Prenez un « débat » télévisé, n’importe lequel. Règle no1 : il y a là au moins un expert, cerveau truffé de chiffres et qui pense. Règle no2 : il arbore ce qu’on appellera, faute de mieux, une mine d’expert : regard tendu et front plissé. Règle no3 : au moment où il prend la parole, le voilà qui déclare – explosion de lumière – qu’il ne faut pas généraliser. Variante : ne pas essentialiser. Règle no4 : l’expert – apothéose et concert d’anges – met la notion débattue au pluriel ; aux masses stupéfaites, il rappelle qu’il n’y a pas, disons, une France, mais des France, un islam, mais des islams ; etc. La technique, d’une efficacité télévisuelle certaine et d’un rare confort, fonctionne avec à peu près n’importe quel concept : celui d’histoire, de culture, de blanquette de veau ou de poulet basquaise. Parvenu à ces hauteurs, notre phénix de la nuance s’admire : il a complexifié le débat. Et mis en déroute ses adversaires, renvoyés à leur confusionnisme primaire.

Autant de « stratégies » décryptées avec style par les auteurs de La Logique de la bête. À propos de ces pirouettes de singe savant qui sont des classiques de plateau télé et au nombre desquelles figurent « l’argument du cas particulier », « la botte de l’essentialisation » et « la prise du bouc-émissaire », on pourra désormais parler de « point Duits-Barbier », comme on parle, dans un autre genre, de point Godwin. Le mathématicien Didier Barbier et l’animateur du site Tolérance Active Emmanuel-Juste Duits ont recours, pour les mettre en relief, à quantité de formes amusantes : aphorismes, dialogues, syllogismes, poèmes… C’est drôle et subtil, et c’est, en cent pages lues en une heure, plus de finesse qu’une bibliothèque entière de sociologie.

Duits et Barbier ne cherchent pas, c’est l’intérêt de ce grand petit livre, à ferrailler contre telle ou telle idéologie (quand bien même un certain point de vue conservateur, antilibéral et même malthusien se fasse jour ici ou là), mais bien à moquer logiquement la logique-perroquet, le tic savant – cette rage de la nuance qui enivre tant de benêts instruits, et leur donne le sentiment de triompher. En somme, nous rappellent joyeusement Duits et Barbier, la chasse aux clichés est un cliché ; l’intelligence radote. Et à l’inverse de tant de ces essais lus dans le secret espoir de consolider de minuscules « convictions », La Logique de la bête nous montre combien la pensée critique est aisée, la pensée difficile ; que la sorte de débat dans quoi les démocraties subclaquantes placent leur salut est désormais une planche pourrie, où s’affrontent des autistes claquemurés dans leur « finesse ».

Les demi-habiles de Pascal ont fait long feu : la logique de la bête fait le portrait en creux de cette nouvelle espèce, les demi-habiles au carré ; et c’est, sur le nez de ces trissotins à miroir de poche, un joli feu qu’allument les artificiers Duits et Barbier

La Logique de la bête d’Emmanuel-Juste Duits et Didier Barbier, Éditions de l’éclat.

*Photo: DR

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