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Il faut lire Aymeric Caron

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aymeric caron ardissonInvité à l’émission de Thierry Ardisson « Salut les Terriens », où j’aurais rencontré Julien Dray et Aymeric Caron (AC), j’avais naturellement acheté le dernier livre de celui-ci pour savoir de quoi j’allais parler et batailler avec lui.

Ma seule venue étant déprogrammée, je l’ai lu sans être obsédé par la volonté de chercher noise à tout prix à son auteur. J’ai bien fait parce qu’il faut en effet lire AC.

D’abord parce que son silence, à l’exception de sa prestation du samedi soir, finissait par le constituer comme une victime au regard des multiples attaques dont il était l’objet, à commencer par moi qui tout de même à force me lassais de mon hostilité répétitive. Donc il a bien fait de réagir (si j’ose ce terme avec lui !).

Eric Naulleau, sans aucun doute, ne l’a pas laissé indifférent quand sur un mode sarcastique et drôle, il suggérait Nabilla pour remplacer Natacha Polony, par « souci d’homogénéité intellectuelle » avec AC.

Ces offenses surgies du même espace médiatique que celui où il officie ne pesaient guère au regard des insultes et des propos orduriers scandaleux dont il est accablé sur son site Internet, sur Twitter et sur Facebook. Pour éclairer le lecteur, il en donne un compte rendu non exhaustif et il a raison. Si cela peut le rassurer, même quelqu’un comme moi de beaucoup moins exposé a droit sur Twitter à sa dose d’insanités et de saletés. Il ne faut pas sous-estimer la vulgarité de certains pour qui les réseaux sociaux ne sont pas une opportunité d’expression mais de bêtise et de crachat.

Il faut lire AC parce que, sorti des contraintes d’On n’est pas couché avec Laurent Ruquier, il n’est plus masqué, il pourfend violemment ses contradicteurs, offre ostensiblement ses préjugés, son idéologie, ses partis pris et me semble paradoxalement beaucoup plus estimable avec ses polémiques frontales et ses partialités affichées que par le suintement perfide et orienté de ses questionnements télévisuels.

Son livre ne nous cache rien de lui et je n’imagine pas qu’il ait pu le publier s’il était assuré de sa survie dans l’émission de Laurent Ruquier, rendue peut-être problématique depuis ses propos coupés au montage, face à Alexandre Arcady, sur les enfants palestiniens tués par l’armée israélienne, qui l’ont conduit à se défendre avec vigueur de tout antisémitisme (Canal Plus).

Ces pages, en tout cas, le dévoilent. On saura au moins maintenant pourquoi, sans être stupide, on a le droit de ne pas aimer AC, les hostilités qui l’animent et son oeuvre.

Il me traite correctement puisqu’il se contente de me citer, au milieu de quelques autres, qualifiés au choix de néo-cons, de néo-réacs ou, au pire, de néo-fachos. Il m’honore en me plaçant, par exemple, aux côtés d’Alain Finkielkraut mais à l’évidence il ne comprend rien à mon positionnement puisqu’il m’impute un enfermement qui est aux antipodes de ma passion de la liberté, pour moi la vertu cardinale. Il m’inscrit dans un groupe auquel je me sens en grande partie étranger. Je ne suis pas plus emballé que lui par Renaud Camus et son Grand Remplacement ! Je refuse surtout d’être bridé par quoi que ce soit qui m’interdirait de franchir les frontières artificielles de la pensée et de la politique. M’enfermer, surtout pas !

Ce qui me frappe essentiellement dans cet essai qui tente de mêler les genres – de la polémique à la rigueur prétendue scientifique, de la dénonciation de « la Droite bobards » à un souci de vérité proclamé – tient justement au fait que les chiffres, les nombres, les pourcentages, l’approche multiple du réel, les analyses des faits divers et de leur représentation médiatique, les entretiens ne sont appréhendés, derrière une apparence objective, que par une sensibilité et une intelligence ayant d’emblée choisi leur camp qui n’est pas celui de la vérité complexe mais de l’unilatéralisme se piquant d’être documenté.

Il y a, derrière cette compréhension poussée à l’extrême et en gros pour ce qui vient subvertir au détail notre société ou représente une menace plausible pour elle, comme une forme de condescendance, voire de mépris, presque de haine. Pour des idées qui sont si scandaleusement aux antipodes des siennes. Pour ces sentiments, ces peurs qui sont si maladivement contradictoires avec sa tranquillité et sa béatitude humaniste. Pour ces personnalités qu’il se permet parfois de démolir avec telle ou telle référence à des attitudes physiques, ce qui n’est pas très élégant de sa part.

Ce hiatus est troublant qui conduit sans cesse, à la lecture d’un ouvrage qui contient une infinité de données intéressantes et le juste rappel de l’enquête pour éviter les mensonges médiatiques, à se demander pourquoi tant de partialité et de systématisme dans l’interprétation et les conclusions à chaque fois tirées alors que le vivier est si riche et appellerait une finesse et une ambiguïté à sa hauteur.

Imputant à ses adversaires un comportement simpliste et binaire – tout ce que je ne pense pas est caduc, tous ceux qui ne pensent pas comme moi sont dans l’erreur -, il tombe exactement dans le piège qu’il dénonce et se montre incapable de percevoir que, les réacs caricaturant les bobos, lui-même caricature les réacs ou qu’il prétend tels. Est-il donc tellement difficile d’admettre qu’un Alain Finkielkraut outragé par « un grand vide gesticulatoire » doit être respecté dans la mesure même où la morale républicaine, à laquelle tient AC, leur est commune mais qu’elle n’interdit nullement de poser les questions que le nouvel Académicien se pose et nous pose ? Ne peut-on en même temps répudier toute stigmatisation collective et s’inquiéter de son identité et de celle de son pays ? Pourquoi cette plénitude de la raison et du coeur serait-elle honteuse ?

Comment ne pas constater, chez AC, dans ce clivage délibérément sommaire entre le jour humaniste selon sa conception et la nuit réactionnaire selon son dénigrement, une grave faille qui se rapporte à son inaptitude à prendre tout en compte du réel – de ce qu’il est véritablement avec ses lumières, ses ombres, ses risques et ses chances ?

Il est naturel qu’il sanctifie les spécialistes qu’il a sélectionnés pour mieux accabler ceux qu’il récuse – par exemple, Laurent Mucchielli et Christian Mouhanna contre le détesté Alain Bauer – mais il est amusant de les voir créditer d’une fiabilité absolue parce que, coup de chance, ils approuvent les conclusions qu’AC a déjà programmées. Reste que l’entretien avec ces deux personnalités peut utilement compléter une vision plus vigoureuse et moins statistiquement compassionnelle de la société. Au moins ils ne sont pas délirants comme le belge François Gemenne élucubrant « sur les fantasmes liés à l’immigration » !

Au fond, AC aurait pu écrire un excellent livre s’il ne l’avait pas encombré de lui-même et de ses détestations personnelles. Jean Birnbaum, l’admirateur le plus précoce de son essai, ne s’y est pas trompé puisqu’il n’y a vu que la vitupération ! Il s’est donné un trop beau rôle en mélangeant tout et en n’expliquant pas grand-chose sauf à admettre que, la vérité étant forcément de son côté, le lecteur n’avait qu’à lui emboîter l’esprit !

J’aurais apprécié, par exemple, qu’il prît la peine de nous démontrer pourquoi il convenait forcément de se moquer d’un certain nombre d’affirmations majoritaires tournées en dérision sous la rubrique des « nouveaux bien-pensants » ou de citations « de la France décomplexée ».

Un conseil. Il n’a jamais voulu répondre à l’invitation d’Eric Zemmour et d’Eric Naulleau à cause de ce dernier si j’ai bien saisi. Il a tort. La présence est une circonstance atténuante et la contradiction un défi à relever.

Je remercie AC d’avoir écrit ce livre. Il faut le lire. Mais Je ne veux pas tomber dans le panneau qu’il nous tend car ce serait lui complaire que de refuser la nuance. Je suis heureux d’avoir été un lecteur attentif.

Sous le patronage de Stendhal et Nizan

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mikael hirsch hommes

Une rencontre de hasard, l’éditeur d’une jeune maison – nommons-le : Armand de Saint Sauveur – qui nous enjoint de lire deux ou trois de ses livres. Toujours le hasard : on ouvre Avec les hommes, le roman de Mikaël Hirsch (dont nous ignorions l’existence). En exergue, deux citations : Stendhal et Nizan. Bon début.

Puis on lit. Premières phrases : « La toute première chose dont il voulut se délester fut l’amour malheureux, comme autrefois les dockers, sur les quais de recouvrance, vidaient le ventre des navires avant d’engrosser les filles. Je l’écoutais distraitement, refusant tout à fait de transvaser sa peine, habitué que j’étais au harcèlement des souvenirs. Avec l’écriture, j’étais devenu la proie des mythomanes et des assoiffés. Partout m’attendaient inévitablement les aphasiques et les frustrés, les notaires poètes et les dentistes cocus cherchant un réceptacle pour leur litanie ».

Ah, tiens… ? Là, on découvre une musique, un rythme qui distinguent un certain classicisme, que la suite ne démentira pas, qui va, mettons, de Paul Guimard, François Nourissier et Antoine Blondin à Camus et à l’Olivier Rolin de Port-Soudan – qui est un grand livre, comme chacun le sait peut-être. En embuscade, mutatis mutandis, Stendhal, Baudelaire, Drieu – et l’amour « français ». Vous lirez. Avec les hommes aurait d’ailleurs pu s’appeler « Une histoire française » : déjà pris. Le ton, le regard, la rade de Brest, la presqu’île de Crozon, la solitude et la mélancolie du narrateur, tout cela, ce dispositif, nous est familier. Et l’histoire, celle de deux amis qui se retrouvent, vingt ans « après » : l’un est devenu un écrivain qui va prendre en charge – en la ponctuant d’évocations personnelles – la narration de l’autre, qui n’est pas devenu ce qu’il « devait ». Narration d’un amour, qui a échoué, et d’un autre (amour), qui secourut l’âme en peine et lui assura le salut – presque. On le voit, je le redis : un dispositif narratif éprouvé, banal – comme la plupart, finalement, des bons romans, voire des grands romans, qui se nourrissent de l’élémentaire, de la simplicité, pour atteindre, voire attenter à la complexité des vies. Comme cette histoire d’un insomniaque qui ne peut s’endormir tant qu’il n’a pas reçu le baiser de sa mère : Proust.

Le narrateur de Mikaël Hirsch s’autorise les apartés : « J’avais connu l’amour à plusieurs reprises, du moins le croyais-je, mais jamais rien d’aussi invalidant. Par honnêteté, j’avais mis un terme aux promesses du couple, aux embarras de la famille, comprenant, en fin de compte, que l’écriture est incompatible avec la vie. Je mets généralement un terme à mes relations, sacrifiant parfois mes propres sentiments par peur de cette opposition inévitable entre la réalité et le texte qui la décrit ensuite. Je romps mes attaches. Les amis, les femmes, les parents, finissent toujours en victimes expiatoires de mes romans ». Et Paul, l’ami du narrateur ? « Dans un monde entièrement fasciné par l’attitude, (son) manque de décontraction était un défaut inacceptable ». Le point de vue sur l’histoire narrée est celui d’un moraliste, le Camus de La Chute par exemple : régulièrement, l’évocation de telle ou telle étape de l’amour suscite un commentaire, une échappée : « Je ne me suis jamais beaucoup embarrassé de subtilités dans mes relations amoureuses. On couche ou l’on ne couche pas. On s’aime ou l’on ne s’aime pas. Je préfère que les choses soient claires. On voudrait bien coucher avec celle qu’on aime, mais il faut bien aimer celle avec qui l’on couche, et ce vieux rêve de la simultanéité reste encore pour moi un objectif. »

Si cela ne vous rappelle pas certains mots du Gilles de Drieu, ou de Baudelaire à propos de sa « Présidente » (Apollonie Sabatier), c’est que vous avez oublié. Tout cela, avouons-le, n’est pas très gai : crépusculaire plutôt, inexorable. Si vous vouliez voir un Woody Allen, ce n’est pas la bonne alternative. Si vous voulez découvrir un roman entêtant et dense, zébré de lumineuses épiphanies et tramé dans une certaine tradition française, vous y êtes.

Avec les hommes, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.

*Photo : Eye Ubiquitous/Rex Fe/REX/SIPA. REX40283617_000001.

L’art brute s’invite au musée

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paparazzi pompidou metz

Clément Chéroux est furieux. Responsable de la photographie au Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition « Paparazzi ! » au Centre Pompidou-Metz, il enrage qu’on le soupçonne d’avoir voulu faire un « bon coup ». Et on le comprend.  Comment pouvait-il prévoir, en préparant cette manifestation prévue de longue date,  que le Président de la République lui-même allait en assurer la promotion involontaire, quelques jours avant son ouverture, le 26 février 2014 ?  Comment imaginer que l’un des « artistes » exposés, le paparazzo français Sébastien Valiela,  allait mettre en émoi la France politique et médiatique en fournissant au magazine people Closer quelques clichés où l’on voit un homme casqué se rendant à une adresse parisienne, passager d’un scooter introduit par un garde du corps élyséen[1. Selon Michel Guerrin, chef de la photo au Monde, ces clichés ont circulé à l’époque dans nombre de rédactions, qui les ont refusées par crainte de ruineux procès.] ?

Que Monsieur le commissaire (de l’exposition) se rassure : ces péripéties n’ont pas suffi à faire de sa réelle performance muséographique la vulgaire opération de com’ d’une institution culturelle qui draguerait le public comme la presse de caniveau appâte le chaland. Faire entrer les paparazzi dans un musée, fût-il d’art moderne, ne signifie pas que les œuvres accrochées aux cimaises soient des œuvres d’art ni que leurs auteurs soient promus au statut de créateurs, ce qu’ils ne revendiquent d’ailleurs pas.

En revanche, l’exposition, qui vaut le voyage dans la ville natale de Paul Verlaine et Gilles Pudlowski, réussit un pari : démontrer, photos à l’appui, que les paparazzi sont partie prenante d’une esthétique qui a inspiré nombre d’artistes contemporains.

Paparazzi : à l’origine du mot, sinon de la chose, Federico Fellini bien sûr, La Dolce Vita,  et la bombe suédoise Anita Ekberg pourchassée dans la  Rome des années 1950, jour et nuit, par un journaliste de la presse à scandale (Marcello Mastroianni) toujours flanqué de son photographe, un dénommé Paparazzo.[access capability= »lire_inedits »] Giuletta Masina, l’épouse de Fellini, affirme avoir suggéré ce nom à son époux, comme contraction de deux mots italiens : pappataci (petits moustiques) et ragazzo (jeune homme). Sa puissance évocatrice, sublimée à l’écran par l’art du maestro de Rimini, en fit, dans son pluriel italien, la désignation internationale des photographes spécialisés dans la quête d’images scandaleuses de célébrités surprises à leur insu dans des postures intimes (escapade amoureuse, adultérine, ivresse manifeste, consommation de drogue, nudité…), des situations de détresse et même au-delà de la mort avec des clichés volés de gisants. Les photographes se livrant à cette activité jouissent chez leurs confrères des secteurs « nobles » d’une considération équivalente à celle des chasseurs de primes dans le Far-West mythique : un mépris abyssal. Leur ignominie conforte, par contrecoup, la grandeur des vrais héros de la profession que seraient les correspondants de guerre[2. Qu’est-ce qu’un « écureuil » ? C’est un rat avec un bon attaché de presse. Les correspondants de guerre peuvent être considérés comme les écureuils de la profession. Leurs turpitudes : bidonnage, marchandisation de la détresse humaine, plus fréquentes qu’on ne le croit, leur sont toujours pardonnées.]. Cet opprobre général a connu son acmé en 1997, à l’occasion de l’accident mortel dont fut victime, à Paris, la princesse Diana alors qu’elle essayait d’échapper à une meute poursuivant son véhicule. Non seulement ces charognards auraient poussé le chauffeur à la faute, mais ils auraient « shooté » sans vergogne la princesse agonisante2

Le public, celui qui achète massivement le résultat de l’activité des paparazzi nourrissant les pages des magazines people, ne se bouscule pas pour prendre leur défense : le salaud, évidemment, c’est celui qui alimente votre pulsion voyeuriste !

L’exposition de Metz ne prend parti ni pour ni contre les paparazzi, elle les montre sous toutes les coutures : leur technique, leurs instruments, leurs productions les plus typiques ou les plus célèbres. Le luxueux catalogue donne la parole aux spécimens les plus réputés de la bande : Daniel Angeli, Pascal Rostain, Sebastien Valiela, Francis Apesteguy, Bruno Mouron, Ron Galella. Tous semblent avoir intériorisé leur infériorité morale, prenant leur parti d’être considérés comme la lie d’une profession qu’ils aiment à la folie. Pour l’argent qu’elle leur rapporte, bien sûr, mais tout autant et même plus pour l’adrénaline qu’elle provoque lors de chasses au scoop particulièrement mouvementées. Nous sommes des rats, peut-être, mais des rats heureux ! Francis Apesteguy, ex-paparazzo ayant raccroché le téléobjectif, et l’un des héros de Reporters, premier documentaire de Raymond Depardon, explique cette jouissance qui s’apparente à celle du chasseur-prédateur  dans le film Paparazzi  de Paul Abascal, dont des extraits sont projetés au fil de l’expo : « Quand j’mets mon jean et mes baskets et un sac à dos, avec un « télé » dedans, j’me mets en mode rapace. J’en ai une autre moins belle, mais que j’aime bien aussi : être en mode chacal. Le chacal, ça sonne, et puis c’est rusé, c’est capable de tout, c’est dégueulasse, c’est sans scrupule. En fait, c’est le plus approprié… ». Envers sa proie, le chasseur n’éprouve ni haine ni pitié : il n’exerce contre elle que la violence nécessaire à la réalisation de son objectif, puis l’oublie. Et il prend des risques : les clichés montrant une célébrité hors d’elle, aveuglée par les flashes, agressant un photographe intrusif étant très appréciés des rédacteurs en chef, il se met alors, secondé par un collègue, en « mode matador ». Le premier va au contact du sujet pour provoquer sa colère, pendant que son acolyte mitraille la bagarre. La plus belle scène du genre est celle où l’on voit Marlène Dietrich de dos, matraquant un paparazzo à coups de sac à main dans les couloirs d’un aéroport. Aux États-Unis, la mésaventure de Ron Galella, sévèrement tabassé par trois gardes du corps du couple Elizabeth Taylor-Richard Burton, est restée dans la mémoire d’Hollywood.

L’évolution récente de la législation française relative à la protection de la vie privée a induit de nouveaux comportements : le paparazzo ne peut plus travailler à visage découvert, sous peine de voir la victime le priver des bénéfices de sa chasse en faisant saisir le journal concerné avant sa mise en vente. La planque, le téléobjectif, la ruse, la corruption des entourages se sont alors imposés, ainsi que l’évaluation du rapport entre les bénéfices escomptés d’une publication et les coûts engendrés par les procès et amendes encourus. Jusqu’à aujourd’hui, ces derniers n’ont pas mis un terme à l’économie paparazzesque, qui se concentre alors sur une poignée de personnalités « bankables » : les stars majeures du show business, des médias, des familles royales et de la politique. Pour le tout-venant, on utilise les clichés obtenus dans des pays moins regardants sur la protection de l’intimité des personnes, comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, dont les stars de seconde zone disposent d’une notoriété mondiale grâce aux séries télévisées. Le « spécial cellulite » des people est un exercice particulièrement prisé dans les mois d’été où il faut redonner le moral aux lectrices et lecteurs en surpoids. Il arrive cependant que les photos soient belles, provoquent une émotion allant au-delà de la triste passion du voyeur. Leurs imperfections contribuent alors à l’émergence d’un style contestant l’académisme des portraits de vedettes à l’ancienne, toujours pratiqué en France par le studio Harcourt.

De grands artistes, comme Andy Warhol, se sont approprié l’esthétique paparazzi. La mode de la photo faussement volée, mais vraiment mise en scène a produit quelques œuvres magnifiques, comme cette série de clichés de Samuel Beckett capturés par l’objectif de François-Marie Banier, qui fut un formidable photographe avant de se livrer à d’autres activités moins reluisantes.

Les paparazzi, pourtant, semblent bien appartenir à ce monde d’hier qui nous file entre les doigts : Internet et le téléphone portable permettant à tout un chacun d’obtenir des images numériques de qualité ont produit un flux incessant de photos volées mises à la disposition de tous en temps réel, gratuites ou cédées à des prix dérisoires. Le paparazzo d’aujourd’hui est un geek doublé d’une calculette, qui fouille dans les poubelles du Web pour y découvrir son bonheur. On va regretter les rats.

 

De Gaulle, Mitterrand, Sarkozy, Hollande : les politiques, nouveau gibier des paparazzi

Dans l’exposition messine, les photos volées des hommes politiques sont réduites à la portion congrue. Pour les temps anciens, un cliché anonyme de Bismarck sur son lit de mort en 1898, et celui montrant Aristide Briand, souriant, pointant du doigt, dans les années 1920, le « petit indiscret » captant la scène banale du ministre des Affaires étrangères en conversation avec ses collègues lors de la pause d’une conférence internationale.  Et c’est tout. Les photos plus récentes de dirigeants des grandes nations surpris par la patrouille des chasseurs de scoop ne sont pas montrées.

Elles ont pourtant marqué les mémoires : la photo de la promenade, sur une plage irlandaise, du couple de Gaulle, au lendemain du départ du pouvoir du Général, en mai 1969, prise par deux journalistes locaux ayant déjoué la surveillance de l’armée de policiers préposés à la protection de l’intimité de Charles et Yvonne, sera la dernière mondialement diffusée avant la mort du fondateur de la Ve République, en novembre 1970.

Il faudra attendre 1994, et la révélation du visage de Mazarine Pingeot sortant du restaurant Le Divellec avec son père, François Mitterrand, pour que Paris Match ose braver l’interdit de la photo volée d’hommes politiques de premier plan. Son auteur, Pascal Rostain, soutient encore aujourd’hui qu’il s’agit d’une vraie « paparazzade » menée dans les règles de l’art, mais, comme les chasseurs, les paparazzi ont un talent prononcé pour enjoliver leurs exploits cynégétiques. En l’occurrence, il n’est pas interdit de penser que François Mitterrand a, au moins, laissé prendre ce cliché qui lui permettra, plus tard, d’afficher publiquement sa double vie familiale. En revanche, la photo post mortem du gisant de la rue Frédéric Le Play, encore parue dans Match en 1996, serait l’œuvre d’un proche de Danielle Mitterrand, agissant pour son compte (en banque) avec un appareil dissimulé dans un faux paquet de cigarettes, qui fournit cependant une photo de grande qualité, contribuant à la gloire posthume du défunt.

Dès lors, le tabou disparaît d’autant plus vite que les hommes politiques « modernes » mènent sans trop de précautions une vie privée comparable à celle des « people » : divorces, adultères, liaisons avec des personnalités du show biz…

La première victime politique d’une paparazzade fut, en 2009, le premier ministre tchèque Mirek Topolanek, contraint à la démission après avoir été photographié en tenue d’Adam en compagnie de jeunes femmes dévêtues, lors d’une fête «  bunga-bunga » dans la villa de Sardaigne de son ami Silvio Berlusconi.

L’arrivée, sur le marché français des magazines, des groupes  allemand Bertelsmann (Voici) et italien Mondadori (Closer) a contribué à rendre inopérantes les pressions des hommes politiques sur les éditeurs. En 2007, Nicolas Sarkozy pouvait encore obtenir, par l’entremise de son ami Arnaud Lagardère, propriétaire de Paris Match, la peau du directeur Alain Genestar, qui avait affiché en une l’infidélité de Cécilia avec Richard Attias. À supposer qu’il y tienne tant que ça, François Hollande ne peut rien contre la directrice de Closer, Laurence Pieau. Sauf à solliciter Silvio Berlusconi, patron des éditions Mondadori.[/access]

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00677147_000001.

Bertrand Louis chante Muray

bertrand louis muray

Les historiens qui se pencheront sur notre temps, dans quelques siècles, s’étonneront de constater que nos plus grands écrivains se sont parfois essayés à la chanson. Ils exhumeront l’album légendaire de Michel Houellebecq Présence humaine (2000) – où le poète pose ses textes de fin de siècle et sa voix lasse sur des compositions de Bertrand Burgalat. Ces historiens étudieront aussi le curieux disque de Philippe Muray Minimum respect (2006), où l’on peut entendre l’ironique contempteur d’homo festivus « chanter » certaines pages de son unique recueil de poèmes, sur une musique de Théo Josso. Ces historiens du futur, à lunettes carrées, découvriront aussi que les poètes de notre temps ont inspiré des musiciens fort talentueux : Jean-Louis Aubert pour Michel Houellebecq (album Les Parages du vide, en bacs depuis peu), et Bertrand Louis pour Philippe Muray (album Sans moi, disponible dans toutes les bonnes crèmeries).

Il en fallait du courage et une sacrée intuition artistique pour comprendre que les textes de Philippe Muray pouvaient être mis à nouveau en musique, chantés et défendus sur scène. Ce fut l’intuition de Bertrand Louis. Musicien discret, au parcours émaillé d’albums élégants salués par la presse unanime, Louis eut très tôt le sens de l’Histoire… c’est pour cette raison qu’il fit le choix de naître en septembre 1968, à une époque où les révolutionnaires germanopratins dessoulaient de leurs illusions romantiques et où le jeune Philippe Muray – encore étudiant – publiait chez Flammarion son tout premier livre, un roman très « nouveau roman » titré Une arrière saison. Trente-cinq ans plus tard, en 2003, l’écrivain publiait un étonnant recueil de poèmes : Minimum respect. Des litanies  disant son aversion de la modernité, chantant son amour de la littérature, clamant son désaccord parfait avec le monde comme il va, et murmurant ça-et-là son amour des femmes… Des poèmes somptueux au bord du paradoxe, tout à la fois joyeux et sans aucune pitié pour nos contemporains. Sans aucun espoir, même. « Le monde est détruit, il s’agit maintenant de le versifier », résumait Muray. Après l’Histoire, dans les décombres, il ne peut rester que les sanglots et le rire. Et même mieux : le ricanement. Faisant mine d’écarter tout lyrisme, Muray implore ses contemporains hygiénistes de le laisser partir en fumée si tel est son désir dans Lâche-moi tout (« Fous-moi donc la paix / Avec ma santé / Si je veux crever / Je t’ai rien demandé ») ; il débite de la haute gastronomie française, avec un peu de géopolitique dedans, dans Nouvelle cuisine (« Un Américain / C’est vraiment très sain / Avec du gratin / Et un verre de vin »)… et il succombe délicieusement à sa muse dans L’existence de dieu (« Entre avant-hier et demain / Il y avait toujours tes mains / Parfum perdu doigts de satin / Je me souviens de ces matins »)…

Il en fallait donc bien du courage à Bertrand Louis pour s’attaquer à cette montagne littéraire, et pour faire swinguer ces vers doux-amers. Je l’ai vu faire personnellement, lors d’un « concert-lecture » quelque part au mois de mars – à l’Espace Christian Dente (La « Manufacture de la chanson » – à deux pas du Père Lachaise, Paris). Il s’installe au piano droit sans un mot. Un guitariste (Une sorte de mélange de Pierre Richard et Pete Townshend) l’accompagne sobrement. Un vidéo projecteur diffuse de temps en temps des images sur un rideau sombre. La star c’est Muray. Bertrand Louis donne une vision badine et plaisante du poème Ce que j’aime… L’interprétation de ce texte par Muray lui-même était plus brutale. Louis redonne au poème toute sa musicalité légère…  « J’aime la techno-parade qui se noie dans la boue »…  Partout le chanteur cherche à donner de l’épaisseur, de l’humanité, et insuffle aux vers de Muray une vitalité « pop » délicate et sophistiquée. Et puis l’érotisme est aussi au rendez-vous… « Ton cul est au menu / de ce jour de paresse / Cent fois tu es venue / me présenter tes fesses »… dans l’interprétation du somptueux poème Ce que me dis ton cul  (Que Muray n’avait pas chanté lui-même), délicieuse déclaration d’amour et célébration religieuse du corps féminin. Dans un registre voisin Bertrand Louis comprend admirablement toute la mélancolie innervant le superbe poème Futur éternel de substitution, et lui offre un écrin musical raffiné. En douze chansons Louis – dans son album Sans moi – fait danser les mots de Muray, et construit de petites miniatures qui sont autant de courts-métrages musicaux adaptés des poèmes de l’auteur bougon de Roues carrées. On en ressort ému, essoré, lessivé, avec une furieuse envie de relire toute l’œuvre de Muray en une nuit… « On est pas à l’abris d’un succès » chantait Bertrand Louis dans un précédent album. Oui, en effet, pas à l’abri…

Après le succès théâtral à guichet fermé de Fabrice Luchini lisant Muray devant un public conquis, se tenant les côtes (je l’ai vu de mes yeux), cette nouvelle incursion de l’auteur de l’Empire du Bien dans la Société du spectacle vient entériner le fait que la voix de Muray n’en a pas fini de porter…

Prochain concert le lundi 26 mai à l’Espace Christian Dente (Paris, Métro Père Lachaise).

L’album Sans Moi de Bertrand Louis est publié par MVS Records, 2013.

Un temps à s’ouvrir les veines

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palmier kofman laude

1. André Laude, poète maudit.

Je ne devrais pas l’avouer mais, quand je voyais André Laude à Saint-Germain-des-Prés, je changeais de trottoir. Non par pingrerie − je savais qu’il me taperait −, mais par pitié : sa déchéance me déchirait le cœur. Nous avions travaillé ensemble au Monde, il m’avait entraîné dans l’aventure du Fou parle, je le considérais comme le plus grand poète français vivant… mais je savais qu’en dépit des efforts de ses amis, rien ne pouvait l’arrêter dans sa course au néant. Il n’était même pas un clochard céleste, tout juste l’un de ces miséreux édentés dont l’haleine puante vous fait fuir.  Il ne voulait pas se ressaisir… ou peut- être sentait-il qu’il n’en était plus capable. J’ai compris avec lui l’inanité des efforts pour aider une personne à terre qui ne veut pas se relever. Nul parmi ses amis, notamment François Bott et Roland Topor, ne doutait de son talent, mais nous savions tous qu’il était à bout de souffle et qu’il se complaisait dans la pose de l’artiste maudit. Il n’est pas donné à chacun d’avoir l’envie ou la force de poursuivre un parcours dont il a pressenti l’inanité et dont il vit l’horreur à chaque instant dans sa chair.  Nous avons assisté à sa chute, effrayés par l’énergie qu’il mettait à se détruire. Nous parlions du suicide en gentlemen, il le vivait jour après jour en pleurant de ne plus pouvoir caresser l’aube ou un corps de femme sans les déchirer. Lui, le rebelle, était en outre devenu geignard… et c’est ce qui nous attristait le plus.  Il avait oublié la règle que nous nous étions fixée : Sustine et abstine (Supporte et abstiens- toi) ! Bref, le plus grand poète vivant était devenu une loque. Et cela nous navrait tant que nous l’évitions, même si nous nous cotisions pour l’aider à survivre.[access capability= »lire_inedits »]

André Laude survit dans ses poèmes. En voici un qui m’est cher :

« Sur chaque visage Une agonie m’interpelle Lion en cage Je tourne dans la cité des morts-vivants Sans figure Sans lignage.

Je suis déjà ailleurs autre part Je suis dans le paysage ignoble De l’absolu désespoir Je suis le voyageur rejeté de miroir en miroir

Et qui hurle parce qu’il ne s’y retrouve pas Et que l’horreur gonfle ses paupières Et qu’il a tellement faim de lumière Qu’il mangerait crus les petits enfants aux yeux De craie blanche. »

2. Sarah Kofman, la femme qui exécrait les femmes.

Au début des années 1960, alors assistant à la fac, j’avais lu dans la revue Critique un article de Sarah Kofman sur le tabou de la virginité chez Freud, article pénétrant (si j’ose dire) qui m’avait donné très envie de connaître son auteur, que j’imaginais comme une héroïne des films de Robbe-Grillet. Son nom, également, me faisait rêver. Et, à peine installé à Paris, par l’intermédiaire de mon ami Jean-Michel Palmier, je me trouvais aux côtés non pas de la créature de rêve que j’avais fantasmée, mais d’une femme malicieuse, érudite et brillante. Geignarde également parfois, car elle traînait avec elle un boulet d’angoisse beaucoup trop lourd pour sa frêle personne. Outre la philosophie qu’elle enseignait à la Sorbonne, elle peignait. Et il ne lui aurait pas déplu qu’une de ses toiles figure à la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. Sarah Kofman ne supportait ni les femmes ni les fumeurs. Elle était décidée à se suicider à 60 ans et à ne jamais mettre d’enfant au monde. Ce qu’elle décidait, elle le faisait. Le 15 octobre 1994, le jour du 150e anniversaire de la mort de Nietzsche − son auteur préféré − elle prenait congé en se défenestrant. Je la voyais alors moins souvent, car elle tenait des propos si désobligeants à l’égard de ma compagne que je m’étais éloigné d’elle. Elle illustrait à merveille la thèse d’Otto Weininger, selon laquelle le pire ennemi de la femme est la femme. Voilà donc bientôt vingt ans que Sarah Kofman s’est suicidée. Quatre ans plus tard, Jean-Michel Palmier disparaissait lui aussi. Il me fallait apprendre à vivre dans un monde peuplé de fantômes. Il est vrai qu’ils sont souvent moins encombrants ou agaçants morts que vivants. Mais ils se rappellent à nous furtivement pour qu’on ne les oublie pas. C’est ce qu’avait fait Sarah Kofman avant de mourir en publiant un bref récrit autobiographique, Rue Ordener, Rue Labat, sur son enfance sous l’Occupation et sur la mort de son père, un rabbin, à Auschwitz. Je lui avais écrit pour lui dire combien ce texte m’avait bouleversé. Elle m’avait répondu. Nous devions nous revoir. Ce sera ailleurs ou jamais. En compagnie d’un autre fantôme que nous partagions, le psychanalyste Serge Viderman, l’auteur de La Construction de l’espace analytique – un chef-d’œuvre, soit dit en passant. Si Sarah Kofman s’était livrée, avec Jacques Derrida, à des jeux brillants – mais à mes yeux un peu vains – sur la déconstruction, elle s’était vraiment construite avec Serge Viderman. Il lui a donné la force de quitter ce monde quand elle l’avait décidé. Il m’a donné le courage nécessaire pour y survivre et la liberté d’esprit qui me permet aujourd’hui d’évoquer ces fantômes du passé sans être tenté de m’ouvrir les veines.

3. L’ami perdu, Jean-Michel Palmier.

Comment parler en quelques lignes de Jean- Michel Palmier, mort dans des souffrances atroces à l’âge de 53 ans ? C’est bien évidemment impossible. Nul ne connaissait mieux que lui l’expressionnisme allemand. Et pour tous ceux qui l’ont approché, il a été un incomparable professeur d’énergie, exactement à l’opposé de moi… ce qui rendait notre amitié indéfectible. À l’hôpital, il ne se plaignait jamais, manifestant une forme d’humour macabre que rend bien ce passage de ses Fragments sur la vie mutilée : « Ayant si souvent commenté les poèmes de Gottfried Benn, ce poète expressionniste − médecin qui écrivit dans Morgue et autres poèmes d’admirables évocations des tumeurs et des ulcères, des corps qu’il disséquait à la morgue de l’hôpital de Moabit à Berlin − il était bien normal que je sois confronté moi aussi à cette expérience.[/access]

L’anaphore, ultime avatar du politique

valls anaphore hollande

On se rappelle les imprécations de Camille, dans Horace :

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! »

Autant de coups de marteau dans la tête de son frère Horace, Romain unidimensionnel s’il en fut, qui choisit non sans raison de tuer sa sœur pour la faire taire…
C’est la solution à laquelle je pense chaque fois que j’entends une anaphore politique. Et par les temps qui courent, l’anaphore est devenue l’ultime forme du creux, le degré zéro du raisonnement, la figure fondamentale du rien à dire : comme je n’ai aucun argument, je prends un mot (deux, à la rigueur — ce qui amena Hollande à raccourcir un « Quand je serai président » en un curieux et asyntaxique « Moi, Président » et je le répète ad libitum ou presque, en espérant que ce matraquage fera croire à l’auditeur qu’il y avait du sens dans ce martelage.
Le mal vient de plus loin. Rappelez-vous Zola et son « J’accuse » : l’éloquence politique use de l’anaphore depuis belle lurette. À l’oreille, c’est d’ailleurs à Zola, plus qu’à Hollande, que Valls a tout récemment emprunté son « J’assume ».
C’est une figure de fin de discours. Rappelez-vous Sarkozy dans les dernières envolées de son discours de Bercy, en 2007. Guaino, cette année-là, a d’ailleurs usé et abusé de l’anaphore — cela permet de collecter non les arguments, mais la clientèle, dont chaque segment peut prendre pour lui tel ou tel coup de marteau de la série.

Variante : vous reprenez le terme fondamental par un pronom. Hollande nous a fait ça (les sources concordantes attribuent à l’homme aux pompes bien cirées, Aquilino Morelle, la trouvaille de cette série-là) avec « mon adversaire, mon véritable adversaire », réduit à un « il » anonyme (comme une société de même style), finalement glosé par « le monde de la finance », qui vient en apothéose de la série. On a commencé au marteau, on finit à la masse — et les applaudissements de crépiter. À qui prendra une minute pour écouter cette belle envolée, je recommande, à l’extrême fin, le regard qu’Aurélie Filipetti (ENS et agrégation de Lettres) jette à Laurent Fabius (ENS et agrégation de Lettres) : entre amateurs de belles-lettres, on ne saurait être complices en rhétorique avec plus d’éloquence muette.
François Hollande, qui de discours en discours semble se pasticher lui-même, a excité la verve des rhéteurs — les vrais. Voyez par exemple. Et ce n’est pas bien que l’on se moque d’un chef d’Etat — cela signifie en clair que c’est de cet Etat que l’on se moque.
Tiens, un chiasme. C’est moins fréquent…

Ce que montre particulièrement cette surabondance d’anaphores, c’est le vide du discours politique. Quand on n’a rien à dire, on fait du bruit — et l’anaphore est une figure qui fait du bruit, elle n’est même là que pour ça, c’est parce qu’il en avait mal à la tête qu’Horace tire son épée pour faire taire sa frangine.
C’est le problème avec les figures du discours. Un jour, quelqu’un — bien oublié —inventa tel ou tel trope, puis quelqu’un d’autre le reprit, jusqu’à popularisation, jusqu’à saturation. On a cessé de comparer les jeunes filles aux roses peu après Ronsard (1500 ans après Ovide, qui avait déjà donné sans être forcément le premier) qui avait épuisé le sujet — il faudra attendre Françoise Hardy pour qu’on ose à nouveau la métaphore. On ne saurait s’en emparer aujourd’hui sans passer pour un ringard total — ou un plaisantin tenté par la parodie.

La politique en est là : faute de fond, elle en est à outrer ses formes. De « J’accuse » à « J’assume », on frise le pastiche, et il faut être inculte comme le sont en général les journalistes pour s’en repaître…

Ou plutôt, cet inlassable assénement de l’anaphore (qui est en soi figure de ressassement) témoigne de la vacuité du discours politique en ces temps de société du spectacle — et d’un spectacle sans exigence. L’anaphore, c’est de l’esthétique TF1. Si César, qui ne parlait pas mal, ou Jaurès, qui se débrouillait aussi, avaient été aussi nuls, on n’aurait même pas pris la peine de les faire taire.
Et nous, nous les supportons ?

Nous sommes bien cons bons.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681769_000010.

En votant pour Valls, Frédéric Lefebvre ne gaffe plus

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Est-ce pour faire parler de lui que Frédéric Lefebvre, député UMP des Français d’Amérique du Nord, a voté le programme de stabilité proposé par Manuel Valls la semaine dernière à l’Assemblée ? C’est bien simple, depuis la nomination de Valls à Matignon, la presse se régale de sa supposée métamorphose en social-démocrate bon teint. Pour ma part, j’accorderai le mérite de la constance à l’ex-porte-flingue sarkozyste, jadis connu pour ses conférences de presse et ses formules à la truelle. Que nous dit-il ? Que Valls ne fait que poursuivre, en l’amplifiant ajouterai-je, la politique de taille dans les dépenses de l’Etat que menaient Sarkozy et Fillon, non sans alléger les cotisations sociales pour le plus grand bonheur des entrepreneurs.


Frédéric Lefebvre : Pouquoi j’ai voté le… par TV5Monde

Déjà passé à deux doigts de voter la confiance à Valls le mois dernier, Lefebvre pose légitimement en élu responsable qui ne se dédit pas, contrairement à ses amis centristes qui se sont contentés de s’abstenir pour permettre à la loi de passer, pendant que les parlementaires UMP s’opposaient en masse, pour les besoins de la théâtralité droite/gauche.

J’entends d’ici les mauvaises langues murmurer que le sieur Lefebvre lorgnerait un maroquin, une mission ministérielle, ou la présidence de la commission des fruits confits. Certes, les convictions ne pèsent souvent pas très lourd en politique, mais si des voix de la gauche du PS venaient à manquer au gouvernement dans les prochaines semaines, le groupe parlementaire UDI arriverait en force d’appoint, tels les députés centristes réunis autour de Pierre Méhaignerie pour soutenir Rocard en 1988-1991, dans sa période d’ouverture aux ministres ex-giscardiens (Stoléru, Durafour, Stirn…).
Vingt-cinq ans après, Lefebvre pourrait jouer à son tour les francs-tireurs, ce qui ne compromettrait pas nécessairement son avenir politique, si j’en juge par le précédent Méhaignerie. Après son flirt rocardien, ce dernier devint successivement Garde des Sceaux du gouvernement Balladur (1993-1995), secrétaire général de l’UMP (2004-2007) et président de la Commission des finances de l’Assemblée (2002-2007).

Appuyer la gauche semble donc le plus sûr moyen d’avancer ses pions à droite. Attention, n’inversez surtout pas l’ordre des ingrédients : sectarisme oblige, vous vous retrouveriez dans un placard, voire secrétaire général de l’Elysée !

Bardot avant Bardot

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brigitte bardot manina

Il y a plusieurs raisons de se réjouir de la réédition de Manina, la fille sans voiles.

La première, c’est d’offrir une occasion unique de redécouvrir Willy Rozier, cinéaste populaire bien trop méconnu et ignoré par à peu près tous les ouvrages spécialisés : Siclier ne le cite qu’une fois dans son histoire du cinéma français tandis que Tulard évoque un cinéaste d’origine belge alors que Rozier est né à Talence, en banlieue bordelaise!

Avant de devenir réalisateur, Willy Rozier fut un champion de natation qui représenta la France aux Jeux Olympiques puis il fit l’acteur, chez Robert Siodmak, notamment. Il passe derrière la caméra au début des années 30 et se fera le chantre d’un certain cinéma du samedi soir (Bouyxou parle d’un « pionnier de l’érotisme pré-benazerafien »). Il fait débuter la craquante Françoise Arnoul dans L’épave et on lui doit également la série des aventures de Callaghan. Il terminera sa carrière dans l’érotisme soft (Danny la ravageuse) et moins soft (Dora, la frénésie du plaisir). Et pour céder au plaisir de l’anecdote, signalons que Willy Rozier alla même, pour défendre l’honneur de son actrice Marie Déa, jusqu’à provoquer en duel  le critique François Chalais qui l’avait malmenée dans un article !

Une des caractéristiques du cinéma de Rozier, et c’est la deuxième raison qui nous pousse à nous réjouir de la résurrection de ce film, fut de privilégier souvent les décors naturels. En 1949, il met au point l’Aquaflex, une caméra capable de faire des prises de vues sous-marines qu’il utilisera dans L’épave. Dans Manina, où le héros, Gérard, part à la recherche d’un trésor phénicien au large des côtes Corse, Rozier nous offre quelques séquences sous-marines assez belles. En supplément du film, on pourra d’ailleurs découvrir Vestiges sous-marins, intéressant documentaire de 1953 où Rozier nous invite à un tour de Corse qui passe également par quelques détours dans les fonds marins. Même si ses prises de vues en extérieur ont parfois des inconvénients (le vent qui souffle dans les micros et qui parasite la bande-son lors de certaines scènes), elles offrent aussi au film une certaine fraîcheur. La plage, le soleil, la mer, l’aventures : tous ces éléments donnent un sentiment de liberté vacancière assez agréable au spectateur.

Enfin, c’est bien évidemment la présence de la juvénile Brigitte Bardot qui fait tout le sel de ce film et qui justifie la redécouverte de Manina, la fille sans voiles. Si le titre est évocateur et peut faire rêver, il faut se souvenir que nous sommes en 1952 et que le cinéma reste toujours très prude. L’érotisme de Willy Rozier est donc toujours suggestif mais reste très chaste. Malgré ça, la sensualité de Bardot éclate à chaque plan. Le bikini qu’elle porte (presque) constamment n’est pas étranger à cette impression mais son charme ne se limite pas à ses formes parfaites. Même si elle joue parfois un peu faux, c’est ce naturel décomplexé qui enchante littéralement et que Vadim saura repérer quelques années plus tard lorsqu’il tournera Et Dieu créa la femme.

Après une première apparition aux côtés de Bourvil dans Le trou normand de Jean Boyer, Brigitte Bardot obtient ici son premier grand rôle et incarne la potentielle fiancée du jeune premier musculeux (Jean-François Calvé). Le canevas de cette bluette n’a rien d’exceptionnel mais il est assez amusant de voir comment Rozier se plaît à inventer une histoire de chasse au trésor évoquant la littérature populaire de la fin du 19ème siècle. Pour un spectateur d’aujourd’hui, les situations peuvent paraître antédiluviennes mais c’est aussi ce qui fait le charme du film dont certains dialogues sont assez croquignolets[1. « Et ton Gérard, il ne t’embête pas non plus ? – « Non, lui c’est pas le genre : il me donne des calottes », « -Et tu acceptes ça ? » « Oh mais dis, c’est pas toujours sur la figure », « Ah, voilà ! » ].

Mais qu’importe les maladresses et le côté un poil ringard du film : il y a le soleil, la mer, le bikini qui venait de naître et que des actrices comme Bardot étaient en train de populariser ainsi qu’un Howard Vernon assez savoureux en trafiquant de cigarettes un brin libidineux.

Du coup, cette bluette démodée dégage un charme non négligeable…

 

Manina, la fille sans voiles (1952) de Willy Rozier avec Brigitte Bardot, Jean-François Calvé, Howard Vernon. (Editions Bach Films)

 

 

 

 

Traité de libre échange : ça coince aussi dans le Pacifique

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taiwan libre echange chine

Invoquer la souveraineté étatique contre l’ouverture sauvage des frontières économiques, une vieille rengaine ? Pas tant que ça ! La protection nationale, c’est le leitmotiv des étudiants taïwanais en révolte depuis le 18 mars. Ils ont pris l’Assemblée législative, à Taïpei, capitale de l’île, en ont fait le siège de leur contestation, devenue massive : la lutte contre l’accord de libre-échange sur le commerce des services entre la Chine et Taïwan (Cross-Strait-Service Trade Agreement, CSSTA). Au-delà de la question économique, c’est l’indépendance de la province que défendent les manifestants.

Le traité CSSTA constitue le deuxième volet du marché commun organisé entre les deux rives de la mer de Chine, entamé en janvier 2011 avec l’accord-cadre de coopération économique. Cette fois-ci, c’est le secteur de la communication qui est visé. Ainsi, l’Empire du milieu étendrait ses rayons sur les entreprises culturelles, médiatiques et touristiques de l’île voisine. Ce que redoutent particulièrement les « révoltés des tournesols », comme ils sont surnommés. Ils refusent de subir la mainmise économique t politique des Chinois. Et  dénoncent le mauvais coup du président taïwanais Ma Ying-Jeou.

L’accord, pris en trente seconde, d’après les sources contestataires, ouvre soixante-quatre nouveaux domaines de l’activité économique aux investissements chinois. L’édition et les centres de recherche en font partie. « Ce sera le règne de la censure et de l’autocensure » s’inquiète Shuling Cheng, taïwanaise doctorante en art et sciences de l’art,  en plus de « la faillite des petits commerçants ».

En face, le gouvernement brandit la carte de la croissance. Rallier le train du « Grand Miracle chinois est un gage incontestable d’existence économique » souligne Emmanuel Dubois, chercheur associé à l’institut Thomas More. Alors que depuis le milieu des années 2000, le pays a décroché. « Nous assistons à une nouvelle réplique du« Front Uni» de tous les Chinois face au Japon » précise-t-il.

De l’autre côté de la rive, les élites chinoises regardent avec dépit les troubles Taïwanais. Voilà le résultat de la tant désirée démocratie, scandent les médias de Chine. Taïwan leur sert désormais de contre-modèle.

Et pour nous, Européens, c’est à n’y plus rien comprendre. La démocratie taïwanaise agissant au nom du progrès économique est montrée du doigt par les quelques médias qui veulent bien se pencher sur la question. Et maintenant, au nom de l’Identité de l’île, il faudrait revoir le traité, refermer les frontières ? Quelle drôle d’idée !

*Photo : AP21547112_000008. Wally Santana/AP/SIPA.

Il faut lire Aymeric Caron

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aymeric caron ardisson

aymeric caron ardissonInvité à l’émission de Thierry Ardisson « Salut les Terriens », où j’aurais rencontré Julien Dray et Aymeric Caron (AC), j’avais naturellement acheté le dernier livre de celui-ci pour savoir de quoi j’allais parler et batailler avec lui.

Ma seule venue étant déprogrammée, je l’ai lu sans être obsédé par la volonté de chercher noise à tout prix à son auteur. J’ai bien fait parce qu’il faut en effet lire AC.

D’abord parce que son silence, à l’exception de sa prestation du samedi soir, finissait par le constituer comme une victime au regard des multiples attaques dont il était l’objet, à commencer par moi qui tout de même à force me lassais de mon hostilité répétitive. Donc il a bien fait de réagir (si j’ose ce terme avec lui !).

Eric Naulleau, sans aucun doute, ne l’a pas laissé indifférent quand sur un mode sarcastique et drôle, il suggérait Nabilla pour remplacer Natacha Polony, par « souci d’homogénéité intellectuelle » avec AC.

Ces offenses surgies du même espace médiatique que celui où il officie ne pesaient guère au regard des insultes et des propos orduriers scandaleux dont il est accablé sur son site Internet, sur Twitter et sur Facebook. Pour éclairer le lecteur, il en donne un compte rendu non exhaustif et il a raison. Si cela peut le rassurer, même quelqu’un comme moi de beaucoup moins exposé a droit sur Twitter à sa dose d’insanités et de saletés. Il ne faut pas sous-estimer la vulgarité de certains pour qui les réseaux sociaux ne sont pas une opportunité d’expression mais de bêtise et de crachat.

Il faut lire AC parce que, sorti des contraintes d’On n’est pas couché avec Laurent Ruquier, il n’est plus masqué, il pourfend violemment ses contradicteurs, offre ostensiblement ses préjugés, son idéologie, ses partis pris et me semble paradoxalement beaucoup plus estimable avec ses polémiques frontales et ses partialités affichées que par le suintement perfide et orienté de ses questionnements télévisuels.

Son livre ne nous cache rien de lui et je n’imagine pas qu’il ait pu le publier s’il était assuré de sa survie dans l’émission de Laurent Ruquier, rendue peut-être problématique depuis ses propos coupés au montage, face à Alexandre Arcady, sur les enfants palestiniens tués par l’armée israélienne, qui l’ont conduit à se défendre avec vigueur de tout antisémitisme (Canal Plus).

Ces pages, en tout cas, le dévoilent. On saura au moins maintenant pourquoi, sans être stupide, on a le droit de ne pas aimer AC, les hostilités qui l’animent et son oeuvre.

Il me traite correctement puisqu’il se contente de me citer, au milieu de quelques autres, qualifiés au choix de néo-cons, de néo-réacs ou, au pire, de néo-fachos. Il m’honore en me plaçant, par exemple, aux côtés d’Alain Finkielkraut mais à l’évidence il ne comprend rien à mon positionnement puisqu’il m’impute un enfermement qui est aux antipodes de ma passion de la liberté, pour moi la vertu cardinale. Il m’inscrit dans un groupe auquel je me sens en grande partie étranger. Je ne suis pas plus emballé que lui par Renaud Camus et son Grand Remplacement ! Je refuse surtout d’être bridé par quoi que ce soit qui m’interdirait de franchir les frontières artificielles de la pensée et de la politique. M’enfermer, surtout pas !

Ce qui me frappe essentiellement dans cet essai qui tente de mêler les genres – de la polémique à la rigueur prétendue scientifique, de la dénonciation de « la Droite bobards » à un souci de vérité proclamé – tient justement au fait que les chiffres, les nombres, les pourcentages, l’approche multiple du réel, les analyses des faits divers et de leur représentation médiatique, les entretiens ne sont appréhendés, derrière une apparence objective, que par une sensibilité et une intelligence ayant d’emblée choisi leur camp qui n’est pas celui de la vérité complexe mais de l’unilatéralisme se piquant d’être documenté.

Il y a, derrière cette compréhension poussée à l’extrême et en gros pour ce qui vient subvertir au détail notre société ou représente une menace plausible pour elle, comme une forme de condescendance, voire de mépris, presque de haine. Pour des idées qui sont si scandaleusement aux antipodes des siennes. Pour ces sentiments, ces peurs qui sont si maladivement contradictoires avec sa tranquillité et sa béatitude humaniste. Pour ces personnalités qu’il se permet parfois de démolir avec telle ou telle référence à des attitudes physiques, ce qui n’est pas très élégant de sa part.

Ce hiatus est troublant qui conduit sans cesse, à la lecture d’un ouvrage qui contient une infinité de données intéressantes et le juste rappel de l’enquête pour éviter les mensonges médiatiques, à se demander pourquoi tant de partialité et de systématisme dans l’interprétation et les conclusions à chaque fois tirées alors que le vivier est si riche et appellerait une finesse et une ambiguïté à sa hauteur.

Imputant à ses adversaires un comportement simpliste et binaire – tout ce que je ne pense pas est caduc, tous ceux qui ne pensent pas comme moi sont dans l’erreur -, il tombe exactement dans le piège qu’il dénonce et se montre incapable de percevoir que, les réacs caricaturant les bobos, lui-même caricature les réacs ou qu’il prétend tels. Est-il donc tellement difficile d’admettre qu’un Alain Finkielkraut outragé par « un grand vide gesticulatoire » doit être respecté dans la mesure même où la morale républicaine, à laquelle tient AC, leur est commune mais qu’elle n’interdit nullement de poser les questions que le nouvel Académicien se pose et nous pose ? Ne peut-on en même temps répudier toute stigmatisation collective et s’inquiéter de son identité et de celle de son pays ? Pourquoi cette plénitude de la raison et du coeur serait-elle honteuse ?

Comment ne pas constater, chez AC, dans ce clivage délibérément sommaire entre le jour humaniste selon sa conception et la nuit réactionnaire selon son dénigrement, une grave faille qui se rapporte à son inaptitude à prendre tout en compte du réel – de ce qu’il est véritablement avec ses lumières, ses ombres, ses risques et ses chances ?

Il est naturel qu’il sanctifie les spécialistes qu’il a sélectionnés pour mieux accabler ceux qu’il récuse – par exemple, Laurent Mucchielli et Christian Mouhanna contre le détesté Alain Bauer – mais il est amusant de les voir créditer d’une fiabilité absolue parce que, coup de chance, ils approuvent les conclusions qu’AC a déjà programmées. Reste que l’entretien avec ces deux personnalités peut utilement compléter une vision plus vigoureuse et moins statistiquement compassionnelle de la société. Au moins ils ne sont pas délirants comme le belge François Gemenne élucubrant « sur les fantasmes liés à l’immigration » !

Au fond, AC aurait pu écrire un excellent livre s’il ne l’avait pas encombré de lui-même et de ses détestations personnelles. Jean Birnbaum, l’admirateur le plus précoce de son essai, ne s’y est pas trompé puisqu’il n’y a vu que la vitupération ! Il s’est donné un trop beau rôle en mélangeant tout et en n’expliquant pas grand-chose sauf à admettre que, la vérité étant forcément de son côté, le lecteur n’avait qu’à lui emboîter l’esprit !

J’aurais apprécié, par exemple, qu’il prît la peine de nous démontrer pourquoi il convenait forcément de se moquer d’un certain nombre d’affirmations majoritaires tournées en dérision sous la rubrique des « nouveaux bien-pensants » ou de citations « de la France décomplexée ».

Un conseil. Il n’a jamais voulu répondre à l’invitation d’Eric Zemmour et d’Eric Naulleau à cause de ce dernier si j’ai bien saisi. Il a tort. La présence est une circonstance atténuante et la contradiction un défi à relever.

Je remercie AC d’avoir écrit ce livre. Il faut le lire. Mais Je ne veux pas tomber dans le panneau qu’il nous tend car ce serait lui complaire que de refuser la nuance. Je suis heureux d’avoir été un lecteur attentif.

Sous le patronage de Stendhal et Nizan

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mikael hirsch hommes

mikael hirsch hommes

Une rencontre de hasard, l’éditeur d’une jeune maison – nommons-le : Armand de Saint Sauveur – qui nous enjoint de lire deux ou trois de ses livres. Toujours le hasard : on ouvre Avec les hommes, le roman de Mikaël Hirsch (dont nous ignorions l’existence). En exergue, deux citations : Stendhal et Nizan. Bon début.

Puis on lit. Premières phrases : « La toute première chose dont il voulut se délester fut l’amour malheureux, comme autrefois les dockers, sur les quais de recouvrance, vidaient le ventre des navires avant d’engrosser les filles. Je l’écoutais distraitement, refusant tout à fait de transvaser sa peine, habitué que j’étais au harcèlement des souvenirs. Avec l’écriture, j’étais devenu la proie des mythomanes et des assoiffés. Partout m’attendaient inévitablement les aphasiques et les frustrés, les notaires poètes et les dentistes cocus cherchant un réceptacle pour leur litanie ».

Ah, tiens… ? Là, on découvre une musique, un rythme qui distinguent un certain classicisme, que la suite ne démentira pas, qui va, mettons, de Paul Guimard, François Nourissier et Antoine Blondin à Camus et à l’Olivier Rolin de Port-Soudan – qui est un grand livre, comme chacun le sait peut-être. En embuscade, mutatis mutandis, Stendhal, Baudelaire, Drieu – et l’amour « français ». Vous lirez. Avec les hommes aurait d’ailleurs pu s’appeler « Une histoire française » : déjà pris. Le ton, le regard, la rade de Brest, la presqu’île de Crozon, la solitude et la mélancolie du narrateur, tout cela, ce dispositif, nous est familier. Et l’histoire, celle de deux amis qui se retrouvent, vingt ans « après » : l’un est devenu un écrivain qui va prendre en charge – en la ponctuant d’évocations personnelles – la narration de l’autre, qui n’est pas devenu ce qu’il « devait ». Narration d’un amour, qui a échoué, et d’un autre (amour), qui secourut l’âme en peine et lui assura le salut – presque. On le voit, je le redis : un dispositif narratif éprouvé, banal – comme la plupart, finalement, des bons romans, voire des grands romans, qui se nourrissent de l’élémentaire, de la simplicité, pour atteindre, voire attenter à la complexité des vies. Comme cette histoire d’un insomniaque qui ne peut s’endormir tant qu’il n’a pas reçu le baiser de sa mère : Proust.

Le narrateur de Mikaël Hirsch s’autorise les apartés : « J’avais connu l’amour à plusieurs reprises, du moins le croyais-je, mais jamais rien d’aussi invalidant. Par honnêteté, j’avais mis un terme aux promesses du couple, aux embarras de la famille, comprenant, en fin de compte, que l’écriture est incompatible avec la vie. Je mets généralement un terme à mes relations, sacrifiant parfois mes propres sentiments par peur de cette opposition inévitable entre la réalité et le texte qui la décrit ensuite. Je romps mes attaches. Les amis, les femmes, les parents, finissent toujours en victimes expiatoires de mes romans ». Et Paul, l’ami du narrateur ? « Dans un monde entièrement fasciné par l’attitude, (son) manque de décontraction était un défaut inacceptable ». Le point de vue sur l’histoire narrée est celui d’un moraliste, le Camus de La Chute par exemple : régulièrement, l’évocation de telle ou telle étape de l’amour suscite un commentaire, une échappée : « Je ne me suis jamais beaucoup embarrassé de subtilités dans mes relations amoureuses. On couche ou l’on ne couche pas. On s’aime ou l’on ne s’aime pas. Je préfère que les choses soient claires. On voudrait bien coucher avec celle qu’on aime, mais il faut bien aimer celle avec qui l’on couche, et ce vieux rêve de la simultanéité reste encore pour moi un objectif. »

Si cela ne vous rappelle pas certains mots du Gilles de Drieu, ou de Baudelaire à propos de sa « Présidente » (Apollonie Sabatier), c’est que vous avez oublié. Tout cela, avouons-le, n’est pas très gai : crépusculaire plutôt, inexorable. Si vous vouliez voir un Woody Allen, ce n’est pas la bonne alternative. Si vous voulez découvrir un roman entêtant et dense, zébré de lumineuses épiphanies et tramé dans une certaine tradition française, vous y êtes.

Avec les hommes, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.

*Photo : Eye Ubiquitous/Rex Fe/REX/SIPA. REX40283617_000001.

L’art brute s’invite au musée

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paparazzi pompidou metz

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Clément Chéroux est furieux. Responsable de la photographie au Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition « Paparazzi ! » au Centre Pompidou-Metz, il enrage qu’on le soupçonne d’avoir voulu faire un « bon coup ». Et on le comprend.  Comment pouvait-il prévoir, en préparant cette manifestation prévue de longue date,  que le Président de la République lui-même allait en assurer la promotion involontaire, quelques jours avant son ouverture, le 26 février 2014 ?  Comment imaginer que l’un des « artistes » exposés, le paparazzo français Sébastien Valiela,  allait mettre en émoi la France politique et médiatique en fournissant au magazine people Closer quelques clichés où l’on voit un homme casqué se rendant à une adresse parisienne, passager d’un scooter introduit par un garde du corps élyséen[1. Selon Michel Guerrin, chef de la photo au Monde, ces clichés ont circulé à l’époque dans nombre de rédactions, qui les ont refusées par crainte de ruineux procès.] ?

Que Monsieur le commissaire (de l’exposition) se rassure : ces péripéties n’ont pas suffi à faire de sa réelle performance muséographique la vulgaire opération de com’ d’une institution culturelle qui draguerait le public comme la presse de caniveau appâte le chaland. Faire entrer les paparazzi dans un musée, fût-il d’art moderne, ne signifie pas que les œuvres accrochées aux cimaises soient des œuvres d’art ni que leurs auteurs soient promus au statut de créateurs, ce qu’ils ne revendiquent d’ailleurs pas.

En revanche, l’exposition, qui vaut le voyage dans la ville natale de Paul Verlaine et Gilles Pudlowski, réussit un pari : démontrer, photos à l’appui, que les paparazzi sont partie prenante d’une esthétique qui a inspiré nombre d’artistes contemporains.

Paparazzi : à l’origine du mot, sinon de la chose, Federico Fellini bien sûr, La Dolce Vita,  et la bombe suédoise Anita Ekberg pourchassée dans la  Rome des années 1950, jour et nuit, par un journaliste de la presse à scandale (Marcello Mastroianni) toujours flanqué de son photographe, un dénommé Paparazzo.[access capability= »lire_inedits »] Giuletta Masina, l’épouse de Fellini, affirme avoir suggéré ce nom à son époux, comme contraction de deux mots italiens : pappataci (petits moustiques) et ragazzo (jeune homme). Sa puissance évocatrice, sublimée à l’écran par l’art du maestro de Rimini, en fit, dans son pluriel italien, la désignation internationale des photographes spécialisés dans la quête d’images scandaleuses de célébrités surprises à leur insu dans des postures intimes (escapade amoureuse, adultérine, ivresse manifeste, consommation de drogue, nudité…), des situations de détresse et même au-delà de la mort avec des clichés volés de gisants. Les photographes se livrant à cette activité jouissent chez leurs confrères des secteurs « nobles » d’une considération équivalente à celle des chasseurs de primes dans le Far-West mythique : un mépris abyssal. Leur ignominie conforte, par contrecoup, la grandeur des vrais héros de la profession que seraient les correspondants de guerre[2. Qu’est-ce qu’un « écureuil » ? C’est un rat avec un bon attaché de presse. Les correspondants de guerre peuvent être considérés comme les écureuils de la profession. Leurs turpitudes : bidonnage, marchandisation de la détresse humaine, plus fréquentes qu’on ne le croit, leur sont toujours pardonnées.]. Cet opprobre général a connu son acmé en 1997, à l’occasion de l’accident mortel dont fut victime, à Paris, la princesse Diana alors qu’elle essayait d’échapper à une meute poursuivant son véhicule. Non seulement ces charognards auraient poussé le chauffeur à la faute, mais ils auraient « shooté » sans vergogne la princesse agonisante2

Le public, celui qui achète massivement le résultat de l’activité des paparazzi nourrissant les pages des magazines people, ne se bouscule pas pour prendre leur défense : le salaud, évidemment, c’est celui qui alimente votre pulsion voyeuriste !

L’exposition de Metz ne prend parti ni pour ni contre les paparazzi, elle les montre sous toutes les coutures : leur technique, leurs instruments, leurs productions les plus typiques ou les plus célèbres. Le luxueux catalogue donne la parole aux spécimens les plus réputés de la bande : Daniel Angeli, Pascal Rostain, Sebastien Valiela, Francis Apesteguy, Bruno Mouron, Ron Galella. Tous semblent avoir intériorisé leur infériorité morale, prenant leur parti d’être considérés comme la lie d’une profession qu’ils aiment à la folie. Pour l’argent qu’elle leur rapporte, bien sûr, mais tout autant et même plus pour l’adrénaline qu’elle provoque lors de chasses au scoop particulièrement mouvementées. Nous sommes des rats, peut-être, mais des rats heureux ! Francis Apesteguy, ex-paparazzo ayant raccroché le téléobjectif, et l’un des héros de Reporters, premier documentaire de Raymond Depardon, explique cette jouissance qui s’apparente à celle du chasseur-prédateur  dans le film Paparazzi  de Paul Abascal, dont des extraits sont projetés au fil de l’expo : « Quand j’mets mon jean et mes baskets et un sac à dos, avec un « télé » dedans, j’me mets en mode rapace. J’en ai une autre moins belle, mais que j’aime bien aussi : être en mode chacal. Le chacal, ça sonne, et puis c’est rusé, c’est capable de tout, c’est dégueulasse, c’est sans scrupule. En fait, c’est le plus approprié… ». Envers sa proie, le chasseur n’éprouve ni haine ni pitié : il n’exerce contre elle que la violence nécessaire à la réalisation de son objectif, puis l’oublie. Et il prend des risques : les clichés montrant une célébrité hors d’elle, aveuglée par les flashes, agressant un photographe intrusif étant très appréciés des rédacteurs en chef, il se met alors, secondé par un collègue, en « mode matador ». Le premier va au contact du sujet pour provoquer sa colère, pendant que son acolyte mitraille la bagarre. La plus belle scène du genre est celle où l’on voit Marlène Dietrich de dos, matraquant un paparazzo à coups de sac à main dans les couloirs d’un aéroport. Aux États-Unis, la mésaventure de Ron Galella, sévèrement tabassé par trois gardes du corps du couple Elizabeth Taylor-Richard Burton, est restée dans la mémoire d’Hollywood.

L’évolution récente de la législation française relative à la protection de la vie privée a induit de nouveaux comportements : le paparazzo ne peut plus travailler à visage découvert, sous peine de voir la victime le priver des bénéfices de sa chasse en faisant saisir le journal concerné avant sa mise en vente. La planque, le téléobjectif, la ruse, la corruption des entourages se sont alors imposés, ainsi que l’évaluation du rapport entre les bénéfices escomptés d’une publication et les coûts engendrés par les procès et amendes encourus. Jusqu’à aujourd’hui, ces derniers n’ont pas mis un terme à l’économie paparazzesque, qui se concentre alors sur une poignée de personnalités « bankables » : les stars majeures du show business, des médias, des familles royales et de la politique. Pour le tout-venant, on utilise les clichés obtenus dans des pays moins regardants sur la protection de l’intimité des personnes, comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, dont les stars de seconde zone disposent d’une notoriété mondiale grâce aux séries télévisées. Le « spécial cellulite » des people est un exercice particulièrement prisé dans les mois d’été où il faut redonner le moral aux lectrices et lecteurs en surpoids. Il arrive cependant que les photos soient belles, provoquent une émotion allant au-delà de la triste passion du voyeur. Leurs imperfections contribuent alors à l’émergence d’un style contestant l’académisme des portraits de vedettes à l’ancienne, toujours pratiqué en France par le studio Harcourt.

De grands artistes, comme Andy Warhol, se sont approprié l’esthétique paparazzi. La mode de la photo faussement volée, mais vraiment mise en scène a produit quelques œuvres magnifiques, comme cette série de clichés de Samuel Beckett capturés par l’objectif de François-Marie Banier, qui fut un formidable photographe avant de se livrer à d’autres activités moins reluisantes.

Les paparazzi, pourtant, semblent bien appartenir à ce monde d’hier qui nous file entre les doigts : Internet et le téléphone portable permettant à tout un chacun d’obtenir des images numériques de qualité ont produit un flux incessant de photos volées mises à la disposition de tous en temps réel, gratuites ou cédées à des prix dérisoires. Le paparazzo d’aujourd’hui est un geek doublé d’une calculette, qui fouille dans les poubelles du Web pour y découvrir son bonheur. On va regretter les rats.

 

De Gaulle, Mitterrand, Sarkozy, Hollande : les politiques, nouveau gibier des paparazzi

Dans l’exposition messine, les photos volées des hommes politiques sont réduites à la portion congrue. Pour les temps anciens, un cliché anonyme de Bismarck sur son lit de mort en 1898, et celui montrant Aristide Briand, souriant, pointant du doigt, dans les années 1920, le « petit indiscret » captant la scène banale du ministre des Affaires étrangères en conversation avec ses collègues lors de la pause d’une conférence internationale.  Et c’est tout. Les photos plus récentes de dirigeants des grandes nations surpris par la patrouille des chasseurs de scoop ne sont pas montrées.

Elles ont pourtant marqué les mémoires : la photo de la promenade, sur une plage irlandaise, du couple de Gaulle, au lendemain du départ du pouvoir du Général, en mai 1969, prise par deux journalistes locaux ayant déjoué la surveillance de l’armée de policiers préposés à la protection de l’intimité de Charles et Yvonne, sera la dernière mondialement diffusée avant la mort du fondateur de la Ve République, en novembre 1970.

Il faudra attendre 1994, et la révélation du visage de Mazarine Pingeot sortant du restaurant Le Divellec avec son père, François Mitterrand, pour que Paris Match ose braver l’interdit de la photo volée d’hommes politiques de premier plan. Son auteur, Pascal Rostain, soutient encore aujourd’hui qu’il s’agit d’une vraie « paparazzade » menée dans les règles de l’art, mais, comme les chasseurs, les paparazzi ont un talent prononcé pour enjoliver leurs exploits cynégétiques. En l’occurrence, il n’est pas interdit de penser que François Mitterrand a, au moins, laissé prendre ce cliché qui lui permettra, plus tard, d’afficher publiquement sa double vie familiale. En revanche, la photo post mortem du gisant de la rue Frédéric Le Play, encore parue dans Match en 1996, serait l’œuvre d’un proche de Danielle Mitterrand, agissant pour son compte (en banque) avec un appareil dissimulé dans un faux paquet de cigarettes, qui fournit cependant une photo de grande qualité, contribuant à la gloire posthume du défunt.

Dès lors, le tabou disparaît d’autant plus vite que les hommes politiques « modernes » mènent sans trop de précautions une vie privée comparable à celle des « people » : divorces, adultères, liaisons avec des personnalités du show biz…

La première victime politique d’une paparazzade fut, en 2009, le premier ministre tchèque Mirek Topolanek, contraint à la démission après avoir été photographié en tenue d’Adam en compagnie de jeunes femmes dévêtues, lors d’une fête «  bunga-bunga » dans la villa de Sardaigne de son ami Silvio Berlusconi.

L’arrivée, sur le marché français des magazines, des groupes  allemand Bertelsmann (Voici) et italien Mondadori (Closer) a contribué à rendre inopérantes les pressions des hommes politiques sur les éditeurs. En 2007, Nicolas Sarkozy pouvait encore obtenir, par l’entremise de son ami Arnaud Lagardère, propriétaire de Paris Match, la peau du directeur Alain Genestar, qui avait affiché en une l’infidélité de Cécilia avec Richard Attias. À supposer qu’il y tienne tant que ça, François Hollande ne peut rien contre la directrice de Closer, Laurence Pieau. Sauf à solliciter Silvio Berlusconi, patron des éditions Mondadori.[/access]

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00677147_000001.

Bertrand Louis chante Muray

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bertrand louis muray

bertrand louis muray

Les historiens qui se pencheront sur notre temps, dans quelques siècles, s’étonneront de constater que nos plus grands écrivains se sont parfois essayés à la chanson. Ils exhumeront l’album légendaire de Michel Houellebecq Présence humaine (2000) – où le poète pose ses textes de fin de siècle et sa voix lasse sur des compositions de Bertrand Burgalat. Ces historiens étudieront aussi le curieux disque de Philippe Muray Minimum respect (2006), où l’on peut entendre l’ironique contempteur d’homo festivus « chanter » certaines pages de son unique recueil de poèmes, sur une musique de Théo Josso. Ces historiens du futur, à lunettes carrées, découvriront aussi que les poètes de notre temps ont inspiré des musiciens fort talentueux : Jean-Louis Aubert pour Michel Houellebecq (album Les Parages du vide, en bacs depuis peu), et Bertrand Louis pour Philippe Muray (album Sans moi, disponible dans toutes les bonnes crèmeries).

Il en fallait du courage et une sacrée intuition artistique pour comprendre que les textes de Philippe Muray pouvaient être mis à nouveau en musique, chantés et défendus sur scène. Ce fut l’intuition de Bertrand Louis. Musicien discret, au parcours émaillé d’albums élégants salués par la presse unanime, Louis eut très tôt le sens de l’Histoire… c’est pour cette raison qu’il fit le choix de naître en septembre 1968, à une époque où les révolutionnaires germanopratins dessoulaient de leurs illusions romantiques et où le jeune Philippe Muray – encore étudiant – publiait chez Flammarion son tout premier livre, un roman très « nouveau roman » titré Une arrière saison. Trente-cinq ans plus tard, en 2003, l’écrivain publiait un étonnant recueil de poèmes : Minimum respect. Des litanies  disant son aversion de la modernité, chantant son amour de la littérature, clamant son désaccord parfait avec le monde comme il va, et murmurant ça-et-là son amour des femmes… Des poèmes somptueux au bord du paradoxe, tout à la fois joyeux et sans aucune pitié pour nos contemporains. Sans aucun espoir, même. « Le monde est détruit, il s’agit maintenant de le versifier », résumait Muray. Après l’Histoire, dans les décombres, il ne peut rester que les sanglots et le rire. Et même mieux : le ricanement. Faisant mine d’écarter tout lyrisme, Muray implore ses contemporains hygiénistes de le laisser partir en fumée si tel est son désir dans Lâche-moi tout (« Fous-moi donc la paix / Avec ma santé / Si je veux crever / Je t’ai rien demandé ») ; il débite de la haute gastronomie française, avec un peu de géopolitique dedans, dans Nouvelle cuisine (« Un Américain / C’est vraiment très sain / Avec du gratin / Et un verre de vin »)… et il succombe délicieusement à sa muse dans L’existence de dieu (« Entre avant-hier et demain / Il y avait toujours tes mains / Parfum perdu doigts de satin / Je me souviens de ces matins »)…

Il en fallait donc bien du courage à Bertrand Louis pour s’attaquer à cette montagne littéraire, et pour faire swinguer ces vers doux-amers. Je l’ai vu faire personnellement, lors d’un « concert-lecture » quelque part au mois de mars – à l’Espace Christian Dente (La « Manufacture de la chanson » – à deux pas du Père Lachaise, Paris). Il s’installe au piano droit sans un mot. Un guitariste (Une sorte de mélange de Pierre Richard et Pete Townshend) l’accompagne sobrement. Un vidéo projecteur diffuse de temps en temps des images sur un rideau sombre. La star c’est Muray. Bertrand Louis donne une vision badine et plaisante du poème Ce que j’aime… L’interprétation de ce texte par Muray lui-même était plus brutale. Louis redonne au poème toute sa musicalité légère…  « J’aime la techno-parade qui se noie dans la boue »…  Partout le chanteur cherche à donner de l’épaisseur, de l’humanité, et insuffle aux vers de Muray une vitalité « pop » délicate et sophistiquée. Et puis l’érotisme est aussi au rendez-vous… « Ton cul est au menu / de ce jour de paresse / Cent fois tu es venue / me présenter tes fesses »… dans l’interprétation du somptueux poème Ce que me dis ton cul  (Que Muray n’avait pas chanté lui-même), délicieuse déclaration d’amour et célébration religieuse du corps féminin. Dans un registre voisin Bertrand Louis comprend admirablement toute la mélancolie innervant le superbe poème Futur éternel de substitution, et lui offre un écrin musical raffiné. En douze chansons Louis – dans son album Sans moi – fait danser les mots de Muray, et construit de petites miniatures qui sont autant de courts-métrages musicaux adaptés des poèmes de l’auteur bougon de Roues carrées. On en ressort ému, essoré, lessivé, avec une furieuse envie de relire toute l’œuvre de Muray en une nuit… « On est pas à l’abris d’un succès » chantait Bertrand Louis dans un précédent album. Oui, en effet, pas à l’abri…

Après le succès théâtral à guichet fermé de Fabrice Luchini lisant Muray devant un public conquis, se tenant les côtes (je l’ai vu de mes yeux), cette nouvelle incursion de l’auteur de l’Empire du Bien dans la Société du spectacle vient entériner le fait que la voix de Muray n’en a pas fini de porter…

Prochain concert le lundi 26 mai à l’Espace Christian Dente (Paris, Métro Père Lachaise).

L’album Sans Moi de Bertrand Louis est publié par MVS Records, 2013.

Un temps à s’ouvrir les veines

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palmier kofman laude

palmier kofman laude

1. André Laude, poète maudit.

Je ne devrais pas l’avouer mais, quand je voyais André Laude à Saint-Germain-des-Prés, je changeais de trottoir. Non par pingrerie − je savais qu’il me taperait −, mais par pitié : sa déchéance me déchirait le cœur. Nous avions travaillé ensemble au Monde, il m’avait entraîné dans l’aventure du Fou parle, je le considérais comme le plus grand poète français vivant… mais je savais qu’en dépit des efforts de ses amis, rien ne pouvait l’arrêter dans sa course au néant. Il n’était même pas un clochard céleste, tout juste l’un de ces miséreux édentés dont l’haleine puante vous fait fuir.  Il ne voulait pas se ressaisir… ou peut- être sentait-il qu’il n’en était plus capable. J’ai compris avec lui l’inanité des efforts pour aider une personne à terre qui ne veut pas se relever. Nul parmi ses amis, notamment François Bott et Roland Topor, ne doutait de son talent, mais nous savions tous qu’il était à bout de souffle et qu’il se complaisait dans la pose de l’artiste maudit. Il n’est pas donné à chacun d’avoir l’envie ou la force de poursuivre un parcours dont il a pressenti l’inanité et dont il vit l’horreur à chaque instant dans sa chair.  Nous avons assisté à sa chute, effrayés par l’énergie qu’il mettait à se détruire. Nous parlions du suicide en gentlemen, il le vivait jour après jour en pleurant de ne plus pouvoir caresser l’aube ou un corps de femme sans les déchirer. Lui, le rebelle, était en outre devenu geignard… et c’est ce qui nous attristait le plus.  Il avait oublié la règle que nous nous étions fixée : Sustine et abstine (Supporte et abstiens- toi) ! Bref, le plus grand poète vivant était devenu une loque. Et cela nous navrait tant que nous l’évitions, même si nous nous cotisions pour l’aider à survivre.[access capability= »lire_inedits »]

André Laude survit dans ses poèmes. En voici un qui m’est cher :

« Sur chaque visage Une agonie m’interpelle Lion en cage Je tourne dans la cité des morts-vivants Sans figure Sans lignage.

Je suis déjà ailleurs autre part Je suis dans le paysage ignoble De l’absolu désespoir Je suis le voyageur rejeté de miroir en miroir

Et qui hurle parce qu’il ne s’y retrouve pas Et que l’horreur gonfle ses paupières Et qu’il a tellement faim de lumière Qu’il mangerait crus les petits enfants aux yeux De craie blanche. »

2. Sarah Kofman, la femme qui exécrait les femmes.

Au début des années 1960, alors assistant à la fac, j’avais lu dans la revue Critique un article de Sarah Kofman sur le tabou de la virginité chez Freud, article pénétrant (si j’ose dire) qui m’avait donné très envie de connaître son auteur, que j’imaginais comme une héroïne des films de Robbe-Grillet. Son nom, également, me faisait rêver. Et, à peine installé à Paris, par l’intermédiaire de mon ami Jean-Michel Palmier, je me trouvais aux côtés non pas de la créature de rêve que j’avais fantasmée, mais d’une femme malicieuse, érudite et brillante. Geignarde également parfois, car elle traînait avec elle un boulet d’angoisse beaucoup trop lourd pour sa frêle personne. Outre la philosophie qu’elle enseignait à la Sorbonne, elle peignait. Et il ne lui aurait pas déplu qu’une de ses toiles figure à la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. Sarah Kofman ne supportait ni les femmes ni les fumeurs. Elle était décidée à se suicider à 60 ans et à ne jamais mettre d’enfant au monde. Ce qu’elle décidait, elle le faisait. Le 15 octobre 1994, le jour du 150e anniversaire de la mort de Nietzsche − son auteur préféré − elle prenait congé en se défenestrant. Je la voyais alors moins souvent, car elle tenait des propos si désobligeants à l’égard de ma compagne que je m’étais éloigné d’elle. Elle illustrait à merveille la thèse d’Otto Weininger, selon laquelle le pire ennemi de la femme est la femme. Voilà donc bientôt vingt ans que Sarah Kofman s’est suicidée. Quatre ans plus tard, Jean-Michel Palmier disparaissait lui aussi. Il me fallait apprendre à vivre dans un monde peuplé de fantômes. Il est vrai qu’ils sont souvent moins encombrants ou agaçants morts que vivants. Mais ils se rappellent à nous furtivement pour qu’on ne les oublie pas. C’est ce qu’avait fait Sarah Kofman avant de mourir en publiant un bref récrit autobiographique, Rue Ordener, Rue Labat, sur son enfance sous l’Occupation et sur la mort de son père, un rabbin, à Auschwitz. Je lui avais écrit pour lui dire combien ce texte m’avait bouleversé. Elle m’avait répondu. Nous devions nous revoir. Ce sera ailleurs ou jamais. En compagnie d’un autre fantôme que nous partagions, le psychanalyste Serge Viderman, l’auteur de La Construction de l’espace analytique – un chef-d’œuvre, soit dit en passant. Si Sarah Kofman s’était livrée, avec Jacques Derrida, à des jeux brillants – mais à mes yeux un peu vains – sur la déconstruction, elle s’était vraiment construite avec Serge Viderman. Il lui a donné la force de quitter ce monde quand elle l’avait décidé. Il m’a donné le courage nécessaire pour y survivre et la liberté d’esprit qui me permet aujourd’hui d’évoquer ces fantômes du passé sans être tenté de m’ouvrir les veines.

3. L’ami perdu, Jean-Michel Palmier.

Comment parler en quelques lignes de Jean- Michel Palmier, mort dans des souffrances atroces à l’âge de 53 ans ? C’est bien évidemment impossible. Nul ne connaissait mieux que lui l’expressionnisme allemand. Et pour tous ceux qui l’ont approché, il a été un incomparable professeur d’énergie, exactement à l’opposé de moi… ce qui rendait notre amitié indéfectible. À l’hôpital, il ne se plaignait jamais, manifestant une forme d’humour macabre que rend bien ce passage de ses Fragments sur la vie mutilée : « Ayant si souvent commenté les poèmes de Gottfried Benn, ce poète expressionniste − médecin qui écrivit dans Morgue et autres poèmes d’admirables évocations des tumeurs et des ulcères, des corps qu’il disséquait à la morgue de l’hôpital de Moabit à Berlin − il était bien normal que je sois confronté moi aussi à cette expérience.[/access]

L’anaphore, ultime avatar du politique

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valls anaphore hollande

valls anaphore hollande

On se rappelle les imprécations de Camille, dans Horace :

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore ! »

Autant de coups de marteau dans la tête de son frère Horace, Romain unidimensionnel s’il en fut, qui choisit non sans raison de tuer sa sœur pour la faire taire…
C’est la solution à laquelle je pense chaque fois que j’entends une anaphore politique. Et par les temps qui courent, l’anaphore est devenue l’ultime forme du creux, le degré zéro du raisonnement, la figure fondamentale du rien à dire : comme je n’ai aucun argument, je prends un mot (deux, à la rigueur — ce qui amena Hollande à raccourcir un « Quand je serai président » en un curieux et asyntaxique « Moi, Président » et je le répète ad libitum ou presque, en espérant que ce matraquage fera croire à l’auditeur qu’il y avait du sens dans ce martelage.
Le mal vient de plus loin. Rappelez-vous Zola et son « J’accuse » : l’éloquence politique use de l’anaphore depuis belle lurette. À l’oreille, c’est d’ailleurs à Zola, plus qu’à Hollande, que Valls a tout récemment emprunté son « J’assume ».
C’est une figure de fin de discours. Rappelez-vous Sarkozy dans les dernières envolées de son discours de Bercy, en 2007. Guaino, cette année-là, a d’ailleurs usé et abusé de l’anaphore — cela permet de collecter non les arguments, mais la clientèle, dont chaque segment peut prendre pour lui tel ou tel coup de marteau de la série.

Variante : vous reprenez le terme fondamental par un pronom. Hollande nous a fait ça (les sources concordantes attribuent à l’homme aux pompes bien cirées, Aquilino Morelle, la trouvaille de cette série-là) avec « mon adversaire, mon véritable adversaire », réduit à un « il » anonyme (comme une société de même style), finalement glosé par « le monde de la finance », qui vient en apothéose de la série. On a commencé au marteau, on finit à la masse — et les applaudissements de crépiter. À qui prendra une minute pour écouter cette belle envolée, je recommande, à l’extrême fin, le regard qu’Aurélie Filipetti (ENS et agrégation de Lettres) jette à Laurent Fabius (ENS et agrégation de Lettres) : entre amateurs de belles-lettres, on ne saurait être complices en rhétorique avec plus d’éloquence muette.
François Hollande, qui de discours en discours semble se pasticher lui-même, a excité la verve des rhéteurs — les vrais. Voyez par exemple. Et ce n’est pas bien que l’on se moque d’un chef d’Etat — cela signifie en clair que c’est de cet Etat que l’on se moque.
Tiens, un chiasme. C’est moins fréquent…

Ce que montre particulièrement cette surabondance d’anaphores, c’est le vide du discours politique. Quand on n’a rien à dire, on fait du bruit — et l’anaphore est une figure qui fait du bruit, elle n’est même là que pour ça, c’est parce qu’il en avait mal à la tête qu’Horace tire son épée pour faire taire sa frangine.
C’est le problème avec les figures du discours. Un jour, quelqu’un — bien oublié —inventa tel ou tel trope, puis quelqu’un d’autre le reprit, jusqu’à popularisation, jusqu’à saturation. On a cessé de comparer les jeunes filles aux roses peu après Ronsard (1500 ans après Ovide, qui avait déjà donné sans être forcément le premier) qui avait épuisé le sujet — il faudra attendre Françoise Hardy pour qu’on ose à nouveau la métaphore. On ne saurait s’en emparer aujourd’hui sans passer pour un ringard total — ou un plaisantin tenté par la parodie.

La politique en est là : faute de fond, elle en est à outrer ses formes. De « J’accuse » à « J’assume », on frise le pastiche, et il faut être inculte comme le sont en général les journalistes pour s’en repaître…

Ou plutôt, cet inlassable assénement de l’anaphore (qui est en soi figure de ressassement) témoigne de la vacuité du discours politique en ces temps de société du spectacle — et d’un spectacle sans exigence. L’anaphore, c’est de l’esthétique TF1. Si César, qui ne parlait pas mal, ou Jaurès, qui se débrouillait aussi, avaient été aussi nuls, on n’aurait même pas pris la peine de les faire taire.
Et nous, nous les supportons ?

Nous sommes bien cons bons.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681769_000010.

En votant pour Valls, Frédéric Lefebvre ne gaffe plus

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Est-ce pour faire parler de lui que Frédéric Lefebvre, député UMP des Français d’Amérique du Nord, a voté le programme de stabilité proposé par Manuel Valls la semaine dernière à l’Assemblée ? C’est bien simple, depuis la nomination de Valls à Matignon, la presse se régale de sa supposée métamorphose en social-démocrate bon teint. Pour ma part, j’accorderai le mérite de la constance à l’ex-porte-flingue sarkozyste, jadis connu pour ses conférences de presse et ses formules à la truelle. Que nous dit-il ? Que Valls ne fait que poursuivre, en l’amplifiant ajouterai-je, la politique de taille dans les dépenses de l’Etat que menaient Sarkozy et Fillon, non sans alléger les cotisations sociales pour le plus grand bonheur des entrepreneurs.


Frédéric Lefebvre : Pouquoi j’ai voté le… par TV5Monde

Déjà passé à deux doigts de voter la confiance à Valls le mois dernier, Lefebvre pose légitimement en élu responsable qui ne se dédit pas, contrairement à ses amis centristes qui se sont contentés de s’abstenir pour permettre à la loi de passer, pendant que les parlementaires UMP s’opposaient en masse, pour les besoins de la théâtralité droite/gauche.

J’entends d’ici les mauvaises langues murmurer que le sieur Lefebvre lorgnerait un maroquin, une mission ministérielle, ou la présidence de la commission des fruits confits. Certes, les convictions ne pèsent souvent pas très lourd en politique, mais si des voix de la gauche du PS venaient à manquer au gouvernement dans les prochaines semaines, le groupe parlementaire UDI arriverait en force d’appoint, tels les députés centristes réunis autour de Pierre Méhaignerie pour soutenir Rocard en 1988-1991, dans sa période d’ouverture aux ministres ex-giscardiens (Stoléru, Durafour, Stirn…).
Vingt-cinq ans après, Lefebvre pourrait jouer à son tour les francs-tireurs, ce qui ne compromettrait pas nécessairement son avenir politique, si j’en juge par le précédent Méhaignerie. Après son flirt rocardien, ce dernier devint successivement Garde des Sceaux du gouvernement Balladur (1993-1995), secrétaire général de l’UMP (2004-2007) et président de la Commission des finances de l’Assemblée (2002-2007).

Appuyer la gauche semble donc le plus sûr moyen d’avancer ses pions à droite. Attention, n’inversez surtout pas l’ordre des ingrédients : sectarisme oblige, vous vous retrouveriez dans un placard, voire secrétaire général de l’Elysée !

Bardot avant Bardot

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brigitte bardot manina

brigitte bardot manina

Il y a plusieurs raisons de se réjouir de la réédition de Manina, la fille sans voiles.

La première, c’est d’offrir une occasion unique de redécouvrir Willy Rozier, cinéaste populaire bien trop méconnu et ignoré par à peu près tous les ouvrages spécialisés : Siclier ne le cite qu’une fois dans son histoire du cinéma français tandis que Tulard évoque un cinéaste d’origine belge alors que Rozier est né à Talence, en banlieue bordelaise!

Avant de devenir réalisateur, Willy Rozier fut un champion de natation qui représenta la France aux Jeux Olympiques puis il fit l’acteur, chez Robert Siodmak, notamment. Il passe derrière la caméra au début des années 30 et se fera le chantre d’un certain cinéma du samedi soir (Bouyxou parle d’un « pionnier de l’érotisme pré-benazerafien »). Il fait débuter la craquante Françoise Arnoul dans L’épave et on lui doit également la série des aventures de Callaghan. Il terminera sa carrière dans l’érotisme soft (Danny la ravageuse) et moins soft (Dora, la frénésie du plaisir). Et pour céder au plaisir de l’anecdote, signalons que Willy Rozier alla même, pour défendre l’honneur de son actrice Marie Déa, jusqu’à provoquer en duel  le critique François Chalais qui l’avait malmenée dans un article !

Une des caractéristiques du cinéma de Rozier, et c’est la deuxième raison qui nous pousse à nous réjouir de la résurrection de ce film, fut de privilégier souvent les décors naturels. En 1949, il met au point l’Aquaflex, une caméra capable de faire des prises de vues sous-marines qu’il utilisera dans L’épave. Dans Manina, où le héros, Gérard, part à la recherche d’un trésor phénicien au large des côtes Corse, Rozier nous offre quelques séquences sous-marines assez belles. En supplément du film, on pourra d’ailleurs découvrir Vestiges sous-marins, intéressant documentaire de 1953 où Rozier nous invite à un tour de Corse qui passe également par quelques détours dans les fonds marins. Même si ses prises de vues en extérieur ont parfois des inconvénients (le vent qui souffle dans les micros et qui parasite la bande-son lors de certaines scènes), elles offrent aussi au film une certaine fraîcheur. La plage, le soleil, la mer, l’aventures : tous ces éléments donnent un sentiment de liberté vacancière assez agréable au spectateur.

Enfin, c’est bien évidemment la présence de la juvénile Brigitte Bardot qui fait tout le sel de ce film et qui justifie la redécouverte de Manina, la fille sans voiles. Si le titre est évocateur et peut faire rêver, il faut se souvenir que nous sommes en 1952 et que le cinéma reste toujours très prude. L’érotisme de Willy Rozier est donc toujours suggestif mais reste très chaste. Malgré ça, la sensualité de Bardot éclate à chaque plan. Le bikini qu’elle porte (presque) constamment n’est pas étranger à cette impression mais son charme ne se limite pas à ses formes parfaites. Même si elle joue parfois un peu faux, c’est ce naturel décomplexé qui enchante littéralement et que Vadim saura repérer quelques années plus tard lorsqu’il tournera Et Dieu créa la femme.

Après une première apparition aux côtés de Bourvil dans Le trou normand de Jean Boyer, Brigitte Bardot obtient ici son premier grand rôle et incarne la potentielle fiancée du jeune premier musculeux (Jean-François Calvé). Le canevas de cette bluette n’a rien d’exceptionnel mais il est assez amusant de voir comment Rozier se plaît à inventer une histoire de chasse au trésor évoquant la littérature populaire de la fin du 19ème siècle. Pour un spectateur d’aujourd’hui, les situations peuvent paraître antédiluviennes mais c’est aussi ce qui fait le charme du film dont certains dialogues sont assez croquignolets[1. « Et ton Gérard, il ne t’embête pas non plus ? – « Non, lui c’est pas le genre : il me donne des calottes », « -Et tu acceptes ça ? » « Oh mais dis, c’est pas toujours sur la figure », « Ah, voilà ! » ].

Mais qu’importe les maladresses et le côté un poil ringard du film : il y a le soleil, la mer, le bikini qui venait de naître et que des actrices comme Bardot étaient en train de populariser ainsi qu’un Howard Vernon assez savoureux en trafiquant de cigarettes un brin libidineux.

Du coup, cette bluette démodée dégage un charme non négligeable…

 

Manina, la fille sans voiles (1952) de Willy Rozier avec Brigitte Bardot, Jean-François Calvé, Howard Vernon. (Editions Bach Films)

 

 

 

 

Traité de libre échange : ça coince aussi dans le Pacifique

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Invoquer la souveraineté étatique contre l’ouverture sauvage des frontières économiques, une vieille rengaine ? Pas tant que ça ! La protection nationale, c’est le leitmotiv des étudiants taïwanais en révolte depuis le 18 mars. Ils ont pris l’Assemblée législative, à Taïpei, capitale de l’île, en ont fait le siège de leur contestation, devenue massive : la lutte contre l’accord de libre-échange sur le commerce des services entre la Chine et Taïwan (Cross-Strait-Service Trade Agreement, CSSTA). Au-delà de la question économique, c’est l’indépendance de la province que défendent les manifestants.

Le traité CSSTA constitue le deuxième volet du marché commun organisé entre les deux rives de la mer de Chine, entamé en janvier 2011 avec l’accord-cadre de coopération économique. Cette fois-ci, c’est le secteur de la communication qui est visé. Ainsi, l’Empire du milieu étendrait ses rayons sur les entreprises culturelles, médiatiques et touristiques de l’île voisine. Ce que redoutent particulièrement les « révoltés des tournesols », comme ils sont surnommés. Ils refusent de subir la mainmise économique t politique des Chinois. Et  dénoncent le mauvais coup du président taïwanais Ma Ying-Jeou.

L’accord, pris en trente seconde, d’après les sources contestataires, ouvre soixante-quatre nouveaux domaines de l’activité économique aux investissements chinois. L’édition et les centres de recherche en font partie. « Ce sera le règne de la censure et de l’autocensure » s’inquiète Shuling Cheng, taïwanaise doctorante en art et sciences de l’art,  en plus de « la faillite des petits commerçants ».

En face, le gouvernement brandit la carte de la croissance. Rallier le train du « Grand Miracle chinois est un gage incontestable d’existence économique » souligne Emmanuel Dubois, chercheur associé à l’institut Thomas More. Alors que depuis le milieu des années 2000, le pays a décroché. « Nous assistons à une nouvelle réplique du« Front Uni» de tous les Chinois face au Japon » précise-t-il.

De l’autre côté de la rive, les élites chinoises regardent avec dépit les troubles Taïwanais. Voilà le résultat de la tant désirée démocratie, scandent les médias de Chine. Taïwan leur sert désormais de contre-modèle.

Et pour nous, Européens, c’est à n’y plus rien comprendre. La démocratie taïwanaise agissant au nom du progrès économique est montrée du doigt par les quelques médias qui veulent bien se pencher sur la question. Et maintenant, au nom de l’Identité de l’île, il faudrait revoir le traité, refermer les frontières ? Quelle drôle d’idée !

*Photo : AP21547112_000008. Wally Santana/AP/SIPA.