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Le cinéma anarchiste de Sam Peckinpah

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sam peckinpah convoy

Les films de Sam Peckinpah se rangent, semble-t-il, pour les cinéphiles, en deux catégories. On distingue d’une part les œuvres majeures, comme La horde sauvage et son final ultraviolent qui a marqué durablement l’histoire du 7e art, ou encore Les chiens de paille qui voit un petit mari timide se transformer en tueur implacable face à une troupe de violeurs alcooliques irlandais. Face à ces monuments, on range volontiers dans la catégorie des « films mineurs », des œuvres telles que Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia ou Convoy. On retrouve toujours chez Peckinpah une fascination pour les déclassés en tout genre et les outlaws de tout poil. Dans La horde sauvage, il s’agit du ramassis de gangsters rassemblé autour de la figure de Pike Bishop  tandis que dans Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, une troupe hétéroclite de tueurs de bas étage et de malfrats médiocres se pressent, voire s’entretuent, pour retrouver la tête d’Alfredo Garcia, défunt amant de la fille du terrible El Jefe.

Dans Convoy cependant, on ne trouvera ni outlaws sanguinaires, ni desperados sans foi ni loi, mais toujours des déclassés de la société américaine : une poignée de chauffeurs routiers, Martin ‘Rubber Duck’ Penwald, Bobby ‘Love Machine’, ‘Pig Pen’, ‘Spider Mike’, qui sillonnent les autoroutes désertes de l’Arizona et qui se trouvent en butte à l’hostilité d’un shériff local, incarné par un vieil habitué des productions de Peckinpah, Ernest Borgnine. Avec ce personnage, le film prend déjà un tour gentiment politisé et anarchiste. Borgnine est l’incarnation non pas de la loi mais de l’arbitraire. Il est à la fois injuste, corrompu et violemment déterminé, au point de passer à tabac ‘Spider Mike’, un des amis du ‘Rubber Duck’, tombé entre ses griffes.

Face à ce peu recommandable représentant de la loi, ‘Rubber Duck’, ‘Pig Pen’ ou ‘Spider Mike’ campent des figures d’américains moyens, de rudes mais honnêtes travailleurs. Ils symbolisent une Amérique des gens simples, des motels, des relais routiers, une Amérique telle que Christopher Lasch a pu la rêver, « une nation d’égaux, travailleuse et démocratique, pour qui la réussite ne résidait pas dans la promotion sociale. Un mythe aujourd’hui très lointain, mais qui, comme tout mythe, garde une puissance évocatrice capable d’ébranler l’arrogance du colosse d’argile américain. » [1.  Nous renvoyons pour cette citation à un excellent article publié sur le blog Anarchrisme.] Les héros de Peckinpah ne sont pas des self-made men avides de profit, ils n’incarnent pas ce modèle de réussite capitaliste et tapageuse qui a tellement su séduire nos élites les plus vulgaires. Ces conducteurs de poids-lourds tiennent plus du cow-boy ou du gaucho sud-américain. Ce sont des hommes avant tout épris de leur indépendance et de leur liberté. Ils font partie de ceux qui, dans cet envers rural et désertique de l’Amérique conquérante et ultra-consumériste que représente encore le grand ouest, contribuent à perpétuer le vieux mythe fondateur de la frontière et les valeurs de l’Amérique aventureuse et volontiers réactionnaire des rednecks, des whitetrash et des sympathiques laissés pour compte et artisans de la grandeur de l’Empire. Guns and guts made America great.

Cet univers, Peckinpah le dépeint avec tendresse et l’oppose même assez schématiquement à la brutalité bornée de la police locale. La démonstration est peu nuancée, mais au fur et à mesure que se déroule l’histoire de Convoy, le film acquiert une profondeur que les premières séquences ne laissaient pas forcément soupçonner. Alors, en effet, que nos sympathiques routiers sont poursuivis par la haine tenace du shériff, ils commettent l’imprudence de faire halte dans un snack local pour profiter d’une bière et de la généreuse tendresse des serveuses de l’établissement. La confrontation entre les routiers au repos et les sbires de la police locale, venus les harceler jusque dans leur modeste havre de paix, donne à Peckinpah l’occasion d’orchestrer une scène de bagarre de bar digne des plus grands moments de Bud Spencer et Terrence Hill. La scène de poursuite qui s’ensuit, alors que les camionneurs fuient le restaurant ravagé, rappellera quant à elle aux amateurs les cascades burlesques de Shériff fais-moi peur. Peckinpah use et abuse du procédé du ralenti, qui est devenu avec le temps sa marque de fabrique : on voit même après une poursuite homérique se terminant pour l’un des protagonistes à travers un panneau publicitaire, un des conducteurs, frapper de dépit sur le capot de son véhicule hors d’usage au ralenti.

Si Convoy ne se résumait qu’à des bagarres de bar dans le style bouffon et à de baroques scènes de poursuites, il ne resterait malgré tout qu’une œuvre, moins que mineure, parfaitement dispensable. Or, le film prend tout son sens et toute son ampleur à compter du moment où les quatre protagonistes principaux, ‘Rubber Duck’, ‘Love Machine’, ‘Pig Pen’ et ‘Spider Mike’, décident de foncer à bord de leurs camions vers la frontière du Nouveau Mexique où ils espèrent enfin pouvoir échapper au constant harcèlement de la police locale. A partir de là commence un road movie sans véritable équivalent dans l’histoire du cinéma américain. Tandis que les fugitifs tentent d’échapper à leurs poursuivants, les manifestations de solidarité et les encouragements grésillent sur les CB. Au fil des kilomètres, d’autres routiers se joignent au convoi emmené par le charismatique ‘Rubber Duck’. Ce sont bientôt cinq, puis dix, vingt, cinquante véhicules qui se ruent en file serrée et à tombeau ouvert sur les highways du grand ouest américain. L’objectif premier des fugitifs, rallier le Nouveau Mexique, semble soudain devenu secondaire. Le convoi devient un symbole, un mouvement contestataire qui rassemble les participants les plus enthousiastes et les véhicules les plus hétéroclites : monstres de métal sur dix-huit roues, transport de bétail, de produits chimiques, car scolaire emmenant une congrégation religieuse hippie et même un véhicule agricole épandeur d’eau.

Le gouvernement fédéral, averti de l’épopée héroïque de cette version chromée et motorisée de la longue marche, tente d’abord d’employer la force pour l’arrêter et capitule quand il s’avère que le camion du ‘Rubber Duck’ lui-même transporte des matériaux instables que la moindre balle risquerait de faire exploser sous l’œil des caméras embarquées des véhicules de télévision qui se sont joints au convoi. La tentative d’interview menée par un reporter juché sur le plateau arrière d’un pick-up avec son caméraman et qui se porte à la hauteur du camion de ‘Rubber Duck’ pour l’interroger donne d’ailleurs lieu à l’une des plus belles scènes du film. Qui se cache derrière ce pseudonyme, ‘Rubber Duck’, demande le journaliste, un syndicaliste ? Un révolutionnaire ? Un leader politique ? Personne, répond l’intéressé. Juste un type ordinaire. Et que veut ce type ordinaire ? Quelles sont ses revendications ? demande encore le reporter.  Aucune, rétorque ‘Rubber Duck’. « Je conduis, c’est tout. » Devant l’insistance du reporter à obtenir des réponses plus précises, ‘Rubber Duck’ fait alors un geste vague en direction de la cinquantaine de véhicules qui le suivent : « Demandez-leur à eux pourquoi ils me suivent, ils vous le diront ! »

La scène qui suit démontre qu’il ne faut jamais négliger les films mineurs des grands cinéastes car ils réservent quelquefois de véritables trésors. Le reporter et le véhicule de télévision, suivant l’injonction du ‘Rubber Duck’, entament une longue descente le long de la colonne de véhicules, filmant et interrogeant chaque conducteur sur ses revendications et les motivations qui l’ont poussé à rejoindre cette manifestation mécanique improvisée et la longue cohorte des protestataires. Le plan est admirable, il constitue à la fois une mise en abyme cinématographique et une critique virulente de la société américaine. Le véhicule du reporter descendant lentement le long de la colonne de poids lourds filme de cabine en cabine une succession de saynètes dans lesquelles chaque interviewé, au volant de sa machine, se tourne vers la caméra et exprime ses revendications. Pendant dix minutes de ce micro-trottoir improbable, Peckinpah laisse s’exprimer l’Amérique des déclassés,  des travailleurs qui abandonnent femmes et enfants au foyer pour sillonner les routes, de tous les modestes oubliés du rêve américain. Du prix de l’essence aux humiliations infligées par les forces de l’ordre, de la frustration de l’armée des laborieux à la colère de l’ancien combattant du Vietnam, des revendications des noirs américains à la colère de l’ouvrier jeté hors de son usine, tout y passe. Peckinpah réussit en une scène le tour de force de donner soudain une voix à tous ces anonymes, cette voix qui éructe tout au long du film en arrière-plan sur les postes radios des camions des blagues salaces, des provocations libertaires et des confessions désenchantées dans un langage codé que les autorités essaient sans succès de déchiffrer. Il ne reste plus à ces individus déracinés et brinquebalés d’un bout à l’autre du pays par une impitoyable logique économique que cette voix portée par les ondes, que ces codes qui leur appartiennent et que leurs camions qui deviennent, réunis dans ce convoi, l’arme de leur colère.

On pourrait croire que tout ceci fait de Convoy une œuvre marxiste. Ce n’est pas le cas. Le film de Peckinpah est populiste dans le sens premier du terme, celui que Vincent Coussedière se réapproprie dans son excellent essai, Eloge du populisme, publié très récemment aux éditions Voies Nouvelles, c’est le populisme qui dressait aux Etats-Unis dès le XIXe siècle des ouvriers, des paysans ou des artisans contre le pouvoir des trusts, le populisme des révolutionnaires pré-bolcheviques en Russie à la même époque ou le populisme des luddites en Angleterre ou des Canuts en France qui se révoltent au début de la révolution industrielle contre cette idéologie dévoreuse d’hommes qui guide déjà le premier capitalisme. C’est ce populisme, explique aujourd’hui Coussedière, qui donne à ce peuple turbulent qui échappe par essence à toute définition idéologique, politique, ethnique ou sociologique systémique, la volonté de défendre sa propre définition du bien commun contre les empiétements de toutes sortes dans un mouvement profondément libertaire que les prophètes de la modernité s’empressent de qualifier de réactionnaire et dont les démagogues essaient toujours de tirer profit.

Ce populisme-là, que Vincent Coussedière distingue avec raison dans son petit essai de la démagogie, Sam Peckinpah en donne dans Convoy une superbe évocation cinématographique. Dans l’une des scènes du film, un rusé politique tente d’approcher celui qu’il identifie comme le meneur du mouvement, le ‘Rubber Duck’, incarné par un Kris Kristofferson qui trouve là un rôle à la mesure de ceux qu’il incarnera dans Pat Garrett et Billy le Kid ou La porte du paradis. Aux promesses du démagogue, le ‘Rubber Duck’ oppose la même réponse qu’au reporter un peu plus tôt : « Je ne vais nulle part, je ne mène personne, ceux qui le veulent se contentent de me suivre. » Le véritable populisme réside d’abord dans cette capacité de refus et dans cette reconquête d’une liberté railleuse, belliqueuse et ennemie de tout système, de l’anarchisme en somme.

Sam Peckinpah. Convoy (Le convoi). 1978

Vincent Coussedière. Eloge du populisme. Editions Voies Nouvelles. 2012.

 

Théâtre : tous à Fontaine-Guérin!

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Il faut être fou comme Antoine Vitez pour croire au théâtre populaire. Léo-Cohen Paperman n’a peut-être pas la démence de son glorieux aîné pour traduire les quatre tomes du Don paisible ou défendre l’hypothèse communiste, mais l’organisateur du festival du Nouveau théâtre populaire reprend le credo de l’élitisme pour tous.

Rendez-vous à Fontaine-Guérin, petite bourgade de 800 habitants dans le Maine-et Loire, pour assister à des représentations en plein air d’Hamlet, La Cerisaie, La Belle et la bête et autres œuvres de Brecht (re)présentées sur le Plateau Jean Vilar.  Sans débourser plus de 5 euros, les amateurs de tréteaux se régaleront au cours de la sixième édition d’un festival animé par une fine équipe issue issus des grands conservatoires nationaux. Cette bande de jeunes se fend la gueule, mais sur les planches. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir été l’élève de Daniel Mesguich et d’adapter Les Nuits blanches de Dostoïevski sur scène puis d’animer une troupe et un festival de théâtre, sans dépasser les trente ans.

Quoi qu’en dise la critique intello, créatif ne termine pas forcément avec rébarbatif. Nul besoin d’être un géronte pour apprécier les joies du théâtre vivant, une section « jeune public » s’étant même ouverte depuis 2009. Comme l’écrit Léo Cohen-Paperman, « un vrai spectacle pour enfants s’adresse aux enfants de 4 à 114 ans, et il est nombre de choses que les enfants comprennent beaucoup mieux que leurs aînés… »

Bref, petits ou grands, foncez vers le plein air angevin !

theatre populaire leo

Festival du Nouveau théâtre populaire , Fontaine-Guérin, du 11 au 24 mars.

Un ministère pavé de bonnes intentions

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koons versailles culture

On imagine qu’avec le chômage et le reste, l’art est le cadet de leurs soucis. Mais les Français sont tout de même un peu peinés de pressentir à quel point leur pays, autrefois terre d’élection des arts et des artistes, est à présent marginalisé. La France, loin derrière la Chine et les États-Unis, loin derrière l’Allemagne et la Grande-Bretagne, est devenue, sur le plan artistique, ce que l’on pourrait appeler un pays de troisième zone. On aimerait bien savoir comment on en est arrivé là, alors même qu’il existe en France et seulement en France un ministère de la Culture doté de moyens importants et débordant de projets. L’omniprésence des pouvoirs publics dans le paysage artistique est bien une exception française. Et c’est cette exception qu’il faudrait questionner. L’engagement massif et durable de la puissance publique ne serait-il pas à l’origine de l’affaiblissement artistique de la France ? La consécration publique d’un goût « officiel » (et les financements qui vont avec) aurait-elle donné naissance à une sorte d’académisme, présenté comme impertinent, mais dépourvu de crédibilité ?[access capability= »lire_inedits »]

L’action de l’État en faveur des arts plastiques peut paraître mineure à l’aune des sommes mobilisées. Mais s’agissant d’un secteur de petite taille, son impact s’avère déterminant. Une batterie de lignes de crédit procure des aides directes à une minorité d’artistes, de galeries et de médiateurs : attribution d’ateliers et contributions à l’installation, soutiens à la « recherche », subventions à la création en ses diverses étapes et pour ses multiples protagonistes, et bien entendu achats d’œuvres. Cependant, le moyen d’intervention décisif réside sans doute dans les innombrables établissements et pseudo-associations, établis sur le territoire et à l’étranger, qui relayent la politique du ministère. Depuis les années 1980, un véritable maillage des régions s’est organisé à travers les Centres d’art, les Fonds d’art contemporain et autres institutions muséales. Quant aux institutions plus anciennes, comme les Écoles d’art, elles ont subi un aggiornamento parfois musclé. À l’étranger, l’ex-Association française d’action artistique, maintenant fondue dans l’Institut français, est priée de contribuer à la promotion des artistes appréciés en haut lieu. En fin de compte, tout un réseau public et parapublic œuvre au service d’une certaine idée de l’art contemporain.

Il n’est pas choquant en soi que l’État ait une politique de l’art. L’ennui, c’est que la plupart des œuvres et des manifestations produites dans ces circuits ont ceci de particulier (et de commun) qu’elles sont accompagnées d’importants textes explicatifs. Cette caractéristique paraît d’autant plus étrange au profane qu’il s’agit souvent de textes filandreux, voire carrément obscurs. Il n’est pas rare que les objets présentés soient d’une insignifiance inversement proportionnelle à l’enflure des commentaires qui les soutiennent. Pourtant, si l’on a sincèrement envie de faire partager une idée ou une sensibilité, on essaye de se mettre à la portée des autres. On s’efforce de s’exprimer clairement. Quand on veut impressionner et que l’on vise une sorte de respectabilité plus mondaine qu’intellectuelle, on peut céder à la tentation de l’enfumage.

Une certaine prose, appréciée de quelques-uns mais un peu lourde au goût des autres, accompagne donc généralement la forme d’art dont il est question ici. Seulement, il s’agit d’un usage à haut risque. En effet, si la réception d’une œuvre nécessite une explication, sait-on ce que deviendra le précieux commentaire lorsqu’elle sera présentée à l’étranger ? Sera-t-il traduit ? Sera-t-il perdu ? Le style, parfois « hyperintellectualisé », sera-t-il perçu, loin de chez nous, positivement ou négativement ? Les mêmes questions se posent au sujet de la transmission d’une œuvre dans le temps : qu’adviendra-t-il du mode d’emploi dans quelques décennies ? Qu’y comprendra-t-on dans quelques siècles ? Les œuvres dont l’existence dépend d’un discours sont à l’évidence moins exportables et moins durables que celles qui portent en elles-mêmes une richesse de sens et d’émotions. Au-delà même des considérations esthétiques, le choix des réseaux publics d’encourager l’art dans cette voie paraît très risqué.

Critiquable également est la propension à privilégier les formes qui s’adressent principalement à des institutions, comme les « installations », au détriment des peintures, plus classiques peut-être, mais qui intéressent toujours – et, semble-t-il, de plus en plus – les collectionneurs.

On a parfois même l’impression que l’administration et ses relais ont pour ambition de lutter contre le goût du public, et pas seulement du « grand public », mais aussi du public cultivé. Ainsi, on enchaîne à un rythme soutenu les présentations d’objets improbables dilués – et supposément sublimés, sans doute – dans d’immenses locaux repeints en blanc. On accumule les catalogues d’exposition de 500 pages rédigés dans un style néoscolastique. Le visiteur lambda déploie des trésors de bonne volonté. Et pour les récalcitrants, il reste l’argument d’autorité : on leur rappelle que leurs ancêtres ont déjà loupé Manet, Van Gogh et les débuts de la modernité. Autrement dit, ils ne peuvent plus refuser de « comprendre », sauf à vouloir faire figure d’incurables blaireaux.

Il est assez docile, le public. En apparence en tout cas. Il se rebiffe rarement contre l’art qu’on a prévu pour lui. Mais il préfère se consacrer à autre chose. C’est aussi simple que ça. Il n’y a pas conflit, mais évitement. Les Centres d’art sont presque vides à longueur d’année, hormis, bien sûr, les scolaires qu’on y promène.

En somme, les Français s’intéressent peu à l’art qu’on leur prescrit, souvent ennuyeux et sottement élitiste. Mais ils hésitent à se tourner vers d’autres formes d’art, craignant de se ridiculiser en admirant ou en achetant une œuvre ne relevant pas des genres validés. Ils sont comme des gens à qui on aurait imposé un mariage arrangé et qui ne se sentiraient pas autorisés à aller voir ailleurs. Leur désir est en berne.

Or, cela ne s’explique nullement par une désaffection générale pour la culture ; pas du tout. Tous les jours, des romans, des films, des musiques, des architectures suscitent l’engouement − justifié ou non, ce n’est pas la question. Il y a incontestablement une indifférence spécifique du public français à l’art contemporain. Dans ce domaine, il devient difficile de monter une émission de télé ou une opération de mécénat, difficile de mobiliser les salariés d’une entreprise – en réalité, difficile d’entreprendre quoi que ce soit. La demande d’art en France est anémiée. Malheureusement, sans un marché interne vivant et solide, il n’est guère envisageable de briller sur la scène internationale.

Dans un rapport au ministère des Affaires étrangères qui date déjà d’une dizaine d’années, le sociologue Alain Quemin donnait l’alerte. Il soulignait que la France, à l’étranger, est suspectée de « promouvoir un art officiel toujours soupçonné de médiocrité », et que « ses artistes font bien souvent l’objet d’un certain discrédit a priori ». On trouve aussi dans ce document d’intéressants verbatim de collectionneurs internationaux qui excluent d’acheter français au-delà d’un montant relativement bas, en raison d’un préjugé négatif sur notre pays. Le rapport Artprice 2013, qui situe les plasticiens français en bas de l’échelle des prix, montre que ce diagnostic garde toute son actualité. Les quelques artistes français qui ont percé à l’étranger n’ont d’ailleurs pas nécessairement rendu heureux le ministère, bien au contraire. Ainsi, en a-t-il été, par exemple, du peintre Gérard Garouste, dont la première exposition à New York, chez le prestigieux galeriste Leo Castelli, est ainsi évoquée par la sociologue Nathalie Heinich : « Un responsable culturel français lui déclara qu’il n’aimait pas sa peinture et qu’elle ne représentait en rien l’art français. Il n’eut aucun soutien des institutions de son pays. »

L’action des pouvoirs publics et de leurs relais est également curieuse, s’agissant de  leurs relations avec la population des artistes dans son ensemble. En effet, la plupart des autres administrations sectorielles se sentent chargées des femmes, des hommes et des entreprises relevant de leurs attributions. Par exemple, le ministère de l’Agriculture travaille en partenariat avec les syndicats agricoles et fait son possible pour développer la filière agroalimentaire. En ce qui concerne le ministère de la Culture, c’est moins clair. On le sent tiraillé entre deux objectifs souvent contradictoires : d’un côté, venir en aide à ses administrés et, de l’autre, mener une politique de prestige pour son propre compte. L’exemple des salons du Grand Palais est significatif. L’État a obligé les associations à entasser presque tous les salons historiques en une seule manifestation générique dénommée « Art en Capital ». La présentation, extrêmement compacte et réduite à quelques jours, est dissuasive. On comprend que, pour les « inspecteurs de la création », il s’agit là d’artistes extrêmement ringards et de « peintres du dimanche ». Ce jugement est d’ailleurs loin d’être faux : il y a de tout dans ce genre de salon. Je ne peux pas dire le contraire. Mais le problème n’est pas là. Des pays comme la Grande-Bretagne comprennent l’intérêt de soutenir le monde associatif, aussi perfectible soit-il, parce qu’il constitue une sorte de terreau irremplaçable. Pour prendre un autre exemple, le ministère de la Jeunesse et des Sports favorise des pratiques accessibles à tous, en pariant qu’il en sortira, un jour, quelque champion. Au Grand Palais l’administration a préféré créer elle-même une manifestation de prestige, « Monumenta », la bien-nommée. L’ensemble de la nef y est attribué à un seul plasticien de renom, généralement étranger, et pour une longue période. La plupart des artistes français restent pauvres et exclus des circuits autorisés. Un grand nombre d’entre eux dépendent du RSA et sont condamnés à regarder de loin les fastes de l’art officiel.

L’interventionnisme des pouvoirs publics dans le domaine artistique soulève donc de nombreuses questions. Cependant, il ne semble pas qu’une réorientation, ni même une évaluation, soit à l’ordre du jour. L’immobilisme résulte en grande partie du fait qu’il y a peu de débats, peu de contestations, juste des choses à « comprendre » et à aimer : l’art officiel est un phénomène unilatéral.

Eh bien, justement, cela doit changer ! Il faut que des points de vue divers, voire divergents, entrent dans le jeu. Exprimons-nous, exprimez-vous ! Il est important de dire ce que l’on pense, quitte à passer pour un plouc. Je crois qu’il y a moins de honte à être un blaireau sincère qu’un pédant branché.[/access]

*Photo: AVENTURIER PATRICK/SIPA.00639253_000007

On lit et on boit frais à Saint-Tropez 1/2

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lecture vacances ete

À bout de souffle

Félicien Marceau, c’est Belmondo dans L’Homme de Rio. Son héros, Nicolas de Saint-Damien court sur trois cents pages dans un roman oublié de 1989 au titre mal choisi d’« Un oiseau dans le ciel ». Nicolas s’échappe de son milieu ouaté pour vivre sa vie, pour enfin exister, reprendre une liberté dont il ignore les frontières et les délices. C’est Alice au pays des Pieds Nickelés, Candide chez Mocky, Duras dans la villa de Max Pécas. « Explorateur du vingtième arrondissement, garçon d’étage dans le Surrey, garde du corps d’une infante modèle mexicain, héros d’un enlèvement hautement politique et témoin dans l’enquête subséquente, autant d’expériences certes intéressantes et qui, à son idée, l’avaient fait bien avancer dans son initiation au monde ». Une quête aussi picaresque qu’intimiste. On ne dira jamais assez le plaisir immense de (re)lire Marceau. L’intrigue virevolte d’un château-hôtel gothique anglais aux îles grecques, une douce ironie plane dans l’air, les dialogues crépitent et l’amertume des existences bien réglées vole en éclats.  Marceau, sous un aspect bourgeois, était de la dynamite révolutionnaire. Son écriture bouillonne, ses mots piquent, ses pensées transpercent. Ce trublion excellait dans la satire aux belles manières.

Il savait tout faire, du théâtre absurde au brûlot sentimental. Ce poseur de mines, catcheur en smoking, avait pris refuge chez les Immortels un peu par hasard, car avouons-le, l’Académie compte peu de vrais romanciers et les stylistes n’ont pas souvent les honneurs du Quai Conti. Beaucoup de professeurs bardés de diplômes, peu d’intelligence rayonnante et d’écrivains « naturels ».

Un oiseau dans le ciel de Félicien Marceau – Folio

 

On revient toujours à Burma

Il y a une malédiction Léo Malet (1909-1996). A quinze ans, vous lisez un Burma dans l’ennui de l’été et puis vous vous enfilez tous les Nouveaux Mystères de Paris sans vous arrêter. Vous avez reçu la lumière divine. Fiat lux ! Ce privé aurait pu seulement être une lecture d’adolescence, un compagnonnage de gare, aussi éphémère qu’une faveur de madone des sleepings. Seulement, vous êtes pris au piège de cet anar canaille, Hélène vous fait déjà du gringue et le commissaire Faroux, Florimond de son prénom, vous tient en garde à vue. Vingt-cinq ans plus tard, lesté d’une imposante bibliothèque aussi savante qu’inutile, vous revenez toujours à Burma, à ces plaisirs populaires, à ces lectures d’après-midi sous un cagnard de campagne.

En gastronomie, c’est pareil, vous avez mangé de la truffe, du homard, des mets raffinés et seul le fromage de tête vous fait saliver, chavirer. Léo Malet a des manières brusques qui vous plaisent quand il répondait à un Pivot, propret, genre premier de la classe : « Je suis rétro à bloc. Je ne comprends rien aux gens qui m’entourent ». Ce réactionnaire, mauvais coucheur, graine de délinquant possède un charme foutraque qu’un Maigret, réglé comme du papier à musique, n’aura jamais. Une psychologie bancale, quelque chose de français, de provoc’ et de foncièrement mélancolique. Burma ne croit en rien, ne possède rien, n’attend rien. La tête dure, la parole libre, ça change des écrivains de salons à la conversation translucide. Alors par où commencer dans cette œuvre imbibée au vitriol ? 120, rue de la gare publié en 1943 ou Nestor Burma dans l’île de 1970 ? Je vous conseille Nestor Burma revient au bercail, millésime 1967, tonique, explosif, résolument tourné vers la nostalgie. Il y est question d’une fille disparue, de l’OAS et d’un retour aux sources pour l’auteur natif de Montpellier. Suivez le détective de choc, l’enfant prodigue d’une ville au passé trouble : « Nestor Burma est de retour, pétillant de pensées folichonnes ».

Nestor Burma revient au bercail de Léo Malet – Fleuve Noir

 

Sexe et mensonges

Au début des années 80, quand vous étiez en âge de lire, deux écoles s’offraient à vous. Les lectures académiques imposées par la morale républicaine, des bouquins imbitables sélectionnés par quelques technocrates aussi mauvais pédagogues qu’hédonistes refoulés et les lectures de plaisir. Celles qui vous faisaient pédaler frénétiquement sur votre bicross Motobécane jusqu’à la librairie du village pour acheter un précieux Folio junior. Ça pétillait dans les tourniquets ! Les couvertures aussi colorées qu’une poignée de Dragibus vous mettaient en transe. Le trait faussement naïf de Sempé ou l’impétueux crayonné de Quentin Blake (qui expose ses œuvres à la Galerie Martine Gossieaux dans le VIIème arrondissement jusqu’au 2 octobre 2014) vous arrachaient les belles pièces de 10 francs Mathieu de votre porte-monnaie. Il vous les fallait tous, la série des Petit Nicolas et les contes déjantés de Roald Dahl. Ces deux-là, Goscinny et Dahl, bien secondés par leurs illustrateurs, ont fait plus pour la lecture que n’importe quelle circulaire du Ministère. Et puis, en grandissant, en troquant votre bicyclette pour un scooter MBK, vous avez recroisé le chemin de ce gallois insaisissable, écrivain aventurier comme tout bon sujet de sa Majesté. La biographie touffue de Roald Dahl (1916-1990), tour à tour, pilote de la RAF, diplomate, marié à une actrice, gloire mondiale de l’édition jeunesse, avait de quoi vous extraire de votre léthargie lycéenne.

C’est là que vous avez découvert qu’en dehors de Charlie, de Maître Renard ou de James, Roald Dahl avait écrit des nouvelles et des romans pour adultes. Vous n’en doutiez pas car ses livres destinés au jeune public comme on dit aujourd’hui ne l’étaient pas vraiment. Dahl ne compartimentait pas ses lecteurs. Il y a assez de folie, d’invention, de rire et de moquerie pour attirer à lui tous les publics. Mon oncle Oswald paru en 1979 en Angleterre et traduit en France en 1981 est certainement la pièce maîtresse de son œuvre, un roman jouissif, la garantie de crampes à l’estomac. Cette histoire scabreuse autour de l’invention d’une pilule aphrodisiaque est littéralement dingue. Dahl, c’est un Benny Hill hilarant, un John Steed priapique, un Tory derviche tourneur. Irrésistible. Ce roi de l’humour à l’anglo-saxonne dégoupille des grenades à chaque paragraphe. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager les premières lignes de ce roman : « Voici qu’à nouveau j’éprouve le besoin de rendre hommage à mon oncle Oswald. Je veux parler, bien entendu, du regretté Oswald Hendryks Cornelius : le connaisseur, le bon vivant, le collectionneur d’araignées, de scorpions et de cannes, le passionné d’opéra, l’expert en porcelaines chinoises, le séducteur de ces dames, et sans nul doute le plus grand fornicateur de tous les temps. Je sais, d’autres personnages célèbres ont prétendu à ce titre de gloire, mais ils se retrouvent simplement couverts de ridicule quand on compare leurs prouesses à celle de mon oncle Oswald. Je songe en particulier à ce pauvre Casanova ».

Mon oncle Oswald de Roald Dahl – Gallimard

*Photo: OJO Images / Rex Featur/REX/SIPA.REX40156634_000001

I love rock ’n’ roll girls

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suzi quattro rock

Pendant les années de plomb du rock, les épouvantables eighties, ce sont essentiellement les filles qui ont maintenu la flamme. Alors que les  Dépêche Mode, Cure, et autres Cocteau Twins à la con pensaient avoir enterré le genre sous les synthés, les pulsions suicidaires, les jabots en dentelle et les lotions pour l’acné, les filles ont fait le job. 

Qu’on ait affaire à des génies habités (Chrissie Hynde, Joan Jett, Wendy O., les sœurs Wilson) ou à des artistes très doués (Bangles, Bananarama, Gogo’s, Cindy Lauper, la Madonna des débuts, Nena, Pat Benatar –et, chez, nous, les délicieuses Calamités- elles ont toutes, à leur façon, sanctuarisé les fondamentaux du rock (riffs et chœurs, rythme et mélodie, énergie et ironie)

Pourquoi ? Parce le Bon Dieu, c’est sûr, ne voulait pas qu’on soit privé de rock à la radio (c’était avant Internet, hein). Peut-être aussi parce que, à l’instar de ce qu’on disait pendant mes études sur le catholicisme des Bretons (leur foi est plus vivace qu’ailleurs parce qu’ils ont été évangélisés après tout le reste du pays) les filles du rock, arrivées tard sur le marché, n’avaient pas eu le temps d’être blasées par A-wop-bom-a-loo-mop-a-lomp-bom-bom! .

Certes, de Sister Rosetta Tharpe à Janis Joplin en passant par les Ronettes, il y a eu avant les eighties bien des filles dans le rock, mais elles n’étaient pas au cœur du truc, c’étaient des-filles-qui-font-du-rock des poissons volants, contrairement aux genres connexes (R n’ B, folk, country, jazz) où les Joan Baez, Carole King, Supremes, Aretha Franklin, Dolly Parton, Linda Ronstadt, Bette Midler et autres Billie Holiday n’avaient vraiment rien des meufs de service.

L’irruption des filles dans le rock, le vrai c’est quand, alors ? Pour moi, bien sûr, ça commence avec Suzi Quattro. On méprisait – à tort, rétrospectivement – la musique pour drogués (Grace Slick, notamment). On connaissait mal les girl groups de Tamla ou du Spector Wall of Sound- on s’est rattrapé depuis, et pas qu’un peu, mon neveu !

Suzi, c’était miraculeux, parce que ce fut la première, avec « Can the Can », à faire du rock de mec mieux que les mecs. La brèche était ouverte, viendront vite ensuite, dans la deuxième moitié des seventies et dans la foulée du revival swing initié par le pub rock, la powerpop et le punk, la miraculeuse Patti Smith, la délicieuse Debbie Harris, l’astucieuse Lene Lovich et les fougueuses Slits. La partie était gagnée !

Enfin disons plutôt qu’elle était gagnée pour les filles, mais pas pour le rock, qui lui, allait de plus en plus mal. On est au début des eighties : et après avoir tremblé sous les coups des Ramones ou des Buzzcocks, le système retombe sur ses pieds en tente d’imposer comme norme musicale les merdouilles synthétiques et/ou dépressives. C’est l’époque où l’on nous dit que Cure est le plus grand groupe du monde ! Et je vous parle même pas de leurs clones gogols d’Indochine…

C’est en ces temps maudits que les filles gardèrent le temple, avec des guitares et des basses, des jolis minois et des vannes graveleuses, des chœurs et du chœur. Depuis I Love Rock n’ Roll jusqu’à Back On The Chain Gang, elles créeront les rocks les plus rocks des eighties. La génération suivante, celle qui va des Pixies à Nirvana en passant par Green Day , n’aura qu’à continuer sur leur lancée, avec le bonheur qu’on sait. On est alors au début des années 90, le rock est redevenu, pour l’essentiel, une histoire de mecs. Dommage…

 

NB : Cet article ne cite pas des chanteuses des eighties que j’aime profondément comme Laurie Anderson ou Donna Summer, parce qu’elles ne relèvent objectivement pas du rock n’ roll ou de ses environs immédiats. J’ai pu par ailleurs oublier quelques dames importantes, je m’en excuse auprès d’elles et des lecteurs attentifs, qui rectifieront, j’en suis sûr. En revanche l’absence dans ma playlist de Stevie Nicks, Siouxsie ou Kate Bush ne doit rien à la distraction. 

Irak : un brelan d’incapables

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Ce n’est pas pour modérer l’optimisme de certains mais je crains fort que la capitale des chrétiens irakiens ne déménage de Qaraqosh à Sarcelles. La progression des salafistes de l’Etat islamique au Levant semble inexorable, au grand dam des chrétiens, chiites, sunnites non-fêlés, et autres yazidis. Comment en est-on arrivé là ?

Bien entendu, la pax americana ne sort pas indemne de l’inventaire. Que dix ans après la chute du sanguinaire Saddam Hussein, les Etats-Unis aient dépensé plus de dollars qu’il n’en faut pour acheter tout l’or noir du Golfe persique et aboutissent à ce résultat-là ne laisse pas d’étonner. Bush – pour expliquer le maintien des GI’s en Irak -, puis Obama – afin de justifier leur départ – nous ont assez tannés avec l’équipement et la formation d’une armée nationale irakienne épurée. Brillant résultat.

Mais ne cédons pas à l’anti-américanisme primaire. Les troupes yankees ayant quitté le pays des deux fleuves, il revient aujourd’hui au gouvernement irakien de tenir les rênes de l’Etat – ou de ce qu’il en reste. Avec succès : son chef Nouri Al-Maliki atteint des sommets de népotisme et le marasme sécuritaire confine à la guerre civile sunnites/chiites ! Perçu comme une marionnette de l’Iran, qui lui cherche ouvertement un successeur, le Premier ministre irakien ne fait même pas l’unanimité dans ses rangs. Il se murmure que les services de sécurité irakiens reprochent à Maliki de ne pas redistribuer l’argent de la rente au petit peuple chiite, dont certains mouchards auraient noué une alliance contre-nature avec l’Etat islamique au Levant et en Irak. Tout aussi vénaux mais moins malhabiles que le Premier ministre, les terroristes savent s’acheter une clientèle, eux.

Troisième larron de ce brelan d’incapables, l’Iran ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Non content d’avoir récupéré son joujou irakien, la République islamique a longtemps tenu Maliki à bout de bras, avant de le soutenir comme la corde le pendu. Téhéran a beau jeu de s’ériger en rempart contre le salafisme – par hezbollahis et pasdarans interposés -, sur le terrain, ce sont les combattants kurdes qui mordent la poussière face à l’insurrection sunnite irakienne.

Avec un chouïa de logique, on en déduit que les trois grands responsables du désastre irakien devraient s’unir face au péril salafiste[1. Nous n’avons pas écrit « salafo-qatari » mais nous l’avons pensé très fort…]. Mais c’est une autre histoire…

L’été de tous les dangers ou de tous les délices?

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ete terroir groin

Et vogue le vacancier sur les routes de France, à la recherche du bien-être estival ! On ne va pas seulement se vider la tête des tracas de l’année et des vicissitudes de l’époque, on va aussi se remplir la panse de denrées du plaisir et de boissons du bonheur. Les vacances, c’est fait pour se changer les idées et l’appétit, sortir des sentiers battus du boulot et des allées de la grande distribution. Et c’est là que le bât blesse, car les marchands d’illusion attendent justement le touriste au coin du bois. Juillet et août sont les meilleures périodes de chasse pour les prédateurs du portefeuille néophyte. Petit, petit, petit…[access capability= »lire_inedits »]

Ah, les fruits de mer du bistrot de la Marée ! Ah, les abricots de la cabane du paysan sur le bord de la route ! Ah, le fromage fermier au marché du village ! Ah, la terrine de grand-mère à l’étal du charcutier ambulant ! En été, du côté de la malbouffe, l’habit fait le moine et les margoulins passent maîtres dans l’art de vous entendre en confession : braves étrangers ignorants des coutumes du cru, venez vous faire plumer à la mode de chez nous ! Au grand dam des vrais indigènes, furieux de se faire damer le pion par les saltimbanques du bluff. La saison chaude est la pire de toutes pour les huîtres et autres coquillages car ils sont en période de frai, c’est-à-dire laiteux et décharnés. Méfiez-vous des revendeurs qui proposent, dans des cagettes semblant sortir du verger local, des fruits espagnols ou marocains tirés des frigos du grossiste importateur. Attention à ces marchés du terroir où de braves escrocs déguisés en bouseux, blouse bleue et chapeau noir, font goûter des produits « élaborés à la ferme » en provenance d’une conserverie industrielle. Gare à ces artisans de bouche qui viennent de démouler le pâté de campagne acheté une heure avant à l’hypermarché voisin ! Un vacancier averti en vaut deux et peut manger comme quatre au prix de trois.

Si le séjour est côtier, il y a de fortes chances que le port le plus proche ait sa petite criée où les pêcheurs de petits bateaux débarquent leur marée. Cette vente dite « à la pierre du quai », très réglementée, est la garantie de goûter à du poisson de mer pris à l’aube. Et quel régal ! Quant à la vente des fruits, des fromages ou des volailles de la ferme, la pratique est réelle, et parfaitement fiable, si l’on prend la peine et la joie d’aller les chercher chez le producteur. Une revente sur la voie publique présente toujours un risque si l’on ne sait rien du fournisseur. Pour ceux qui le peuvent, une fois n’est pas coutume, si l’huître n’est pas au sommet de sa performance, le crustacé, lui, l’est, notamment le homard, à sa meilleure période, plein et charnu, dans son prix le plus bas de l’année. On peut en trouver du bien bleu à 15 euros le kilo sur certains étals ou mareyeurs de Bretagne ou de Normandie, une aubaine ! À déguster juste grillé. Quant aux marchés paysans, de plus en plus nombreux, ils doivent être patentés comme tels et signalés, dans les communes où ils se tiennent, sur des espaces réservés. Insouciance et nonchalance sont les maîtres maux d’un été indigeste et ruineux. Exigence et vigilance sont les maîtres mots d’un été gourmand et bien arrosé. La France est le pays où tout est possible, et la belle saison permet d’aller découvrir des terroirs insoupçonnés.

Faire sa propre police pour goûter aux délices. Consommons citoyen ![/access]

*Photo: Soleil

Ségolène, Anders et le nucléaire

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nucleaire anders royal

Elle s’appelait Micheline. Le 5 juillet 1946, cette danseuse du Casino de Paris présente le « plus petit maillot de bain du monde » à la piscine Molitor.  Le concepteur de ce bout de tissu  est un ingénieur automobile, Louis Réard, qui travaille malgré tout aux folies Bergères, dans la boutique de maman.  La pièce tant attendue s’appelle Bikini. C’est qu’il fallait lui donner un nom. Et pour nommer « cette étoile de David explosée (Fabrice Hadjadj) », Réard a choisi la référence au nucléaire. Bikini est en effet l’île où les Américains viennent de réaliser leurs derniers essais.

Ce qui semble le plus anecdotique-une simple pièce de tissu- recèle dès le départ une catastrophe. Lorsque Micheline Bernardini  dévoile sa fine  étoffe, on ne sait plus tellement s’il s’agit d’un essayage, ou tout simplement d’un essai. Coïncidence, l’inventeur du deux pièces, Jacques Heim (couturier d’Yvonne de Gaulle) avait appelé son invention « atome ». Quelques dix années plus tôt,  le bonhomme avait senti qu’on rentrerait dans l’ère de la déflagration.  Sur nos plages, donc, les poussières radio actives atteignent les grains de sables et s’y dissimulent.

Dès 1956, le philosophe Günther Anders est le premier à décrire ce phénomène. L’intrusion de la technique dans notre intime fait désormais parti de notre quotidien.  Dans son œuvre majeure L’Obsolescence de l’homme, deux concepts nomment cet avènement terrible. La « familiarisation » et la « distanciation ». La distanciation, c’est lorsque  le « proche devient lointain ».  Quand, par exemple, votre femme se croit aux Caraïbes, alors qu’elle est à Dreux,  assise tout près de vous dans le canapé du salon. Si autrefois notait Anders, la carte postale miniaturisait l’endroit qu’elle représentait, la télévision ajoute quelque chose de plus au processus : elle dissimule aussi votre canapé. Exit le chien, la plante verte, le mari. La familiarisation , c’est lorsque  le « lointain devient proche ». Quand, par exemple,  votre fille tutoie ses héros de séries, ou qu’un atoll tropical s’octroie le nom de son maillot de bain.

Sur la plage, le risque de  « la destruction massive » charrierait jusqu’à son vocabulaire macabre. Votre femme est dorénavant une « bombe », voire « un avion de chasse ». Et puisqu’il a désormais sa « target », votre voisin de serviette peut choisir de « s’éclater », toute la nuit, s’il le veut bien. La langue est devenue  une rampe de lancement. Le « s’éclater » rapproche désormais le «  clubber » du kamikaze. L’opération commerciale n’est pas si loin de l’opération suicide.

Pour Günther Anders, la logique technique en a donc contre le corps. Et plus précisément contre le corps sexué. La menace nucléaire jette l’opprobre sur les naissances à venir, puisque toutes sont désormais placées sous le signe de l’« extinction massive ».  Si nous ne vivons plus dans une « époque » mais dans un « délai », à quoi bon transmettre la vie ? À quoi bon faire vivre le mioche sous l’horizon de la bombe ? Impossible de se projeter sans vouloir aussi se jeter.

Pourtant, dirait l’optimiste, nous continuons de mettre au monde et d’emprunter à crédit sur quinze ans. Y va-t-il d’une inconscience qu’on pourrait soigner chez le psy ? Niet, nous dit Anders. La bombe et l’appareillage technique agissent de façon « supraliminaire ». Ils sont trop grands pour que nous puissions nous représenter les effets. « Nous somme les seigneurs de l’apocalypse.[…] C’est facile à dire. Mais c’est si monstrueux qu’en comparaison, toutes les vicissitudes de l’histoire semblent anecdotiques. »

De quoi s’ouvrir les veines, dans un hôtel miteux de la Nouvelle Orléans. Le cas de Claude Ethearly, l’un des trois pilotes survolant Hiroshima le 6 aout 1945, est le plus symptomatique. « Little boy », la bombe qu’il ordonne de larguer sur la ville, le hante jusque dans sa firme pétrolière, où il a refait sa vie. Hiroshima est partout. Héros national aux Etats-Unis, il vire pourtant à la folie nerveuse. En 1959, alors que le traumatisme le tient enfermé en hôpital psychiatrique, il accepte de correspondre avec Günther Anders. Le philosophe en tirera des conclusions qu’il pressentait dès 1945 : « face à l’idée de l’apocalypse, notre âme déclare forfait ».

La bombe n’a pas sauté ? Elle reste « suspendue au dessus de nos têtes » corrige Anders.  Les centrales, quant à elles, menacent de craquer. En 1986, après Tchernobyl, le philosophe  fait paraître un essai qui vient de nous être traduit et dont l’actualité est brulante.  La violence, oui ou non, n’intègrent pas seulement l’industrie du nucléaire dans sa critique, mais élargit  son analyse aux firmes de la chimie ou du béton. Depuis 1986, rien n’a pu invalider l’urgence dans laquelle Anders nous plonge. Fukushima étant la dernière monstruosité.  Les fleuves ont été intoxiqués, les champs pollués, les aéroports ont fleuris parmi les bêtes sauvages, et les nouvelles technologies persistent à isoler les individus en créant une armée de sociopathes déshumanisés. Enfin, les concepteurs des centrales nucléaires, – certains se sont peut-être recyclés dans le tanga et le monokini-, n’avaient pas prévu à l’origine que les réacteurs pouvaient être démontés et qu’il allait falloir stocker les déchets.

Telle est la situation profonde de l’homme et de la technique. Or, le 30 juillet dernier, en conseil des ministres, le projet de loi sur la transition énergétique a été adopté.  Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, y avançait ceci : « la France a fait le choix du nucléaire ».

Vient également de sortir : La violence oui ou non, Günther Anders, Fario, 2014.

*Photo : wikicommons.

Sud-Soudan, ce conflit qu’on ne saurait voir

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sud soudan petrole

Pendant quelques semaines, le monde a eu les yeux rivés sur Gaza. Comme à leur habitude, dans cette guerre de l’image, après la Libye, la Syrie, le Mali, les médias se sont focalisés sur une région du monde, sans oser détourner le regard d’un espace politique si chargé d’émotions.

Pourtant, au Sud-Soudan se joue actuellement une pièce dramatique, avec déjà 10 000 morts, 1.5 million de soudanais déplacés (la moitié serait des enfants) et plus d’un tiers de la population sous la menace d’une famine imminente. Depuis décembre 2013 s’affrontent des factions militaires rivales. Aux fidèles du président Salva Kiir (Dinka) s’opposent les soldats restés loyaux à l’ancien vice-président Ried Machar (Nuer). L’ONU évoque des crimes contre l’humanité de la part des deux camps, et craint que le conflit ne se transforme en génocide.

Comme au Moyen-Orient, les revendications identitaires sont au cœur du conflit. En 2011, le Soudan du Sud est devenu le premier pays africain à s’autodéterminer, en s’émancipant du Nord, arabisé et musulman, dont la loi islamique menaçait les populations noires chrétiennes du sud. Avant l’indépendance du pays les disputes internes au mouvement séparatiste développaient déjà une dimension tribale, à l’instar de la rivalité entre Machar et Garang, qui avait provoqué à partir de 1991 une guerre dramatique entre Dinka et Nuer, avec plus de 300000 morts à la clé.

Les germes du conflit actuel étaient donc présents : Garang souhaitait voir un Sud-Soudan unifié alors que Machar appelait à l’auto-détermination du Sud. La logique d’un système ethnique, dans ce type d’Etat unifié, encourage la violence par une logique de vengeance et de punition collective. Pour un individu tué dans un camp, une autre personne devra être éliminée dans l’autre, avec ses conséquences sur les générations futures. Lorsque les soldats Dinka s’attaquent à des femmes et à des enfants Nuer, ils savent que ces enfants chercheront à venger leurs pères assassinés quand ils auront grandi.

Parallèlement à ces luttes intestines se joue un conflit à plus grande échelle, étouffé par l’enjeu pétrolier, dans une région disposant de la troisième plus grosse réserve d’or noir d’Afrique subsaharienne. Si les intérêts des Etats-Unis et de la Chine sont en jeu, on ne peut pas parler d’affrontement entre américains et chinois, car Beijing s’inquiète surtout des enjeux économiques du conflit, alors que ce sont les intérêts politiques (notamment la lutte contre le Soudan musulman d’Omar al-Bashir) qui dessinent les contours de l’influence américaine.

La Chine est devenue un acteur économique majeur au Sud-Soudan, comme partout en Afrique, notamment en s’établissant au cours des cinq dernières années comme le premier partenaire économique du continent. 400 milliards de dollars ont été  investis dans des projets de construction, aboutissant sur 2200 kilomètres de chemins de fer et 3500 de routes nationales. Au Sud-Soudan, les milliards investis par la Chine ont permis de construire des infrastructures et de soutenir le secteur pétrolier. Alors que cette puissance économique a émergé en Afrique, Washington a injecté des milliards de dollars d’aide humanitaire et d’assistance militaire quand il fallait soutenir la sécession entre le sud et le nord du pays. L’objectif, pour les Etats-Unis, était double : garantir une source stable d’énergies en Afrique, et servir les intérêts militaires du pays.

La guerre civile actuelle est donc symptomatique de l’échec global des tentatives d’accompagnement des constructions nationales de la part des américains, que ce soit en Asie avec l’Afghanistan, au Moyen-Orient avec l’Irak, ou maintenant en Afrique. Si on doit relever les causes économiques du conflit (notamment la chute de la production du pétrole, qui représente 90% des revenus du pays), il ne faut pas minorer l’importance capitale du facteur ethnique dans une région qui voit s’affronter ces mêmes factions rivales depuis l’indépendance du grand Soudan.

De manière plus globale, quand on analyse la question  ethnique, on peut aussi se demander si le modèle étatique moderne est véritablement adapté aux sociétés africaines. Le Sud Soudan, avec sa diversité ethnique immense, est un microcosme de l’Afrique. La colonisation a légué à ces sociétés l’Etat-nation, alors que les frontières précises dessinées par les colons oubliaient souvent les réalités ethniques de ces terres occupées.  S’il faut donc remettre en cause ces frontières coloniales, on peut se demander jusqu’où la critique du principe d’intangibilité de ces frontières doit aller. Création coloniale britannique, le Soudan est composé de 56 groupes ethniques, répartis en plus de 600 tribus. Si cette entité n’a jamais constitué une nation, alors il est nécessaire de se demander jusqu’où doit aller sa fragmentation politique, et en ce sens s’interroger sur la notion de peuple, sur ses lignes et son dessin, surtout lorsqu’on appelle au droit des peuples à s’autodéterminer.

Le problème des nationalismes et des peuples africains se situe au cœur de ces dessins de frontières aléatoires, mais chaque nouveau dessin, d’un nouvel oppresseur, d’un nouveau colon, aussi africain soit-il, constitue pour cet occupant de nouvelles résistances potentielles.  Ces communautés déterminées dans l’adversité, « communautés imaginées » par le force créatrice de la frontière ou de l’oppresseur,  constitue un problème pratique, insoluble, qui résiste à vingt-cinq siècles de philosophie politique: qu’est ce qu’un peuple ?

Plus largement il faut placer ce débat dans un contexte théorique plus large, en abordant ces questions sous l’angle du tribalisme et du nationalisme, mais aussi en évoquant fédéralisme et panafricanisme. L’Etat-nation, au regard des tentatives africaines depuis leurs indépendances, ne semble pas être le plus adapté au pluri-ethnisme du continent, et il serait temps d’envisager de se tourner vers d’autres modèles politiques.

Peut-on envisager sérieusement une fédération sud soudanaise, avec une autonomie accrue des groupes ethniques, et une meilleure représentation des minorités du pays ? Les chefs militaires seraient-ils prêts à réduire le pouvoir politique central pour en redistribuer une part à des pôles ethniques décentralisés ? Bascom évoquait déjà, dans les années 1950, comment les intérêts privés des leaders politiques et de leurs partis constitueraient un obstacle à l’émergence de fédérations d’ethnies au sein des récentes nations africaines. Une intervention accrue de la communauté internationale semble indispensable pour faire pression sur les deux chefs militaires, afin qu’ils puissent réfléchir à une solution de paix durable pour leur communauté politique, mais aussi pour leurs ethnies respectives. Alors que les Nations-Unies évoquent la pire crise alimentaire dans cette région du monde, il  paraît nécessaire de mettre la situation sud-soudanaise en lumière, afin d’éviter que cette crise catastrophique pour l’Afrique ne se prolonge.

*Photo : Daniel Karmann/AP/SIPA. AP21428330_000002. 

Barjot s’en prend plein la gueule!

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En surfant sur le web (on a les océans qu’on peut !), je tombe sur ce détournement d’une vidéo qui avait déjà fait le bonheur des bêtisiers : Frigide, les yeux pétillants d’étoiles, trébuche sur un obstacle putatif. Et moi, le mari goujat, de rester indifférent à son drame ! Pire : au lieu de lui porter secours, je plaisante…

Dans cette affaire, mon conseil m’a recommandé de plaider l’habitude. Depuis vingt-cinq ans que je la connais[1. Et encore, « c’est compliqué », comme on dit sur Facebook ; à l’en croire, elle m’aurait rencontré trois ans avant moi ( ?)], ce n’est pas exactement la première fois que je vois Barjot rater une marche, réelle ou imaginaire. Du coup, en un clin d’œil, je sais comment elle va se ramasser…

Dans la vidéo originale déjà, il n’y avait pas photo. Pas un quart de seconde je n’ai été inquiet ; sa chute fut gracieuse, toutes jambes en l’air – et même celle de son panier aussi. Dans ces conditions, n’est-ce pas, me précipiter à son secours n’eût fait que gâcher les belles images de M6…

Quant à la parodie ci-dessus, où un certain Street Fighter tabasse Frigide d’importance, elle m’arrangerait plutôt. On ne va quand même pas me demander à moi de me fighter avec un super-héros, virtuel de surcroît !

Le cinéma anarchiste de Sam Peckinpah

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sam peckinpah convoy

sam peckinpah convoy

Les films de Sam Peckinpah se rangent, semble-t-il, pour les cinéphiles, en deux catégories. On distingue d’une part les œuvres majeures, comme La horde sauvage et son final ultraviolent qui a marqué durablement l’histoire du 7e art, ou encore Les chiens de paille qui voit un petit mari timide se transformer en tueur implacable face à une troupe de violeurs alcooliques irlandais. Face à ces monuments, on range volontiers dans la catégorie des « films mineurs », des œuvres telles que Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia ou Convoy. On retrouve toujours chez Peckinpah une fascination pour les déclassés en tout genre et les outlaws de tout poil. Dans La horde sauvage, il s’agit du ramassis de gangsters rassemblé autour de la figure de Pike Bishop  tandis que dans Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, une troupe hétéroclite de tueurs de bas étage et de malfrats médiocres se pressent, voire s’entretuent, pour retrouver la tête d’Alfredo Garcia, défunt amant de la fille du terrible El Jefe.

Dans Convoy cependant, on ne trouvera ni outlaws sanguinaires, ni desperados sans foi ni loi, mais toujours des déclassés de la société américaine : une poignée de chauffeurs routiers, Martin ‘Rubber Duck’ Penwald, Bobby ‘Love Machine’, ‘Pig Pen’, ‘Spider Mike’, qui sillonnent les autoroutes désertes de l’Arizona et qui se trouvent en butte à l’hostilité d’un shériff local, incarné par un vieil habitué des productions de Peckinpah, Ernest Borgnine. Avec ce personnage, le film prend déjà un tour gentiment politisé et anarchiste. Borgnine est l’incarnation non pas de la loi mais de l’arbitraire. Il est à la fois injuste, corrompu et violemment déterminé, au point de passer à tabac ‘Spider Mike’, un des amis du ‘Rubber Duck’, tombé entre ses griffes.

Face à ce peu recommandable représentant de la loi, ‘Rubber Duck’, ‘Pig Pen’ ou ‘Spider Mike’ campent des figures d’américains moyens, de rudes mais honnêtes travailleurs. Ils symbolisent une Amérique des gens simples, des motels, des relais routiers, une Amérique telle que Christopher Lasch a pu la rêver, « une nation d’égaux, travailleuse et démocratique, pour qui la réussite ne résidait pas dans la promotion sociale. Un mythe aujourd’hui très lointain, mais qui, comme tout mythe, garde une puissance évocatrice capable d’ébranler l’arrogance du colosse d’argile américain. » [1.  Nous renvoyons pour cette citation à un excellent article publié sur le blog Anarchrisme.] Les héros de Peckinpah ne sont pas des self-made men avides de profit, ils n’incarnent pas ce modèle de réussite capitaliste et tapageuse qui a tellement su séduire nos élites les plus vulgaires. Ces conducteurs de poids-lourds tiennent plus du cow-boy ou du gaucho sud-américain. Ce sont des hommes avant tout épris de leur indépendance et de leur liberté. Ils font partie de ceux qui, dans cet envers rural et désertique de l’Amérique conquérante et ultra-consumériste que représente encore le grand ouest, contribuent à perpétuer le vieux mythe fondateur de la frontière et les valeurs de l’Amérique aventureuse et volontiers réactionnaire des rednecks, des whitetrash et des sympathiques laissés pour compte et artisans de la grandeur de l’Empire. Guns and guts made America great.

Cet univers, Peckinpah le dépeint avec tendresse et l’oppose même assez schématiquement à la brutalité bornée de la police locale. La démonstration est peu nuancée, mais au fur et à mesure que se déroule l’histoire de Convoy, le film acquiert une profondeur que les premières séquences ne laissaient pas forcément soupçonner. Alors, en effet, que nos sympathiques routiers sont poursuivis par la haine tenace du shériff, ils commettent l’imprudence de faire halte dans un snack local pour profiter d’une bière et de la généreuse tendresse des serveuses de l’établissement. La confrontation entre les routiers au repos et les sbires de la police locale, venus les harceler jusque dans leur modeste havre de paix, donne à Peckinpah l’occasion d’orchestrer une scène de bagarre de bar digne des plus grands moments de Bud Spencer et Terrence Hill. La scène de poursuite qui s’ensuit, alors que les camionneurs fuient le restaurant ravagé, rappellera quant à elle aux amateurs les cascades burlesques de Shériff fais-moi peur. Peckinpah use et abuse du procédé du ralenti, qui est devenu avec le temps sa marque de fabrique : on voit même après une poursuite homérique se terminant pour l’un des protagonistes à travers un panneau publicitaire, un des conducteurs, frapper de dépit sur le capot de son véhicule hors d’usage au ralenti.

Si Convoy ne se résumait qu’à des bagarres de bar dans le style bouffon et à de baroques scènes de poursuites, il ne resterait malgré tout qu’une œuvre, moins que mineure, parfaitement dispensable. Or, le film prend tout son sens et toute son ampleur à compter du moment où les quatre protagonistes principaux, ‘Rubber Duck’, ‘Love Machine’, ‘Pig Pen’ et ‘Spider Mike’, décident de foncer à bord de leurs camions vers la frontière du Nouveau Mexique où ils espèrent enfin pouvoir échapper au constant harcèlement de la police locale. A partir de là commence un road movie sans véritable équivalent dans l’histoire du cinéma américain. Tandis que les fugitifs tentent d’échapper à leurs poursuivants, les manifestations de solidarité et les encouragements grésillent sur les CB. Au fil des kilomètres, d’autres routiers se joignent au convoi emmené par le charismatique ‘Rubber Duck’. Ce sont bientôt cinq, puis dix, vingt, cinquante véhicules qui se ruent en file serrée et à tombeau ouvert sur les highways du grand ouest américain. L’objectif premier des fugitifs, rallier le Nouveau Mexique, semble soudain devenu secondaire. Le convoi devient un symbole, un mouvement contestataire qui rassemble les participants les plus enthousiastes et les véhicules les plus hétéroclites : monstres de métal sur dix-huit roues, transport de bétail, de produits chimiques, car scolaire emmenant une congrégation religieuse hippie et même un véhicule agricole épandeur d’eau.

Le gouvernement fédéral, averti de l’épopée héroïque de cette version chromée et motorisée de la longue marche, tente d’abord d’employer la force pour l’arrêter et capitule quand il s’avère que le camion du ‘Rubber Duck’ lui-même transporte des matériaux instables que la moindre balle risquerait de faire exploser sous l’œil des caméras embarquées des véhicules de télévision qui se sont joints au convoi. La tentative d’interview menée par un reporter juché sur le plateau arrière d’un pick-up avec son caméraman et qui se porte à la hauteur du camion de ‘Rubber Duck’ pour l’interroger donne d’ailleurs lieu à l’une des plus belles scènes du film. Qui se cache derrière ce pseudonyme, ‘Rubber Duck’, demande le journaliste, un syndicaliste ? Un révolutionnaire ? Un leader politique ? Personne, répond l’intéressé. Juste un type ordinaire. Et que veut ce type ordinaire ? Quelles sont ses revendications ? demande encore le reporter.  Aucune, rétorque ‘Rubber Duck’. « Je conduis, c’est tout. » Devant l’insistance du reporter à obtenir des réponses plus précises, ‘Rubber Duck’ fait alors un geste vague en direction de la cinquantaine de véhicules qui le suivent : « Demandez-leur à eux pourquoi ils me suivent, ils vous le diront ! »

La scène qui suit démontre qu’il ne faut jamais négliger les films mineurs des grands cinéastes car ils réservent quelquefois de véritables trésors. Le reporter et le véhicule de télévision, suivant l’injonction du ‘Rubber Duck’, entament une longue descente le long de la colonne de véhicules, filmant et interrogeant chaque conducteur sur ses revendications et les motivations qui l’ont poussé à rejoindre cette manifestation mécanique improvisée et la longue cohorte des protestataires. Le plan est admirable, il constitue à la fois une mise en abyme cinématographique et une critique virulente de la société américaine. Le véhicule du reporter descendant lentement le long de la colonne de poids lourds filme de cabine en cabine une succession de saynètes dans lesquelles chaque interviewé, au volant de sa machine, se tourne vers la caméra et exprime ses revendications. Pendant dix minutes de ce micro-trottoir improbable, Peckinpah laisse s’exprimer l’Amérique des déclassés,  des travailleurs qui abandonnent femmes et enfants au foyer pour sillonner les routes, de tous les modestes oubliés du rêve américain. Du prix de l’essence aux humiliations infligées par les forces de l’ordre, de la frustration de l’armée des laborieux à la colère de l’ancien combattant du Vietnam, des revendications des noirs américains à la colère de l’ouvrier jeté hors de son usine, tout y passe. Peckinpah réussit en une scène le tour de force de donner soudain une voix à tous ces anonymes, cette voix qui éructe tout au long du film en arrière-plan sur les postes radios des camions des blagues salaces, des provocations libertaires et des confessions désenchantées dans un langage codé que les autorités essaient sans succès de déchiffrer. Il ne reste plus à ces individus déracinés et brinquebalés d’un bout à l’autre du pays par une impitoyable logique économique que cette voix portée par les ondes, que ces codes qui leur appartiennent et que leurs camions qui deviennent, réunis dans ce convoi, l’arme de leur colère.

On pourrait croire que tout ceci fait de Convoy une œuvre marxiste. Ce n’est pas le cas. Le film de Peckinpah est populiste dans le sens premier du terme, celui que Vincent Coussedière se réapproprie dans son excellent essai, Eloge du populisme, publié très récemment aux éditions Voies Nouvelles, c’est le populisme qui dressait aux Etats-Unis dès le XIXe siècle des ouvriers, des paysans ou des artisans contre le pouvoir des trusts, le populisme des révolutionnaires pré-bolcheviques en Russie à la même époque ou le populisme des luddites en Angleterre ou des Canuts en France qui se révoltent au début de la révolution industrielle contre cette idéologie dévoreuse d’hommes qui guide déjà le premier capitalisme. C’est ce populisme, explique aujourd’hui Coussedière, qui donne à ce peuple turbulent qui échappe par essence à toute définition idéologique, politique, ethnique ou sociologique systémique, la volonté de défendre sa propre définition du bien commun contre les empiétements de toutes sortes dans un mouvement profondément libertaire que les prophètes de la modernité s’empressent de qualifier de réactionnaire et dont les démagogues essaient toujours de tirer profit.

Ce populisme-là, que Vincent Coussedière distingue avec raison dans son petit essai de la démagogie, Sam Peckinpah en donne dans Convoy une superbe évocation cinématographique. Dans l’une des scènes du film, un rusé politique tente d’approcher celui qu’il identifie comme le meneur du mouvement, le ‘Rubber Duck’, incarné par un Kris Kristofferson qui trouve là un rôle à la mesure de ceux qu’il incarnera dans Pat Garrett et Billy le Kid ou La porte du paradis. Aux promesses du démagogue, le ‘Rubber Duck’ oppose la même réponse qu’au reporter un peu plus tôt : « Je ne vais nulle part, je ne mène personne, ceux qui le veulent se contentent de me suivre. » Le véritable populisme réside d’abord dans cette capacité de refus et dans cette reconquête d’une liberté railleuse, belliqueuse et ennemie de tout système, de l’anarchisme en somme.

Sam Peckinpah. Convoy (Le convoi). 1978

Vincent Coussedière. Eloge du populisme. Editions Voies Nouvelles. 2012.

 

Théâtre : tous à Fontaine-Guérin!

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Il faut être fou comme Antoine Vitez pour croire au théâtre populaire. Léo-Cohen Paperman n’a peut-être pas la démence de son glorieux aîné pour traduire les quatre tomes du Don paisible ou défendre l’hypothèse communiste, mais l’organisateur du festival du Nouveau théâtre populaire reprend le credo de l’élitisme pour tous.

Rendez-vous à Fontaine-Guérin, petite bourgade de 800 habitants dans le Maine-et Loire, pour assister à des représentations en plein air d’Hamlet, La Cerisaie, La Belle et la bête et autres œuvres de Brecht (re)présentées sur le Plateau Jean Vilar.  Sans débourser plus de 5 euros, les amateurs de tréteaux se régaleront au cours de la sixième édition d’un festival animé par une fine équipe issue issus des grands conservatoires nationaux. Cette bande de jeunes se fend la gueule, mais sur les planches. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir été l’élève de Daniel Mesguich et d’adapter Les Nuits blanches de Dostoïevski sur scène puis d’animer une troupe et un festival de théâtre, sans dépasser les trente ans.

Quoi qu’en dise la critique intello, créatif ne termine pas forcément avec rébarbatif. Nul besoin d’être un géronte pour apprécier les joies du théâtre vivant, une section « jeune public » s’étant même ouverte depuis 2009. Comme l’écrit Léo Cohen-Paperman, « un vrai spectacle pour enfants s’adresse aux enfants de 4 à 114 ans, et il est nombre de choses que les enfants comprennent beaucoup mieux que leurs aînés… »

Bref, petits ou grands, foncez vers le plein air angevin !

theatre populaire leo

Festival du Nouveau théâtre populaire , Fontaine-Guérin, du 11 au 24 mars.

Un ministère pavé de bonnes intentions

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koons versailles culture

koons versailles culture

On imagine qu’avec le chômage et le reste, l’art est le cadet de leurs soucis. Mais les Français sont tout de même un peu peinés de pressentir à quel point leur pays, autrefois terre d’élection des arts et des artistes, est à présent marginalisé. La France, loin derrière la Chine et les États-Unis, loin derrière l’Allemagne et la Grande-Bretagne, est devenue, sur le plan artistique, ce que l’on pourrait appeler un pays de troisième zone. On aimerait bien savoir comment on en est arrivé là, alors même qu’il existe en France et seulement en France un ministère de la Culture doté de moyens importants et débordant de projets. L’omniprésence des pouvoirs publics dans le paysage artistique est bien une exception française. Et c’est cette exception qu’il faudrait questionner. L’engagement massif et durable de la puissance publique ne serait-il pas à l’origine de l’affaiblissement artistique de la France ? La consécration publique d’un goût « officiel » (et les financements qui vont avec) aurait-elle donné naissance à une sorte d’académisme, présenté comme impertinent, mais dépourvu de crédibilité ?[access capability= »lire_inedits »]

L’action de l’État en faveur des arts plastiques peut paraître mineure à l’aune des sommes mobilisées. Mais s’agissant d’un secteur de petite taille, son impact s’avère déterminant. Une batterie de lignes de crédit procure des aides directes à une minorité d’artistes, de galeries et de médiateurs : attribution d’ateliers et contributions à l’installation, soutiens à la « recherche », subventions à la création en ses diverses étapes et pour ses multiples protagonistes, et bien entendu achats d’œuvres. Cependant, le moyen d’intervention décisif réside sans doute dans les innombrables établissements et pseudo-associations, établis sur le territoire et à l’étranger, qui relayent la politique du ministère. Depuis les années 1980, un véritable maillage des régions s’est organisé à travers les Centres d’art, les Fonds d’art contemporain et autres institutions muséales. Quant aux institutions plus anciennes, comme les Écoles d’art, elles ont subi un aggiornamento parfois musclé. À l’étranger, l’ex-Association française d’action artistique, maintenant fondue dans l’Institut français, est priée de contribuer à la promotion des artistes appréciés en haut lieu. En fin de compte, tout un réseau public et parapublic œuvre au service d’une certaine idée de l’art contemporain.

Il n’est pas choquant en soi que l’État ait une politique de l’art. L’ennui, c’est que la plupart des œuvres et des manifestations produites dans ces circuits ont ceci de particulier (et de commun) qu’elles sont accompagnées d’importants textes explicatifs. Cette caractéristique paraît d’autant plus étrange au profane qu’il s’agit souvent de textes filandreux, voire carrément obscurs. Il n’est pas rare que les objets présentés soient d’une insignifiance inversement proportionnelle à l’enflure des commentaires qui les soutiennent. Pourtant, si l’on a sincèrement envie de faire partager une idée ou une sensibilité, on essaye de se mettre à la portée des autres. On s’efforce de s’exprimer clairement. Quand on veut impressionner et que l’on vise une sorte de respectabilité plus mondaine qu’intellectuelle, on peut céder à la tentation de l’enfumage.

Une certaine prose, appréciée de quelques-uns mais un peu lourde au goût des autres, accompagne donc généralement la forme d’art dont il est question ici. Seulement, il s’agit d’un usage à haut risque. En effet, si la réception d’une œuvre nécessite une explication, sait-on ce que deviendra le précieux commentaire lorsqu’elle sera présentée à l’étranger ? Sera-t-il traduit ? Sera-t-il perdu ? Le style, parfois « hyperintellectualisé », sera-t-il perçu, loin de chez nous, positivement ou négativement ? Les mêmes questions se posent au sujet de la transmission d’une œuvre dans le temps : qu’adviendra-t-il du mode d’emploi dans quelques décennies ? Qu’y comprendra-t-on dans quelques siècles ? Les œuvres dont l’existence dépend d’un discours sont à l’évidence moins exportables et moins durables que celles qui portent en elles-mêmes une richesse de sens et d’émotions. Au-delà même des considérations esthétiques, le choix des réseaux publics d’encourager l’art dans cette voie paraît très risqué.

Critiquable également est la propension à privilégier les formes qui s’adressent principalement à des institutions, comme les « installations », au détriment des peintures, plus classiques peut-être, mais qui intéressent toujours – et, semble-t-il, de plus en plus – les collectionneurs.

On a parfois même l’impression que l’administration et ses relais ont pour ambition de lutter contre le goût du public, et pas seulement du « grand public », mais aussi du public cultivé. Ainsi, on enchaîne à un rythme soutenu les présentations d’objets improbables dilués – et supposément sublimés, sans doute – dans d’immenses locaux repeints en blanc. On accumule les catalogues d’exposition de 500 pages rédigés dans un style néoscolastique. Le visiteur lambda déploie des trésors de bonne volonté. Et pour les récalcitrants, il reste l’argument d’autorité : on leur rappelle que leurs ancêtres ont déjà loupé Manet, Van Gogh et les débuts de la modernité. Autrement dit, ils ne peuvent plus refuser de « comprendre », sauf à vouloir faire figure d’incurables blaireaux.

Il est assez docile, le public. En apparence en tout cas. Il se rebiffe rarement contre l’art qu’on a prévu pour lui. Mais il préfère se consacrer à autre chose. C’est aussi simple que ça. Il n’y a pas conflit, mais évitement. Les Centres d’art sont presque vides à longueur d’année, hormis, bien sûr, les scolaires qu’on y promène.

En somme, les Français s’intéressent peu à l’art qu’on leur prescrit, souvent ennuyeux et sottement élitiste. Mais ils hésitent à se tourner vers d’autres formes d’art, craignant de se ridiculiser en admirant ou en achetant une œuvre ne relevant pas des genres validés. Ils sont comme des gens à qui on aurait imposé un mariage arrangé et qui ne se sentiraient pas autorisés à aller voir ailleurs. Leur désir est en berne.

Or, cela ne s’explique nullement par une désaffection générale pour la culture ; pas du tout. Tous les jours, des romans, des films, des musiques, des architectures suscitent l’engouement − justifié ou non, ce n’est pas la question. Il y a incontestablement une indifférence spécifique du public français à l’art contemporain. Dans ce domaine, il devient difficile de monter une émission de télé ou une opération de mécénat, difficile de mobiliser les salariés d’une entreprise – en réalité, difficile d’entreprendre quoi que ce soit. La demande d’art en France est anémiée. Malheureusement, sans un marché interne vivant et solide, il n’est guère envisageable de briller sur la scène internationale.

Dans un rapport au ministère des Affaires étrangères qui date déjà d’une dizaine d’années, le sociologue Alain Quemin donnait l’alerte. Il soulignait que la France, à l’étranger, est suspectée de « promouvoir un art officiel toujours soupçonné de médiocrité », et que « ses artistes font bien souvent l’objet d’un certain discrédit a priori ». On trouve aussi dans ce document d’intéressants verbatim de collectionneurs internationaux qui excluent d’acheter français au-delà d’un montant relativement bas, en raison d’un préjugé négatif sur notre pays. Le rapport Artprice 2013, qui situe les plasticiens français en bas de l’échelle des prix, montre que ce diagnostic garde toute son actualité. Les quelques artistes français qui ont percé à l’étranger n’ont d’ailleurs pas nécessairement rendu heureux le ministère, bien au contraire. Ainsi, en a-t-il été, par exemple, du peintre Gérard Garouste, dont la première exposition à New York, chez le prestigieux galeriste Leo Castelli, est ainsi évoquée par la sociologue Nathalie Heinich : « Un responsable culturel français lui déclara qu’il n’aimait pas sa peinture et qu’elle ne représentait en rien l’art français. Il n’eut aucun soutien des institutions de son pays. »

L’action des pouvoirs publics et de leurs relais est également curieuse, s’agissant de  leurs relations avec la population des artistes dans son ensemble. En effet, la plupart des autres administrations sectorielles se sentent chargées des femmes, des hommes et des entreprises relevant de leurs attributions. Par exemple, le ministère de l’Agriculture travaille en partenariat avec les syndicats agricoles et fait son possible pour développer la filière agroalimentaire. En ce qui concerne le ministère de la Culture, c’est moins clair. On le sent tiraillé entre deux objectifs souvent contradictoires : d’un côté, venir en aide à ses administrés et, de l’autre, mener une politique de prestige pour son propre compte. L’exemple des salons du Grand Palais est significatif. L’État a obligé les associations à entasser presque tous les salons historiques en une seule manifestation générique dénommée « Art en Capital ». La présentation, extrêmement compacte et réduite à quelques jours, est dissuasive. On comprend que, pour les « inspecteurs de la création », il s’agit là d’artistes extrêmement ringards et de « peintres du dimanche ». Ce jugement est d’ailleurs loin d’être faux : il y a de tout dans ce genre de salon. Je ne peux pas dire le contraire. Mais le problème n’est pas là. Des pays comme la Grande-Bretagne comprennent l’intérêt de soutenir le monde associatif, aussi perfectible soit-il, parce qu’il constitue une sorte de terreau irremplaçable. Pour prendre un autre exemple, le ministère de la Jeunesse et des Sports favorise des pratiques accessibles à tous, en pariant qu’il en sortira, un jour, quelque champion. Au Grand Palais l’administration a préféré créer elle-même une manifestation de prestige, « Monumenta », la bien-nommée. L’ensemble de la nef y est attribué à un seul plasticien de renom, généralement étranger, et pour une longue période. La plupart des artistes français restent pauvres et exclus des circuits autorisés. Un grand nombre d’entre eux dépendent du RSA et sont condamnés à regarder de loin les fastes de l’art officiel.

L’interventionnisme des pouvoirs publics dans le domaine artistique soulève donc de nombreuses questions. Cependant, il ne semble pas qu’une réorientation, ni même une évaluation, soit à l’ordre du jour. L’immobilisme résulte en grande partie du fait qu’il y a peu de débats, peu de contestations, juste des choses à « comprendre » et à aimer : l’art officiel est un phénomène unilatéral.

Eh bien, justement, cela doit changer ! Il faut que des points de vue divers, voire divergents, entrent dans le jeu. Exprimons-nous, exprimez-vous ! Il est important de dire ce que l’on pense, quitte à passer pour un plouc. Je crois qu’il y a moins de honte à être un blaireau sincère qu’un pédant branché.[/access]

*Photo: AVENTURIER PATRICK/SIPA.00639253_000007

On lit et on boit frais à Saint-Tropez 1/2

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lecture vacances ete

lecture vacances ete

À bout de souffle

Félicien Marceau, c’est Belmondo dans L’Homme de Rio. Son héros, Nicolas de Saint-Damien court sur trois cents pages dans un roman oublié de 1989 au titre mal choisi d’« Un oiseau dans le ciel ». Nicolas s’échappe de son milieu ouaté pour vivre sa vie, pour enfin exister, reprendre une liberté dont il ignore les frontières et les délices. C’est Alice au pays des Pieds Nickelés, Candide chez Mocky, Duras dans la villa de Max Pécas. « Explorateur du vingtième arrondissement, garçon d’étage dans le Surrey, garde du corps d’une infante modèle mexicain, héros d’un enlèvement hautement politique et témoin dans l’enquête subséquente, autant d’expériences certes intéressantes et qui, à son idée, l’avaient fait bien avancer dans son initiation au monde ». Une quête aussi picaresque qu’intimiste. On ne dira jamais assez le plaisir immense de (re)lire Marceau. L’intrigue virevolte d’un château-hôtel gothique anglais aux îles grecques, une douce ironie plane dans l’air, les dialogues crépitent et l’amertume des existences bien réglées vole en éclats.  Marceau, sous un aspect bourgeois, était de la dynamite révolutionnaire. Son écriture bouillonne, ses mots piquent, ses pensées transpercent. Ce trublion excellait dans la satire aux belles manières.

Il savait tout faire, du théâtre absurde au brûlot sentimental. Ce poseur de mines, catcheur en smoking, avait pris refuge chez les Immortels un peu par hasard, car avouons-le, l’Académie compte peu de vrais romanciers et les stylistes n’ont pas souvent les honneurs du Quai Conti. Beaucoup de professeurs bardés de diplômes, peu d’intelligence rayonnante et d’écrivains « naturels ».

Un oiseau dans le ciel de Félicien Marceau – Folio

 

On revient toujours à Burma

Il y a une malédiction Léo Malet (1909-1996). A quinze ans, vous lisez un Burma dans l’ennui de l’été et puis vous vous enfilez tous les Nouveaux Mystères de Paris sans vous arrêter. Vous avez reçu la lumière divine. Fiat lux ! Ce privé aurait pu seulement être une lecture d’adolescence, un compagnonnage de gare, aussi éphémère qu’une faveur de madone des sleepings. Seulement, vous êtes pris au piège de cet anar canaille, Hélène vous fait déjà du gringue et le commissaire Faroux, Florimond de son prénom, vous tient en garde à vue. Vingt-cinq ans plus tard, lesté d’une imposante bibliothèque aussi savante qu’inutile, vous revenez toujours à Burma, à ces plaisirs populaires, à ces lectures d’après-midi sous un cagnard de campagne.

En gastronomie, c’est pareil, vous avez mangé de la truffe, du homard, des mets raffinés et seul le fromage de tête vous fait saliver, chavirer. Léo Malet a des manières brusques qui vous plaisent quand il répondait à un Pivot, propret, genre premier de la classe : « Je suis rétro à bloc. Je ne comprends rien aux gens qui m’entourent ». Ce réactionnaire, mauvais coucheur, graine de délinquant possède un charme foutraque qu’un Maigret, réglé comme du papier à musique, n’aura jamais. Une psychologie bancale, quelque chose de français, de provoc’ et de foncièrement mélancolique. Burma ne croit en rien, ne possède rien, n’attend rien. La tête dure, la parole libre, ça change des écrivains de salons à la conversation translucide. Alors par où commencer dans cette œuvre imbibée au vitriol ? 120, rue de la gare publié en 1943 ou Nestor Burma dans l’île de 1970 ? Je vous conseille Nestor Burma revient au bercail, millésime 1967, tonique, explosif, résolument tourné vers la nostalgie. Il y est question d’une fille disparue, de l’OAS et d’un retour aux sources pour l’auteur natif de Montpellier. Suivez le détective de choc, l’enfant prodigue d’une ville au passé trouble : « Nestor Burma est de retour, pétillant de pensées folichonnes ».

Nestor Burma revient au bercail de Léo Malet – Fleuve Noir

 

Sexe et mensonges

Au début des années 80, quand vous étiez en âge de lire, deux écoles s’offraient à vous. Les lectures académiques imposées par la morale républicaine, des bouquins imbitables sélectionnés par quelques technocrates aussi mauvais pédagogues qu’hédonistes refoulés et les lectures de plaisir. Celles qui vous faisaient pédaler frénétiquement sur votre bicross Motobécane jusqu’à la librairie du village pour acheter un précieux Folio junior. Ça pétillait dans les tourniquets ! Les couvertures aussi colorées qu’une poignée de Dragibus vous mettaient en transe. Le trait faussement naïf de Sempé ou l’impétueux crayonné de Quentin Blake (qui expose ses œuvres à la Galerie Martine Gossieaux dans le VIIème arrondissement jusqu’au 2 octobre 2014) vous arrachaient les belles pièces de 10 francs Mathieu de votre porte-monnaie. Il vous les fallait tous, la série des Petit Nicolas et les contes déjantés de Roald Dahl. Ces deux-là, Goscinny et Dahl, bien secondés par leurs illustrateurs, ont fait plus pour la lecture que n’importe quelle circulaire du Ministère. Et puis, en grandissant, en troquant votre bicyclette pour un scooter MBK, vous avez recroisé le chemin de ce gallois insaisissable, écrivain aventurier comme tout bon sujet de sa Majesté. La biographie touffue de Roald Dahl (1916-1990), tour à tour, pilote de la RAF, diplomate, marié à une actrice, gloire mondiale de l’édition jeunesse, avait de quoi vous extraire de votre léthargie lycéenne.

C’est là que vous avez découvert qu’en dehors de Charlie, de Maître Renard ou de James, Roald Dahl avait écrit des nouvelles et des romans pour adultes. Vous n’en doutiez pas car ses livres destinés au jeune public comme on dit aujourd’hui ne l’étaient pas vraiment. Dahl ne compartimentait pas ses lecteurs. Il y a assez de folie, d’invention, de rire et de moquerie pour attirer à lui tous les publics. Mon oncle Oswald paru en 1979 en Angleterre et traduit en France en 1981 est certainement la pièce maîtresse de son œuvre, un roman jouissif, la garantie de crampes à l’estomac. Cette histoire scabreuse autour de l’invention d’une pilule aphrodisiaque est littéralement dingue. Dahl, c’est un Benny Hill hilarant, un John Steed priapique, un Tory derviche tourneur. Irrésistible. Ce roi de l’humour à l’anglo-saxonne dégoupille des grenades à chaque paragraphe. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager les premières lignes de ce roman : « Voici qu’à nouveau j’éprouve le besoin de rendre hommage à mon oncle Oswald. Je veux parler, bien entendu, du regretté Oswald Hendryks Cornelius : le connaisseur, le bon vivant, le collectionneur d’araignées, de scorpions et de cannes, le passionné d’opéra, l’expert en porcelaines chinoises, le séducteur de ces dames, et sans nul doute le plus grand fornicateur de tous les temps. Je sais, d’autres personnages célèbres ont prétendu à ce titre de gloire, mais ils se retrouvent simplement couverts de ridicule quand on compare leurs prouesses à celle de mon oncle Oswald. Je songe en particulier à ce pauvre Casanova ».

Mon oncle Oswald de Roald Dahl – Gallimard

*Photo: OJO Images / Rex Featur/REX/SIPA.REX40156634_000001

I love rock ’n’ roll girls

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suzi quattro rock

suzi quattro rock

Pendant les années de plomb du rock, les épouvantables eighties, ce sont essentiellement les filles qui ont maintenu la flamme. Alors que les  Dépêche Mode, Cure, et autres Cocteau Twins à la con pensaient avoir enterré le genre sous les synthés, les pulsions suicidaires, les jabots en dentelle et les lotions pour l’acné, les filles ont fait le job. 

Qu’on ait affaire à des génies habités (Chrissie Hynde, Joan Jett, Wendy O., les sœurs Wilson) ou à des artistes très doués (Bangles, Bananarama, Gogo’s, Cindy Lauper, la Madonna des débuts, Nena, Pat Benatar –et, chez, nous, les délicieuses Calamités- elles ont toutes, à leur façon, sanctuarisé les fondamentaux du rock (riffs et chœurs, rythme et mélodie, énergie et ironie)

Pourquoi ? Parce le Bon Dieu, c’est sûr, ne voulait pas qu’on soit privé de rock à la radio (c’était avant Internet, hein). Peut-être aussi parce que, à l’instar de ce qu’on disait pendant mes études sur le catholicisme des Bretons (leur foi est plus vivace qu’ailleurs parce qu’ils ont été évangélisés après tout le reste du pays) les filles du rock, arrivées tard sur le marché, n’avaient pas eu le temps d’être blasées par A-wop-bom-a-loo-mop-a-lomp-bom-bom! .

Certes, de Sister Rosetta Tharpe à Janis Joplin en passant par les Ronettes, il y a eu avant les eighties bien des filles dans le rock, mais elles n’étaient pas au cœur du truc, c’étaient des-filles-qui-font-du-rock des poissons volants, contrairement aux genres connexes (R n’ B, folk, country, jazz) où les Joan Baez, Carole King, Supremes, Aretha Franklin, Dolly Parton, Linda Ronstadt, Bette Midler et autres Billie Holiday n’avaient vraiment rien des meufs de service.

L’irruption des filles dans le rock, le vrai c’est quand, alors ? Pour moi, bien sûr, ça commence avec Suzi Quattro. On méprisait – à tort, rétrospectivement – la musique pour drogués (Grace Slick, notamment). On connaissait mal les girl groups de Tamla ou du Spector Wall of Sound- on s’est rattrapé depuis, et pas qu’un peu, mon neveu !

Suzi, c’était miraculeux, parce que ce fut la première, avec « Can the Can », à faire du rock de mec mieux que les mecs. La brèche était ouverte, viendront vite ensuite, dans la deuxième moitié des seventies et dans la foulée du revival swing initié par le pub rock, la powerpop et le punk, la miraculeuse Patti Smith, la délicieuse Debbie Harris, l’astucieuse Lene Lovich et les fougueuses Slits. La partie était gagnée !

Enfin disons plutôt qu’elle était gagnée pour les filles, mais pas pour le rock, qui lui, allait de plus en plus mal. On est au début des eighties : et après avoir tremblé sous les coups des Ramones ou des Buzzcocks, le système retombe sur ses pieds en tente d’imposer comme norme musicale les merdouilles synthétiques et/ou dépressives. C’est l’époque où l’on nous dit que Cure est le plus grand groupe du monde ! Et je vous parle même pas de leurs clones gogols d’Indochine…

C’est en ces temps maudits que les filles gardèrent le temple, avec des guitares et des basses, des jolis minois et des vannes graveleuses, des chœurs et du chœur. Depuis I Love Rock n’ Roll jusqu’à Back On The Chain Gang, elles créeront les rocks les plus rocks des eighties. La génération suivante, celle qui va des Pixies à Nirvana en passant par Green Day , n’aura qu’à continuer sur leur lancée, avec le bonheur qu’on sait. On est alors au début des années 90, le rock est redevenu, pour l’essentiel, une histoire de mecs. Dommage…

 

NB : Cet article ne cite pas des chanteuses des eighties que j’aime profondément comme Laurie Anderson ou Donna Summer, parce qu’elles ne relèvent objectivement pas du rock n’ roll ou de ses environs immédiats. J’ai pu par ailleurs oublier quelques dames importantes, je m’en excuse auprès d’elles et des lecteurs attentifs, qui rectifieront, j’en suis sûr. En revanche l’absence dans ma playlist de Stevie Nicks, Siouxsie ou Kate Bush ne doit rien à la distraction. 

Irak : un brelan d’incapables

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Ce n’est pas pour modérer l’optimisme de certains mais je crains fort que la capitale des chrétiens irakiens ne déménage de Qaraqosh à Sarcelles. La progression des salafistes de l’Etat islamique au Levant semble inexorable, au grand dam des chrétiens, chiites, sunnites non-fêlés, et autres yazidis. Comment en est-on arrivé là ?

Bien entendu, la pax americana ne sort pas indemne de l’inventaire. Que dix ans après la chute du sanguinaire Saddam Hussein, les Etats-Unis aient dépensé plus de dollars qu’il n’en faut pour acheter tout l’or noir du Golfe persique et aboutissent à ce résultat-là ne laisse pas d’étonner. Bush – pour expliquer le maintien des GI’s en Irak -, puis Obama – afin de justifier leur départ – nous ont assez tannés avec l’équipement et la formation d’une armée nationale irakienne épurée. Brillant résultat.

Mais ne cédons pas à l’anti-américanisme primaire. Les troupes yankees ayant quitté le pays des deux fleuves, il revient aujourd’hui au gouvernement irakien de tenir les rênes de l’Etat – ou de ce qu’il en reste. Avec succès : son chef Nouri Al-Maliki atteint des sommets de népotisme et le marasme sécuritaire confine à la guerre civile sunnites/chiites ! Perçu comme une marionnette de l’Iran, qui lui cherche ouvertement un successeur, le Premier ministre irakien ne fait même pas l’unanimité dans ses rangs. Il se murmure que les services de sécurité irakiens reprochent à Maliki de ne pas redistribuer l’argent de la rente au petit peuple chiite, dont certains mouchards auraient noué une alliance contre-nature avec l’Etat islamique au Levant et en Irak. Tout aussi vénaux mais moins malhabiles que le Premier ministre, les terroristes savent s’acheter une clientèle, eux.

Troisième larron de ce brelan d’incapables, l’Iran ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Non content d’avoir récupéré son joujou irakien, la République islamique a longtemps tenu Maliki à bout de bras, avant de le soutenir comme la corde le pendu. Téhéran a beau jeu de s’ériger en rempart contre le salafisme – par hezbollahis et pasdarans interposés -, sur le terrain, ce sont les combattants kurdes qui mordent la poussière face à l’insurrection sunnite irakienne.

Avec un chouïa de logique, on en déduit que les trois grands responsables du désastre irakien devraient s’unir face au péril salafiste[1. Nous n’avons pas écrit « salafo-qatari » mais nous l’avons pensé très fort…]. Mais c’est une autre histoire…

L’été de tous les dangers ou de tous les délices?

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ete terroir groin

ete terroir groin

Et vogue le vacancier sur les routes de France, à la recherche du bien-être estival ! On ne va pas seulement se vider la tête des tracas de l’année et des vicissitudes de l’époque, on va aussi se remplir la panse de denrées du plaisir et de boissons du bonheur. Les vacances, c’est fait pour se changer les idées et l’appétit, sortir des sentiers battus du boulot et des allées de la grande distribution. Et c’est là que le bât blesse, car les marchands d’illusion attendent justement le touriste au coin du bois. Juillet et août sont les meilleures périodes de chasse pour les prédateurs du portefeuille néophyte. Petit, petit, petit…[access capability= »lire_inedits »]

Ah, les fruits de mer du bistrot de la Marée ! Ah, les abricots de la cabane du paysan sur le bord de la route ! Ah, le fromage fermier au marché du village ! Ah, la terrine de grand-mère à l’étal du charcutier ambulant ! En été, du côté de la malbouffe, l’habit fait le moine et les margoulins passent maîtres dans l’art de vous entendre en confession : braves étrangers ignorants des coutumes du cru, venez vous faire plumer à la mode de chez nous ! Au grand dam des vrais indigènes, furieux de se faire damer le pion par les saltimbanques du bluff. La saison chaude est la pire de toutes pour les huîtres et autres coquillages car ils sont en période de frai, c’est-à-dire laiteux et décharnés. Méfiez-vous des revendeurs qui proposent, dans des cagettes semblant sortir du verger local, des fruits espagnols ou marocains tirés des frigos du grossiste importateur. Attention à ces marchés du terroir où de braves escrocs déguisés en bouseux, blouse bleue et chapeau noir, font goûter des produits « élaborés à la ferme » en provenance d’une conserverie industrielle. Gare à ces artisans de bouche qui viennent de démouler le pâté de campagne acheté une heure avant à l’hypermarché voisin ! Un vacancier averti en vaut deux et peut manger comme quatre au prix de trois.

Si le séjour est côtier, il y a de fortes chances que le port le plus proche ait sa petite criée où les pêcheurs de petits bateaux débarquent leur marée. Cette vente dite « à la pierre du quai », très réglementée, est la garantie de goûter à du poisson de mer pris à l’aube. Et quel régal ! Quant à la vente des fruits, des fromages ou des volailles de la ferme, la pratique est réelle, et parfaitement fiable, si l’on prend la peine et la joie d’aller les chercher chez le producteur. Une revente sur la voie publique présente toujours un risque si l’on ne sait rien du fournisseur. Pour ceux qui le peuvent, une fois n’est pas coutume, si l’huître n’est pas au sommet de sa performance, le crustacé, lui, l’est, notamment le homard, à sa meilleure période, plein et charnu, dans son prix le plus bas de l’année. On peut en trouver du bien bleu à 15 euros le kilo sur certains étals ou mareyeurs de Bretagne ou de Normandie, une aubaine ! À déguster juste grillé. Quant aux marchés paysans, de plus en plus nombreux, ils doivent être patentés comme tels et signalés, dans les communes où ils se tiennent, sur des espaces réservés. Insouciance et nonchalance sont les maîtres maux d’un été indigeste et ruineux. Exigence et vigilance sont les maîtres mots d’un été gourmand et bien arrosé. La France est le pays où tout est possible, et la belle saison permet d’aller découvrir des terroirs insoupçonnés.

Faire sa propre police pour goûter aux délices. Consommons citoyen ![/access]

*Photo: Soleil

Ségolène, Anders et le nucléaire

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nucleaire anders royal

nucleaire anders royal

Elle s’appelait Micheline. Le 5 juillet 1946, cette danseuse du Casino de Paris présente le « plus petit maillot de bain du monde » à la piscine Molitor.  Le concepteur de ce bout de tissu  est un ingénieur automobile, Louis Réard, qui travaille malgré tout aux folies Bergères, dans la boutique de maman.  La pièce tant attendue s’appelle Bikini. C’est qu’il fallait lui donner un nom. Et pour nommer « cette étoile de David explosée (Fabrice Hadjadj) », Réard a choisi la référence au nucléaire. Bikini est en effet l’île où les Américains viennent de réaliser leurs derniers essais.

Ce qui semble le plus anecdotique-une simple pièce de tissu- recèle dès le départ une catastrophe. Lorsque Micheline Bernardini  dévoile sa fine  étoffe, on ne sait plus tellement s’il s’agit d’un essayage, ou tout simplement d’un essai. Coïncidence, l’inventeur du deux pièces, Jacques Heim (couturier d’Yvonne de Gaulle) avait appelé son invention « atome ». Quelques dix années plus tôt,  le bonhomme avait senti qu’on rentrerait dans l’ère de la déflagration.  Sur nos plages, donc, les poussières radio actives atteignent les grains de sables et s’y dissimulent.

Dès 1956, le philosophe Günther Anders est le premier à décrire ce phénomène. L’intrusion de la technique dans notre intime fait désormais parti de notre quotidien.  Dans son œuvre majeure L’Obsolescence de l’homme, deux concepts nomment cet avènement terrible. La « familiarisation » et la « distanciation ». La distanciation, c’est lorsque  le « proche devient lointain ».  Quand, par exemple, votre femme se croit aux Caraïbes, alors qu’elle est à Dreux,  assise tout près de vous dans le canapé du salon. Si autrefois notait Anders, la carte postale miniaturisait l’endroit qu’elle représentait, la télévision ajoute quelque chose de plus au processus : elle dissimule aussi votre canapé. Exit le chien, la plante verte, le mari. La familiarisation , c’est lorsque  le « lointain devient proche ». Quand, par exemple,  votre fille tutoie ses héros de séries, ou qu’un atoll tropical s’octroie le nom de son maillot de bain.

Sur la plage, le risque de  « la destruction massive » charrierait jusqu’à son vocabulaire macabre. Votre femme est dorénavant une « bombe », voire « un avion de chasse ». Et puisqu’il a désormais sa « target », votre voisin de serviette peut choisir de « s’éclater », toute la nuit, s’il le veut bien. La langue est devenue  une rampe de lancement. Le « s’éclater » rapproche désormais le «  clubber » du kamikaze. L’opération commerciale n’est pas si loin de l’opération suicide.

Pour Günther Anders, la logique technique en a donc contre le corps. Et plus précisément contre le corps sexué. La menace nucléaire jette l’opprobre sur les naissances à venir, puisque toutes sont désormais placées sous le signe de l’« extinction massive ».  Si nous ne vivons plus dans une « époque » mais dans un « délai », à quoi bon transmettre la vie ? À quoi bon faire vivre le mioche sous l’horizon de la bombe ? Impossible de se projeter sans vouloir aussi se jeter.

Pourtant, dirait l’optimiste, nous continuons de mettre au monde et d’emprunter à crédit sur quinze ans. Y va-t-il d’une inconscience qu’on pourrait soigner chez le psy ? Niet, nous dit Anders. La bombe et l’appareillage technique agissent de façon « supraliminaire ». Ils sont trop grands pour que nous puissions nous représenter les effets. « Nous somme les seigneurs de l’apocalypse.[…] C’est facile à dire. Mais c’est si monstrueux qu’en comparaison, toutes les vicissitudes de l’histoire semblent anecdotiques. »

De quoi s’ouvrir les veines, dans un hôtel miteux de la Nouvelle Orléans. Le cas de Claude Ethearly, l’un des trois pilotes survolant Hiroshima le 6 aout 1945, est le plus symptomatique. « Little boy », la bombe qu’il ordonne de larguer sur la ville, le hante jusque dans sa firme pétrolière, où il a refait sa vie. Hiroshima est partout. Héros national aux Etats-Unis, il vire pourtant à la folie nerveuse. En 1959, alors que le traumatisme le tient enfermé en hôpital psychiatrique, il accepte de correspondre avec Günther Anders. Le philosophe en tirera des conclusions qu’il pressentait dès 1945 : « face à l’idée de l’apocalypse, notre âme déclare forfait ».

La bombe n’a pas sauté ? Elle reste « suspendue au dessus de nos têtes » corrige Anders.  Les centrales, quant à elles, menacent de craquer. En 1986, après Tchernobyl, le philosophe  fait paraître un essai qui vient de nous être traduit et dont l’actualité est brulante.  La violence, oui ou non, n’intègrent pas seulement l’industrie du nucléaire dans sa critique, mais élargit  son analyse aux firmes de la chimie ou du béton. Depuis 1986, rien n’a pu invalider l’urgence dans laquelle Anders nous plonge. Fukushima étant la dernière monstruosité.  Les fleuves ont été intoxiqués, les champs pollués, les aéroports ont fleuris parmi les bêtes sauvages, et les nouvelles technologies persistent à isoler les individus en créant une armée de sociopathes déshumanisés. Enfin, les concepteurs des centrales nucléaires, – certains se sont peut-être recyclés dans le tanga et le monokini-, n’avaient pas prévu à l’origine que les réacteurs pouvaient être démontés et qu’il allait falloir stocker les déchets.

Telle est la situation profonde de l’homme et de la technique. Or, le 30 juillet dernier, en conseil des ministres, le projet de loi sur la transition énergétique a été adopté.  Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, y avançait ceci : « la France a fait le choix du nucléaire ».

Vient également de sortir : La violence oui ou non, Günther Anders, Fario, 2014.

*Photo : wikicommons.

Sud-Soudan, ce conflit qu’on ne saurait voir

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sud soudan petrole

sud soudan petrole

Pendant quelques semaines, le monde a eu les yeux rivés sur Gaza. Comme à leur habitude, dans cette guerre de l’image, après la Libye, la Syrie, le Mali, les médias se sont focalisés sur une région du monde, sans oser détourner le regard d’un espace politique si chargé d’émotions.

Pourtant, au Sud-Soudan se joue actuellement une pièce dramatique, avec déjà 10 000 morts, 1.5 million de soudanais déplacés (la moitié serait des enfants) et plus d’un tiers de la population sous la menace d’une famine imminente. Depuis décembre 2013 s’affrontent des factions militaires rivales. Aux fidèles du président Salva Kiir (Dinka) s’opposent les soldats restés loyaux à l’ancien vice-président Ried Machar (Nuer). L’ONU évoque des crimes contre l’humanité de la part des deux camps, et craint que le conflit ne se transforme en génocide.

Comme au Moyen-Orient, les revendications identitaires sont au cœur du conflit. En 2011, le Soudan du Sud est devenu le premier pays africain à s’autodéterminer, en s’émancipant du Nord, arabisé et musulman, dont la loi islamique menaçait les populations noires chrétiennes du sud. Avant l’indépendance du pays les disputes internes au mouvement séparatiste développaient déjà une dimension tribale, à l’instar de la rivalité entre Machar et Garang, qui avait provoqué à partir de 1991 une guerre dramatique entre Dinka et Nuer, avec plus de 300000 morts à la clé.

Les germes du conflit actuel étaient donc présents : Garang souhaitait voir un Sud-Soudan unifié alors que Machar appelait à l’auto-détermination du Sud. La logique d’un système ethnique, dans ce type d’Etat unifié, encourage la violence par une logique de vengeance et de punition collective. Pour un individu tué dans un camp, une autre personne devra être éliminée dans l’autre, avec ses conséquences sur les générations futures. Lorsque les soldats Dinka s’attaquent à des femmes et à des enfants Nuer, ils savent que ces enfants chercheront à venger leurs pères assassinés quand ils auront grandi.

Parallèlement à ces luttes intestines se joue un conflit à plus grande échelle, étouffé par l’enjeu pétrolier, dans une région disposant de la troisième plus grosse réserve d’or noir d’Afrique subsaharienne. Si les intérêts des Etats-Unis et de la Chine sont en jeu, on ne peut pas parler d’affrontement entre américains et chinois, car Beijing s’inquiète surtout des enjeux économiques du conflit, alors que ce sont les intérêts politiques (notamment la lutte contre le Soudan musulman d’Omar al-Bashir) qui dessinent les contours de l’influence américaine.

La Chine est devenue un acteur économique majeur au Sud-Soudan, comme partout en Afrique, notamment en s’établissant au cours des cinq dernières années comme le premier partenaire économique du continent. 400 milliards de dollars ont été  investis dans des projets de construction, aboutissant sur 2200 kilomètres de chemins de fer et 3500 de routes nationales. Au Sud-Soudan, les milliards investis par la Chine ont permis de construire des infrastructures et de soutenir le secteur pétrolier. Alors que cette puissance économique a émergé en Afrique, Washington a injecté des milliards de dollars d’aide humanitaire et d’assistance militaire quand il fallait soutenir la sécession entre le sud et le nord du pays. L’objectif, pour les Etats-Unis, était double : garantir une source stable d’énergies en Afrique, et servir les intérêts militaires du pays.

La guerre civile actuelle est donc symptomatique de l’échec global des tentatives d’accompagnement des constructions nationales de la part des américains, que ce soit en Asie avec l’Afghanistan, au Moyen-Orient avec l’Irak, ou maintenant en Afrique. Si on doit relever les causes économiques du conflit (notamment la chute de la production du pétrole, qui représente 90% des revenus du pays), il ne faut pas minorer l’importance capitale du facteur ethnique dans une région qui voit s’affronter ces mêmes factions rivales depuis l’indépendance du grand Soudan.

De manière plus globale, quand on analyse la question  ethnique, on peut aussi se demander si le modèle étatique moderne est véritablement adapté aux sociétés africaines. Le Sud Soudan, avec sa diversité ethnique immense, est un microcosme de l’Afrique. La colonisation a légué à ces sociétés l’Etat-nation, alors que les frontières précises dessinées par les colons oubliaient souvent les réalités ethniques de ces terres occupées.  S’il faut donc remettre en cause ces frontières coloniales, on peut se demander jusqu’où la critique du principe d’intangibilité de ces frontières doit aller. Création coloniale britannique, le Soudan est composé de 56 groupes ethniques, répartis en plus de 600 tribus. Si cette entité n’a jamais constitué une nation, alors il est nécessaire de se demander jusqu’où doit aller sa fragmentation politique, et en ce sens s’interroger sur la notion de peuple, sur ses lignes et son dessin, surtout lorsqu’on appelle au droit des peuples à s’autodéterminer.

Le problème des nationalismes et des peuples africains se situe au cœur de ces dessins de frontières aléatoires, mais chaque nouveau dessin, d’un nouvel oppresseur, d’un nouveau colon, aussi africain soit-il, constitue pour cet occupant de nouvelles résistances potentielles.  Ces communautés déterminées dans l’adversité, « communautés imaginées » par le force créatrice de la frontière ou de l’oppresseur,  constitue un problème pratique, insoluble, qui résiste à vingt-cinq siècles de philosophie politique: qu’est ce qu’un peuple ?

Plus largement il faut placer ce débat dans un contexte théorique plus large, en abordant ces questions sous l’angle du tribalisme et du nationalisme, mais aussi en évoquant fédéralisme et panafricanisme. L’Etat-nation, au regard des tentatives africaines depuis leurs indépendances, ne semble pas être le plus adapté au pluri-ethnisme du continent, et il serait temps d’envisager de se tourner vers d’autres modèles politiques.

Peut-on envisager sérieusement une fédération sud soudanaise, avec une autonomie accrue des groupes ethniques, et une meilleure représentation des minorités du pays ? Les chefs militaires seraient-ils prêts à réduire le pouvoir politique central pour en redistribuer une part à des pôles ethniques décentralisés ? Bascom évoquait déjà, dans les années 1950, comment les intérêts privés des leaders politiques et de leurs partis constitueraient un obstacle à l’émergence de fédérations d’ethnies au sein des récentes nations africaines. Une intervention accrue de la communauté internationale semble indispensable pour faire pression sur les deux chefs militaires, afin qu’ils puissent réfléchir à une solution de paix durable pour leur communauté politique, mais aussi pour leurs ethnies respectives. Alors que les Nations-Unies évoquent la pire crise alimentaire dans cette région du monde, il  paraît nécessaire de mettre la situation sud-soudanaise en lumière, afin d’éviter que cette crise catastrophique pour l’Afrique ne se prolonge.

*Photo : Daniel Karmann/AP/SIPA. AP21428330_000002. 

Barjot s’en prend plein la gueule!

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En surfant sur le web (on a les océans qu’on peut !), je tombe sur ce détournement d’une vidéo qui avait déjà fait le bonheur des bêtisiers : Frigide, les yeux pétillants d’étoiles, trébuche sur un obstacle putatif. Et moi, le mari goujat, de rester indifférent à son drame ! Pire : au lieu de lui porter secours, je plaisante…

Dans cette affaire, mon conseil m’a recommandé de plaider l’habitude. Depuis vingt-cinq ans que je la connais[1. Et encore, « c’est compliqué », comme on dit sur Facebook ; à l’en croire, elle m’aurait rencontré trois ans avant moi ( ?)], ce n’est pas exactement la première fois que je vois Barjot rater une marche, réelle ou imaginaire. Du coup, en un clin d’œil, je sais comment elle va se ramasser…

Dans la vidéo originale déjà, il n’y avait pas photo. Pas un quart de seconde je n’ai été inquiet ; sa chute fut gracieuse, toutes jambes en l’air – et même celle de son panier aussi. Dans ces conditions, n’est-ce pas, me précipiter à son secours n’eût fait que gâcher les belles images de M6…

Quant à la parodie ci-dessus, où un certain Street Fighter tabasse Frigide d’importance, elle m’arrangerait plutôt. On ne va quand même pas me demander à moi de me fighter avec un super-héros, virtuel de surcroît !