faisant apparaître la différence comme une inégalité, la note fait apparaître la nécessité de lutter activement contre les processus qui transforment une différence scolaire en inégalité sociale. Il en va de même avec la question du « genre » ; la difficulté n’est pas que les hommes et les femmes se perçoivent comme différents, mais (a) que cette différence soit systématiquement présentée en termes d’inégalité et (b) que, une fois la différence inscrite dans les représentations, elle entraîne une inégalité sociale.

Autrement dit, on croit résoudre le problème de « l’inégalité d’arrivée » (sociale) en s’interdisant d’observer « l’inégalité de départ » (scolaire). N’est-ce pas un choix purement idéologique ?

Supprimer la perception de l’inégalité est censé permettre une forme de vie sociale apaisée. Aujourd’hui, nos poli- tiques considèrent que tel est l’idéal vers lequel doit tendre une démocratie. Personnellement, j’estime au contraire que la démocratie doit permettre au conflit d’apparaître. Un régime démocratique est fondé sur la division, non sur le consensus.

Pourtant, les lecteurs hâtifs de Fukuyama et autres prophètes de la « fin de l’histoire » annoncent ou appellent de leurs vœux un monde pacifié, délivré de toute division. Dans ce monde sans frontières, le passé ne peut plus être perçu que comme une longue litanie de crimes.

Je décris en effet une représentation fondée sur la fin de l’Histoire. Mais cela ne signifie pas que pour moi, l’expression « fin de l’Histoire » ait un sens, ni même le nom Histoire. Les grandes idéologies du siècle dernier s’appuyaient sur l’existence de contraintes contre lesquelles les individus devaient lutter, mais qu’ils ne pouvaient pas nier. De là découlait une représentation du monde fondée sur le conflit. Aujourd’hui, l’idéologie dominante soutient que lutter contre une source de conflit, c’est créer une nouvelle source de conflit. Il ne faut donc pas lutter, mais empêcher que le conflit apparaisse. Et quand on n’y arrive pas, on se contente d’empêcher le conflit de s’exprimer. L’idéologie de la prévention débouche sur une rhétorique. Et comme le XIXe et le XXe siècle étaient fondés sur la conviction inverse, rappeler le passé, c’est rappeler les conflits du passé, donc risquer de les faire resurgir. Contre cette menace, on invoquera bientôt un devoir d’oubli, qui sera largement un devoir d’ignorance. Résultat espéré : il n’y aura plus ni conflits, ni différenciations, ni inégalités. Si ce n’est pas vrai dans les faits, il suffira qu’on ait l’impression que c’est vrai.

Le prix de cette harmonie mirifique et chimérique doit-il être la destruction de la culture ?

C’est une conséquence quasi inévitable. Toute culture qui se distingue de la mise en œuvre mécanique du marché culturel passe par un rappel du passé. Elle est donc traversée de conflits. Histoire, philosophie, enseignement des langues nationales, tout pose un problème à cet égard.

La langue française est-elle trop chrétienne et trop française pour notre époque d’indistinction ?

Oui, mais toutes les langues ont leurs propres difficultés. La logique de l’apaisement voudrait sans doute que l’on supprime l’enseignement des langues nationales, dès les petites classes. La paix sur la Terre passe par le règne du globish.

Puisque notre culture et notre langue sont considérées comme des fauteuses de conflit par beaucoup de nos contemporains, comment peut-on encore défendre notre singularité culturelle, c’est-à-dire notre héritage ?

Nous avançons sur un terrain miné par l’opposition droite/ gauche. Aujourd’hui, en France, quiconque prétend que les références historiques en général et la référence nationale en particulier ne sont pas nécessairement dangereuses est immédiatement catalogué comme « fascisant », c’est-à-dire ennemi de la gauche.

Et alors, c’est grave d’être un « ennemi de la gauche » ?

Cela vous rend inaudible. Être calomnié, ce n’est pas grave ; mais être inaudible, c’est grave. Mais ne vous faites pas d’illusions : dans l’état actuel des choses, les Français craignent les paroles anxiogènes. Quelles qu’elles soient, elles semblent mettre en question le modèle social français, qui se donne comme idéal la prévention des conflits, ou au moins leur atténuation.

Cette hantise du conflit et de la division n’est- elle pas caractéristique de toutes les sociétés démocratiques contemporaines ?

Non, je crois que ce phénomène est propre à la France. Ici, le discours politique pousse très loin la revendication de l’apaisement. Le paradoxe est que, dans les faits, la vie sociale est très conflictuelle. On assiste donc à une vaste entreprise de refoulement.

Plus encore que dans l’Allemagne post-nazie ?

En Allemagne, les choses ont changé. Longtemps, l’Allemagne de l’Ouest a tenu un discours d’apaisement, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais c’était avant la réunification. Depuis la réunification, la perspective des conflits internes inquiète moins ; quant à sa présence active dans les conflits extérieurs, l’Allemagne est au début du processus de retour. Le néobismarckisme est à l’ordre du jour.

Il est tout de même étrange que nous, Français, redoutions plus nos vieux démons que les Allemands !

Nos deux passés ne sont pas superposables. En Allemagne, la question centrale n’est pas la défaite de 1945, mais ce que, pendant douze ans, l’hitlérisme a fait de ses victoires. En France, la question importante est la défaite de 1940 ; or, elle a été refoulée. À partir de ce moment, la référence nationale en tant que telle est devenue porteuse de mensonges.

Autrement dit, la parenthèse de Vichy (1940-1944) serait encore plus traumatisante que l’exercice de la barbarie nazie (1933-1945) en Allemagne ?

Du point de vue de la référence nationale, oui. Car les émigrés allemands, parmi lesquels on trouvait les plus grands esprits, ont maintenu en exil une référence nationale. Hannah Arendt disait, après la guerre : « À la fin, il ne reste que la langue maternelle. » Mais c’est essentiel !

Hannah Arendt, Adorno, Horkheimer, Fritz Lang et les autres ont donc fait davantage pour la survie de leur culture nationale que de Gaulle et la France libre…

N’oubliez pas que le pétainisme a utilisé toute la thématique républicaine. En employant les thèmes de la nation, de la dignité et de l’honneur, Vichy a pollué quasiment tous les mots de la langue française. Alors que les nazis ont voulu révolutionner la langue et la culture allemandes. Il faut lire Langue du Troisième Reich : carnet d’un philologue, de Viktor Klemperer. En transformant la langue, le national-socialisme a « protégé » la langue allemande d’avant 1933. Il l’a laissée disponible. Lorsque Hélène Weigel, la femme de Brecht, une immense actrice, revint pour la première fois à Berlin après la guerre, celui qui l’accueillait s’écria : « Elle est revenue, la beauté de la langue allemande ! » C’est quelque chose qui n’a pas pu être dit de la même manière en France, parce la beauté de la langue française ne s’était pas refusée à Pétain.

La culture française n’est-elle pas passée à Londres ?

Non. Il y a eu des écrivains et des artistes résistants, mais c’est autre chose. En 1958, de Gaulle a tenté de réinscrire la culture dans son programme d’indépendance nationale. Malraux était essentiel à sa stratégie. Elle a temporairement réussi, mais le mal était fait. La culture de langue française en est encore à nettoyer la tache de Vichy.[/access]

*Photo: Hannah

Porno à Loué : on a la cuisse légère au pays du poulet

Stupeur et tremblements. L’indignation s’est trouvé un nouveau terrain de jeu : le porno volailler. Non que ces pauvres bestioles élevées en batterie subissent les pires outrages sous la caméra de John B. Root. Il se trouve tout bêtement qu’une société de production de X amateur sur le Net a jeté son dévolu sur le village de Loué, connu pour ses poulets élevés au grand air, nous dit-on – je n’ai pas vérifié. La vedette de ladite vidéo licencieuse passe devant le panneau indicateur du bourg, se présentant de surcroît comme une fille d’éleveur aussi sémillante que décomplexée.

Il n’en fallait pas plus pour choquer les professionnels du choquage, effrayer les ligues de vertu que cachaient les syndicats agricoles sarthois. Comble du scandale, le film aurait été tourné en plein jour au vu et au su des autochtones. Devant pareille infamie, Ouest-France s’insurge : « À ce jour, aucune plainte n’a été déposée. Car il n’y a pas de victimes connues. Mais tourner un film porno en plein jour, sur la voie publique, c’est interdit. Quels recours pour ceux qui se sentent salis par ces images complètement incongrues ? La commune, les volaillers, les Louésiens… » Et le parquet du Mans de répondre à l’émotion pudibonde : « Si des personnes ont bien été témoins des scènes, potentiellement, la qualification d’exhibition sexuelle peut être retenue. »

Ben voyons…  Si votre pudeur naturelle ne souffre aucun spectacle grivois, détournez la tête de ces sites que vous ne sauriez voir. Que je sache, les artisans de l’osier n’ont pas accusé Sylvia Kristel d’avoir dégradé l’image de leurs fauteuils, pas plus que Relais & Châteaux n’a assigné Tabatha Cash en justice après ses impudiques Visiteuses, tournées dans un magnifique manoir.

Si 2013 consacra le droit au mariage bourgeois pour tous, 2014 est bien partie pour devenir l’année des chaisières.

Apportez-moi la tête d’Alfredo Sarkozy

nicolas sarkozy tournaire

Tout commence le 19 avril 2013 : ce jour-là, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire pour corruption. On confie l’enquête aux juges Serge Tournaire et René Grouman ; elle n’est pas mince, puisqu’elle implique Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude Guéant, et qu’elle s’intéresse à l’éventuelle contribution financière de Mouammar Kadhafi en faveur de Nicolas Sarkozy  lors de la campagne présidentielle de 2007. Commencent alors, sur décision des magistrats, les interceptions téléphoniques relatives à M. Sarkozy, à ses deux anciens ministres de l’Intérieur, ainsi qu’à leurs proches.

On sait aujourd’hui que Patrick Buisson enregistrait le président de la République, dans l’exercice de sa fonction, à l’insu de celui-ci. À l’aide de son arme d’accumulation massive dissimulée dans sa poche-revolver, il saisissait le moindre soupir, la petite lassitude, le dernier adieu de pas-de-porte. Mais on ignorait qu’un fonctionnaire anonyme enregistrait les conversations du justiciable Sarkozy, les oreilles greffées sur son téléphone portable. Comment est-on arrivé à cette extrémité ?

Il ne faut ni s’étonner, ni, surtout, se scandaliser qu’un juge ait placé sur écoute Nicolas Sarkozy, naguère président de la République, après qu’il a retrouvé sa condition culturelle de citoyen français, dès lors que ce juge peut légitimement penser, dans le cadre d’une enquête, qu’il est impliqué dans un trafic d’influence (présumé). Néanmoins la France, démocratie délicieusement féodale, se méfie des manières brutales de ces cow-boys américains, de leur réalisme protestant, de leur recherche volontariste de la vérité. Les américains remercient Dieu de les avoir créés, les Français lui savent gré d’avoir créé la France, et de leur avoir laissé le soin de s’inventer eux-mêmes. Nous avons de l’indulgence pour les excès, voire les méfaits de nos Excellences ; nous voulons oublier leurs faiblesses plutôt que de les en accabler. Ces hommes, que nous avons placés si haut, nous n’aimons pas contribuer à leur chute, qui nous entraînerait avec elle…

Qui a décidé, d’écouter non pas le citoyen Sarkozy, mais le justiciable Sarkozy ? Le juge Tournaire jouit d’une réputation flatteuse. On le dit indépendant, solide, froid, alors qu’on imaginait un homme blafard, jamais repu de suspicion cafarde, éprouvant une joie mauvaise à espionner les conversations entre Nicolas Sarkozy et son avocat. Un tel juge, dans son droit, est redoutable. Mais alors, s’il est de gauche et/ou par surcroît membre d’un syndicat historiquement hostile à Nicolas Sarkozy, il se sent investi d’une mission quasi-civilisatrice. Pour lui, chasser Sarkozy, le harceler, le traquer, relève du devoir national. Il trouvera auprès des socialistes de pouvoir la parole zélée des politiciens aux abois, prêts à toutes les flatteries. Il pourra compter sur le soutien actif de Libération, quotidien en voie de désertification rapide, chantre de la Gauche morale. Au reste, ce quotidien a publié une photographie inquiétante de Nicolas Sarkozy, avec ce titre : « Le Parrain ». Eric Decouty, excellent journaliste d’investigation par ailleurs, y signe un éditorial en forme de réquisitoire, dénonçant une « clique d’affidés », au seul service d’une manière de mafieux uniquement occupé de ses intérêts, sollicitant les services de personnages influents, de grande vénalité, qu’ils récompensaient par des places et des prébendes. M. Decouty conclut son réquisitoire par un vibrant hommage à « une justice indépendante dans une démocratie où l’Etat de droit est à nouveau respecté ». Il paraît que François Mitterrand se fait répéter cette phrase par des anges plusieurs fois par jour, et qu’il ne se lasse pas d’en rire…

Christophe Regnard, de l’USM (Union syndicale des magistrats) était l’invité de RTL le 7 mars. Il narra par le menu la genèse de l’affaire, évoquant l’article 100 du code de procédure pénal, et la liberté laissée au juge d’écouter les conversations entre un particulier et son avocat. Excellent dans ce répertoire, il donna un impeccable récital, puis profitant d’une question, il plaça son contre-ut :

« Mettre deux ex-ministres et un ancien président sous écoutes, cela ne vous paraît-il pas disproportionné ?

– On ne s’étonne pas quand il s’agit de quelqu’un, qu’on soupçonne de trafic de stupéfiant ou d’actes de terrorisme, mais qui n’[est pas un VIP] ».

À la fin de l’envoi, M. Regnard touche ! Il faut que le public soit conscient du caractère exceptionnel des mesures prises, parfaitement accordées à l’importance des fautes, dont on soupçonne M. Sarkozy de s’être rendu coupable. Cette fois, « il padrone » don Sarkoleone, est dans la nasse : des petits juges courageux, déterminés, libres de toute contrainte, protégés par une hiérarchie aimable, par un ministre affectueux, par l’ensemble d’un gouvernement attendri, feront tomber l’incarnation du Mal ! Mme Taubira ne savait rien, M. Valls ignorait tout, M. Ayrault, comme à son habitude, « inexistait », et M. Hollande, coiffé de son casque, regardait ailleurs.

Nos gouvernants attendent-ils de la justice, qui n’a pas osé s’attaquer à Mitterrand et a raté Chirac, se venge sur Sarkozy, lequel ne se comporta pas mieux avec elle qu’avec les autres représentants de l’État ? Verra-t-on quelque jour le petit Nicolas, en slip, menotté, extrait sans ménagement d’une cave de la villa Montmorency, pâle, ahuri, le visage mangé par une barbe de prophète, à la manière  de Joaquin Guzman, baron de la drogue, surnommé « Le trapu » en raison de sa petite taille, interpellé récemment au Mexique, après une longue cavale ?

Les juges français, dont l’histoire n’est pas si glorieuse, sableront-ils alors le champagne de la victoire et de la revanche ? Nombre d’entre eux espèrent abattre les cloisons qui les séparent des simples et modestes justiciables, alors qu’ils furent peu nombreux  pour s’offusquer devant le mur des cons !

 

N.B : Le titre de cet article fait bien sûr référence à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia,  film de Sam Peckinpah avec l’impeccable Warren Oates.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000026.

«Nous sommes tous des Suisses allemands!»

immigration identitaires camus

Derrière la banderole « Islam, ras-le-bol ! », déroulée sur toute sa longueur par les militants de Riposte laïque, l’assistance clairsemée se laisse gagner par l’exaltation. « À Lyon, les musulmans ont bousillé les cloches de l’église Saint-Jean parce que, soi-disant, leur son dérangeait la prière ! », lance un homme d’une soixantaine d’années avant de préciser au journaliste qui l’interroge, « Eh oui, je vote Front national et je ne m’en cache pas ! Je suis même recensé par les renseignements généraux ! »  À l’heure du rendez-vous annoncé par les organisateurs -les mouvements Bloc identitaire et Résistance républicaine – le cortège de la manifestation réclamant un référendum sur l’immigration peine à se structurer. Comme pour contredire un des slogans scandés ultérieurement par les manifestants, « La jeunesse en première ligne ! », la moyenne d’âge de la majeure partie des participants au rassemblement correspond à celle du départ à la retraite. « Les grands médias nous ignorent. Sinon il faut regarder CNN pour savoir un peu ce qui se passe ! », me dit-on. En effet, la principale information relayée par les médias le soir de l’événement, dimanche dernier, renseignait sur la spectaculaire hausse des températures dans l’Hexagone.  Le temps estival expliquerait-il le succès médiocre de la manifestation : environ 700 personnes selon un des policiers des CRS déployées à l’occasion ? Ou faudrait-il plutôt en voir la cause dans la nébulosité des revendications ?

Si la récente votation suisse au sujet de l’immigration a servi d’inspiration aux initiateurs de la manifestation parisienne, la restauration des quotas d’immigrés pour laquelle ont opté les Suisses ne leurs semble pas du tout satisfaisante. Présent et acclamé, Renaud Camus, dont la théorie du « grand remplacement » du peuple français « de souche » par les peuples venus d’ailleurs, notamment du Maghreb et d’Afrique, continue à nourrir les esprits des « Identitaires », affermit sa position. Avec l’éloquence qui lui est propre, l’écrivain et supporteur assumé de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012, déclare : « Je m’oppose à l’immigration choisie et à l’immigration tout court, sans être pour autant un islamophobe. Il ne me plairait pas non plus, si je devais devenir  animiste ou bouddhiste ». A la question de savoir comment régler le problème des immigrés, clandestins ou pas, déjà présent sur le sol français, Renaud Camus rétorque sur le ton d’une évidence : « Qu’ils rentrent chez eux ! ». Reste à savoir quels arguments ingénieux il faudrait avancer pour convaincre des gens qui ont risqué leur vie et se sont endettés au-delà du raisonnable pour venir en France, de rentrer « chez eux » et de préférence en payant de leur poche leur billet d’avion de retour.

Dans sa feuille de route pour « la politique d’identité et de remigration », le Bloc identitaire préconise « la mise en place d’un Fonds d’Aide au Retour associé au lancement d’une campagne de sensibilisation pour inciter les immigrés à rentrer chez eux ». Avec quel argent alimenter ledit Fonds demeure un mystère. Fabrice Robert, jeune et dynamique président du Bloc, cite les exemples de la Belgique et de l’Angleterre où des mesures allant dans ce sens ont été établies par les gouvernements. « Il suffirait de réinjecter l’argent des dépenses qui sont générées par l’immigration au profit de la remigration », argumente-il. En outre, comme le précise un militant de Riposte laïque, apprenant que je suis polonaise, en premier lieu il s’agirait de renvoyer « chez eux » les immigrés extra-européens et de confession musulmane parce que les plus inadaptés aux valeurs de la République. Cela allégerait-il de beaucoup la facture ? Pas certain car c’est cette population qui constitue, d’après les documents émis par les initiateurs du rassemblement, 80% de tous les immigrés résidant en France. Peu importe, l’idée est là. De même que la revendication concernant l’organisation d’un référendum sur l’immigration, bien que l’intitulé de la question référendaire auxquelles seraient censés répondre les Français demande encore un rien de réflexion. « Pas compliqué !- se hasarde courageusement une femme portant un drapeau bleu-blanc-rouge- Le France doit-elle être islamisée, oui ou non ? ». Je ne suis pas experte mais cela m’étonnerait que le Conseil constitutionnel valide une telle formulation…

De la place Denfert-Rochereau jusqu’à la place d’Italie, le cortège avance aux cris de « Nous sommes tous des Suisses allemands ! », rendant ainsi hommage à la partie alémanique de la Suisse laquelle, contrairement à la partie romande, a répondu « oui » à la question référendaire : « Acceptez-vous l’initiative populaire contre l’immigration de masse? ». Le président du Bloc identitaire verrait d’un bon œil qu’une question similaire émerge du débat public qu’il espère susciter en France au sujet de l’immigration, pour être in fine, posée lors d’un éventuel référendum.

Aussi sensées et légitimes qu’elles puissent paraître sur certains points, les interrogations des manifestants risquent aussi de surprendre. « Si demain les musulmans deviennent majoritaires dans la police, que va-t-il se passer ? », entend-on depuis la tribune improvisée sur une plate-forme amovible, « Les juges musulmans dans les Tribunaux de la République appliqueront-ils la charia ? ». De là, toutes les hypothèses semblent plausibles à commencer par celle de la disparition pure et simple des Français. « L’immigration tue aujourd’hui en France ! », s’exclame au micro Fabrice Robert, évoquant Antoine, un jeune homme poignardé la nuit du réveillon pour s’être opposé à une bande d’origine étrangère qui tentait de voler le sac de sa compagne. Puis, une fois n’est pas coutume, sur l’estrade on cite Brecht : « Ceux qui se battent peuvent perdre. Ceux qui ne se battent pas ont déjà tout perdu ! ». Le rassemblement applaudit en attendant la lecture de la lettre de soutien d’Oskar Freysinger, figure de proue de la droite populiste en Suisse, le pourfendeur des minarets et l’initiateur du référendum contre l’immigration de masse. Les références allant de l’extrême gauche à l’extrême droite se succèdent sans gêner les orateurs pas plus que le public. Au passage, on fustige la « garce » de Farida Belghoul pour sa lutte contre l’homosexualité : « De quoi je me mêle ?! ». Reste à savoir si les gros bras du Bloc identitaire seraient prêts à s’employer pour s’opposer au tabassage d’un « pédé ». Je m’octroie le droit d’avoir un doute.

Vaguement amusés ou indifférents, les promeneurs du dimanche ne s’attardent pas pour écouter. Depuis leurs balcons, les gens ne lancent ni insultes ni mots d’encouragement. Il faudra probablement se féliciter que « les débordements » tant redoutés n’aient pas eu lieu. Tout au plus une petite vieille enveloppée du drapeau israélien s’écriait-t-elle à tue-tête, « Les Juifs, nous sommes chez nous partout ! » avant d’être gentiment invitée à se calmer par des policiers en civil.

Il m’est difficile de croire en la disparition du peuple français, beau à mes yeux polonais, entre autres en raison de sa diversité. Mais  son attitude ambiguë, tout à la fois fuyante et agressive vis-à-vis de l’immigration, obscurcit sans doute son avenir.

 

Pléonasmes et oxymores

caron ruquier polony

L’un des marqueurs les plus sûrs de l’art tout français de la dissertation est la capacité à transformer une question (tout sujet invite au questionnement) en problématique. C’est la pierre de touche de la maîtrise dissertative. Ceux qui y parviennent, et ceux qui n’y parviennent pas, et reposent inlassablement la question du sujet — réponse univoque — en croyant avoir affaire à un problème — réponse dialectique, et, en fait, questionnement infini.
Il y a un truc, que j’essaie d’enseigner à mes propres élèves : réduire le sujet à deux termes dont on se demandera s’ils sont pléonastiques ou oxymoriques. Leur alliance va-t-elle de soi ? Leur incompatibilité est-elle évidente ?
Un bon moyen pour y parvenir : traquer les poncifs qui gisent, forcément, sous le sujet, et envisager froidement le contraire. Essayez, par exemple, avec les couples suivants :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) ;
– Femme intelligente ;
– Élève attentif ;
– Prof compétent ;
– Journaliste arrogant ;
– Socialiste de gauche ;
– Droite la plus bête du monde…
– Végétarien aimable et tolérant ;
Etc.

Je pensais à cela l’autre soir en regardant Natacha Polony et Aymeric Caron se dire des amabilités par-dessus la tête de Frigide Bardot, qui n’en revenait pas. Ils avaient déjà échangé des gentillesses du même acabit lors de la visite d’Alain Finkielkraut, qui avait fini par proposer de les laisser ensemble afin qu’ils vident leur sac ; Sauf que depuis deux ou trois ans qu’ils se haïssent (version Caron — un homme de gauche aime ou hait, dans tous les cas il est dans l’invective, quand on crie, cela évite d’écouter les autres) ou se méprisent (côté Polony — une femme intelligente méprise ou apprécie, les deux termes étant quasi synonymes dans l’usage de l’humour et du second degré, tout est dans la gestion de la canine) avec constance, ils ont visiblement rayé le vernis de civilisation qui permettait à l’émission un fonctionnement aléatoire. Le duel étant improbable, parce qu’on ne se bat qu’avec des égaux, comme disait Athos, reste l’escarmouche finale, la baffe brutale, l’éparpillement façon puzzle.

De là à faire de ce choc de personnalités et de civilisations le principal motif du départ annoncé de Polony de l’émission de Ruquier, il y a un abîme : je remarque avec un certain amusement que les commentateurs (les journalistes entre autres) n’imaginent pas un instant que l’on puisse se lasser ou se passer des jeux du cirque télévisuel (pléonasme, de toute évidence, sauf pour les animaux qui y sont montrés et qui se croient Monsieur Loyal). Ma foi, c’est qu’ils n’ont rien de mieux à faire.
Polony est juste assez jeune pour rebondir ailleurs — dans la littérature si elle veut, le jour où elle comprendra qu’il n’y a pas de honte à ne pas écrire aussi bien que Flaubert. Ou dans le vrai journalisme, celui qui prend le temps de dire des choses intelligentes sur des sujets fouillés : encore faudrait-il qu’un patron de presse sensé (pléonasme ou oxymore ?) lui confie les rênes d’une institution attirante. Et j’ai dans l’idée que…
Je sais bien que cela supposerait — pour éviter les conflits d’intérêt — qu’elle cesse de rendre compte, chaque matin, de la presse déchaînée. Ce serait bien dommage, ce n’est pas par hasard qu’elle a fait remonter le taux d’audience d’Europe sur le coup de 8h1/2. Et pas parce qu’elle serait « de droite » – il n’y a que Télérama, cette autre Pravda (avec Le Monde) de la pensée bobo (oxymore indubitablement), qui la croit de droite alors qu’elle est seulement réactionnaire (en réaction à ce qu’elle voit et entend, et comment pourrait-on ne pas s’en enrager ? Y a-t-il une autre définition de l’intelligence que sa capacité à réagir face à la Bêtise ?). Et qu’elle sait lire (elle n’est pas agrégée des Lettres pour rien), ce qui est loin d’être le cas de ses confrères (sujet : en ce qui concerne le journalisme, « confrère » doit-il s’écrire en un ou deux mots ? — vous avez quatre heures, et vous illustrerez votre devoir d’exemples précis empruntés au PAF contemporain comme à la presse d’autrefois, Audrey Pulvar et Henri Rochefort par exemple).
Vous voyez, ce n’est pas bien compliqué de bâtir une problématique : il suffit de trouver un pôle d’intelligence, et de le confronter à la Bêtise à front de taureau — et vice versa. Et de s’en évader, dans la troisième partie, en proposant un autre éclairage que celui de la pensée binaire. Reprenons quelques-uns des sujets posés au tout début de cette note, et envisageons le meilleur moyen de sortir de l’ambiguïté constitutive d’un Problème :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) : aucune importance, on n’écrit jamais qu’avec des livres, et toute fiction, toute autobiographie, ne sont jamais, l’une et l’autre, que des bibliographies.
– Femme intelligente : mais on s’en fiche qu’elle soit une femme, ce qui compte, c’est d’être intelligent, et on ne l’est qu’en dépassant les strictes déterminations du genre — à moins que d’aucunes et d’aucuns soient persuadés que l’on pense avec son vagin ou avec sa queue.
– Élève attentif (et Prof compétent : c’est le même sujet, au fond) : ma foi, la question ne se poserait pas, ni par conséquent le problème, si l’Ecole avait persisté à enseigner — et à former.
– Journaliste arrogant : le problème du Quatrième pouvoir, c’est le problème du Pouvoir, qui devrait de temps en temps se mettre à la fenêtre, pour voir le monde réel, ou se regarder dans le miroir, et rire, rire, rire… Que cela ait ou non à voir avec Aymeric est une autre histoire.
– Socialiste de gauche : c’est un concept historique — mais depuis que l’histoire est terminée (cette affirmation de Francis Fukuyama est l’une des plus belles mystifications des trente dernières années), Gauche et Droite se sont entendues pour mettre le monde en coupe réglée, au service d’une finance qui a l’air de penser que faire de l’argent avec de l’argent et mépriser les pauvres que l’on fabrique à la chaîne, surtout depuis qu’il n’y a plus de chaînes (dans les usines au moins) est un grand miracle — ils devraient se renseigner, la lutte des classes a commencé il y a un certain temps.
– Droite la plus bête du monde : oui, Copé (j’ai triché, ce n’était pas un problème).

– Végétarien aimable et tolérant : voilà que j’en reviens à Aymeric Caron. « Les carottes, ça ne rend pas aimable », lui a lancé Polony.
Le problème, en définitive, est tout entier pour Ruquier. Après avoir essayé les larrons en foire (Zemmour l’hyperactif et Naulleau le gros paresseux), puis le couple chien et chat, peut-être devrait-il tenter le couple de bonne compagnie. Garder Caron, qu’Europe n’a pas gardé jadis, serait une faute — on ne privilégie pas la thèse ou l’antithèse, et on ne garde pas le chien de garde quand la chatte est partie : on va voir ailleurs si la dialectique est plus fraîche.
Ce qui m’amuse le plus, c’est que Polony, bourrée de talent comme elle est, a bien mis trois ou quatre mois à s’imposer dans cette émission — aux yeux de celles et ceux qui ne connaissaient que les deux Eric, et le téléspectateur est effroyablement attaché à son paysage. Et aujourd’hui, ce sont, sur certains réseaux, les mêmes qui la vilipendaient qui entonnent le chœur des pleureuses — ah, Natacha (au nom de quoi l’appellent-ils par son prénom ?), reste, tu es si…
Ben justement, quand on est « si », on se casse. Et on met son talent au service d’autres causes. Le vrai talent consiste aussi à ne pas rester, jamais, là où les autres voudraient vous enfermer.

 *Photo : Huffington Post.

Des agriculteurs et des ambianceurs de potagers

segolene royal agriculture

Je ne vois rien de plus triste qu’une fin de Salon de l’agriculture. Les exposants plient boutique avec nostalgie, des souvenirs de Paris plein la tête. Le bétail aussi a le blues. C’est l’une des rares circonstances permettant de lire une émotion dans l’œil d’un bovin. Les stars, telle la vache Bella qui était cette année l’égérie officielle du salon, ou Galilée le cochon limousin à cul noir (qui était la tête d’affiche l’année dernière) savent bien qu’il ne sera plus temps, bientôt, de signer des autographes ; finie la gloire, finie l’exposition médiatique… retour à l’anonymat des étables, à l’ennui des prés, aux égards habituels des vétérinaires, et à la banalité quotidienne des abreuvoirs. Les cameramen de la télévision sont partis. Les politiciens – et leurs caresses sans amour sur les croupes et les encolures – sont déjà loin. On démonte les stands. On fait ses valises. Il ne restera plus, bientôt, qu’une tenace odeur de fumier. Et beaucoup de vague à l’âme…

Mais cette année les exposants (et leurs bêtes de concours) repartiront certainement – dans leurs campagnes – non seulement avec beaucoup de nostalgie, mais aussi avec pas mal d’amertume. Car ils ont été joyeusement insultés par une Ségolène Royal galvanisée par la perspective d’une entrée prochaine au gouvernement, et avide de propositions bouffonnes, destinées à toucher le nouveau cœur de cible urbain et branché du Parti socialiste… Ils ont du encaisser cette proposition surréaliste de la présidente du Conseil Régional de Poitou-Charentes, d’allouer une aide de 500 euros par mois aux agriculteurs en difficulté, en contrepartie de missions diverses dont le… « conseil en installation de potagers urbains » (rires enregistrés).

Les éleveurs de chèvres – nous indique La Charente Libre – ne sont pas vraiment favorables à cette mesure… Jean-Pierre Monthubert, président du syndicat d’éleveurs caprins de la Charente, qui n’a vraisemblablement pas l’âme potagère, déclare : «Quelqu’un qui est en difficulté a du travail par-dessus la tête. Si elle veut faire quelque chose pour nous, Ségolène Royal ferait mieux d’aller dans les grandes surfaces pour leur demander d’acheter les fromages un peu plus cher.» Réaction plus cinglante d’un responsable des Jeunes Agriculteurs : « On n’est pas des jardiniers, c’est un autre métier. Nous, on veut vivre de notre métier, on ne veut pas en changer. » Il devrait s’estimer heureux, Ségolène aurait pu proposer de nouvelles fonctions encore plus grotesques en échange de son aumône, comme « médiateur de végétalisation », « ambianceur en coulées vertes », « ambassadeur du tri sélectif et des cinq fruits et légumes par jour »…

Quelques jours auparavant la présidente de la Région Poitou-Charentes avait suggéré une proposition de la même farine, concernant les intermittents du spectacle : leur « demander des tâches » en contrepartie de leur indemnisation chômage…  comme d’intervenir dans des écoles ou des… maisons de retraite. « Faisons du gagnant-gagnant » a-t-elle ajouté à la télévision…

Vivement que Pimprenelle entre au gouvernement !

On va bien s’amuser…

 *Photo : JEAN MICHEL NOSSANT/SIPA. 00669460_000012.

Éloge du produit

perico legasse ratatouille

Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le même livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le même film mille fois sans s’en lasser.

Hier soir, c’était Ratatouille, pour la Xème fois. Oui, le dessin animé de Brad Bird et des studios Pixar. Sorti en 2007, oscarisé la même année. Le nombre de fois où j’ai vu ce film , d’un enfant à l’autre ! Car si les aînés finissent par s’en éloigner, il reste toujours une petite dernière qui s’en ébahit.
Et vautrée sur son confortable père (souvenir de la réflexion impitoyable de Jennifer O’Neill, dans Rio Lobo, qui préfère dormir à la belle étoile collée contre John Wayne plutôt qu’au beau Jorge Rivero, « parce qu’il était plus confortable, et que l’autre était plus jeune » — crac, deux vannes en deux secondes, les femmes sont comme ça…), Elle regarda donc avec l’ébahissement d’une première fois l’histoire de Rémy, le rat cuisinier…

Piqûre de rappel pour ceux qui n’ont pas vu l’objet. Rémy, jeune rat surdoué à l’odorat infaillible et aux appétits raffinés — on le voit dès le départ combiner le goût d’un champignon et celui d’un fromage pour en tirer de nouvelles extases colorées, c’est la théorie baudelairienne des Correspondances appliquée à la cuisine — arrive à Paris, et s’introduit dans l’intimité d’un tout jeune homme, Alfredo, recruté pour faire le ménage dans les cuisines du jadis fameux restaurant Gusteau (le chef défunt apparaît plusieurs fois à Rémy pour le conseiller sur les orientations fondamentales de ce que doit être la vraie cuisine, mais aucune réincarnation ni bla-bla mystique : « Je suis juste le fruit de ton imagination », rappelle-t-il constamment) et le dirige (comme un chef… d’orchestre dirigerait des musiciens incapables) afin de lui faire réaliser des chefs d’œuvre culinaires.
Dont, au final, une ratatouille dont il régale le redoutable critique culinaire Anton Ego le bien-nommé (splendide apparition d’Ego, calquée sur celle de Maléfique dans la Belle au bois dormant, cet autre chef d’œuvre). « Ce n’est pas un peu… rustique ? » dit Colette, chef en second et amoureuse d’Alfredo — l’amour est de la haute cuisine, figurez-vous…
Non : nous assistons à un grand moment proustien de mémoire involontaire lorsqu’à la première bouchée le vieil Ego se revoit petit garçon, forgeant son palais au contact des nourritures roboratives et provençales de sa grand-mère : « Dès que j’eus reconnu cette bouchée de ratatouille, quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux… » Tel que.
Le chef officiel, l’abominable Skinner, qui utilisait depuis le début l’image du rondouillard Gusteau pour promouvoir de la merde surgelée, est déconfit (de canard) et renvoyé à la rue. Quant au restaurant, il doit fermer — trop de rats là-dedans ! —, mais Alfredo et Colette ouvrent un bistro où le « petit chef » donnera libre cours à sa verve gastronomique, et qui ne désemplira pas. End of the story.

Quand on regarde un peu finement le film, on constate qu’au-delà des images convenues de la tour Eiffel, les réalisateurs ont bâti un Paris des années 1960 — les DS ou les 2cv abondent dans les rues, et les Vespas sont d’authentiques Vespas, et non des Piaggios à draguer les starlettes quadragénaires. Avant que les restaurants parisiens, comme les autres, proposent des plats fabriqués par Metro dans des ateliers lointains, ou manient le micro-ondes plus sûrement que la cuisinière.
C’est un dessin animé qui exalte le Produit. Le Rat commence par se laisser aller à d’improbables combinaisons de saveurs, avant d’oser l’effrayante simplicité de la ratatouille. Un dessin animé apprécié par Périco Légasse, le seul critique gastronomique (chez Marianne) qui ose affronter de face le lobby de la malbouffe et de la pseudo-gastronomie chimique à la mode. Le seul qui propose, dans un Dictionnaire impertinent de la gastronomie tout à fait indispensable (2012), un univers culinaire à la portée de toutes les intelligences. Le seul aussi à avoir séduit Natacha Polony en apprenant, en une nuit (ainsi vont les légendes) l’œuvre poétique entière de Mallarmé — mais sans que la chair (ou la chère) pourtant lui soit triste. Trois enfants plus tard, et après des ripailles innombrables, ils vont bien, merci pour eux. À ceci près qu’elle garde la ligne (mais comment fait-elle ?), et que lui aussi est… confortable.

Ce qui compte le plus en cuisine, c’est le produit, et la simplicité. Le tour de main. Ce n’est pas bon parce que c’est compliqué, mais parce que c’est intelligent — et l’intelligence consiste la plupart du temps à aller au plus simple, tout comme la prose de qualité est une prose dégraissée, et que l’amour bien fait se passe des accessoires grotesques et des épices frelatées des Fifty shades of Gray. Tous les arts au fond se répondent : l’expo Gustave Doré à Orsay (depuis le 18 février — courez-y) démontre, s’il en était besoin, que l’on n’a pas besoin de grandes débauches colorées pour atteindre la beauté, et que l’on peut illustrer à merveille les machines soigneusement excessives de Rabelais ou de Dante sans un coup de burin de trop. Point-ligne-trait : la grande cuisine ne dépasse jamais du cadre qui permet d’exalter le produit sans le noyer sous des présentations prétentieuses ou des sauces dont Barthes jadis a dénoncé le caractère factice et petit-bourgeois (dansMythologies — indispensable : vous y apprendrez aussi à déguster un steak bleu ou saignant — et pas autrement, à condition que la viande soit empruntée à une vache qui a vêlé une ou deux fois, et non à ces « races à viande » dont l’industrie, là encore, se repaît sans que nous y trouvions notre compte ; et cuisinée après trois semaines de maturation — pas moins : on ne mange pas ce que l’on vient de tuer). La bonne cuisine ne coûte pas forcément cher (essayez donc la queue de bœuf aux lentilles), et elle ne prend pas forcément beaucoup de temps : Andrea Camillieri (tout aussi inévitable, avec les aventures du commissaire sicilien Montalbano) se souvient avec émotion, dans La Piste de sable, de ces soles jetées presque encore vivantes dans une poêle apportée sur la barque de son oncle le pêcheur, avec un peu d’huile d’olive, et juste un trait de citron. Rien de sorcier, mais là aussi, le vieil écrivain court depuis soixante-dix ans après ce goût inimitable de la simplicité, occulté neuf fois sur dix sous des « meunières » sans intérêt ou des farinages absurdes, comme on dénature les Perles blanches sous des vinaigres échalotés insupportables.
Si d’aucuns sentent dans mon propos je ne sais quoi de tendrement sensuel pour le goût vrai des coquillages les plus secrets, j’assume.

J’ai seulement peur que nos combats soient d’arrière-garde, face à la déferlante des intérêts combinés de l’industrie et du mauvais goût érigé en principe de vie. Nous finirons comme le paladin Roland, que les ancêtres de Périco (et non d’improbables Maures) ont anéanti à Roncevaux il y a treize siècles. Mais comme dit Cyrano :
« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès.
Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… »
Vieil enthousiasme des cadets de Gascogne (Légasse a maintes fois entretenu ses lecteurs des mérites incontournables du vrai porc basque kintoa, voir ici, en lieu et place des horreurs nitratées qui n’ont d’authentique que le plastique qui les emballe : le fait que l’appellation « Bayonne » s’étende désormais sur un rayon de quatre cents kilomètres est inacceptable, et le ministre qui a accepté ça devrait être traîné dans les rues comme jadis Vitellius), ou amour irréductible du prizuttu corse, remplacé sur la plupart des tables de l’île par d’improbables charcutailles corsisées avec la bénédiction de l’UE.
Mourir l’épée ou la broche à la main… Je finirai comme Brando dans Apocalypse now, en pensant à ce que j’aurai dû avaler dans une improbable maison de retraite, et murmurant, dans mon agonie « The horror… the horror… »…

Je songeais confusément à tout cela — et Elle s’est endormie, vautrée contre moi, en attendant que je fasse à dîner. Je suis décidément moelleux — hélas —, mais je n’aurais pas échangé Sa présence contre celle de l’une ou l’autre des créatures qui veulent bien me trouver elles aussi confortables.

*Photo : Banito restaurant.

Ukraine : le panier de crabes diplomatique

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Vendredi après-midi, Bernard-Henri Lévy a de nouveau gravi le perron de l’Elysée; cette fois-ci en compagnie de Vitali Klitschko, candidat à la présidentielle ukrainienne. De mauvais augure pour l’ancien champion de boxe. Partout où BHL est passé, la situation a empiré : en Bosnie, en Libye et maintenant en Ukraine. Mais, si « le plus beau décolleté de Paris » n’a pas de mots assez durs pour condamner le coup de force russe, l’Europe conclut toujours ses rodomontades par « désescalade et négociation ». Poutine n’étant pas Milosevic ou Kadhafi, a-t-elle d’autre choix que l’apeasment? Jusqu’à présent, seules des sanctions économiques ont été envisagées.

Et pour cause, l’Europe est un géant économique de 450 millions de consommateurs. Mais un géant drogué aux ressources et aux capitaux russes, devenu obèse à force de dépenses. Une dépendance mutuelle qui, avec la « transition énergétique » de l’Europe allemande, ne fait que creuser toujours un peu plus ses déficits commerciaux. Un gouffre financier difficilement soutenable dès lors que plane sur nos têtes la menace d’une rechute de la crise des dettes souveraines. L’Europe espère toujours une timide reprise de la croissance en 2014-2015. Un rien pourrait tout compromettre… Pendant que David Cameron plastronnait devant les caméras, la City de Londres le suppliait de renoncer aux sanctions économiques. Quant au soutien financier de la pauvre Ukraine, il n’est pas question bien sûr de s’aligner sur les 15 milliards promis jadis par Moscou.

Le géant économique que nous sommes se révèle d’autant plus chancelant qu’il est défendu par un nain militaire. C’est à grand peine que l’UE tente actuellement d’envoyer mille hommes à Bangui pour juguler un nettoyage ethnico-religieux de grande ampleur. Dans une péninsule de Crimée où les seuls coups de feu tirés sont en l’air, où la population russophone s’apprête à massivement soutenir le rattachement à la mère-patrie, on voit mal Lady Ashton prendre la tête d’une croisade contre les 30 000 soldats russes. Si la baroness a préféré se rendre samedi à Téhéran, c’est que la situation ukrainienne ne doit pas être si urgente. Elle-même a toujours souhaité que l’UE reste un nain militaire qui « désarme dans un monde qui réarme« (amiral Guillaud). L’Europe a délégué sa sécurité aux forces américaines de l’OTAN au moment même où Washington décidait de réaxer son effort militaire de l’Atlantique vers le Pacifique. Un désengagement américain de l’Europe mais aussi du Moyen-Orient. Or en Syrie, en Iran, en Irak et en Afghanistan, la coordination avec Moscou est cruciale. Autant dire qu’Obama ne voit pas l’intérêt de défendre la souveraineté ukrainienne sur une Crimée dont chacun sait qu’elle est russe depuis la grande Catherine II.

Comble de l’impuissance, le géant marché européen n’est pas seulement défendue par un nain militaire, il est aussi représenté par un panier de crabes diplomatique. 28 politiques européennes s’affrontent à Moscou. Entre les gesticulations polono-baltes, le splendide isolement franco-britannique et la peur italo-allemande, seul un service minimum de sanction économique pouvait faire l’unanimité. Les décisions prises au conseil européen de Bruxelles sont insignifiantes au regard des représailles brandies par Gazprom. Même le discours européen sur l’intangibilité des frontières ne tient pas au regard du précédent kosovar, des référendums prévus en septembre en Écosse et bientôt en Catalogne.

Pour ne pas perdre la face, il ne reste à l’Occident que la carte de l’exclusion de Poutine du G8. Un moindre mal qui donnera aux opinions publiques européennes l’image de dirigeants courageux et puissants. Comme en 2008, lorsque Sarkozy était revenu auréolé de Géorgie. Poutine n’en a cure, l’Ossétie et l’Abkhazie sont toujours sous contrôle. Quant au G8, il n’est plus qu’un club de débiteurs occidentaux qui négocie avec ses créanciers du G20. Dont la Russie.

 

*Photo :  Christophe Ena/AP/SIPA. AP21536861_000004.

Les héritiers du néant

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ecole bac profs

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Je suis habitué à entendre toutes sortes d’opinions sur le métier de prof. Avec les années, j’ai eu tendance à penser que mon métier faisait partie des sujets sur lesquels les gens se sentaient naturellement autorisés à confier leur expertise et que, hormis les footballeurs, les journalistes, les flics ou les cheminots, il n’existait pas de catégorie professionnelle plus détestée en France. Outre les sempiternels procès en fainéantise intentés aux enseignants, j’entends souvent dire chez les gens de gauche que l’École n’est pas assez égalitaire et, chez les gens de droite, qu’elle est un bastion de l’idéologie soixante-huitarde et permissive. Les choses me semblent un peu plus compliquées, d’une part, parce que, la démographie aidant, les soixante-huitards ont aujourd’hui massivement déserté les salles des profs et, d’autre part, parce qu’en matière d’égalitarisme, les actuels responsables du système éducatif se sont faits les artisans d’une alliance objective entre une idéologie du nivellement par le bas, supposément antidiscriminante, et une appréhension utilitariste des mécanismes et des enjeux de la transmission du savoir.

Cette désastreuse conjonction tient largement à une très mauvaise interprétation des constats proposés par la sociologie depuis un demi-siècle. Que Finkielkraut me pardonne, mais l’analyse de Pierre Bourdieu et Jean- Claude Passeron dans Les Héritiers (1964) était assez juste : les chances objectives de réussite scolaire sont en effet déterminées par la possession d’un capital culturel associé à la culture des élites[1. Bourdieu Pierre, Passeron Jean-Claude (1964), Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun ».]

Mais cinquante ans ont passé depuis la publication des Héritiers.[access capability= »lire_inedits »]  La réforme Haby du « collège unique » en 1975, puis la politique des « 80 % d’une classe d’âge au bac » ont accéléré la démocratisation massive de l’enseignement. Aujourd’hui, les tenants de la lecture bourdivine, qui forment encore le gros de la troupe des pédagogues, ont transformé l’analyse sociologique en projet politique, érigeant la notion d’« héritier » en véritable dogme. Du diagnostic de Bourdieu, ses disciples ont tiré un programme réformateur qui soumet la complexité du réel à une grille idéologique : puisque le capital culturel est inégalement réparti, donc « discriminant », il convient de réduire son poids dans la réussite scolaire en mettant plutôt l’accent sur les « compétences », terme-gigogne, omniprésent dans le discours officiel. En d’autres termes, puisque tout le monde ne peut pas lire la Pléiade, faisons en sorte que personne n’ait plus à la lire. Ainsi, héritiers et nouveaux venus seront à égalité.

Cette conception aussi généreuse que dangereuse s’accorde à merveille avec des considérations économiques, moins avouables mais plus prégnantes. La dérive actuelle de l’École n’est pas, ou pas seulement, l’héritage en droite ligne de Mai-68, elle est aussi la conséquence d’une adaptation des idéaux pédagogistes de Mai au rationalisme budgétaire et statistique auquel les « soixante-huitards » se sont convertis en masse, la « lutte contre toutes les discriminations » lui donnant opportunément une teinte plus humaniste. Dans ce système, les élèves sont des statistiques de redoublement et d’orientation qui nourrissent la communication du ministère sur les performances respectives des établissements et les sempiternels palmarès des hebdos, attrape-gogos pour parents anxieux. Le parcours scolaire est déterminé par une série d’items et de critères qui prétendent évaluer l’« adaptabilité cognitive », les compétences discursives, la « prédisposition au vivre- ensemble », la qualité d’écoute. Sans oublier les « capacités d’auto-évaluation », ce qui signifie peu ou prou que l’élève ne procède que de lui-même – et que l’École républicaine marche la tête en bas.

Le système éducatif n’a plus grand-chose à voir avec celui que décrivait Bourdieu. Le collège unique et le lycée général accueillent, à chaque rentrée des classes, toujours plus d’élèves, qu’ils proviennent de la classe ouvrière, des classes moyennes ou des populations immigrées, dont il faut assurer tant bien que mal la formation avant de les acheminer vers le baccalauréat, l’université et le marché du travail. Les cas les plus difficiles sont poussés vers la sortie le plus rapidement possible – les redoublements, c’est mauvais pour les statistiques. Mais les filières professionnelles étant toujours autant dénigrées malgré les discours ronflants et récurrents sur ce sujet, beaucoup de collégiens aux résultats médiocres parviennent à être admis en seconde générale. Une proportion non négligeable contribuera à creuser le taux d’échec universitaire, puis les chiffres du chômage. Parfaitement conscients de cet état de fait, les élèves en veulent à l’École de ne pas leur offrir les garanties de la réussite qu’elle ne cesse de leur promettre et méprisent de plus en plus ces « compétences » que la pédagogie moderne leur impose. Mais ils n’en respectent pas plus le savoir qu’on leur offre en portion toujours plus congrue et dans la seule perspective de favoriser un « vivre- ensemble » de plus en plus introuvable. Cette politique produit à la fois des individus moins cultivés mais aussi moins adaptés au marché du travail. Autrement dit, la culture ne se démocratise pas et les inégalités s’aggravent : échec total sur les deux tableaux.

Bien sûr, on ne cessera sans doute jamais de découvrir, au détour d’une copie, que « Jésus-Christ a été fusillé par les Romains » – et de piquer un fou rire qui égaiera un long week-end de correction des copies. En tant que professeur, je suis aux premières loges pour observer la « baisse du niveau » déplorée par certains experts de l’éducation et farouchement niée par d’autres. Après plusieurs années d’expérience, je peux non seulement attester que le niveau baisse bel et bien, mais aussi affirmer que la première source de ce déclin réside dans les instructions officielles qui visent beaucoup moins à améliorer la transmission du savoir qu’à tenir des objectifs bureaucratiques, favorisant ainsi une bonne com’ ministérielle sur la « lutte contre les inégalités ».

Les inspecteurs pédagogiques régionaux (IPR) et les inspecteurs généraux (IG), dont le rôle consiste essentiellement à transmettre la bonne parole, n’ont que deux expressions à la bouche dans les formations collectives qu’ils animent : « développement personnel » et « innovation ». Au cours de ces grand-messes, j’ai entendu, dans le désordre, qu’il fallait chercher à mettre les élèves en autonomie, qu’on ne devait plus apprendre aux collégiens à rédiger de paragraphe argumenté parce que l’exercice était trop technique, qu’il était inutile d’apprendre aux élèves de seconde à rédiger une composition puisqu’une partie d’entre eux serait orientée vers les filières technologiques, que la dissertation en français était condamnée à disparaître un jour, tout comme un certain nombre de matières, pointées également du doigt par les syndicats, telles que les langues anciennes, évidemment discriminantes. J’ai aussi été invité à distribuer les sujets des devoirs sur table à l’avance pour permettre à tous les élèves de réussir, et à accorder le maximum des points quand une copie semblait se conformer à quelques vagues principes méthodologiques, même si elle ne comportait pas la moindre connaissance. Et ne parlons pas de l’orthographe, qu’on m’a presque conseillé d’ignorer.

Du respect de l’autorité et de la nécessaire humilité face au savoir qui est transmis, il n’est plus guère question dans ces « trainings ». Au cours d’une séance de « mise en commun des pratiques », pendant mon année de stage à l’IUFM[2. Les défunts Instituts universitaires de formation des maîtres, remplacés en 2013 par les ESPE, Écoles supérieures du professorat et de l’éducation. ], j’ai entendu une malheureuse enseignante stagiaire confier qu’elle éprouvait toutes les peines du monde à tenir sa classe et qu’un élève particulièrement agité lui avait même lancé sa trousse au visage. Sa voix en tremblait et elle avait presque les larmes aux yeux. La réponse de la formatrice fut onctueuse et sans appel : « Il faut chercher à te mettre à sa place. Cet élève, tu dois comprendre qu’il a peur. » L’autorité de l’enseignant, ce n’est pas très tendance à l’ère des dispositifs d’« accompagnement personnalisé » ou de la « remédiation », oxymore qui prétend obtenir par l’effet miracle du remède les résultats du processus long et ingrat de la médiation. Heureusement, le recours incessant aux merveilleuses technologies de l’information et du numérique garantit l’optimisation de la relation apprenant/ appreneur et assure que la transmission des compétences et des savoirs se fait sous les auspices de la modernité. Et peu importe que ces indispensables outils finissent par devenir des béquilles au point de remettre sérieusement en cause le sens critique ou tout simplement les capacités imaginatives des élèves. Je me rappelle un adolescent qui devait imaginer une espèce animale et la décrire dans le détail : il s’est précipité sur Wikipédia pour lire la fiche de l’animal qu’il venait d’inventer et j’ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’Internet ne pouvait, fort heureusement, pas encore lui fournir de

Résumons le projet, relayé par une masse de textes et de documents du ministère, auquel le professeur est prié de participer : avec son aide et celle de la technologie, l’élève doit apprendre à rationaliser son comporte- ment et à prendre en charge de manière autonome son épanouissement, scolaire et personnel, devenant ainsi « acteur de sa propre réussite ».

« Acteur de sa propre réussite » : au cours de ma carrière d’enseignant, j’ai appris à haïr tout particulièrement cette expression. On m’a initié aux arcanes mystiques de l’« enseignement spiralaire », qui n’a rien à voir avec les derviches tourneurs ; j’ai appris que le « triangle didactique » n’était pas un rite d’initiation maçonnique et que, comme nul ne l’ignore plus, un « référentiel bondissant » était un ballon (et sans doute la running joke la plus brillante des « pédagos » militants). Toutes ces trouvailles de la novlangue éducative m’ont beaucoup amusé, mais l’élève « acteur de sa propre réussite » me fait beaucoup moins rire parce que cette formule apparemment anodine révèle la funeste transposition à l’École de l’idéologie managériale – la responsabilité en moins. Il est fortement déconseillé de faire entendre à l’« acteur de sa propre réussite » qu’il est aussi celui de son échec, et plus encore de lui suggérer que, pour apprendre, il faut travailler, et que travailler ce n’est pas drôle. On préfère l’enfumer par une rhétorique paradoxale, qui prétend bannir la souffrance et la frustration de l’École tout en faisant sans cesse miroiter aux écoliers une réussite obtenue à coups de « contrats éducatifs », d’« objectifs de comportement » et de « livrets de réussite ». Au lieu de propager ces billevesées, les militants bruyants de la « refondation de l’École » devraient se rappeler la maxime stoïcienne : « Il ne faut pas vouloir réussir, il faut vouloir savoir. »

Mais les élèves eux-mêmes s’ingénient à déjouer les stéréotypes dans lesquels on tente, avec trop de bonnes intentions, de les enfermer. On oublie trop facilement la propension des adolescents à se détourner, ou à faire semblant de se détourner, par esprit de contradiction, de l’enseignement imposé par les adultes. Le professeur est souvent glacé par des questions qui reflètent une incom- préhension totale et tendent à démontrer sa désespérante inutilité. Il lui faut alors se rappeler que, dans bien des cas, ce sont des provocations qui n’ont pour autre but que de passer le temps et d’en faire perdre un peu au prof, ou encore d’avoir l’air plus bête qu’on est parce que, selon les cas, ça énerve ou attendrit ces andouilles d’adultes. On déplore constamment que les élèves ne s’intéressent pas au monde dans lequel ils vivent, mais leur capacité à recycler l’actualité peut s’avérer désarmante. Récemment, en évoquant les guerres d’ex-Yougoslavie, j’ai demandé si quelqu’un connaissait la capitale du Kosovo. Du coin de l’œil, j’ai vu un élève se pencher en rigolant vers son cama- rade d’origine serbe : – « Hé, dis, c’est pas “Quenelle” la capitale du Kosovo ? – Ta gueule ! »

Les « grands » manient volontiers l’absurde et le non-sens tandis que la naïveté de certains « petits » leur fait atteindre des sommets de poésie. Dans un cours sur les grands repères géographiques terrestres et les frontières, un élève de sixième m’a demandé comment on pouvait dessiner ces lignes sur les océans et même dans le sable. Je lui ai répondu qu’elles n’existaient pas en réalité mais seulement sur les cartes et, très logiquement, il m’a demandé comment, dans ce cas, on pouvait être sûr qu’elles étaient bien là. Je lui ai alors expliqué que, depuis l’Antiquité, les cartographes utilisaient le ciel, le soleil, les étoiles puis des instruments de mesure toujours plus sophistiqués pour placer correctement les fleuves, les montagnes et les mers sur les cartes, mais que les frontières politiques, en revanche, étaient fabriquées par les cultures, les guerres, les traités, en un mot par l’Histoire. Sa réponse m’a stupéfait et enchanté : « Mais comment sait-on que ces frontières sont les bonnes si on n’a pas d’instruments pour les mesurer ? », a-t-il lâché. Comment est-on sûr que les frontières sont les bonnes ? Comment sait-on que ce qu’elles représentent existe ? Comment démontrer qu’elles sont utiles ? C’est ainsi qu’une question posée par un gamin de 11 ans, dans la tête duquel Régis Debray et Raymond Queneau sont venus se serrer la pince, peut donner toute sa signification au métier d’enseignant. Nos pédagogues l’ignorent, mais tout professeur sait, lui, qu’il a la charge de contribuer à définir, pour ses 30 élèves, les frontières culturelles, religieuses, morales, éthiques, légales, linguistiques, familiales, professionnelles, politiques, sur lesquelles il faut sans cesse buter pour se construire en tant qu’individu. Transformer des adolescents en adultes libres : voilà une mission, certes plus difficile, mais infiniment plus exaltante, que celle qui consiste à leurrer les jeunes en leur faisant croire qu’ils seront, sans faire le moindre effort, les « acteurs de leur propre réussite ».

Mon 11 septembre en ZEP

Contrairement à ce que pensent les bourdivins primaires, les individus peuvent échapper aux déterminismes sociaux et culturels. Le 11 septembre 2001, j’exerçais dans un collège ZEP (Zone d’éducation prioritaire) qui n’était pas de tout repos. Au lendemain d’une soirée de stupeur à contempler sur écran les épaisses colonnes de fumée noire qui surplombaient l’île de Manhattan, je n’oublierai jamais la traversée de la cour de récréation : l’atmosphère survoltée, les petits groupes bruissant de conversations animées, l’air un peu perdu des surveillants, les « Ils leur ont bien niqué leur race aux Ricains ! », « Y-z-ont mangé grave ! ». Dans ma classe, ça braillait, ça s’interpellait. J’essayais d’obtenir le silence, je l’obtenais, le perdais, surnageant dans le chaos, pauvre dommage collatéral de l’événement qui ouvrait brutalement le XXIe siècle. Les mêmes remarques teintées de violence et de ressentiment contre la domination américaine étaient répétées par des élèves venus de pays laissés pour compte du nouvel ordre mondial et citoyens d’une puissance en déclin : la France. La rage enflait dans les gosiers en même temps que la satisfaction et puis, soudain, l’intervention d’un grand type à grande gueule, en survêtement immaculé, qui allait m’en faire baver toute l’année, a laissé tout le monde coi : « Putain, mais vos gueules quoi ! Vous êtes débiles là ! Y’a plein de gens qui sont morts là, fermez vos bouches un peu ! » Son intervention ayant ramené le calme, nous avons pu passer le reste de l’heure à discuter de l’événement pour tenter de déminer les simplifications. À la fin de l’année, en quittant le collège, le grand type en survêtement m’a gratifié d’un cordial « Bonne continuité M’sieur ! ». Je n’ai pas eu le cœur de lui faire remarquer qu’on disait : « Bonne continuation ! » J’espère qu’aujourd’hui, où qu’il soit, ce grand braillard en survêtement blanc est toujours capable de faire preuve d’autant de bon sens qu’il en a montré au lendemain des attentats contre le World Trade Center.[/access]

«Le Collectif Marianne n’a rien à voir avec le GUD»

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david masson fn marianne

david masson fn marianne

Daoud Boughezala : Vous venez de créer le Collectif Marianne, pendant étudiant du « collectif Racine », ce groupe de professeurs et d’employés de l’éducation nationale ralliés à Marine Le Pen.  Assumez-vous l’héritage encombrant – et souvent violent –  du GUD et du Rassemblement étudiant, organisations où militèrent nombre d’actuels cadres du FN ?

David Masson-Weyl : Le Collectif Marianne ne se rapproche ni de près ni de loin de ce que furent le GUD et le Rassemblement étudiant. Alors que ces mouvements se présentaient comme des syndicats étudiants certes politisés mais sans lien avec les partis politiques d’alors, Marianne entend être un centre de réflexion et de proposition pour les jeunes et par les jeunes lié au Rassemblement Bleu Marine. Nous ne sommes pas un syndicat et nous n’avons donc pas pour ambition de faire élire des élus étudiants à la légitimité parfois contestable et à l’utilité difficilement quantifiable. Marianne ne peut à la fois être un lieu de débats de fond et cautionner la violence de ces mouvements passés. Notre seule arme, ce sont les mots !

Si vous vous inscrivez  explicitement dans le giron du Rassemblement Bleu Marine, pourquoi avez-vous déclaré à la presse ne pas y être encarté ? Espérez-vous séduire une frange plus large des étudiants en gardant un pied dehors ?

Il ne s’agit pas de prendre en traître les étudiants : nous assumons et nous revendiquons fièrement notre affiliation au RBM, qui représente aujourd’hui le seul mouvement politique souverainiste et patriote d’envergure en France. D’ailleurs, personnellement, je pourrais tout à fait prendre ma carte au RBM. Mais je souhaite montrer à tous ceux qui sont proches de nos positions, à gauche comme à droite, que nous sommes ouverts au rassemblement et leur faire comprendre que, peu importe que vous vous encartiez ou non, vous pouvez exprimer et défendre vos idées au travers de notre collectif.

Sur la question de la sélection, vous tâchez également de ratisser large, sur votre droite comme sur votre gauche. Car si vous critiquez les conséquences de la massification à l’université, vous refusez néanmoins toute sélection à l’entrée de la première année. Craignez-vous de vous mettre à dos la majorité des étudiants ?

Nous ne refusons pas d’instaurer toute sélection à l’entrée de la première année à l’université. Cette question mérite d’être posée et débattue. Nul ne peut nier que le nivellement par le bas du niveau des diplômes résulte de la massification de l’enseignement supérieur. Ni que le baccalauréat ne joue plus son rôle de sésame vers l’enseignement supérieur. Par voie de conséquence, les universités ne sont plus dans la capacité d’offrir des conditions de travail optimales pour ses étudiants. Résultat : un bon étudiant devra aller jusqu’en Master 2, voire en faire plusieurs pour être certain de trouver un emploi par la suite. Les étudiants ont conscience de tous ces problèmes, et je suis convaincu qu’ils ne sont pas hostiles à la sélection. Chacun sait qu’il sera sélectionné à un moment ou à un autre. Ce que les étudiants ne supportent pas, c’est l’absence de méritocratie qui ronge notre pays.

Tous les partis politiques en conviennent. Mais, concrètement, que faire pour y remédier ?

Il est urgent de revoir le processus de sélection, qui ne s’effectue aujourd’hui que par l’échec. Il existe par exemple dans certaines universités des parcours différenciés en première année qui permettent aux meilleurs étudiants de suivre des cours supplémentaires et aux plus faibles de bénéficier de cours de soutien. Ces parcours permettent à certains de s’en sortir là où ils auraient normalement échoués. Mais est-ce le rôle de l’université d’effectuer des remises à niveau en grammaire, syntaxe et orthographe, compétences qui devraient être acquises depuis des années ? De même, pourquoi continue-t-on d’accepter sur les bancs des universités, par exemple en droit, des étudiants venus de filières technologique ou professionnelle qui vont au casse-pipe ? C’est profondément malhonnête. Arrêtons de dévaloriser ces filières essentielles dans un pays qui aspire à se réindustrialiser !

Le Front national semble mésestimer la contribution des étudiants étrangers à la puissance et au prestige de la France. En diminuer drastiquement le nombre comme le recommande Marine Le Pen, ne serait-ce pas se tirer une balle dans le pied ?

Je porte un intérêt tout particulier à cette question, ayant moi-même eu la chance de pouvoir étudier un semestre à l’étranger, au Japon, où j’ai pu prendre pleinement conscience de ce que peut apporter un pays aux étudiants étrangers qu’il accueille et inversement. Les universités françaises accueillent un grand nombre d’étudiants qui viennent du monde entier, signe que la France bénéficie toujours d’un prestige à l’international. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais pour que la France rayonne, encore faut-il que ces étudiants rentrent dans leur pays d’origine pour pouvoir faire bénéficier celui-ci de la formation qu’ils ont reçue en France. En outre, il ne faut pas être naïf : il est évident que des problèmes se posent dans certains cas. Je pense à ces étudiants chinois qui ne venaient en France que pour acheter un diplôme dans certaines universités peu regardantes. Il convient donc de tout simplement renforcer la procédure de sélection : seuls les meilleurs ou ceux qui en tireraient le plus grand bénéfice doivent pouvoir étudier en France. C’est la position équilibrée qu’a adoptée le Front national.

Malgré votre fidélité au FN, vous dites refuser une future carrière d’apparatchik. Jurez-vous que jamais au grand jamais on ne vous verra candidat à la moindre élection sous les couleurs lepénistes ?

Je ne jure de rien ! Ce que j’ai voulu dire, c’est que je souhaitais poursuivre et finir mes études en toute sérénité. Si j’ai accepté de présider Marianne, ce que je fais aujourd’hui avec joie, c’est pour constituer une force de proposition politique. Non pas pour être élu ou bénéficier de tel ou tel poste, ce que je considère comme tout à fait louable, mais j’ai encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir prétendre à une hypothétique carrière politique !

On invoquera bientôt un devoir d’ignorance

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jean claude milner

jean claude milner  Jean-Claude Milner est linguiste et philosophe. Il vient de publier l’universel en éclats (éditions Verdier, février 2014) et, avec Pascal Bacqué, Loi juive, loi civile, loi naturelle. Lettres sur le mariage pour tous et ses effets à venir (Grasset, janvier 2014).

Causeur : Dans notre société, la liberté et l’égalité sont les fins ultimes et indiscutables de l’action collective. Or, d’une part, en donnant aux enfants une langue, une religion, voire un nom particuliers, on les prive d’une certaine  liberté de choix ; d’autre part, en les dotant d’un bagage culturel singulier, on contrevient potentiellement à l’égalité entre tous. Résultat, toute transmission finit par être vécue comme une injustice à l’encontre des générations futures.

Jean-Claude Milner : C’est en effet une représentation assez courante aujourd’hui. Dans la Critique de la raison dialectique, Sartre évoque une « dure vérité » : les parents choisissent toujours, à un moment donné, en lieu et place de leurs enfants. À ses yeux, il fallait partir de cette vérité pour, éventuellement, en corriger les effets. De manière générale, il considérait qu’on devait se rebeller contre les contraintes, mais qu’il fallait d’abord en reconnaître l’existence. Inversement, depuis quelques années, domine l’idée que les contraintes doivent être combattues de manière préventive : en empêchant qu’elles n’apparaissent. Chaque individu, dès le début de sa vie, doit être dans la situation de celui qui conclut un contrat. Placé face à un partenaire, dans une relation de stricte égalité, il est libre d’accepter ou de refuser. Conséquence immédiate : l’enfant doit entrer dans un monde qui ait le moins de passé possible, puisque ce passé est constitué de choix auxquels il n’a pas pris part.

Tout de même, on n’a pas encore le droit de répudier ses parents !

La question a été posée dans les pays scandinaves. Le modèle du « contrat » devrait, en bonne logique, ouvrir cette possibilité. Puisque les parents peuvent divorcer l’un de l’autre, pourquoi un enfant ne pourrait-il pas divorcer de ses parents ? Je ne sais pas, en revanche, comment on aborde la relation inverse : les parents peuvent-ils divorcer de leurs enfants ? Dans le cas de la relation parents/ enfants, le modèle du contrat, qui est égalitaire, s’oppose au modèle de la transmission, qui est inégalitaire. Plus on privilégie le premier modèle, plus le second devient précaire. Seulement, la forme contractuelle ne peut se généraliser que dans un monde sans drames. En 1914, un jeune homme aurait eu du mal à considérer sa mobilisation comme la mise en œuvre d’un contrat. En tout cas, rien n’était négociable à ce moment.

De fait, le modèle de la transmission n’est guère démocratique…

Attention : ne confondez pas contrat et démocratie. [access capability= »lire_inedits »] Le processus démocratique n’est pas nécessairement un processus contractuel. La démocratie ne vise pas nécessairement à supprimer toutes les relations inégalitaires ; elle tente simplement d’empêcher que ces relations inégalitaires ne se transforment en relations de domination sociale. C’est seulement très récemment qu’on a jugé l’inégalité de savoir entre maître et élève comme incompatible avec la démocratie ; pendant longtemps, on l’a au contraire pensée comme un moyen de la démocratie, puisque la transmission cherchait à affranchir l’élève des conséquences sociales de son ignorance. Du reste, à force de dénoncer l’inégalité entre savoir et ignorance, on assiste de plus en plus à la domination de l’ignorant sur celui qui sait.

Dans quelles situations concrètes peut-on observer cette « inversion des valeurs » ?

Depuis qu’on a étudié les phénomènes de foule, on sait qu’une fausse rumeur peut l’emporter sur une information exacte. Aujourd’hui, en Europe et hors d’Europe, la structure de foule a pénétré dans les classes. Cela peut empêcher les professeurs d’aborder certains sujets, tout simple- ment parce que trop d’élèves sont persuadés de détenir d’avance une vérité supérieure à la connaissance. Vérité confessionnelle, souvent, mais aussi, parfois, de purs et simples préjugés. Croyez-vous que l’on puisse aborder en termes strictement factuels la question des religions monothéistes et de l’antériorité éventuelle du judaïsme sur d’autres monothéismes ?

Nous sommes pourtant supposés vivre dans la société du savoir, où chacun doit pouvoir se forger une opinion à partir des milliards d’informations contradictoires mises à sa disposition…

Certes, mais deux éléments jouent contre la connaissance. Premièrement, notre société est régie par la loi du marché, où le plus nombreux l’emporte. La loi de l’offre et de la demande peut favoriser les idées fausses au détriment des idées vraies. Je ne dis pas que ce soit toujours le cas, mais rien n’empêche que cela le soit. Deuxièmement, contrairement à ce que les Européens pensaient au XIXe siècle, l’extension mondiale du marché et le triomphe de la politique éclairée apparaissent comme déconnectés. Comme le montrent l’évolution de la Russie et de la Chine post-communistes, la performance économique et technique peut parfaitement coexister avec le développement des superstitions. Dans l’imaginaire de l’Europe occidentale, le triomphe des opinions vraies sur les opinions fausses et le développement du marché allaient de pair ; ce modèle a été battu en brèche.

De fait, le postulat de la supériorité de l’opinion vraie sur l’opinion fausse est incompatible avec le dogme de l’égalité de toutes les opinions. Or, du « mariage pour tous » au programme « anti-stéréotypes » destiné à conjurer les différences sexuelles à l’école, en passant par l’obsession des inégalités salariales (obsession qui ne les empêche pas de prospérer), jamais, sous nos latitudes occidentales, la notion d’égalité n’a été aussi omniprésente dans les discours. Est-ce parce que l’on confond égalité et absence de différences ?

Il y a deux questions. Premièrement, on tend à faire de l’indifférenciation un moyen de l’égalité, sous prétexte que la différenciation peut être un moyen de l’inégalité. Deuxièmement, on néglige le fait qu’il y a deux types d’égalité : passive et active. Prenons l’exemple de la notation scolaire. Elle fait apparaître des différences ; puisque la note est un nombre, ces différences s’expriment comme une inégalité arithmétique. Si vous adoptez une conception passive de l’égalité, vous supprimerez la notation ; de cette façon, les individus à qui l’on n’aura pas parlé d’inégalité deviendront égaux, passivement, sans que personne n’ait rien à faire. Mais on pourrait tout aussi bien dire qu’en faisant apparaître la différence comme une inégalité, la note fait apparaître la nécessité de lutter activement contre les processus qui transforment une différence scolaire en inégalité sociale. Il en va de même avec la question du « genre » ; la difficulté n’est pas que les hommes et les femmes se perçoivent comme différents, mais (a) que cette différence soit systématiquement présentée en termes d’inégalité et (b) que, une fois la différence inscrite dans les représentations, elle entraîne une inégalité sociale.

Autrement dit, on croit résoudre le problème de « l’inégalité d’arrivée » (sociale) en s’interdisant d’observer « l’inégalité de départ » (scolaire). N’est-ce pas un choix purement idéologique ?

Supprimer la perception de l’inégalité est censé permettre une forme de vie sociale apaisée. Aujourd’hui, nos poli- tiques considèrent que tel est l’idéal vers lequel doit tendre une démocratie. Personnellement, j’estime au contraire que la démocratie doit permettre au conflit d’apparaître. Un régime démocratique est fondé sur la division, non sur le consensus.

Pourtant, les lecteurs hâtifs de Fukuyama et autres prophètes de la « fin de l’histoire » annoncent ou appellent de leurs vœux un monde pacifié, délivré de toute division. Dans ce monde sans frontières, le passé ne peut plus être perçu que comme une longue litanie de crimes.

Je décris en effet une représentation fondée sur la fin de l’Histoire. Mais cela ne signifie pas que pour moi, l’expression « fin de l’Histoire » ait un sens, ni même le nom Histoire. Les grandes idéologies du siècle dernier s’appuyaient sur l’existence de contraintes contre lesquelles les individus devaient lutter, mais qu’ils ne pouvaient pas nier. De là découlait une représentation du monde fondée sur le conflit. Aujourd’hui, l’idéologie dominante soutient que lutter contre une source de conflit, c’est créer une nouvelle source de conflit. Il ne faut donc pas lutter, mais empêcher que le conflit apparaisse. Et quand on n’y arrive pas, on se contente d’empêcher le conflit de s’exprimer. L’idéologie de la prévention débouche sur une rhétorique. Et comme le XIXe et le XXe siècle étaient fondés sur la conviction inverse, rappeler le passé, c’est rappeler les conflits du passé, donc risquer de les faire resurgir. Contre cette menace, on invoquera bientôt un devoir d’oubli, qui sera largement un devoir d’ignorance. Résultat espéré : il n’y aura plus ni conflits, ni différenciations, ni inégalités. Si ce n’est pas vrai dans les faits, il suffira qu’on ait l’impression que c’est vrai.

Le prix de cette harmonie mirifique et chimérique doit-il être la destruction de la culture ?

C’est une conséquence quasi inévitable. Toute culture qui se distingue de la mise en œuvre mécanique du marché culturel passe par un rappel du passé. Elle est donc traversée de conflits. Histoire, philosophie, enseignement des langues nationales, tout pose un problème à cet égard.

La langue française est-elle trop chrétienne et trop française pour notre époque d’indistinction ?

Oui, mais toutes les langues ont leurs propres difficultés. La logique de l’apaisement voudrait sans doute que l’on supprime l’enseignement des langues nationales, dès les petites classes. La paix sur la Terre passe par le règne du globish.

Puisque notre culture et notre langue sont considérées comme des fauteuses de conflit par beaucoup de nos contemporains, comment peut-on encore défendre notre singularité culturelle, c’est-à-dire notre héritage ?

Nous avançons sur un terrain miné par l’opposition droite/ gauche. Aujourd’hui, en France, quiconque prétend que les références historiques en général et la référence nationale en particulier ne sont pas nécessairement dangereuses est immédiatement catalogué comme « fascisant », c’est-à-dire ennemi de la gauche.

Et alors, c’est grave d’être un « ennemi de la gauche » ?

Cela vous rend inaudible. Être calomnié, ce n’est pas grave ; mais être inaudible, c’est grave. Mais ne vous faites pas d’illusions : dans l’état actuel des choses, les Français craignent les paroles anxiogènes. Quelles qu’elles soient, elles semblent mettre en question le modèle social français, qui se donne comme idéal la prévention des conflits, ou au moins leur atténuation.

Cette hantise du conflit et de la division n’est- elle pas caractéristique de toutes les sociétés démocratiques contemporaines ?

Non, je crois que ce phénomène est propre à la France. Ici, le discours politique pousse très loin la revendication de l’apaisement. Le paradoxe est que, dans les faits, la vie sociale est très conflictuelle. On assiste donc à une vaste entreprise de refoulement.

Plus encore que dans l’Allemagne post-nazie ?

En Allemagne, les choses ont changé. Longtemps, l’Allemagne de l’Ouest a tenu un discours d’apaisement, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais c’était avant la réunification. Depuis la réunification, la perspective des conflits internes inquiète moins ; quant à sa présence active dans les conflits extérieurs, l’Allemagne est au début du processus de retour. Le néobismarckisme est à l’ordre du jour.

Il est tout de même étrange que nous, Français, redoutions plus nos vieux démons que les Allemands !

Nos deux passés ne sont pas superposables. En Allemagne, la question centrale n’est pas la défaite de 1945, mais ce que, pendant douze ans, l’hitlérisme a fait de ses victoires. En France, la question importante est la défaite de 1940 ; or, elle a été refoulée. À partir de ce moment, la référence nationale en tant que telle est devenue porteuse de mensonges.

Autrement dit, la parenthèse de Vichy (1940-1944) serait encore plus traumatisante que l’exercice de la barbarie nazie (1933-1945) en Allemagne ?

Du point de vue de la référence nationale, oui. Car les émigrés allemands, parmi lesquels on trouvait les plus grands esprits, ont maintenu en exil une référence nationale. Hannah Arendt disait, après la guerre : « À la fin, il ne reste que la langue maternelle. » Mais c’est essentiel !

Hannah Arendt, Adorno, Horkheimer, Fritz Lang et les autres ont donc fait davantage pour la survie de leur culture nationale que de Gaulle et la France libre…

N’oubliez pas que le pétainisme a utilisé toute la thématique républicaine. En employant les thèmes de la nation, de la dignité et de l’honneur, Vichy a pollué quasiment tous les mots de la langue française. Alors que les nazis ont voulu révolutionner la langue et la culture allemandes. Il faut lire Langue du Troisième Reich : carnet d’un philologue, de Viktor Klemperer. En transformant la langue, le national-socialisme a « protégé » la langue allemande d’avant 1933. Il l’a laissée disponible. Lorsque Hélène Weigel, la femme de Brecht, une immense actrice, revint pour la première fois à Berlin après la guerre, celui qui l’accueillait s’écria : « Elle est revenue, la beauté de la langue allemande ! » C’est quelque chose qui n’a pas pu être dit de la même manière en France, parce la beauté de la langue française ne s’était pas refusée à Pétain.

La culture française n’est-elle pas passée à Londres ?

Non. Il y a eu des écrivains et des artistes résistants, mais c’est autre chose. En 1958, de Gaulle a tenté de réinscrire la culture dans son programme d’indépendance nationale. Malraux était essentiel à sa stratégie. Elle a temporairement réussi, mais le mal était fait. La culture de langue française en est encore à nettoyer la tache de Vichy.[/access]

*Photo: Hannah

Porno à Loué : on a la cuisse légère au pays du poulet

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Stupeur et tremblements. L’indignation s’est trouvé un nouveau terrain de jeu : le porno volailler. Non que ces pauvres bestioles élevées en batterie subissent les pires outrages sous la caméra de John B. Root. Il se trouve tout bêtement qu’une société de production de X amateur sur le Net a jeté son dévolu sur le village de Loué, connu pour ses poulets élevés au grand air, nous dit-on – je n’ai pas vérifié. La vedette de ladite vidéo licencieuse passe devant le panneau indicateur du bourg, se présentant de surcroît comme une fille d’éleveur aussi sémillante que décomplexée.

Il n’en fallait pas plus pour choquer les professionnels du choquage, effrayer les ligues de vertu que cachaient les syndicats agricoles sarthois. Comble du scandale, le film aurait été tourné en plein jour au vu et au su des autochtones. Devant pareille infamie, Ouest-France s’insurge : « À ce jour, aucune plainte n’a été déposée. Car il n’y a pas de victimes connues. Mais tourner un film porno en plein jour, sur la voie publique, c’est interdit. Quels recours pour ceux qui se sentent salis par ces images complètement incongrues ? La commune, les volaillers, les Louésiens… » Et le parquet du Mans de répondre à l’émotion pudibonde : « Si des personnes ont bien été témoins des scènes, potentiellement, la qualification d’exhibition sexuelle peut être retenue. »

Ben voyons…  Si votre pudeur naturelle ne souffre aucun spectacle grivois, détournez la tête de ces sites que vous ne sauriez voir. Que je sache, les artisans de l’osier n’ont pas accusé Sylvia Kristel d’avoir dégradé l’image de leurs fauteuils, pas plus que Relais & Châteaux n’a assigné Tabatha Cash en justice après ses impudiques Visiteuses, tournées dans un magnifique manoir.

Si 2013 consacra le droit au mariage bourgeois pour tous, 2014 est bien partie pour devenir l’année des chaisières.

Apportez-moi la tête d’Alfredo Sarkozy

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nicolas sarkozy tournaire

nicolas sarkozy tournaire

Tout commence le 19 avril 2013 : ce jour-là, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire pour corruption. On confie l’enquête aux juges Serge Tournaire et René Grouman ; elle n’est pas mince, puisqu’elle implique Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude Guéant, et qu’elle s’intéresse à l’éventuelle contribution financière de Mouammar Kadhafi en faveur de Nicolas Sarkozy  lors de la campagne présidentielle de 2007. Commencent alors, sur décision des magistrats, les interceptions téléphoniques relatives à M. Sarkozy, à ses deux anciens ministres de l’Intérieur, ainsi qu’à leurs proches.

On sait aujourd’hui que Patrick Buisson enregistrait le président de la République, dans l’exercice de sa fonction, à l’insu de celui-ci. À l’aide de son arme d’accumulation massive dissimulée dans sa poche-revolver, il saisissait le moindre soupir, la petite lassitude, le dernier adieu de pas-de-porte. Mais on ignorait qu’un fonctionnaire anonyme enregistrait les conversations du justiciable Sarkozy, les oreilles greffées sur son téléphone portable. Comment est-on arrivé à cette extrémité ?

Il ne faut ni s’étonner, ni, surtout, se scandaliser qu’un juge ait placé sur écoute Nicolas Sarkozy, naguère président de la République, après qu’il a retrouvé sa condition culturelle de citoyen français, dès lors que ce juge peut légitimement penser, dans le cadre d’une enquête, qu’il est impliqué dans un trafic d’influence (présumé). Néanmoins la France, démocratie délicieusement féodale, se méfie des manières brutales de ces cow-boys américains, de leur réalisme protestant, de leur recherche volontariste de la vérité. Les américains remercient Dieu de les avoir créés, les Français lui savent gré d’avoir créé la France, et de leur avoir laissé le soin de s’inventer eux-mêmes. Nous avons de l’indulgence pour les excès, voire les méfaits de nos Excellences ; nous voulons oublier leurs faiblesses plutôt que de les en accabler. Ces hommes, que nous avons placés si haut, nous n’aimons pas contribuer à leur chute, qui nous entraînerait avec elle…

Qui a décidé, d’écouter non pas le citoyen Sarkozy, mais le justiciable Sarkozy ? Le juge Tournaire jouit d’une réputation flatteuse. On le dit indépendant, solide, froid, alors qu’on imaginait un homme blafard, jamais repu de suspicion cafarde, éprouvant une joie mauvaise à espionner les conversations entre Nicolas Sarkozy et son avocat. Un tel juge, dans son droit, est redoutable. Mais alors, s’il est de gauche et/ou par surcroît membre d’un syndicat historiquement hostile à Nicolas Sarkozy, il se sent investi d’une mission quasi-civilisatrice. Pour lui, chasser Sarkozy, le harceler, le traquer, relève du devoir national. Il trouvera auprès des socialistes de pouvoir la parole zélée des politiciens aux abois, prêts à toutes les flatteries. Il pourra compter sur le soutien actif de Libération, quotidien en voie de désertification rapide, chantre de la Gauche morale. Au reste, ce quotidien a publié une photographie inquiétante de Nicolas Sarkozy, avec ce titre : « Le Parrain ». Eric Decouty, excellent journaliste d’investigation par ailleurs, y signe un éditorial en forme de réquisitoire, dénonçant une « clique d’affidés », au seul service d’une manière de mafieux uniquement occupé de ses intérêts, sollicitant les services de personnages influents, de grande vénalité, qu’ils récompensaient par des places et des prébendes. M. Decouty conclut son réquisitoire par un vibrant hommage à « une justice indépendante dans une démocratie où l’Etat de droit est à nouveau respecté ». Il paraît que François Mitterrand se fait répéter cette phrase par des anges plusieurs fois par jour, et qu’il ne se lasse pas d’en rire…

Christophe Regnard, de l’USM (Union syndicale des magistrats) était l’invité de RTL le 7 mars. Il narra par le menu la genèse de l’affaire, évoquant l’article 100 du code de procédure pénal, et la liberté laissée au juge d’écouter les conversations entre un particulier et son avocat. Excellent dans ce répertoire, il donna un impeccable récital, puis profitant d’une question, il plaça son contre-ut :

« Mettre deux ex-ministres et un ancien président sous écoutes, cela ne vous paraît-il pas disproportionné ?

– On ne s’étonne pas quand il s’agit de quelqu’un, qu’on soupçonne de trafic de stupéfiant ou d’actes de terrorisme, mais qui n’[est pas un VIP] ».

À la fin de l’envoi, M. Regnard touche ! Il faut que le public soit conscient du caractère exceptionnel des mesures prises, parfaitement accordées à l’importance des fautes, dont on soupçonne M. Sarkozy de s’être rendu coupable. Cette fois, « il padrone » don Sarkoleone, est dans la nasse : des petits juges courageux, déterminés, libres de toute contrainte, protégés par une hiérarchie aimable, par un ministre affectueux, par l’ensemble d’un gouvernement attendri, feront tomber l’incarnation du Mal ! Mme Taubira ne savait rien, M. Valls ignorait tout, M. Ayrault, comme à son habitude, « inexistait », et M. Hollande, coiffé de son casque, regardait ailleurs.

Nos gouvernants attendent-ils de la justice, qui n’a pas osé s’attaquer à Mitterrand et a raté Chirac, se venge sur Sarkozy, lequel ne se comporta pas mieux avec elle qu’avec les autres représentants de l’État ? Verra-t-on quelque jour le petit Nicolas, en slip, menotté, extrait sans ménagement d’une cave de la villa Montmorency, pâle, ahuri, le visage mangé par une barbe de prophète, à la manière  de Joaquin Guzman, baron de la drogue, surnommé « Le trapu » en raison de sa petite taille, interpellé récemment au Mexique, après une longue cavale ?

Les juges français, dont l’histoire n’est pas si glorieuse, sableront-ils alors le champagne de la victoire et de la revanche ? Nombre d’entre eux espèrent abattre les cloisons qui les séparent des simples et modestes justiciables, alors qu’ils furent peu nombreux  pour s’offusquer devant le mur des cons !

 

N.B : Le titre de cet article fait bien sûr référence à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia,  film de Sam Peckinpah avec l’impeccable Warren Oates.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000026.

«Nous sommes tous des Suisses allemands!»

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immigration identitaires camus

immigration identitaires camus

Derrière la banderole « Islam, ras-le-bol ! », déroulée sur toute sa longueur par les militants de Riposte laïque, l’assistance clairsemée se laisse gagner par l’exaltation. « À Lyon, les musulmans ont bousillé les cloches de l’église Saint-Jean parce que, soi-disant, leur son dérangeait la prière ! », lance un homme d’une soixantaine d’années avant de préciser au journaliste qui l’interroge, « Eh oui, je vote Front national et je ne m’en cache pas ! Je suis même recensé par les renseignements généraux ! »  À l’heure du rendez-vous annoncé par les organisateurs -les mouvements Bloc identitaire et Résistance républicaine – le cortège de la manifestation réclamant un référendum sur l’immigration peine à se structurer. Comme pour contredire un des slogans scandés ultérieurement par les manifestants, « La jeunesse en première ligne ! », la moyenne d’âge de la majeure partie des participants au rassemblement correspond à celle du départ à la retraite. « Les grands médias nous ignorent. Sinon il faut regarder CNN pour savoir un peu ce qui se passe ! », me dit-on. En effet, la principale information relayée par les médias le soir de l’événement, dimanche dernier, renseignait sur la spectaculaire hausse des températures dans l’Hexagone.  Le temps estival expliquerait-il le succès médiocre de la manifestation : environ 700 personnes selon un des policiers des CRS déployées à l’occasion ? Ou faudrait-il plutôt en voir la cause dans la nébulosité des revendications ?

Si la récente votation suisse au sujet de l’immigration a servi d’inspiration aux initiateurs de la manifestation parisienne, la restauration des quotas d’immigrés pour laquelle ont opté les Suisses ne leurs semble pas du tout satisfaisante. Présent et acclamé, Renaud Camus, dont la théorie du « grand remplacement » du peuple français « de souche » par les peuples venus d’ailleurs, notamment du Maghreb et d’Afrique, continue à nourrir les esprits des « Identitaires », affermit sa position. Avec l’éloquence qui lui est propre, l’écrivain et supporteur assumé de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012, déclare : « Je m’oppose à l’immigration choisie et à l’immigration tout court, sans être pour autant un islamophobe. Il ne me plairait pas non plus, si je devais devenir  animiste ou bouddhiste ». A la question de savoir comment régler le problème des immigrés, clandestins ou pas, déjà présent sur le sol français, Renaud Camus rétorque sur le ton d’une évidence : « Qu’ils rentrent chez eux ! ». Reste à savoir quels arguments ingénieux il faudrait avancer pour convaincre des gens qui ont risqué leur vie et se sont endettés au-delà du raisonnable pour venir en France, de rentrer « chez eux » et de préférence en payant de leur poche leur billet d’avion de retour.

Dans sa feuille de route pour « la politique d’identité et de remigration », le Bloc identitaire préconise « la mise en place d’un Fonds d’Aide au Retour associé au lancement d’une campagne de sensibilisation pour inciter les immigrés à rentrer chez eux ». Avec quel argent alimenter ledit Fonds demeure un mystère. Fabrice Robert, jeune et dynamique président du Bloc, cite les exemples de la Belgique et de l’Angleterre où des mesures allant dans ce sens ont été établies par les gouvernements. « Il suffirait de réinjecter l’argent des dépenses qui sont générées par l’immigration au profit de la remigration », argumente-il. En outre, comme le précise un militant de Riposte laïque, apprenant que je suis polonaise, en premier lieu il s’agirait de renvoyer « chez eux » les immigrés extra-européens et de confession musulmane parce que les plus inadaptés aux valeurs de la République. Cela allégerait-il de beaucoup la facture ? Pas certain car c’est cette population qui constitue, d’après les documents émis par les initiateurs du rassemblement, 80% de tous les immigrés résidant en France. Peu importe, l’idée est là. De même que la revendication concernant l’organisation d’un référendum sur l’immigration, bien que l’intitulé de la question référendaire auxquelles seraient censés répondre les Français demande encore un rien de réflexion. « Pas compliqué !- se hasarde courageusement une femme portant un drapeau bleu-blanc-rouge- Le France doit-elle être islamisée, oui ou non ? ». Je ne suis pas experte mais cela m’étonnerait que le Conseil constitutionnel valide une telle formulation…

De la place Denfert-Rochereau jusqu’à la place d’Italie, le cortège avance aux cris de « Nous sommes tous des Suisses allemands ! », rendant ainsi hommage à la partie alémanique de la Suisse laquelle, contrairement à la partie romande, a répondu « oui » à la question référendaire : « Acceptez-vous l’initiative populaire contre l’immigration de masse? ». Le président du Bloc identitaire verrait d’un bon œil qu’une question similaire émerge du débat public qu’il espère susciter en France au sujet de l’immigration, pour être in fine, posée lors d’un éventuel référendum.

Aussi sensées et légitimes qu’elles puissent paraître sur certains points, les interrogations des manifestants risquent aussi de surprendre. « Si demain les musulmans deviennent majoritaires dans la police, que va-t-il se passer ? », entend-on depuis la tribune improvisée sur une plate-forme amovible, « Les juges musulmans dans les Tribunaux de la République appliqueront-ils la charia ? ». De là, toutes les hypothèses semblent plausibles à commencer par celle de la disparition pure et simple des Français. « L’immigration tue aujourd’hui en France ! », s’exclame au micro Fabrice Robert, évoquant Antoine, un jeune homme poignardé la nuit du réveillon pour s’être opposé à une bande d’origine étrangère qui tentait de voler le sac de sa compagne. Puis, une fois n’est pas coutume, sur l’estrade on cite Brecht : « Ceux qui se battent peuvent perdre. Ceux qui ne se battent pas ont déjà tout perdu ! ». Le rassemblement applaudit en attendant la lecture de la lettre de soutien d’Oskar Freysinger, figure de proue de la droite populiste en Suisse, le pourfendeur des minarets et l’initiateur du référendum contre l’immigration de masse. Les références allant de l’extrême gauche à l’extrême droite se succèdent sans gêner les orateurs pas plus que le public. Au passage, on fustige la « garce » de Farida Belghoul pour sa lutte contre l’homosexualité : « De quoi je me mêle ?! ». Reste à savoir si les gros bras du Bloc identitaire seraient prêts à s’employer pour s’opposer au tabassage d’un « pédé ». Je m’octroie le droit d’avoir un doute.

Vaguement amusés ou indifférents, les promeneurs du dimanche ne s’attardent pas pour écouter. Depuis leurs balcons, les gens ne lancent ni insultes ni mots d’encouragement. Il faudra probablement se féliciter que « les débordements » tant redoutés n’aient pas eu lieu. Tout au plus une petite vieille enveloppée du drapeau israélien s’écriait-t-elle à tue-tête, « Les Juifs, nous sommes chez nous partout ! » avant d’être gentiment invitée à se calmer par des policiers en civil.

Il m’est difficile de croire en la disparition du peuple français, beau à mes yeux polonais, entre autres en raison de sa diversité. Mais  son attitude ambiguë, tout à la fois fuyante et agressive vis-à-vis de l’immigration, obscurcit sans doute son avenir.

 

Pléonasmes et oxymores

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caron ruquier polony

caron ruquier polony

L’un des marqueurs les plus sûrs de l’art tout français de la dissertation est la capacité à transformer une question (tout sujet invite au questionnement) en problématique. C’est la pierre de touche de la maîtrise dissertative. Ceux qui y parviennent, et ceux qui n’y parviennent pas, et reposent inlassablement la question du sujet — réponse univoque — en croyant avoir affaire à un problème — réponse dialectique, et, en fait, questionnement infini.
Il y a un truc, que j’essaie d’enseigner à mes propres élèves : réduire le sujet à deux termes dont on se demandera s’ils sont pléonastiques ou oxymoriques. Leur alliance va-t-elle de soi ? Leur incompatibilité est-elle évidente ?
Un bon moyen pour y parvenir : traquer les poncifs qui gisent, forcément, sous le sujet, et envisager froidement le contraire. Essayez, par exemple, avec les couples suivants :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) ;
– Femme intelligente ;
– Élève attentif ;
– Prof compétent ;
– Journaliste arrogant ;
– Socialiste de gauche ;
– Droite la plus bête du monde…
– Végétarien aimable et tolérant ;
Etc.

Je pensais à cela l’autre soir en regardant Natacha Polony et Aymeric Caron se dire des amabilités par-dessus la tête de Frigide Bardot, qui n’en revenait pas. Ils avaient déjà échangé des gentillesses du même acabit lors de la visite d’Alain Finkielkraut, qui avait fini par proposer de les laisser ensemble afin qu’ils vident leur sac ; Sauf que depuis deux ou trois ans qu’ils se haïssent (version Caron — un homme de gauche aime ou hait, dans tous les cas il est dans l’invective, quand on crie, cela évite d’écouter les autres) ou se méprisent (côté Polony — une femme intelligente méprise ou apprécie, les deux termes étant quasi synonymes dans l’usage de l’humour et du second degré, tout est dans la gestion de la canine) avec constance, ils ont visiblement rayé le vernis de civilisation qui permettait à l’émission un fonctionnement aléatoire. Le duel étant improbable, parce qu’on ne se bat qu’avec des égaux, comme disait Athos, reste l’escarmouche finale, la baffe brutale, l’éparpillement façon puzzle.

De là à faire de ce choc de personnalités et de civilisations le principal motif du départ annoncé de Polony de l’émission de Ruquier, il y a un abîme : je remarque avec un certain amusement que les commentateurs (les journalistes entre autres) n’imaginent pas un instant que l’on puisse se lasser ou se passer des jeux du cirque télévisuel (pléonasme, de toute évidence, sauf pour les animaux qui y sont montrés et qui se croient Monsieur Loyal). Ma foi, c’est qu’ils n’ont rien de mieux à faire.
Polony est juste assez jeune pour rebondir ailleurs — dans la littérature si elle veut, le jour où elle comprendra qu’il n’y a pas de honte à ne pas écrire aussi bien que Flaubert. Ou dans le vrai journalisme, celui qui prend le temps de dire des choses intelligentes sur des sujets fouillés : encore faudrait-il qu’un patron de presse sensé (pléonasme ou oxymore ?) lui confie les rênes d’une institution attirante. Et j’ai dans l’idée que…
Je sais bien que cela supposerait — pour éviter les conflits d’intérêt — qu’elle cesse de rendre compte, chaque matin, de la presse déchaînée. Ce serait bien dommage, ce n’est pas par hasard qu’elle a fait remonter le taux d’audience d’Europe sur le coup de 8h1/2. Et pas parce qu’elle serait « de droite » – il n’y a que Télérama, cette autre Pravda (avec Le Monde) de la pensée bobo (oxymore indubitablement), qui la croit de droite alors qu’elle est seulement réactionnaire (en réaction à ce qu’elle voit et entend, et comment pourrait-on ne pas s’en enrager ? Y a-t-il une autre définition de l’intelligence que sa capacité à réagir face à la Bêtise ?). Et qu’elle sait lire (elle n’est pas agrégée des Lettres pour rien), ce qui est loin d’être le cas de ses confrères (sujet : en ce qui concerne le journalisme, « confrère » doit-il s’écrire en un ou deux mots ? — vous avez quatre heures, et vous illustrerez votre devoir d’exemples précis empruntés au PAF contemporain comme à la presse d’autrefois, Audrey Pulvar et Henri Rochefort par exemple).
Vous voyez, ce n’est pas bien compliqué de bâtir une problématique : il suffit de trouver un pôle d’intelligence, et de le confronter à la Bêtise à front de taureau — et vice versa. Et de s’en évader, dans la troisième partie, en proposant un autre éclairage que celui de la pensée binaire. Reprenons quelques-uns des sujets posés au tout début de cette note, et envisageons le meilleur moyen de sortir de l’ambiguïté constitutive d’un Problème :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) : aucune importance, on n’écrit jamais qu’avec des livres, et toute fiction, toute autobiographie, ne sont jamais, l’une et l’autre, que des bibliographies.
– Femme intelligente : mais on s’en fiche qu’elle soit une femme, ce qui compte, c’est d’être intelligent, et on ne l’est qu’en dépassant les strictes déterminations du genre — à moins que d’aucunes et d’aucuns soient persuadés que l’on pense avec son vagin ou avec sa queue.
– Élève attentif (et Prof compétent : c’est le même sujet, au fond) : ma foi, la question ne se poserait pas, ni par conséquent le problème, si l’Ecole avait persisté à enseigner — et à former.
– Journaliste arrogant : le problème du Quatrième pouvoir, c’est le problème du Pouvoir, qui devrait de temps en temps se mettre à la fenêtre, pour voir le monde réel, ou se regarder dans le miroir, et rire, rire, rire… Que cela ait ou non à voir avec Aymeric est une autre histoire.
– Socialiste de gauche : c’est un concept historique — mais depuis que l’histoire est terminée (cette affirmation de Francis Fukuyama est l’une des plus belles mystifications des trente dernières années), Gauche et Droite se sont entendues pour mettre le monde en coupe réglée, au service d’une finance qui a l’air de penser que faire de l’argent avec de l’argent et mépriser les pauvres que l’on fabrique à la chaîne, surtout depuis qu’il n’y a plus de chaînes (dans les usines au moins) est un grand miracle — ils devraient se renseigner, la lutte des classes a commencé il y a un certain temps.
– Droite la plus bête du monde : oui, Copé (j’ai triché, ce n’était pas un problème).

– Végétarien aimable et tolérant : voilà que j’en reviens à Aymeric Caron. « Les carottes, ça ne rend pas aimable », lui a lancé Polony.
Le problème, en définitive, est tout entier pour Ruquier. Après avoir essayé les larrons en foire (Zemmour l’hyperactif et Naulleau le gros paresseux), puis le couple chien et chat, peut-être devrait-il tenter le couple de bonne compagnie. Garder Caron, qu’Europe n’a pas gardé jadis, serait une faute — on ne privilégie pas la thèse ou l’antithèse, et on ne garde pas le chien de garde quand la chatte est partie : on va voir ailleurs si la dialectique est plus fraîche.
Ce qui m’amuse le plus, c’est que Polony, bourrée de talent comme elle est, a bien mis trois ou quatre mois à s’imposer dans cette émission — aux yeux de celles et ceux qui ne connaissaient que les deux Eric, et le téléspectateur est effroyablement attaché à son paysage. Et aujourd’hui, ce sont, sur certains réseaux, les mêmes qui la vilipendaient qui entonnent le chœur des pleureuses — ah, Natacha (au nom de quoi l’appellent-ils par son prénom ?), reste, tu es si…
Ben justement, quand on est « si », on se casse. Et on met son talent au service d’autres causes. Le vrai talent consiste aussi à ne pas rester, jamais, là où les autres voudraient vous enfermer.

 *Photo : Huffington Post.

Des agriculteurs et des ambianceurs de potagers

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segolene royal agriculture

segolene royal agriculture

Je ne vois rien de plus triste qu’une fin de Salon de l’agriculture. Les exposants plient boutique avec nostalgie, des souvenirs de Paris plein la tête. Le bétail aussi a le blues. C’est l’une des rares circonstances permettant de lire une émotion dans l’œil d’un bovin. Les stars, telle la vache Bella qui était cette année l’égérie officielle du salon, ou Galilée le cochon limousin à cul noir (qui était la tête d’affiche l’année dernière) savent bien qu’il ne sera plus temps, bientôt, de signer des autographes ; finie la gloire, finie l’exposition médiatique… retour à l’anonymat des étables, à l’ennui des prés, aux égards habituels des vétérinaires, et à la banalité quotidienne des abreuvoirs. Les cameramen de la télévision sont partis. Les politiciens – et leurs caresses sans amour sur les croupes et les encolures – sont déjà loin. On démonte les stands. On fait ses valises. Il ne restera plus, bientôt, qu’une tenace odeur de fumier. Et beaucoup de vague à l’âme…

Mais cette année les exposants (et leurs bêtes de concours) repartiront certainement – dans leurs campagnes – non seulement avec beaucoup de nostalgie, mais aussi avec pas mal d’amertume. Car ils ont été joyeusement insultés par une Ségolène Royal galvanisée par la perspective d’une entrée prochaine au gouvernement, et avide de propositions bouffonnes, destinées à toucher le nouveau cœur de cible urbain et branché du Parti socialiste… Ils ont du encaisser cette proposition surréaliste de la présidente du Conseil Régional de Poitou-Charentes, d’allouer une aide de 500 euros par mois aux agriculteurs en difficulté, en contrepartie de missions diverses dont le… « conseil en installation de potagers urbains » (rires enregistrés).

Les éleveurs de chèvres – nous indique La Charente Libre – ne sont pas vraiment favorables à cette mesure… Jean-Pierre Monthubert, président du syndicat d’éleveurs caprins de la Charente, qui n’a vraisemblablement pas l’âme potagère, déclare : «Quelqu’un qui est en difficulté a du travail par-dessus la tête. Si elle veut faire quelque chose pour nous, Ségolène Royal ferait mieux d’aller dans les grandes surfaces pour leur demander d’acheter les fromages un peu plus cher.» Réaction plus cinglante d’un responsable des Jeunes Agriculteurs : « On n’est pas des jardiniers, c’est un autre métier. Nous, on veut vivre de notre métier, on ne veut pas en changer. » Il devrait s’estimer heureux, Ségolène aurait pu proposer de nouvelles fonctions encore plus grotesques en échange de son aumône, comme « médiateur de végétalisation », « ambianceur en coulées vertes », « ambassadeur du tri sélectif et des cinq fruits et légumes par jour »…

Quelques jours auparavant la présidente de la Région Poitou-Charentes avait suggéré une proposition de la même farine, concernant les intermittents du spectacle : leur « demander des tâches » en contrepartie de leur indemnisation chômage…  comme d’intervenir dans des écoles ou des… maisons de retraite. « Faisons du gagnant-gagnant » a-t-elle ajouté à la télévision…

Vivement que Pimprenelle entre au gouvernement !

On va bien s’amuser…

 *Photo : JEAN MICHEL NOSSANT/SIPA. 00669460_000012.

Éloge du produit

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perico legasse ratatouille

perico legasse ratatouille

Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le même livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le même film mille fois sans s’en lasser.

Hier soir, c’était Ratatouille, pour la Xème fois. Oui, le dessin animé de Brad Bird et des studios Pixar. Sorti en 2007, oscarisé la même année. Le nombre de fois où j’ai vu ce film , d’un enfant à l’autre ! Car si les aînés finissent par s’en éloigner, il reste toujours une petite dernière qui s’en ébahit.
Et vautrée sur son confortable père (souvenir de la réflexion impitoyable de Jennifer O’Neill, dans Rio Lobo, qui préfère dormir à la belle étoile collée contre John Wayne plutôt qu’au beau Jorge Rivero, « parce qu’il était plus confortable, et que l’autre était plus jeune » — crac, deux vannes en deux secondes, les femmes sont comme ça…), Elle regarda donc avec l’ébahissement d’une première fois l’histoire de Rémy, le rat cuisinier…

Piqûre de rappel pour ceux qui n’ont pas vu l’objet. Rémy, jeune rat surdoué à l’odorat infaillible et aux appétits raffinés — on le voit dès le départ combiner le goût d’un champignon et celui d’un fromage pour en tirer de nouvelles extases colorées, c’est la théorie baudelairienne des Correspondances appliquée à la cuisine — arrive à Paris, et s’introduit dans l’intimité d’un tout jeune homme, Alfredo, recruté pour faire le ménage dans les cuisines du jadis fameux restaurant Gusteau (le chef défunt apparaît plusieurs fois à Rémy pour le conseiller sur les orientations fondamentales de ce que doit être la vraie cuisine, mais aucune réincarnation ni bla-bla mystique : « Je suis juste le fruit de ton imagination », rappelle-t-il constamment) et le dirige (comme un chef… d’orchestre dirigerait des musiciens incapables) afin de lui faire réaliser des chefs d’œuvre culinaires.
Dont, au final, une ratatouille dont il régale le redoutable critique culinaire Anton Ego le bien-nommé (splendide apparition d’Ego, calquée sur celle de Maléfique dans la Belle au bois dormant, cet autre chef d’œuvre). « Ce n’est pas un peu… rustique ? » dit Colette, chef en second et amoureuse d’Alfredo — l’amour est de la haute cuisine, figurez-vous…
Non : nous assistons à un grand moment proustien de mémoire involontaire lorsqu’à la première bouchée le vieil Ego se revoit petit garçon, forgeant son palais au contact des nourritures roboratives et provençales de sa grand-mère : « Dès que j’eus reconnu cette bouchée de ratatouille, quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux… » Tel que.
Le chef officiel, l’abominable Skinner, qui utilisait depuis le début l’image du rondouillard Gusteau pour promouvoir de la merde surgelée, est déconfit (de canard) et renvoyé à la rue. Quant au restaurant, il doit fermer — trop de rats là-dedans ! —, mais Alfredo et Colette ouvrent un bistro où le « petit chef » donnera libre cours à sa verve gastronomique, et qui ne désemplira pas. End of the story.

Quand on regarde un peu finement le film, on constate qu’au-delà des images convenues de la tour Eiffel, les réalisateurs ont bâti un Paris des années 1960 — les DS ou les 2cv abondent dans les rues, et les Vespas sont d’authentiques Vespas, et non des Piaggios à draguer les starlettes quadragénaires. Avant que les restaurants parisiens, comme les autres, proposent des plats fabriqués par Metro dans des ateliers lointains, ou manient le micro-ondes plus sûrement que la cuisinière.
C’est un dessin animé qui exalte le Produit. Le Rat commence par se laisser aller à d’improbables combinaisons de saveurs, avant d’oser l’effrayante simplicité de la ratatouille. Un dessin animé apprécié par Périco Légasse, le seul critique gastronomique (chez Marianne) qui ose affronter de face le lobby de la malbouffe et de la pseudo-gastronomie chimique à la mode. Le seul qui propose, dans un Dictionnaire impertinent de la gastronomie tout à fait indispensable (2012), un univers culinaire à la portée de toutes les intelligences. Le seul aussi à avoir séduit Natacha Polony en apprenant, en une nuit (ainsi vont les légendes) l’œuvre poétique entière de Mallarmé — mais sans que la chair (ou la chère) pourtant lui soit triste. Trois enfants plus tard, et après des ripailles innombrables, ils vont bien, merci pour eux. À ceci près qu’elle garde la ligne (mais comment fait-elle ?), et que lui aussi est… confortable.

Ce qui compte le plus en cuisine, c’est le produit, et la simplicité. Le tour de main. Ce n’est pas bon parce que c’est compliqué, mais parce que c’est intelligent — et l’intelligence consiste la plupart du temps à aller au plus simple, tout comme la prose de qualité est une prose dégraissée, et que l’amour bien fait se passe des accessoires grotesques et des épices frelatées des Fifty shades of Gray. Tous les arts au fond se répondent : l’expo Gustave Doré à Orsay (depuis le 18 février — courez-y) démontre, s’il en était besoin, que l’on n’a pas besoin de grandes débauches colorées pour atteindre la beauté, et que l’on peut illustrer à merveille les machines soigneusement excessives de Rabelais ou de Dante sans un coup de burin de trop. Point-ligne-trait : la grande cuisine ne dépasse jamais du cadre qui permet d’exalter le produit sans le noyer sous des présentations prétentieuses ou des sauces dont Barthes jadis a dénoncé le caractère factice et petit-bourgeois (dansMythologies — indispensable : vous y apprendrez aussi à déguster un steak bleu ou saignant — et pas autrement, à condition que la viande soit empruntée à une vache qui a vêlé une ou deux fois, et non à ces « races à viande » dont l’industrie, là encore, se repaît sans que nous y trouvions notre compte ; et cuisinée après trois semaines de maturation — pas moins : on ne mange pas ce que l’on vient de tuer). La bonne cuisine ne coûte pas forcément cher (essayez donc la queue de bœuf aux lentilles), et elle ne prend pas forcément beaucoup de temps : Andrea Camillieri (tout aussi inévitable, avec les aventures du commissaire sicilien Montalbano) se souvient avec émotion, dans La Piste de sable, de ces soles jetées presque encore vivantes dans une poêle apportée sur la barque de son oncle le pêcheur, avec un peu d’huile d’olive, et juste un trait de citron. Rien de sorcier, mais là aussi, le vieil écrivain court depuis soixante-dix ans après ce goût inimitable de la simplicité, occulté neuf fois sur dix sous des « meunières » sans intérêt ou des farinages absurdes, comme on dénature les Perles blanches sous des vinaigres échalotés insupportables.
Si d’aucuns sentent dans mon propos je ne sais quoi de tendrement sensuel pour le goût vrai des coquillages les plus secrets, j’assume.

J’ai seulement peur que nos combats soient d’arrière-garde, face à la déferlante des intérêts combinés de l’industrie et du mauvais goût érigé en principe de vie. Nous finirons comme le paladin Roland, que les ancêtres de Périco (et non d’improbables Maures) ont anéanti à Roncevaux il y a treize siècles. Mais comme dit Cyrano :
« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès.
Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… »
Vieil enthousiasme des cadets de Gascogne (Légasse a maintes fois entretenu ses lecteurs des mérites incontournables du vrai porc basque kintoa, voir ici, en lieu et place des horreurs nitratées qui n’ont d’authentique que le plastique qui les emballe : le fait que l’appellation « Bayonne » s’étende désormais sur un rayon de quatre cents kilomètres est inacceptable, et le ministre qui a accepté ça devrait être traîné dans les rues comme jadis Vitellius), ou amour irréductible du prizuttu corse, remplacé sur la plupart des tables de l’île par d’improbables charcutailles corsisées avec la bénédiction de l’UE.
Mourir l’épée ou la broche à la main… Je finirai comme Brando dans Apocalypse now, en pensant à ce que j’aurai dû avaler dans une improbable maison de retraite, et murmurant, dans mon agonie « The horror… the horror… »…

Je songeais confusément à tout cela — et Elle s’est endormie, vautrée contre moi, en attendant que je fasse à dîner. Je suis décidément moelleux — hélas —, mais je n’aurais pas échangé Sa présence contre celle de l’une ou l’autre des créatures qui veulent bien me trouver elles aussi confortables.

*Photo : Banito restaurant.

Ukraine : le panier de crabes diplomatique

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ukraine bhl russie hollande

ukraine bhl russie hollande

Vendredi après-midi, Bernard-Henri Lévy a de nouveau gravi le perron de l’Elysée; cette fois-ci en compagnie de Vitali Klitschko, candidat à la présidentielle ukrainienne. De mauvais augure pour l’ancien champion de boxe. Partout où BHL est passé, la situation a empiré : en Bosnie, en Libye et maintenant en Ukraine. Mais, si « le plus beau décolleté de Paris » n’a pas de mots assez durs pour condamner le coup de force russe, l’Europe conclut toujours ses rodomontades par « désescalade et négociation ». Poutine n’étant pas Milosevic ou Kadhafi, a-t-elle d’autre choix que l’apeasment? Jusqu’à présent, seules des sanctions économiques ont été envisagées.

Et pour cause, l’Europe est un géant économique de 450 millions de consommateurs. Mais un géant drogué aux ressources et aux capitaux russes, devenu obèse à force de dépenses. Une dépendance mutuelle qui, avec la « transition énergétique » de l’Europe allemande, ne fait que creuser toujours un peu plus ses déficits commerciaux. Un gouffre financier difficilement soutenable dès lors que plane sur nos têtes la menace d’une rechute de la crise des dettes souveraines. L’Europe espère toujours une timide reprise de la croissance en 2014-2015. Un rien pourrait tout compromettre… Pendant que David Cameron plastronnait devant les caméras, la City de Londres le suppliait de renoncer aux sanctions économiques. Quant au soutien financier de la pauvre Ukraine, il n’est pas question bien sûr de s’aligner sur les 15 milliards promis jadis par Moscou.

Le géant économique que nous sommes se révèle d’autant plus chancelant qu’il est défendu par un nain militaire. C’est à grand peine que l’UE tente actuellement d’envoyer mille hommes à Bangui pour juguler un nettoyage ethnico-religieux de grande ampleur. Dans une péninsule de Crimée où les seuls coups de feu tirés sont en l’air, où la population russophone s’apprête à massivement soutenir le rattachement à la mère-patrie, on voit mal Lady Ashton prendre la tête d’une croisade contre les 30 000 soldats russes. Si la baroness a préféré se rendre samedi à Téhéran, c’est que la situation ukrainienne ne doit pas être si urgente. Elle-même a toujours souhaité que l’UE reste un nain militaire qui « désarme dans un monde qui réarme« (amiral Guillaud). L’Europe a délégué sa sécurité aux forces américaines de l’OTAN au moment même où Washington décidait de réaxer son effort militaire de l’Atlantique vers le Pacifique. Un désengagement américain de l’Europe mais aussi du Moyen-Orient. Or en Syrie, en Iran, en Irak et en Afghanistan, la coordination avec Moscou est cruciale. Autant dire qu’Obama ne voit pas l’intérêt de défendre la souveraineté ukrainienne sur une Crimée dont chacun sait qu’elle est russe depuis la grande Catherine II.

Comble de l’impuissance, le géant marché européen n’est pas seulement défendue par un nain militaire, il est aussi représenté par un panier de crabes diplomatique. 28 politiques européennes s’affrontent à Moscou. Entre les gesticulations polono-baltes, le splendide isolement franco-britannique et la peur italo-allemande, seul un service minimum de sanction économique pouvait faire l’unanimité. Les décisions prises au conseil européen de Bruxelles sont insignifiantes au regard des représailles brandies par Gazprom. Même le discours européen sur l’intangibilité des frontières ne tient pas au regard du précédent kosovar, des référendums prévus en septembre en Écosse et bientôt en Catalogne.

Pour ne pas perdre la face, il ne reste à l’Occident que la carte de l’exclusion de Poutine du G8. Un moindre mal qui donnera aux opinions publiques européennes l’image de dirigeants courageux et puissants. Comme en 2008, lorsque Sarkozy était revenu auréolé de Géorgie. Poutine n’en a cure, l’Ossétie et l’Abkhazie sont toujours sous contrôle. Quant au G8, il n’est plus qu’un club de débiteurs occidentaux qui négocie avec ses créanciers du G20. Dont la Russie.

 

*Photo :  Christophe Ena/AP/SIPA. AP21536861_000004.