L’arrestation de Mehdi Nemmouche fait aujourd’hui la une de la presse. Son profil y est soigneusement décortiqué : l’évidente ressemblance avec le jihadiste toulousain Mohamed Merah, le rôle de la prison dans sa radicalisation, son enfance et sa jeunesse marquées par un cadre familial défaillant… Tout est passé au crible, ce qui donne au lecteur le sentiment que son crime était connu d’avance, qu’il fallait être aveugle et/ou incompétent pour ne pas suivre à la trace cette bombe humaine à retardement. Ce sentiment se renforce à la lecture des commentaires relatifs à l’interpellation de Nemmouche  par les douaniers de Marseille. Le caractère « inopiné » du contrôle à la descente du car Amsterdam-Marseille est monté en épingle, l’arrestation apparaissant davantage comme le fruit du hasard que l’aboutissement d’une enquête. Bref, les autorités ont eu du bol plutôt que du nez.

Il est encore trop tôt pour connaître les résultats des enquêtes diligentées par les différents services pour déterminer si les procédures en vigueur (évaluation de la dangerosité des suspects, échanges d’informations, classement et traitement approprié du fichier) pour retrouver l’auteur de l’attentat de Bruxelles ont été respectées. En tout cas, comme l’a expliqué le ministre de l’Intérieur, l’action des douaniers à la Gare Saint-Charles ne peut pas être qualifiée de contrôle de routine puisqu’elle résulte de l’augmentation du niveau de vigilance après la tuerie de Bruxelles avait accru la vigilance policière. La méthode qui consiste à « aider » le hasard en profitant de la moindre erreur de l’individu recherché a donc prouvé son efficacité, puisqu’il aura fallu moins d’une semaine aux forces de sécurité pour retrouver Mehdi Nemmouche.

Mais la police française n’a pas le monopole des mauvais procès. En feuilletant les journaux d’aujourd’hui, on est surpris par le changement de ton radical entre les articles sur l’assassin du musée juif de Bruxelles et la couverture d’une autre information : la création par la NSA d’une base de données regroupant des millions de photos de personnes. Puisées sur Internet (réseau sociaux, mails) ainsi que sur d’autres réseaux de communication, ces images servent notamment à l’élaboration d’un système de reconnaissance faciale indispensable à l’identification systématique des terroristes.

Or, s’ils pointent des lacunes dans la surveillance de Mehdi Nemmouche par les services français et la lutte contre le nouveau terrorisme jihadiste, les observateurs seraient bien inspirés de regarder ce qui se fait outre-Atlantique. Comparer le système de surveillance américain à 1984 d’Orwell permet d’éluder le débat sur les insuffisances des services français, amenés à aller encore plus loin que la NSA s’ils veulent gagner en efficacité.

Surveiller « à l’ancienne » (écoutes, filature, interrogatoire) exige des moyens considérables pour des résultats pas toujours satisfaisants, comme nous l’a montré l’affaire Merah. C’est pourquoi le développement d’une stratégie fondée sur le « Big data » (en gros, l’accumulation de tous nos faits et gestes informatiques) est inéluctable. Par définition, cette dernière méthode demande un gros travail de fichage en amont, afin d’enregistrer les données informatiques de la population entière. Qui sait si les images enregistrées par la caméra d’un distributeur de billets pourraient permettre, des mois ou des années plus tard, de mettre la main sur un terroriste voire d’empêcher un attentat ?

Evidemment, il faudrait discuter des limites à poser à ces pratiques, des modalités de la sauvegarde, du traitement et de l’exploitation des données personnelles. Mais ne critiquons pas tout et son contraire. Aussi légitime soit-elle, la demande croissante de sécurité ne peut pas ignorer ses implications sur la vie privée et la liberté de nos concitoyens.

Comme disait le Général, il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut.

*Photo : Stephen Melkisethian.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...