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Finkielkraut à l’Académie française, ça se fête!

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Le 10 avril, Alain Finkielkraut a été élu à l’Académie française. Plébiscité par seize voix sur vingt-huit dès le premier tour de scrutin, notre ami désormais immortel pratique le pardon des offenses mais n’oublie pas la campagne de haine dont il fut victime. Dans un texte à la tonalité très personnelle, Alain Finkielkraut répond à sa calomniatrice la plus acharnée, l’académicienne Danielle Sallenave.

Pour Causeur, l’heure n’en est pas moins aux réjouissances : « Habemus Papam ! » s’écrie joyeusement Elisabeth Lévy dans un bel hommage au maître, dont la plupart des détracteurs traquent les prétendues arrière-pensées, à défaut de pouvoir se mesurer avec leur adversaire. Triste ironie du sort qui voit un fils d’immigrés polonais vilipendé par quelques bonnes âmes antifascistes, souligne l’académicien Jean Clair en souhaitant « bienvenue au métèque » ! On ne taxera pas Natacha Polony d’ingrate puisque la journaliste se définit comme une « libre enfant de Finkielkraut » mue par la passion de l’école que lui a transmis notre mécontemporain. Loin des caricatures dressées par ses ennemis et certains de ses amis, Finkielkraut est un intellectuel irréductible à toutes les étiquettes, comme nous le démontre Philippe Raynaud dans sa défense et illustration de la pensée complexe. Un tantinet frondeur, Frédéric Taddeï nous rappelle que l’Académie a toujours été  ouverte à tous les courants politiques et littéraires avant de se féliciter de l’intronisation d’Alain Finkielkraut, qu’il espère bientôt rejoint par Alain Badiou quai Conti !

« L’actualité, c’est vous qui la vivez, c’est nous qui en vivons », selon l’adage du Grolandais Jules-Edouard Moustic. Depuis des semaines, la crise ukrainienne alimente toutes les spéculations. Philippe Raynaud voit clairement la main du Kremlin derrière les agissements des militants ukrainiens pro-russes et met en garde ceux qui, à Paris, seraient tentés de relayer la propagande de Poutine. Autre pomme de discorde entre journalistes, géostratèges et humanitaires, le génocide rwandais s’est fait instrumentaliser par le maître de Kigali, Paul Kagame. Le colonel Hogard, partie prenante de l’Opération Turquoise, comme Rony Brauman réfutent les accusations du président rwandais qu’ils accusent d’avoir provoqué la guerre civile et participé aux massacres entre Hutu et Tutsi. Moins tragique, la bonne santé électorale du maire PS de Lyon en pleine dérouillée socialiste aux municipales a piqué la curiosité de Luc Rosenzweig. Parti à la rencontre du dernier des mohicans du « socialisme municipal », notre camarade haut-savoyard dessine les contours d’un « vallsissme » à échelle réduite. Last but not least, Antoine Menusier s’est rendu au Bourget pour assister au congrès de l’UOIF. En débat la question du genre ! Verdict : le voile des clichés ne résiste pas toujours aux querelles byzantines au sein de cette mouvance proche des Frères musulmans.

Au cœur du numéro de mai, notre dossier « Les jeunes sont-ils vieux ? » s’adresse aux lecteurs de 9 à 99 ans. Quoique, pour les sondeurs, on est aujourd’hui jeune de 18 à 34 ans, baignant dans une éternelle adolescence qui commence avec les études supérieures et finit avec les années de galère professionnelle. Sans noircir le tableau, Elisabeth Lévy le résume d’un trait : « l’avenir, pour un trentenaire d’aujourd’hui, pourrait se résumer à une longue attente : des années à piétiner au seuil du marché du travail, autant à patienter pour que des places se libèrent » dans son article introductif « Moisir à 30 ans ». « Le jeune a en tout cas d’excellentes raisons de se plaindre. Il ne s’en prive pas » mais, en bon individualiste, il s’estime en mesure d’accomplir ses aspirations bourgeoises, i.e. « avoir un boulot, se marier, faire des enfants, acheter un appartement : leurs ambitions auraient fait ricaner les heureux contestataires de Mai «  qui ont fini par réaliser exactement les mêmes » CQFD. Une conclusion confirmée par l’enquête de terrain qu’a réalisée Laurent Cantamessi. En faisant remplir un questionnaire à une centaine de jeunes, notre journaliste tire le portrait de la « génération 11 septembre » née au monde avec les attentats de New York. Ses fétiches s’appellent « argent, apparence, égoïsme et futur » et sa révolution n’est qu’un dîner de gala pour jeunes fans des sixties.

Liquider 68, voilà l’antienne sarkozyste devenu réalité ; la faute à la génération Y, que le professeur des universités Frédéric Rouvillois scrute en amphi. Oubliés le chahut et l’ébullition idéologique des années 1980, dans les facs, « le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. ». Les jeunes ont longtemps contesté leurs profs, il s’agit maintenant d’avaler leurs paroles sans moufter. Parmi la France qui se lève tôt, les apprentis garçons bouchers (les vrais, pas ceux du groupe Pigalle…) ont donné une leçon d’application et d’optimisme à notre confrère Antoine Menusier, dont le reportage se déguste comme une entrecôte. Pour filer la métaphore gastronomique, un entremets bien corsé vous a été concocté par Nathalie Krikorian-Duronsoy et Jacques de Guillebon. Notre cher Jacques a rencontré David Masson-Weyl, fondateur du collectif étudiant Marianne et pur produit de la génération Philippot, branche minoritaire des jeunes lepénistes d’après Nathalie. Cette dernière retient de son enquête au sein du FNJ la primauté de la « question identitaire » dans les consciences des jeunes engagés aux côtés de Marine Le Pen, dont ils contestent parfois le lyrisme républico-républicain…

En guise de café (avant de passer à l’addition, si légère…), l’interview rock de Michka Assayas, la critique du dernier roman Milan Kundera, les réflexions de Jean-Michel Delacomptée sur le Montaigne de Pierre Manent et une petite digression de votre serviteur sur les réacs Goux et Tillinac devraient vous mettre l’eau à bouche. En sautant de chronique en chronique, d’un Basile de Koch enamouré du fou chantant Katerine à un Cyril Bennasar tiraillé par ses sentiments contradictoires, à vous de deviner qui de Roland Jaccard, Félix Groin ou Alain Finkielkraut illustre le mieux notre slogan « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Ne soyez pas malade du consensus, lisez Causeur !

N.B : Si vous n’êtes pas encore abonné, profitez de cet excellent numéro pour nous rejoindre. Nous vous rappelons qu’il est désormais possible de vous abonner en recourant au prélèvement automatique mensuel : à partir de 3,50 € / mois pour la formule Internet (à ce prix là, pourquoi se priver ?).

Causeur 13 - mai 2014NOUVEAU : TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI CAUSEUR LE MENSUEL ET LISEZ VOTRE MAGAZINE SUR TABLETTE ET MOBILE

     

Mélenchon veut surveiller les surveillants. Scandale!

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melenchon monde liberation

C’est à pleurer de rire et pourtant personne ne rit. Il faut croire que l’heure est grave : Mélenchon prétend surveiller les journalistes ! Et pas n’importe lesquels, ceux du Monde et de Libération – visages vivants de la démocratie menacée. Scandaleux, dangereux, stalinien. Non franchement, je sais qu’on ne rigole pas avec la démocratie mais franchement, le chœur des confrères outragés aurait dû plonger le pays dans l’hilarité. Voilà une profession qui s’auto-célèbre sans répit parce qu’elle a ou croit avoir placé sous surveillance les princes qui nous gouvernent. Elle applaudit le majordome espion, encourage le fonctionnaire délateur, honore le traître. Elle recopie sans vergogne des pièces confidentielles, babille à foison sur les amours présidentielles et exige d’en savoir toujours plus au nom du droit sacré de l’information. Elle accuse, juge et condamne sans que ses arrêts soient jamais susceptibles d’appel. Et quand il advient que le gibier se rebiffe et retourne leurs armes contre ses poursuivants, le KGB est à nos portes ? Faudrait peut-être redescendre sur terre, les gars !

Quant au fond de la querelle, il tient à la fois du grand spectacle et de la cour de récré. Jean-Luc Mélenchon n’aime pas la façon dont il est traité dans la grande presse de gauche, c’est la vie. Il qualifie Le Monde de « journal de révérence », ce n’est guère aimable. Il l’accuse de faire le jeu du FN, admettons que c’est un brin complotiste[1. S’agissant du président, en revanche, je commence à croire que l’ami Marco a raison : quel objectif poursuit-il en brandissant, à deux semaines d’une élection, la réforme du droit de vote des étrangers qu’il n’a aucune chance de faire passer, sinon, effectivement, doper le score frontiste ?]. Evidemment, il en fait des caisses, soupçonnant les journalistes d’opérer sous couverture et dénonçant avec des accents d’imprécateur d’obscures manœuvres visant à l’affaiblir. Du Mélenchon quoi. Outrancier, peut-être mais après tout, aucune loi n’oblige à aimer les journaux – quoi qu’on en pense dans les rédactions où la moindre critique est considérée comme attentatoire à la liberté de la presse. Autant dire que le billet au vinaigre dans lequel Mélenchon appelle ses amis à « surveiller de façon étroite et vigilante » les journalistes du Monde et de Libération, « à filmer leurs agissements, si possible, dès qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à découvert ou qu’ils se cachent sous des faux noms », a déclenché une bronca mémorable. « « Surveiller les journalistes », « filmer leurs agissements » Le vocabulaire est sans équivoque. C’est Big Brother pour tous. » : sur le « Plus » du Nouvel Obs, François Jost, « spécialiste des médias », sort l’artillerie. Jean Birnbaum, le patron du Monde des Livres, fait plus intello – Monsieur a des lettres -, avec le célèbre texte de Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, twitté en guise de «guide de survie en milieu mélenchoniste ». Dans toutes les rédactions, on s’offusque, on s’indigne. Comment ose-t-il ? Eh bien désolée, mais à l’exception du ridicule, si des militants ont envie de filmer des journalistes en train de bosser, je ne vois pas où est le problème. D’autant qu’eux ne travailleraient pas en caméra cachée. Ils n’oublieraient pas opportunément un micro pour pincer une élue en  flagrant délit de ragotage pendant qu’elle se refait les ongles – que faire en attendant que ça sèche sinon médire ? Ils ne laisseraient pas un téléphone portable traîner en loucedé pour enregistrer une conférence de rédaction – dommage, ça vaudrait le déplacement. Il est vrai que ces militants pourraient surprendre des conversations privées, voire les mauvaises blagues qu’on se raconte entre confrères, et même les diffuser. Un truc qu’aucun journaliste digne de ce nom ne ferait vous pensez.

En attendant, cet épisode tordant a une morale. Espionner, dénoncer, fliquer, fouiner, pour un quidam c’est très mal et ça rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, pour un journaliste, c’est un acte de résistance. Alors, moi, quand je serai grande, j’aimerais bien avoir une carte de presse.

*Photo : POUZET/SIPA. 00681157_000007. 

Mots sans corps, monde sans secrets

francois hollande transparence

Quand la langue n’a plus de secrets, la société se met à nu. On peut toujours tempêter contre le grand déballage : les mots ont perdu leur chair, voilà le problème. Quelle force renferment-ils, quelle consistance, devenus exsangues dans l’universel bavardage où Internet et les chaînes d’information en continu tiennent la place d’honneur ? C’est une évidence en matière judiciaire, théoriquement temple de la raison, de la retenue, du secret protecteur, où désormais les mots se lancent à la volée, révélations, soupçons, accusations, mensonges. S’agit-il d’une preuve de transparence, ce bien inaliénable de la démocratie prétendument parfaite ? D’aucune manière : sous la transparence généralisée, le vide. Aucun recul, procès tous azimuts suivis de non-lieux, carrières brisées par des ragots, surveillance frauduleuse, grandes oreilles perverties par une conception despotique de la vertu. Le public, Minos insatiable, doit tout savoir et veut tout entendre. L’hyper-démocratie se transforme en un tribunal permanent au nom des valeurs républicaines. Pas la République de la fraternité, encore moins de la liberté : celle de 93 avec sa guillotine. Une guillotine médiatique sans mort d’homme, mais qui vous tranche une réputation aussi sec qu’un cou. Appelons ça le «gouvernement des juges».

L’intention mériterait le respect si elle se fixait des limites. Tout au contraire, elle les efface. Symptôme que tout déborde dans un monde où, des mots, ne subsiste que l’écorce.

L’omnipotence de la société de l’image, la vidéo-sphère, favorise ad nauseam l’extension de la société du bruit, l’audio-sphère, dominée par la rumeur, cette invasion d’à-peu-près nocifs.[access capability= »lire_inedits »] Il faudrait approfondir, vérifier, s’abstraire du vacarme. Se mettre en retrait, comme pour lire. Les optimistes prétendent que, grâce à Internet, l’écrit trouve une nouvelle jeunesse : c’est faux. L’écrit suppose le silence nécessaire à l’esprit concentré sur la lecture. Dans le tintamarre environnant, on ne lit pas, on se délite.

La marée d’informations déversée par les écrans et les ondes constitue un bruit de fond insidieux qu’on remarque à peine, mais qui pourtant nous fascine et nous engloutit. Effets d’annonce, scoops, scandales, contre-attaques, diversions de toutes sortes, brouillage continuel, chaos de l’éphémère. Dans Le Monde d’hier, rédigé en 1941, Stefan Zweig avait déjà repéré le phénomène : « Ce qui distinguait heureusement la Première Guerre de la Seconde, c’est qu’alors la parole avait encore du pouvoir. Elle n’avait pas encore été entraînée dans une chevauchée de la mort par le mensonge organisé, par la  » propagande « . Les hommes étaient encore attentifs à la parole écrite, ils l’attendaient. » Et Zweig ajoute, un peu plus loin : « Le poète, l’écrivain pouvaient donc parler avec quelque chance de succès, en ce temps où l’oreille et l’âme n’avaient pas encore été submergées par les flots incessants et bavards de la radio. » Avec les flots radiophoniques se développèrent « les discours officiels des hommes d’État, dont on savait qu’ils étaient composés tactiquement, politiquement, en fonction des besoins de l’heure, et ne renfermaient, dans le meilleur des cas, que la moitié de la vérité ». L’anaphore hollandaise du « Moi président… » offre un magnifique exemple de cette rhétorique qui, sous son opulence ampoulée, vise à ne rien proférer d’essentiel tout en exhibant les marques de la plus haute vertu. Enfumage sans vergogne, mais qui a bien marché  – c’est son mérite – vu l’immense platitude des propos habituellement tenus par les politiques, de quelque bord qu’ils soient. Il ne s’agit pas seulement de « langue de bois », mais de langue fade, convenue, sans chair, sans nerfs. A-t-on noté combien les gens qui, à la radio, à la télévision, s’expriment dans une langue précise, incisive, inventive, captivent l’attention ? Ils sont rares, ceux qui s’expriment ainsi. Cherchez des noms : ils vous viennent vite. À l’inverse de la com’, leur langue sort de l’intérieur. On a plaisir à l’entendre. Nous la trouvons belle. Elle nous touche. Au-delà de l’accord ou du désaccord, elle est vraie.

Cette langue vraie est pétrie de littérature, c’est-à-dire d’innombrables heures de commerce avec les livres où se sont inscrits des générations entières. Non pas la langue d’ici et maintenant, mais de tout un peuple au long de toute son histoire. Ceux que les prêchi-prêcheurs de la modernité heureuse qualifient de « réacs », présentés comme des dinosaures par les apôtres du progrès qui se félicitent, avec superbe, d’être de leur temps, ceux-là gardent souvent en eux le regret de cette langue. Ils en cultivent le goût, ils en honorent l’usage. Ces « réacs » perpétuent la culture de l’écrit. À l’inverse de l’audio-sphère, l’écrit suppose la rigueur indispensable à la précision des termes qu’on emploie et à la correction grammaticale qui les assemble, double condition d’une pensée construite.fr

Bossuet avait reçu mission, de la part de Louis XIV, de former son fils le Dauphin. Lequel était un cancre. Bossuet, excédé de ses étourderies et de sa paresse, lui adressa une lettre qui lui disait, en substance, ceci : par inattention, vous violez les règles de la grammaire dans vos compositions. Mais si vous confondez aujourd’hui l’ordre des paroles, vous confondrez demain l’ordre des choses. Parler contre les lois de la grammaire conduit à mépriser celles de la raison. Au fond, expliquait Bossuet, pour bien gouverner, il faut apprendre à bien parler. Quand le président Hollande, rendant hommage à Mandela, déclare que, « combattant infatigable de l’apartheid, il l’aura terrassé par son courage, son obstination et sa persévérance », il confond « combattant » et « adversaire »[1. Cf. le blog de Christian Combaz, qui commente ainsi : « Quand on écrit combattants de la liberté, on n’a jamais voulu parler, que je sache, du camp de la dictature. »], et fait plus qu’une erreur : il commet une faute contre la raison qui, révélant une faille dans le gouvernement des paroles, trahit une faiblesse dans le gouvernement des choses.

Le premier véhicule de la politique, c’est la langue. Quand celle des hommes et femmes politiques, et plus généralement des « élites », médias inclus, rappelle le plat des mornes plaines, l’état de la société s’y déchiffre. Cette langue purement transitive, dépourvue de toute espèce de charme, cet idiome foncièrement transparent coïncide avec la mise à nu du monde. La littérature est toujours une prise de risques, comme le fait de gouverner, de diriger, d’être responsable. L’effondrement des études de lettres n’est pas sans conséquences. Ni la contraction drastique des cours de français à l’école, ni l’érosion constante de la lecture, ni notre indifférence à la littérature francophone, ni la faillite de l’orthographe, ni le dédain où l’Hexagone tient sa langue. Les politiques devraient s’en aviser. La question importe davantage que celle des rythmes scolaires, les activités périphériques ou l’enseignement de la morale pour les nuls. Au lieu de gratter la surface, mieux vaudrait creuser le fond. Dans 1984, Orwell nous a avertis : réduite à son écorce, aussi lisse qu’une affiche publicitaire, une langue sans replis mène à un monde sans secrets. Et simultanément, à un monde binaire : le Bien d’un côté, qui doit triompher, le Mal de l’autre, qu’il faut éradiquer. Tyrannie de la platitude. Un président « normal » parlant une langue normale contresigne le rejet de toute transcendance. Malgré lui, à son insu même, il nous confirme que Dieu est mort, donc que tout est permis.[/access]

*Image : wiki paintings.

La sociologie jeuniste a encore frappé!

langage texto jeunes

On entend souvent la question « quel monde va-t-on laisser à nos enfants ? » On devrait plutôt se demander à quels enfants nous allons livrer le monde. À force d’être biberonnés à Facebook, gavés de SMS, élevés en batterie par Twitter, fichés par Instagram et débités sur tous les comptoirs du numérique de Youtube à Chatroulette, on peut se demander de quoi est faite l’étrange culture qui s’élabore dans les crânes adolescents. Il y a cinquante ans, la génération des baby-boomers faisait sécession en revendiquant une culture propre, tout à la fois politique, artistique ou musicale. Puis, du triomphe de la jeunesse à celui du jeunisme, une étrange forme de régression infantile et festive s’est emparée de la société, effaçant progressivement la frontière entre le monde des adultes et celui de l’adolescence et de l’enfance. Alors que dans la France à papa, on disait « un jour tu seras un homme mon fils », aujourd’hui tout le monde veut tout simplement rester jeune. Éternellement. Les « cahiers de coloriage » pour adultes sont la nouvelle mode, les retraités font des escapades en roller ou célèbrent le crépuscule de l’existence en s’adonnant au kite-surf ou au parapente, les trentenaires sont restés bloqués sur Albator et vont voir les Musclés en concert et les réseaux sociaux accueillent tout public de 7 à 77 ans dans la fontaine de jouvence numérique. On comprendra que le fait de se sentir ringardisé par des parents qui se mettent au Live DJ ou sont imbattables à Call of Duty devienne un facteur anxiogène pour les ados d’aujourd’hui.

Puisque tout le monde a décidé de s’éclater dans la vie et de rester jeune à jamais dans sa tête, il n’est pas facile de savoir aujourd’hui exactement de quoi la jeunesse est le nom. Afin de saisir plus parfaitement l’essence de ce concept trop volatile, la mode est donc, non seulement aux cahiers de coloriage pour adultes, mais aussi aux spécialistes de la jeunesse. Au début du XXe siècle apparaissaient les premières enquêtes tachant de comprendre, avec plus ou moins de subtilité, qui étaient ceux qui grandissaient à l’ombre des pères. La plupart du temps, ce n’était pas très concluant, et parfaitement pontifiant, et heureusement que, de temps à autre, un Paul Nizan se chargeait de rappeler que vingt ans n’était en rien le plus bel âge de la vie. Le règne de la jeunesse éternelle n’a pas, loin de là, découragé les bonnes volontés et les experts se pressent au portillon pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans les crânes de la génération Y.

En 2010, François Bégaudeau et Joy Sorman, docteurs es coolitude, unissaient leurs efforts pour tenter de produire un ouvrage pertinent sur la question. La préface de Parce que ça nous plaît – L’invention de la jeunesse (2010) reconnaissait cependant les risques que comportait une entreprise si ambitieuse : « Il y a donc comme une gageure, pour un livre écrit par deux adultes, à cerner une jeunesse que caractérise sa capacité à désarmer la compréhension des plus vieux. Au moins le ratage programmé de ce livre sera-t-il la preuve de son postulat.” Les critiques se sont chargées de confirmer cette intuition, accueillant fraîchement l’ouvrage dans lequel même les Inrocks ont vu la manifestation somme toute assez banale d’une bonne vieille crise de la quarantaine : « En réalité, écrivait la journaliste Elisabeth Philippe, ils évoquent moins la jeunesse en général que la leur en particulier, cet âge d’or où ils pogotaient comme des fous sur les Bérurier Noir et mataient des films porno en cachette. »

Plus récemment, c’est avec la caution de l’université que l’enseignante, et formatrice d’enseignants, Elisabeth Clément-Schneider est partie à son tour à la rencontre de la culture adolescente dans le cadre d’un doctorat en géographie et sciences de l’information et de la communication. La thèse, soutenue en octobre 2013 à l’Université de Caen, s’intitule « Economie scripturale des adolescents : enquête sur les usages de l’écrit lycéen. Elle a pour ambition de présenter l’étude des « pratiques d’écriture chez les adolescents », après un an et demi passé à s’entretenir avec le petit peuple des « jeunes adultes » pour traquer leur supplément d’âme et de culture. Reçue dans les studios de France Culture par Xavier de La Porte, l’universitaire évoque la genèse de son enquête : « J’ai commencé à prendre le bus avec eux et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire sur la continuité de la journée.» Elle dit avoir voulu rompre avec le discours (forcément) fataliste des enseignants, leur vision trop simpliste et pessimiste quant au niveau d’orthographe, au temps consacré à la lecture ; des discours, martèle Elisabeth Clément-Schneider : « qui allaient à l’encontre des pratiques que l’on avait sous les yeux. »

Et ces pratiques, révèle l’enseignante à un Xavier de La Porte extatique, montrent qu’il existe une vraie continuité de l’écriture car ces adolescents « passent leur temps à écrire » : des SMS à Facebook en passant par les petits mots ou les pages sur lesquelles les plus petits dessinent des écrans de jeux vidéo pour poursuivre les aventures de leurs héros quand ils n’ont pas la console à portée de main. Ô merveille ! Ainsi donc, malgré toutes les prophéties des sinistres Cassandres, la multiplication des écrans et de l’ultra-connectivité ne menacent ni la maîtrise de la langue, ni la créativité ou l’inventivité des nouvelles générations, elles la renforcent bien au contraire. Avec admiration, Elisabeth Clément-Schneider rapporte ainsi que l’avènement des forfaits SMS illimités en 2010 a réinstitué une véritable culture de l’écrit dont les adultes rétrogrades et aveugles et les pouvoirs publics n’ont pas encore pris conscience. Les adolescents, sont toujours accrochés à leur téléphone, que cela soit à la maison, où, rapporte l’universitaire, les parents doivent décréter un couvre-feu pour éviter que leurs chérubins ne textotent jusqu’à une heure avancée, ou en cours où une élève confie pouvoir envoyer jusqu’à vingt-cinq SMS en une heure. L’animateur ne peut cacher à ce moment à quel point il est éberlué par cette prouesse : « Ça, ça brise complètement l’idée de la sanctuarisation du cours… Ça c’est fini », confie-t-il, admiratif. Et Elisabeth Schneider de renchérir : « L’enseignant institue un temps de travail commun, où on fait des choses ensemble et eux ils organisent une rupture pour continuer la conversation commencée, ne pas accepter que les conversations soient interrompues par les changements de lieux, ils enchassent les espaces… La contrainte scolaire m’impose de couper mon activité, je la poursuis par mes propres moyens, je poursuis l’activité la plus intéressante pour moi : discuter. »

L’enseignante va ainsi énumérer pendant un peu moins d’une heure d’émission les différents exemples de « scripturalité » qui émaillent son travail de thèse. En face d’elle, Xavier de La Porte semble avoir pour principale fonction de ponctuer les interventions d’exclamations ravies et autres « aaah c’est magnifique… ». À aucun moment cependant, il ne semble être question de se demander en quoi la fin de la sanctuarisation de la salle de cours ou de tout espace privé et l’impossibilité de se déconnecter n’est pas simplement une extension, grâce aux réseaux sociaux, grâce aux forfaits illimités, de la culture de l’open space qui livre chaque instant de l’existence à la sollicitation permanente du groupe et contribue à faire disparaître la possibilité de l’isolement temporaire qui était, elle, la condition même de la lecture, loisir par excellence solitaire, et base également de notre civilisation de l’écrit. Or, si la chercheuse parle beaucoup de scripturalité, il ne semble pas beaucoup être question de lecture chez les élèves qu’elle a côtoyés.

Elisabeth Schneider précise dans son travail de thèse que les adolescents sur lesquels et avec lesquels elle a travaillé sont des « indigènes au sens de membres d’une communauté, d’une société dont le chercheur ne fait pas partie mais qu’il essaie de comprendre. » Avec une pointe de méchanceté, on pourrait dire qu’Elisabeth Schneider, tout comme Bégaudeau et Sorman, et tout comme nombre de chercheurs ou de spécialistes autoproclamés, voudrait bien encore en être mais est dans l’incapacité de comprendre. Réduite à observer une intrusion massive de la société de communication jusque dans les moindres recoins de l’existence, chez les populations adolescentes qu’elle a rencontrées, elle n’en tire rien de plus qu’un nouveau chapitre à ajouter à l’hagiographie jeuniste en vogue, et aura au moins le mérite d’avoir fait répéter une dizaine de fois à Xavier de La Porte que « c’est incroyable. » La jeunesse d’aujourd’hui est peut-être une chimère mais c’est surtout une affaire qui marche.

*Photo : DR.

Préservez-nous des préservatifs !

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Vaste opération de débroussaillage en Bretagne. Si le parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance construite face à la Manche était jusque-là l’apanage des promeneurs, ce lieu est devenu le repaire d’activités toutes particulières. En effet, référencé sur les sites internet spécialisés, le parc accueille désormais des couples gays qui apprécient l’intimité créée par les buissons. Et qui y oublient parfois leurs préservatifs (usagés).

Une pétition a été lancée par des riverains. Les signataires du texte « Préservons l’aire naturelle de la Chapelle », expliquent que le lieu est « devenu un site de perversion fréquenté par des hommes qui s’exposent à la vue de tous : ils ont déjà choqué plusieurs promeneurs ». Une riveraine se confie au micro de France Bleu Armorique : « Ils font même leurs petites histoires sur les tables de pique-nique, ce n’est pas très correct, en plus à côté d’une chapelle. »

Dès l’année dernière, la commune s’était saisie du problème, décidant que l’ordre public serait défendu de manière écologique et bon marché par des chèvres brouteuses[1. Une attitude à rapprocher de celle du nouveau maire vert de Grenoble, fan de moutons jardiniers comme nous le raconte François-Xavier Ajavon dans le numéro 13 de Causeur, en kiosque dès demain.]. Ces dernières devaient réduire de façon drastique les capacités d’accueil des buissons entourant la chapelle. Hélas, les caprinés ont totalement failli à leur mission et au lendemain des élections municipales, « le problème de salubrité publique » mobilisait le nouveau conseil municipal. Alors, riverains et édiles auraient-il été tout aussi scandalisés dans le cas d’hétérosexuels amateurs de sorties en plein air ? Allez savoir. Seule certitude avérée pour l’instant: les chèvres bretonnes sont gay-friendly.

À problème persistant, solutions radicales : bosquets débroussaillés,arrêté municipal interdisant toute pénétration humaine dans les buissons et contrôles des gendarmes renforcés. La mairie a également demandé aux hébergeurs de sites web gays concernés de supprimer le référencement de l’aire.

Dorénavant, au parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance, les buissons ne seront plus ardents.

PMA : José Bové arrache les plans des Verts

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jose bove esther benbassa

José Bové subit la cabale de ses petits camarades écologistes depuis la diffusion de son entretien avec les journalistes de KTO. Non content de transgresser l’antifranchouillardise de son parti en passant sur cette chaîne de télé honnie, l’ancien candidat à la présidentielle a poussé l’outrecuidance jusqu’à se déclarer opposé à la PMA. Cris et chuchotements à EELV ! La sénatrice écolo – de fraîche date – Esther Benbassa sort immédiatement son flingue pour défendre l’extension de la Procréation Médicalement Assistée aux couples de lesbiennes, telle qu’elle le recommandera dans une prochaine proposition de loi déposée conjointement avec son collègue député vert Sergio Coronado.  « José Bové confond PMA et OGM et s’oppose à toute PMA (y compris légale) : un nouvel adhérent de La Manif pour tous ? » réplique-t-elle sur Twitter en traitant à demi-mots l’ex-syndicaliste paysan d’âne bâté ne sachant pas séparer le bon grain procréateur de l’ivraie artificialiste.

Pourtant, si l’on s’en tient au verbatim de ses propos, José Bové s’est borné à déclarer : « Je suis contre toute manipulation sur le vivant, que ce soit pour des couples homosexuels ou des couples hétérosexuels. Je pense qu’à un moment le droit à la vie et le droit à l’enfance sont deux choses différentes. Je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit. Je vais me faire plein d’ennemis. » Le pauvre bougre ne croyait pas si bien dire… Cloué au pilori par Benbassa, experte du procès en sorcellerie, qui le condamne sans même tenter de l’exorciser, Bové se voit comparé aux heures les plus sombres du printemps 2013.

Mais pourquoi tant de haine ? Telle l’épée de Damoclès, l’opprobre menace inexorablement qui ose déraciner l’imaginaire progressiste des Verts en les mettant en face de leurs contradictions. Bové n’a absolument pas confondu manipulation génétique et PMA, mais s’est souvenu de son maître personnaliste chrétien Jacques Ellul, pourfendeur du « bluff technologique » à l’origine d’un homme et d’une société nouvelles ayant l’illusion d’être autogénérées. Qu’on le veuille ou non, une même logique déconstructive préside à l’élaboration d’un bébé par don de sperme et à la création d’espèces de maïs transgénique par bidouillage génétique : voilà ce que Bové a mis en évidence, au grand dam des écolos borgnes ou aveugles. Plutôt que de relayer la bonne parole benbassienne, les journalistes scrupuleux devraient s’interroger sur la cohérence d’un Noël Mamère, autre disciple avoué d’Ellul, qui se fait l’avocat indéfectible du mariage gay et de la PMA tout en vomissant OGM, nucléaire, nanotechnologies et autres joyeusetés de notre société néo-industrielle.

Il faut croire que l’écolo intégral marche sur des œufs, si l’on en croit la prose affutée d’un Vincent Cheynet, directeur du journal La Décroissance, dont le dernier essai, d’ailleurs passionnant, décortique avec bonheur les débats autour du mariage pour tous. Dans la galaxie verte, pas question de passer pour un vieux con, remarque Cheynet : « Il est paradoxal d’observer certains objecteurs de croissance hurler à la reconnaissance des limites de la nature quand il s’agit de la croissance et parallèlement qualifier de « réacs » ceux qui rappellent ces limites quand il s’agit de procréation. Les mêmes de s’insurger contre le prométhéisme scientifique quand il s’agit d’OGM et en appeler au progrès sans frein pour l’enfantement »[1. Décroissance ou décadence, Vincent Cheynet, Le Pas de côté, 2014.] Tout est dit.

À quelques semaines des européennes, les Verts ont le trouillomètre au sommet à l’idée de ne pas rééditer leur exploit de 2009 (16% au coude à coude avec le PS) en désespérant Oberkampf. Il est certain que les bobos adeptes du Vélib’ le dimanche préfèrent voter en toute conscience pour un ami de la question queer que de renoncer à leur prochain safari-photo à l’ombre du Kilimandjaro.

Moralité, José, on a les ennemis que l’on mérite. Mais, crois-moi, tes nouveaux amis valent leur pesant de maïs naturel…

*Photo :  David McHugh/REX/REX/SIPA. REX40318268_000003.

Net sans bavures

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nettoyeur numerique internet

S’il y a encore quelque chose qui étonne – et même beaucoup – Albéric Guigou, c’est que les gens continuent à prendre des photos intimes. « Les photos ou les vidéos intimes sont à proscrire, déclare-t-il catégoriquement. Personnellement, jamais je ne m’y laisserais aller ! » Cette attitude ne reflète nullement une pudibonderie excessive ou quelque syndrome pathologique d’hyper-contrôle. À la tête de la société Reputation Squad, spécialisée dans la gestion de l’e-réputation, Albéric Guigou a tout simplement vu trop de personnes dont la vie avait basculé suite à la publication sur le Web de clichés qu’on appelait jadis « compromettants ». La vengeance d’un époux bafoué, le coup de colère d’une ex-maîtresse, mais aussi un téléphone portable volé ou une mauvaise blague du meilleur ami – autant d’occurrences fâcheuses qui risquent de vous faire regretter votre quart d’heure exhibitionniste. Cette hypothèse n’exige pas une longue démonstration : depuis sa création en 2009, Reputation Squad ne cesse de poursuivre son expansion. « Nous nous sommes lancés en 2009, autant dire au moment de l’émergence des réseaux sociaux et d’un changement radical du comportement des usagers d’Internet, explique le patron. Brusquement, les gens sont sortis de l’anonymat et ont commencé à afficher leur vraie identité sur le Web. Sans savoir quoi exactement, nous avons compris qu’il fallait faire quelque chose. » La réussite flagrante d’un projet né de l’intuition a donné raison aux fondateurs de l’entreprise. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, la clientèle de Reputation Squad n’est pas seulement composée de célébrités ou de bobos. Un prof de lycée qui souffre le martyre à la lecture des commentaires massacrants de ses élèves sur Facebook n’est pas moins motivé à modifier son image digitale qu’une ancienne starlette du porno à la recherche d’un emploi dans un cabinet d’avocats. Certes, ils ne disposent pas des mêmes moyens financiers que les people : pour se refaire une virginité numérique, il faut débourser 180 euros pour une simple suppression de lien, et jusqu’à 8000 euros pour créer un contenu et mettre en marche un service de veille individualisé. Mais le prix de la réputation n’explique pas, seul, que les particuliers ne soient plus les principaux clients de la start-up parisienne.

Accompagnant l’évolution de toute la société à l’ère numérique, Reputation Squad a progressivement étendu son champ de compétences au management de l’e-réputation des personnalités et des entreprises. Lorsque les frontières entre le réel et le virtuel deviennent de plus en plus poreuses, ne pas « exister » sur le Web ou y « exister » de manière insatisfaisante, c’est ne pas exister tout court. De ce fait, pour la majorité de nos contemporains, avoir une mauvaise e-réputation est presque aussi pénible que ne pas en avoir du tout.

À peine sortie de l’adolescence, comme le reste des effectifs de Reputation Squad, Jeanne-Laurence est bardée de diplômes, pétillante, parfaitement bilingue et passionnée par son métier : « Il y a deux ans, explique-t-elle, les entreprises qui avaient une ligne de budget Web intégrée constituaient une rareté. À présent, c’est presque une banalité. » Du reste, les médias ont presque cessé de parler de « nettoyeurs du Net » : si les employés de Reputation Squad pratiquent toujours la suppression de contenus – pour cause d’injure, de diffamation ou d’usurpation d’identité –, il est significatif que le gros de leur travail consiste plutôt à en créer. « Supprimer se révèle très souvent contre-productif, soutient Albéric Guigou. Il n’y a aucune garantie que ce qui est supprimé aujourd’hui ne réapparaîtra demain sur la Toile. En outre, nous essayons de convaincre nos clients d’apprendre à vivre avec ce qui se dit sur eux sur le Web et à en tirer des conclusions. » A priori indéfendable du point de vue commercial – qui aurait envie de lâcher une fortune pour s’entendre dire qu’il vaut mieux laisser les gens se défouler à vos dépens ? –, cet argument tient la route. En effet, effacer les avis critiques sur les délais de livraison de votre entreprise ne sert à rien tant que vous ne résolvez pas le problème. Pourtant, la vieille tentation de contrôler ou de manipuler l’opinion, comme au temps de l’avant-numérique, n’a pas disparu. Mais elle est l’apanage d’une catégorie d’utilisateurs d’Internet désignés par l’équipe de Reputation Squad sous le nom de « handicapés du Net ». Une catégorie très hétérogène puisqu’elle englobe aussi bien des hommes politiques que des chefs de PME ou de grands banquiers, voire des ados. Bref, tous ceux qui, n’arrêtant pas de communiquer, communiquent mal.

Désormais conscients de l’importance capitale du Web dans l’établissement et dans le maintien de leur cote de popularité, les politiques ont conservé l’habitude de la communication verticale. Ils ont beau twitter, poster des communiqués de presse, s’activer sur leurs pages Facebook (c’est-à-dire souvent faire faire tout cela), rien ne convainc les maîtres en art de paraître sur le Net. « Contrairement à ce qui ce passe aux États-Unis, particulièrement en période électorale, en France, les hommes politiques n’ont pas de réels échanges avec les citoyens. Ils utilisent Internet pour lancer un buzz, solliciter l’intérêt chez les journalistes, mais ça s’arrête là », constate avec regret Albéric Guigou. La tâche de Reputation Squad vis-à-vis d’une personnalité politique « numériquement handicapée » consiste à provoquer une prise de conscience, puis un changement des pratiques. « On fait du sur-mesure », remarque Mathieu, chef de projet spécialisé en communication visuelle. « Quand un homme politique ou un grand entrepreneur trouve une centaine de commentaires à son sujet disant qu’il est une vraie tête à claques, le mieux qu’il puisse faire, c’est de paraître moins agressif », ajoute Albéric Guigou. Pourquoi ne pas lui créer un blog au travers duquel il partagerait avec les internautes sa passion culinaire ?

Cependant, rien de plus faux que de croire les jeunes, mêmes doués d’une grande habileté dans le maniement des outils technologiques, naturellement capables de maîtriser leur e-image. Mathieu évoque une récente mode chez les plus jeunes internautes, la « Neknomination »[1. Vient de « neck a drink » : boire cul sec.] ou, en d’autres termes, un jeu d’alcool sur Facebook. Imaginez votre rejeton avalant un gobelet de whisky cul sec devant sa webcam avant de lancer, via les réseaux sociaux, un défi aux copains d’en faire autant. Péché véniel, peut-être, sauf aux yeux d’un futur employeur. Sur Google, 55% des recherches concernent des personnes et il y a de fortes chances pour qu’en épluchant le CV brillantissime d’un candidat, le recruteur ne se prive pas de jeter un coup d’œil sur ses pages perso. « Il faut inculquer aux enfants des principes d’hygiène numérique comme on leur apprend à se laver les mains », recommande Mathieu. Réceptive au message, la Mairie de Paris, en collaboration avec Reputation Squad, a offert aux utilisateurs du Web un service leur permettant de visualiser toutes les informations personnelles les concernant et de noter ensuite leur e-réputation. La semaine de sa mise en place, en 2013, la plateforme a été consultée par plus de 200 000 personnes. Les liens affichés vers la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) et vers la Brigade d’enquêtes sur les fraudes aux technologies de l’information – les organismes à contacter en cas de mauvaise surprise – témoignent des dangers inhérents à la mondanité virtuelle. Dangers qui progressent en même temps que la prise de conscience : selon un sondage réalisé par Ipsos en 2011, 82% de Français considèrent que les risques liés à l’exploitation du Net sont aussi sérieux que ceux de la vie courante. Et, pour une fois, les puissants et les gens ordinaires se retrouvent sur un pied d’égalité face aux pièges du numérique.

Là où il y a risque, il y a marché. Depuis peu, les assureurs Axa et Swiss Life, encore en partenariat avec Reputation Squad, proposent aux particuliers des contrats de protection de l’e-réputation. Fait révélateur, Axa protège même ses souscripteurs de leurs erreurs de jeunesse, pourvu qu’ils n’aient pas déjà connaissance du préjudice au moment de la signature du contrat. Voilà qui en dit long sur les peurs de l’homo numericus. Peurs justifiées dès lors que le « droit à l’oubli », à supposer qu’il ne soit pas un vœu pieux, tarde à s’imposer sur le Net. Même si Google, Facebook ou Twitter se montrent de plus en plus soucieux de la protection des données personnelles de leurs clients, il est impossible de promettre à chacun que l’on corrigera ou effacera toute publicité gênante. D’une part les géants américains ne veulent pas s’aventurer trop loin sur ce terrain, prétextant la « liberté d’expression », bel alibi à leur modèle économique fondé sur la masse des contenus et la géolocalisation des utilisateurs-consommateurs. D’autre part, les législateurs, que ce soit au niveau national ou européen, restent à la traîne dans la révision des lois sur la protection de la vie privée à l’ère numérique. « C’est aberrant que le délai de prescription pour une diffamation soit de trois mois, s’insurge Laura, la juriste de Reputation Squad, alors qu’un message diffamatoire peut rester pendant des années sur le Web ! » Il y a de quoi, en effet, devenir paranoïaque et courir à l’agence d’Axa la plus proche.

Sommes-nous guettés par une psychose collective qui nourrira nos pulsions de censure ? « Nous n’avons pas la moindre intention de censurer la blogosphère ou Facebook, pas plus que nous n’avons l’ambition de faire régner la justice, conclut Albéric Guigou. Notre rôle est de servir nos clients. Autrefois, la société pardonnait les erreurs, supprimait des casiers judiciaires, donnait l’opportunité d’un nouveau départ. Avec Internet, les gens se retrouvent stigmatisés à vie. Mais ce n’est pas à nous de résoudre un problème sociétal. » La sincérité de ce propos déconcerte. Surtout qu’un quart d’heure devant un écran suffit amplement à mesurer les haines, les obsessions et les égarements de beaucoup, sinon de tous. Peut-être est-ce rassurant, après tout, d’observer qu’à l’âge numérique, les hommes restent humains.

*Photo: Soleil.

Les larmes de Marie-Noëlle

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marie noelle lienemann valls ps

Il y aurait des traces de gauche au PS. Oui, je sais, c’est incroyable. Un peu comme si on avait trouvé enfin des traces de vie sur Mars. Bien sûr, ces traces sont résiduelles, mais incontestables. Elles apparaissent de loin en loin, de plus en plus évanescentes, et c’est pour cela qu’elles sont émouvantes. L’abstention de 41 députés socialistes en fait partie et les larmes de Marie-Noëlle Lienemann aussi.

Pourquoi Marie-Noëlle Lienemann a-t-elle pleuré ? Tout simplement parce que c’est une femme de gauche qui est au Parti Socialiste. Et aujourd’hui, gauche et PS, c’est devenu contradictoire puisque le PS s’est livré à un Bad Godesberg rampant depuis 1983 avec des aveux plus ou moins explicites, notamment chez Jospin et son inoubliable « Mon programme n’est pas socialiste » en 2002 ou encore plus récemment, avec Hollande, qui par un abus de langage a confié en janvier être « social-démocrate » alors qu’il est déjà « social-libéral », voire « libéral » tout court. Mais bon, cela a suffi à réjouir les chiens de garde présents à la conférence de presse qui ont triomphé comme s’ils avaient obtenu une confession de première importance avec cet aveu présidentiel de « social-démocratie ». Sauf que. Si le président avait été social-démocrate, vraiment social-démocrate, c’est-à-dire comme un Olof Palme des années 70, voire un Willy Brandt, je suis sûr que Marie Noëlle Lienemann n’aurait pas pleuré il y a quelques jours et que le groupe Front de Gauche aurait voté la confiance à Valls ou au moins se serait abstenu.

Car si la social-démocratie n’est pas le socialisme, elle est quand même une méthode pour arriver au socialisme. Bref, c’est de la gauche très pâle, très lente mais c’est encore de la gauche, c’est-à-dire un désir de transformation, et non, comme le social-libéralisme, un moyen plus ou moins aimable de vaseliner le système pour permettre au capitalisme financiarisé de fonctionner sans avoir systématiquement recours à la stratégie du choc[1. Naomi Klein, La stratégie du choc (Actes Sud)], façon Pinochet, Reagan, Thatcher ou comme ces temps-ci les gouvernements grecs et espagnols.

Mais comme Manuel Valls est un homme pressé, lui, il n’a plus ces pudeurs langagières de jeune fille. Lui, il a l’anaphore assumeuse. Il n’est plus socialiste, il n’est plus de gauche, il n’est même plus « social-démocrate ». Vous pouvez chercher en vain dans ses interventions de ses dernières années ces deux mots, « gauche » et « socialisme ». Sauf, peut-être, la fois où il a demandé à ce que le PS ne s’appelle plus PS justement.  Dans la bouche de Valls, « socialisme », c’est devenu aussi rare que « gaullisme » chez un responsable de l’UMP, c’est dire.  C’est même comme ça que Valls s’est fait cette réputation de moderne car il est bon de savoir en France que le moderne est celui qui voit la société comme un poulailler où les privilèges sont du côté de la poule tandis que le renard, lui, est un éternel opprimé qu’on empêche de produire des richesses.

Valls, lui, a dissipé explicitement les dernières illusions d’un PS qui se serait souvenu qu’il était de gauche, même dans la rigueur. Et c’est pour ça que Marie-Noëlle Lienemann a laissé percé son émotion après la rencontre des sénateurs socialistes avec le Premier ministre qui venait s’assurer que les élus de la Haute Assemblée n’allaient pas lui manquer pour voter le pacte de compétitivité et le plan de 50 milliards. Pacte qui n’en est pas un puisque pour signer un pacte, il faut être au moins deux et que là, c’est surtout le patronat qui a signé avec lui-même. Il l’a fait dans un autisme enchanté qui panique même Laurence Parisot qui trouve que Gattaz entre « dans une logique esclavagiste ». Oui, je sais, on en est là, aujourd’hui. C’est Laurence Parisot qui s’alarme des reculs sociaux et Christine Lagarde qui se demande si par hasard l’Europe austéritaire ne va pas mourir en bonne santé en dansant, agonisante, autour du totem des 3% dont on sait qu’il ressort davantage à la pensée magique qu’à la rationalité économique.

Alors, les larmes de Marie-Noëlle Lienemann, plus encore que le vote des 41 députés, sont un signe qui ne trompe pas.  Elles rappellent celles de Filoche après l’affaire Cahuzac ou encore celles de la ministre du travail italienne alors que Mario Monti annonçait un plan drastique sans précédent en 2011. On pourrait se dire que c’est un simple moment d’émotion mais c’est un peu plus que ça. Les idées, en politique, sont incarnées, vécues. Pas par tous les hommes politiques, loin s’en faut, mais tout de même par une bonne part d’entre eux, quoi qu’en dise le poujadisme ambiant.

Et pour ceux qui sont socialistes aujourd’hui, vraiment socialistes, pour qui la sincérité de  cet engagement a donné un certain sens à leur vie, ils peuvent désormais dire, comme Verlaine :

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Européennes : La farce intranquille

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europeennes juncker schulz merkel

L’incident peut paraître mineur, mais il est révélateur : les chaines publiques françaises ont décliné, poliment, mais fermement, l’offre de diffuser, à une heure de grande écoute, le débat de fin de campagne entre les « locomotives » des principaux partis en lice pour les élections européennes du 25 mai. Celui-ci doit mettre aux prises, le 15 mai, les candidats potentiels au poste de président de la Commission : Jean-Claude Juncker pour le centre-droit (PPE), Martin Schulz pour les socialistes (PSE), Guy Verhofstadt pour les libéraux (ALE), Ska Keller pour les Verts et Alexis Tsipras pour la gauche radicale (GUE).

Un premier round de cette confrontation, diffusé le 28 avril par Euronews, a définitivement dissuadé les directeurs de programmes de France Télévisions d’infliger à leur audience un spectacle de nature à les faire s’agiter frénétiquement sur leur télécommande. La discussion se déroulait en anglais, prononcé maladroitement par des débatteurs non anglophones maîtrisant plus ou moins bien la langue de Shakespeare, doublés par des interprètes se relayant tous les quarts d’heure : il ne manquait plus que l’incrustation d’un traducteur  gesticulant en langue des signes pour que ce débat remporte haut la main la palme d’or du show télévisé le plus involontairement comique de la décennie !

Les eurobéats habituels style Bernard Guetta et Alain Duhamel, repartis en 2014 dans leur croisade fédéraliste éditoriale comme s’ils n’avaient rien appris de leur fiasco de 2005, crient au scandale, et accusent la télévision publique de faire ainsi le jeu de Marine Le Pen. Au contraire, ils devraient baiser les babouches de Rémy Pflimlin et de ses acolytes : le spectacle annoncé n’est pas de ceux qui pourrait ranimer une flamme européiste déjà bien faiblarde dans nos chaumières.

À supposer même que la forme de ce débat eût été linguistiquement accessible, avec le minimum de confort d’écoute exigé par la complexité des sujets abordés, sa lisibilité politique n’en n’aurait pas été notablement améliorée. M. Juncker, par exemple, pour un téléspectateur français, est censé être le porte parole des listes se présentant, dans notre pays sous les couleurs de l’UMP. Or, ce féal luxembourgeois d’Angela Merkel, gardien sourcilleux de l’ordo-libéralisme germanique, était déjà la bête noire de Nicolas Sarkozy, lorsque ce dernier tentait, sans succès d’assouplir le dogmatisme de Berlin, et sa conception punitive des désordres comptables des pays du « Club med », dont les excès sont, encore aujourd’hui dénoncés par une fraction non négligeable de l’UMP emmenée par Laurent Wauquiez.

L’électeur français de centre droit du 25 mai, pour autant qu’il ne réduise pas son vote à une gifle supplémentaire pour François Hollande, aura donc bien du mal à pousser Jean Claude Juncker vers le fauteuil de José Manuel Barroso, à moins qu’il ne dispose de quelques économies bien au chaud dans une banque du Grand-Duché. Martin Schulz, le socialiste, parti en campagne bien plus tôt, a fait quelques louables efforts pour montrer à nos compatriotes qu’il parlait fort correctement le français, et qu’avec lui aux manettes à Bruxelles, c’était un peu de l’esprit Delors qui allait à nouveau souffler sur l’UE. En réalité, cet aimable personnage est parfait dans le rôle du « bon flic » que la puissance dominante se doit de mettre en avant pour faire passer outre-Rhin les diktats concoctés à Berlin dans les conclaves de la grande coalition  CDU-SPD, pour le plus grand intérêt de l’industrie allemande : maintien de l’euro à son démentiel niveau actuel, apaisement de la Russie pour des raisons commerciales et énergétiques, souplesse, pour ne pas dire plus, dans les négociations avec les Etats-Unis pour l’accord de libre échange transatlantique. L’électeur PS, s’il ne boude pas les urnes comme aux municipales, a-t-il envie de suivre les sons harmonieux de la flûte de Schulz pour aller vers le trépas, comme les enfants de la bonne ville de Hamelin du conte de Grimm ? Le libéral Verhofstadt, avec sa dégaine de Grand Duduche de Cabu qui aurait pris de l’âge, a l’air, lui aussi, bien sympathique. Sa foi en l’Europe fédérale est sincère, et d’autant plus solide que ses amis les libéraux flamands sont en passe de se faire balayer par la vague nationaliste emmenée par Bart de Wever, ne lui laissant espérer aucun avenir politique chez lui. L’Europe, pour lui, est une bouée de sauvetage pour échapper au néant politique dans sa Flandre natale…

Les Verts français, qui croient toujours que José Bové est le cador européen des écologistes, se rendront compte, s’ils regardent le fameux débat interdit de grande antenne,  qu’il n’en est rien, et que la délicieuse Prussienne Ska Keller, tendance Bismarck repeint en vert, tient fermement le manche de ce parti, avec une compréhension, disons moyenne, des préoccupations françaises dans le domaine de l’énergie, de l’agriculture et autres sujets qui fâchent de part et d’autre du Rhin…

Reste le héros de la gauche radicale, le Grec Alexis Tsipras, qui peut réchauffer l’enthousiasme des damnés de la terre d’Europe, mais qui, même à gauche de la gauche, confierait son porte-monnaie à un Grec ?

Ce débat, de plus, ne fait aucune place à ceux que tous les augures donnent comme les probables grands bénéficiaires des élections du 25 mai, les populistes, europhobes, souverainistes de tout poil et de tous pays, au prétexte qu’il n’auraient pas désigné de leader transnational pour les représenter. On restera donc dans l’entre soi, le déni du réel, et le simulacre de l’existence de courants politiques paneuropéens transcendant les partis nationaux. De toute façon, l’affaire se résume, au bout du compte, à savoir qui, des socialistes ou du PPE dépassera l’autre d’une courte tête à l’arrivée, pour déterminer si un merkelien de gauche ou un merkelien de droite, appliquera, à Bruxelles, la politique conçue à Berlin. Cet enjeu vaut-il que l’on fasse usage du droit de vote pour lequel nos ancêtres se sont battus et parfois sacrifiés ? L’attitude la plus digne, dans ce contexte n’est-elle pas celle du « I would prefer not to » du Bartleby de Melville ?

*Photo : jonworth-eu.

Européennes : à la pêche, citoyens !

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On savait Dany Boon si allergique au Front national qu’il avait appelé ses voisins d’Hénin-Beaumont à faire barrage au parti du Marine Le Pen. Pour les Européennes, le ch’ti reprend du service dans un spot bientôt culte, flanqué de Guillaume Gallienne – qu’on a connu servi par de meilleurs textes – et de quelques autres personnalités exhortant les citoyens d’aller aux urnes.

La campagne « Rock the Europe »  a été organisée à l’instigation de Philippe Cayla, énarque sexagénaire, ancien président du directoire d’Euronews qui n’a pas dû voir un électeur depuis trente ans mais se fait le chantre d’une Europe puissance aux vers rimés. « J’éprouve pour l’Europe une passion profonde/ Un amour contrarié par l’épuisante ronde/Des Cassandre, éternels pourvoyeurs de leçons /Annonçant sans répit le retour des nations » déclame Cayla, par orateurs interposé, dès la première strophe de son poème engagé.

L’Union ou la France, il faut donc choisir (subsidiarité, connais pas…) nous intime le sous-texte, pas pourvoyeur de leçon pour un euro… Afin de ne pas passer pour un eurobéat, l’auteur de cette ode inoubliable mâtine ses envolées lyriques de quelques bémols (« Ainsi nous dérivons sur la galère Europe/ Sans but, et sans savoir où le courant nous porte/ Désemparés de voir nos vingt-huit chefs d’Etat/ S’étriper devant nous sans aucun résultat. »). Dame, ça swingue comme du Grand Corps malade !

L’inénarrable Plantu, Olivier Duhamel, Virginie Efira, Muriel Mayette et quelques autres personnalités complètent l’armée mexicaine des bardes européistes. En entendant Gallienne pérorer « Clamons que l’Europe est notre destin commun/ Et l’unique destin qui ait visage humain ! », je me suis demandé si tous les tenants d’une autre Europe, souverainiste, écolo ou crypto-communiste, avaient piscine le jour du tournage. Car la néokeynésienne Cynthia Fleury et l’ancien eurodéputé social-libéral Olivier Duhamel monopolisent à eux deux la parole politique du clip.

Côté cour, la comédienne Florence Pernel n’a même pas peur d’asséner que « l’Europe est à l’origine de la plus grande partie de la culture, des arts, de la philosophie » mondiales, insinuant que toutes les cultures ne se valent pas. Je connais d’anciens ministres sarkozystes qui ont terminé avec du goudron et des plumes pour moins que ça !

Mais la mèche est vendue quelques vers plus tard, lorsque le prolixe Cayla trempe sa plume européiste dans l’encre incantatoire : « Soyons fiers, citoyens ! Fiers d’une grande Europe !/ Citoyens d’un espace où la frontière est morte ! Que nulle différence issue de la nation/ N’entrave de chacun la liberté d’action » Quand Dany Boon célèbre candidement une « Europe sans frontières », on se retient de lui répondre : « c’est bien le problème ! »

Inutile de vous faire un dessin, « Rock the Europe » applique au vieux continent les bonnes vieilles recettes de l’antifascisme primaire. Ces grands frères traitent les électeurs en petits enfants qu’il faut prendre par la main pour qu’ils votent bien, sous peine de les gronder s’ils s’avisent de plébisciter les listes eurosceptiques ou de voter avec les pieds (« Aux urnes, citoyens ! »). Surveiller avant de punir : la méthode éculée a toutes les chances de produire les mêmes brillants résultats que l’imprécation antilepéniste.

Allez, à mon tour de lancer un appel solennel : le 25 mai, à la pêche, citoyens !

Finkielkraut à l’Académie française, ça se fête!

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Le 10 avril, Alain Finkielkraut a été élu à l’Académie française. Plébiscité par seize voix sur vingt-huit dès le premier tour de scrutin, notre ami désormais immortel pratique le pardon des offenses mais n’oublie pas la campagne de haine dont il fut victime. Dans un texte à la tonalité très personnelle, Alain Finkielkraut répond à sa calomniatrice la plus acharnée, l’académicienne Danielle Sallenave.

Pour Causeur, l’heure n’en est pas moins aux réjouissances : « Habemus Papam ! » s’écrie joyeusement Elisabeth Lévy dans un bel hommage au maître, dont la plupart des détracteurs traquent les prétendues arrière-pensées, à défaut de pouvoir se mesurer avec leur adversaire. Triste ironie du sort qui voit un fils d’immigrés polonais vilipendé par quelques bonnes âmes antifascistes, souligne l’académicien Jean Clair en souhaitant « bienvenue au métèque » ! On ne taxera pas Natacha Polony d’ingrate puisque la journaliste se définit comme une « libre enfant de Finkielkraut » mue par la passion de l’école que lui a transmis notre mécontemporain. Loin des caricatures dressées par ses ennemis et certains de ses amis, Finkielkraut est un intellectuel irréductible à toutes les étiquettes, comme nous le démontre Philippe Raynaud dans sa défense et illustration de la pensée complexe. Un tantinet frondeur, Frédéric Taddeï nous rappelle que l’Académie a toujours été  ouverte à tous les courants politiques et littéraires avant de se féliciter de l’intronisation d’Alain Finkielkraut, qu’il espère bientôt rejoint par Alain Badiou quai Conti !

« L’actualité, c’est vous qui la vivez, c’est nous qui en vivons », selon l’adage du Grolandais Jules-Edouard Moustic. Depuis des semaines, la crise ukrainienne alimente toutes les spéculations. Philippe Raynaud voit clairement la main du Kremlin derrière les agissements des militants ukrainiens pro-russes et met en garde ceux qui, à Paris, seraient tentés de relayer la propagande de Poutine. Autre pomme de discorde entre journalistes, géostratèges et humanitaires, le génocide rwandais s’est fait instrumentaliser par le maître de Kigali, Paul Kagame. Le colonel Hogard, partie prenante de l’Opération Turquoise, comme Rony Brauman réfutent les accusations du président rwandais qu’ils accusent d’avoir provoqué la guerre civile et participé aux massacres entre Hutu et Tutsi. Moins tragique, la bonne santé électorale du maire PS de Lyon en pleine dérouillée socialiste aux municipales a piqué la curiosité de Luc Rosenzweig. Parti à la rencontre du dernier des mohicans du « socialisme municipal », notre camarade haut-savoyard dessine les contours d’un « vallsissme » à échelle réduite. Last but not least, Antoine Menusier s’est rendu au Bourget pour assister au congrès de l’UOIF. En débat la question du genre ! Verdict : le voile des clichés ne résiste pas toujours aux querelles byzantines au sein de cette mouvance proche des Frères musulmans.

Au cœur du numéro de mai, notre dossier « Les jeunes sont-ils vieux ? » s’adresse aux lecteurs de 9 à 99 ans. Quoique, pour les sondeurs, on est aujourd’hui jeune de 18 à 34 ans, baignant dans une éternelle adolescence qui commence avec les études supérieures et finit avec les années de galère professionnelle. Sans noircir le tableau, Elisabeth Lévy le résume d’un trait : « l’avenir, pour un trentenaire d’aujourd’hui, pourrait se résumer à une longue attente : des années à piétiner au seuil du marché du travail, autant à patienter pour que des places se libèrent » dans son article introductif « Moisir à 30 ans ». « Le jeune a en tout cas d’excellentes raisons de se plaindre. Il ne s’en prive pas » mais, en bon individualiste, il s’estime en mesure d’accomplir ses aspirations bourgeoises, i.e. « avoir un boulot, se marier, faire des enfants, acheter un appartement : leurs ambitions auraient fait ricaner les heureux contestataires de Mai «  qui ont fini par réaliser exactement les mêmes » CQFD. Une conclusion confirmée par l’enquête de terrain qu’a réalisée Laurent Cantamessi. En faisant remplir un questionnaire à une centaine de jeunes, notre journaliste tire le portrait de la « génération 11 septembre » née au monde avec les attentats de New York. Ses fétiches s’appellent « argent, apparence, égoïsme et futur » et sa révolution n’est qu’un dîner de gala pour jeunes fans des sixties.

Liquider 68, voilà l’antienne sarkozyste devenu réalité ; la faute à la génération Y, que le professeur des universités Frédéric Rouvillois scrute en amphi. Oubliés le chahut et l’ébullition idéologique des années 1980, dans les facs, « le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. ». Les jeunes ont longtemps contesté leurs profs, il s’agit maintenant d’avaler leurs paroles sans moufter. Parmi la France qui se lève tôt, les apprentis garçons bouchers (les vrais, pas ceux du groupe Pigalle…) ont donné une leçon d’application et d’optimisme à notre confrère Antoine Menusier, dont le reportage se déguste comme une entrecôte. Pour filer la métaphore gastronomique, un entremets bien corsé vous a été concocté par Nathalie Krikorian-Duronsoy et Jacques de Guillebon. Notre cher Jacques a rencontré David Masson-Weyl, fondateur du collectif étudiant Marianne et pur produit de la génération Philippot, branche minoritaire des jeunes lepénistes d’après Nathalie. Cette dernière retient de son enquête au sein du FNJ la primauté de la « question identitaire » dans les consciences des jeunes engagés aux côtés de Marine Le Pen, dont ils contestent parfois le lyrisme républico-républicain…

En guise de café (avant de passer à l’addition, si légère…), l’interview rock de Michka Assayas, la critique du dernier roman Milan Kundera, les réflexions de Jean-Michel Delacomptée sur le Montaigne de Pierre Manent et une petite digression de votre serviteur sur les réacs Goux et Tillinac devraient vous mettre l’eau à bouche. En sautant de chronique en chronique, d’un Basile de Koch enamouré du fou chantant Katerine à un Cyril Bennasar tiraillé par ses sentiments contradictoires, à vous de deviner qui de Roland Jaccard, Félix Groin ou Alain Finkielkraut illustre le mieux notre slogan « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Ne soyez pas malade du consensus, lisez Causeur !

N.B : Si vous n’êtes pas encore abonné, profitez de cet excellent numéro pour nous rejoindre. Nous vous rappelons qu’il est désormais possible de vous abonner en recourant au prélèvement automatique mensuel : à partir de 3,50 € / mois pour la formule Internet (à ce prix là, pourquoi se priver ?).

Causeur 13 - mai 2014NOUVEAU : TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI CAUSEUR LE MENSUEL ET LISEZ VOTRE MAGAZINE SUR TABLETTE ET MOBILE

     

Mélenchon veut surveiller les surveillants. Scandale!

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melenchon monde liberation

melenchon monde liberation

C’est à pleurer de rire et pourtant personne ne rit. Il faut croire que l’heure est grave : Mélenchon prétend surveiller les journalistes ! Et pas n’importe lesquels, ceux du Monde et de Libération – visages vivants de la démocratie menacée. Scandaleux, dangereux, stalinien. Non franchement, je sais qu’on ne rigole pas avec la démocratie mais franchement, le chœur des confrères outragés aurait dû plonger le pays dans l’hilarité. Voilà une profession qui s’auto-célèbre sans répit parce qu’elle a ou croit avoir placé sous surveillance les princes qui nous gouvernent. Elle applaudit le majordome espion, encourage le fonctionnaire délateur, honore le traître. Elle recopie sans vergogne des pièces confidentielles, babille à foison sur les amours présidentielles et exige d’en savoir toujours plus au nom du droit sacré de l’information. Elle accuse, juge et condamne sans que ses arrêts soient jamais susceptibles d’appel. Et quand il advient que le gibier se rebiffe et retourne leurs armes contre ses poursuivants, le KGB est à nos portes ? Faudrait peut-être redescendre sur terre, les gars !

Quant au fond de la querelle, il tient à la fois du grand spectacle et de la cour de récré. Jean-Luc Mélenchon n’aime pas la façon dont il est traité dans la grande presse de gauche, c’est la vie. Il qualifie Le Monde de « journal de révérence », ce n’est guère aimable. Il l’accuse de faire le jeu du FN, admettons que c’est un brin complotiste[1. S’agissant du président, en revanche, je commence à croire que l’ami Marco a raison : quel objectif poursuit-il en brandissant, à deux semaines d’une élection, la réforme du droit de vote des étrangers qu’il n’a aucune chance de faire passer, sinon, effectivement, doper le score frontiste ?]. Evidemment, il en fait des caisses, soupçonnant les journalistes d’opérer sous couverture et dénonçant avec des accents d’imprécateur d’obscures manœuvres visant à l’affaiblir. Du Mélenchon quoi. Outrancier, peut-être mais après tout, aucune loi n’oblige à aimer les journaux – quoi qu’on en pense dans les rédactions où la moindre critique est considérée comme attentatoire à la liberté de la presse. Autant dire que le billet au vinaigre dans lequel Mélenchon appelle ses amis à « surveiller de façon étroite et vigilante » les journalistes du Monde et de Libération, « à filmer leurs agissements, si possible, dès qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à découvert ou qu’ils se cachent sous des faux noms », a déclenché une bronca mémorable. « « Surveiller les journalistes », « filmer leurs agissements » Le vocabulaire est sans équivoque. C’est Big Brother pour tous. » : sur le « Plus » du Nouvel Obs, François Jost, « spécialiste des médias », sort l’artillerie. Jean Birnbaum, le patron du Monde des Livres, fait plus intello – Monsieur a des lettres -, avec le célèbre texte de Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, twitté en guise de «guide de survie en milieu mélenchoniste ». Dans toutes les rédactions, on s’offusque, on s’indigne. Comment ose-t-il ? Eh bien désolée, mais à l’exception du ridicule, si des militants ont envie de filmer des journalistes en train de bosser, je ne vois pas où est le problème. D’autant qu’eux ne travailleraient pas en caméra cachée. Ils n’oublieraient pas opportunément un micro pour pincer une élue en  flagrant délit de ragotage pendant qu’elle se refait les ongles – que faire en attendant que ça sèche sinon médire ? Ils ne laisseraient pas un téléphone portable traîner en loucedé pour enregistrer une conférence de rédaction – dommage, ça vaudrait le déplacement. Il est vrai que ces militants pourraient surprendre des conversations privées, voire les mauvaises blagues qu’on se raconte entre confrères, et même les diffuser. Un truc qu’aucun journaliste digne de ce nom ne ferait vous pensez.

En attendant, cet épisode tordant a une morale. Espionner, dénoncer, fliquer, fouiner, pour un quidam c’est très mal et ça rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, pour un journaliste, c’est un acte de résistance. Alors, moi, quand je serai grande, j’aimerais bien avoir une carte de presse.

*Photo : POUZET/SIPA. 00681157_000007. 

Mots sans corps, monde sans secrets

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francois hollande transparence

francois hollande transparence

Quand la langue n’a plus de secrets, la société se met à nu. On peut toujours tempêter contre le grand déballage : les mots ont perdu leur chair, voilà le problème. Quelle force renferment-ils, quelle consistance, devenus exsangues dans l’universel bavardage où Internet et les chaînes d’information en continu tiennent la place d’honneur ? C’est une évidence en matière judiciaire, théoriquement temple de la raison, de la retenue, du secret protecteur, où désormais les mots se lancent à la volée, révélations, soupçons, accusations, mensonges. S’agit-il d’une preuve de transparence, ce bien inaliénable de la démocratie prétendument parfaite ? D’aucune manière : sous la transparence généralisée, le vide. Aucun recul, procès tous azimuts suivis de non-lieux, carrières brisées par des ragots, surveillance frauduleuse, grandes oreilles perverties par une conception despotique de la vertu. Le public, Minos insatiable, doit tout savoir et veut tout entendre. L’hyper-démocratie se transforme en un tribunal permanent au nom des valeurs républicaines. Pas la République de la fraternité, encore moins de la liberté : celle de 93 avec sa guillotine. Une guillotine médiatique sans mort d’homme, mais qui vous tranche une réputation aussi sec qu’un cou. Appelons ça le «gouvernement des juges».

L’intention mériterait le respect si elle se fixait des limites. Tout au contraire, elle les efface. Symptôme que tout déborde dans un monde où, des mots, ne subsiste que l’écorce.

L’omnipotence de la société de l’image, la vidéo-sphère, favorise ad nauseam l’extension de la société du bruit, l’audio-sphère, dominée par la rumeur, cette invasion d’à-peu-près nocifs.[access capability= »lire_inedits »] Il faudrait approfondir, vérifier, s’abstraire du vacarme. Se mettre en retrait, comme pour lire. Les optimistes prétendent que, grâce à Internet, l’écrit trouve une nouvelle jeunesse : c’est faux. L’écrit suppose le silence nécessaire à l’esprit concentré sur la lecture. Dans le tintamarre environnant, on ne lit pas, on se délite.

La marée d’informations déversée par les écrans et les ondes constitue un bruit de fond insidieux qu’on remarque à peine, mais qui pourtant nous fascine et nous engloutit. Effets d’annonce, scoops, scandales, contre-attaques, diversions de toutes sortes, brouillage continuel, chaos de l’éphémère. Dans Le Monde d’hier, rédigé en 1941, Stefan Zweig avait déjà repéré le phénomène : « Ce qui distinguait heureusement la Première Guerre de la Seconde, c’est qu’alors la parole avait encore du pouvoir. Elle n’avait pas encore été entraînée dans une chevauchée de la mort par le mensonge organisé, par la  » propagande « . Les hommes étaient encore attentifs à la parole écrite, ils l’attendaient. » Et Zweig ajoute, un peu plus loin : « Le poète, l’écrivain pouvaient donc parler avec quelque chance de succès, en ce temps où l’oreille et l’âme n’avaient pas encore été submergées par les flots incessants et bavards de la radio. » Avec les flots radiophoniques se développèrent « les discours officiels des hommes d’État, dont on savait qu’ils étaient composés tactiquement, politiquement, en fonction des besoins de l’heure, et ne renfermaient, dans le meilleur des cas, que la moitié de la vérité ». L’anaphore hollandaise du « Moi président… » offre un magnifique exemple de cette rhétorique qui, sous son opulence ampoulée, vise à ne rien proférer d’essentiel tout en exhibant les marques de la plus haute vertu. Enfumage sans vergogne, mais qui a bien marché  – c’est son mérite – vu l’immense platitude des propos habituellement tenus par les politiques, de quelque bord qu’ils soient. Il ne s’agit pas seulement de « langue de bois », mais de langue fade, convenue, sans chair, sans nerfs. A-t-on noté combien les gens qui, à la radio, à la télévision, s’expriment dans une langue précise, incisive, inventive, captivent l’attention ? Ils sont rares, ceux qui s’expriment ainsi. Cherchez des noms : ils vous viennent vite. À l’inverse de la com’, leur langue sort de l’intérieur. On a plaisir à l’entendre. Nous la trouvons belle. Elle nous touche. Au-delà de l’accord ou du désaccord, elle est vraie.

Cette langue vraie est pétrie de littérature, c’est-à-dire d’innombrables heures de commerce avec les livres où se sont inscrits des générations entières. Non pas la langue d’ici et maintenant, mais de tout un peuple au long de toute son histoire. Ceux que les prêchi-prêcheurs de la modernité heureuse qualifient de « réacs », présentés comme des dinosaures par les apôtres du progrès qui se félicitent, avec superbe, d’être de leur temps, ceux-là gardent souvent en eux le regret de cette langue. Ils en cultivent le goût, ils en honorent l’usage. Ces « réacs » perpétuent la culture de l’écrit. À l’inverse de l’audio-sphère, l’écrit suppose la rigueur indispensable à la précision des termes qu’on emploie et à la correction grammaticale qui les assemble, double condition d’une pensée construite.fr

Bossuet avait reçu mission, de la part de Louis XIV, de former son fils le Dauphin. Lequel était un cancre. Bossuet, excédé de ses étourderies et de sa paresse, lui adressa une lettre qui lui disait, en substance, ceci : par inattention, vous violez les règles de la grammaire dans vos compositions. Mais si vous confondez aujourd’hui l’ordre des paroles, vous confondrez demain l’ordre des choses. Parler contre les lois de la grammaire conduit à mépriser celles de la raison. Au fond, expliquait Bossuet, pour bien gouverner, il faut apprendre à bien parler. Quand le président Hollande, rendant hommage à Mandela, déclare que, « combattant infatigable de l’apartheid, il l’aura terrassé par son courage, son obstination et sa persévérance », il confond « combattant » et « adversaire »[1. Cf. le blog de Christian Combaz, qui commente ainsi : « Quand on écrit combattants de la liberté, on n’a jamais voulu parler, que je sache, du camp de la dictature. »], et fait plus qu’une erreur : il commet une faute contre la raison qui, révélant une faille dans le gouvernement des paroles, trahit une faiblesse dans le gouvernement des choses.

Le premier véhicule de la politique, c’est la langue. Quand celle des hommes et femmes politiques, et plus généralement des « élites », médias inclus, rappelle le plat des mornes plaines, l’état de la société s’y déchiffre. Cette langue purement transitive, dépourvue de toute espèce de charme, cet idiome foncièrement transparent coïncide avec la mise à nu du monde. La littérature est toujours une prise de risques, comme le fait de gouverner, de diriger, d’être responsable. L’effondrement des études de lettres n’est pas sans conséquences. Ni la contraction drastique des cours de français à l’école, ni l’érosion constante de la lecture, ni notre indifférence à la littérature francophone, ni la faillite de l’orthographe, ni le dédain où l’Hexagone tient sa langue. Les politiques devraient s’en aviser. La question importe davantage que celle des rythmes scolaires, les activités périphériques ou l’enseignement de la morale pour les nuls. Au lieu de gratter la surface, mieux vaudrait creuser le fond. Dans 1984, Orwell nous a avertis : réduite à son écorce, aussi lisse qu’une affiche publicitaire, une langue sans replis mène à un monde sans secrets. Et simultanément, à un monde binaire : le Bien d’un côté, qui doit triompher, le Mal de l’autre, qu’il faut éradiquer. Tyrannie de la platitude. Un président « normal » parlant une langue normale contresigne le rejet de toute transcendance. Malgré lui, à son insu même, il nous confirme que Dieu est mort, donc que tout est permis.[/access]

*Image : wiki paintings.

La sociologie jeuniste a encore frappé!

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langage texto jeunes

langage texto jeunes

On entend souvent la question « quel monde va-t-on laisser à nos enfants ? » On devrait plutôt se demander à quels enfants nous allons livrer le monde. À force d’être biberonnés à Facebook, gavés de SMS, élevés en batterie par Twitter, fichés par Instagram et débités sur tous les comptoirs du numérique de Youtube à Chatroulette, on peut se demander de quoi est faite l’étrange culture qui s’élabore dans les crânes adolescents. Il y a cinquante ans, la génération des baby-boomers faisait sécession en revendiquant une culture propre, tout à la fois politique, artistique ou musicale. Puis, du triomphe de la jeunesse à celui du jeunisme, une étrange forme de régression infantile et festive s’est emparée de la société, effaçant progressivement la frontière entre le monde des adultes et celui de l’adolescence et de l’enfance. Alors que dans la France à papa, on disait « un jour tu seras un homme mon fils », aujourd’hui tout le monde veut tout simplement rester jeune. Éternellement. Les « cahiers de coloriage » pour adultes sont la nouvelle mode, les retraités font des escapades en roller ou célèbrent le crépuscule de l’existence en s’adonnant au kite-surf ou au parapente, les trentenaires sont restés bloqués sur Albator et vont voir les Musclés en concert et les réseaux sociaux accueillent tout public de 7 à 77 ans dans la fontaine de jouvence numérique. On comprendra que le fait de se sentir ringardisé par des parents qui se mettent au Live DJ ou sont imbattables à Call of Duty devienne un facteur anxiogène pour les ados d’aujourd’hui.

Puisque tout le monde a décidé de s’éclater dans la vie et de rester jeune à jamais dans sa tête, il n’est pas facile de savoir aujourd’hui exactement de quoi la jeunesse est le nom. Afin de saisir plus parfaitement l’essence de ce concept trop volatile, la mode est donc, non seulement aux cahiers de coloriage pour adultes, mais aussi aux spécialistes de la jeunesse. Au début du XXe siècle apparaissaient les premières enquêtes tachant de comprendre, avec plus ou moins de subtilité, qui étaient ceux qui grandissaient à l’ombre des pères. La plupart du temps, ce n’était pas très concluant, et parfaitement pontifiant, et heureusement que, de temps à autre, un Paul Nizan se chargeait de rappeler que vingt ans n’était en rien le plus bel âge de la vie. Le règne de la jeunesse éternelle n’a pas, loin de là, découragé les bonnes volontés et les experts se pressent au portillon pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans les crânes de la génération Y.

En 2010, François Bégaudeau et Joy Sorman, docteurs es coolitude, unissaient leurs efforts pour tenter de produire un ouvrage pertinent sur la question. La préface de Parce que ça nous plaît – L’invention de la jeunesse (2010) reconnaissait cependant les risques que comportait une entreprise si ambitieuse : « Il y a donc comme une gageure, pour un livre écrit par deux adultes, à cerner une jeunesse que caractérise sa capacité à désarmer la compréhension des plus vieux. Au moins le ratage programmé de ce livre sera-t-il la preuve de son postulat.” Les critiques se sont chargées de confirmer cette intuition, accueillant fraîchement l’ouvrage dans lequel même les Inrocks ont vu la manifestation somme toute assez banale d’une bonne vieille crise de la quarantaine : « En réalité, écrivait la journaliste Elisabeth Philippe, ils évoquent moins la jeunesse en général que la leur en particulier, cet âge d’or où ils pogotaient comme des fous sur les Bérurier Noir et mataient des films porno en cachette. »

Plus récemment, c’est avec la caution de l’université que l’enseignante, et formatrice d’enseignants, Elisabeth Clément-Schneider est partie à son tour à la rencontre de la culture adolescente dans le cadre d’un doctorat en géographie et sciences de l’information et de la communication. La thèse, soutenue en octobre 2013 à l’Université de Caen, s’intitule « Economie scripturale des adolescents : enquête sur les usages de l’écrit lycéen. Elle a pour ambition de présenter l’étude des « pratiques d’écriture chez les adolescents », après un an et demi passé à s’entretenir avec le petit peuple des « jeunes adultes » pour traquer leur supplément d’âme et de culture. Reçue dans les studios de France Culture par Xavier de La Porte, l’universitaire évoque la genèse de son enquête : « J’ai commencé à prendre le bus avec eux et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire sur la continuité de la journée.» Elle dit avoir voulu rompre avec le discours (forcément) fataliste des enseignants, leur vision trop simpliste et pessimiste quant au niveau d’orthographe, au temps consacré à la lecture ; des discours, martèle Elisabeth Clément-Schneider : « qui allaient à l’encontre des pratiques que l’on avait sous les yeux. »

Et ces pratiques, révèle l’enseignante à un Xavier de La Porte extatique, montrent qu’il existe une vraie continuité de l’écriture car ces adolescents « passent leur temps à écrire » : des SMS à Facebook en passant par les petits mots ou les pages sur lesquelles les plus petits dessinent des écrans de jeux vidéo pour poursuivre les aventures de leurs héros quand ils n’ont pas la console à portée de main. Ô merveille ! Ainsi donc, malgré toutes les prophéties des sinistres Cassandres, la multiplication des écrans et de l’ultra-connectivité ne menacent ni la maîtrise de la langue, ni la créativité ou l’inventivité des nouvelles générations, elles la renforcent bien au contraire. Avec admiration, Elisabeth Clément-Schneider rapporte ainsi que l’avènement des forfaits SMS illimités en 2010 a réinstitué une véritable culture de l’écrit dont les adultes rétrogrades et aveugles et les pouvoirs publics n’ont pas encore pris conscience. Les adolescents, sont toujours accrochés à leur téléphone, que cela soit à la maison, où, rapporte l’universitaire, les parents doivent décréter un couvre-feu pour éviter que leurs chérubins ne textotent jusqu’à une heure avancée, ou en cours où une élève confie pouvoir envoyer jusqu’à vingt-cinq SMS en une heure. L’animateur ne peut cacher à ce moment à quel point il est éberlué par cette prouesse : « Ça, ça brise complètement l’idée de la sanctuarisation du cours… Ça c’est fini », confie-t-il, admiratif. Et Elisabeth Schneider de renchérir : « L’enseignant institue un temps de travail commun, où on fait des choses ensemble et eux ils organisent une rupture pour continuer la conversation commencée, ne pas accepter que les conversations soient interrompues par les changements de lieux, ils enchassent les espaces… La contrainte scolaire m’impose de couper mon activité, je la poursuis par mes propres moyens, je poursuis l’activité la plus intéressante pour moi : discuter. »

L’enseignante va ainsi énumérer pendant un peu moins d’une heure d’émission les différents exemples de « scripturalité » qui émaillent son travail de thèse. En face d’elle, Xavier de La Porte semble avoir pour principale fonction de ponctuer les interventions d’exclamations ravies et autres « aaah c’est magnifique… ». À aucun moment cependant, il ne semble être question de se demander en quoi la fin de la sanctuarisation de la salle de cours ou de tout espace privé et l’impossibilité de se déconnecter n’est pas simplement une extension, grâce aux réseaux sociaux, grâce aux forfaits illimités, de la culture de l’open space qui livre chaque instant de l’existence à la sollicitation permanente du groupe et contribue à faire disparaître la possibilité de l’isolement temporaire qui était, elle, la condition même de la lecture, loisir par excellence solitaire, et base également de notre civilisation de l’écrit. Or, si la chercheuse parle beaucoup de scripturalité, il ne semble pas beaucoup être question de lecture chez les élèves qu’elle a côtoyés.

Elisabeth Schneider précise dans son travail de thèse que les adolescents sur lesquels et avec lesquels elle a travaillé sont des « indigènes au sens de membres d’une communauté, d’une société dont le chercheur ne fait pas partie mais qu’il essaie de comprendre. » Avec une pointe de méchanceté, on pourrait dire qu’Elisabeth Schneider, tout comme Bégaudeau et Sorman, et tout comme nombre de chercheurs ou de spécialistes autoproclamés, voudrait bien encore en être mais est dans l’incapacité de comprendre. Réduite à observer une intrusion massive de la société de communication jusque dans les moindres recoins de l’existence, chez les populations adolescentes qu’elle a rencontrées, elle n’en tire rien de plus qu’un nouveau chapitre à ajouter à l’hagiographie jeuniste en vogue, et aura au moins le mérite d’avoir fait répéter une dizaine de fois à Xavier de La Porte que « c’est incroyable. » La jeunesse d’aujourd’hui est peut-être une chimère mais c’est surtout une affaire qui marche.

*Photo : DR.

Préservez-nous des préservatifs !

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Vaste opération de débroussaillage en Bretagne. Si le parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance construite face à la Manche était jusque-là l’apanage des promeneurs, ce lieu est devenu le repaire d’activités toutes particulières. En effet, référencé sur les sites internet spécialisés, le parc accueille désormais des couples gays qui apprécient l’intimité créée par les buissons. Et qui y oublient parfois leurs préservatifs (usagés).

Une pétition a été lancée par des riverains. Les signataires du texte « Préservons l’aire naturelle de la Chapelle », expliquent que le lieu est « devenu un site de perversion fréquenté par des hommes qui s’exposent à la vue de tous : ils ont déjà choqué plusieurs promeneurs ». Une riveraine se confie au micro de France Bleu Armorique : « Ils font même leurs petites histoires sur les tables de pique-nique, ce n’est pas très correct, en plus à côté d’une chapelle. »

Dès l’année dernière, la commune s’était saisie du problème, décidant que l’ordre public serait défendu de manière écologique et bon marché par des chèvres brouteuses[1. Une attitude à rapprocher de celle du nouveau maire vert de Grenoble, fan de moutons jardiniers comme nous le raconte François-Xavier Ajavon dans le numéro 13 de Causeur, en kiosque dès demain.]. Ces dernières devaient réduire de façon drastique les capacités d’accueil des buissons entourant la chapelle. Hélas, les caprinés ont totalement failli à leur mission et au lendemain des élections municipales, « le problème de salubrité publique » mobilisait le nouveau conseil municipal. Alors, riverains et édiles auraient-il été tout aussi scandalisés dans le cas d’hétérosexuels amateurs de sorties en plein air ? Allez savoir. Seule certitude avérée pour l’instant: les chèvres bretonnes sont gay-friendly.

À problème persistant, solutions radicales : bosquets débroussaillés,arrêté municipal interdisant toute pénétration humaine dans les buissons et contrôles des gendarmes renforcés. La mairie a également demandé aux hébergeurs de sites web gays concernés de supprimer le référencement de l’aire.

Dorénavant, au parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance, les buissons ne seront plus ardents.

PMA : José Bové arrache les plans des Verts

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jose bove esther benbassa

jose bove esther benbassa

José Bové subit la cabale de ses petits camarades écologistes depuis la diffusion de son entretien avec les journalistes de KTO. Non content de transgresser l’antifranchouillardise de son parti en passant sur cette chaîne de télé honnie, l’ancien candidat à la présidentielle a poussé l’outrecuidance jusqu’à se déclarer opposé à la PMA. Cris et chuchotements à EELV ! La sénatrice écolo – de fraîche date – Esther Benbassa sort immédiatement son flingue pour défendre l’extension de la Procréation Médicalement Assistée aux couples de lesbiennes, telle qu’elle le recommandera dans une prochaine proposition de loi déposée conjointement avec son collègue député vert Sergio Coronado.  « José Bové confond PMA et OGM et s’oppose à toute PMA (y compris légale) : un nouvel adhérent de La Manif pour tous ? » réplique-t-elle sur Twitter en traitant à demi-mots l’ex-syndicaliste paysan d’âne bâté ne sachant pas séparer le bon grain procréateur de l’ivraie artificialiste.

Pourtant, si l’on s’en tient au verbatim de ses propos, José Bové s’est borné à déclarer : « Je suis contre toute manipulation sur le vivant, que ce soit pour des couples homosexuels ou des couples hétérosexuels. Je pense qu’à un moment le droit à la vie et le droit à l’enfance sont deux choses différentes. Je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit. Je vais me faire plein d’ennemis. » Le pauvre bougre ne croyait pas si bien dire… Cloué au pilori par Benbassa, experte du procès en sorcellerie, qui le condamne sans même tenter de l’exorciser, Bové se voit comparé aux heures les plus sombres du printemps 2013.

Mais pourquoi tant de haine ? Telle l’épée de Damoclès, l’opprobre menace inexorablement qui ose déraciner l’imaginaire progressiste des Verts en les mettant en face de leurs contradictions. Bové n’a absolument pas confondu manipulation génétique et PMA, mais s’est souvenu de son maître personnaliste chrétien Jacques Ellul, pourfendeur du « bluff technologique » à l’origine d’un homme et d’une société nouvelles ayant l’illusion d’être autogénérées. Qu’on le veuille ou non, une même logique déconstructive préside à l’élaboration d’un bébé par don de sperme et à la création d’espèces de maïs transgénique par bidouillage génétique : voilà ce que Bové a mis en évidence, au grand dam des écolos borgnes ou aveugles. Plutôt que de relayer la bonne parole benbassienne, les journalistes scrupuleux devraient s’interroger sur la cohérence d’un Noël Mamère, autre disciple avoué d’Ellul, qui se fait l’avocat indéfectible du mariage gay et de la PMA tout en vomissant OGM, nucléaire, nanotechnologies et autres joyeusetés de notre société néo-industrielle.

Il faut croire que l’écolo intégral marche sur des œufs, si l’on en croit la prose affutée d’un Vincent Cheynet, directeur du journal La Décroissance, dont le dernier essai, d’ailleurs passionnant, décortique avec bonheur les débats autour du mariage pour tous. Dans la galaxie verte, pas question de passer pour un vieux con, remarque Cheynet : « Il est paradoxal d’observer certains objecteurs de croissance hurler à la reconnaissance des limites de la nature quand il s’agit de la croissance et parallèlement qualifier de « réacs » ceux qui rappellent ces limites quand il s’agit de procréation. Les mêmes de s’insurger contre le prométhéisme scientifique quand il s’agit d’OGM et en appeler au progrès sans frein pour l’enfantement »[1. Décroissance ou décadence, Vincent Cheynet, Le Pas de côté, 2014.] Tout est dit.

À quelques semaines des européennes, les Verts ont le trouillomètre au sommet à l’idée de ne pas rééditer leur exploit de 2009 (16% au coude à coude avec le PS) en désespérant Oberkampf. Il est certain que les bobos adeptes du Vélib’ le dimanche préfèrent voter en toute conscience pour un ami de la question queer que de renoncer à leur prochain safari-photo à l’ombre du Kilimandjaro.

Moralité, José, on a les ennemis que l’on mérite. Mais, crois-moi, tes nouveaux amis valent leur pesant de maïs naturel…

*Photo :  David McHugh/REX/REX/SIPA. REX40318268_000003.

Net sans bavures

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nettoyeur numerique internet

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S’il y a encore quelque chose qui étonne – et même beaucoup – Albéric Guigou, c’est que les gens continuent à prendre des photos intimes. « Les photos ou les vidéos intimes sont à proscrire, déclare-t-il catégoriquement. Personnellement, jamais je ne m’y laisserais aller ! » Cette attitude ne reflète nullement une pudibonderie excessive ou quelque syndrome pathologique d’hyper-contrôle. À la tête de la société Reputation Squad, spécialisée dans la gestion de l’e-réputation, Albéric Guigou a tout simplement vu trop de personnes dont la vie avait basculé suite à la publication sur le Web de clichés qu’on appelait jadis « compromettants ». La vengeance d’un époux bafoué, le coup de colère d’une ex-maîtresse, mais aussi un téléphone portable volé ou une mauvaise blague du meilleur ami – autant d’occurrences fâcheuses qui risquent de vous faire regretter votre quart d’heure exhibitionniste. Cette hypothèse n’exige pas une longue démonstration : depuis sa création en 2009, Reputation Squad ne cesse de poursuivre son expansion. « Nous nous sommes lancés en 2009, autant dire au moment de l’émergence des réseaux sociaux et d’un changement radical du comportement des usagers d’Internet, explique le patron. Brusquement, les gens sont sortis de l’anonymat et ont commencé à afficher leur vraie identité sur le Web. Sans savoir quoi exactement, nous avons compris qu’il fallait faire quelque chose. » La réussite flagrante d’un projet né de l’intuition a donné raison aux fondateurs de l’entreprise. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, la clientèle de Reputation Squad n’est pas seulement composée de célébrités ou de bobos. Un prof de lycée qui souffre le martyre à la lecture des commentaires massacrants de ses élèves sur Facebook n’est pas moins motivé à modifier son image digitale qu’une ancienne starlette du porno à la recherche d’un emploi dans un cabinet d’avocats. Certes, ils ne disposent pas des mêmes moyens financiers que les people : pour se refaire une virginité numérique, il faut débourser 180 euros pour une simple suppression de lien, et jusqu’à 8000 euros pour créer un contenu et mettre en marche un service de veille individualisé. Mais le prix de la réputation n’explique pas, seul, que les particuliers ne soient plus les principaux clients de la start-up parisienne.

Accompagnant l’évolution de toute la société à l’ère numérique, Reputation Squad a progressivement étendu son champ de compétences au management de l’e-réputation des personnalités et des entreprises. Lorsque les frontières entre le réel et le virtuel deviennent de plus en plus poreuses, ne pas « exister » sur le Web ou y « exister » de manière insatisfaisante, c’est ne pas exister tout court. De ce fait, pour la majorité de nos contemporains, avoir une mauvaise e-réputation est presque aussi pénible que ne pas en avoir du tout.

À peine sortie de l’adolescence, comme le reste des effectifs de Reputation Squad, Jeanne-Laurence est bardée de diplômes, pétillante, parfaitement bilingue et passionnée par son métier : « Il y a deux ans, explique-t-elle, les entreprises qui avaient une ligne de budget Web intégrée constituaient une rareté. À présent, c’est presque une banalité. » Du reste, les médias ont presque cessé de parler de « nettoyeurs du Net » : si les employés de Reputation Squad pratiquent toujours la suppression de contenus – pour cause d’injure, de diffamation ou d’usurpation d’identité –, il est significatif que le gros de leur travail consiste plutôt à en créer. « Supprimer se révèle très souvent contre-productif, soutient Albéric Guigou. Il n’y a aucune garantie que ce qui est supprimé aujourd’hui ne réapparaîtra demain sur la Toile. En outre, nous essayons de convaincre nos clients d’apprendre à vivre avec ce qui se dit sur eux sur le Web et à en tirer des conclusions. » A priori indéfendable du point de vue commercial – qui aurait envie de lâcher une fortune pour s’entendre dire qu’il vaut mieux laisser les gens se défouler à vos dépens ? –, cet argument tient la route. En effet, effacer les avis critiques sur les délais de livraison de votre entreprise ne sert à rien tant que vous ne résolvez pas le problème. Pourtant, la vieille tentation de contrôler ou de manipuler l’opinion, comme au temps de l’avant-numérique, n’a pas disparu. Mais elle est l’apanage d’une catégorie d’utilisateurs d’Internet désignés par l’équipe de Reputation Squad sous le nom de « handicapés du Net ». Une catégorie très hétérogène puisqu’elle englobe aussi bien des hommes politiques que des chefs de PME ou de grands banquiers, voire des ados. Bref, tous ceux qui, n’arrêtant pas de communiquer, communiquent mal.

Désormais conscients de l’importance capitale du Web dans l’établissement et dans le maintien de leur cote de popularité, les politiques ont conservé l’habitude de la communication verticale. Ils ont beau twitter, poster des communiqués de presse, s’activer sur leurs pages Facebook (c’est-à-dire souvent faire faire tout cela), rien ne convainc les maîtres en art de paraître sur le Net. « Contrairement à ce qui ce passe aux États-Unis, particulièrement en période électorale, en France, les hommes politiques n’ont pas de réels échanges avec les citoyens. Ils utilisent Internet pour lancer un buzz, solliciter l’intérêt chez les journalistes, mais ça s’arrête là », constate avec regret Albéric Guigou. La tâche de Reputation Squad vis-à-vis d’une personnalité politique « numériquement handicapée » consiste à provoquer une prise de conscience, puis un changement des pratiques. « On fait du sur-mesure », remarque Mathieu, chef de projet spécialisé en communication visuelle. « Quand un homme politique ou un grand entrepreneur trouve une centaine de commentaires à son sujet disant qu’il est une vraie tête à claques, le mieux qu’il puisse faire, c’est de paraître moins agressif », ajoute Albéric Guigou. Pourquoi ne pas lui créer un blog au travers duquel il partagerait avec les internautes sa passion culinaire ?

Cependant, rien de plus faux que de croire les jeunes, mêmes doués d’une grande habileté dans le maniement des outils technologiques, naturellement capables de maîtriser leur e-image. Mathieu évoque une récente mode chez les plus jeunes internautes, la « Neknomination »[1. Vient de « neck a drink » : boire cul sec.] ou, en d’autres termes, un jeu d’alcool sur Facebook. Imaginez votre rejeton avalant un gobelet de whisky cul sec devant sa webcam avant de lancer, via les réseaux sociaux, un défi aux copains d’en faire autant. Péché véniel, peut-être, sauf aux yeux d’un futur employeur. Sur Google, 55% des recherches concernent des personnes et il y a de fortes chances pour qu’en épluchant le CV brillantissime d’un candidat, le recruteur ne se prive pas de jeter un coup d’œil sur ses pages perso. « Il faut inculquer aux enfants des principes d’hygiène numérique comme on leur apprend à se laver les mains », recommande Mathieu. Réceptive au message, la Mairie de Paris, en collaboration avec Reputation Squad, a offert aux utilisateurs du Web un service leur permettant de visualiser toutes les informations personnelles les concernant et de noter ensuite leur e-réputation. La semaine de sa mise en place, en 2013, la plateforme a été consultée par plus de 200 000 personnes. Les liens affichés vers la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) et vers la Brigade d’enquêtes sur les fraudes aux technologies de l’information – les organismes à contacter en cas de mauvaise surprise – témoignent des dangers inhérents à la mondanité virtuelle. Dangers qui progressent en même temps que la prise de conscience : selon un sondage réalisé par Ipsos en 2011, 82% de Français considèrent que les risques liés à l’exploitation du Net sont aussi sérieux que ceux de la vie courante. Et, pour une fois, les puissants et les gens ordinaires se retrouvent sur un pied d’égalité face aux pièges du numérique.

Là où il y a risque, il y a marché. Depuis peu, les assureurs Axa et Swiss Life, encore en partenariat avec Reputation Squad, proposent aux particuliers des contrats de protection de l’e-réputation. Fait révélateur, Axa protège même ses souscripteurs de leurs erreurs de jeunesse, pourvu qu’ils n’aient pas déjà connaissance du préjudice au moment de la signature du contrat. Voilà qui en dit long sur les peurs de l’homo numericus. Peurs justifiées dès lors que le « droit à l’oubli », à supposer qu’il ne soit pas un vœu pieux, tarde à s’imposer sur le Net. Même si Google, Facebook ou Twitter se montrent de plus en plus soucieux de la protection des données personnelles de leurs clients, il est impossible de promettre à chacun que l’on corrigera ou effacera toute publicité gênante. D’une part les géants américains ne veulent pas s’aventurer trop loin sur ce terrain, prétextant la « liberté d’expression », bel alibi à leur modèle économique fondé sur la masse des contenus et la géolocalisation des utilisateurs-consommateurs. D’autre part, les législateurs, que ce soit au niveau national ou européen, restent à la traîne dans la révision des lois sur la protection de la vie privée à l’ère numérique. « C’est aberrant que le délai de prescription pour une diffamation soit de trois mois, s’insurge Laura, la juriste de Reputation Squad, alors qu’un message diffamatoire peut rester pendant des années sur le Web ! » Il y a de quoi, en effet, devenir paranoïaque et courir à l’agence d’Axa la plus proche.

Sommes-nous guettés par une psychose collective qui nourrira nos pulsions de censure ? « Nous n’avons pas la moindre intention de censurer la blogosphère ou Facebook, pas plus que nous n’avons l’ambition de faire régner la justice, conclut Albéric Guigou. Notre rôle est de servir nos clients. Autrefois, la société pardonnait les erreurs, supprimait des casiers judiciaires, donnait l’opportunité d’un nouveau départ. Avec Internet, les gens se retrouvent stigmatisés à vie. Mais ce n’est pas à nous de résoudre un problème sociétal. » La sincérité de ce propos déconcerte. Surtout qu’un quart d’heure devant un écran suffit amplement à mesurer les haines, les obsessions et les égarements de beaucoup, sinon de tous. Peut-être est-ce rassurant, après tout, d’observer qu’à l’âge numérique, les hommes restent humains.

*Photo: Soleil.

Les larmes de Marie-Noëlle

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marie noelle lienemann valls ps

marie noelle lienemann valls ps

Il y aurait des traces de gauche au PS. Oui, je sais, c’est incroyable. Un peu comme si on avait trouvé enfin des traces de vie sur Mars. Bien sûr, ces traces sont résiduelles, mais incontestables. Elles apparaissent de loin en loin, de plus en plus évanescentes, et c’est pour cela qu’elles sont émouvantes. L’abstention de 41 députés socialistes en fait partie et les larmes de Marie-Noëlle Lienemann aussi.

Pourquoi Marie-Noëlle Lienemann a-t-elle pleuré ? Tout simplement parce que c’est une femme de gauche qui est au Parti Socialiste. Et aujourd’hui, gauche et PS, c’est devenu contradictoire puisque le PS s’est livré à un Bad Godesberg rampant depuis 1983 avec des aveux plus ou moins explicites, notamment chez Jospin et son inoubliable « Mon programme n’est pas socialiste » en 2002 ou encore plus récemment, avec Hollande, qui par un abus de langage a confié en janvier être « social-démocrate » alors qu’il est déjà « social-libéral », voire « libéral » tout court. Mais bon, cela a suffi à réjouir les chiens de garde présents à la conférence de presse qui ont triomphé comme s’ils avaient obtenu une confession de première importance avec cet aveu présidentiel de « social-démocratie ». Sauf que. Si le président avait été social-démocrate, vraiment social-démocrate, c’est-à-dire comme un Olof Palme des années 70, voire un Willy Brandt, je suis sûr que Marie Noëlle Lienemann n’aurait pas pleuré il y a quelques jours et que le groupe Front de Gauche aurait voté la confiance à Valls ou au moins se serait abstenu.

Car si la social-démocratie n’est pas le socialisme, elle est quand même une méthode pour arriver au socialisme. Bref, c’est de la gauche très pâle, très lente mais c’est encore de la gauche, c’est-à-dire un désir de transformation, et non, comme le social-libéralisme, un moyen plus ou moins aimable de vaseliner le système pour permettre au capitalisme financiarisé de fonctionner sans avoir systématiquement recours à la stratégie du choc[1. Naomi Klein, La stratégie du choc (Actes Sud)], façon Pinochet, Reagan, Thatcher ou comme ces temps-ci les gouvernements grecs et espagnols.

Mais comme Manuel Valls est un homme pressé, lui, il n’a plus ces pudeurs langagières de jeune fille. Lui, il a l’anaphore assumeuse. Il n’est plus socialiste, il n’est plus de gauche, il n’est même plus « social-démocrate ». Vous pouvez chercher en vain dans ses interventions de ses dernières années ces deux mots, « gauche » et « socialisme ». Sauf, peut-être, la fois où il a demandé à ce que le PS ne s’appelle plus PS justement.  Dans la bouche de Valls, « socialisme », c’est devenu aussi rare que « gaullisme » chez un responsable de l’UMP, c’est dire.  C’est même comme ça que Valls s’est fait cette réputation de moderne car il est bon de savoir en France que le moderne est celui qui voit la société comme un poulailler où les privilèges sont du côté de la poule tandis que le renard, lui, est un éternel opprimé qu’on empêche de produire des richesses.

Valls, lui, a dissipé explicitement les dernières illusions d’un PS qui se serait souvenu qu’il était de gauche, même dans la rigueur. Et c’est pour ça que Marie-Noëlle Lienemann a laissé percé son émotion après la rencontre des sénateurs socialistes avec le Premier ministre qui venait s’assurer que les élus de la Haute Assemblée n’allaient pas lui manquer pour voter le pacte de compétitivité et le plan de 50 milliards. Pacte qui n’en est pas un puisque pour signer un pacte, il faut être au moins deux et que là, c’est surtout le patronat qui a signé avec lui-même. Il l’a fait dans un autisme enchanté qui panique même Laurence Parisot qui trouve que Gattaz entre « dans une logique esclavagiste ». Oui, je sais, on en est là, aujourd’hui. C’est Laurence Parisot qui s’alarme des reculs sociaux et Christine Lagarde qui se demande si par hasard l’Europe austéritaire ne va pas mourir en bonne santé en dansant, agonisante, autour du totem des 3% dont on sait qu’il ressort davantage à la pensée magique qu’à la rationalité économique.

Alors, les larmes de Marie-Noëlle Lienemann, plus encore que le vote des 41 députés, sont un signe qui ne trompe pas.  Elles rappellent celles de Filoche après l’affaire Cahuzac ou encore celles de la ministre du travail italienne alors que Mario Monti annonçait un plan drastique sans précédent en 2011. On pourrait se dire que c’est un simple moment d’émotion mais c’est un peu plus que ça. Les idées, en politique, sont incarnées, vécues. Pas par tous les hommes politiques, loin s’en faut, mais tout de même par une bonne part d’entre eux, quoi qu’en dise le poujadisme ambiant.

Et pour ceux qui sont socialistes aujourd’hui, vraiment socialistes, pour qui la sincérité de  cet engagement a donné un certain sens à leur vie, ils peuvent désormais dire, comme Verlaine :

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Européennes : La farce intranquille

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europeennes juncker schulz merkel

europeennes juncker schulz merkel

L’incident peut paraître mineur, mais il est révélateur : les chaines publiques françaises ont décliné, poliment, mais fermement, l’offre de diffuser, à une heure de grande écoute, le débat de fin de campagne entre les « locomotives » des principaux partis en lice pour les élections européennes du 25 mai. Celui-ci doit mettre aux prises, le 15 mai, les candidats potentiels au poste de président de la Commission : Jean-Claude Juncker pour le centre-droit (PPE), Martin Schulz pour les socialistes (PSE), Guy Verhofstadt pour les libéraux (ALE), Ska Keller pour les Verts et Alexis Tsipras pour la gauche radicale (GUE).

Un premier round de cette confrontation, diffusé le 28 avril par Euronews, a définitivement dissuadé les directeurs de programmes de France Télévisions d’infliger à leur audience un spectacle de nature à les faire s’agiter frénétiquement sur leur télécommande. La discussion se déroulait en anglais, prononcé maladroitement par des débatteurs non anglophones maîtrisant plus ou moins bien la langue de Shakespeare, doublés par des interprètes se relayant tous les quarts d’heure : il ne manquait plus que l’incrustation d’un traducteur  gesticulant en langue des signes pour que ce débat remporte haut la main la palme d’or du show télévisé le plus involontairement comique de la décennie !

Les eurobéats habituels style Bernard Guetta et Alain Duhamel, repartis en 2014 dans leur croisade fédéraliste éditoriale comme s’ils n’avaient rien appris de leur fiasco de 2005, crient au scandale, et accusent la télévision publique de faire ainsi le jeu de Marine Le Pen. Au contraire, ils devraient baiser les babouches de Rémy Pflimlin et de ses acolytes : le spectacle annoncé n’est pas de ceux qui pourrait ranimer une flamme européiste déjà bien faiblarde dans nos chaumières.

À supposer même que la forme de ce débat eût été linguistiquement accessible, avec le minimum de confort d’écoute exigé par la complexité des sujets abordés, sa lisibilité politique n’en n’aurait pas été notablement améliorée. M. Juncker, par exemple, pour un téléspectateur français, est censé être le porte parole des listes se présentant, dans notre pays sous les couleurs de l’UMP. Or, ce féal luxembourgeois d’Angela Merkel, gardien sourcilleux de l’ordo-libéralisme germanique, était déjà la bête noire de Nicolas Sarkozy, lorsque ce dernier tentait, sans succès d’assouplir le dogmatisme de Berlin, et sa conception punitive des désordres comptables des pays du « Club med », dont les excès sont, encore aujourd’hui dénoncés par une fraction non négligeable de l’UMP emmenée par Laurent Wauquiez.

L’électeur français de centre droit du 25 mai, pour autant qu’il ne réduise pas son vote à une gifle supplémentaire pour François Hollande, aura donc bien du mal à pousser Jean Claude Juncker vers le fauteuil de José Manuel Barroso, à moins qu’il ne dispose de quelques économies bien au chaud dans une banque du Grand-Duché. Martin Schulz, le socialiste, parti en campagne bien plus tôt, a fait quelques louables efforts pour montrer à nos compatriotes qu’il parlait fort correctement le français, et qu’avec lui aux manettes à Bruxelles, c’était un peu de l’esprit Delors qui allait à nouveau souffler sur l’UE. En réalité, cet aimable personnage est parfait dans le rôle du « bon flic » que la puissance dominante se doit de mettre en avant pour faire passer outre-Rhin les diktats concoctés à Berlin dans les conclaves de la grande coalition  CDU-SPD, pour le plus grand intérêt de l’industrie allemande : maintien de l’euro à son démentiel niveau actuel, apaisement de la Russie pour des raisons commerciales et énergétiques, souplesse, pour ne pas dire plus, dans les négociations avec les Etats-Unis pour l’accord de libre échange transatlantique. L’électeur PS, s’il ne boude pas les urnes comme aux municipales, a-t-il envie de suivre les sons harmonieux de la flûte de Schulz pour aller vers le trépas, comme les enfants de la bonne ville de Hamelin du conte de Grimm ? Le libéral Verhofstadt, avec sa dégaine de Grand Duduche de Cabu qui aurait pris de l’âge, a l’air, lui aussi, bien sympathique. Sa foi en l’Europe fédérale est sincère, et d’autant plus solide que ses amis les libéraux flamands sont en passe de se faire balayer par la vague nationaliste emmenée par Bart de Wever, ne lui laissant espérer aucun avenir politique chez lui. L’Europe, pour lui, est une bouée de sauvetage pour échapper au néant politique dans sa Flandre natale…

Les Verts français, qui croient toujours que José Bové est le cador européen des écologistes, se rendront compte, s’ils regardent le fameux débat interdit de grande antenne,  qu’il n’en est rien, et que la délicieuse Prussienne Ska Keller, tendance Bismarck repeint en vert, tient fermement le manche de ce parti, avec une compréhension, disons moyenne, des préoccupations françaises dans le domaine de l’énergie, de l’agriculture et autres sujets qui fâchent de part et d’autre du Rhin…

Reste le héros de la gauche radicale, le Grec Alexis Tsipras, qui peut réchauffer l’enthousiasme des damnés de la terre d’Europe, mais qui, même à gauche de la gauche, confierait son porte-monnaie à un Grec ?

Ce débat, de plus, ne fait aucune place à ceux que tous les augures donnent comme les probables grands bénéficiaires des élections du 25 mai, les populistes, europhobes, souverainistes de tout poil et de tous pays, au prétexte qu’il n’auraient pas désigné de leader transnational pour les représenter. On restera donc dans l’entre soi, le déni du réel, et le simulacre de l’existence de courants politiques paneuropéens transcendant les partis nationaux. De toute façon, l’affaire se résume, au bout du compte, à savoir qui, des socialistes ou du PPE dépassera l’autre d’une courte tête à l’arrivée, pour déterminer si un merkelien de gauche ou un merkelien de droite, appliquera, à Bruxelles, la politique conçue à Berlin. Cet enjeu vaut-il que l’on fasse usage du droit de vote pour lequel nos ancêtres se sont battus et parfois sacrifiés ? L’attitude la plus digne, dans ce contexte n’est-elle pas celle du « I would prefer not to » du Bartleby de Melville ?

*Photo : jonworth-eu.

Européennes : à la pêche, citoyens !

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On savait Dany Boon si allergique au Front national qu’il avait appelé ses voisins d’Hénin-Beaumont à faire barrage au parti du Marine Le Pen. Pour les Européennes, le ch’ti reprend du service dans un spot bientôt culte, flanqué de Guillaume Gallienne – qu’on a connu servi par de meilleurs textes – et de quelques autres personnalités exhortant les citoyens d’aller aux urnes.

La campagne « Rock the Europe »  a été organisée à l’instigation de Philippe Cayla, énarque sexagénaire, ancien président du directoire d’Euronews qui n’a pas dû voir un électeur depuis trente ans mais se fait le chantre d’une Europe puissance aux vers rimés. « J’éprouve pour l’Europe une passion profonde/ Un amour contrarié par l’épuisante ronde/Des Cassandre, éternels pourvoyeurs de leçons /Annonçant sans répit le retour des nations » déclame Cayla, par orateurs interposé, dès la première strophe de son poème engagé.

L’Union ou la France, il faut donc choisir (subsidiarité, connais pas…) nous intime le sous-texte, pas pourvoyeur de leçon pour un euro… Afin de ne pas passer pour un eurobéat, l’auteur de cette ode inoubliable mâtine ses envolées lyriques de quelques bémols (« Ainsi nous dérivons sur la galère Europe/ Sans but, et sans savoir où le courant nous porte/ Désemparés de voir nos vingt-huit chefs d’Etat/ S’étriper devant nous sans aucun résultat. »). Dame, ça swingue comme du Grand Corps malade !

L’inénarrable Plantu, Olivier Duhamel, Virginie Efira, Muriel Mayette et quelques autres personnalités complètent l’armée mexicaine des bardes européistes. En entendant Gallienne pérorer « Clamons que l’Europe est notre destin commun/ Et l’unique destin qui ait visage humain ! », je me suis demandé si tous les tenants d’une autre Europe, souverainiste, écolo ou crypto-communiste, avaient piscine le jour du tournage. Car la néokeynésienne Cynthia Fleury et l’ancien eurodéputé social-libéral Olivier Duhamel monopolisent à eux deux la parole politique du clip.

Côté cour, la comédienne Florence Pernel n’a même pas peur d’asséner que « l’Europe est à l’origine de la plus grande partie de la culture, des arts, de la philosophie » mondiales, insinuant que toutes les cultures ne se valent pas. Je connais d’anciens ministres sarkozystes qui ont terminé avec du goudron et des plumes pour moins que ça !

Mais la mèche est vendue quelques vers plus tard, lorsque le prolixe Cayla trempe sa plume européiste dans l’encre incantatoire : « Soyons fiers, citoyens ! Fiers d’une grande Europe !/ Citoyens d’un espace où la frontière est morte ! Que nulle différence issue de la nation/ N’entrave de chacun la liberté d’action » Quand Dany Boon célèbre candidement une « Europe sans frontières », on se retient de lui répondre : « c’est bien le problème ! »

Inutile de vous faire un dessin, « Rock the Europe » applique au vieux continent les bonnes vieilles recettes de l’antifascisme primaire. Ces grands frères traitent les électeurs en petits enfants qu’il faut prendre par la main pour qu’ils votent bien, sous peine de les gronder s’ils s’avisent de plébisciter les listes eurosceptiques ou de voter avec les pieds (« Aux urnes, citoyens ! »). Surveiller avant de punir : la méthode éculée a toutes les chances de produire les mêmes brillants résultats que l’imprécation antilepéniste.

Allez, à mon tour de lancer un appel solennel : le 25 mai, à la pêche, citoyens !