Accueil Site Page 2411

Municipale parisienne : ces médias qui ne savent plus compter

116

anne hidalgo nkm paris

Personne ne s’attendait à ce que Nathalie Kosciusko-Morizet devance Anne Hidalgo au premier tour des élections municipales à Paris. Quelque peu déroutés par cet imprévu, les médias apportaient avec insistance un bémol de taille dès la diffusion des résultats. Certes, NKM arrivait en tête sur l’ensemble de la capitale avec près de 36% des voix contre un peu plus de 34% à son adversaire, mais elle était battue dans son arrondissement, le XIVe. La candidate de l’UMP y est, en effet, devancée par celle du PS, Carine Petit, sur un score sans appel de 37,89% contre 33,10%.

Rien d’humiliant cependant puisque l’UMP y totalisait 21% des suffrages au premier tour de 2008 contre 45% au PS. Et les observateurs de souligner l’imprudence d’une candidature promise à l’échec, d’aucuns estimant même qu’il est malvenu d’être maire si l’on n’est pas vainqueur sur son arrondissement.

Analyse un peu courte, voire bornée, surtout pour les médias ne sachant pas compter jusqu’à 15. Il suffit de franchir la frontière qui sépare le 14e du 15e et de remonter six années en arrière pour se souvenir que la tête de liste de la gauche d’alors y avait rassemblé 36% des voix et que le candidat de la droite y atteignait péniblement les 34%. En 2014, mêmes noms, mêmes enjeux, la candidate de la majorité municipale et nationale investie par Bertrand Delanoë, dépasse à peine les 29% alors que son challenger Philippe Goujon frôle l’élection au premier tour avec 48,56% des voix. Anne Hidalgo a donc perdu cinq mille voix entre 2008 et 2014 et voit un écart de 19 points se creuser entre sa liste et celle de la droite. Pas de quoi pavoiser.

On peut toujours moquer le choix d’une NKM préférant s’attaquer à un gros bastion pour y arracher un maximum d’élus que d’aller se faire élire maire du IXe, il n’est pas certain que l’entrée de la candidate de la gauche à l’Hôtel de Ville dimanche 30 mars se fasse par la grande porte : « Battue dans le XVe arrondissement, Anne Hidalgo a été élue ce matin maire de Paris ». Ce serait une première dans l’histoire municipale de la capitale. Mais ça, personne ne le lira.

 *Photo : BISSON BERNARD/JDD/SIPA. 00679809_000024.

Avignon en rang d’oignons?

78

olivier py fn

Depuis dimanche soir, on ne danse plus sur le pont d’Avignon. Et pour cause. À rebours de tous les pronostics, le candidat FN à la mairie de la cité des papes, Philippe Lottiaux, est arrivé en tête, avec 29, 63% des voix, devançant la candidate socialiste Cécile Helle (29,54%) et l’UMP Bernard Chaussegros, successeur désigné de Marie-Josée Roig. Ici et là, les tractations ont déjà commencé et, une fois n’est pas coutume, l’épouvantail fringant de la bête immonde est ressorti, brandi par des candidats caparaçonnés des valeurs républicaines, prêt à tout pour éviter l’arrivée au siège de premier magistrat de la ville d’un élu bleu marine.

Comme une écholalie, l’indignation culturelle a succédé à l’indignation politique. Interrogé hier matin sur France Info, le directeur du festival d’Avignon, Olivier Py, a prévenu : si le Front National l’emporte au second tour des municipales à Avignon, le festival n’aura « aucune autre solution » que de partir. Et le chevalier blanc de justifier ainsi sa position : « Je ne vois pas comment, d’ailleurs, le festival pourrait vivre, défendre ses idées qui sont des idées d’ouverture, d’accueil de l’autre. Je ne vois pas comment le festival pourrait vivre à Avignon avec une mairie Front national, ça me semble inimaginable. » Ce n’est pas la première fois que ce militant acharné monte au créneau. Que ce soit pendant la guerre en Bosnie où il avait tenu une grève de la faim pendant 28 jours ou à l’occasion du débat sur le mariage gay avec une tribune qui dénonçait « l’intolérable intolérance sexuelle de l’Eglise », Olivier Py rivalise désormais sans conteste avec une autre sommité en matière d’indignation, Jean-Michel Ribes.

Dans ce gargarisme où se mêlent et s’entremêlent les sentiments mièvres d’une certaine élite sociale, on aimerait que chacun revienne à sa place et fasse le job. Que le politique cesse de faire du spectacle sans toutefois perdre le sens de la distance ritualisée et que le monde du spectacle cesse de faire de la politique. Faut-il rappeler que 59% des ressources  du festival IN proviennent de subsides publics ? Lorsque ces fonds ont été collectés, on ne se souciait guère de l’appartenance politique des créanciers ? Dans l’hypothèse où le Front National venait un jour à conquérir d’autres grandes villes, faudrait-il déménager le Louvre, le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation lyonnais,  ou le château de la Buzine, le « Château de ma mère » si cher à Marcel Pagnol qui accueille désormais la Maison des cinématographie de la Méditerranée ?    

Et pourquoi le festival d’Avignon devrait-il choisir son public ou sa mairie ? Les manifestations artistiques n’ont toujours existé que dans la confrontation, ne se sont réinventées que dans l’opposition. Ces événements be trouvent leur plénitude que dans une sorte de transcendance qui rassemble indifféremment les lecteurs de Céline, d’Aragon, de Mauriac, de Malraux. Que faut-il craindre ? Un maire crypto-fasciste qui viendrait enrayer le succès du festival ? Des habitants d’un genre nouveau qui refuseraient de contribuer au succès de la prochaine édition ? Soyons sérieux. À moins que ce festival ne soit devenu un nouveau lieu de l’entre-soi, un travers qu’avait dénoncé sans demi-mesure, il y a quelques mois, Fabrice Luchini en des termes pour le moins crus: « J’ai le sentiment que c’est désormais le lieu d’une secte qui rejette les grands textes. » ?

On peut comprendre les craintes d’Olivier Py à propos du rapport que la droite entretient avec la culture. Si elle ne l’a pas lâchement abandonné, elle la méprise superbement,  comme en témoignent les dires de l’ancien président de la République à propos de la princesse de Clèves ou ceux de l’ancienne ministre de l’économie, Christine Lagarde, lorsqu’elle suggérait que pour agir, il fallait cesser de lire.  Sans doute le comédien se persuade-t-il qu’avec l’extrême droite, on irait au-devant du pire. Mais si tel était le cas, qu’il reste alors ! Et qu’il participe à ce que Malraux voyait comme un moyen d’être moins esclave pour l’homme : la culture comme résurrection de la noblesse du monde.  

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000002.

Thèse, antithèse, foutaise

15

didier super concert

D’un côté, j’en suis bien conscient, si je ne me ressaisis pas, jamais je ne vous parlerai, comme promis, de notre bon pape François. Pourtant, qui d’autre le ferait mieux que moi, surtout dans le cadre de cette chronique ? D’un autre côté, il incarne l’éternité, alors que moi, je me sens un peu tenu par l’actualité, surtout quand elle me concerne. Après la mini-thèse dont je fus récemment l’objet sur un site complotiste voilà-t-il pas que je suis sollicité pour une vraie thèse de science politique ! Face à ça, on comprendra que le Scutum Fidei dont je comptais vous entretenir peut bien attendre encore un moi ou deux.

Mes années clubbing

Vendredi 24 janvier

Me voilà donc saisi par courrier d’un questionnaire destiné à une thèse de doctorat. Pas sur moi, hélas, mais sur le Club de l’Horloge, où j’ai quand même officié en tant que « nègre » au sortir des écoles, de 1977 à 1981. Pourquoi ne pas répondre ?[access capability= »lire_inedits »] Non seulement ça flatte mon ego, mais ça fait marcher ma mémoire : jamais mauvais, à nos âges… Je n’ai d’ailleurs jamais nié cette négritude horlogère ; seulement son imputation à crime. À l’époque, les fondateurs du Club, scissionnistes du GRECE, avaient quitté leurs drakkars embrumés pour aborder aux rives du réel. Ils voulaient faire de leur cercle une « boîte à idées » à destination de l’UDF et du RPR qui, hélas, n’en avaient guère l’usage. Quant au Front national, alors groupusculaire et sans débouchés, les membres du Club le toisaient de haut, un peu comme des bacheliers à mention face à des redoublants du certif. En fait de « clubbeurs », les horlogers ressemblaient plutôt à une bande de technocrates bien élevés, mais coincés. Heureusement, ils avaient pour chef Yvan Blot, un authentique personnage de Hergé, mi-Tintin mi-Tournesol et tout à fait baroque. A priori, mon doctorant souhaitait une interview, mais j’ai préféré répondre par écrit. Non seulement par prudence, mais surtout pour pouvoir vous en faire profiter ensuite. Comme disait ma grand-mère, « faut pas gâcher ».

Les droits de l’homme-bête

Lundi 3 février

 Je reste scotché par la condamnation à un an ferme du jeune crétin qui s’est fait filmer en pleine séance de lancer de chat. « À l’extérieur du tribunal », raconte Le Parisien, non sans émotion, « des dizaines de soutiens au chaton Oscar manifestent » ; ils répondent ainsi à l’appel de la SPA qui, heureusement, a souhaité un rassemblement « dans le calme ».  Le Parisien, toujours : « “Je ne sais pas ce qui m’a pris, je ne recommencerai plus, c’est promis”, a vainement tenté de se défendre le jeune homme […] Oscar, lui, se remet douce- ment de ses fractures. » Allons, tant mieux ! Il ne manque que son mail pour les messages de réconfort. Un an ferme ! Même s’il s’agit de « faire un exemple », comme on me l’a expliqué, n’est-ce pas légèrement disproportionné ? Pourquoi cette urgence de la « comparution immédiate », et tant de sévérité pour si peu ? On en fait moins pour les éléphants sans défenses. Serions-nous en train de passer une fois encore d’un extrême à l’autre, de l’« animal-machine » cogité par Descartes au manimal dont Oscar Ier semble inaugurer le règne ? Dans ce cas-là, tout le monde doit devenir végétarien comme Aymeric Caron ! Au nom de quoi aurions-nous le droit d’abattre industriellement certains animaux, parfois dans des conditions tout à fait cruelles, et pas d’en envoyer d’autres valdinguer dans le mur à l’occasion ? Si j’étais veau, vache, cochon, couvée, je rêverais d’être chien ou chat pour ne risquer que ce sort-là ! Cette drôle de zoophilie à géométrie variable change aussi selon les cultures. En Corée, et même dans certains cantons suisses, on mange volontiers du chien à toutes les sauces (ragoût, soupe, saucisson) sans y voir un problème pour la vie en commun − du moins avant le ragoût. Quant au chat routard, on lui conseillera d’éviter la Chine, où on le déguste après l’avoir « saisi » vivant dans l’eau bouillante (sinon, c’est moins bon).  Trêve de balivernes ! Si une patte de chaton cassée vaut un an ferme, je suis inquiet pour l’échelle des peines. À ce tarif-là, combien pour un braquage, même au pistolet à eau ? Et pour un bourre-pif, au hasard, à l’ami Caron ? C’est ça, la nouveauté radicale de la jurisprudence Oscar : un futur plat chinois, délicieux par ailleurs, vaut désormais un frère humain. À quand la Déclaration universelle des droits de l’homme-bête ?

Rock around the clock (club remix)

Dimanche 9 février

 Ça y est, j’ai fini de répondre au questionnaire sur mon « rapport au Club », comme on dit de nos jours. Vous en trouverez ici un résumé adapté à un public non universitaire.  Donc, j’ai travaillé pour le Club de l’Horloge de 1977 à 1981, sans jamais y adhérer et pour cause : ça m’aurait coûté du fric au lieu d’en rapporter. D’ailleurs, comme je le dis très bien moi-même dans ma fiche Wikipédia, « je n’ai jamais adhéré à aucun mouvement dont je ne fusse pas le fondateur » (même le GUD).  En revanche, parallèlement au Club, j’ai travaillé entre 1977 et 1981 pour : – l’Association pour la démocratie, « officine de propagande giscardienne », comme disaient les chiraquiens ; – Michel Poniatowski, pour son livre L’Avenir n’est écrit nulle part (1978) ; – le Parti républicain, alors dirigé par Jacques Blanc, c’est-à-dire Giscard (1978-1981). Au Club, mon travail consistait à transformer en livre une douzaine de chapitres rédigés par des auteurs aux influences littéraires très variées, de Proust à Morse. Pour donner à cet habit d’Arlequin une unité de style, il me fallait le découdre et le recoudre entièrement − après avoir compris, de préférence. Les gens du Club appelaient ça la « tellennisation », du nom de mon vrai nom. Si j’ai cessé de travailler pour le Club, à l’automne 1981, c’était pour me conformer aux ordres de Pasqua. Quand il m’a embauché, il a été très clair : « Je vous prévieng, mon petit Bruno, c’est un plein-temg ! Vous ne bossez plus que pour moi, à partir de maintenang ! » Comment lutter, et surtout pourquoi, si le salaire suit ?  Je n’aurai donc « tellennisé » que les trois premiers ouvrages du Club ; même qu’à la relecture, je prétends que ça se voit encore. Quant à ma présence parmi les « signataires » des deux suivants, elle s’explique par l’intégration dans ces livres de textes antérieurs, et sans doute par l’opportunité d’y faire figurer le « nègre » de Pasqua. Ce dernier n’y voyait d’ailleurs pas d’objection : en ce temps-là, la moitié des techno-clubbeurs faisaient partie du RPR, y compris le président Blot − les autres ayant opté pour l’UDF. C’est seulement à partir de 1986 que la tourelle du think tank giscardo-chiraquien s’est tournée plus à droite. Au lendemain des législatives, les horlogers ont découvert soudain les charmes du FN, passé par la grâce de François Mitterrand de 0 à 35 députés. Au même moment, le même Front ressentait pour la première fois le besoin de se doter d’idées, voire de fiches-argumentaires. Ce mariage de raison durera jusqu’au « puputsch » tragique de 1998, la plupart des clubbeurs ayant suivi Mégret sur sa ligne aventuriste…

Jamais content! 

Jeudi 13 février

 Ce métier de « plume » politique, depuis le Club de l’Horloge jusqu’à Pasqua, on peut dire que j’en aurai soupé. Mais justement : si le boulot n’était guère exaltant, au moins la soupe était bonne ! Il m’arrive de regretter ces chaînes dorées. Selon la taxinomie de La Fontaine, après avoir été chien je suis devenu loup, et c’est rudement fatigant.

Super génial !

Mercredi 19 février

 Suite à la jurisprudence M’bala M’bala, j’en connais un qui a intérêt à garer ses fesses, comme dirait mon beauf, c’est le chanteur Didier Super. Depuis plus de dix ans, ce punk à Deschiens se fout ouvertement de la gueule du monde, avec un répertoire où il s’en prend sans discernement aux pauvres, aux caniches, à l’antiracisme et aux petits Chinois qui fabriquent des jouets de mauvaise qualité au lieu d’aller à l’école.  Bien sûr, il y a la feuille de vigne du énième degré, mais le vent souffle fort, ces temps-ci ! Avant qu’il ne balaye Didier, je vous recommande de jeter un œil à ses prestations sur YouTube. À titre de teasing, je ne résiste même pas au plaisir de vous conter ici sa mémorable entrée en scène lors d’un « Grand concert contre le racisme » en 2008. Épaules voûtées, col roulé acrylique orange et lunettes recollées au scotch, Didier est en superforme. D’emblée, il prend à rebrousse-poil son public − qui est d’ailleurs plutôt celui des Têtes Raides et autres têtes d’affiche « engagées pour la soirée », comme disait Coluche. « Heu, au fait, c’est pour ou contre le racisme ici ? », risque-t-il d’une voix hésitante. Murmures et huées. Ça commence mal… Pourtant, le miracle va se produire ! L’artiste parvient à retourner la foule rien qu’en adoptant un ton militant et en levant le poing à chacune de ses saillies, de plus en plus incongrues par rapport au thème de la soirée : « Avant de commencer, je voudrais remercier les lois sur l’immigration, parce que sans elles, on n’aurait jamais fait cette petite fête ! […] Pour nous les artistes, ce genre de petite fête engagée, c’est important pour faire notre promo ! […] Sérieusement, je trouve que c’est bien qu’on se mobilise tous, parce qu’y en a marre qu’on ait des problèmes avec les immigrés ! » Trois doigts d’honneur au public, trois ovations en réponse… Ça, c’est Super ! En 2004, notre confrère Télérama avait qualifié son premier album de « plus mauvais disque du monde et de tous les temps », non sans quelques raisons, notamment musicales. Mais la vérité oblige à dire que Didier le fait un peu exprès. Quant aux paroles, cette galette contient plusieurs fèves en or telles que Marre des pauvres, On va tous crever (live), Putain d’Chinois ! et même J’ai pas trouvé de titre à celle-là. Accessoirement, nous avons eu le plaisir, mon amie Elvire Adrouät et moi, d’assister à une représentation de sa comédie musicale : Et si Didier Super était la réincarnation de Jésus- Christ ?, et je dois dire que la question reste ouverte.

Mes idées patapolitiques

Samedi 22 février

 Bientôt quinze jours que j’ai répondu aux questions de mon thésard sur le Club de l’Horloge. Si je n’ai pas encore renvoyé la copie, c’est qu’un truc me chiffonne… À la relecture de sa lettre, je comprends ! J’ai failli passer à côté de l’essentiel : le dossier de presse joint, censé servir de base à l’auteur pour « évoquer mes positionnements politiques ». Au secours ! J’ai bien fait de regarder. Ce qui ressort le plus souvent, comme depuis vingt ans (déjà, ou seulement ?) c’est le monstre du Loch GUD. Pourtant, Le Nouvel Obs a dûment consulté des « spécialistes de l’extrême droite », selon lesquels mon nom « n’apparaît jamais » dans l’histoire de cette organisation. Mieux : comme le rappelle l’hebdo, dès 1997, L’Événement du jeudi avait été condamné en première instance, puis en appel, pour cette imputation diffamatoire. Aurais-je donc adhéré à ce groupuscule étudiant à 40 ans passés ?  La dernière trouvaille, on la doit à Mediapart, dans un « article » lui-même recopié sur un blog anonyme : ma « participation à la création du MNR de Bruno Mégret, scission du Front national ». À ma connaissance personne, même dans la meilleure presse, n’a jamais prétendu que j’aie été un jour membre du FN. Or, pour se mutiner contre le capitaine Bligh, il faut quand même avoir navigué sur le Bounty ! Mais bon, à présent que Mediapart en personne a lancé ce ragot, je m’attends à ce qu’il me poursuive au moins jusqu’à ma mort. Encore un nouveau sparadrap pour le capitaine de Koch !

En conclusion, mon correspondant note, non sans une pointe d’ironie, que je semble « très soucieux de ce qui peut s’écrire » sur moi. Est-ce vraiment si original ? Comme tout le monde et lui-même, j’aspire à être jugé – si jugement il y a − sur mes actes et les écrits que je signe. Une saine controverse ne saurait se fonder que sur les idées exprimées par l’autre, pas sur ses arrière-pensées et pulsions putatives. Tel est pourtant le sort réservé, aujourd’hui encore, aux gens étiquetés de droite, victimes a priori de l’« herméneutique du soupçon », voire carrément de la « loi des suspects ». S’il est désormais un peu tard pour jouer à « Où étiez-vous en 1942 ? », le point Godwin et la reductio ad hitlerum fonctionnent à pleins tubes. Pamphlets et dossiers en forme de rafles intellectuelles n’en finissent pas de mettre dans la même charrette tous les suppôts supposés de la Réaction (Zemmour et Rioufol, Lévy et Finkielkraut – et même Brunet et Taddeï, dans des genres pourtant différents.) Et le comble, c’est que les médias dominants accusent désormais ces usual suspects d’avoir « pris le pouvoir médiatique ». Ce traité inégal a beau être risible, il est pénible à vivre, pour moi comme pour les méchants précités. Nul ne songerait sérieusement, aujourd’hui, à reprocher aux gens de Progrès la Terreur ou Staline, au risque d’être couvert de quolibets et d’insultes. Et moi, sous prétexte que je ne suis pas de gauche (désolé, je n’y arrive toujours pas), je serais complice des plus grands crimes, de l’Inquisition à la Shoah ? Voilà un chapeau un peu grand pour moi.  J’assume pleinement mes travaux de « nègre » pour ce qu’ils furent : des boulots d’écriture. Si je les avais jugés déshonorants, je les aurais refusés. Mais un mercenaire, aussi loyal soit-il, n’est pas un militant. Aussi suis-je « très soucieux » qu’on ne me prête pas rétroactivement des engagements que je n’ai jamais pris. Surtout que ces imputations sans fondement sont systématiquement nuisibles à ma réputation… Personne ne m’a jamais accusé de donner pour les Enfants du Mékong !

J’ai toujours répugné à l’embrigadement, plus viscéralement encore que mes meilleurs amis de gauche. Mes idées, je les ai exprimées, au premier ou au deuxième degré, dans nos journaux, parodies et manifs signés Jalons, et à titre personnel dans mes livres et mes chroniques. C’est sur ces faits, gestes et écrits qu’il conviendrait, me semble-t-il, de se fonder pour comprendre mes « positionnements politiques », plutôt que sur un dossier de presse. Par malveillance ou simple paresse, les journalistes ont tendance à recopier, quitte à les déformer, les erreurs volontaires ou non de leurs collègues. Ce n’est pas la source idéale pour une thèse de doctorat, surtout quand il s’agit de moi.

Mini-moi

Un amateur d’art allemand à Picasso, à propos de Guernica : « C’est vous qui avez fait ça ? » – «Non, c’est vous ! »

– Sur Fréquence Protestante, lundi 3 février à 23 heures : vif débat entre deux pasteurs sur La Dogmatique en 26 volumes de Karl Barth (inachevée !) Je serais curieux de connaître l’audimat.

– Superbe aphorisme de Tristan Bernard : « Un journal coupé en morceaux n’intéresse aucune femme, alors qu’une femme coupée en morceaux intéresse tous les journaux. »

– À la « une » de L’Express, 20 mars 2013 : « Les pervers narcissiques » ; 19 février 2014 : « Dans la tête des pervers narcissiques » ; 14 janvier 2015 : « Le salaire des pervers narcissiques » ?

– Un journaliste français à Zhou Enlai : « Que pensez-vous de la Révolution française ? » – « C’est un peu tôt pour se prononcer.[/access]

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA. 00622192_000009

21 avril, deux cent quatre-vingt-dix-huitième

32

Ce qu’il y a de stupéfiant chez les socialistes, c’est qu’à chaque fois qu’ils perdent, ils donnent l’impression de tomber des nues. Ils n’en reviennent pas. Ils sont éberlués. Et toujours ils pleurnichent. Comprenez-les : eux si honnêtes, si droits, si en avance sur leur temps, comment peuvent-ils être punis de la sorte par des électeurs sans cœur et sans âme ? Alors qu’à côté, à droite, on a beau nager dans les affaires, les condamnations, les écoutes, on est quand même élu et réélu (Balkany !) – et d’ailleurs à gauche aussi, plusieurs maires  sortants sévèrement casserolés ont fait un carton au premier tour. À croire que la malhonnêteté paye !

C’est que les socialistes qui sont plein de conscience morale manquent cruellement de conscience métaphysique – autant que de pragmatisme. Ils croient que la corruption, les trafics d’influence ou les passe-droits peuvent influer sur la décision de l’électeur. Ils croient que les lois sociétales qu’ils ont fait voter sont passées dans l’opinion sous prétexte qu’elles sont passées dans la Constitution. Ils croient que l’électeur raisonne comme Edwy Plenel et fantasme comme Najat Valllaud-Belkacem. Mais l’électeur se fout d’Edwy Plenel et trouve simplement que Najat Vallaud-Belkacem est une très jolie femme. Non, ce que veut l’électeur, c’est que son petit quotidien s’améliore et que ses petites coutumes ne soient pas mises à mal. Or, ce gouvernement fait le contraire depuis deux ans. Si l’électeur pourra éventuellement lui pardonner ses échecs sociaux (parce qu’il est pragmatique et qu’il sait que la droite au pouvoir n’aurait pas fait mieux – la seule politique possible étant aujourd’hui celle qui consiste à sauver les meubles), il l’a eu plutôt mauvaise qu’on vienne le déranger dans ses préjugés.

Il en a eu un peu ras-le-bol de passer pour un raciste parce qu’il a quelques inquiétudes identitaires, pour un homophobe parce que le mariage pour tous et la théorie du genre ne l’emballent pas tant que ça, pour un sadique parce qu’il trouve que les lois que l’on prépare sont encore moins sévères que celles déjà en règle, et pour un ringard qui ne comprend rien au monde parce que Terra Nova a décrété ce que devait être ou pas la nouvelle humanité. Il en a surtout marre qu’une majorité minoritaire malmène systématiquement sa minorité majoritaire. Bref, l’électeur se rebiffe et ose un chouïa chahuter ceux qui le nient depuis si longtemps, au risque que ceux-ci tombent dans un déni encore plus grand – spectacle réjouissant dont on ne se lassera jamais, il est vrai.

 

Municipales : l’autre enracinement

544

front gauche municipales

Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.

Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.

Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.

On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.

Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.

Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.

Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.

Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.

Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.

*Photo : Xavier Malafosse/SIPA. 00676548_000004.

Municipales : et revoilà les trouble-fête !

131

fn briois municipales

Les élections sont en République ce que les processions rituelles étaient sous l’Ancien Régime : de grandes festivités mi-sacrées mi-païennes, où le corps du peuple se régénère dans l’invocation collective et braillarde des bons auspices. Après avoir écouté la bonne parole des diverses chapelles politiques, on s’en va communier aux urnes, dans la joie inquiète que le Ciel accordera aux citoyens paix et prospérité.

On fanfaronne à la radio, on roule des yeux à la télé, on gazouille sur Internet. On se déguise en Robin des Bois, on se grime en Super Dupont, les clowns blancs et les Pierrot-la-Lune font des grimaces écocitoyennes, on se glisse des peaux de bananes et on feint de malencontreusement marcher dessus, on y répond avec des pistolets à eau ; le bruyant défilé de la nation descend dans la rue et trompette à qui mieux mieux. Les élections, on l’ignore trop souvent, c’est avant tout la fête ! Les gens comme-il-faut pensent que c’est une affaire très grave pour grandes personnes très sérieuses, mais ces gens-là ont tort. Ils se privent d’un authentique moment de rigolade. Yannick Noah va-t-il quitter la France si Dugenou est élu ? Le festival d’Avignon se tiendra-t-il encore dans la France occupée par la Bête Immonde ? Les pains au chocolat de Jean-François Copé ont-ils fessé le président de la République avec leurs petits bras musclés ? Pétaouchnok et Clochemerle feront-ils vaciller les Droits de l’Homme ?

Tels les harengs du Carnaval de Dunkerque, telle la marmotte de Punxsutawney, tels les Gilles à Binche, les articles de presse ont répondu avec une impeccable ponctualité aux règles immuables du spectacle. Le premier tour des élections a donc initié la Parade des Grand Mots Qu’on Nous ressort À Chaque Fois : « Trouble-Fête » ! « Coup de Tonnerre » ! « Énorme surprise » !

Sitôt aperçu, le pantin du fascisme (on ne gâche pas la fête !) est promené sur la grand-place, offert aux huées et aux crachats de la foule. Pas de quartier pour les fâcheux ! Qu’on le pende ! On le traîne et on le pend, entre un Père Fouettard en mousse et un épouvantail ultralibéral.

Pendant les élections, l’opinion ne compte pour rien. Ce qui compte vraiment, c’est que ces saturnales républicaines réactivent le sens de la communauté, que ces modernes rogations fertilisent notre pouvoir d’achat, et surtout que Bonhomme Carnaval finisse brûlé à son gibet, comme prévu, comme d’habitude, comme de bien entendu. Ensuite, on rentrera se coucher, l’âme contente. L’hiver est fini.

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00679871_000008.

Souriez, vous êtes soignés

medecine telemedecine usa

« C’est merveilleux d’être constamment surveillée », déclare Ernestine Marshall à la chaîne de télévision Fox News. La sexagénaire vit en Floride, elle est atteinte de sclérose en plaques et son assurance santé « Humana Inc. » a équipé, voici un an, son modeste appartement d’une dizaine de détecteurs de mouvements. À chaque fois qu’ Ernestine déambule, ouvre son frigo ou son armoire à pharmacie, qu’elle se couche ou tire la chasse de ses toilettes, sa compagnie d’assurance santé l’enregistre. Ses moindres faits et gestes sont surveillés.

À tel point que si un élément anormal vient troubler la routine d’Ernestine, un superviseur lui téléphone illico depuis sa tour de contrôle, pour s’assurer que tout va bien. C’est arrivé une fois que l’assureur consciencieux a remarqué qu’Ernestine « dormait mal », se souvient-elle. « Je m’étais levée à 3 heures, puis à 5 heures du matin. ». Or, chez Humana Inc., on considère que  « toute rupture de la routine peut être le signe avant-coureur d’une crise ». Loin d’être gênée par cet anéantissement de sa vie privée, Ernestine se déclare satisfaite : « Grâce à ce système, je peux rester chez moi, et n’ai pas besoin d’aller dans une structure spécialisée ni de vivre avec une aide à domicile. ». La surveillance serait donc la liberté ? Si Ernestine a été surprise quand les superviseurs de l’assurance lui ont téléphoné, sur Fox News, elle se contente d’un « wow » pour dire son admiration. Comme souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions : ses défenseurs mettent en avant qu’avant l’avènement de cette technologie, les malades chroniques devaient se déplacer pour voir un médecin. Maintenant, ils peuvent être suivis, tranquillement, depuis chez eux.

La supervision du patient chez lui n’est qu’une des applications de ce qu’on appelle la « télémédecine », soit le fait de pratiquer la médecine, à distance, via les nouvelles technologies. La « télémédecine » ou « telehealth » est en plein essor aux Etats-Unis, pays qui compte de nombreuses zones rurales et dont l’immensité encourage médecins et patients à préférer la consultation par Skype, moins coûteuse.

De fait, la loi s’adapte à cette évolution. En 2000, seuls cinq Etats rendaient obligatoire le remboursement par les assurances privées des consultations en ligne. Aujourd’hui, dix-neuf Etats ont fait passer cette loi. Les détracteurs de la télémédecine mettent en garde contre la dénaturalisation de la consultation. Le docteur Verghese, s’exprimant sur la célèbre chaîne internet TED s’était ému que l’on « perde un rituel transcendant qui est le coeur de la relation entre le patient et le scientifique. ». Le législateur aux Etats-Unis se demande maintenant s’il doit plafonner les honoraires des médecins consultant en ligne.

Alors qu’en Floride, ces débats sur l’encadrement de la télémédecine seront tranchés dans six mois, ces nouvelles pratiques sont déjà bien réelles pour Ernestine Marshall qui s’est portée volontaire pour être constamment surveillée.

Rien de tel pour l’heure en France, où seuls les patients présentant des risques cardiovasculaires envoient des enregistrements de leur rythme cardiaque à leur médecin. Personne n’a encore équipé sa maison de détecteurs, traquant leur activité.

*Photo: PANTHER/P.P.L. IMAGE/SIPA.00310438_000003

Municipales : la déroute du PS vue par les frères Coen

11

freres coen ps fn

Le premier tour des élections municipales 2014 m’a permis de mieux comprendre le film des frères Coen, A serious man.

Bien qu’étant très friand des productions de la fratrie la plus géniale d’Hollywood, de Sang pour sang à True grit, en passant par Miller’s crossingA serious man m’avait laissé sceptique. C’est quelque peu dubitatif que j’avais suivi les déconvenues de Larry Gopnik, professeur de physique quantique en 1967 à Minneapolis, qui ouvre le film avec une démonstration visuellement effarante du problème de Schrödinger et passe l’heure et demie suivante à subir les persécutions de sa femme, de ses collègues, de son oncle autiste et de ses enfants demeurés, en voyant peu à peu son existence vaciller sans qu’il parvienne à trouver une explication à la succession de déconvenues et de catastrophes qui s’abattent sur lui. À l’image du chat de Schrödinger, dont il cite l’exemple au début du film à ses étudiants, Larry Gopnik tourne en rond dans sa boîte sans plus savoir s’il est encore maître de son existence ou en fait même vraiment partie. Rappelons que le principe de l’expérience de Schrödinger est d’enfermer un chat dans une boîte avec un flacon de gaz mortel, une source radioactive et un compteur Geiger. Quand le compteur détecte un certain seuil de radioactivité, le flacon se brise et le gaz tue le chat. Si nous ouvrons la boîte, nous constaterons que le chat est soit mort soit vivant mais tant que nous ne le faisons pas, le chat est la fois théoriquement vivant et mort et se trouve dans une dimension que seul un expert en physique quantique sera capable d’appréhender, d’où reviennent parfois les morts dans les films de Georges Romero et plus rarement les hommes politiques.

Un peu comme le chat de Schrödinger, le Parti socialiste, au lendemain du premier tour des élections ne sait plus très bien s’il est mort ou vivant, pas plus que ceux qui l’observent se débattre entre les deux tours, coincé dans la petite boîte du déni, tandis que monte l’aiguille du compteur Geiger frontiste. À Hénin-Beaumont, Steeve Briois a commenté d’un sobre mais ferme « Place au travail ! » les 50,6% réalisés dès le premier tour. À Marseille, Patrick Menucci fait désormais tinter ses casseroles loin derrière le candidat du FN, arrivé en deuxième position, et loin derrière Jean-Claude Gaudin auquel on n’en voudrait pas de citer le colonel Kilgore dans Apocalypse Now et son « J’adore l’odeur du napalm au petit matin ». À Fréjus, le FN fait 40% tandis que Niort passe à droite après soixante ans de règne socialiste. Hormis à Paris où Anne Hidalgo fait match nul et à Lille où Martine Aubry tient un peu le rôle qu’Alain Juppé assure à droite, le terme de Berezina paraît presque faible partout ailleurs pour commenter les résultats du PS. On n’a d’ailleurs pas fait tourner que les tables électorales hier soir puisque Jean-Marc Ayrault semblait presque revenir d’entre les morts pour commenter les résultats d’une voix atone et recommander la constitution d’un front républicain avant de s’enfoncer à nouveau, et peut-être pour toujours, dans les limbes. « Nous avons le pouvoir de remobiliser les électeurs entre les deux tours » a répété, mécanique, Najat Vallaud-belkacem sur tous les plateaux de télévision. « Les électeurs ont voté avec leurs pieds » a répondu, sarcastique, Bruno Le Maire, évoquant le record d’abstention et renvoyant la pauvrette à l’époque congelée de la RDA. Il a beau jeu de le faire : l’UMP vient d’être sauvé miraculeusement (et sans doute temporairement) des eaux troubles des écoutes par la percée du FN et il est certain que la courbe électorale sera plus difficile encore à inverser que la courbe du chômage pour le PS.

Dans A serious man, le malheureux Larry Gopnik, trompé et tyrannisé par sa femme, martyrisée par ses collègues et par ses étudiants, affligés par son oncle autiste qui passe ses journées à couvrir des cahiers d’écoliers de symboles cabalistiques, cherche désespérément à sortir de la spirale infernale qui menace de précipiter toute son existence dans le désastre. Dédaignant le rationalisme scientifique, il se tourne même vers la religion, mais les rabbins qu’il interroge ne parviennent qu’à lui donner des réponses toutes plus contradictoires et inutiles les unes que les autres. Le Parti socialiste, quant à lui, durement éprouvé essaie à tout prix de trouver une explication à sa déroute qui ne remette pas en cause la cohérence et la pertinence de ses choix politiques. Pas questions de considérer les démêlés des candidats socialistes à Marseille ou Hénin-Beaumont, au niveau local, ni le rejet de la politique gouvernementale, au plan national, comme des facteurs d’explication de la très large percée du Front National : comme d’habitude on attribue ces résultats à l’ignorance des électeurs et à l’œuvre des maléfiques zélotes qui, dans l’ombre, banalisent les thèses du FN et manipulent les cerveaux malades. Ce matin, Le Monde  allait même jusqu’à mettre les électeurs de Béziers sur le divan pour expliquer le désastre : « Les Biterrois montrent une tendance dépressive qui alimente un discours victimisant, terreau particulièrement favorable pour le FN. » Traduction : alors que le socialisme municipal n’a décidément rien à se reprocher, c’est une bande de maniaco-dépressifs qui a encore tout fichu en l’air.

Il n’est pas question pour le Parti socialiste de se remettre sérieusement en cause, surtout entre deux tours des élections municipales, alors que Paris balance encore dangereusement entre NKM et Anne Hidalgo. On s’accroche donc au PS au « front républicain », vieille antienne que les ténors de l’UMP ne font même plus semblant de prendre au sérieux, trop heureux de voir la gauche redevenir pour un temps plus bête que la droite. Et malgré les protestations et les menaces de sanctions, le rattachement du Front National au paysage politique local semble inéluctable. Comme Larry Gopnik dans A serious man, le parti socialiste n’a donc plus qu’à se laisser balloter favorablement par les événements en espérant que ça ne casse pas trop au deuxième tour.

Il est hors de question que je raconte ici la fin de A serious man : elle est très intrigante au premier visionnage et elle prend tout son sens quand on a regardé le film une deuxième fois, enrichi de l’expérience du premier tour des élections. Pour celles-ci en revanche, on sait à peu près comment cela va se finir : dimanche prochain, quand nous ouvrirons la boîte de Schrödinger pour constater ce qu’est devenu le PS entre les deux tours, il y a de fortes chances pour que plus d’un s’exclame : « le petit chat est mort ! »

Mais meurt-on jamais vraiment en politique ? Aucun chat n’a été blessé au cours de la rédaction de cet article.

*Photo : TUCAT-POOL/SIPA/SIPA.00679916_000001.

Où va l’argent ?

9

FRANCE REGIONS PIb

france pib regions

Les chiffres présentés sur cette carte sont obtenus en soustrayant, pour chaque région, le revenu théorique de ses ménages à leur revenu effectif. La différence entre revenu effectif et revenu théorique correspond à une contribution nette au revenu des autres régions quand elle est négative, et à un bénéfice net pour la région quand elle est positive. Les chiffres régionaux sont exprimés en euros par habitant pour tenir compte de la population des différentes régions. Le revenu théorique est celui que toucheraient les ménages d’une région s’ils percevaient une proportion de revenu national égale à leur contribution au PIB national. Si, par exemple, une région contribue à 10 % du PIB de la France, son revenu théorique – on pourrait dire « autarcique » – vaut 10 % du revenu national.

Si l’Île-de-France était une île au plan économique, c’est-à-dire si le produit intérieur brut (PIB) régional déterminait à lui seul le revenu des Franciliens, ceux-ci verraient leur revenu augmenter de plus de 100 milliards d’euros (107 en 2010), pour arriver à une moyenne de 9100 euros par habitant. Celui des Limousins baisserait de 4400 euros, soit presque un quart ; les Rhône-Alpins, eux, ne perdraient que 300 euros.

En France, certains gagnent plus qu’ils ne produisent, d’autres moins. La nation fait de la productivité des uns le revenu des autres sous forme de salaires, de pensions ou d’aides sociales. La preuve cartes sur table ![access capability= »lire_inedits »]

pib regions belgique

Le contrat tacite qui lie les Français entre eux et se traduit au quotidien par des transferts financiers de plus de 100 milliards d’euros par an (107 milliards en 2010) est au cœur de l’unité nationale. Il n’en repose pas moins sur le sacrifice des habitants les plus productifs, sacrifice dont la contrepartie n’est pas vraiment débattue et reste largement taboue. Des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer l’iniquité de cette transaction très concrète, notamment celle du géographe Jacques Lévy[1. Jacques Lévy, Réinventer la France. Trente cartes pour une nouvelle géographie, Fayard, 2013, p. 152.], qui résume la situation par une formule volontairement provocatrice : « Les pauvres des régions riches paient pour les riches des régions pauvres. » Autrement dit, les inégalités sociales les plus flagrantes s’observent dans les grandes métro- poles ; cependant, la fiscalité qui y touche les classes modestes ne sert pas à réduire ces inégalités mais, au contraire, à favoriser l’environne- ment et le revenu des habitants des villes moins productives (mais aussi moins inégalitaires) où, de surcroît, le pouvoir d’achat n’est pas grevé par un coût du logement prohibitif. Qu’en est-il concrètement ? Pour comprendre et évaluer cette dimension de la solidarité nationale, la meilleure méthode consiste à cartographier non seulement les flux financiers de la redistribution gérée par l’État, via les impôts et autres cotisations, mais aussi à élargir la perspective afin de comparer ce qui est produit et ce qui est perçu par les ménages. Une première carte met en évidence les différences de productivité entre la région parisienne et le reste de l’Hexagone. La productivité des Franciliens est en gros le double de celle des provinciaux, les régions ne se distinguant que peu les unes des autres. Pour Paris et sa région, la production annuelle de chaque habitant se montait à 49 700 euros en 2010. Alors qu’en province, celle-ci s’établissait entre 22 800 euros dans le Limousin et 29 800 euros en Rhône-Alpes.  En revanche, la carte des revenus dans les régions de Métropole ne fait pas apparaître le même différentiel entre la capitale et les provinces. Le gros cercle centré sur Paris que l’on voit sur la carte de la productivité ne se retrouve pas sur la carte des revenus par habitant, qui sont comparables d’une région à l’autre : de 17 000 euros dans le Nord- Pas-de-Calais à 20 000 euros en Rhône- Alpes pour la province, et « seulement » 24 000 euros en Île-de-France. La différence entre la France de la production et la France du revenu, c’est  la redistribution. On observera sur une troisième carte ce qui fait l’unité nationale au jour le jour. À ce jeu, la région parisienne est la seule contributrice nette : chaque Francilien donne annuellement à ses compatriotes plus d’un tiers de ce qu’il gagne, 9100 euros en 2010.

revenus par region

A contrario, une part non négligeable du revenu des Limousins, Poitevins, Charentais ou Bas-Normands provient des transferts financiers issus de la région-capitale. En revanche, tirées par leurs métropoles dynamiques, les grandes régions « développées » telles que Rhône-Alpes, PACA, le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace ou les Pays-de-la- Loire ne sont pas si loin de l’équilibre. Phénomène que l’on retrouve dans une moindre mesure en Aquitaine et en Midi-Pyrénées, grâce au rôle moteur de Bordeaux et de Toulouse. Mais partout ailleurs en province, on gagne proportionnellement plus que l’on ne produit. Comment s’opère ce rééquilibrage des revenus ? Outre les effets de la redistribution active de l’État des riches vers les pauvres, une partie importante de ces flux financiers est la conséquence de la dissociation croissante entre lieu de production et lieu de consommation. On peut l’observer sur deux échelles. Tout d’abord, entre deux régions voisines, quand on travaille dans l’une et qu’on réside dans l’autre : cela permet de comprendre la situation bénéficiaire de la Picardie, région dont la très certaine consistance culturelle ne se double pas d’une autonomie économique, et dont une grande partie des revenus est perçue dans le département de l’Oise par des salariés qui travaillent dans l’Île-de-France voisine. Cette redistribution-là est un peu artificielle, car elle est essentiellement due à l’inadéquation du découpage régional à la géographie économique du pays. Du reste, le démantèlement de la Picardie a été proposé par le comité Balladur en 2009. Mais les conséquences de la dissociation entre production et consommation se manifestent surtout à plus grande échelle : de plus en plus de territoires se tournent vers l’économie dite « résidentielle », fondée sur la captation d’habitants travaillant ou ayant travaillé ailleurs. En résumé, il s’agit de faire venir des salaires et des retraites, plutôt que de l’activité ou des emplois – qui aimantent les chômeurs et les pauvres.  Cette stratégie peut s’avérer payante pour la partie du territoire national éloignée des centres de déci- sion et d’activité. Bien menée, elle peut conduire à bénéficier des « avantages » de l’économie de marché – équipements publics, entre-soi, loyers modérés, qualité de vie, pouvoir d’achat – sans en subir les inconvénients – pauvreté, pollutions, loyers exorbitants, pouvoir d’achat défavorable, bref, tous les attributs de la mondialisation malheureuse.  Quoi qu’il en soit, l’idée reçue selon laquelle Paris vivrait aux dépens de la France a vécu. Désormais, toutes les communes de France peuvent, au nom de la solidarité nationale, réclamer leur dû d’infrastructures et d’équipements publics. Au demeurant, elles ne s’en privent pas.  La même analyse menée à l’échelle départementale met en évidence des solidarités inattendues. En Île-de- France, seuls Paris, les Hauts-de-Seine et… le « 9-3 » sont contributeurs nets. On travaille dans le « 9-2 » mais on vit dans le « 7-8 », et on gagne bien peu en Seine-Saint-Denis au regard de ce qui s’y produit. La formule de Jacques Lévy n’est donc pas une provocation gratuite, surtout quand on sait que cette dissociation entre un pays qui « trime » et un pays qui « touche » est le fonds de commerce des partis sécessionnistes en Europe, de l’Italie à la Belgique[2. En Italie, la Ligue du Nord fait jouer le ressort d’un ras-le-bol, celui d’une Italie industrieuse qui devrait en avoir assez de financer l’oisiveté d’un Mezzogiorno se complaisant dans le sous-développement et l’assistanat – mafieux qui plus est. Le remake italien du film Bienvenue chez les Ch’tis s’intitule d’ailleurs Bienvenue dans le Sud (5 millions d’entrées), suivi deux ans après par Bienvenue dans le Nord… En Belgique, le spectre de la partition du pays est omniprésent, les Flamands ayant le sentiment de payer pour les Wallons.]. Heureusement, en Europe, les nations ont la vie dure.[/access]

*Photo : aranjuez1404.

Municipales : UMP et FN qui rient, PS dans le déni

420

municipales belkacem ump fn

« Comment pouvez-vous nier à ce point avoir été sanctionnés ? » lance un Henri Guaino ahuri par la mauvaise foi de Najat Vallaud-Belkacem sur le plateau de France 2. Invitée hier soir à commenter les piètres résultats du Parti socialiste au premier tour des municipales, la porte-parole du gouvernement s’enfonce dans le déni. Avec la hargne du représentant de commerce obligé de mettre un pied dans la porte pour vendre sa camelote hors d’âge, NVB distille ses éléments de langage préfabriqués. Le socialisme municipal ? Unanimement plébiscité, quoi qu’en disent les urnes. La percée du Front national ?  Si Fréjus, Perpignan, Forbach, Béziers pourraient bien revenir au Rassemblement Bleu Marine, la responsabilité en incombe à ceux qui ont « banalisé » les idées frontistes, de Sarkozy à  Jean-François Copé. Par la faute de ces apprentis-sorciers, les futurs maires FN, comme Steeve Briois s’apprête certainement à le faire à Hénin-Beaumont, « obligeront les enfants à manger du jambon à la cantine » et « abonneront les bibliothèques municipales à Minute » (vous savez, cet hebdo très rentre-dedans qui traite le parti mariniste de cage aux folles et avait appelé à voter Sarkozy à la dernière présidentielle…).

Preuve de la collusion des droites, renchérit la Pythie hollandiste, le refus de l’UMP de vouloir se plier à la discipline au « front républicain » alors que le Parti socialiste, par la voix de Jean-Marc Ayrault, s’est engagé à retirer ses candidats arrivés troisièmes des triangulaires, au profit de leurs rivaux UMPistes. En attendant d’organiser des futurs grands procès publics pour blanchisserie et décontamination des thèmes lepénistes, les gardes roses de la rue de Solférino auront toutes les peines du monde à appliquer leurs préceptes républicains à Marseille, où Patrick Menucci finit relégué en troisième position, à quinze points de Jean-Claude Gaudin, dans la roue du candidat frontiste…

Malgré toutes ses dénégations, Najat Vallaud-Belkacem n’a pu effacer la dure réalité des chiffres qui, comme le disait un révolutionnaire barbichu, sont sacrément têtus. En traitant les électeurs, singulièrement ceux du FN, comme des petits enfants malades qui ne savent pas ce qu’ils font mais rentreront sagement dans leurs casernes une fois leur petit caprice assouvi, les représentants de la majorité se consolent de leur échec cinglant. Le record d’abstention – 39.5% au baromètre – en dit sans doute beaucoup plus sur la lassitude de l’électorat que les résultats des grandes villes boboïsées. Car peu de choses bougent dans les principales agglomérations acquises à la gauche : Paris promet une victoire sans éclat à Anne Hidalgo, Nantes restera socialiste[1. Malgré le discours lénifiant de Jean-Marc Ayrault métamorphosé en Brejnev dyslexique…] tandis que Gérard Collomb et Martine Aubry, bousculés sur leurs terres, devraient remporter leur duel au second tour. Seules Toulouse et Strasbourg, tombées dans l’escarcelle du PS en 2008, pourraient rebasculer du côté obscur de la force. Dans nombre de villes moyennes, les socialistes finissent pulvérisés façon puzzle, comme à Grenoble, Niort ou Limoges, moyennant quelques bris de porcelaine.

Une fois n’est pas coutume, Rama Yade a bien résumé la situation : les soirées électorales se suivent et se ressemblent depuis une dizaine d’années. Malgré mon jeune âge, je me souviens de la razzia socialiste sur Paris et Lyon en 2001, deux grosses prises qui avaient occulté la Berezina nationale de la gauche plurielle, un an avant le 21 avril. Même sanction en 2008 pour la droite sarkozyste, ne sauvant que Bordeaux et Nice, deux fiefs de l’UMP décidément indéracinables. À chaque fois, les vaincus nous expliquent doctement qu’il s’agit d’élections locales à enjeux locaux et n’acceptent comme seule leçon nationale que la poursuite de leur politique. Hier, en dépit de leurs désaccords tactiques, UMP et PS se rejetaient mutuellement la faute des succès frontistes, à l’heureuse exception d’Henri Guaino, dont le diagnostic des quarante ans de paralysie publique devrait être médité au sommet des partis.

Si je récapitule, un gouvernement désavoué, une opposition ragaillardie, un Front national sur les fonts baptismaux : depuis la présidentielle de 2012, comme chantaient les Poppys, non, non rien, rien n’a changé, tout tout a continué

*Photo : Fred LANCELOT/SIPA. 00679824_000068.

Municipale parisienne : ces médias qui ne savent plus compter

116
anne hidalgo nkm paris

anne hidalgo nkm paris

Personne ne s’attendait à ce que Nathalie Kosciusko-Morizet devance Anne Hidalgo au premier tour des élections municipales à Paris. Quelque peu déroutés par cet imprévu, les médias apportaient avec insistance un bémol de taille dès la diffusion des résultats. Certes, NKM arrivait en tête sur l’ensemble de la capitale avec près de 36% des voix contre un peu plus de 34% à son adversaire, mais elle était battue dans son arrondissement, le XIVe. La candidate de l’UMP y est, en effet, devancée par celle du PS, Carine Petit, sur un score sans appel de 37,89% contre 33,10%.

Rien d’humiliant cependant puisque l’UMP y totalisait 21% des suffrages au premier tour de 2008 contre 45% au PS. Et les observateurs de souligner l’imprudence d’une candidature promise à l’échec, d’aucuns estimant même qu’il est malvenu d’être maire si l’on n’est pas vainqueur sur son arrondissement.

Analyse un peu courte, voire bornée, surtout pour les médias ne sachant pas compter jusqu’à 15. Il suffit de franchir la frontière qui sépare le 14e du 15e et de remonter six années en arrière pour se souvenir que la tête de liste de la gauche d’alors y avait rassemblé 36% des voix et que le candidat de la droite y atteignait péniblement les 34%. En 2014, mêmes noms, mêmes enjeux, la candidate de la majorité municipale et nationale investie par Bertrand Delanoë, dépasse à peine les 29% alors que son challenger Philippe Goujon frôle l’élection au premier tour avec 48,56% des voix. Anne Hidalgo a donc perdu cinq mille voix entre 2008 et 2014 et voit un écart de 19 points se creuser entre sa liste et celle de la droite. Pas de quoi pavoiser.

On peut toujours moquer le choix d’une NKM préférant s’attaquer à un gros bastion pour y arracher un maximum d’élus que d’aller se faire élire maire du IXe, il n’est pas certain que l’entrée de la candidate de la gauche à l’Hôtel de Ville dimanche 30 mars se fasse par la grande porte : « Battue dans le XVe arrondissement, Anne Hidalgo a été élue ce matin maire de Paris ». Ce serait une première dans l’histoire municipale de la capitale. Mais ça, personne ne le lira.

 *Photo : BISSON BERNARD/JDD/SIPA. 00679809_000024.

Avignon en rang d’oignons?

78
olivier py fn

olivier py fn

Depuis dimanche soir, on ne danse plus sur le pont d’Avignon. Et pour cause. À rebours de tous les pronostics, le candidat FN à la mairie de la cité des papes, Philippe Lottiaux, est arrivé en tête, avec 29, 63% des voix, devançant la candidate socialiste Cécile Helle (29,54%) et l’UMP Bernard Chaussegros, successeur désigné de Marie-Josée Roig. Ici et là, les tractations ont déjà commencé et, une fois n’est pas coutume, l’épouvantail fringant de la bête immonde est ressorti, brandi par des candidats caparaçonnés des valeurs républicaines, prêt à tout pour éviter l’arrivée au siège de premier magistrat de la ville d’un élu bleu marine.

Comme une écholalie, l’indignation culturelle a succédé à l’indignation politique. Interrogé hier matin sur France Info, le directeur du festival d’Avignon, Olivier Py, a prévenu : si le Front National l’emporte au second tour des municipales à Avignon, le festival n’aura « aucune autre solution » que de partir. Et le chevalier blanc de justifier ainsi sa position : « Je ne vois pas comment, d’ailleurs, le festival pourrait vivre, défendre ses idées qui sont des idées d’ouverture, d’accueil de l’autre. Je ne vois pas comment le festival pourrait vivre à Avignon avec une mairie Front national, ça me semble inimaginable. » Ce n’est pas la première fois que ce militant acharné monte au créneau. Que ce soit pendant la guerre en Bosnie où il avait tenu une grève de la faim pendant 28 jours ou à l’occasion du débat sur le mariage gay avec une tribune qui dénonçait « l’intolérable intolérance sexuelle de l’Eglise », Olivier Py rivalise désormais sans conteste avec une autre sommité en matière d’indignation, Jean-Michel Ribes.

Dans ce gargarisme où se mêlent et s’entremêlent les sentiments mièvres d’une certaine élite sociale, on aimerait que chacun revienne à sa place et fasse le job. Que le politique cesse de faire du spectacle sans toutefois perdre le sens de la distance ritualisée et que le monde du spectacle cesse de faire de la politique. Faut-il rappeler que 59% des ressources  du festival IN proviennent de subsides publics ? Lorsque ces fonds ont été collectés, on ne se souciait guère de l’appartenance politique des créanciers ? Dans l’hypothèse où le Front National venait un jour à conquérir d’autres grandes villes, faudrait-il déménager le Louvre, le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation lyonnais,  ou le château de la Buzine, le « Château de ma mère » si cher à Marcel Pagnol qui accueille désormais la Maison des cinématographie de la Méditerranée ?    

Et pourquoi le festival d’Avignon devrait-il choisir son public ou sa mairie ? Les manifestations artistiques n’ont toujours existé que dans la confrontation, ne se sont réinventées que dans l’opposition. Ces événements be trouvent leur plénitude que dans une sorte de transcendance qui rassemble indifféremment les lecteurs de Céline, d’Aragon, de Mauriac, de Malraux. Que faut-il craindre ? Un maire crypto-fasciste qui viendrait enrayer le succès du festival ? Des habitants d’un genre nouveau qui refuseraient de contribuer au succès de la prochaine édition ? Soyons sérieux. À moins que ce festival ne soit devenu un nouveau lieu de l’entre-soi, un travers qu’avait dénoncé sans demi-mesure, il y a quelques mois, Fabrice Luchini en des termes pour le moins crus: « J’ai le sentiment que c’est désormais le lieu d’une secte qui rejette les grands textes. » ?

On peut comprendre les craintes d’Olivier Py à propos du rapport que la droite entretient avec la culture. Si elle ne l’a pas lâchement abandonné, elle la méprise superbement,  comme en témoignent les dires de l’ancien président de la République à propos de la princesse de Clèves ou ceux de l’ancienne ministre de l’économie, Christine Lagarde, lorsqu’elle suggérait que pour agir, il fallait cesser de lire.  Sans doute le comédien se persuade-t-il qu’avec l’extrême droite, on irait au-devant du pire. Mais si tel était le cas, qu’il reste alors ! Et qu’il participe à ce que Malraux voyait comme un moyen d’être moins esclave pour l’homme : la culture comme résurrection de la noblesse du monde.  

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000002.

Thèse, antithèse, foutaise

15
didier super concert

didier super concert

D’un côté, j’en suis bien conscient, si je ne me ressaisis pas, jamais je ne vous parlerai, comme promis, de notre bon pape François. Pourtant, qui d’autre le ferait mieux que moi, surtout dans le cadre de cette chronique ? D’un autre côté, il incarne l’éternité, alors que moi, je me sens un peu tenu par l’actualité, surtout quand elle me concerne. Après la mini-thèse dont je fus récemment l’objet sur un site complotiste voilà-t-il pas que je suis sollicité pour une vraie thèse de science politique ! Face à ça, on comprendra que le Scutum Fidei dont je comptais vous entretenir peut bien attendre encore un moi ou deux.

Mes années clubbing

Vendredi 24 janvier

Me voilà donc saisi par courrier d’un questionnaire destiné à une thèse de doctorat. Pas sur moi, hélas, mais sur le Club de l’Horloge, où j’ai quand même officié en tant que « nègre » au sortir des écoles, de 1977 à 1981. Pourquoi ne pas répondre ?[access capability= »lire_inedits »] Non seulement ça flatte mon ego, mais ça fait marcher ma mémoire : jamais mauvais, à nos âges… Je n’ai d’ailleurs jamais nié cette négritude horlogère ; seulement son imputation à crime. À l’époque, les fondateurs du Club, scissionnistes du GRECE, avaient quitté leurs drakkars embrumés pour aborder aux rives du réel. Ils voulaient faire de leur cercle une « boîte à idées » à destination de l’UDF et du RPR qui, hélas, n’en avaient guère l’usage. Quant au Front national, alors groupusculaire et sans débouchés, les membres du Club le toisaient de haut, un peu comme des bacheliers à mention face à des redoublants du certif. En fait de « clubbeurs », les horlogers ressemblaient plutôt à une bande de technocrates bien élevés, mais coincés. Heureusement, ils avaient pour chef Yvan Blot, un authentique personnage de Hergé, mi-Tintin mi-Tournesol et tout à fait baroque. A priori, mon doctorant souhaitait une interview, mais j’ai préféré répondre par écrit. Non seulement par prudence, mais surtout pour pouvoir vous en faire profiter ensuite. Comme disait ma grand-mère, « faut pas gâcher ».

Les droits de l’homme-bête

Lundi 3 février

 Je reste scotché par la condamnation à un an ferme du jeune crétin qui s’est fait filmer en pleine séance de lancer de chat. « À l’extérieur du tribunal », raconte Le Parisien, non sans émotion, « des dizaines de soutiens au chaton Oscar manifestent » ; ils répondent ainsi à l’appel de la SPA qui, heureusement, a souhaité un rassemblement « dans le calme ».  Le Parisien, toujours : « “Je ne sais pas ce qui m’a pris, je ne recommencerai plus, c’est promis”, a vainement tenté de se défendre le jeune homme […] Oscar, lui, se remet douce- ment de ses fractures. » Allons, tant mieux ! Il ne manque que son mail pour les messages de réconfort. Un an ferme ! Même s’il s’agit de « faire un exemple », comme on me l’a expliqué, n’est-ce pas légèrement disproportionné ? Pourquoi cette urgence de la « comparution immédiate », et tant de sévérité pour si peu ? On en fait moins pour les éléphants sans défenses. Serions-nous en train de passer une fois encore d’un extrême à l’autre, de l’« animal-machine » cogité par Descartes au manimal dont Oscar Ier semble inaugurer le règne ? Dans ce cas-là, tout le monde doit devenir végétarien comme Aymeric Caron ! Au nom de quoi aurions-nous le droit d’abattre industriellement certains animaux, parfois dans des conditions tout à fait cruelles, et pas d’en envoyer d’autres valdinguer dans le mur à l’occasion ? Si j’étais veau, vache, cochon, couvée, je rêverais d’être chien ou chat pour ne risquer que ce sort-là ! Cette drôle de zoophilie à géométrie variable change aussi selon les cultures. En Corée, et même dans certains cantons suisses, on mange volontiers du chien à toutes les sauces (ragoût, soupe, saucisson) sans y voir un problème pour la vie en commun − du moins avant le ragoût. Quant au chat routard, on lui conseillera d’éviter la Chine, où on le déguste après l’avoir « saisi » vivant dans l’eau bouillante (sinon, c’est moins bon).  Trêve de balivernes ! Si une patte de chaton cassée vaut un an ferme, je suis inquiet pour l’échelle des peines. À ce tarif-là, combien pour un braquage, même au pistolet à eau ? Et pour un bourre-pif, au hasard, à l’ami Caron ? C’est ça, la nouveauté radicale de la jurisprudence Oscar : un futur plat chinois, délicieux par ailleurs, vaut désormais un frère humain. À quand la Déclaration universelle des droits de l’homme-bête ?

Rock around the clock (club remix)

Dimanche 9 février

 Ça y est, j’ai fini de répondre au questionnaire sur mon « rapport au Club », comme on dit de nos jours. Vous en trouverez ici un résumé adapté à un public non universitaire.  Donc, j’ai travaillé pour le Club de l’Horloge de 1977 à 1981, sans jamais y adhérer et pour cause : ça m’aurait coûté du fric au lieu d’en rapporter. D’ailleurs, comme je le dis très bien moi-même dans ma fiche Wikipédia, « je n’ai jamais adhéré à aucun mouvement dont je ne fusse pas le fondateur » (même le GUD).  En revanche, parallèlement au Club, j’ai travaillé entre 1977 et 1981 pour : – l’Association pour la démocratie, « officine de propagande giscardienne », comme disaient les chiraquiens ; – Michel Poniatowski, pour son livre L’Avenir n’est écrit nulle part (1978) ; – le Parti républicain, alors dirigé par Jacques Blanc, c’est-à-dire Giscard (1978-1981). Au Club, mon travail consistait à transformer en livre une douzaine de chapitres rédigés par des auteurs aux influences littéraires très variées, de Proust à Morse. Pour donner à cet habit d’Arlequin une unité de style, il me fallait le découdre et le recoudre entièrement − après avoir compris, de préférence. Les gens du Club appelaient ça la « tellennisation », du nom de mon vrai nom. Si j’ai cessé de travailler pour le Club, à l’automne 1981, c’était pour me conformer aux ordres de Pasqua. Quand il m’a embauché, il a été très clair : « Je vous prévieng, mon petit Bruno, c’est un plein-temg ! Vous ne bossez plus que pour moi, à partir de maintenang ! » Comment lutter, et surtout pourquoi, si le salaire suit ?  Je n’aurai donc « tellennisé » que les trois premiers ouvrages du Club ; même qu’à la relecture, je prétends que ça se voit encore. Quant à ma présence parmi les « signataires » des deux suivants, elle s’explique par l’intégration dans ces livres de textes antérieurs, et sans doute par l’opportunité d’y faire figurer le « nègre » de Pasqua. Ce dernier n’y voyait d’ailleurs pas d’objection : en ce temps-là, la moitié des techno-clubbeurs faisaient partie du RPR, y compris le président Blot − les autres ayant opté pour l’UDF. C’est seulement à partir de 1986 que la tourelle du think tank giscardo-chiraquien s’est tournée plus à droite. Au lendemain des législatives, les horlogers ont découvert soudain les charmes du FN, passé par la grâce de François Mitterrand de 0 à 35 députés. Au même moment, le même Front ressentait pour la première fois le besoin de se doter d’idées, voire de fiches-argumentaires. Ce mariage de raison durera jusqu’au « puputsch » tragique de 1998, la plupart des clubbeurs ayant suivi Mégret sur sa ligne aventuriste…

Jamais content! 

Jeudi 13 février

 Ce métier de « plume » politique, depuis le Club de l’Horloge jusqu’à Pasqua, on peut dire que j’en aurai soupé. Mais justement : si le boulot n’était guère exaltant, au moins la soupe était bonne ! Il m’arrive de regretter ces chaînes dorées. Selon la taxinomie de La Fontaine, après avoir été chien je suis devenu loup, et c’est rudement fatigant.

Super génial !

Mercredi 19 février

 Suite à la jurisprudence M’bala M’bala, j’en connais un qui a intérêt à garer ses fesses, comme dirait mon beauf, c’est le chanteur Didier Super. Depuis plus de dix ans, ce punk à Deschiens se fout ouvertement de la gueule du monde, avec un répertoire où il s’en prend sans discernement aux pauvres, aux caniches, à l’antiracisme et aux petits Chinois qui fabriquent des jouets de mauvaise qualité au lieu d’aller à l’école.  Bien sûr, il y a la feuille de vigne du énième degré, mais le vent souffle fort, ces temps-ci ! Avant qu’il ne balaye Didier, je vous recommande de jeter un œil à ses prestations sur YouTube. À titre de teasing, je ne résiste même pas au plaisir de vous conter ici sa mémorable entrée en scène lors d’un « Grand concert contre le racisme » en 2008. Épaules voûtées, col roulé acrylique orange et lunettes recollées au scotch, Didier est en superforme. D’emblée, il prend à rebrousse-poil son public − qui est d’ailleurs plutôt celui des Têtes Raides et autres têtes d’affiche « engagées pour la soirée », comme disait Coluche. « Heu, au fait, c’est pour ou contre le racisme ici ? », risque-t-il d’une voix hésitante. Murmures et huées. Ça commence mal… Pourtant, le miracle va se produire ! L’artiste parvient à retourner la foule rien qu’en adoptant un ton militant et en levant le poing à chacune de ses saillies, de plus en plus incongrues par rapport au thème de la soirée : « Avant de commencer, je voudrais remercier les lois sur l’immigration, parce que sans elles, on n’aurait jamais fait cette petite fête ! […] Pour nous les artistes, ce genre de petite fête engagée, c’est important pour faire notre promo ! […] Sérieusement, je trouve que c’est bien qu’on se mobilise tous, parce qu’y en a marre qu’on ait des problèmes avec les immigrés ! » Trois doigts d’honneur au public, trois ovations en réponse… Ça, c’est Super ! En 2004, notre confrère Télérama avait qualifié son premier album de « plus mauvais disque du monde et de tous les temps », non sans quelques raisons, notamment musicales. Mais la vérité oblige à dire que Didier le fait un peu exprès. Quant aux paroles, cette galette contient plusieurs fèves en or telles que Marre des pauvres, On va tous crever (live), Putain d’Chinois ! et même J’ai pas trouvé de titre à celle-là. Accessoirement, nous avons eu le plaisir, mon amie Elvire Adrouät et moi, d’assister à une représentation de sa comédie musicale : Et si Didier Super était la réincarnation de Jésus- Christ ?, et je dois dire que la question reste ouverte.

Mes idées patapolitiques

Samedi 22 février

 Bientôt quinze jours que j’ai répondu aux questions de mon thésard sur le Club de l’Horloge. Si je n’ai pas encore renvoyé la copie, c’est qu’un truc me chiffonne… À la relecture de sa lettre, je comprends ! J’ai failli passer à côté de l’essentiel : le dossier de presse joint, censé servir de base à l’auteur pour « évoquer mes positionnements politiques ». Au secours ! J’ai bien fait de regarder. Ce qui ressort le plus souvent, comme depuis vingt ans (déjà, ou seulement ?) c’est le monstre du Loch GUD. Pourtant, Le Nouvel Obs a dûment consulté des « spécialistes de l’extrême droite », selon lesquels mon nom « n’apparaît jamais » dans l’histoire de cette organisation. Mieux : comme le rappelle l’hebdo, dès 1997, L’Événement du jeudi avait été condamné en première instance, puis en appel, pour cette imputation diffamatoire. Aurais-je donc adhéré à ce groupuscule étudiant à 40 ans passés ?  La dernière trouvaille, on la doit à Mediapart, dans un « article » lui-même recopié sur un blog anonyme : ma « participation à la création du MNR de Bruno Mégret, scission du Front national ». À ma connaissance personne, même dans la meilleure presse, n’a jamais prétendu que j’aie été un jour membre du FN. Or, pour se mutiner contre le capitaine Bligh, il faut quand même avoir navigué sur le Bounty ! Mais bon, à présent que Mediapart en personne a lancé ce ragot, je m’attends à ce qu’il me poursuive au moins jusqu’à ma mort. Encore un nouveau sparadrap pour le capitaine de Koch !

En conclusion, mon correspondant note, non sans une pointe d’ironie, que je semble « très soucieux de ce qui peut s’écrire » sur moi. Est-ce vraiment si original ? Comme tout le monde et lui-même, j’aspire à être jugé – si jugement il y a − sur mes actes et les écrits que je signe. Une saine controverse ne saurait se fonder que sur les idées exprimées par l’autre, pas sur ses arrière-pensées et pulsions putatives. Tel est pourtant le sort réservé, aujourd’hui encore, aux gens étiquetés de droite, victimes a priori de l’« herméneutique du soupçon », voire carrément de la « loi des suspects ». S’il est désormais un peu tard pour jouer à « Où étiez-vous en 1942 ? », le point Godwin et la reductio ad hitlerum fonctionnent à pleins tubes. Pamphlets et dossiers en forme de rafles intellectuelles n’en finissent pas de mettre dans la même charrette tous les suppôts supposés de la Réaction (Zemmour et Rioufol, Lévy et Finkielkraut – et même Brunet et Taddeï, dans des genres pourtant différents.) Et le comble, c’est que les médias dominants accusent désormais ces usual suspects d’avoir « pris le pouvoir médiatique ». Ce traité inégal a beau être risible, il est pénible à vivre, pour moi comme pour les méchants précités. Nul ne songerait sérieusement, aujourd’hui, à reprocher aux gens de Progrès la Terreur ou Staline, au risque d’être couvert de quolibets et d’insultes. Et moi, sous prétexte que je ne suis pas de gauche (désolé, je n’y arrive toujours pas), je serais complice des plus grands crimes, de l’Inquisition à la Shoah ? Voilà un chapeau un peu grand pour moi.  J’assume pleinement mes travaux de « nègre » pour ce qu’ils furent : des boulots d’écriture. Si je les avais jugés déshonorants, je les aurais refusés. Mais un mercenaire, aussi loyal soit-il, n’est pas un militant. Aussi suis-je « très soucieux » qu’on ne me prête pas rétroactivement des engagements que je n’ai jamais pris. Surtout que ces imputations sans fondement sont systématiquement nuisibles à ma réputation… Personne ne m’a jamais accusé de donner pour les Enfants du Mékong !

J’ai toujours répugné à l’embrigadement, plus viscéralement encore que mes meilleurs amis de gauche. Mes idées, je les ai exprimées, au premier ou au deuxième degré, dans nos journaux, parodies et manifs signés Jalons, et à titre personnel dans mes livres et mes chroniques. C’est sur ces faits, gestes et écrits qu’il conviendrait, me semble-t-il, de se fonder pour comprendre mes « positionnements politiques », plutôt que sur un dossier de presse. Par malveillance ou simple paresse, les journalistes ont tendance à recopier, quitte à les déformer, les erreurs volontaires ou non de leurs collègues. Ce n’est pas la source idéale pour une thèse de doctorat, surtout quand il s’agit de moi.

Mini-moi

Un amateur d’art allemand à Picasso, à propos de Guernica : « C’est vous qui avez fait ça ? » – «Non, c’est vous ! »

– Sur Fréquence Protestante, lundi 3 février à 23 heures : vif débat entre deux pasteurs sur La Dogmatique en 26 volumes de Karl Barth (inachevée !) Je serais curieux de connaître l’audimat.

– Superbe aphorisme de Tristan Bernard : « Un journal coupé en morceaux n’intéresse aucune femme, alors qu’une femme coupée en morceaux intéresse tous les journaux. »

– À la « une » de L’Express, 20 mars 2013 : « Les pervers narcissiques » ; 19 février 2014 : « Dans la tête des pervers narcissiques » ; 14 janvier 2015 : « Le salaire des pervers narcissiques » ?

– Un journaliste français à Zhou Enlai : « Que pensez-vous de la Révolution française ? » – « C’est un peu tôt pour se prononcer.[/access]

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA. 00622192_000009

21 avril, deux cent quatre-vingt-dix-huitième

32

Ce qu’il y a de stupéfiant chez les socialistes, c’est qu’à chaque fois qu’ils perdent, ils donnent l’impression de tomber des nues. Ils n’en reviennent pas. Ils sont éberlués. Et toujours ils pleurnichent. Comprenez-les : eux si honnêtes, si droits, si en avance sur leur temps, comment peuvent-ils être punis de la sorte par des électeurs sans cœur et sans âme ? Alors qu’à côté, à droite, on a beau nager dans les affaires, les condamnations, les écoutes, on est quand même élu et réélu (Balkany !) – et d’ailleurs à gauche aussi, plusieurs maires  sortants sévèrement casserolés ont fait un carton au premier tour. À croire que la malhonnêteté paye !

C’est que les socialistes qui sont plein de conscience morale manquent cruellement de conscience métaphysique – autant que de pragmatisme. Ils croient que la corruption, les trafics d’influence ou les passe-droits peuvent influer sur la décision de l’électeur. Ils croient que les lois sociétales qu’ils ont fait voter sont passées dans l’opinion sous prétexte qu’elles sont passées dans la Constitution. Ils croient que l’électeur raisonne comme Edwy Plenel et fantasme comme Najat Valllaud-Belkacem. Mais l’électeur se fout d’Edwy Plenel et trouve simplement que Najat Vallaud-Belkacem est une très jolie femme. Non, ce que veut l’électeur, c’est que son petit quotidien s’améliore et que ses petites coutumes ne soient pas mises à mal. Or, ce gouvernement fait le contraire depuis deux ans. Si l’électeur pourra éventuellement lui pardonner ses échecs sociaux (parce qu’il est pragmatique et qu’il sait que la droite au pouvoir n’aurait pas fait mieux – la seule politique possible étant aujourd’hui celle qui consiste à sauver les meubles), il l’a eu plutôt mauvaise qu’on vienne le déranger dans ses préjugés.

Il en a eu un peu ras-le-bol de passer pour un raciste parce qu’il a quelques inquiétudes identitaires, pour un homophobe parce que le mariage pour tous et la théorie du genre ne l’emballent pas tant que ça, pour un sadique parce qu’il trouve que les lois que l’on prépare sont encore moins sévères que celles déjà en règle, et pour un ringard qui ne comprend rien au monde parce que Terra Nova a décrété ce que devait être ou pas la nouvelle humanité. Il en a surtout marre qu’une majorité minoritaire malmène systématiquement sa minorité majoritaire. Bref, l’électeur se rebiffe et ose un chouïa chahuter ceux qui le nient depuis si longtemps, au risque que ceux-ci tombent dans un déni encore plus grand – spectacle réjouissant dont on ne se lassera jamais, il est vrai.

 

Municipales : l’autre enracinement

544
front gauche municipales

front gauche municipales

Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.

Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.

Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.

On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.

Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.

Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.

Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.

Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.

Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.

*Photo : Xavier Malafosse/SIPA. 00676548_000004.

Municipales : et revoilà les trouble-fête !

131
fn briois municipales

fn briois municipales

Les élections sont en République ce que les processions rituelles étaient sous l’Ancien Régime : de grandes festivités mi-sacrées mi-païennes, où le corps du peuple se régénère dans l’invocation collective et braillarde des bons auspices. Après avoir écouté la bonne parole des diverses chapelles politiques, on s’en va communier aux urnes, dans la joie inquiète que le Ciel accordera aux citoyens paix et prospérité.

On fanfaronne à la radio, on roule des yeux à la télé, on gazouille sur Internet. On se déguise en Robin des Bois, on se grime en Super Dupont, les clowns blancs et les Pierrot-la-Lune font des grimaces écocitoyennes, on se glisse des peaux de bananes et on feint de malencontreusement marcher dessus, on y répond avec des pistolets à eau ; le bruyant défilé de la nation descend dans la rue et trompette à qui mieux mieux. Les élections, on l’ignore trop souvent, c’est avant tout la fête ! Les gens comme-il-faut pensent que c’est une affaire très grave pour grandes personnes très sérieuses, mais ces gens-là ont tort. Ils se privent d’un authentique moment de rigolade. Yannick Noah va-t-il quitter la France si Dugenou est élu ? Le festival d’Avignon se tiendra-t-il encore dans la France occupée par la Bête Immonde ? Les pains au chocolat de Jean-François Copé ont-ils fessé le président de la République avec leurs petits bras musclés ? Pétaouchnok et Clochemerle feront-ils vaciller les Droits de l’Homme ?

Tels les harengs du Carnaval de Dunkerque, telle la marmotte de Punxsutawney, tels les Gilles à Binche, les articles de presse ont répondu avec une impeccable ponctualité aux règles immuables du spectacle. Le premier tour des élections a donc initié la Parade des Grand Mots Qu’on Nous ressort À Chaque Fois : « Trouble-Fête » ! « Coup de Tonnerre » ! « Énorme surprise » !

Sitôt aperçu, le pantin du fascisme (on ne gâche pas la fête !) est promené sur la grand-place, offert aux huées et aux crachats de la foule. Pas de quartier pour les fâcheux ! Qu’on le pende ! On le traîne et on le pend, entre un Père Fouettard en mousse et un épouvantail ultralibéral.

Pendant les élections, l’opinion ne compte pour rien. Ce qui compte vraiment, c’est que ces saturnales républicaines réactivent le sens de la communauté, que ces modernes rogations fertilisent notre pouvoir d’achat, et surtout que Bonhomme Carnaval finisse brûlé à son gibet, comme prévu, comme d’habitude, comme de bien entendu. Ensuite, on rentrera se coucher, l’âme contente. L’hiver est fini.

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00679871_000008.

Souriez, vous êtes soignés

39
medecine telemedecine usa

medecine telemedecine usa

« C’est merveilleux d’être constamment surveillée », déclare Ernestine Marshall à la chaîne de télévision Fox News. La sexagénaire vit en Floride, elle est atteinte de sclérose en plaques et son assurance santé « Humana Inc. » a équipé, voici un an, son modeste appartement d’une dizaine de détecteurs de mouvements. À chaque fois qu’ Ernestine déambule, ouvre son frigo ou son armoire à pharmacie, qu’elle se couche ou tire la chasse de ses toilettes, sa compagnie d’assurance santé l’enregistre. Ses moindres faits et gestes sont surveillés.

À tel point que si un élément anormal vient troubler la routine d’Ernestine, un superviseur lui téléphone illico depuis sa tour de contrôle, pour s’assurer que tout va bien. C’est arrivé une fois que l’assureur consciencieux a remarqué qu’Ernestine « dormait mal », se souvient-elle. « Je m’étais levée à 3 heures, puis à 5 heures du matin. ». Or, chez Humana Inc., on considère que  « toute rupture de la routine peut être le signe avant-coureur d’une crise ». Loin d’être gênée par cet anéantissement de sa vie privée, Ernestine se déclare satisfaite : « Grâce à ce système, je peux rester chez moi, et n’ai pas besoin d’aller dans une structure spécialisée ni de vivre avec une aide à domicile. ». La surveillance serait donc la liberté ? Si Ernestine a été surprise quand les superviseurs de l’assurance lui ont téléphoné, sur Fox News, elle se contente d’un « wow » pour dire son admiration. Comme souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions : ses défenseurs mettent en avant qu’avant l’avènement de cette technologie, les malades chroniques devaient se déplacer pour voir un médecin. Maintenant, ils peuvent être suivis, tranquillement, depuis chez eux.

La supervision du patient chez lui n’est qu’une des applications de ce qu’on appelle la « télémédecine », soit le fait de pratiquer la médecine, à distance, via les nouvelles technologies. La « télémédecine » ou « telehealth » est en plein essor aux Etats-Unis, pays qui compte de nombreuses zones rurales et dont l’immensité encourage médecins et patients à préférer la consultation par Skype, moins coûteuse.

De fait, la loi s’adapte à cette évolution. En 2000, seuls cinq Etats rendaient obligatoire le remboursement par les assurances privées des consultations en ligne. Aujourd’hui, dix-neuf Etats ont fait passer cette loi. Les détracteurs de la télémédecine mettent en garde contre la dénaturalisation de la consultation. Le docteur Verghese, s’exprimant sur la célèbre chaîne internet TED s’était ému que l’on « perde un rituel transcendant qui est le coeur de la relation entre le patient et le scientifique. ». Le législateur aux Etats-Unis se demande maintenant s’il doit plafonner les honoraires des médecins consultant en ligne.

Alors qu’en Floride, ces débats sur l’encadrement de la télémédecine seront tranchés dans six mois, ces nouvelles pratiques sont déjà bien réelles pour Ernestine Marshall qui s’est portée volontaire pour être constamment surveillée.

Rien de tel pour l’heure en France, où seuls les patients présentant des risques cardiovasculaires envoient des enregistrements de leur rythme cardiaque à leur médecin. Personne n’a encore équipé sa maison de détecteurs, traquant leur activité.

*Photo: PANTHER/P.P.L. IMAGE/SIPA.00310438_000003

Municipales : la déroute du PS vue par les frères Coen

11
freres coen ps fn

freres coen ps fn

Le premier tour des élections municipales 2014 m’a permis de mieux comprendre le film des frères Coen, A serious man.

Bien qu’étant très friand des productions de la fratrie la plus géniale d’Hollywood, de Sang pour sang à True grit, en passant par Miller’s crossingA serious man m’avait laissé sceptique. C’est quelque peu dubitatif que j’avais suivi les déconvenues de Larry Gopnik, professeur de physique quantique en 1967 à Minneapolis, qui ouvre le film avec une démonstration visuellement effarante du problème de Schrödinger et passe l’heure et demie suivante à subir les persécutions de sa femme, de ses collègues, de son oncle autiste et de ses enfants demeurés, en voyant peu à peu son existence vaciller sans qu’il parvienne à trouver une explication à la succession de déconvenues et de catastrophes qui s’abattent sur lui. À l’image du chat de Schrödinger, dont il cite l’exemple au début du film à ses étudiants, Larry Gopnik tourne en rond dans sa boîte sans plus savoir s’il est encore maître de son existence ou en fait même vraiment partie. Rappelons que le principe de l’expérience de Schrödinger est d’enfermer un chat dans une boîte avec un flacon de gaz mortel, une source radioactive et un compteur Geiger. Quand le compteur détecte un certain seuil de radioactivité, le flacon se brise et le gaz tue le chat. Si nous ouvrons la boîte, nous constaterons que le chat est soit mort soit vivant mais tant que nous ne le faisons pas, le chat est la fois théoriquement vivant et mort et se trouve dans une dimension que seul un expert en physique quantique sera capable d’appréhender, d’où reviennent parfois les morts dans les films de Georges Romero et plus rarement les hommes politiques.

Un peu comme le chat de Schrödinger, le Parti socialiste, au lendemain du premier tour des élections ne sait plus très bien s’il est mort ou vivant, pas plus que ceux qui l’observent se débattre entre les deux tours, coincé dans la petite boîte du déni, tandis que monte l’aiguille du compteur Geiger frontiste. À Hénin-Beaumont, Steeve Briois a commenté d’un sobre mais ferme « Place au travail ! » les 50,6% réalisés dès le premier tour. À Marseille, Patrick Menucci fait désormais tinter ses casseroles loin derrière le candidat du FN, arrivé en deuxième position, et loin derrière Jean-Claude Gaudin auquel on n’en voudrait pas de citer le colonel Kilgore dans Apocalypse Now et son « J’adore l’odeur du napalm au petit matin ». À Fréjus, le FN fait 40% tandis que Niort passe à droite après soixante ans de règne socialiste. Hormis à Paris où Anne Hidalgo fait match nul et à Lille où Martine Aubry tient un peu le rôle qu’Alain Juppé assure à droite, le terme de Berezina paraît presque faible partout ailleurs pour commenter les résultats du PS. On n’a d’ailleurs pas fait tourner que les tables électorales hier soir puisque Jean-Marc Ayrault semblait presque revenir d’entre les morts pour commenter les résultats d’une voix atone et recommander la constitution d’un front républicain avant de s’enfoncer à nouveau, et peut-être pour toujours, dans les limbes. « Nous avons le pouvoir de remobiliser les électeurs entre les deux tours » a répété, mécanique, Najat Vallaud-belkacem sur tous les plateaux de télévision. « Les électeurs ont voté avec leurs pieds » a répondu, sarcastique, Bruno Le Maire, évoquant le record d’abstention et renvoyant la pauvrette à l’époque congelée de la RDA. Il a beau jeu de le faire : l’UMP vient d’être sauvé miraculeusement (et sans doute temporairement) des eaux troubles des écoutes par la percée du FN et il est certain que la courbe électorale sera plus difficile encore à inverser que la courbe du chômage pour le PS.

Dans A serious man, le malheureux Larry Gopnik, trompé et tyrannisé par sa femme, martyrisée par ses collègues et par ses étudiants, affligés par son oncle autiste qui passe ses journées à couvrir des cahiers d’écoliers de symboles cabalistiques, cherche désespérément à sortir de la spirale infernale qui menace de précipiter toute son existence dans le désastre. Dédaignant le rationalisme scientifique, il se tourne même vers la religion, mais les rabbins qu’il interroge ne parviennent qu’à lui donner des réponses toutes plus contradictoires et inutiles les unes que les autres. Le Parti socialiste, quant à lui, durement éprouvé essaie à tout prix de trouver une explication à sa déroute qui ne remette pas en cause la cohérence et la pertinence de ses choix politiques. Pas questions de considérer les démêlés des candidats socialistes à Marseille ou Hénin-Beaumont, au niveau local, ni le rejet de la politique gouvernementale, au plan national, comme des facteurs d’explication de la très large percée du Front National : comme d’habitude on attribue ces résultats à l’ignorance des électeurs et à l’œuvre des maléfiques zélotes qui, dans l’ombre, banalisent les thèses du FN et manipulent les cerveaux malades. Ce matin, Le Monde  allait même jusqu’à mettre les électeurs de Béziers sur le divan pour expliquer le désastre : « Les Biterrois montrent une tendance dépressive qui alimente un discours victimisant, terreau particulièrement favorable pour le FN. » Traduction : alors que le socialisme municipal n’a décidément rien à se reprocher, c’est une bande de maniaco-dépressifs qui a encore tout fichu en l’air.

Il n’est pas question pour le Parti socialiste de se remettre sérieusement en cause, surtout entre deux tours des élections municipales, alors que Paris balance encore dangereusement entre NKM et Anne Hidalgo. On s’accroche donc au PS au « front républicain », vieille antienne que les ténors de l’UMP ne font même plus semblant de prendre au sérieux, trop heureux de voir la gauche redevenir pour un temps plus bête que la droite. Et malgré les protestations et les menaces de sanctions, le rattachement du Front National au paysage politique local semble inéluctable. Comme Larry Gopnik dans A serious man, le parti socialiste n’a donc plus qu’à se laisser balloter favorablement par les événements en espérant que ça ne casse pas trop au deuxième tour.

Il est hors de question que je raconte ici la fin de A serious man : elle est très intrigante au premier visionnage et elle prend tout son sens quand on a regardé le film une deuxième fois, enrichi de l’expérience du premier tour des élections. Pour celles-ci en revanche, on sait à peu près comment cela va se finir : dimanche prochain, quand nous ouvrirons la boîte de Schrödinger pour constater ce qu’est devenu le PS entre les deux tours, il y a de fortes chances pour que plus d’un s’exclame : « le petit chat est mort ! »

Mais meurt-on jamais vraiment en politique ? Aucun chat n’a été blessé au cours de la rédaction de cet article.

*Photo : TUCAT-POOL/SIPA/SIPA.00679916_000001.

Où va l’argent ?

9
FRANCE REGIONS PIb

FRANCE REGIONS PIb

france pib regions

Les chiffres présentés sur cette carte sont obtenus en soustrayant, pour chaque région, le revenu théorique de ses ménages à leur revenu effectif. La différence entre revenu effectif et revenu théorique correspond à une contribution nette au revenu des autres régions quand elle est négative, et à un bénéfice net pour la région quand elle est positive. Les chiffres régionaux sont exprimés en euros par habitant pour tenir compte de la population des différentes régions. Le revenu théorique est celui que toucheraient les ménages d’une région s’ils percevaient une proportion de revenu national égale à leur contribution au PIB national. Si, par exemple, une région contribue à 10 % du PIB de la France, son revenu théorique – on pourrait dire « autarcique » – vaut 10 % du revenu national.

Si l’Île-de-France était une île au plan économique, c’est-à-dire si le produit intérieur brut (PIB) régional déterminait à lui seul le revenu des Franciliens, ceux-ci verraient leur revenu augmenter de plus de 100 milliards d’euros (107 en 2010), pour arriver à une moyenne de 9100 euros par habitant. Celui des Limousins baisserait de 4400 euros, soit presque un quart ; les Rhône-Alpins, eux, ne perdraient que 300 euros.

En France, certains gagnent plus qu’ils ne produisent, d’autres moins. La nation fait de la productivité des uns le revenu des autres sous forme de salaires, de pensions ou d’aides sociales. La preuve cartes sur table ![access capability= »lire_inedits »]

pib regions belgique

Le contrat tacite qui lie les Français entre eux et se traduit au quotidien par des transferts financiers de plus de 100 milliards d’euros par an (107 milliards en 2010) est au cœur de l’unité nationale. Il n’en repose pas moins sur le sacrifice des habitants les plus productifs, sacrifice dont la contrepartie n’est pas vraiment débattue et reste largement taboue. Des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer l’iniquité de cette transaction très concrète, notamment celle du géographe Jacques Lévy[1. Jacques Lévy, Réinventer la France. Trente cartes pour une nouvelle géographie, Fayard, 2013, p. 152.], qui résume la situation par une formule volontairement provocatrice : « Les pauvres des régions riches paient pour les riches des régions pauvres. » Autrement dit, les inégalités sociales les plus flagrantes s’observent dans les grandes métro- poles ; cependant, la fiscalité qui y touche les classes modestes ne sert pas à réduire ces inégalités mais, au contraire, à favoriser l’environne- ment et le revenu des habitants des villes moins productives (mais aussi moins inégalitaires) où, de surcroît, le pouvoir d’achat n’est pas grevé par un coût du logement prohibitif. Qu’en est-il concrètement ? Pour comprendre et évaluer cette dimension de la solidarité nationale, la meilleure méthode consiste à cartographier non seulement les flux financiers de la redistribution gérée par l’État, via les impôts et autres cotisations, mais aussi à élargir la perspective afin de comparer ce qui est produit et ce qui est perçu par les ménages. Une première carte met en évidence les différences de productivité entre la région parisienne et le reste de l’Hexagone. La productivité des Franciliens est en gros le double de celle des provinciaux, les régions ne se distinguant que peu les unes des autres. Pour Paris et sa région, la production annuelle de chaque habitant se montait à 49 700 euros en 2010. Alors qu’en province, celle-ci s’établissait entre 22 800 euros dans le Limousin et 29 800 euros en Rhône-Alpes.  En revanche, la carte des revenus dans les régions de Métropole ne fait pas apparaître le même différentiel entre la capitale et les provinces. Le gros cercle centré sur Paris que l’on voit sur la carte de la productivité ne se retrouve pas sur la carte des revenus par habitant, qui sont comparables d’une région à l’autre : de 17 000 euros dans le Nord- Pas-de-Calais à 20 000 euros en Rhône- Alpes pour la province, et « seulement » 24 000 euros en Île-de-France. La différence entre la France de la production et la France du revenu, c’est  la redistribution. On observera sur une troisième carte ce qui fait l’unité nationale au jour le jour. À ce jeu, la région parisienne est la seule contributrice nette : chaque Francilien donne annuellement à ses compatriotes plus d’un tiers de ce qu’il gagne, 9100 euros en 2010.

revenus par region

A contrario, une part non négligeable du revenu des Limousins, Poitevins, Charentais ou Bas-Normands provient des transferts financiers issus de la région-capitale. En revanche, tirées par leurs métropoles dynamiques, les grandes régions « développées » telles que Rhône-Alpes, PACA, le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace ou les Pays-de-la- Loire ne sont pas si loin de l’équilibre. Phénomène que l’on retrouve dans une moindre mesure en Aquitaine et en Midi-Pyrénées, grâce au rôle moteur de Bordeaux et de Toulouse. Mais partout ailleurs en province, on gagne proportionnellement plus que l’on ne produit. Comment s’opère ce rééquilibrage des revenus ? Outre les effets de la redistribution active de l’État des riches vers les pauvres, une partie importante de ces flux financiers est la conséquence de la dissociation croissante entre lieu de production et lieu de consommation. On peut l’observer sur deux échelles. Tout d’abord, entre deux régions voisines, quand on travaille dans l’une et qu’on réside dans l’autre : cela permet de comprendre la situation bénéficiaire de la Picardie, région dont la très certaine consistance culturelle ne se double pas d’une autonomie économique, et dont une grande partie des revenus est perçue dans le département de l’Oise par des salariés qui travaillent dans l’Île-de-France voisine. Cette redistribution-là est un peu artificielle, car elle est essentiellement due à l’inadéquation du découpage régional à la géographie économique du pays. Du reste, le démantèlement de la Picardie a été proposé par le comité Balladur en 2009. Mais les conséquences de la dissociation entre production et consommation se manifestent surtout à plus grande échelle : de plus en plus de territoires se tournent vers l’économie dite « résidentielle », fondée sur la captation d’habitants travaillant ou ayant travaillé ailleurs. En résumé, il s’agit de faire venir des salaires et des retraites, plutôt que de l’activité ou des emplois – qui aimantent les chômeurs et les pauvres.  Cette stratégie peut s’avérer payante pour la partie du territoire national éloignée des centres de déci- sion et d’activité. Bien menée, elle peut conduire à bénéficier des « avantages » de l’économie de marché – équipements publics, entre-soi, loyers modérés, qualité de vie, pouvoir d’achat – sans en subir les inconvénients – pauvreté, pollutions, loyers exorbitants, pouvoir d’achat défavorable, bref, tous les attributs de la mondialisation malheureuse.  Quoi qu’il en soit, l’idée reçue selon laquelle Paris vivrait aux dépens de la France a vécu. Désormais, toutes les communes de France peuvent, au nom de la solidarité nationale, réclamer leur dû d’infrastructures et d’équipements publics. Au demeurant, elles ne s’en privent pas.  La même analyse menée à l’échelle départementale met en évidence des solidarités inattendues. En Île-de- France, seuls Paris, les Hauts-de-Seine et… le « 9-3 » sont contributeurs nets. On travaille dans le « 9-2 » mais on vit dans le « 7-8 », et on gagne bien peu en Seine-Saint-Denis au regard de ce qui s’y produit. La formule de Jacques Lévy n’est donc pas une provocation gratuite, surtout quand on sait que cette dissociation entre un pays qui « trime » et un pays qui « touche » est le fonds de commerce des partis sécessionnistes en Europe, de l’Italie à la Belgique[2. En Italie, la Ligue du Nord fait jouer le ressort d’un ras-le-bol, celui d’une Italie industrieuse qui devrait en avoir assez de financer l’oisiveté d’un Mezzogiorno se complaisant dans le sous-développement et l’assistanat – mafieux qui plus est. Le remake italien du film Bienvenue chez les Ch’tis s’intitule d’ailleurs Bienvenue dans le Sud (5 millions d’entrées), suivi deux ans après par Bienvenue dans le Nord… En Belgique, le spectre de la partition du pays est omniprésent, les Flamands ayant le sentiment de payer pour les Wallons.]. Heureusement, en Europe, les nations ont la vie dure.[/access]

*Photo : aranjuez1404.

Municipales : UMP et FN qui rient, PS dans le déni

420
municipales belkacem ump fn

municipales belkacem ump fn

« Comment pouvez-vous nier à ce point avoir été sanctionnés ? » lance un Henri Guaino ahuri par la mauvaise foi de Najat Vallaud-Belkacem sur le plateau de France 2. Invitée hier soir à commenter les piètres résultats du Parti socialiste au premier tour des municipales, la porte-parole du gouvernement s’enfonce dans le déni. Avec la hargne du représentant de commerce obligé de mettre un pied dans la porte pour vendre sa camelote hors d’âge, NVB distille ses éléments de langage préfabriqués. Le socialisme municipal ? Unanimement plébiscité, quoi qu’en disent les urnes. La percée du Front national ?  Si Fréjus, Perpignan, Forbach, Béziers pourraient bien revenir au Rassemblement Bleu Marine, la responsabilité en incombe à ceux qui ont « banalisé » les idées frontistes, de Sarkozy à  Jean-François Copé. Par la faute de ces apprentis-sorciers, les futurs maires FN, comme Steeve Briois s’apprête certainement à le faire à Hénin-Beaumont, « obligeront les enfants à manger du jambon à la cantine » et « abonneront les bibliothèques municipales à Minute » (vous savez, cet hebdo très rentre-dedans qui traite le parti mariniste de cage aux folles et avait appelé à voter Sarkozy à la dernière présidentielle…).

Preuve de la collusion des droites, renchérit la Pythie hollandiste, le refus de l’UMP de vouloir se plier à la discipline au « front républicain » alors que le Parti socialiste, par la voix de Jean-Marc Ayrault, s’est engagé à retirer ses candidats arrivés troisièmes des triangulaires, au profit de leurs rivaux UMPistes. En attendant d’organiser des futurs grands procès publics pour blanchisserie et décontamination des thèmes lepénistes, les gardes roses de la rue de Solférino auront toutes les peines du monde à appliquer leurs préceptes républicains à Marseille, où Patrick Menucci finit relégué en troisième position, à quinze points de Jean-Claude Gaudin, dans la roue du candidat frontiste…

Malgré toutes ses dénégations, Najat Vallaud-Belkacem n’a pu effacer la dure réalité des chiffres qui, comme le disait un révolutionnaire barbichu, sont sacrément têtus. En traitant les électeurs, singulièrement ceux du FN, comme des petits enfants malades qui ne savent pas ce qu’ils font mais rentreront sagement dans leurs casernes une fois leur petit caprice assouvi, les représentants de la majorité se consolent de leur échec cinglant. Le record d’abstention – 39.5% au baromètre – en dit sans doute beaucoup plus sur la lassitude de l’électorat que les résultats des grandes villes boboïsées. Car peu de choses bougent dans les principales agglomérations acquises à la gauche : Paris promet une victoire sans éclat à Anne Hidalgo, Nantes restera socialiste[1. Malgré le discours lénifiant de Jean-Marc Ayrault métamorphosé en Brejnev dyslexique…] tandis que Gérard Collomb et Martine Aubry, bousculés sur leurs terres, devraient remporter leur duel au second tour. Seules Toulouse et Strasbourg, tombées dans l’escarcelle du PS en 2008, pourraient rebasculer du côté obscur de la force. Dans nombre de villes moyennes, les socialistes finissent pulvérisés façon puzzle, comme à Grenoble, Niort ou Limoges, moyennant quelques bris de porcelaine.

Une fois n’est pas coutume, Rama Yade a bien résumé la situation : les soirées électorales se suivent et se ressemblent depuis une dizaine d’années. Malgré mon jeune âge, je me souviens de la razzia socialiste sur Paris et Lyon en 2001, deux grosses prises qui avaient occulté la Berezina nationale de la gauche plurielle, un an avant le 21 avril. Même sanction en 2008 pour la droite sarkozyste, ne sauvant que Bordeaux et Nice, deux fiefs de l’UMP décidément indéracinables. À chaque fois, les vaincus nous expliquent doctement qu’il s’agit d’élections locales à enjeux locaux et n’acceptent comme seule leçon nationale que la poursuite de leur politique. Hier, en dépit de leurs désaccords tactiques, UMP et PS se rejetaient mutuellement la faute des succès frontistes, à l’heureuse exception d’Henri Guaino, dont le diagnostic des quarante ans de paralysie publique devrait être médité au sommet des partis.

Si je récapitule, un gouvernement désavoué, une opposition ragaillardie, un Front national sur les fonts baptismaux : depuis la présidentielle de 2012, comme chantaient les Poppys, non, non rien, rien n’a changé, tout tout a continué

*Photo : Fred LANCELOT/SIPA. 00679824_000068.