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Ontologie de la caleçonnade

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foulon galabru lafont

À l’instar de La nuit du chasseur de Charles Laughton, Le trouble-fesses est l’œuvre d’une vie puisqu’il s’agit de l’unique réalisation de Raoul Foulon, photographe de plateau pour Borderie et Chabrol notamment. Une épure. Un diamant brut de 1976 où le cinéaste parvient à saisir avec grâce l’essence de la pantalonnade. Les situations du vaudeville sont portées à un tel niveau d’incandescence qu’il ne reste plus que des motifs abstraits et l’éclat du geste. Un exemple parmi d’autres : après avoir acheté un poinçon dans un magasin de bricolage et quelques imbroglios plus tard, Michel Galabru rentre chez lui, le pantalon maculé de peinture. Il l’enlève et le pantalon tient debout tout seul. La symbolique est claire : c’est moins le gag en lui-même qui intéresse Foulon que de saisir la puissance en elle-même de l’objet. Le sous-vêtement masculin devient une image pure, flottante, suspendue telle une stase en expansion.

C’est autour de ces motifs du slip et du caleçon que s’organise la mise en scène. Autant un Russ Meyer filmera volontiers à hauteur de poitrine pour mettre en valeur les appâts de ses comédiennes, autant Foulon n’hésite pas à descendre plus bas et aimanter sa caméra vers les postérieurs. Postérieurs féminins, en premier lieu, qui happent le regard de ces messieurs le temps de multiples raccords malicieux et incitent les mains à la balade espiègle ; mais également les postérieurs masculins dans un désir toujours marqué de faire bouger les frontières de l’image, de bousculer les conventions et les oppositions schématiques hommes-femmes pour offrir un sous-texte politique à ce qui pourrait n’être qu’une nouvelle variation autour du genre : la caleçonnade comme expérience optique et sonore en mouvement.

Lorsque l’immense Maurice Risch (qui revient à un cinéma plus expérimental après s’être compromis chez Jacques Rozier) se retrouve chassé d’un appartement les fesses à l’air, le spectateur comprend que l’enjeu de la scène est moins l’exhibition gratuite de ces parties charnues qu’une réflexion sur le regard et la nécessité de la « raie partie ». Tout se passe comme si la mise en scène ne cessait de dérober au regard du spectateur cette partie symbolique de l’anatomie humaine dans un perpétuel jeu de caché/montré pour renforcer le caractère abstrait de la pantalonnade ontologique et de lui offrir une dimension critique.

En effet, dans un premier temps, le film semble opter pour un point de vue phallocentré où chaque derrière féminin attire la main masculine comme le miel attire l’essaim d’abeilles. Mais dès la scène de l’ascenseur où Vittorio Caprioli réalise qu’il est en train de palper les fesses d’un travesti, le doute est instillé dans l’esprit du spectateur. C’est moins l’acte d’asservissement symbolique qui intéresse Foulon que le pur motif esthétique (hommage aux statues callipyges?) pris dans sa dimension abstraite et subversive. De manière souterraine, la mise en scène travaille sur les renversements des clichés : les femmes accaparent à leur tour la fonction désirante du regard et la mise en scène se met à leur diapason pour moduler de subtiles variations autour de l’homme en
slip, affaibli dans son être en-soi.

Avec une verve rare, Foulon nous offre une proposition de cinéma aux enjeux inouïs : à travers le motif esthétique de la fesse, il parvient à épouser dans un premier temps le point de vue phallocrate dominant dans le cinéma (harcèlement constant de la gent féminine par des mâles en rut, blagues salaces autour des homosexuels et des travestis) pour le renverser et nous jeter dans un profond trouble.

La fesse (féminine) désirée devient la fesse (moquée) masculine et, en fin de compte, les deux héroïnes incarnées par Anicée Alvina (qui renonçait, elle aussi, aux facilités du cinéma de Robbe-Grillet) et par Bernadette Lafont[1. Bernadette Laffont qui elle aussi entame la partie la plus expérimentale de sa carrière en tournant ensuite chez Jean-François Davy – Chaussette surprise-, chez Michel Vocoret –Nous maigrirons ensemble-, chez
Michel Caputo – Arrête de ramer, t’attaques la falaise ! et Si ma gueule vous plaît, chez Claude Confortes –Le roi des cons– et, surtout, dans le mythique On n’est pas sorti de l’auberge du génial
Max Pécas)] se retrouveront ensemble au lit, marquant à tout jamais la naissance d’un cinéma authentiquement féministe.

Que Foulon ait placé son récit dans le cadre d’une vendetta mafieuse n’est pas un hasard : il s’agit d’aller contre l’ordre patriarcal dominant en évitant aussi bien le schématisme du cinéma militant desséché que le formalisme déconnecté de toute réalité sociale.

Et de quoi Michel Galabru est-il ici le nom ? D’un cinéma qui parvient à s’extraire des canons du genre pour toucher à l’essence du motif (de la caleçonnade considérée comme l’un des beaux-arts) tout en provoquant de manière souterraine une incroyable déflagration du sens et de l’image.

Le trouble-fesses (1976) de Raoul Foulon avec Michel Galabru, Bernadette Lafont, Maurice Risch, Anicée Alvina, Vittorio Caprioli, Alice Sapritch (Éditions
L.C.J
)

 

 

 

Hollande sanctionne la Russie en rafales

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mirage otan russie hollande

François Hollande a décidé d’envoyer dans les pays baltes des avions de combat de type Rafale ou Mirage 2000 pour renforcer – « dans le cadre de l’OTAN » – les moyens de défense de ces pays. Cette mesure suit l’envoi de chasseurs américains en Pologne, deux jours plus tôt.

Cette décision , si elle n’a pas d’incidence militaire directe, aura des conséquences politiques très fortes. Tout d’abord, elle accélère précipitamment l’escalade des sanctions à l’encontre de la Russie. En trois jours, le gouvernement est passé des sanctions symboliques (et un peu ridicules : gel des avoirs de quelques personnalités russes) aux sanctions économiques en menaçant de ne pas livrer deux frégates de type « La Fayette »  pourtant déjà vendues à la marine russe (cette mesure de rétorsion coûterait un à deux milliards d’euros au contribuable français) et en engageant militairement plusieurs avions de combat. Entre ces trois stades de l’escalade, la situation n’a pas changé en Crimée. Les premières sanctions visaient bien l’annexion, les dernières ne correspondent à aucune évolution de la situation.

Cette mesure accrédite fortement la thèse russe de l’encerclement[1. À ce jour, les Américains disposent de 24 bases militaires en Allemagne, du siège de l’Otan en Belgique, de 7 bases militaires au Royaume-Uni, d’une base au Kosovo, d’une base en Grèce, de 3 bases en Espagne, d’une base en Islande, de 9 bases en Italie, d’une base aux Pays-bas, d’une base au Portugal, pour ne parler que de l’Europe. Dans les pays proches de la Russie, l’US Army détient 3 bases en Turquie, et une base au Kirghizistan (ancienne République Soviétique). Soit 52 bases militaires américaines implantées sur le continent eurasiatique, loin des USA et prêt de la Russie.] L’idée d’envoyer des avions de combat français dans les pays baltes « dans le cadre de l’OTAN »  laisse penser que ces pays feraient partie de l’OTAN, ce qui n’est pas le cas (ils aimeraient bien entrer dans l’OTAN, mais cela a toujours été considéré comme un casus belli par les Russes). C’est clairement une provocation à l’encontre de la Russie. Une provocation inutile et dangereuse. Ces avions français vont patrouiller directement le long de la frontière russe.  Tout incident pourrait mettre la France de facto en situation de guerre avec la Russie. Une aberration. Même les Américains sont plus prudents et se content d’envoyer des avions en Pologne (qui, elle, fait partie de l’OTAN) à plus de 1000 kms de la Russie.

Cette décision montre enfin que François Hollande a décidé de mettre la France à la pointe de la riposte « atlantique » contre la Russie. Même le Royaume-Uni n’est jamais allé aussi loin dans l’assujettissement à la politique américaine. C’est un vieux tic socialiste : de François Mitterrand dans la crise des missiles Pershing et l’envoi des troupes en Irak à Lionel Jospin qui a engagé la France au Kosovo aux côté des Américains, l’alignement indéfectible des socialistes sur Washington ne date pas d’hier. Cela remonte même à Guy Mollet.

Jacques Chirac, en digne continuateur de la politique gaulliste, avait su tisser des liens d’amitié avec la Russie en général et Vladimir Poutine en particulier. Même Nicolas Sarkozy, tout atlantiste qu’il était, avait su conserver ces liens d’amitié qui lui ont bien servi pour résoudre la crise géorgienne. François Hollande, par son engagement irréfléchi et dangereux,  torpille cette politique de rapprochement née il y a quarante ans. On mettra des années, voire des dizaines d’années à la reconstruire.

François Hollande donne finalement raison à Vladimir Poutine dans son annexion brutale de la Crimée. Le président russe considère en effet que depuis dix ans, le « camp atlantique » pousse ses pions à l’est pour encercler la Russie. Il n’a pas tort.  L’adhésion de la Pologne, de la Hongrie, de la Tchéquie et de la Slovaquie à l’OTAN, les demandes des pays baltes et de la Géorgie d’adhésion à l’organisation atlantique en sont des preuves manifestes. Dans le protocole d’accord entre l’Union Européenne et l’Ukraine (refusé par Ianoukovitch), qui a été entériné avant-hier, figurait noir sur blanc le départ souhaité de la flotte russe de Sébastopol. Il ne faisait aucun doute pour Vladimir Poutine que le nouveau gouvernement ukrainien demanderait tôt ou tard l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (cela a d’ailleurs été réclamé par des hauts responsables de l’UE cette semaine). Ajoutez à cela le soutien direct aux putschistes de la place Maïdan de la secrétaire d’Etat adjointe pour l’Europe Victoria Nuland (épouse de l’extrémiste néo-conservateur Robert Kagan, elle est l’auteur du fameux « Fuck the UE ») , la volonté déterminée des USA d’installer des missiles anti-missiles en Pologne (rompant l’équilibre stratégique signé avec la Russie en 2009 dans les accords New Start), la présence de ministres néo-nazis, résolument antisémites et anti-russes dans le nouveau gouvernement ukrainien (dont le ministre de la défense Ihor Tenyukh, membre de Svoboda, ancien « parti national-socialiste d’Ukraine »), vous obtenez un cocktail explosif aux yeux de Vladimir Poutine.

François Hollande vient donc de porter un mauvais coup à la paix en Europe. Il entérine dangereusement l’idée qu’il y a en Europe deux camps : les bons occidentaux d’un côté et les méchants orientaux de l’autre. Cette politique consiste à considérer que la recomposition des frontières est une bonne chose quand elle se fait sous les auspices de l’OTAN (comme au Kosovo)  et qu’elle devient mauvaise quand les Russes s’y prêtent comme en Crimée. Cette politique est suicidaire. Elle ne peut conduire, cent ans après l’assassinat de Sarajevo, qu’à une nouvelle « guerre civile européenne ». Alors que toutes les conditions étaient en place pour faire exactement le contraire : dissoudre l’OTAN (qui ne servait plus à rien après la chute du mur) après la dissolution de facto du pacte de Varsovie, étendre progressivement les accords avec la Russie pour la faire entrer dans le jeu européen et en faire une alliée durable. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural est désormais une utopie lointaine. La guerre contre la Russie devient une éventualité non négligeable.

*Photo :  NILOSN RICHARD ECPAD/SIPA. 00616565_000001.

 

Traduire n’est pas enjoliver

andre markowicz dostoievski

André Markowicz a traduit l’œuvre intégrale de Dostoïevski.

Causeur. Dans le mythe biblique de Babel, la diversité des langues sanctionne la prétention humaine à égaler dieu. Mais la malédiction contemporaine ne tient-elle pas, plutôt, à l’uniformisation du monde sous le règne du global English ?

André Markowicz. Je retrouve cette même tendance à l’uniformisation en France. Dans notre pays, on considère souvent que traduire un texte, c’est le rendre français. On accepte l’étranger en tant qu’il devient à notre image. Aussi ne garde-t-on aucune caractéristique de la forme d’un texte étranger. On traduit Shakespeare en prose ou en vers libre, ou un poème rimé sans rimes.

N’est-ce pas le sens même d’une traduction que d’adapter un texte à la langue de réception ? N’est-il pas fatal que la représentation du monde du traducteur – et du lecteur – modifie le sens de l’œuvre ?

Non. C’est à la langue française de changer, pas au texte que l’on traduit. Ce qui m’intéresse chez un auteur étranger, c’est qu’il est étranger. À condition de respecter la grammaire et de mettre les choses dans leur contexte, on peut utiliser les richesses de la langue française pour accueillir toutes les formes possibles et imaginables. C’est ce que je tâche de faire.

Donnez-nous un exemple concret avec Dostoïevski…

Les caractéristiques du style de Dostoïevski font qu’il est absurde de traduire un titre isolé, parce qu’en le traduisant, et en le respectant autant qu’on peut, on rend aberrante ou étonnante une forme d’écriture qui est finalement normale, mais pas française.

C’est-à-dire ?

Quand j’ai publié Le Joueur en 1991, j’ai défini les trois caractéristiques fondamentales du style de Dostoïevski. Tout d’abord, il n’existe pas, chez lui, de narrateur neutre. Dès lors, ce qui compte, c’est à la fois ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas. Chez Dostoïevski, on est fondamentalement dans une écriture de la mauvaise foi et de la subjectivité.[access capability= »lire_inedits »] C’est la première fois dans l’histoire de l’Europe que la littérature et la vérité ne sont pas obligatoirement liées. Et c’est ce qui fait sa modernité. Le deuxième élément, c’est que Dostoïevski ne se soucie d’aucun critère esthétique pré-existant à son œuvre. C’est lui qui crée sa propre esthétique, ou plutôt son absence d’esthétique. Parce que son œuvre n’est pas de l’ordre de l’esthétique, mais de l’éthique. La troisième et dernière caractéristique de son écriture, c’est la répétition de mots ou d’images.

C’est justement ce qui déconcerte dans vos traductions…

Oui, car Dostoïevski n’écrit pas des romans mais des poèmes. Et il appelle ses œuvres poema, selon l’exemple de Gogol qui avait sous-titré Les Âmes mortes « poème russe ». Chacun de ses romans est construit autour d’une ou plusieurs images phares qui les traversent, et organisent des réseaux de sens distincts de ceux qui apparaissent directe- ment dans l’intrigue elle-même. Le traducteur doit repérer ces images puis tâcher de les restituer, pour que le lecteur puisse découvrir cette structure qui est au cœur de toute l’œuvre de Dostoïevski.

Faut-il conclure que la fidélité formelle au texte est la première qualité d’une bonne traduction ?

La fidélité est une notion morale, cela ne veut rien dire en littérature ! Comment peut-on être fidèle à quelqu’un qui écrit en russe dans la Russie du xxie siècle ? La traduction est une interprétation qui nous permet de suivre le chemin de l’interprète. Si le traducteur doit être fidèle à quelque chose, c’est à sa lecture, qu’il doit construire et être capable de faire partager. Au fond, le traducteur ne peut revendiquer que sa propre lecture personnelle et partageable.

Justement, insistons : dans la traduction, n’y a-t-il pas nécessairement, comme le dit Pierre Legendre, une opération de « torsion » ? Par la langue, on impose des concepts, une façon de voir le monde. Si on traduit Dostoïevski en français, on inscrit nécessairement son œuvre dans un cadre de pensée français…

Je ne crois pas. Mais il est vrai qu’on laisse un certain nombre de choses dans l’ombre. Néanmoins, Dostoïevski représente un cas particulier : s’il y a un auteur étranger connu en France, en Europe et dans le monde, c’est bien lui ! Je n’ai donc pas besoin de prouver que Dostoïevski est un grand écrivain. Je travaille sur le style, sur les mots, sans faire de grands discours sur les idées de Dostoïevski.

Tout de même, il y a une part d’intraduisible dans les langues humaines, non ?

Oui, et c’est la base même de la traduction. À un certain moment, j’amène le lecteur à comprendre que sa compréhension s’arrête là. Il lit Dostoïevski, c’est très bien, mais s’il veut aller plus loin, s’il veut lire une histoire de la philosophie russe, une histoire de l’orthodoxie, une histoire de la Russie ou simplement apprendre le russe, ce n’est pas plus mal ! C’est aussi pour cela que j’ai traduit les œuvres complètes de Dostoïevski. L’idée, ce n’était pas de traduire un livre, mais de restituer, autant que possible, un contexte et un monde.

Il y a en effet une espèce d’étrangeté dans ce monde slave qui nous paraît extraordinaire…

Une chose est sûre : les bases culturelles ne sont pas les mêmes. Ce décalage est lié à l’histoire de l’orthodoxie. En France, on est dans un monde catholico-protestant dans lequel la liberté se définit par l’action. On a le droit de faire, de penser, suivant le principe « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres… ». Mais en Russie, ce n’est pas du tout le cas ! Dans le monde orthodoxe, la liberté est un accord sans contraintes avec un ordre supérieur pré-existant. Dans la langue russe, pravda signifie à la fois « justice » et « vérité ». En revanche, le mot « liberté » se traduit de deux façons différentes : il y a svoboda, c’est la liberté politique qui, en gros, n’a jamais existé concrètement en Russie. Et il y a une deuxième notion capitale, voire vitale, c’est volia, laquelle désigne à la fois la liberté intérieure et la volonté. Et notre « volonté » ne correspond pas à la volia des Russes.

Ces équivoques dans la traduction vous ont-elles amené à retraduire certains textes de Dostoïevski ?

J’ai légèrement revu ma première traduction de Crime et châtiment. Quand j’ai commencé mon travail, je me suis fait voler mon ordinateur, ce qui m’a contraint à traduire une deuxième fois le début du roman. Ce faisant, je savais que je ne retrouverais pas un certain nombre de formules que j’avais déjà trouvées. J’avais conscience que certaines étaient meilleures que dans ma première version et d’autres moins bien. Mais un certain nombre de principes de base revenaient d’une façon radicale dans ma nouvelle traduction. Ce que j’appelle la traduction des motifs, des images. Et ça, ça ne bougera jamais.

Même dans deux ou trois siècles ?

Je pourrais imaginer que quelqu’un retraduise Dostoïevski dès maintenant ; la seule vérité que je détienne sur l’œuvre de Dostoïevski, c’est la mienne.

Est-ce pour transmettre votre part de vérité que vous traduisez de la poésie russe en breton ?

J’ai commencé à écrire une anthologie de la poésie russe du XXe siècle en breton, avec un poète qui s’appelle Koulizh Kedez, tout simplement parce qu’on avait envie de le faire. On a travaillé en breton, mais cela aurait pu tout aussi bien être en javanais…

D’ailleurs, de quel breton s’agit-il ? Il existe de nombreuses langues bretonnes, nous semble-t-il…

Le breton écrit, c’est un grand problème. L’écriture et l’orthographe bretonnes ont été unifiées en 1941, sous l’égide des Allemands, parce que les nationalistes bretons et les écrivains bretons se sont naturellement alliés aux occupants. L’idée derrière l’unification du breton étant que, pour enseigner une langue, il faut une norme. C’est vrai partout, mais, en Bretagne, la langue nationale n’a aucune assise populaire, parce que les gens parlent des dialectes. Objectivement parlant, le breton enseigné est un artefact.

Un étudiant en école Diwan ne comprend donc pas la langue bretonne que vous employez dans vos traductions ?

Non, c’est encore plus compliqué que ça. Dans notre anthologie de la poésie russe, on a utilisé la langue littéraire de Koulizh Kedez. Ayant compris que la littérature n’était pas de l’ordre de la conversation, il a en quelque sorte créé sa propre langue …

D’accord, mais combien de personnes peuvent- elles la comprendre ?

Pas plus d’une centaine !

C’est très poétique de traduire la poésie russe dans une langue sans locuteurs ! La république est-elle responsable de la quasi-disparition du breton ?

On a tendance à dire que l’École de la République a tué les langues régionales. C’est absolument faux. Certes, les langues régionales étaient interdites à l’école, alors qu’elles n’auraient sans doute pas dû l’être. Mais, jusque dans les années 1950, dans les villages, les enfants bretons arrivaient à l’école en ne parlant que le breton. Ils apprenaient le français en trois mois. C’est hallucinant, quand on y pense !

Regretteriez-vous les hussards noirs de la République ? Vous n’allez pas vous faire que des amis en Bretagne !

Non, si la pratique de la langue est restée plus ou moins stable entre 1880 et 1945, alors que l’interdit scolaire était très fort et efficace, c’est que le breton avait une assise sociale.

Mais alors, comment le fil de la transmission s’est-il brisé ?

En cinq ans, entre 1945 et 1950, la transmission s’est perdue d’une manière radicale. Koulizh est né en 1947 dans un petit village dont les 50 habitants parlaient tous breton. Le breton est sa langue maternelle, sa première langue. Sa sœur est née en 1950 : elle comprend le breton sans le parler.

Pourquoi ?

Les structures de la société rurale bretonnante ont été bouleversées par l’irruption du productivisme, puis l’apparition de la radio. Et la collaboration massive des nationalistes bretons avec l’occupant allemand pendant la guerre, au milieu d’une population foncièrement antiallemande, n’a pas aidé.

Au-delà de l’exemple breton, on observe de nombreux symptômes d’une crise de la transmission. Il semblerait que la langue de racine, pourtant assez accessible, soit devenue une langue étrangère pour la plupart des jeunes français.

Le vrai problème n’est pas Racine, mais l’orthographe. Plus personne n’est capable de maîtriser sa propre langue.

Serait-ce un effet de la massification scolaire ? Osons une question taboue : la transmission de la grande culture peut-elle s’opérer dans un système démocratique ?

Mais la transmission et la culture, c’est la démocratie ! Mon expérience dans les lycées m’apprend que, quand les élèves ont l’impression qu’on leur demande beaucoup plus qu’ils ne pensent pouvoir donner, ils se sentent valorisés. Le problème est que les enseignants ont de moins en moins de possibilités d’exiger beaucoup de leurs élèves. Les conditions de vie, d’enseignement, et leur propre formation ne leur facilitent pas les choses…

Il y a aussi le discours ambiant qui consiste à dire : il ne faut pas trop les fatiguer, ni les surcharger de travail…

À partir du moment où l’on considère que tout ce qui intéresse les jeunes, c’est eux-mêmes, plus aucune transmission n’est possible. Mais le problème de base, c’est le communautarisme, l’absence de lien commun. L’une des choses que je considère comme magnifique dans l’expérience française, c’est la distinction entre espace privé et espace public. Il existe un certain nombre de principes qui doivent nous unir, et tout ce qui est en dehors de ce principe doit ressortir du domaine privé. Lorsque le domaine privé devient le domaine public, il n’y a plus de langue commune ni transmission possible.

Les profs et les élèves ne sont pas seuls en cause : les pouvoirs publics envisagent de plus en plus l’école comme une antichambre de l’entreprise.

C’est vrai. Si l’école est par nature l’antichambre de l’entre- prise, elle devient aujourd’hui de plus en plus souvent l’antichambre du chômage et de l’exclusion. Avant la longue crise, jusqu’au début des années 1970, on allait à l’école pour vivre mieux que nos parents. Ce qui a disparu, c’est l’idée de progrès. Aujourd’hui, individuellement, les gosses ne sont pas très différents de leurs aînés mais ils savent que la langue qu’on leur parle ne sert qu’à les faire vivre encore moins bien que leurs parents. Loin de percevoir la langue comme un moyen d’émancipation, ils n’y voient plus que l’instrument de l’oppression la plus cynique.[/access]

Municipales à Paris : Mesdames, pensez à passer le jet!

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paris salete republique

Je n’ai pas vérifié samedi, vendredi elle était encore là. Cinq jours après son apparition, la tache de vomi rose tarama, dont la forme en étoile régulière indiquait une projection perpendiculaire au sol, avait certes séché et pâli mais demeurait bien visible, sur le trottoir d’une rue de Paris. Cela signifiait que depuis cinq jours, les services de la voirie n’étaient pas passés par là. La rue en question, pourtant située dans un quartier d’habitations et de boutiques, est d’une saleté sans nom : crottes entières ou écrasées, auréoles et filets d’urine, odeurs correspondantes. L’été va arriver, l’effet olfactif en sera accentué avec la chaleur.

J’ai parlé de ce problème à un membre en campagne de l’équipe municipale qui se représente dans l’arrondissement. Il a reconnu que c’en était un, de problème, et que la propreté des rues était l’une des priorités de la candidate qu’il soutient. Je lui ai dit qu’il faudrait passer le jet d’eau tous les matins, comme à Lloret de Mar, station balnéaire populaire de la Costa Brava espagnole, Paris étant également une ville touristique. Il a dit qu’il voyait à quoi ça faisait référence, ajoutant que passer le jet tous les matins ne serait sans doute pas possible. Je m’attendais à cette réponse.

Faire nettoyer à l’eau chaque jour les rues de Paris – hors périodes de fortes pluies ou de neige tenace – est apparemment au-dessus des forces des élus parisiens. C’est pour eux une chose inconcevable, culturellement contraire à leur vision « fouette cocher » et crottin de cheval. C’est surtout que ça coûte de l’argent, car une telle politique de propreté exige à n’en point douter du personnel et des moyens matériels supplémentaires. On en déduit que cette politique ne fait pas partie des priorités budgétaires – de la ville ou du conseil régional, au fond peu importe : la majorité en place semble se satisfaire de la saleté, et rien ne permet de dire que les promesses de NKM d’une plus grande propreté de Paris seraient suivies d’effet.

« Manque de civisme », relève le membre de l’équipe de campagne. Non, Monsieur : ce qui est nettoyé chaque jour restera propre plus longtemps. La saleté appelle la saleté. Et puis, on n’est pas « en région », Paris est une capitale à fort brassage de populations, le contrôle social y est moindre qu’ailleurs. Une municipalité doit tenir compte de cela, instaurer des mesures coercitives s’il le faut et ne pas invoquer le manque de civisme pour excuser ses manquements en matière de nettoyage des rues.

La mairie dépense beaucoup d’argent pour aménager l’« espace public », mais très vite ce qui est neuf subit les premières dégradations. Prenons la Place de la République, transformée en une vaste plaine recouverte de dalles de béton se déclinant en trois nuances différentes de gris. Certains ont trouvé ça moche. Je trouve ce réaménagement réussi. Pour peu que l’endroit soit propre ! Une fois encore, les pouvoirs publics se sont dit que l’intendance suivrait. Mais l’intendance, c’est eux ! Ces dalles censées briller au soleil sont d’ores et déjà tachées, non parce que les taches sont indélébiles, mais parce que, faute d’être nettoyées chaque jour à grande eau, elles s’incrustent dans le béton. Les pourtours d’arbres récemment plantés sont envahis de mégots de cigarettes. Ce n’est pas la peine de « faire beau » si, par la suite, on n’est pas en mesure de garder le beau. Idem pour les bancs en bois massif, de très belle facture, installés sur la place et tout autour d’elle, pour certains déjà tagués et occupés par des SDF. Mais comme les SDF, c’est nous, un jour, plus tard, on se tait, pour ne pas insulter l’avenir – comme si on ne pouvait pas réfléchir avec humanité à une solution qui conserve leur dignité aux SDF et permette à ceux qui ne le sont pas encore de jouir des investissements publics. Résultat, on ne profite toujours pas des bancs…Cette place dégagée de toute fioriture – enfin ! – était la promesse, pour les piétons, d’une déambulation sans stress. C’est raté, car l’une de ses moitiés est très rapidement devenue celle des skateurs, si bien qu’il faut faire attention en permanence à ne pas se prendre une planche dans les tibias. Et le bruit minéral de ces engins ajoute au tintouin des voitures. La mairie ne pouvait-elle pas interdire la pratique du skate à cet endroit ? N’y a-t-il pas, ailleurs, de skatepark ? S’il n’y en a pas assez, qu’elle en construise d’autres !

Paris ne sait pas faire simple et propre. La ville est, de plus, largement inadaptée aux personnes handicapées physiques – la République n’est pas une estropiée ! Elle dépense des centaines de millions d’euros dans des infrastructures publiques ou semi-publiques alors qu’elle n’a manifestement pas de budget suffisant pour les entretenir quotidiennement. Voitures, vélos, piétons : entre les trois, elle ne choisit pas, les faisant cohabiter de force et très mal. Là encore, stress pour tous.

Les bâtiments des ex-nouvelles Halles, construits dans les 1970, ont été détruits. Une « canopée » les remplacera bientôt, le Delanoë Enterprise, vaisseau imposant. Mais quelle idée ont-ils eue tous ! Là où la densité de population est si grande, c’est un espace dégagé de toute construction qu’il fallait dessiner, les commerces prenant place exclusivement dans les sous-sols. Mais non, on aura voulu faire un « geste architectural ». Il aurait mieux valu une immense pelouse (qu’il aurait certes fallu entretenir), et non, à nouveau, ces allées, bosquets et plates-bandes, véritables cendriers à clopes, si difficiles à nettoyer.

Décidément, Paris ne tient pas compte de sa sociologie. Paris simplifie pas la vie des Parisiens.

 

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21165018_000007.

Municipales : Complètement à l’Est!

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atanase perifan municipales

À la veille du premier tour des élections municipales, faisons un tour d’horizon de ces candidats courageux, ou tout simplement inconscients, qui osent se présenter dans une circonscription où ils n’ont aucune chance de gagner. Condamnés à l’échec, ces chevaliers de la cause perdue ont souvent un profil très atypique, par rapport aux ténors du parti qui ne sont pas là seulement pour faire de la figuration. Eux, les outsiders, les candidats de l’impossible, sont là parce qu’il fallait bien mettre quelqu’un. À Paris, dans la foule des candidatures aux vingt mairies d’arrondissement, un nom se détache, par la grâce de ses consonances à la fois élégamment désuètes et exotiques : celui d’Atanase Périfan, qui se présente sous la bannière de l’UMP dans le XXe arrondissement, joyau populo-branché du Paris bobo, autant dire dans une circonscription dont il pourrait se faire éjecter dès le premier tour.

Même si cela peut sembler à peine croyable, il y a des électeurs de droite dans l’Est parisien et même dans le XXe arrondissement. Ils se cachent évidemment, ne serait-ce que pour éviter d’être lynchés à coups de coloquintes par des antifas un peu échauffés à la sortie d’un brunch solidaire, mais ils sont bien là et souffrent sans doute, parce qu’ils donnent leur voix au parti des nantis, de ne pas pouvoir passer pour des gens cool et pas prise de tête. Heureusement, NKM est arrivée afin de dépoussiérer un peu la figure tristement austère du type de droite chiant. Avec ses petites vestes de cuir, son style urbain, ses petits tops et son élégance pré-raphaélite quand elle partage une cigarette avec des clochards et l’air concernée, NKM est en train de prouver que l’UMP peut être jeune, fashion et même un peu hipster. D’ailleurs en ce moment quoi de plus hipster que de soutenir l’UMP ? Et l’arme secrète pour réconcilier la réaction, les avocats fiscalistes et les étudiants en cinéma altermondialistes dans le XXe arrondissement se nomme Atanase Périfan.

Ces six syllabes font résonner les accords charmants d’une bohème passée et c’est comme un parfum de Belle Epoque qui flotte soudain dans l’est parisien. Atanase Perifan. Ce nom splendide qui semble ressusciter la gloire du Paris 1900 pourrait devenir le symbole d’une réconciliation nationale. D’origine macédonienne, Atanase Périfan fut le créateur de la fête des voisins et également un opposant farouche au mariage pour tous, tandis que son patronyme ressuscite la gloire immortelle du grand patriarche Saint Athanase d’Alexandrie, ou d’Athanase, patriarche d’Antioche. Autant de références, à priori contradictoires, qui pourraient rassembler les ennemis d’hier et effacer des clivages dépassés sur la base d’un programme à la fois humaniste et localiste, alliant tradition et modernité, ressuscitant la grandeur passée du vieux Paris tout en favorisant l’expression de toutes les cultures et de la diversité.

Que de mesures on pourrait imaginer dans ce beau programme ! On cultiverait du Quinoa et du mil dans des jardins à la Le Nôtre installés dans le parc de Belleville, on vendrait des carrés Hermès sur les marchés alternatifs et on remplacerait les Vélib’ par d’authentiques vélocipèdes. Il conviendrait par ailleurs de faire respecter dans les rues du XXe arrondissement certains codes vestimentaires qui rendraient justice au bon goût tout en instaurant une nouvelle forme de dandysme créatif. On imposerait aux passants, ainsi qu’à tous les représentants de la gente canine, le port du haut de forme et de la redingote tandis que l’on inviterait les chats (on n’impose rien aux chats qui sont intraitables sur la question de leur indépendance) à se remettre à porter des culottes bouffantes, le chapeau à plume et l’épée au côté. Les hommes de tous âges auraient l’obligation de porter la moustache en hommage à Georges Clémenceau et Mustapha Kemal, ainsi que le monocle, à la mémoire d’Eric Von Stroheim. On suggérerait pour les nourrissons et jusqu’à l’adolescence le port de la fausse moustache. Les femmes s’habilleraient comme elles le veulent (car elles tolèrent elles aussi difficilement la contrainte) néanmoins on préciserait bien que le port du legging de couleur vive, zébré, panthère ou à imprimé camouflage, est strictement prohibé sur l’ensemble du territoire du royaume d’Atanasie (car dès la victoire aux élections municipales on transformerait l’arrondissement en un royaume autogéré). La célèbre Brigade du Goût, qui a déjà amplement démontré ses mérites, se chargerait de faire respecter au quotidien ce nouvel arbitrage des élégances.

En ce qui concerne l’environnement et la circulation, sujet d’actualité ces derniers jours, nous en reviendrions tout simplement à la calèche et à son charme inimitable. Et puisque la mode était dernièrement à la circulation alternée, on pourrait imaginer de laisser trotter dans les rues les chevaux des calèches à pompons rouge les jours pairs, bleus les jours impairs et blanc le dimanche, ce qui serait du plus bel effet. Quant au périphérique si proche et si polluant, Nathalie Kosciusko-Morizet ayant suggéré il y a quelques temps de le couvrir, on pourrait même imaginer pouvoir le coiffer d’une voûte de verre et de métal d’allure victorienne sous laquelle, en lieu et place des véhicules, on ferait circuler des éléphants portant brocard et grelots dorés, qui transporteraient les voyageurs d’une porte à l’autre. On appellerait ce nouveau périphérique à Olifants le Périphan et l’inventeur de ce système révolutionnaire et complètement écologique serait à jamais loué.

Il faudrait aussi absolument envisager une solution définitive pour la réintégration des jeunes en perdition, malmenés par la société. Pour éviter que la drogue ne les amène pour toujours à gâcher leur potentiel créatif et pour garantir le retour de la sécurité et de la propreté dans nos rues, on pourrait imaginer de confier aux délinquants juvéniles et aux enfants turbulents de petites carrioles tirées par des poneys qui arpenteraient les rues et serviraient à collecter les déchets laissés sur la voie publique par les indélicats (boutons de manchette usagés, monocles cassés, fausses moustaches décollées, chapeau haut de forme perdus, restes de qinoa, carrés Hermès solidaires et miettes de macarons). Ils les entasseraient dans de jolis sacs en flanelle que l’on irait, le soir venu, jeter aux pauvres de l’arrondissement voisin. En ce qui concerne les pauvres d’ailleurs, il est temps, de remplacer les uniformes criards du Samu Social par une parure un peu plus élégante. Il conviendra donc d’imposer aux travailleuses et travailleurs sociaux la petite veste de cuir et le style faussement négligé pour donner naissance à un Samu Mondain qui allierait conscientisation politique et raffinement vestimentaire.

C’est un beau projet que pourrait symboliser Atanase Périfan dans un arrondissement hautement symbolique. À bien y regarder, il n’y a pas tant de différences entre NKM et Anne Hidalgo. Elles se disent toutes les deux en faveur d’un Paris festif et écolo et pour le reste, ce ne sont au fond que des broutilles idéologiques qui les séparent. Sous le haut patronage du maire Périfan (rien que cela c’est déjà magnifique !), le XXe arrondissement pourrait devenir le laboratoire d’une nouvelle politique de la ville qui rassemblerait jeunes créatifs et catho tradi, koolos et réacs, alter et ultra, bohèmes et aristos. Les bobos sont morts, vive les aristo-bohèmes ! Avec les aribos, le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible parce que c’est bo la vie pour les grands et les petits!

Gotlib, juif, athée et libertaire

gotlib musee judaisme

Le 14 juillet, Gotlib, ce roi de l’autodérision, du trait et du lettrage, fêtera ses 80 ans, et le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme lui rend hommage. Avec 150 planches originales jamais exposées, des archives photographiques, écrites et sonores, cette exposition répond à un souhait de l’artiste  à la suite de l’exposition « De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives » organisée par le Musée en 2007. Faut-il vraiment y voir un paradoxe de la part de ce Juif athée et libertaire qui reçut le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 1991?

Fils d’artisans, Marcel Gottlieb (son nom d’origine)  se plaît à en dessiner au travail ou pendant la pause. De même, quand il représente le dessinateur à son pupitre, les jeux de caméra dans un tournage ou la foire d’empoigne dans la salle de rédaction, c’est un métier qu’il montre, avec en plus un regard narquois sur les angoisses de la création.

Entré à 20 ans comme lettreur chez Opéra-Mundi/Edi-Monde, il acquiert une solide culture populaire dans laquelle Georges Brassens occupe une place à part aux côtés de Chaplin et des Marx Brothers, de Woody Allen et des Monty Python. Aujourd’hui encore, ce virtuose du dessin à la plume a la nostalgie de son amitié avec Goscinny, rédacteur en chef de Pilote avec lequel il a créé les Dingodossiers. Suivra en 1968 Rubrique-à-brac, une série de récits fantaisistes et décapants sur des sujets du quotidien. Quand il quitte Pilote, c’est pour créer L’Echo des savanes, puis Fluide Glacial ­– qu’il n’aurait pu créer, dit-il, « sans dix ans de psychanalyse ». Parmi ses personnages fétiches figurent Gai-Luron, le chien qui ne sourit jamais, Newton en perruque et jaquette, Superdupont et son béret, la coccinelle qui anime les coins de pages… Cinquante ans à croquer la vie des Français à la ville et à la campagne, car Gotlib adore la campagne et les animaux autant qu’il adore les gens.

Jeux de mots, clins d’œil, retournement de situation, détournement de symboles, parodies de films (et du tournage), pastiches de tableaux de maîtres, art de l’affiche, yiddishismes, Gotlib associe la franche rigolade de comptoir à l’humour anglo-saxon sans se départir de son accent parigot.

Car chez Gotlib, il y a le rire et le comique, le déconnage et l’humour, celui qui permet de surmonter le tragique de la vie, que cet enfant de Juifs hongrois, né à Paris, a découvert quand il avait huit ans. En effet, en septembre 1942, son père Ervin est arrêté par la police française, interné à Drancy et déporté. Il sera assassiné à Buchenwald un mois après la libération d’Auschwitz. Le tragique aussi est absurde.

L’humour chez Gotlib est grinçant, noir, anglais ou juif, au choix, et c’est une arme contre les coups du destin, contre l’angoisse et contre « les cons ». Mais Gotlib, juif athée et libertaire, est-ce vraiment un paradoxe ? Juif, il l’est dans tous ses moments de tendresse et par ces signaux inconscients qui parsèment son œuvre — pour ne pas dire par son art même de l’autodérision.

L’actuelle rétrospective de l’œuvre de Gotlib présente quelques moments d’émotion qui tranchent avec la vie désopilante de ses héros. Au premier plan, il y a la Chanson aigre-douce que chantonne le petit garçon blotti au fond de l’étable contre le flanc de la chèvre, tandis que tonne au loin l’orage : « Leblésemouti, Labiscouti, Ouleblésmou, Labiscou. »  Publié en 1969 dans Pilote, le récit se termine par ces mots : « En l’an de grâce 1977, ma fille aura à son tour 8 ans. J’espère qu’il n’y aura pas d’orage. Pour qu’elle puisse avoir, de son enfance, autre chose qu’une comptine, autre chose qu’un museau de chèvre, tiède et humide, dans le creux de la paume, au fond d’une étable obscure, comme souvenir à se mettre sous la dent… »

Athée certes, et les planches hilarantes du Gods’Club publiées, dès 1974, dans l’Echo des savanes, en témoignent hardiment. Elles rassemblent sur l’Olympe tous les dieux de la création, sous l’autorité de Jupiter. Et Gaston Jéhovah salue d’un « chalom » son fils Jésus, qui lui répond « chalom aussi », en présence d’Allah, placide, et de Bouddha « en plein nirvana » sur fond de musique rock. Oui, un Juif peut être athée sans cesser pour autant d’être juif. Et un dessinateur peut se moquer « des dieux » sans jamais verser dans l’apologie de la haine et du racisme — la preuve.

Et oui, Gotlib est libertaire, un inconditionnel de la liberté d’expression. Comme pour tous les gens de presse qui ont travaillé à l’époque où sévissait en France le fameux ministère de l’Information (supprimé en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing), le poids de la censure est insupportable. En 1966, Gotlib prit position en faveur de La Religieuse, le roman de Diderot porté à l’écran par Jacques Rivette et dont Yvon Bourges, secrétaire d’Etat à l’information, avait interdit la distribution sous la pression des associations de parents d’élèves de l’enseignement privé (et de bonnes sœurs). En avril 1973, quand Pilote sort un numéro intitulé Hitler, le Führer qui fait fureur, Gotlib est révolté par la faiblesse de la charge : « On ne fait pas de l’esprit avec Hitler, on l’écrabouille. »

Mais depuis les années 1970, la liberté de tout dire semble apparaître comme un droit qui ne se reconnaît aucun devoir, aucune limite, et surtout aucune responsabilité. Preuve, encore une fois, qu’un humoriste peut faire rire sans alimenter la haine. Tout dépend du but recherché.

« Les Mondes de Gotlib », Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, jusqu’au 20 juillet.

*Photo : Christine Poutout.

Hôtel Matignon, résidence des lettres

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dard renaud matignon

Il était le premier, indiscutablement, le meilleur des critiques littéraires. C’était à la fin du XXème siècle, au début des années 1990, Renaud Matignon officiait au Figaro et au Figaro Littéraire. Nous attendions chacune de ses chroniques comme un appel du grand large, il venait aérer nos existences molles de lycéen. A cet âge-là, nous étions encombrés par nos  rêves, englués dans un groupe, cette masse indistincte d’écoliers forcément passifs. Un quotidien dépourvu de la moindre vibration. Nous regardions les événements défiler sans réagir. C’était la province, les journaux qui venaient de Paris avaient déjà le goût faisandé de ce qu’on n’appelait pas encore la Mondialisation. La presse écrite vivait sa mue, les pisse-froid du journalisme déversaient leur rengaine vaguement européiste et humaniste avec des forts relents de libre-échangisme. D’instinct, on sentait que ces nouveaux maîtres à penser allaient dévaster notre territoire intime. Qu’ils souilleraient tout, à commencer par la littérature. Certains faisaient de la résistance, nous aimions les plumes insolentes de Dominique Jamet, de Patrick Besson, même les billets d’humeur de Bernard Morrot, derniers éclairs dans la lente agonie de France-Soir, et puis surtout, nous lisions Renaud Matignon (1935-1998). Maître-étalon de la chose écrite, le garçon se trompait rarement. Face à la défaillance de nos professeurs, nous suivions les conseils de ce journaliste, ancien élève du lycée Claude Bernard, vieille fabrique de cerveaux bien faits des années 50.

Les éditions Bartillat viennent de compiler sous le titre, La Liberté de blâmer, les critiques au long cours de Renaud Matignon, sur quarante années, essentiellement ses collaborations dans le groupe Figaro mais aussi quelques articles plus anciens de Tel Quel ou Arts. Dans ces exercices d’adoration ou de détestation, Matignon usait d’une très belle langue, perforante, les masques tombaient sous ses assauts. Les fausses gloires n’y résistaient guère. Ce sniper des lettres visait juste, une phrase suffisait parfois à disqualifier un pseudo-écrivain et à ravir ses jeunes lecteurs, avides d’hallali. Certaines de ses victimes s’en rappellent encore. Matignon a exécuté littérairement les faiseurs, les poseurs, déboulonné quelques statues de Saint-Germain-des-Prés. Quand il qualifiait Max Gallo de « Malraux des campings », ou Régis Debray de « piètre narrateur amoureux et romancier navrant », on se marrait. Et quand il affirmait que Marguerite Duras « n’a pas d’œil. Pas une chose vue, pas un mot juste ; ça va ensemble », on applaudissait.

Cette cruauté badine, il s’en servait aussi pour régler ses comptes, notamment avec son ancien condisciple, l’inénarrable Jean-Edern Hallier, dont la bouffonnerie inextinguible finissait par le lasser. Matignon tapait fort sur les faussaires, mais il nous faisait aussi aimer d’un trait sensible les grands écrivains. Ceux qui ont du corps et de l’esprit. Pour lui, Marcel Aymé était « notre meilleur fournisseur de songes », Patrick Besson « écrit comme on expédie des paires de claques », Blondin apprivoise « les étincelles du désespoir », Paul Morand poursuit « l’élégance du tragique », Fajardie devient un « Aristote en blouson et baskets », etc.  Matignon était un merveilleux passeur. Il avait su apprécier la gloutonnerie des mots chez Boudard, déceler l’écorché derrière les farces de Frédéric Dard, la grâce de Larbaud, le désespoir farceur de Félicien Marceau ou encore la maîtrise dans l’art d’écrire de Bernard Frank.

La Liberté de blâmer Quarante ans de critique littéraire  – Renaud Matignon – Editions Bartillat – Préface de Jacques Laurent – Introduction d’Etienne de Montety.

*Photo : ROBERT PATRICK/SIPA. 00100190_000004.

Coca de plus en plus light

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La célèbre marque Coca-Cola, première au niveau mondial pendant des années, montre des signes de faiblesse, rapportés par le New York Times. La boisson fétiche des américains subit la chasse à l’obésité, avec à la tête du bataillon la Première dame des Etats-Unis. Au fitness programme : faire plus de sport et …remplacer les boissons sucrées par de l’eau.

Cela fait 127 ans que la bouteille à l’étiquette rouge  a su se sortir des crises mais si ça continue, elle sera bonne pour être jetée à la mer. Le chiffre d’affaire de la compagnie coule doucement mais sûrement dans la zone nord-américaine. Et ce n’est qu’un début.

« Les ministères de santé sont de plus en plus exigeants », remarque le rédacteur en chef du journal Beverage digest. Longtemps perçue comme un produit « traditionnel», la première gorgée de Coca était même un cérémonial  familial, un passage obligatoire pour les 6-8 ans, il est aujourd’hui stigmatisé. La lutte contre l’abus de sucre a au moins eu un effet : les mères hésitent à servir la boisson de leur enfance à leurs bambins.

Au rayon soda, Coca n’est pas la seule à subir ce traitement. La bouteille d’à côté, Pepsi, est encore plus absente des caddies américains. Mais la compagnie d’Atlanta  a toujours tout misé sur sa boisson, c’est sa faiblesse : 60% de sa production ne résulte que du breuvage pétillant, light ou pas light.

La direction s’est donc racheté une ligne et une vertu.  L’année dernière, elle a présenté son «  Coca-Cola Life » en Argentine et au Chili. Une boisson à l’étiquette verte, en référence à la recette « écologique », au goût sucré naturel, extrait de plante de stevia, qui a l’avantage d’être 60% moins calorique que le Coca-Cola normal.  Même le packaging se veut bio et naturalisant, avec la fameuse bouteille « PlantBottle » entièrement recyclable et constituée de près de 30% de plantes.

C’est peut-être bien la fin du Coca rouge. Et le début d’un mouvement vert. Mais le vote jeune, non négligeable, est loin d’être gagné. Seules les boissons énergisantes telles que Red Bull et Munster  sont plébiscitées par cette tranche de la population.  Ainsi, si la société historique trinque, ce ne sera pas à la santé des Américains.

Pontalis l’inflexible

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pontalis jean bertrand

La Nouvelle Revue de Psychanalyse aura été, entre 1970 et 1994, un lieu de réflexion exceptionnel et, alors que, de la NRF aux Temps modernes, les revues traditionnelles de littérature ou de politique voyaient leur audience se raréfier, un lieu de rencontre où se croisaient tous les champs du savoir. Elle était née au moment où la psychanalyse, refusant de se donner un « Ordre » et prétendant ne « s’autoriser que d’elle-même », explosait en chapelles et se déchirait à coups d’opuscules, de querelles byzantines et d’exclusions. La NRP était l’ouverture à ceux qui ne s’autorisaient pas de la science analytique mais n’avaient cessé de nourrir un certain savoir de l’inconscient, par l’histoire, la religion, la mythologie, l’ethnologie, l’art, la littérature, aussi. Ceux qui ne savaient plus trop où publier y trouvèrent leur patrie, des figures majeures, de Jean Starobinski à Jean-Pierre Vernant, de Jacques Le Goff à André Green et à Blanchot… Elle était aussi ouverture à l’étranger à un moment où la France se refermait sur ses certitudes : on y lisait Gomez Mango, Remo Guidieri, Masud Khan, John Jackson, Winnicot… N’en déplaise à ceux qui ne cessent de dresser le procès de Freud, la psychanalyse a été un humanisme de notre époque, dont il serait temps de réécouter la voix.[access capability= »lire_inedits »]

Une autre revue était née, plus rare : Le Temps de la Réflexion. Ces épais numéros sur l’immortalité où les figures des dieux demeurent, trente ans après, des références sans guère d’équivalent. Jean-Bertrand Pontalis tenait ces deux revues à bout de bras, avec une cohérence et une intensité qu’un directeur ne peut guère assurer plus de trois ou quatre ans. Sous son apparente douceur, l’éditeur était inflexible. En même temps, il continuait son métier d’analyste, ce « métier impossible », avait dit Freud, et recevait chaque jour ses patients dont il écoutait l’interminable plainte, toujours à peu près la même, et dont il lui fallait cependant trouver la singularité – et l’exprimer.

Dans les dernières années, il osa se vouer presque tout entier à son unique, sa seule passion : la littérature. Les écrivains, au fond, avaient tout dit, et mieux que les autres : ils avaient été ses meilleurs amis et ses principaux rivaux. Ce fut le sens de son essai, Freud et les écrivains.

C’était aussi le sens de la collection « L’Un et l’autre », créée en 1989 et qui, sous sa couverture bleu nuit et de format oblong, devait publier plus de 130 titres. « L’Un et l’autre », c’était l’auteur et son héros, le peintre et son modèle, les réflexions du « je » devant le miroir de l’âme, l’analyste peut-être aussi, face à l’analysant…

« Jibé » y publia de jeunes écrivains, des écrivains méconnus ou peu connus qui, loin de la scène et du bruit, avaient élaboré une œuvre secrète, intime, confidentielle, aussi éloignée du roman-fiction contemporain que de la confession impudique. On y trouve, parmi d’autres, les noms de Pierre Bergounioux, Christian Bobin, Florence Delay, Sylvie Germain, Guy Goffette, Roger Grenier, Pierre Lartigue, Richard Millet, Jacques Réda, Michel Schneider.

Jean-Michel Delacomptée a l’honneur et la mission difficile de clore cette collection dont nul, après la mort de « Jibé », n’aurait pu assumer la direction singulière.

C’était le sens de sa propre œuvre d’écrivain, tout à la fois mémorialiste et moraliste, essayiste et clinicien de l’âme. Perdre de vue est sans doute l’un des plus beaux livres que l’on ait écrits sur l’amour et sur l’amitié, sur la mère et sur les attachements que la vie provoque et dénoue. L’expérience de l’analyste avait nourri, comme nul autre, la souffrance de la perte et son sens, et le malheur suprême de l’homme qui est de ne pouvoir aimer.[/access]

*Photo: Hannah

Ontologie de la caleçonnade

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foulon galabru lafont

foulon galabru lafont

À l’instar de La nuit du chasseur de Charles Laughton, Le trouble-fesses est l’œuvre d’une vie puisqu’il s’agit de l’unique réalisation de Raoul Foulon, photographe de plateau pour Borderie et Chabrol notamment. Une épure. Un diamant brut de 1976 où le cinéaste parvient à saisir avec grâce l’essence de la pantalonnade. Les situations du vaudeville sont portées à un tel niveau d’incandescence qu’il ne reste plus que des motifs abstraits et l’éclat du geste. Un exemple parmi d’autres : après avoir acheté un poinçon dans un magasin de bricolage et quelques imbroglios plus tard, Michel Galabru rentre chez lui, le pantalon maculé de peinture. Il l’enlève et le pantalon tient debout tout seul. La symbolique est claire : c’est moins le gag en lui-même qui intéresse Foulon que de saisir la puissance en elle-même de l’objet. Le sous-vêtement masculin devient une image pure, flottante, suspendue telle une stase en expansion.

C’est autour de ces motifs du slip et du caleçon que s’organise la mise en scène. Autant un Russ Meyer filmera volontiers à hauteur de poitrine pour mettre en valeur les appâts de ses comédiennes, autant Foulon n’hésite pas à descendre plus bas et aimanter sa caméra vers les postérieurs. Postérieurs féminins, en premier lieu, qui happent le regard de ces messieurs le temps de multiples raccords malicieux et incitent les mains à la balade espiègle ; mais également les postérieurs masculins dans un désir toujours marqué de faire bouger les frontières de l’image, de bousculer les conventions et les oppositions schématiques hommes-femmes pour offrir un sous-texte politique à ce qui pourrait n’être qu’une nouvelle variation autour du genre : la caleçonnade comme expérience optique et sonore en mouvement.

Lorsque l’immense Maurice Risch (qui revient à un cinéma plus expérimental après s’être compromis chez Jacques Rozier) se retrouve chassé d’un appartement les fesses à l’air, le spectateur comprend que l’enjeu de la scène est moins l’exhibition gratuite de ces parties charnues qu’une réflexion sur le regard et la nécessité de la « raie partie ». Tout se passe comme si la mise en scène ne cessait de dérober au regard du spectateur cette partie symbolique de l’anatomie humaine dans un perpétuel jeu de caché/montré pour renforcer le caractère abstrait de la pantalonnade ontologique et de lui offrir une dimension critique.

En effet, dans un premier temps, le film semble opter pour un point de vue phallocentré où chaque derrière féminin attire la main masculine comme le miel attire l’essaim d’abeilles. Mais dès la scène de l’ascenseur où Vittorio Caprioli réalise qu’il est en train de palper les fesses d’un travesti, le doute est instillé dans l’esprit du spectateur. C’est moins l’acte d’asservissement symbolique qui intéresse Foulon que le pur motif esthétique (hommage aux statues callipyges?) pris dans sa dimension abstraite et subversive. De manière souterraine, la mise en scène travaille sur les renversements des clichés : les femmes accaparent à leur tour la fonction désirante du regard et la mise en scène se met à leur diapason pour moduler de subtiles variations autour de l’homme en
slip, affaibli dans son être en-soi.

Avec une verve rare, Foulon nous offre une proposition de cinéma aux enjeux inouïs : à travers le motif esthétique de la fesse, il parvient à épouser dans un premier temps le point de vue phallocrate dominant dans le cinéma (harcèlement constant de la gent féminine par des mâles en rut, blagues salaces autour des homosexuels et des travestis) pour le renverser et nous jeter dans un profond trouble.

La fesse (féminine) désirée devient la fesse (moquée) masculine et, en fin de compte, les deux héroïnes incarnées par Anicée Alvina (qui renonçait, elle aussi, aux facilités du cinéma de Robbe-Grillet) et par Bernadette Lafont[1. Bernadette Laffont qui elle aussi entame la partie la plus expérimentale de sa carrière en tournant ensuite chez Jean-François Davy – Chaussette surprise-, chez Michel Vocoret –Nous maigrirons ensemble-, chez
Michel Caputo – Arrête de ramer, t’attaques la falaise ! et Si ma gueule vous plaît, chez Claude Confortes –Le roi des cons– et, surtout, dans le mythique On n’est pas sorti de l’auberge du génial
Max Pécas)] se retrouveront ensemble au lit, marquant à tout jamais la naissance d’un cinéma authentiquement féministe.

Que Foulon ait placé son récit dans le cadre d’une vendetta mafieuse n’est pas un hasard : il s’agit d’aller contre l’ordre patriarcal dominant en évitant aussi bien le schématisme du cinéma militant desséché que le formalisme déconnecté de toute réalité sociale.

Et de quoi Michel Galabru est-il ici le nom ? D’un cinéma qui parvient à s’extraire des canons du genre pour toucher à l’essence du motif (de la caleçonnade considérée comme l’un des beaux-arts) tout en provoquant de manière souterraine une incroyable déflagration du sens et de l’image.

Le trouble-fesses (1976) de Raoul Foulon avec Michel Galabru, Bernadette Lafont, Maurice Risch, Anicée Alvina, Vittorio Caprioli, Alice Sapritch (Éditions
L.C.J
)

 

 

 

Hollande sanctionne la Russie en rafales

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mirage otan russie hollande

mirage otan russie hollande

François Hollande a décidé d’envoyer dans les pays baltes des avions de combat de type Rafale ou Mirage 2000 pour renforcer – « dans le cadre de l’OTAN » – les moyens de défense de ces pays. Cette mesure suit l’envoi de chasseurs américains en Pologne, deux jours plus tôt.

Cette décision , si elle n’a pas d’incidence militaire directe, aura des conséquences politiques très fortes. Tout d’abord, elle accélère précipitamment l’escalade des sanctions à l’encontre de la Russie. En trois jours, le gouvernement est passé des sanctions symboliques (et un peu ridicules : gel des avoirs de quelques personnalités russes) aux sanctions économiques en menaçant de ne pas livrer deux frégates de type « La Fayette »  pourtant déjà vendues à la marine russe (cette mesure de rétorsion coûterait un à deux milliards d’euros au contribuable français) et en engageant militairement plusieurs avions de combat. Entre ces trois stades de l’escalade, la situation n’a pas changé en Crimée. Les premières sanctions visaient bien l’annexion, les dernières ne correspondent à aucune évolution de la situation.

Cette mesure accrédite fortement la thèse russe de l’encerclement[1. À ce jour, les Américains disposent de 24 bases militaires en Allemagne, du siège de l’Otan en Belgique, de 7 bases militaires au Royaume-Uni, d’une base au Kosovo, d’une base en Grèce, de 3 bases en Espagne, d’une base en Islande, de 9 bases en Italie, d’une base aux Pays-bas, d’une base au Portugal, pour ne parler que de l’Europe. Dans les pays proches de la Russie, l’US Army détient 3 bases en Turquie, et une base au Kirghizistan (ancienne République Soviétique). Soit 52 bases militaires américaines implantées sur le continent eurasiatique, loin des USA et prêt de la Russie.] L’idée d’envoyer des avions de combat français dans les pays baltes « dans le cadre de l’OTAN »  laisse penser que ces pays feraient partie de l’OTAN, ce qui n’est pas le cas (ils aimeraient bien entrer dans l’OTAN, mais cela a toujours été considéré comme un casus belli par les Russes). C’est clairement une provocation à l’encontre de la Russie. Une provocation inutile et dangereuse. Ces avions français vont patrouiller directement le long de la frontière russe.  Tout incident pourrait mettre la France de facto en situation de guerre avec la Russie. Une aberration. Même les Américains sont plus prudents et se content d’envoyer des avions en Pologne (qui, elle, fait partie de l’OTAN) à plus de 1000 kms de la Russie.

Cette décision montre enfin que François Hollande a décidé de mettre la France à la pointe de la riposte « atlantique » contre la Russie. Même le Royaume-Uni n’est jamais allé aussi loin dans l’assujettissement à la politique américaine. C’est un vieux tic socialiste : de François Mitterrand dans la crise des missiles Pershing et l’envoi des troupes en Irak à Lionel Jospin qui a engagé la France au Kosovo aux côté des Américains, l’alignement indéfectible des socialistes sur Washington ne date pas d’hier. Cela remonte même à Guy Mollet.

Jacques Chirac, en digne continuateur de la politique gaulliste, avait su tisser des liens d’amitié avec la Russie en général et Vladimir Poutine en particulier. Même Nicolas Sarkozy, tout atlantiste qu’il était, avait su conserver ces liens d’amitié qui lui ont bien servi pour résoudre la crise géorgienne. François Hollande, par son engagement irréfléchi et dangereux,  torpille cette politique de rapprochement née il y a quarante ans. On mettra des années, voire des dizaines d’années à la reconstruire.

François Hollande donne finalement raison à Vladimir Poutine dans son annexion brutale de la Crimée. Le président russe considère en effet que depuis dix ans, le « camp atlantique » pousse ses pions à l’est pour encercler la Russie. Il n’a pas tort.  L’adhésion de la Pologne, de la Hongrie, de la Tchéquie et de la Slovaquie à l’OTAN, les demandes des pays baltes et de la Géorgie d’adhésion à l’organisation atlantique en sont des preuves manifestes. Dans le protocole d’accord entre l’Union Européenne et l’Ukraine (refusé par Ianoukovitch), qui a été entériné avant-hier, figurait noir sur blanc le départ souhaité de la flotte russe de Sébastopol. Il ne faisait aucun doute pour Vladimir Poutine que le nouveau gouvernement ukrainien demanderait tôt ou tard l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (cela a d’ailleurs été réclamé par des hauts responsables de l’UE cette semaine). Ajoutez à cela le soutien direct aux putschistes de la place Maïdan de la secrétaire d’Etat adjointe pour l’Europe Victoria Nuland (épouse de l’extrémiste néo-conservateur Robert Kagan, elle est l’auteur du fameux « Fuck the UE ») , la volonté déterminée des USA d’installer des missiles anti-missiles en Pologne (rompant l’équilibre stratégique signé avec la Russie en 2009 dans les accords New Start), la présence de ministres néo-nazis, résolument antisémites et anti-russes dans le nouveau gouvernement ukrainien (dont le ministre de la défense Ihor Tenyukh, membre de Svoboda, ancien « parti national-socialiste d’Ukraine »), vous obtenez un cocktail explosif aux yeux de Vladimir Poutine.

François Hollande vient donc de porter un mauvais coup à la paix en Europe. Il entérine dangereusement l’idée qu’il y a en Europe deux camps : les bons occidentaux d’un côté et les méchants orientaux de l’autre. Cette politique consiste à considérer que la recomposition des frontières est une bonne chose quand elle se fait sous les auspices de l’OTAN (comme au Kosovo)  et qu’elle devient mauvaise quand les Russes s’y prêtent comme en Crimée. Cette politique est suicidaire. Elle ne peut conduire, cent ans après l’assassinat de Sarajevo, qu’à une nouvelle « guerre civile européenne ». Alors que toutes les conditions étaient en place pour faire exactement le contraire : dissoudre l’OTAN (qui ne servait plus à rien après la chute du mur) après la dissolution de facto du pacte de Varsovie, étendre progressivement les accords avec la Russie pour la faire entrer dans le jeu européen et en faire une alliée durable. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural est désormais une utopie lointaine. La guerre contre la Russie devient une éventualité non négligeable.

*Photo :  NILOSN RICHARD ECPAD/SIPA. 00616565_000001.

 

Traduire n’est pas enjoliver

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andre markowicz dostoievski

andre markowicz dostoievski

André Markowicz a traduit l’œuvre intégrale de Dostoïevski.

Causeur. Dans le mythe biblique de Babel, la diversité des langues sanctionne la prétention humaine à égaler dieu. Mais la malédiction contemporaine ne tient-elle pas, plutôt, à l’uniformisation du monde sous le règne du global English ?

André Markowicz. Je retrouve cette même tendance à l’uniformisation en France. Dans notre pays, on considère souvent que traduire un texte, c’est le rendre français. On accepte l’étranger en tant qu’il devient à notre image. Aussi ne garde-t-on aucune caractéristique de la forme d’un texte étranger. On traduit Shakespeare en prose ou en vers libre, ou un poème rimé sans rimes.

N’est-ce pas le sens même d’une traduction que d’adapter un texte à la langue de réception ? N’est-il pas fatal que la représentation du monde du traducteur – et du lecteur – modifie le sens de l’œuvre ?

Non. C’est à la langue française de changer, pas au texte que l’on traduit. Ce qui m’intéresse chez un auteur étranger, c’est qu’il est étranger. À condition de respecter la grammaire et de mettre les choses dans leur contexte, on peut utiliser les richesses de la langue française pour accueillir toutes les formes possibles et imaginables. C’est ce que je tâche de faire.

Donnez-nous un exemple concret avec Dostoïevski…

Les caractéristiques du style de Dostoïevski font qu’il est absurde de traduire un titre isolé, parce qu’en le traduisant, et en le respectant autant qu’on peut, on rend aberrante ou étonnante une forme d’écriture qui est finalement normale, mais pas française.

C’est-à-dire ?

Quand j’ai publié Le Joueur en 1991, j’ai défini les trois caractéristiques fondamentales du style de Dostoïevski. Tout d’abord, il n’existe pas, chez lui, de narrateur neutre. Dès lors, ce qui compte, c’est à la fois ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas. Chez Dostoïevski, on est fondamentalement dans une écriture de la mauvaise foi et de la subjectivité.[access capability= »lire_inedits »] C’est la première fois dans l’histoire de l’Europe que la littérature et la vérité ne sont pas obligatoirement liées. Et c’est ce qui fait sa modernité. Le deuxième élément, c’est que Dostoïevski ne se soucie d’aucun critère esthétique pré-existant à son œuvre. C’est lui qui crée sa propre esthétique, ou plutôt son absence d’esthétique. Parce que son œuvre n’est pas de l’ordre de l’esthétique, mais de l’éthique. La troisième et dernière caractéristique de son écriture, c’est la répétition de mots ou d’images.

C’est justement ce qui déconcerte dans vos traductions…

Oui, car Dostoïevski n’écrit pas des romans mais des poèmes. Et il appelle ses œuvres poema, selon l’exemple de Gogol qui avait sous-titré Les Âmes mortes « poème russe ». Chacun de ses romans est construit autour d’une ou plusieurs images phares qui les traversent, et organisent des réseaux de sens distincts de ceux qui apparaissent directe- ment dans l’intrigue elle-même. Le traducteur doit repérer ces images puis tâcher de les restituer, pour que le lecteur puisse découvrir cette structure qui est au cœur de toute l’œuvre de Dostoïevski.

Faut-il conclure que la fidélité formelle au texte est la première qualité d’une bonne traduction ?

La fidélité est une notion morale, cela ne veut rien dire en littérature ! Comment peut-on être fidèle à quelqu’un qui écrit en russe dans la Russie du xxie siècle ? La traduction est une interprétation qui nous permet de suivre le chemin de l’interprète. Si le traducteur doit être fidèle à quelque chose, c’est à sa lecture, qu’il doit construire et être capable de faire partager. Au fond, le traducteur ne peut revendiquer que sa propre lecture personnelle et partageable.

Justement, insistons : dans la traduction, n’y a-t-il pas nécessairement, comme le dit Pierre Legendre, une opération de « torsion » ? Par la langue, on impose des concepts, une façon de voir le monde. Si on traduit Dostoïevski en français, on inscrit nécessairement son œuvre dans un cadre de pensée français…

Je ne crois pas. Mais il est vrai qu’on laisse un certain nombre de choses dans l’ombre. Néanmoins, Dostoïevski représente un cas particulier : s’il y a un auteur étranger connu en France, en Europe et dans le monde, c’est bien lui ! Je n’ai donc pas besoin de prouver que Dostoïevski est un grand écrivain. Je travaille sur le style, sur les mots, sans faire de grands discours sur les idées de Dostoïevski.

Tout de même, il y a une part d’intraduisible dans les langues humaines, non ?

Oui, et c’est la base même de la traduction. À un certain moment, j’amène le lecteur à comprendre que sa compréhension s’arrête là. Il lit Dostoïevski, c’est très bien, mais s’il veut aller plus loin, s’il veut lire une histoire de la philosophie russe, une histoire de l’orthodoxie, une histoire de la Russie ou simplement apprendre le russe, ce n’est pas plus mal ! C’est aussi pour cela que j’ai traduit les œuvres complètes de Dostoïevski. L’idée, ce n’était pas de traduire un livre, mais de restituer, autant que possible, un contexte et un monde.

Il y a en effet une espèce d’étrangeté dans ce monde slave qui nous paraît extraordinaire…

Une chose est sûre : les bases culturelles ne sont pas les mêmes. Ce décalage est lié à l’histoire de l’orthodoxie. En France, on est dans un monde catholico-protestant dans lequel la liberté se définit par l’action. On a le droit de faire, de penser, suivant le principe « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres… ». Mais en Russie, ce n’est pas du tout le cas ! Dans le monde orthodoxe, la liberté est un accord sans contraintes avec un ordre supérieur pré-existant. Dans la langue russe, pravda signifie à la fois « justice » et « vérité ». En revanche, le mot « liberté » se traduit de deux façons différentes : il y a svoboda, c’est la liberté politique qui, en gros, n’a jamais existé concrètement en Russie. Et il y a une deuxième notion capitale, voire vitale, c’est volia, laquelle désigne à la fois la liberté intérieure et la volonté. Et notre « volonté » ne correspond pas à la volia des Russes.

Ces équivoques dans la traduction vous ont-elles amené à retraduire certains textes de Dostoïevski ?

J’ai légèrement revu ma première traduction de Crime et châtiment. Quand j’ai commencé mon travail, je me suis fait voler mon ordinateur, ce qui m’a contraint à traduire une deuxième fois le début du roman. Ce faisant, je savais que je ne retrouverais pas un certain nombre de formules que j’avais déjà trouvées. J’avais conscience que certaines étaient meilleures que dans ma première version et d’autres moins bien. Mais un certain nombre de principes de base revenaient d’une façon radicale dans ma nouvelle traduction. Ce que j’appelle la traduction des motifs, des images. Et ça, ça ne bougera jamais.

Même dans deux ou trois siècles ?

Je pourrais imaginer que quelqu’un retraduise Dostoïevski dès maintenant ; la seule vérité que je détienne sur l’œuvre de Dostoïevski, c’est la mienne.

Est-ce pour transmettre votre part de vérité que vous traduisez de la poésie russe en breton ?

J’ai commencé à écrire une anthologie de la poésie russe du XXe siècle en breton, avec un poète qui s’appelle Koulizh Kedez, tout simplement parce qu’on avait envie de le faire. On a travaillé en breton, mais cela aurait pu tout aussi bien être en javanais…

D’ailleurs, de quel breton s’agit-il ? Il existe de nombreuses langues bretonnes, nous semble-t-il…

Le breton écrit, c’est un grand problème. L’écriture et l’orthographe bretonnes ont été unifiées en 1941, sous l’égide des Allemands, parce que les nationalistes bretons et les écrivains bretons se sont naturellement alliés aux occupants. L’idée derrière l’unification du breton étant que, pour enseigner une langue, il faut une norme. C’est vrai partout, mais, en Bretagne, la langue nationale n’a aucune assise populaire, parce que les gens parlent des dialectes. Objectivement parlant, le breton enseigné est un artefact.

Un étudiant en école Diwan ne comprend donc pas la langue bretonne que vous employez dans vos traductions ?

Non, c’est encore plus compliqué que ça. Dans notre anthologie de la poésie russe, on a utilisé la langue littéraire de Koulizh Kedez. Ayant compris que la littérature n’était pas de l’ordre de la conversation, il a en quelque sorte créé sa propre langue …

D’accord, mais combien de personnes peuvent- elles la comprendre ?

Pas plus d’une centaine !

C’est très poétique de traduire la poésie russe dans une langue sans locuteurs ! La république est-elle responsable de la quasi-disparition du breton ?

On a tendance à dire que l’École de la République a tué les langues régionales. C’est absolument faux. Certes, les langues régionales étaient interdites à l’école, alors qu’elles n’auraient sans doute pas dû l’être. Mais, jusque dans les années 1950, dans les villages, les enfants bretons arrivaient à l’école en ne parlant que le breton. Ils apprenaient le français en trois mois. C’est hallucinant, quand on y pense !

Regretteriez-vous les hussards noirs de la République ? Vous n’allez pas vous faire que des amis en Bretagne !

Non, si la pratique de la langue est restée plus ou moins stable entre 1880 et 1945, alors que l’interdit scolaire était très fort et efficace, c’est que le breton avait une assise sociale.

Mais alors, comment le fil de la transmission s’est-il brisé ?

En cinq ans, entre 1945 et 1950, la transmission s’est perdue d’une manière radicale. Koulizh est né en 1947 dans un petit village dont les 50 habitants parlaient tous breton. Le breton est sa langue maternelle, sa première langue. Sa sœur est née en 1950 : elle comprend le breton sans le parler.

Pourquoi ?

Les structures de la société rurale bretonnante ont été bouleversées par l’irruption du productivisme, puis l’apparition de la radio. Et la collaboration massive des nationalistes bretons avec l’occupant allemand pendant la guerre, au milieu d’une population foncièrement antiallemande, n’a pas aidé.

Au-delà de l’exemple breton, on observe de nombreux symptômes d’une crise de la transmission. Il semblerait que la langue de racine, pourtant assez accessible, soit devenue une langue étrangère pour la plupart des jeunes français.

Le vrai problème n’est pas Racine, mais l’orthographe. Plus personne n’est capable de maîtriser sa propre langue.

Serait-ce un effet de la massification scolaire ? Osons une question taboue : la transmission de la grande culture peut-elle s’opérer dans un système démocratique ?

Mais la transmission et la culture, c’est la démocratie ! Mon expérience dans les lycées m’apprend que, quand les élèves ont l’impression qu’on leur demande beaucoup plus qu’ils ne pensent pouvoir donner, ils se sentent valorisés. Le problème est que les enseignants ont de moins en moins de possibilités d’exiger beaucoup de leurs élèves. Les conditions de vie, d’enseignement, et leur propre formation ne leur facilitent pas les choses…

Il y a aussi le discours ambiant qui consiste à dire : il ne faut pas trop les fatiguer, ni les surcharger de travail…

À partir du moment où l’on considère que tout ce qui intéresse les jeunes, c’est eux-mêmes, plus aucune transmission n’est possible. Mais le problème de base, c’est le communautarisme, l’absence de lien commun. L’une des choses que je considère comme magnifique dans l’expérience française, c’est la distinction entre espace privé et espace public. Il existe un certain nombre de principes qui doivent nous unir, et tout ce qui est en dehors de ce principe doit ressortir du domaine privé. Lorsque le domaine privé devient le domaine public, il n’y a plus de langue commune ni transmission possible.

Les profs et les élèves ne sont pas seuls en cause : les pouvoirs publics envisagent de plus en plus l’école comme une antichambre de l’entreprise.

C’est vrai. Si l’école est par nature l’antichambre de l’entre- prise, elle devient aujourd’hui de plus en plus souvent l’antichambre du chômage et de l’exclusion. Avant la longue crise, jusqu’au début des années 1970, on allait à l’école pour vivre mieux que nos parents. Ce qui a disparu, c’est l’idée de progrès. Aujourd’hui, individuellement, les gosses ne sont pas très différents de leurs aînés mais ils savent que la langue qu’on leur parle ne sert qu’à les faire vivre encore moins bien que leurs parents. Loin de percevoir la langue comme un moyen d’émancipation, ils n’y voient plus que l’instrument de l’oppression la plus cynique.[/access]

Municipales à Paris : Mesdames, pensez à passer le jet!

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paris salete republique

paris salete republique

Je n’ai pas vérifié samedi, vendredi elle était encore là. Cinq jours après son apparition, la tache de vomi rose tarama, dont la forme en étoile régulière indiquait une projection perpendiculaire au sol, avait certes séché et pâli mais demeurait bien visible, sur le trottoir d’une rue de Paris. Cela signifiait que depuis cinq jours, les services de la voirie n’étaient pas passés par là. La rue en question, pourtant située dans un quartier d’habitations et de boutiques, est d’une saleté sans nom : crottes entières ou écrasées, auréoles et filets d’urine, odeurs correspondantes. L’été va arriver, l’effet olfactif en sera accentué avec la chaleur.

J’ai parlé de ce problème à un membre en campagne de l’équipe municipale qui se représente dans l’arrondissement. Il a reconnu que c’en était un, de problème, et que la propreté des rues était l’une des priorités de la candidate qu’il soutient. Je lui ai dit qu’il faudrait passer le jet d’eau tous les matins, comme à Lloret de Mar, station balnéaire populaire de la Costa Brava espagnole, Paris étant également une ville touristique. Il a dit qu’il voyait à quoi ça faisait référence, ajoutant que passer le jet tous les matins ne serait sans doute pas possible. Je m’attendais à cette réponse.

Faire nettoyer à l’eau chaque jour les rues de Paris – hors périodes de fortes pluies ou de neige tenace – est apparemment au-dessus des forces des élus parisiens. C’est pour eux une chose inconcevable, culturellement contraire à leur vision « fouette cocher » et crottin de cheval. C’est surtout que ça coûte de l’argent, car une telle politique de propreté exige à n’en point douter du personnel et des moyens matériels supplémentaires. On en déduit que cette politique ne fait pas partie des priorités budgétaires – de la ville ou du conseil régional, au fond peu importe : la majorité en place semble se satisfaire de la saleté, et rien ne permet de dire que les promesses de NKM d’une plus grande propreté de Paris seraient suivies d’effet.

« Manque de civisme », relève le membre de l’équipe de campagne. Non, Monsieur : ce qui est nettoyé chaque jour restera propre plus longtemps. La saleté appelle la saleté. Et puis, on n’est pas « en région », Paris est une capitale à fort brassage de populations, le contrôle social y est moindre qu’ailleurs. Une municipalité doit tenir compte de cela, instaurer des mesures coercitives s’il le faut et ne pas invoquer le manque de civisme pour excuser ses manquements en matière de nettoyage des rues.

La mairie dépense beaucoup d’argent pour aménager l’« espace public », mais très vite ce qui est neuf subit les premières dégradations. Prenons la Place de la République, transformée en une vaste plaine recouverte de dalles de béton se déclinant en trois nuances différentes de gris. Certains ont trouvé ça moche. Je trouve ce réaménagement réussi. Pour peu que l’endroit soit propre ! Une fois encore, les pouvoirs publics se sont dit que l’intendance suivrait. Mais l’intendance, c’est eux ! Ces dalles censées briller au soleil sont d’ores et déjà tachées, non parce que les taches sont indélébiles, mais parce que, faute d’être nettoyées chaque jour à grande eau, elles s’incrustent dans le béton. Les pourtours d’arbres récemment plantés sont envahis de mégots de cigarettes. Ce n’est pas la peine de « faire beau » si, par la suite, on n’est pas en mesure de garder le beau. Idem pour les bancs en bois massif, de très belle facture, installés sur la place et tout autour d’elle, pour certains déjà tagués et occupés par des SDF. Mais comme les SDF, c’est nous, un jour, plus tard, on se tait, pour ne pas insulter l’avenir – comme si on ne pouvait pas réfléchir avec humanité à une solution qui conserve leur dignité aux SDF et permette à ceux qui ne le sont pas encore de jouir des investissements publics. Résultat, on ne profite toujours pas des bancs…Cette place dégagée de toute fioriture – enfin ! – était la promesse, pour les piétons, d’une déambulation sans stress. C’est raté, car l’une de ses moitiés est très rapidement devenue celle des skateurs, si bien qu’il faut faire attention en permanence à ne pas se prendre une planche dans les tibias. Et le bruit minéral de ces engins ajoute au tintouin des voitures. La mairie ne pouvait-elle pas interdire la pratique du skate à cet endroit ? N’y a-t-il pas, ailleurs, de skatepark ? S’il n’y en a pas assez, qu’elle en construise d’autres !

Paris ne sait pas faire simple et propre. La ville est, de plus, largement inadaptée aux personnes handicapées physiques – la République n’est pas une estropiée ! Elle dépense des centaines de millions d’euros dans des infrastructures publiques ou semi-publiques alors qu’elle n’a manifestement pas de budget suffisant pour les entretenir quotidiennement. Voitures, vélos, piétons : entre les trois, elle ne choisit pas, les faisant cohabiter de force et très mal. Là encore, stress pour tous.

Les bâtiments des ex-nouvelles Halles, construits dans les 1970, ont été détruits. Une « canopée » les remplacera bientôt, le Delanoë Enterprise, vaisseau imposant. Mais quelle idée ont-ils eue tous ! Là où la densité de population est si grande, c’est un espace dégagé de toute construction qu’il fallait dessiner, les commerces prenant place exclusivement dans les sous-sols. Mais non, on aura voulu faire un « geste architectural ». Il aurait mieux valu une immense pelouse (qu’il aurait certes fallu entretenir), et non, à nouveau, ces allées, bosquets et plates-bandes, véritables cendriers à clopes, si difficiles à nettoyer.

Décidément, Paris ne tient pas compte de sa sociologie. Paris simplifie pas la vie des Parisiens.

 

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21165018_000007.

Municipales : Complètement à l’Est!

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atanase perifan municipales

atanase perifan municipales

À la veille du premier tour des élections municipales, faisons un tour d’horizon de ces candidats courageux, ou tout simplement inconscients, qui osent se présenter dans une circonscription où ils n’ont aucune chance de gagner. Condamnés à l’échec, ces chevaliers de la cause perdue ont souvent un profil très atypique, par rapport aux ténors du parti qui ne sont pas là seulement pour faire de la figuration. Eux, les outsiders, les candidats de l’impossible, sont là parce qu’il fallait bien mettre quelqu’un. À Paris, dans la foule des candidatures aux vingt mairies d’arrondissement, un nom se détache, par la grâce de ses consonances à la fois élégamment désuètes et exotiques : celui d’Atanase Périfan, qui se présente sous la bannière de l’UMP dans le XXe arrondissement, joyau populo-branché du Paris bobo, autant dire dans une circonscription dont il pourrait se faire éjecter dès le premier tour.

Même si cela peut sembler à peine croyable, il y a des électeurs de droite dans l’Est parisien et même dans le XXe arrondissement. Ils se cachent évidemment, ne serait-ce que pour éviter d’être lynchés à coups de coloquintes par des antifas un peu échauffés à la sortie d’un brunch solidaire, mais ils sont bien là et souffrent sans doute, parce qu’ils donnent leur voix au parti des nantis, de ne pas pouvoir passer pour des gens cool et pas prise de tête. Heureusement, NKM est arrivée afin de dépoussiérer un peu la figure tristement austère du type de droite chiant. Avec ses petites vestes de cuir, son style urbain, ses petits tops et son élégance pré-raphaélite quand elle partage une cigarette avec des clochards et l’air concernée, NKM est en train de prouver que l’UMP peut être jeune, fashion et même un peu hipster. D’ailleurs en ce moment quoi de plus hipster que de soutenir l’UMP ? Et l’arme secrète pour réconcilier la réaction, les avocats fiscalistes et les étudiants en cinéma altermondialistes dans le XXe arrondissement se nomme Atanase Périfan.

Ces six syllabes font résonner les accords charmants d’une bohème passée et c’est comme un parfum de Belle Epoque qui flotte soudain dans l’est parisien. Atanase Perifan. Ce nom splendide qui semble ressusciter la gloire du Paris 1900 pourrait devenir le symbole d’une réconciliation nationale. D’origine macédonienne, Atanase Périfan fut le créateur de la fête des voisins et également un opposant farouche au mariage pour tous, tandis que son patronyme ressuscite la gloire immortelle du grand patriarche Saint Athanase d’Alexandrie, ou d’Athanase, patriarche d’Antioche. Autant de références, à priori contradictoires, qui pourraient rassembler les ennemis d’hier et effacer des clivages dépassés sur la base d’un programme à la fois humaniste et localiste, alliant tradition et modernité, ressuscitant la grandeur passée du vieux Paris tout en favorisant l’expression de toutes les cultures et de la diversité.

Que de mesures on pourrait imaginer dans ce beau programme ! On cultiverait du Quinoa et du mil dans des jardins à la Le Nôtre installés dans le parc de Belleville, on vendrait des carrés Hermès sur les marchés alternatifs et on remplacerait les Vélib’ par d’authentiques vélocipèdes. Il conviendrait par ailleurs de faire respecter dans les rues du XXe arrondissement certains codes vestimentaires qui rendraient justice au bon goût tout en instaurant une nouvelle forme de dandysme créatif. On imposerait aux passants, ainsi qu’à tous les représentants de la gente canine, le port du haut de forme et de la redingote tandis que l’on inviterait les chats (on n’impose rien aux chats qui sont intraitables sur la question de leur indépendance) à se remettre à porter des culottes bouffantes, le chapeau à plume et l’épée au côté. Les hommes de tous âges auraient l’obligation de porter la moustache en hommage à Georges Clémenceau et Mustapha Kemal, ainsi que le monocle, à la mémoire d’Eric Von Stroheim. On suggérerait pour les nourrissons et jusqu’à l’adolescence le port de la fausse moustache. Les femmes s’habilleraient comme elles le veulent (car elles tolèrent elles aussi difficilement la contrainte) néanmoins on préciserait bien que le port du legging de couleur vive, zébré, panthère ou à imprimé camouflage, est strictement prohibé sur l’ensemble du territoire du royaume d’Atanasie (car dès la victoire aux élections municipales on transformerait l’arrondissement en un royaume autogéré). La célèbre Brigade du Goût, qui a déjà amplement démontré ses mérites, se chargerait de faire respecter au quotidien ce nouvel arbitrage des élégances.

En ce qui concerne l’environnement et la circulation, sujet d’actualité ces derniers jours, nous en reviendrions tout simplement à la calèche et à son charme inimitable. Et puisque la mode était dernièrement à la circulation alternée, on pourrait imaginer de laisser trotter dans les rues les chevaux des calèches à pompons rouge les jours pairs, bleus les jours impairs et blanc le dimanche, ce qui serait du plus bel effet. Quant au périphérique si proche et si polluant, Nathalie Kosciusko-Morizet ayant suggéré il y a quelques temps de le couvrir, on pourrait même imaginer pouvoir le coiffer d’une voûte de verre et de métal d’allure victorienne sous laquelle, en lieu et place des véhicules, on ferait circuler des éléphants portant brocard et grelots dorés, qui transporteraient les voyageurs d’une porte à l’autre. On appellerait ce nouveau périphérique à Olifants le Périphan et l’inventeur de ce système révolutionnaire et complètement écologique serait à jamais loué.

Il faudrait aussi absolument envisager une solution définitive pour la réintégration des jeunes en perdition, malmenés par la société. Pour éviter que la drogue ne les amène pour toujours à gâcher leur potentiel créatif et pour garantir le retour de la sécurité et de la propreté dans nos rues, on pourrait imaginer de confier aux délinquants juvéniles et aux enfants turbulents de petites carrioles tirées par des poneys qui arpenteraient les rues et serviraient à collecter les déchets laissés sur la voie publique par les indélicats (boutons de manchette usagés, monocles cassés, fausses moustaches décollées, chapeau haut de forme perdus, restes de qinoa, carrés Hermès solidaires et miettes de macarons). Ils les entasseraient dans de jolis sacs en flanelle que l’on irait, le soir venu, jeter aux pauvres de l’arrondissement voisin. En ce qui concerne les pauvres d’ailleurs, il est temps, de remplacer les uniformes criards du Samu Social par une parure un peu plus élégante. Il conviendra donc d’imposer aux travailleuses et travailleurs sociaux la petite veste de cuir et le style faussement négligé pour donner naissance à un Samu Mondain qui allierait conscientisation politique et raffinement vestimentaire.

C’est un beau projet que pourrait symboliser Atanase Périfan dans un arrondissement hautement symbolique. À bien y regarder, il n’y a pas tant de différences entre NKM et Anne Hidalgo. Elles se disent toutes les deux en faveur d’un Paris festif et écolo et pour le reste, ce ne sont au fond que des broutilles idéologiques qui les séparent. Sous le haut patronage du maire Périfan (rien que cela c’est déjà magnifique !), le XXe arrondissement pourrait devenir le laboratoire d’une nouvelle politique de la ville qui rassemblerait jeunes créatifs et catho tradi, koolos et réacs, alter et ultra, bohèmes et aristos. Les bobos sont morts, vive les aristo-bohèmes ! Avec les aribos, le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible parce que c’est bo la vie pour les grands et les petits!

Gotlib, juif, athée et libertaire

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gotlib musee judaisme

gotlib musee judaisme

Le 14 juillet, Gotlib, ce roi de l’autodérision, du trait et du lettrage, fêtera ses 80 ans, et le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme lui rend hommage. Avec 150 planches originales jamais exposées, des archives photographiques, écrites et sonores, cette exposition répond à un souhait de l’artiste  à la suite de l’exposition « De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives » organisée par le Musée en 2007. Faut-il vraiment y voir un paradoxe de la part de ce Juif athée et libertaire qui reçut le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 1991?

Fils d’artisans, Marcel Gottlieb (son nom d’origine)  se plaît à en dessiner au travail ou pendant la pause. De même, quand il représente le dessinateur à son pupitre, les jeux de caméra dans un tournage ou la foire d’empoigne dans la salle de rédaction, c’est un métier qu’il montre, avec en plus un regard narquois sur les angoisses de la création.

Entré à 20 ans comme lettreur chez Opéra-Mundi/Edi-Monde, il acquiert une solide culture populaire dans laquelle Georges Brassens occupe une place à part aux côtés de Chaplin et des Marx Brothers, de Woody Allen et des Monty Python. Aujourd’hui encore, ce virtuose du dessin à la plume a la nostalgie de son amitié avec Goscinny, rédacteur en chef de Pilote avec lequel il a créé les Dingodossiers. Suivra en 1968 Rubrique-à-brac, une série de récits fantaisistes et décapants sur des sujets du quotidien. Quand il quitte Pilote, c’est pour créer L’Echo des savanes, puis Fluide Glacial ­– qu’il n’aurait pu créer, dit-il, « sans dix ans de psychanalyse ». Parmi ses personnages fétiches figurent Gai-Luron, le chien qui ne sourit jamais, Newton en perruque et jaquette, Superdupont et son béret, la coccinelle qui anime les coins de pages… Cinquante ans à croquer la vie des Français à la ville et à la campagne, car Gotlib adore la campagne et les animaux autant qu’il adore les gens.

Jeux de mots, clins d’œil, retournement de situation, détournement de symboles, parodies de films (et du tournage), pastiches de tableaux de maîtres, art de l’affiche, yiddishismes, Gotlib associe la franche rigolade de comptoir à l’humour anglo-saxon sans se départir de son accent parigot.

Car chez Gotlib, il y a le rire et le comique, le déconnage et l’humour, celui qui permet de surmonter le tragique de la vie, que cet enfant de Juifs hongrois, né à Paris, a découvert quand il avait huit ans. En effet, en septembre 1942, son père Ervin est arrêté par la police française, interné à Drancy et déporté. Il sera assassiné à Buchenwald un mois après la libération d’Auschwitz. Le tragique aussi est absurde.

L’humour chez Gotlib est grinçant, noir, anglais ou juif, au choix, et c’est une arme contre les coups du destin, contre l’angoisse et contre « les cons ». Mais Gotlib, juif athée et libertaire, est-ce vraiment un paradoxe ? Juif, il l’est dans tous ses moments de tendresse et par ces signaux inconscients qui parsèment son œuvre — pour ne pas dire par son art même de l’autodérision.

L’actuelle rétrospective de l’œuvre de Gotlib présente quelques moments d’émotion qui tranchent avec la vie désopilante de ses héros. Au premier plan, il y a la Chanson aigre-douce que chantonne le petit garçon blotti au fond de l’étable contre le flanc de la chèvre, tandis que tonne au loin l’orage : « Leblésemouti, Labiscouti, Ouleblésmou, Labiscou. »  Publié en 1969 dans Pilote, le récit se termine par ces mots : « En l’an de grâce 1977, ma fille aura à son tour 8 ans. J’espère qu’il n’y aura pas d’orage. Pour qu’elle puisse avoir, de son enfance, autre chose qu’une comptine, autre chose qu’un museau de chèvre, tiède et humide, dans le creux de la paume, au fond d’une étable obscure, comme souvenir à se mettre sous la dent… »

Athée certes, et les planches hilarantes du Gods’Club publiées, dès 1974, dans l’Echo des savanes, en témoignent hardiment. Elles rassemblent sur l’Olympe tous les dieux de la création, sous l’autorité de Jupiter. Et Gaston Jéhovah salue d’un « chalom » son fils Jésus, qui lui répond « chalom aussi », en présence d’Allah, placide, et de Bouddha « en plein nirvana » sur fond de musique rock. Oui, un Juif peut être athée sans cesser pour autant d’être juif. Et un dessinateur peut se moquer « des dieux » sans jamais verser dans l’apologie de la haine et du racisme — la preuve.

Et oui, Gotlib est libertaire, un inconditionnel de la liberté d’expression. Comme pour tous les gens de presse qui ont travaillé à l’époque où sévissait en France le fameux ministère de l’Information (supprimé en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing), le poids de la censure est insupportable. En 1966, Gotlib prit position en faveur de La Religieuse, le roman de Diderot porté à l’écran par Jacques Rivette et dont Yvon Bourges, secrétaire d’Etat à l’information, avait interdit la distribution sous la pression des associations de parents d’élèves de l’enseignement privé (et de bonnes sœurs). En avril 1973, quand Pilote sort un numéro intitulé Hitler, le Führer qui fait fureur, Gotlib est révolté par la faiblesse de la charge : « On ne fait pas de l’esprit avec Hitler, on l’écrabouille. »

Mais depuis les années 1970, la liberté de tout dire semble apparaître comme un droit qui ne se reconnaît aucun devoir, aucune limite, et surtout aucune responsabilité. Preuve, encore une fois, qu’un humoriste peut faire rire sans alimenter la haine. Tout dépend du but recherché.

« Les Mondes de Gotlib », Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, jusqu’au 20 juillet.

*Photo : Christine Poutout.

Hôtel Matignon, résidence des lettres

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dard renaud matignon

dard renaud matignon

Il était le premier, indiscutablement, le meilleur des critiques littéraires. C’était à la fin du XXème siècle, au début des années 1990, Renaud Matignon officiait au Figaro et au Figaro Littéraire. Nous attendions chacune de ses chroniques comme un appel du grand large, il venait aérer nos existences molles de lycéen. A cet âge-là, nous étions encombrés par nos  rêves, englués dans un groupe, cette masse indistincte d’écoliers forcément passifs. Un quotidien dépourvu de la moindre vibration. Nous regardions les événements défiler sans réagir. C’était la province, les journaux qui venaient de Paris avaient déjà le goût faisandé de ce qu’on n’appelait pas encore la Mondialisation. La presse écrite vivait sa mue, les pisse-froid du journalisme déversaient leur rengaine vaguement européiste et humaniste avec des forts relents de libre-échangisme. D’instinct, on sentait que ces nouveaux maîtres à penser allaient dévaster notre territoire intime. Qu’ils souilleraient tout, à commencer par la littérature. Certains faisaient de la résistance, nous aimions les plumes insolentes de Dominique Jamet, de Patrick Besson, même les billets d’humeur de Bernard Morrot, derniers éclairs dans la lente agonie de France-Soir, et puis surtout, nous lisions Renaud Matignon (1935-1998). Maître-étalon de la chose écrite, le garçon se trompait rarement. Face à la défaillance de nos professeurs, nous suivions les conseils de ce journaliste, ancien élève du lycée Claude Bernard, vieille fabrique de cerveaux bien faits des années 50.

Les éditions Bartillat viennent de compiler sous le titre, La Liberté de blâmer, les critiques au long cours de Renaud Matignon, sur quarante années, essentiellement ses collaborations dans le groupe Figaro mais aussi quelques articles plus anciens de Tel Quel ou Arts. Dans ces exercices d’adoration ou de détestation, Matignon usait d’une très belle langue, perforante, les masques tombaient sous ses assauts. Les fausses gloires n’y résistaient guère. Ce sniper des lettres visait juste, une phrase suffisait parfois à disqualifier un pseudo-écrivain et à ravir ses jeunes lecteurs, avides d’hallali. Certaines de ses victimes s’en rappellent encore. Matignon a exécuté littérairement les faiseurs, les poseurs, déboulonné quelques statues de Saint-Germain-des-Prés. Quand il qualifiait Max Gallo de « Malraux des campings », ou Régis Debray de « piètre narrateur amoureux et romancier navrant », on se marrait. Et quand il affirmait que Marguerite Duras « n’a pas d’œil. Pas une chose vue, pas un mot juste ; ça va ensemble », on applaudissait.

Cette cruauté badine, il s’en servait aussi pour régler ses comptes, notamment avec son ancien condisciple, l’inénarrable Jean-Edern Hallier, dont la bouffonnerie inextinguible finissait par le lasser. Matignon tapait fort sur les faussaires, mais il nous faisait aussi aimer d’un trait sensible les grands écrivains. Ceux qui ont du corps et de l’esprit. Pour lui, Marcel Aymé était « notre meilleur fournisseur de songes », Patrick Besson « écrit comme on expédie des paires de claques », Blondin apprivoise « les étincelles du désespoir », Paul Morand poursuit « l’élégance du tragique », Fajardie devient un « Aristote en blouson et baskets », etc.  Matignon était un merveilleux passeur. Il avait su apprécier la gloutonnerie des mots chez Boudard, déceler l’écorché derrière les farces de Frédéric Dard, la grâce de Larbaud, le désespoir farceur de Félicien Marceau ou encore la maîtrise dans l’art d’écrire de Bernard Frank.

La Liberté de blâmer Quarante ans de critique littéraire  – Renaud Matignon – Editions Bartillat – Préface de Jacques Laurent – Introduction d’Etienne de Montety.

*Photo : ROBERT PATRICK/SIPA. 00100190_000004.

Coca de plus en plus light

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dard renaud matignon

La célèbre marque Coca-Cola, première au niveau mondial pendant des années, montre des signes de faiblesse, rapportés par le New York Times. La boisson fétiche des américains subit la chasse à l’obésité, avec à la tête du bataillon la Première dame des Etats-Unis. Au fitness programme : faire plus de sport et …remplacer les boissons sucrées par de l’eau.

Cela fait 127 ans que la bouteille à l’étiquette rouge  a su se sortir des crises mais si ça continue, elle sera bonne pour être jetée à la mer. Le chiffre d’affaire de la compagnie coule doucement mais sûrement dans la zone nord-américaine. Et ce n’est qu’un début.

« Les ministères de santé sont de plus en plus exigeants », remarque le rédacteur en chef du journal Beverage digest. Longtemps perçue comme un produit « traditionnel», la première gorgée de Coca était même un cérémonial  familial, un passage obligatoire pour les 6-8 ans, il est aujourd’hui stigmatisé. La lutte contre l’abus de sucre a au moins eu un effet : les mères hésitent à servir la boisson de leur enfance à leurs bambins.

Au rayon soda, Coca n’est pas la seule à subir ce traitement. La bouteille d’à côté, Pepsi, est encore plus absente des caddies américains. Mais la compagnie d’Atlanta  a toujours tout misé sur sa boisson, c’est sa faiblesse : 60% de sa production ne résulte que du breuvage pétillant, light ou pas light.

La direction s’est donc racheté une ligne et une vertu.  L’année dernière, elle a présenté son «  Coca-Cola Life » en Argentine et au Chili. Une boisson à l’étiquette verte, en référence à la recette « écologique », au goût sucré naturel, extrait de plante de stevia, qui a l’avantage d’être 60% moins calorique que le Coca-Cola normal.  Même le packaging se veut bio et naturalisant, avec la fameuse bouteille « PlantBottle » entièrement recyclable et constituée de près de 30% de plantes.

C’est peut-être bien la fin du Coca rouge. Et le début d’un mouvement vert. Mais le vote jeune, non négligeable, est loin d’être gagné. Seules les boissons énergisantes telles que Red Bull et Munster  sont plébiscitées par cette tranche de la population.  Ainsi, si la société historique trinque, ce ne sera pas à la santé des Américains.

Pontalis l’inflexible

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pontalis jean bertrand

pontalis jean bertrand

La Nouvelle Revue de Psychanalyse aura été, entre 1970 et 1994, un lieu de réflexion exceptionnel et, alors que, de la NRF aux Temps modernes, les revues traditionnelles de littérature ou de politique voyaient leur audience se raréfier, un lieu de rencontre où se croisaient tous les champs du savoir. Elle était née au moment où la psychanalyse, refusant de se donner un « Ordre » et prétendant ne « s’autoriser que d’elle-même », explosait en chapelles et se déchirait à coups d’opuscules, de querelles byzantines et d’exclusions. La NRP était l’ouverture à ceux qui ne s’autorisaient pas de la science analytique mais n’avaient cessé de nourrir un certain savoir de l’inconscient, par l’histoire, la religion, la mythologie, l’ethnologie, l’art, la littérature, aussi. Ceux qui ne savaient plus trop où publier y trouvèrent leur patrie, des figures majeures, de Jean Starobinski à Jean-Pierre Vernant, de Jacques Le Goff à André Green et à Blanchot… Elle était aussi ouverture à l’étranger à un moment où la France se refermait sur ses certitudes : on y lisait Gomez Mango, Remo Guidieri, Masud Khan, John Jackson, Winnicot… N’en déplaise à ceux qui ne cessent de dresser le procès de Freud, la psychanalyse a été un humanisme de notre époque, dont il serait temps de réécouter la voix.[access capability= »lire_inedits »]

Une autre revue était née, plus rare : Le Temps de la Réflexion. Ces épais numéros sur l’immortalité où les figures des dieux demeurent, trente ans après, des références sans guère d’équivalent. Jean-Bertrand Pontalis tenait ces deux revues à bout de bras, avec une cohérence et une intensité qu’un directeur ne peut guère assurer plus de trois ou quatre ans. Sous son apparente douceur, l’éditeur était inflexible. En même temps, il continuait son métier d’analyste, ce « métier impossible », avait dit Freud, et recevait chaque jour ses patients dont il écoutait l’interminable plainte, toujours à peu près la même, et dont il lui fallait cependant trouver la singularité – et l’exprimer.

Dans les dernières années, il osa se vouer presque tout entier à son unique, sa seule passion : la littérature. Les écrivains, au fond, avaient tout dit, et mieux que les autres : ils avaient été ses meilleurs amis et ses principaux rivaux. Ce fut le sens de son essai, Freud et les écrivains.

C’était aussi le sens de la collection « L’Un et l’autre », créée en 1989 et qui, sous sa couverture bleu nuit et de format oblong, devait publier plus de 130 titres. « L’Un et l’autre », c’était l’auteur et son héros, le peintre et son modèle, les réflexions du « je » devant le miroir de l’âme, l’analyste peut-être aussi, face à l’analysant…

« Jibé » y publia de jeunes écrivains, des écrivains méconnus ou peu connus qui, loin de la scène et du bruit, avaient élaboré une œuvre secrète, intime, confidentielle, aussi éloignée du roman-fiction contemporain que de la confession impudique. On y trouve, parmi d’autres, les noms de Pierre Bergounioux, Christian Bobin, Florence Delay, Sylvie Germain, Guy Goffette, Roger Grenier, Pierre Lartigue, Richard Millet, Jacques Réda, Michel Schneider.

Jean-Michel Delacomptée a l’honneur et la mission difficile de clore cette collection dont nul, après la mort de « Jibé », n’aurait pu assumer la direction singulière.

C’était le sens de sa propre œuvre d’écrivain, tout à la fois mémorialiste et moraliste, essayiste et clinicien de l’âme. Perdre de vue est sans doute l’un des plus beaux livres que l’on ait écrits sur l’amour et sur l’amitié, sur la mère et sur les attachements que la vie provoque et dénoue. L’expérience de l’analyste avait nourri, comme nul autre, la souffrance de la perte et son sens, et le malheur suprême de l’homme qui est de ne pouvoir aimer.[/access]

*Photo: Hannah