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Un ministère pavé de bonnes intentions

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koons versailles culture

On imagine qu’avec le chômage et le reste, l’art est le cadet de leurs soucis. Mais les Français sont tout de même un peu peinés de pressentir à quel point leur pays, autrefois terre d’élection des arts et des artistes, est à présent marginalisé. La France, loin derrière la Chine et les États-Unis, loin derrière l’Allemagne et la Grande-Bretagne, est devenue, sur le plan artistique, ce que l’on pourrait appeler un pays de troisième zone. On aimerait bien savoir comment on en est arrivé là, alors même qu’il existe en France et seulement en France un ministère de la Culture doté de moyens importants et débordant de projets. L’omniprésence des pouvoirs publics dans le paysage artistique est bien une exception française. Et c’est cette exception qu’il faudrait questionner. L’engagement massif et durable de la puissance publique ne serait-il pas à l’origine de l’affaiblissement artistique de la France ? La consécration publique d’un goût « officiel » (et les financements qui vont avec) aurait-elle donné naissance à une sorte d’académisme, présenté comme impertinent, mais dépourvu de crédibilité ?[access capability= »lire_inedits »]

L’action de l’État en faveur des arts plastiques peut paraître mineure à l’aune des sommes mobilisées. Mais s’agissant d’un secteur de petite taille, son impact s’avère déterminant. Une batterie de lignes de crédit procure des aides directes à une minorité d’artistes, de galeries et de médiateurs : attribution d’ateliers et contributions à l’installation, soutiens à la « recherche », subventions à la création en ses diverses étapes et pour ses multiples protagonistes, et bien entendu achats d’œuvres. Cependant, le moyen d’intervention décisif réside sans doute dans les innombrables établissements et pseudo-associations, établis sur le territoire et à l’étranger, qui relayent la politique du ministère. Depuis les années 1980, un véritable maillage des régions s’est organisé à travers les Centres d’art, les Fonds d’art contemporain et autres institutions muséales. Quant aux institutions plus anciennes, comme les Écoles d’art, elles ont subi un aggiornamento parfois musclé. À l’étranger, l’ex-Association française d’action artistique, maintenant fondue dans l’Institut français, est priée de contribuer à la promotion des artistes appréciés en haut lieu. En fin de compte, tout un réseau public et parapublic œuvre au service d’une certaine idée de l’art contemporain.

Il n’est pas choquant en soi que l’État ait une politique de l’art. L’ennui, c’est que la plupart des œuvres et des manifestations produites dans ces circuits ont ceci de particulier (et de commun) qu’elles sont accompagnées d’importants textes explicatifs. Cette caractéristique paraît d’autant plus étrange au profane qu’il s’agit souvent de textes filandreux, voire carrément obscurs. Il n’est pas rare que les objets présentés soient d’une insignifiance inversement proportionnelle à l’enflure des commentaires qui les soutiennent. Pourtant, si l’on a sincèrement envie de faire partager une idée ou une sensibilité, on essaye de se mettre à la portée des autres. On s’efforce de s’exprimer clairement. Quand on veut impressionner et que l’on vise une sorte de respectabilité plus mondaine qu’intellectuelle, on peut céder à la tentation de l’enfumage.

Une certaine prose, appréciée de quelques-uns mais un peu lourde au goût des autres, accompagne donc généralement la forme d’art dont il est question ici. Seulement, il s’agit d’un usage à haut risque. En effet, si la réception d’une œuvre nécessite une explication, sait-on ce que deviendra le précieux commentaire lorsqu’elle sera présentée à l’étranger ? Sera-t-il traduit ? Sera-t-il perdu ? Le style, parfois « hyperintellectualisé », sera-t-il perçu, loin de chez nous, positivement ou négativement ? Les mêmes questions se posent au sujet de la transmission d’une œuvre dans le temps : qu’adviendra-t-il du mode d’emploi dans quelques décennies ? Qu’y comprendra-t-on dans quelques siècles ? Les œuvres dont l’existence dépend d’un discours sont à l’évidence moins exportables et moins durables que celles qui portent en elles-mêmes une richesse de sens et d’émotions. Au-delà même des considérations esthétiques, le choix des réseaux publics d’encourager l’art dans cette voie paraît très risqué.

Critiquable également est la propension à privilégier les formes qui s’adressent principalement à des institutions, comme les « installations », au détriment des peintures, plus classiques peut-être, mais qui intéressent toujours – et, semble-t-il, de plus en plus – les collectionneurs.

On a parfois même l’impression que l’administration et ses relais ont pour ambition de lutter contre le goût du public, et pas seulement du « grand public », mais aussi du public cultivé. Ainsi, on enchaîne à un rythme soutenu les présentations d’objets improbables dilués – et supposément sublimés, sans doute – dans d’immenses locaux repeints en blanc. On accumule les catalogues d’exposition de 500 pages rédigés dans un style néoscolastique. Le visiteur lambda déploie des trésors de bonne volonté. Et pour les récalcitrants, il reste l’argument d’autorité : on leur rappelle que leurs ancêtres ont déjà loupé Manet, Van Gogh et les débuts de la modernité. Autrement dit, ils ne peuvent plus refuser de « comprendre », sauf à vouloir faire figure d’incurables blaireaux.

Il est assez docile, le public. En apparence en tout cas. Il se rebiffe rarement contre l’art qu’on a prévu pour lui. Mais il préfère se consacrer à autre chose. C’est aussi simple que ça. Il n’y a pas conflit, mais évitement. Les Centres d’art sont presque vides à longueur d’année, hormis, bien sûr, les scolaires qu’on y promène.

En somme, les Français s’intéressent peu à l’art qu’on leur prescrit, souvent ennuyeux et sottement élitiste. Mais ils hésitent à se tourner vers d’autres formes d’art, craignant de se ridiculiser en admirant ou en achetant une œuvre ne relevant pas des genres validés. Ils sont comme des gens à qui on aurait imposé un mariage arrangé et qui ne se sentiraient pas autorisés à aller voir ailleurs. Leur désir est en berne.

Or, cela ne s’explique nullement par une désaffection générale pour la culture ; pas du tout. Tous les jours, des romans, des films, des musiques, des architectures suscitent l’engouement − justifié ou non, ce n’est pas la question. Il y a incontestablement une indifférence spécifique du public français à l’art contemporain. Dans ce domaine, il devient difficile de monter une émission de télé ou une opération de mécénat, difficile de mobiliser les salariés d’une entreprise – en réalité, difficile d’entreprendre quoi que ce soit. La demande d’art en France est anémiée. Malheureusement, sans un marché interne vivant et solide, il n’est guère envisageable de briller sur la scène internationale.

Dans un rapport au ministère des Affaires étrangères qui date déjà d’une dizaine d’années, le sociologue Alain Quemin donnait l’alerte. Il soulignait que la France, à l’étranger, est suspectée de « promouvoir un art officiel toujours soupçonné de médiocrité », et que « ses artistes font bien souvent l’objet d’un certain discrédit a priori ». On trouve aussi dans ce document d’intéressants verbatim de collectionneurs internationaux qui excluent d’acheter français au-delà d’un montant relativement bas, en raison d’un préjugé négatif sur notre pays. Le rapport Artprice 2013, qui situe les plasticiens français en bas de l’échelle des prix, montre que ce diagnostic garde toute son actualité. Les quelques artistes français qui ont percé à l’étranger n’ont d’ailleurs pas nécessairement rendu heureux le ministère, bien au contraire. Ainsi, en a-t-il été, par exemple, du peintre Gérard Garouste, dont la première exposition à New York, chez le prestigieux galeriste Leo Castelli, est ainsi évoquée par la sociologue Nathalie Heinich : « Un responsable culturel français lui déclara qu’il n’aimait pas sa peinture et qu’elle ne représentait en rien l’art français. Il n’eut aucun soutien des institutions de son pays. »

L’action des pouvoirs publics et de leurs relais est également curieuse, s’agissant de  leurs relations avec la population des artistes dans son ensemble. En effet, la plupart des autres administrations sectorielles se sentent chargées des femmes, des hommes et des entreprises relevant de leurs attributions. Par exemple, le ministère de l’Agriculture travaille en partenariat avec les syndicats agricoles et fait son possible pour développer la filière agroalimentaire. En ce qui concerne le ministère de la Culture, c’est moins clair. On le sent tiraillé entre deux objectifs souvent contradictoires : d’un côté, venir en aide à ses administrés et, de l’autre, mener une politique de prestige pour son propre compte. L’exemple des salons du Grand Palais est significatif. L’État a obligé les associations à entasser presque tous les salons historiques en une seule manifestation générique dénommée « Art en Capital ». La présentation, extrêmement compacte et réduite à quelques jours, est dissuasive. On comprend que, pour les « inspecteurs de la création », il s’agit là d’artistes extrêmement ringards et de « peintres du dimanche ». Ce jugement est d’ailleurs loin d’être faux : il y a de tout dans ce genre de salon. Je ne peux pas dire le contraire. Mais le problème n’est pas là. Des pays comme la Grande-Bretagne comprennent l’intérêt de soutenir le monde associatif, aussi perfectible soit-il, parce qu’il constitue une sorte de terreau irremplaçable. Pour prendre un autre exemple, le ministère de la Jeunesse et des Sports favorise des pratiques accessibles à tous, en pariant qu’il en sortira, un jour, quelque champion. Au Grand Palais l’administration a préféré créer elle-même une manifestation de prestige, « Monumenta », la bien-nommée. L’ensemble de la nef y est attribué à un seul plasticien de renom, généralement étranger, et pour une longue période. La plupart des artistes français restent pauvres et exclus des circuits autorisés. Un grand nombre d’entre eux dépendent du RSA et sont condamnés à regarder de loin les fastes de l’art officiel.

L’interventionnisme des pouvoirs publics dans le domaine artistique soulève donc de nombreuses questions. Cependant, il ne semble pas qu’une réorientation, ni même une évaluation, soit à l’ordre du jour. L’immobilisme résulte en grande partie du fait qu’il y a peu de débats, peu de contestations, juste des choses à « comprendre » et à aimer : l’art officiel est un phénomène unilatéral.

Eh bien, justement, cela doit changer ! Il faut que des points de vue divers, voire divergents, entrent dans le jeu. Exprimons-nous, exprimez-vous ! Il est important de dire ce que l’on pense, quitte à passer pour un plouc. Je crois qu’il y a moins de honte à être un blaireau sincère qu’un pédant branché.[/access]

*Photo: AVENTURIER PATRICK/SIPA.00639253_000007

On lit et on boit frais à Saint-Tropez 1/2

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lecture vacances ete

À bout de souffle

Félicien Marceau, c’est Belmondo dans L’Homme de Rio. Son héros, Nicolas de Saint-Damien court sur trois cents pages dans un roman oublié de 1989 au titre mal choisi d’« Un oiseau dans le ciel ». Nicolas s’échappe de son milieu ouaté pour vivre sa vie, pour enfin exister, reprendre une liberté dont il ignore les frontières et les délices. C’est Alice au pays des Pieds Nickelés, Candide chez Mocky, Duras dans la villa de Max Pécas. « Explorateur du vingtième arrondissement, garçon d’étage dans le Surrey, garde du corps d’une infante modèle mexicain, héros d’un enlèvement hautement politique et témoin dans l’enquête subséquente, autant d’expériences certes intéressantes et qui, à son idée, l’avaient fait bien avancer dans son initiation au monde ». Une quête aussi picaresque qu’intimiste. On ne dira jamais assez le plaisir immense de (re)lire Marceau. L’intrigue virevolte d’un château-hôtel gothique anglais aux îles grecques, une douce ironie plane dans l’air, les dialogues crépitent et l’amertume des existences bien réglées vole en éclats.  Marceau, sous un aspect bourgeois, était de la dynamite révolutionnaire. Son écriture bouillonne, ses mots piquent, ses pensées transpercent. Ce trublion excellait dans la satire aux belles manières.

Il savait tout faire, du théâtre absurde au brûlot sentimental. Ce poseur de mines, catcheur en smoking, avait pris refuge chez les Immortels un peu par hasard, car avouons-le, l’Académie compte peu de vrais romanciers et les stylistes n’ont pas souvent les honneurs du Quai Conti. Beaucoup de professeurs bardés de diplômes, peu d’intelligence rayonnante et d’écrivains « naturels ».

Un oiseau dans le ciel de Félicien Marceau – Folio

 

On revient toujours à Burma

Il y a une malédiction Léo Malet (1909-1996). A quinze ans, vous lisez un Burma dans l’ennui de l’été et puis vous vous enfilez tous les Nouveaux Mystères de Paris sans vous arrêter. Vous avez reçu la lumière divine. Fiat lux ! Ce privé aurait pu seulement être une lecture d’adolescence, un compagnonnage de gare, aussi éphémère qu’une faveur de madone des sleepings. Seulement, vous êtes pris au piège de cet anar canaille, Hélène vous fait déjà du gringue et le commissaire Faroux, Florimond de son prénom, vous tient en garde à vue. Vingt-cinq ans plus tard, lesté d’une imposante bibliothèque aussi savante qu’inutile, vous revenez toujours à Burma, à ces plaisirs populaires, à ces lectures d’après-midi sous un cagnard de campagne.

En gastronomie, c’est pareil, vous avez mangé de la truffe, du homard, des mets raffinés et seul le fromage de tête vous fait saliver, chavirer. Léo Malet a des manières brusques qui vous plaisent quand il répondait à un Pivot, propret, genre premier de la classe : « Je suis rétro à bloc. Je ne comprends rien aux gens qui m’entourent ». Ce réactionnaire, mauvais coucheur, graine de délinquant possède un charme foutraque qu’un Maigret, réglé comme du papier à musique, n’aura jamais. Une psychologie bancale, quelque chose de français, de provoc’ et de foncièrement mélancolique. Burma ne croit en rien, ne possède rien, n’attend rien. La tête dure, la parole libre, ça change des écrivains de salons à la conversation translucide. Alors par où commencer dans cette œuvre imbibée au vitriol ? 120, rue de la gare publié en 1943 ou Nestor Burma dans l’île de 1970 ? Je vous conseille Nestor Burma revient au bercail, millésime 1967, tonique, explosif, résolument tourné vers la nostalgie. Il y est question d’une fille disparue, de l’OAS et d’un retour aux sources pour l’auteur natif de Montpellier. Suivez le détective de choc, l’enfant prodigue d’une ville au passé trouble : « Nestor Burma est de retour, pétillant de pensées folichonnes ».

Nestor Burma revient au bercail de Léo Malet – Fleuve Noir

 

Sexe et mensonges

Au début des années 80, quand vous étiez en âge de lire, deux écoles s’offraient à vous. Les lectures académiques imposées par la morale républicaine, des bouquins imbitables sélectionnés par quelques technocrates aussi mauvais pédagogues qu’hédonistes refoulés et les lectures de plaisir. Celles qui vous faisaient pédaler frénétiquement sur votre bicross Motobécane jusqu’à la librairie du village pour acheter un précieux Folio junior. Ça pétillait dans les tourniquets ! Les couvertures aussi colorées qu’une poignée de Dragibus vous mettaient en transe. Le trait faussement naïf de Sempé ou l’impétueux crayonné de Quentin Blake (qui expose ses œuvres à la Galerie Martine Gossieaux dans le VIIème arrondissement jusqu’au 2 octobre 2014) vous arrachaient les belles pièces de 10 francs Mathieu de votre porte-monnaie. Il vous les fallait tous, la série des Petit Nicolas et les contes déjantés de Roald Dahl. Ces deux-là, Goscinny et Dahl, bien secondés par leurs illustrateurs, ont fait plus pour la lecture que n’importe quelle circulaire du Ministère. Et puis, en grandissant, en troquant votre bicyclette pour un scooter MBK, vous avez recroisé le chemin de ce gallois insaisissable, écrivain aventurier comme tout bon sujet de sa Majesté. La biographie touffue de Roald Dahl (1916-1990), tour à tour, pilote de la RAF, diplomate, marié à une actrice, gloire mondiale de l’édition jeunesse, avait de quoi vous extraire de votre léthargie lycéenne.

C’est là que vous avez découvert qu’en dehors de Charlie, de Maître Renard ou de James, Roald Dahl avait écrit des nouvelles et des romans pour adultes. Vous n’en doutiez pas car ses livres destinés au jeune public comme on dit aujourd’hui ne l’étaient pas vraiment. Dahl ne compartimentait pas ses lecteurs. Il y a assez de folie, d’invention, de rire et de moquerie pour attirer à lui tous les publics. Mon oncle Oswald paru en 1979 en Angleterre et traduit en France en 1981 est certainement la pièce maîtresse de son œuvre, un roman jouissif, la garantie de crampes à l’estomac. Cette histoire scabreuse autour de l’invention d’une pilule aphrodisiaque est littéralement dingue. Dahl, c’est un Benny Hill hilarant, un John Steed priapique, un Tory derviche tourneur. Irrésistible. Ce roi de l’humour à l’anglo-saxonne dégoupille des grenades à chaque paragraphe. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager les premières lignes de ce roman : « Voici qu’à nouveau j’éprouve le besoin de rendre hommage à mon oncle Oswald. Je veux parler, bien entendu, du regretté Oswald Hendryks Cornelius : le connaisseur, le bon vivant, le collectionneur d’araignées, de scorpions et de cannes, le passionné d’opéra, l’expert en porcelaines chinoises, le séducteur de ces dames, et sans nul doute le plus grand fornicateur de tous les temps. Je sais, d’autres personnages célèbres ont prétendu à ce titre de gloire, mais ils se retrouvent simplement couverts de ridicule quand on compare leurs prouesses à celle de mon oncle Oswald. Je songe en particulier à ce pauvre Casanova ».

Mon oncle Oswald de Roald Dahl – Gallimard

*Photo: OJO Images / Rex Featur/REX/SIPA.REX40156634_000001

I love rock ’n’ roll girls

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suzi quattro rock

Pendant les années de plomb du rock, les épouvantables eighties, ce sont essentiellement les filles qui ont maintenu la flamme. Alors que les  Dépêche Mode, Cure, et autres Cocteau Twins à la con pensaient avoir enterré le genre sous les synthés, les pulsions suicidaires, les jabots en dentelle et les lotions pour l’acné, les filles ont fait le job. 

Qu’on ait affaire à des génies habités (Chrissie Hynde, Joan Jett, Wendy O., les sœurs Wilson) ou à des artistes très doués (Bangles, Bananarama, Gogo’s, Cindy Lauper, la Madonna des débuts, Nena, Pat Benatar –et, chez, nous, les délicieuses Calamités- elles ont toutes, à leur façon, sanctuarisé les fondamentaux du rock (riffs et chœurs, rythme et mélodie, énergie et ironie)

Pourquoi ? Parce le Bon Dieu, c’est sûr, ne voulait pas qu’on soit privé de rock à la radio (c’était avant Internet, hein). Peut-être aussi parce que, à l’instar de ce qu’on disait pendant mes études sur le catholicisme des Bretons (leur foi est plus vivace qu’ailleurs parce qu’ils ont été évangélisés après tout le reste du pays) les filles du rock, arrivées tard sur le marché, n’avaient pas eu le temps d’être blasées par A-wop-bom-a-loo-mop-a-lomp-bom-bom! .

Certes, de Sister Rosetta Tharpe à Janis Joplin en passant par les Ronettes, il y a eu avant les eighties bien des filles dans le rock, mais elles n’étaient pas au cœur du truc, c’étaient des-filles-qui-font-du-rock des poissons volants, contrairement aux genres connexes (R n’ B, folk, country, jazz) où les Joan Baez, Carole King, Supremes, Aretha Franklin, Dolly Parton, Linda Ronstadt, Bette Midler et autres Billie Holiday n’avaient vraiment rien des meufs de service.

L’irruption des filles dans le rock, le vrai c’est quand, alors ? Pour moi, bien sûr, ça commence avec Suzi Quattro. On méprisait – à tort, rétrospectivement – la musique pour drogués (Grace Slick, notamment). On connaissait mal les girl groups de Tamla ou du Spector Wall of Sound- on s’est rattrapé depuis, et pas qu’un peu, mon neveu !

Suzi, c’était miraculeux, parce que ce fut la première, avec « Can the Can », à faire du rock de mec mieux que les mecs. La brèche était ouverte, viendront vite ensuite, dans la deuxième moitié des seventies et dans la foulée du revival swing initié par le pub rock, la powerpop et le punk, la miraculeuse Patti Smith, la délicieuse Debbie Harris, l’astucieuse Lene Lovich et les fougueuses Slits. La partie était gagnée !

Enfin disons plutôt qu’elle était gagnée pour les filles, mais pas pour le rock, qui lui, allait de plus en plus mal. On est au début des eighties : et après avoir tremblé sous les coups des Ramones ou des Buzzcocks, le système retombe sur ses pieds en tente d’imposer comme norme musicale les merdouilles synthétiques et/ou dépressives. C’est l’époque où l’on nous dit que Cure est le plus grand groupe du monde ! Et je vous parle même pas de leurs clones gogols d’Indochine…

C’est en ces temps maudits que les filles gardèrent le temple, avec des guitares et des basses, des jolis minois et des vannes graveleuses, des chœurs et du chœur. Depuis I Love Rock n’ Roll jusqu’à Back On The Chain Gang, elles créeront les rocks les plus rocks des eighties. La génération suivante, celle qui va des Pixies à Nirvana en passant par Green Day , n’aura qu’à continuer sur leur lancée, avec le bonheur qu’on sait. On est alors au début des années 90, le rock est redevenu, pour l’essentiel, une histoire de mecs. Dommage…

 

NB : Cet article ne cite pas des chanteuses des eighties que j’aime profondément comme Laurie Anderson ou Donna Summer, parce qu’elles ne relèvent objectivement pas du rock n’ roll ou de ses environs immédiats. J’ai pu par ailleurs oublier quelques dames importantes, je m’en excuse auprès d’elles et des lecteurs attentifs, qui rectifieront, j’en suis sûr. En revanche l’absence dans ma playlist de Stevie Nicks, Siouxsie ou Kate Bush ne doit rien à la distraction. 

Irak : un brelan d’incapables

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Ce n’est pas pour modérer l’optimisme de certains mais je crains fort que la capitale des chrétiens irakiens ne déménage de Qaraqosh à Sarcelles. La progression des salafistes de l’Etat islamique au Levant semble inexorable, au grand dam des chrétiens, chiites, sunnites non-fêlés, et autres yazidis. Comment en est-on arrivé là ?

Bien entendu, la pax americana ne sort pas indemne de l’inventaire. Que dix ans après la chute du sanguinaire Saddam Hussein, les Etats-Unis aient dépensé plus de dollars qu’il n’en faut pour acheter tout l’or noir du Golfe persique et aboutissent à ce résultat-là ne laisse pas d’étonner. Bush – pour expliquer le maintien des GI’s en Irak -, puis Obama – afin de justifier leur départ – nous ont assez tannés avec l’équipement et la formation d’une armée nationale irakienne épurée. Brillant résultat.

Mais ne cédons pas à l’anti-américanisme primaire. Les troupes yankees ayant quitté le pays des deux fleuves, il revient aujourd’hui au gouvernement irakien de tenir les rênes de l’Etat – ou de ce qu’il en reste. Avec succès : son chef Nouri Al-Maliki atteint des sommets de népotisme et le marasme sécuritaire confine à la guerre civile sunnites/chiites ! Perçu comme une marionnette de l’Iran, qui lui cherche ouvertement un successeur, le Premier ministre irakien ne fait même pas l’unanimité dans ses rangs. Il se murmure que les services de sécurité irakiens reprochent à Maliki de ne pas redistribuer l’argent de la rente au petit peuple chiite, dont certains mouchards auraient noué une alliance contre-nature avec l’Etat islamique au Levant et en Irak. Tout aussi vénaux mais moins malhabiles que le Premier ministre, les terroristes savent s’acheter une clientèle, eux.

Troisième larron de ce brelan d’incapables, l’Iran ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Non content d’avoir récupéré son joujou irakien, la République islamique a longtemps tenu Maliki à bout de bras, avant de le soutenir comme la corde le pendu. Téhéran a beau jeu de s’ériger en rempart contre le salafisme – par hezbollahis et pasdarans interposés -, sur le terrain, ce sont les combattants kurdes qui mordent la poussière face à l’insurrection sunnite irakienne.

Avec un chouïa de logique, on en déduit que les trois grands responsables du désastre irakien devraient s’unir face au péril salafiste[1. Nous n’avons pas écrit « salafo-qatari » mais nous l’avons pensé très fort…]. Mais c’est une autre histoire…

L’été de tous les dangers ou de tous les délices?

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ete terroir groin

Et vogue le vacancier sur les routes de France, à la recherche du bien-être estival ! On ne va pas seulement se vider la tête des tracas de l’année et des vicissitudes de l’époque, on va aussi se remplir la panse de denrées du plaisir et de boissons du bonheur. Les vacances, c’est fait pour se changer les idées et l’appétit, sortir des sentiers battus du boulot et des allées de la grande distribution. Et c’est là que le bât blesse, car les marchands d’illusion attendent justement le touriste au coin du bois. Juillet et août sont les meilleures périodes de chasse pour les prédateurs du portefeuille néophyte. Petit, petit, petit…[access capability= »lire_inedits »]

Ah, les fruits de mer du bistrot de la Marée ! Ah, les abricots de la cabane du paysan sur le bord de la route ! Ah, le fromage fermier au marché du village ! Ah, la terrine de grand-mère à l’étal du charcutier ambulant ! En été, du côté de la malbouffe, l’habit fait le moine et les margoulins passent maîtres dans l’art de vous entendre en confession : braves étrangers ignorants des coutumes du cru, venez vous faire plumer à la mode de chez nous ! Au grand dam des vrais indigènes, furieux de se faire damer le pion par les saltimbanques du bluff. La saison chaude est la pire de toutes pour les huîtres et autres coquillages car ils sont en période de frai, c’est-à-dire laiteux et décharnés. Méfiez-vous des revendeurs qui proposent, dans des cagettes semblant sortir du verger local, des fruits espagnols ou marocains tirés des frigos du grossiste importateur. Attention à ces marchés du terroir où de braves escrocs déguisés en bouseux, blouse bleue et chapeau noir, font goûter des produits « élaborés à la ferme » en provenance d’une conserverie industrielle. Gare à ces artisans de bouche qui viennent de démouler le pâté de campagne acheté une heure avant à l’hypermarché voisin ! Un vacancier averti en vaut deux et peut manger comme quatre au prix de trois.

Si le séjour est côtier, il y a de fortes chances que le port le plus proche ait sa petite criée où les pêcheurs de petits bateaux débarquent leur marée. Cette vente dite « à la pierre du quai », très réglementée, est la garantie de goûter à du poisson de mer pris à l’aube. Et quel régal ! Quant à la vente des fruits, des fromages ou des volailles de la ferme, la pratique est réelle, et parfaitement fiable, si l’on prend la peine et la joie d’aller les chercher chez le producteur. Une revente sur la voie publique présente toujours un risque si l’on ne sait rien du fournisseur. Pour ceux qui le peuvent, une fois n’est pas coutume, si l’huître n’est pas au sommet de sa performance, le crustacé, lui, l’est, notamment le homard, à sa meilleure période, plein et charnu, dans son prix le plus bas de l’année. On peut en trouver du bien bleu à 15 euros le kilo sur certains étals ou mareyeurs de Bretagne ou de Normandie, une aubaine ! À déguster juste grillé. Quant aux marchés paysans, de plus en plus nombreux, ils doivent être patentés comme tels et signalés, dans les communes où ils se tiennent, sur des espaces réservés. Insouciance et nonchalance sont les maîtres maux d’un été indigeste et ruineux. Exigence et vigilance sont les maîtres mots d’un été gourmand et bien arrosé. La France est le pays où tout est possible, et la belle saison permet d’aller découvrir des terroirs insoupçonnés.

Faire sa propre police pour goûter aux délices. Consommons citoyen ![/access]

*Photo: Soleil

Ségolène, Anders et le nucléaire

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Elle s’appelait Micheline. Le 5 juillet 1946, cette danseuse du Casino de Paris présente le « plus petit maillot de bain du monde » à la piscine Molitor.  Le concepteur de ce bout de tissu  est un ingénieur automobile, Louis Réard, qui travaille malgré tout aux folies Bergères, dans la boutique de maman.  La pièce tant attendue s’appelle Bikini. C’est qu’il fallait lui donner un nom. Et pour nommer « cette étoile de David explosée (Fabrice Hadjadj) », Réard a choisi la référence au nucléaire. Bikini est en effet l’île où les Américains viennent de réaliser leurs derniers essais.

Ce qui semble le plus anecdotique-une simple pièce de tissu- recèle dès le départ une catastrophe. Lorsque Micheline Bernardini  dévoile sa fine  étoffe, on ne sait plus tellement s’il s’agit d’un essayage, ou tout simplement d’un essai. Coïncidence, l’inventeur du deux pièces, Jacques Heim (couturier d’Yvonne de Gaulle) avait appelé son invention « atome ». Quelques dix années plus tôt,  le bonhomme avait senti qu’on rentrerait dans l’ère de la déflagration.  Sur nos plages, donc, les poussières radio actives atteignent les grains de sables et s’y dissimulent.

Dès 1956, le philosophe Günther Anders est le premier à décrire ce phénomène. L’intrusion de la technique dans notre intime fait désormais parti de notre quotidien.  Dans son œuvre majeure L’Obsolescence de l’homme, deux concepts nomment cet avènement terrible. La « familiarisation » et la « distanciation ». La distanciation, c’est lorsque  le « proche devient lointain ».  Quand, par exemple, votre femme se croit aux Caraïbes, alors qu’elle est à Dreux,  assise tout près de vous dans le canapé du salon. Si autrefois notait Anders, la carte postale miniaturisait l’endroit qu’elle représentait, la télévision ajoute quelque chose de plus au processus : elle dissimule aussi votre canapé. Exit le chien, la plante verte, le mari. La familiarisation , c’est lorsque  le « lointain devient proche ». Quand, par exemple,  votre fille tutoie ses héros de séries, ou qu’un atoll tropical s’octroie le nom de son maillot de bain.

Sur la plage, le risque de  « la destruction massive » charrierait jusqu’à son vocabulaire macabre. Votre femme est dorénavant une « bombe », voire « un avion de chasse ». Et puisqu’il a désormais sa « target », votre voisin de serviette peut choisir de « s’éclater », toute la nuit, s’il le veut bien. La langue est devenue  une rampe de lancement. Le « s’éclater » rapproche désormais le «  clubber » du kamikaze. L’opération commerciale n’est pas si loin de l’opération suicide.

Pour Günther Anders, la logique technique en a donc contre le corps. Et plus précisément contre le corps sexué. La menace nucléaire jette l’opprobre sur les naissances à venir, puisque toutes sont désormais placées sous le signe de l’« extinction massive ».  Si nous ne vivons plus dans une « époque » mais dans un « délai », à quoi bon transmettre la vie ? À quoi bon faire vivre le mioche sous l’horizon de la bombe ? Impossible de se projeter sans vouloir aussi se jeter.

Pourtant, dirait l’optimiste, nous continuons de mettre au monde et d’emprunter à crédit sur quinze ans. Y va-t-il d’une inconscience qu’on pourrait soigner chez le psy ? Niet, nous dit Anders. La bombe et l’appareillage technique agissent de façon « supraliminaire ». Ils sont trop grands pour que nous puissions nous représenter les effets. « Nous somme les seigneurs de l’apocalypse.[…] C’est facile à dire. Mais c’est si monstrueux qu’en comparaison, toutes les vicissitudes de l’histoire semblent anecdotiques. »

De quoi s’ouvrir les veines, dans un hôtel miteux de la Nouvelle Orléans. Le cas de Claude Ethearly, l’un des trois pilotes survolant Hiroshima le 6 aout 1945, est le plus symptomatique. « Little boy », la bombe qu’il ordonne de larguer sur la ville, le hante jusque dans sa firme pétrolière, où il a refait sa vie. Hiroshima est partout. Héros national aux Etats-Unis, il vire pourtant à la folie nerveuse. En 1959, alors que le traumatisme le tient enfermé en hôpital psychiatrique, il accepte de correspondre avec Günther Anders. Le philosophe en tirera des conclusions qu’il pressentait dès 1945 : « face à l’idée de l’apocalypse, notre âme déclare forfait ».

La bombe n’a pas sauté ? Elle reste « suspendue au dessus de nos têtes » corrige Anders.  Les centrales, quant à elles, menacent de craquer. En 1986, après Tchernobyl, le philosophe  fait paraître un essai qui vient de nous être traduit et dont l’actualité est brulante.  La violence, oui ou non, n’intègrent pas seulement l’industrie du nucléaire dans sa critique, mais élargit  son analyse aux firmes de la chimie ou du béton. Depuis 1986, rien n’a pu invalider l’urgence dans laquelle Anders nous plonge. Fukushima étant la dernière monstruosité.  Les fleuves ont été intoxiqués, les champs pollués, les aéroports ont fleuris parmi les bêtes sauvages, et les nouvelles technologies persistent à isoler les individus en créant une armée de sociopathes déshumanisés. Enfin, les concepteurs des centrales nucléaires, – certains se sont peut-être recyclés dans le tanga et le monokini-, n’avaient pas prévu à l’origine que les réacteurs pouvaient être démontés et qu’il allait falloir stocker les déchets.

Telle est la situation profonde de l’homme et de la technique. Or, le 30 juillet dernier, en conseil des ministres, le projet de loi sur la transition énergétique a été adopté.  Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, y avançait ceci : « la France a fait le choix du nucléaire ».

Vient également de sortir : La violence oui ou non, Günther Anders, Fario, 2014.

*Photo : wikicommons.

Sud-Soudan, ce conflit qu’on ne saurait voir

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sud soudan petrole

Pendant quelques semaines, le monde a eu les yeux rivés sur Gaza. Comme à leur habitude, dans cette guerre de l’image, après la Libye, la Syrie, le Mali, les médias se sont focalisés sur une région du monde, sans oser détourner le regard d’un espace politique si chargé d’émotions.

Pourtant, au Sud-Soudan se joue actuellement une pièce dramatique, avec déjà 10 000 morts, 1.5 million de soudanais déplacés (la moitié serait des enfants) et plus d’un tiers de la population sous la menace d’une famine imminente. Depuis décembre 2013 s’affrontent des factions militaires rivales. Aux fidèles du président Salva Kiir (Dinka) s’opposent les soldats restés loyaux à l’ancien vice-président Ried Machar (Nuer). L’ONU évoque des crimes contre l’humanité de la part des deux camps, et craint que le conflit ne se transforme en génocide.

Comme au Moyen-Orient, les revendications identitaires sont au cœur du conflit. En 2011, le Soudan du Sud est devenu le premier pays africain à s’autodéterminer, en s’émancipant du Nord, arabisé et musulman, dont la loi islamique menaçait les populations noires chrétiennes du sud. Avant l’indépendance du pays les disputes internes au mouvement séparatiste développaient déjà une dimension tribale, à l’instar de la rivalité entre Machar et Garang, qui avait provoqué à partir de 1991 une guerre dramatique entre Dinka et Nuer, avec plus de 300000 morts à la clé.

Les germes du conflit actuel étaient donc présents : Garang souhaitait voir un Sud-Soudan unifié alors que Machar appelait à l’auto-détermination du Sud. La logique d’un système ethnique, dans ce type d’Etat unifié, encourage la violence par une logique de vengeance et de punition collective. Pour un individu tué dans un camp, une autre personne devra être éliminée dans l’autre, avec ses conséquences sur les générations futures. Lorsque les soldats Dinka s’attaquent à des femmes et à des enfants Nuer, ils savent que ces enfants chercheront à venger leurs pères assassinés quand ils auront grandi.

Parallèlement à ces luttes intestines se joue un conflit à plus grande échelle, étouffé par l’enjeu pétrolier, dans une région disposant de la troisième plus grosse réserve d’or noir d’Afrique subsaharienne. Si les intérêts des Etats-Unis et de la Chine sont en jeu, on ne peut pas parler d’affrontement entre américains et chinois, car Beijing s’inquiète surtout des enjeux économiques du conflit, alors que ce sont les intérêts politiques (notamment la lutte contre le Soudan musulman d’Omar al-Bashir) qui dessinent les contours de l’influence américaine.

La Chine est devenue un acteur économique majeur au Sud-Soudan, comme partout en Afrique, notamment en s’établissant au cours des cinq dernières années comme le premier partenaire économique du continent. 400 milliards de dollars ont été  investis dans des projets de construction, aboutissant sur 2200 kilomètres de chemins de fer et 3500 de routes nationales. Au Sud-Soudan, les milliards investis par la Chine ont permis de construire des infrastructures et de soutenir le secteur pétrolier. Alors que cette puissance économique a émergé en Afrique, Washington a injecté des milliards de dollars d’aide humanitaire et d’assistance militaire quand il fallait soutenir la sécession entre le sud et le nord du pays. L’objectif, pour les Etats-Unis, était double : garantir une source stable d’énergies en Afrique, et servir les intérêts militaires du pays.

La guerre civile actuelle est donc symptomatique de l’échec global des tentatives d’accompagnement des constructions nationales de la part des américains, que ce soit en Asie avec l’Afghanistan, au Moyen-Orient avec l’Irak, ou maintenant en Afrique. Si on doit relever les causes économiques du conflit (notamment la chute de la production du pétrole, qui représente 90% des revenus du pays), il ne faut pas minorer l’importance capitale du facteur ethnique dans une région qui voit s’affronter ces mêmes factions rivales depuis l’indépendance du grand Soudan.

De manière plus globale, quand on analyse la question  ethnique, on peut aussi se demander si le modèle étatique moderne est véritablement adapté aux sociétés africaines. Le Sud Soudan, avec sa diversité ethnique immense, est un microcosme de l’Afrique. La colonisation a légué à ces sociétés l’Etat-nation, alors que les frontières précises dessinées par les colons oubliaient souvent les réalités ethniques de ces terres occupées.  S’il faut donc remettre en cause ces frontières coloniales, on peut se demander jusqu’où la critique du principe d’intangibilité de ces frontières doit aller. Création coloniale britannique, le Soudan est composé de 56 groupes ethniques, répartis en plus de 600 tribus. Si cette entité n’a jamais constitué une nation, alors il est nécessaire de se demander jusqu’où doit aller sa fragmentation politique, et en ce sens s’interroger sur la notion de peuple, sur ses lignes et son dessin, surtout lorsqu’on appelle au droit des peuples à s’autodéterminer.

Le problème des nationalismes et des peuples africains se situe au cœur de ces dessins de frontières aléatoires, mais chaque nouveau dessin, d’un nouvel oppresseur, d’un nouveau colon, aussi africain soit-il, constitue pour cet occupant de nouvelles résistances potentielles.  Ces communautés déterminées dans l’adversité, « communautés imaginées » par le force créatrice de la frontière ou de l’oppresseur,  constitue un problème pratique, insoluble, qui résiste à vingt-cinq siècles de philosophie politique: qu’est ce qu’un peuple ?

Plus largement il faut placer ce débat dans un contexte théorique plus large, en abordant ces questions sous l’angle du tribalisme et du nationalisme, mais aussi en évoquant fédéralisme et panafricanisme. L’Etat-nation, au regard des tentatives africaines depuis leurs indépendances, ne semble pas être le plus adapté au pluri-ethnisme du continent, et il serait temps d’envisager de se tourner vers d’autres modèles politiques.

Peut-on envisager sérieusement une fédération sud soudanaise, avec une autonomie accrue des groupes ethniques, et une meilleure représentation des minorités du pays ? Les chefs militaires seraient-ils prêts à réduire le pouvoir politique central pour en redistribuer une part à des pôles ethniques décentralisés ? Bascom évoquait déjà, dans les années 1950, comment les intérêts privés des leaders politiques et de leurs partis constitueraient un obstacle à l’émergence de fédérations d’ethnies au sein des récentes nations africaines. Une intervention accrue de la communauté internationale semble indispensable pour faire pression sur les deux chefs militaires, afin qu’ils puissent réfléchir à une solution de paix durable pour leur communauté politique, mais aussi pour leurs ethnies respectives. Alors que les Nations-Unies évoquent la pire crise alimentaire dans cette région du monde, il  paraît nécessaire de mettre la situation sud-soudanaise en lumière, afin d’éviter que cette crise catastrophique pour l’Afrique ne se prolonge.

*Photo : Daniel Karmann/AP/SIPA. AP21428330_000002. 

Barjot s’en prend plein la gueule!

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En surfant sur le web (on a les océans qu’on peut !), je tombe sur ce détournement d’une vidéo qui avait déjà fait le bonheur des bêtisiers : Frigide, les yeux pétillants d’étoiles, trébuche sur un obstacle putatif. Et moi, le mari goujat, de rester indifférent à son drame ! Pire : au lieu de lui porter secours, je plaisante…

Dans cette affaire, mon conseil m’a recommandé de plaider l’habitude. Depuis vingt-cinq ans que je la connais[1. Et encore, « c’est compliqué », comme on dit sur Facebook ; à l’en croire, elle m’aurait rencontré trois ans avant moi ( ?)], ce n’est pas exactement la première fois que je vois Barjot rater une marche, réelle ou imaginaire. Du coup, en un clin d’œil, je sais comment elle va se ramasser…

Dans la vidéo originale déjà, il n’y avait pas photo. Pas un quart de seconde je n’ai été inquiet ; sa chute fut gracieuse, toutes jambes en l’air – et même celle de son panier aussi. Dans ces conditions, n’est-ce pas, me précipiter à son secours n’eût fait que gâcher les belles images de M6…

Quant à la parodie ci-dessus, où un certain Street Fighter tabasse Frigide d’importance, elle m’arrangerait plutôt. On ne va quand même pas me demander à moi de me fighter avec un super-héros, virtuel de surcroît !

Penser par temps d’indignation anti-israélienne

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gaza hamas blocus israel

La riposte israélienne a provoqué un désastre humanitaire. Ce fait incontesté a soulevé une indignation quasi-universelle dirigée contre l’intervention israélienne, après qu’il ait été reconnu qu’elle était menée en réponse à une agression incontestable.

Il faut nous efforcer de comprendre l’indignation qui rend Israël coupable aux yeux du monde d’une cruauté démesurée.
Les Israéliens sont jugés unilatéralement coupables parce qu’ils sont les plus forts, et ils sont jugés d’autant plus coupables qu’ils n’ont pas subi des pertes équivalentes à celles qu’ils ont infligées. Cette réaction doit être discutée, mais elle doit d’abord être comprise. Elle doit même être prise en considération en tant que donnée irréductible et prévisible des conflits contemporains du règne de l’image sans décryptage.

Cela dit, le plus urgent en ce moment est de ne pas laisser tout le pouvoir aux images et à l’émotion. Essayons de penser les soubassements idéologiques de l’émotion, et de les discuter.

Il est exact que les Israéliens sont les plus forts. Mais sur un plan général, il est faux que les plus forts soient forcément dans leur tort. Il est faux que la justice soit forcément du côté des plus faibles. Il est faux que les forts abusent forcément de leur force. En ce qui concerne les Israéliens, s’ils n’étaient pas les plus forts, et s’ils ne l’avaient pas prouvé par les pertes qu’ils ont infligées à ceux qui veulent leur disparition (et rien de moins), ils auraient tout simplement été éliminés. Quand ils font la guerre pour défendre leur droit à l’existence, ils sont dans leur bon droit. Leur guerre de riposte est une guerre juste du point de vue de son but, du point de vue du jus ad bellum.  Le premier devoir moral et politique de l’État d’Israël est de protéger la vie des Juifs, qui ont enfin un État dont ils sont la priorité. Sa supériorité en force est juste, parce qu’elle est la condition absolue de leur juste droit à l’existence.

Il est exact aussi que les pertes en vies humaines et les dégâts matériels de part et d’autre sont disproportionnés. Mais il est faux que cette disproportion constitue en soi un crime. La disproportion est criminelle dans deux cas. D’abord, quand la riposte à l’agression est disproportionnée au regard du dommage causé par l’agression : il est disproportionné de tuer un voleur de pommes. Sur ce point, les dommages auxquels répond l’intervention israélienne sont la vie et la sécurité des Israéliens, dont le Hamas veut la mort (et rien de moins). Ensuite, est également criminelle par ses conséquences une riposte qui frappe au-delà de ce qu’exigent ses objectifs légitimes. En ce conflit, comme en tout conflit, la question doit effectivement être posée de savoir si l’armée israélienne s’en est tenue – autant que cela est possible dans un conflit de cette nature et dans ce contexte-  à ce qu’exigent ses objectifs légitimes. Sont criminels les responsables de morts non nécessaires et évitables. Un tel jugement suppose des enquêtes impartiales. On ne peut ni affirmer ni exclure a priori que des actions évitables ont été commises délibérément, qui seraient des crimes de guerre. Malraux l’avait bien compris, qui disait qu’il y a des guerres justes mais pas d’armées justes. Pour autant, et  en se gardant de tomber dans une vision angélique de l’armée israélienne, on est en droit de demander au reste du monde quelle armée s’est moins mal comportée que l’armée israélienne ? Quelle armée a jamais moins mal respecté le jus in bello ? Où est la preuve historique qu’on peut faire moins mal en défendant sa vie contre un ennemi fanatisé qui veut votre mort, et rien de moins, et qui a besoin de martyrs ?

Sur ce plan humanitaire, on ne doit pas oublier pourquoi les civils de Gaza n’avaient pas où se réfugier. Quand le Hamas construisait des tunnels et accumulait des missiles iraniens destinés à porter la mort en Israël, ce qui provoquerait inévitablement une riposte, qu’a-t-il prévu pour la population qu’il exposait à cette riposte? Est-ce la faute des Israéliens si le Hamas a tout fait volontairement pour laisser les civils sans abris le jour où Israël riposterait aux missiles et aux attentats, afin que la compassion pour les victimes civiles se retourne  contre Israël ?

Le Hamas laisse le monde entier croire qu’il recourt à la terreur parce qu’elle est l’arme du faible qui proteste contre un blocus injuste et insupportable. Mais qui d’autre que le Hamas porte la responsabilité de ce blocus imposé des deux côtés par l’Égypte et par Israël ? Qu’est-ce que ces deux États frontaliers de Gaza y gagnent, si ce n’est d’empêcher plus d’attentats ?

Aujourd’hui, la trêve acceptée par Israël et le Hamas semble bien partie pour durer, en tous cas pour assurer un calme précaire pendant quelques mois voire quelques années, comme celui qui s’est instauré à la frontière nord d’Israël après la campagne de 2006 contre le Hezbollah. La suite des événements dépend des choix futurs du Hamas, dont la seule « victoire » est d’avoir échappé à l’anéantissement par Tsahal. Cette survie n’est pas la conséquence de l’incapacité d’Israël à détruire son appareil politico-militaire, mais au coût politique et diplomatique  d’une telle opération, forcément génératrice de pertes civiles palestiniennes massives.

Est-il envisageable que la direction politique du Hamas abandonne de facto son programme de destruction d’Israël, ce programme dont découlent tous les malheurs des habitants de Gaza ? Est-il envisageable qu’une démilitarisation soit admise par lui, sous le contrôle d’une force internationale ayant ordre et capacité à riposter par les armes à la violation de cette démilitarisation, contrairement à ce que fait la Finul au Liban ? Je ne connais pas la réponse à cette question cruciale. Ce que je sais par contre, c’est que le monde entier devrait exiger cette démilitarisation.

Que doit faire Israël pour prolonger sa victoire militaire ? La réponse est hors de ma portée. Ma préférence personnelle serait qu’il mette publiquement le Hamas et la population de Gaza devant cette offre conditionnelle : levée du blocus contre démilitarisation contrôlée et renoncement officiel au terrorisme.Et si le Hamas se révèle incapable de renier son programme génétique islamo-terroriste ? Un ami bien informé et de bon sens me suggère cette autre ligne de conduite : « L’Egypte, l’Arabie saoudite la Jordanie et même l’Autorité palestinienne ne sont pas désolées de la perte de potentiel militaire du Hamas. Le défi de Netanyahou est plus, aujourd’hui de maintenir cette «  alliance objective » que de convaincre les opinions occidentales du bien fondé de l’opération « Barrière protectrice ». Pour cela, il doit résister à l’aventurisme de la droite du Likoud, et des partisans de Lieberman et Bennett. Sa gestion habile de la dernière crise devrait l’inciter à suivre le modèle d’Ariel Sharon, ce qu’il a commencé à faire, en décidant, unilatéralement, le retrait de Gaza de son armée. On ne discute pas avec le Hamas, on l’encercle, avec ceux qui sont d’accord avec ce projet. »  

D’accord, cher ami, mais pourquoi ne pas jouer simultanément de la carotte et du bâton ?

*Photo : NEDAL ESHTAYAH/APAIMAGES/SIPA. 00689884_000002.

Sarkozy : retour piégé

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sarkozy lemaire ump

Le 29 novembre prochain, les militants UMP désigneront leur nouveau président en votant sur Internet. Pour l’instant, seuls deux candidats se sont officiellement déclarés. Il s’agit des députés Hervé Mariton et Bruno Le Maire. François Fillon a déjà expliqué qu’il ne briguerait pas ce poste, de même qu’Alain Juppé ou Xavier Bertrand. Tous ceux-là misent sur la primaire qu’ils considèrent comme la seule échéance importante,  puisque selon les actuels statuts de l’UMP, cette compétition désignera le candidat pour la présidentielle.

Mais celui que tout le monde attend est évidemment Nicolas Sarkozy. L’Ex continue de maintenir le suspense sur sa candidature à la présidence de l’UMP. Hier, il a accordé un entretien à Valeurs actuelles où il explique encore qu’il est en phase de réflexion. Par ailleurs, il envoie d’autres signaux, y compris sur le côté pipole, en se faisant photographier en scooter avec sa dulcinée à l’arrière, paréo au vent. Bref, il poursuit sa stratégie de cartes postales, oubliant que le but d’une carte postale, c’est d’être rare. Au bout de la douzième, on ne la lit même plus. Cette stratégie est d’autant plus difficile à comprendre qu’il met au centre de sa réflexion le concept de « devoir », par opposition à l’idée d’envie et de désir, qui motive une première candidature mais pas un retour.

Or, si l’envie et le désir peuvent varier et résulter d’une longue introspection, le devoir obéit à des faits objectifs. En l’occurrence, il s’agirait donc de l’état de la France, du monde, de sa famille politique, mais aussi de la capacité de ses concurrents UMP à relever les défis. Cet état des lieux est possible dès aujourd’hui. Début septembre, sur ces sujets, il n’y aura guère d’éléments en plus pour se faire une idée. De deux choses l’une : soit Nicolas Sarkozy a déjà pris sa décision contrairement à ce qu’il affirme, et il s’agit d’une grossière affaire de com’ que même Bygmalion n’oserait proposer, soit il s’agit bel et bien d’une affaire d’envie et de désir, ce qui serait après tout fort légitime, mais l’histoire retiendra que Sarkozy a commencé sa campagne sur un gros malentendu, pour être charitable. En fait, il doit actuellement se demander quelle position il devra prendre pendant la campagne interne sur le sujet de la primaire UMP.

À l’origine, Sarkozy voulait plutôt tout envoyer balancer en cas d’élection à la présidence du parti. Henri Guaino soutient cette thèse, expliquant que le système des primaires américaines n’est pas conforme à l’esprit des institutions de la Ve République. Pour le député des Yvelines, que la gauche, qui n’a jamais eu un rapport amoureux avec la constitution gaullienne, ait souhaité déroger à cet esprit n’est guère étonnant, mais ce serait en revanche contre-nature de le faire dans un parti qui se le veut continuateur du Général de Gaulle[1. On ne rit pas. J’ai bien précisé : « qui se veut ».]. De surcroît, un ancien président de la République, qui a parlé d’égal à égal avec les grands de ce monde, peut-il s’abaisser à un débat de primaire avec Xavier Bertrand et son propre ancien Premier ministre ? Pour Nicolas Sarkozy, poser la question c’était y répondre. Forcément par la négative. D’où l’envie de passer par la présidence de l’UMP et de s’imposer comme le candidat naturel en sautant la case primaire. Une fois élu à la tête du parti, faire avaliser l’acte de décès de la primaire UMP par les militants serait un jeu d’enfant. Seulement, certains sarkozystes pensent que l’image de leur champion prendrait un sacré coup si l’ancien président cassait la primaire, donnant ainsi l’impression de ne pas supporter la compétition. Ses très proches, comme Roger Karoutchi, estiment qu’il ne vaut pas le coup de bazarder une primaire alors que cette dernière lui permettrait d’écrabouiller ses concurrents -dont l’honni Fillon. Cet argument ne manque pas de poids. Même s’il se heurte à une autre contradiction : si c’est pour se présenter aussi à la primaire, pourquoi passer par la case « présidence de l’UMP » et s’embarrasser de la gestion d’un parti financièrement exsangue ?

L’un des candidats déclarés à la direction de l’UMP ne s’embarrasse pas de toutes ces questions : Bruno Le Maire a pris tout le monde de vitesse. Alors que Fillon, Bertrand et sans doute Juppé comptaient sur la candidature de François Baroin pour garder le parti au chaud jusqu’à la primaire, ce dernier a préféré les snober et a accepté de briguer la présidence… de l’Association des Maires de France. Peut-être pressentait-il qu’il devrait affronter Nicolas Sarkozy et que, dans ces conditions, être le candidat de la triplette Fillon-Juppé-Bertrand le mettrait hors-jeu pour longtemps en cas de victoire de l’ex-président ? Or, le député-maire de Troyes fait partie des personnalités que Nicolas Sarkozy courtise, notamment en vue de l’après 2017. Dans ces conditions, le forfait de Baroin doit être interprété par Fillon, Juppé et Bertrand pour ce qu’il est : a minima, l’ancien ministre des Finances ne veut pas se brouiller avec Sarko ; au maximum, à moins qu’il roule carrément pour lui.

Mais revenons à Bruno Le Maire. L’ancien ministre de l’Agriculture fonce depuis l’annonce de sa candidature. Pendant que Nicolas Sarkozy « réfléchit », il squatte les matinales de radio, fait campagne partout en France auprès des militants UMP, dans une volonté assumée et affirmée de « tourner la page ». Rompre avec la séquence 2012-2014 et la guerre Copé-Fillon mais aussi avec tout le reste, Nicolas Sarkozy compris. Le moins que l’on puisse dire est qu’il trouve du répondant à droite. Même si les militants UMP sont en majorité naturellement sarkozystes, l’affaire Bygmalion et les histoires de dépassement de frais de campagne de Nicolas Sarkozy peut les inciter à se poser des questions, y compris sur leur Nicolas chéri. Chez les électeurs UMP, la tentation du coupde balai général, de l’appel à un homme neuf commence à faire son chemin. Une idée qui apparaît beaucoup plus crédible que le recours à un vieux sage, pas si sage que cela. Le Maire a des atouts. Il est un des rares hommes de lettres de son camp, certainement le seul de sa génération. Comparez un livre de Copé avec un ouvrage de Bruno Le Maire et vous sentirez la différence. Sur la forme et sur le fond. Le Maire a du talent littéraire, il peut raconter l’accouchement de sa femme, au milieu d’un sommet européen sur l’agriculture et un dialogue avec Jean-Pierre Raffarin, sans que le lecteur ne soit désarçonné. Ce talent, il parvient aussi à le faire passer lors de ses apparitions télévisées ou radiophoniques. Les militants ont l’air conquis lorsqu’il s’exprime devant eux. Le Maire a commencé à engranger des soutiens plutôt éclectiques.

Une seule anecdote suffira à ne donner aucune chance au pauvre Mariton : j’avais discuté de la future candidature de Baroin avec un jeune cadre de l’UMP. Alors que, plutôt libéral, il avait soutenu la motion « La boîte à idées » en 2012, qu’il m’avait spontanément parlé de Mariton comme d’un excellent choix pour la gestion de l’UMP, il a évidemment rejoint Le Maire dès que celui-ci a annoncé sa candidature. Le soutien du député européen Arnaud Danjean peut aussi être considéré comme révélateur. Avec le député Guillaume Larrivé ou le nouveau maire de Reims Arnaud Robinet, il faisait partie des jeunes sur lesquels Nicolas Sarkozy compte s’appuyer pour sa campagne de 2017. Le fait que Danjean soutienne Bruno Le Maire alors que Nicolas Sarkozy n’a pas fait connaître sa décision constitue un signe fort. Enfin, le député de l’Eure a fait évoluer son discours. Ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin, il était considéré comme un tenant d’une ligne de centre-droit, plutôt modérée, gentiment européenne et s’était « courageusement » abstenu sur la loi Taubira.

Depuis qu’il est candidat, Le Maire a substantiellement « virilisé » son discours, malgré son physique de gendre idéal. Il a ainsi décontenancé les filles d’Osez le Féminisme, en expliquant que le président de l’UMP devait « avoir des couilles »[2. « Burno » Le Maire, l’a logiquement surnommé un médisant anonyme.]. Et sur le fond, il a effectué le virage « national » désormais incontournable pour qui guigne le suffrage des militants UMP, des électeurs de droite et d’une large majorité du corps électoral. Dans un dialogue avec Pascal Bruckner, il déclare : «  Je ne vois pas d’autres solutions que la réaffirmation de la nation. Qu’est-ce qu’être français? C’est connaître et respecter l’histoire de France, la langue française, les traditions françaises. La réponse à la barbarie, c’est l’éducation, c’est l’histoire, c’est la réaffirmation de la nation […] Nous sommes à la croisée des chemins: il faut choisir entre la nation et le communautarisme. Lorsque François Hollande a évoqué le droit de vote des étrangers aux élections locales le 14 juillet dernier, il a choisi son camp: celui du communautarisme. Cela revient à briser un principe fondamental de la République: le lien entre citoyenneté et droit de vote. Moi, je choisis le camp de la nation. ».

Comme Laurent Wauquiez a oublié Jacques Barrot au profit des tribunes co-signées avec Guaino et Peltier, Copé passé du chiraquisme gentil au petit pain au chocolat, ou Fillon qui, après avoir fustigé la ligne Buisson, déclara que le moins sectaire entre un candidat PS et un du FN n’était pas forcément le second, Le Maire a compris que la ligne centristo-européenne, médiatiquement populaire, n’était pas la plus payante électoralement. On en déduit que Bruno Le Maire ne vise pas la présidence de l’UMP pour gérer tranquillement la boutique. Et il s’est d’ailleurs bien gardé de dire qu’il excluait d’être ensuite candidat à la primaire. Le Maire roule pour lui-même. Sa candidature doit sérieusement enquiquiner Nicolas Sarkozy, tout en piégeant Fillon et Juppé. S’il y a duel entre l’ex-président et son ancien ministre de l’Agriculture, qui les deux triumvirs soutiendront-ils ? Favoriser Le Maire, et lui permettre éventuellement de gagner, c’est le mettre sur orbite pour la présidentielle. Soutenir Nicolas Sarkozy signifierait qu’ils renonceraient à leurs ambitions : un tel choix serait suicidaire.

Quand bien même Sarko ne serait finalement pas candidat en septembre, il sera trop tard pour susciter une candidature capable de battre un Bruno Le Maire, en campagne depuis le début de l’été. Seuls un duo Guaino-Wauquiez pourrait alors lui faire de l’ombre.

Dans tous les cas, Fillon et Juppé risquent d’être les cocus de l’histoire. Et Le Maire est désormais une personnalité incontournable pour 2014-2017. Ce sont les leçons UMP de l’été 2014.

*Photo : WITT/SIPA. 00636064_000019.

Un ministère pavé de bonnes intentions

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koons versailles culture

koons versailles culture

On imagine qu’avec le chômage et le reste, l’art est le cadet de leurs soucis. Mais les Français sont tout de même un peu peinés de pressentir à quel point leur pays, autrefois terre d’élection des arts et des artistes, est à présent marginalisé. La France, loin derrière la Chine et les États-Unis, loin derrière l’Allemagne et la Grande-Bretagne, est devenue, sur le plan artistique, ce que l’on pourrait appeler un pays de troisième zone. On aimerait bien savoir comment on en est arrivé là, alors même qu’il existe en France et seulement en France un ministère de la Culture doté de moyens importants et débordant de projets. L’omniprésence des pouvoirs publics dans le paysage artistique est bien une exception française. Et c’est cette exception qu’il faudrait questionner. L’engagement massif et durable de la puissance publique ne serait-il pas à l’origine de l’affaiblissement artistique de la France ? La consécration publique d’un goût « officiel » (et les financements qui vont avec) aurait-elle donné naissance à une sorte d’académisme, présenté comme impertinent, mais dépourvu de crédibilité ?[access capability= »lire_inedits »]

L’action de l’État en faveur des arts plastiques peut paraître mineure à l’aune des sommes mobilisées. Mais s’agissant d’un secteur de petite taille, son impact s’avère déterminant. Une batterie de lignes de crédit procure des aides directes à une minorité d’artistes, de galeries et de médiateurs : attribution d’ateliers et contributions à l’installation, soutiens à la « recherche », subventions à la création en ses diverses étapes et pour ses multiples protagonistes, et bien entendu achats d’œuvres. Cependant, le moyen d’intervention décisif réside sans doute dans les innombrables établissements et pseudo-associations, établis sur le territoire et à l’étranger, qui relayent la politique du ministère. Depuis les années 1980, un véritable maillage des régions s’est organisé à travers les Centres d’art, les Fonds d’art contemporain et autres institutions muséales. Quant aux institutions plus anciennes, comme les Écoles d’art, elles ont subi un aggiornamento parfois musclé. À l’étranger, l’ex-Association française d’action artistique, maintenant fondue dans l’Institut français, est priée de contribuer à la promotion des artistes appréciés en haut lieu. En fin de compte, tout un réseau public et parapublic œuvre au service d’une certaine idée de l’art contemporain.

Il n’est pas choquant en soi que l’État ait une politique de l’art. L’ennui, c’est que la plupart des œuvres et des manifestations produites dans ces circuits ont ceci de particulier (et de commun) qu’elles sont accompagnées d’importants textes explicatifs. Cette caractéristique paraît d’autant plus étrange au profane qu’il s’agit souvent de textes filandreux, voire carrément obscurs. Il n’est pas rare que les objets présentés soient d’une insignifiance inversement proportionnelle à l’enflure des commentaires qui les soutiennent. Pourtant, si l’on a sincèrement envie de faire partager une idée ou une sensibilité, on essaye de se mettre à la portée des autres. On s’efforce de s’exprimer clairement. Quand on veut impressionner et que l’on vise une sorte de respectabilité plus mondaine qu’intellectuelle, on peut céder à la tentation de l’enfumage.

Une certaine prose, appréciée de quelques-uns mais un peu lourde au goût des autres, accompagne donc généralement la forme d’art dont il est question ici. Seulement, il s’agit d’un usage à haut risque. En effet, si la réception d’une œuvre nécessite une explication, sait-on ce que deviendra le précieux commentaire lorsqu’elle sera présentée à l’étranger ? Sera-t-il traduit ? Sera-t-il perdu ? Le style, parfois « hyperintellectualisé », sera-t-il perçu, loin de chez nous, positivement ou négativement ? Les mêmes questions se posent au sujet de la transmission d’une œuvre dans le temps : qu’adviendra-t-il du mode d’emploi dans quelques décennies ? Qu’y comprendra-t-on dans quelques siècles ? Les œuvres dont l’existence dépend d’un discours sont à l’évidence moins exportables et moins durables que celles qui portent en elles-mêmes une richesse de sens et d’émotions. Au-delà même des considérations esthétiques, le choix des réseaux publics d’encourager l’art dans cette voie paraît très risqué.

Critiquable également est la propension à privilégier les formes qui s’adressent principalement à des institutions, comme les « installations », au détriment des peintures, plus classiques peut-être, mais qui intéressent toujours – et, semble-t-il, de plus en plus – les collectionneurs.

On a parfois même l’impression que l’administration et ses relais ont pour ambition de lutter contre le goût du public, et pas seulement du « grand public », mais aussi du public cultivé. Ainsi, on enchaîne à un rythme soutenu les présentations d’objets improbables dilués – et supposément sublimés, sans doute – dans d’immenses locaux repeints en blanc. On accumule les catalogues d’exposition de 500 pages rédigés dans un style néoscolastique. Le visiteur lambda déploie des trésors de bonne volonté. Et pour les récalcitrants, il reste l’argument d’autorité : on leur rappelle que leurs ancêtres ont déjà loupé Manet, Van Gogh et les débuts de la modernité. Autrement dit, ils ne peuvent plus refuser de « comprendre », sauf à vouloir faire figure d’incurables blaireaux.

Il est assez docile, le public. En apparence en tout cas. Il se rebiffe rarement contre l’art qu’on a prévu pour lui. Mais il préfère se consacrer à autre chose. C’est aussi simple que ça. Il n’y a pas conflit, mais évitement. Les Centres d’art sont presque vides à longueur d’année, hormis, bien sûr, les scolaires qu’on y promène.

En somme, les Français s’intéressent peu à l’art qu’on leur prescrit, souvent ennuyeux et sottement élitiste. Mais ils hésitent à se tourner vers d’autres formes d’art, craignant de se ridiculiser en admirant ou en achetant une œuvre ne relevant pas des genres validés. Ils sont comme des gens à qui on aurait imposé un mariage arrangé et qui ne se sentiraient pas autorisés à aller voir ailleurs. Leur désir est en berne.

Or, cela ne s’explique nullement par une désaffection générale pour la culture ; pas du tout. Tous les jours, des romans, des films, des musiques, des architectures suscitent l’engouement − justifié ou non, ce n’est pas la question. Il y a incontestablement une indifférence spécifique du public français à l’art contemporain. Dans ce domaine, il devient difficile de monter une émission de télé ou une opération de mécénat, difficile de mobiliser les salariés d’une entreprise – en réalité, difficile d’entreprendre quoi que ce soit. La demande d’art en France est anémiée. Malheureusement, sans un marché interne vivant et solide, il n’est guère envisageable de briller sur la scène internationale.

Dans un rapport au ministère des Affaires étrangères qui date déjà d’une dizaine d’années, le sociologue Alain Quemin donnait l’alerte. Il soulignait que la France, à l’étranger, est suspectée de « promouvoir un art officiel toujours soupçonné de médiocrité », et que « ses artistes font bien souvent l’objet d’un certain discrédit a priori ». On trouve aussi dans ce document d’intéressants verbatim de collectionneurs internationaux qui excluent d’acheter français au-delà d’un montant relativement bas, en raison d’un préjugé négatif sur notre pays. Le rapport Artprice 2013, qui situe les plasticiens français en bas de l’échelle des prix, montre que ce diagnostic garde toute son actualité. Les quelques artistes français qui ont percé à l’étranger n’ont d’ailleurs pas nécessairement rendu heureux le ministère, bien au contraire. Ainsi, en a-t-il été, par exemple, du peintre Gérard Garouste, dont la première exposition à New York, chez le prestigieux galeriste Leo Castelli, est ainsi évoquée par la sociologue Nathalie Heinich : « Un responsable culturel français lui déclara qu’il n’aimait pas sa peinture et qu’elle ne représentait en rien l’art français. Il n’eut aucun soutien des institutions de son pays. »

L’action des pouvoirs publics et de leurs relais est également curieuse, s’agissant de  leurs relations avec la population des artistes dans son ensemble. En effet, la plupart des autres administrations sectorielles se sentent chargées des femmes, des hommes et des entreprises relevant de leurs attributions. Par exemple, le ministère de l’Agriculture travaille en partenariat avec les syndicats agricoles et fait son possible pour développer la filière agroalimentaire. En ce qui concerne le ministère de la Culture, c’est moins clair. On le sent tiraillé entre deux objectifs souvent contradictoires : d’un côté, venir en aide à ses administrés et, de l’autre, mener une politique de prestige pour son propre compte. L’exemple des salons du Grand Palais est significatif. L’État a obligé les associations à entasser presque tous les salons historiques en une seule manifestation générique dénommée « Art en Capital ». La présentation, extrêmement compacte et réduite à quelques jours, est dissuasive. On comprend que, pour les « inspecteurs de la création », il s’agit là d’artistes extrêmement ringards et de « peintres du dimanche ». Ce jugement est d’ailleurs loin d’être faux : il y a de tout dans ce genre de salon. Je ne peux pas dire le contraire. Mais le problème n’est pas là. Des pays comme la Grande-Bretagne comprennent l’intérêt de soutenir le monde associatif, aussi perfectible soit-il, parce qu’il constitue une sorte de terreau irremplaçable. Pour prendre un autre exemple, le ministère de la Jeunesse et des Sports favorise des pratiques accessibles à tous, en pariant qu’il en sortira, un jour, quelque champion. Au Grand Palais l’administration a préféré créer elle-même une manifestation de prestige, « Monumenta », la bien-nommée. L’ensemble de la nef y est attribué à un seul plasticien de renom, généralement étranger, et pour une longue période. La plupart des artistes français restent pauvres et exclus des circuits autorisés. Un grand nombre d’entre eux dépendent du RSA et sont condamnés à regarder de loin les fastes de l’art officiel.

L’interventionnisme des pouvoirs publics dans le domaine artistique soulève donc de nombreuses questions. Cependant, il ne semble pas qu’une réorientation, ni même une évaluation, soit à l’ordre du jour. L’immobilisme résulte en grande partie du fait qu’il y a peu de débats, peu de contestations, juste des choses à « comprendre » et à aimer : l’art officiel est un phénomène unilatéral.

Eh bien, justement, cela doit changer ! Il faut que des points de vue divers, voire divergents, entrent dans le jeu. Exprimons-nous, exprimez-vous ! Il est important de dire ce que l’on pense, quitte à passer pour un plouc. Je crois qu’il y a moins de honte à être un blaireau sincère qu’un pédant branché.[/access]

*Photo: AVENTURIER PATRICK/SIPA.00639253_000007

On lit et on boit frais à Saint-Tropez 1/2

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lecture vacances ete

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À bout de souffle

Félicien Marceau, c’est Belmondo dans L’Homme de Rio. Son héros, Nicolas de Saint-Damien court sur trois cents pages dans un roman oublié de 1989 au titre mal choisi d’« Un oiseau dans le ciel ». Nicolas s’échappe de son milieu ouaté pour vivre sa vie, pour enfin exister, reprendre une liberté dont il ignore les frontières et les délices. C’est Alice au pays des Pieds Nickelés, Candide chez Mocky, Duras dans la villa de Max Pécas. « Explorateur du vingtième arrondissement, garçon d’étage dans le Surrey, garde du corps d’une infante modèle mexicain, héros d’un enlèvement hautement politique et témoin dans l’enquête subséquente, autant d’expériences certes intéressantes et qui, à son idée, l’avaient fait bien avancer dans son initiation au monde ». Une quête aussi picaresque qu’intimiste. On ne dira jamais assez le plaisir immense de (re)lire Marceau. L’intrigue virevolte d’un château-hôtel gothique anglais aux îles grecques, une douce ironie plane dans l’air, les dialogues crépitent et l’amertume des existences bien réglées vole en éclats.  Marceau, sous un aspect bourgeois, était de la dynamite révolutionnaire. Son écriture bouillonne, ses mots piquent, ses pensées transpercent. Ce trublion excellait dans la satire aux belles manières.

Il savait tout faire, du théâtre absurde au brûlot sentimental. Ce poseur de mines, catcheur en smoking, avait pris refuge chez les Immortels un peu par hasard, car avouons-le, l’Académie compte peu de vrais romanciers et les stylistes n’ont pas souvent les honneurs du Quai Conti. Beaucoup de professeurs bardés de diplômes, peu d’intelligence rayonnante et d’écrivains « naturels ».

Un oiseau dans le ciel de Félicien Marceau – Folio

 

On revient toujours à Burma

Il y a une malédiction Léo Malet (1909-1996). A quinze ans, vous lisez un Burma dans l’ennui de l’été et puis vous vous enfilez tous les Nouveaux Mystères de Paris sans vous arrêter. Vous avez reçu la lumière divine. Fiat lux ! Ce privé aurait pu seulement être une lecture d’adolescence, un compagnonnage de gare, aussi éphémère qu’une faveur de madone des sleepings. Seulement, vous êtes pris au piège de cet anar canaille, Hélène vous fait déjà du gringue et le commissaire Faroux, Florimond de son prénom, vous tient en garde à vue. Vingt-cinq ans plus tard, lesté d’une imposante bibliothèque aussi savante qu’inutile, vous revenez toujours à Burma, à ces plaisirs populaires, à ces lectures d’après-midi sous un cagnard de campagne.

En gastronomie, c’est pareil, vous avez mangé de la truffe, du homard, des mets raffinés et seul le fromage de tête vous fait saliver, chavirer. Léo Malet a des manières brusques qui vous plaisent quand il répondait à un Pivot, propret, genre premier de la classe : « Je suis rétro à bloc. Je ne comprends rien aux gens qui m’entourent ». Ce réactionnaire, mauvais coucheur, graine de délinquant possède un charme foutraque qu’un Maigret, réglé comme du papier à musique, n’aura jamais. Une psychologie bancale, quelque chose de français, de provoc’ et de foncièrement mélancolique. Burma ne croit en rien, ne possède rien, n’attend rien. La tête dure, la parole libre, ça change des écrivains de salons à la conversation translucide. Alors par où commencer dans cette œuvre imbibée au vitriol ? 120, rue de la gare publié en 1943 ou Nestor Burma dans l’île de 1970 ? Je vous conseille Nestor Burma revient au bercail, millésime 1967, tonique, explosif, résolument tourné vers la nostalgie. Il y est question d’une fille disparue, de l’OAS et d’un retour aux sources pour l’auteur natif de Montpellier. Suivez le détective de choc, l’enfant prodigue d’une ville au passé trouble : « Nestor Burma est de retour, pétillant de pensées folichonnes ».

Nestor Burma revient au bercail de Léo Malet – Fleuve Noir

 

Sexe et mensonges

Au début des années 80, quand vous étiez en âge de lire, deux écoles s’offraient à vous. Les lectures académiques imposées par la morale républicaine, des bouquins imbitables sélectionnés par quelques technocrates aussi mauvais pédagogues qu’hédonistes refoulés et les lectures de plaisir. Celles qui vous faisaient pédaler frénétiquement sur votre bicross Motobécane jusqu’à la librairie du village pour acheter un précieux Folio junior. Ça pétillait dans les tourniquets ! Les couvertures aussi colorées qu’une poignée de Dragibus vous mettaient en transe. Le trait faussement naïf de Sempé ou l’impétueux crayonné de Quentin Blake (qui expose ses œuvres à la Galerie Martine Gossieaux dans le VIIème arrondissement jusqu’au 2 octobre 2014) vous arrachaient les belles pièces de 10 francs Mathieu de votre porte-monnaie. Il vous les fallait tous, la série des Petit Nicolas et les contes déjantés de Roald Dahl. Ces deux-là, Goscinny et Dahl, bien secondés par leurs illustrateurs, ont fait plus pour la lecture que n’importe quelle circulaire du Ministère. Et puis, en grandissant, en troquant votre bicyclette pour un scooter MBK, vous avez recroisé le chemin de ce gallois insaisissable, écrivain aventurier comme tout bon sujet de sa Majesté. La biographie touffue de Roald Dahl (1916-1990), tour à tour, pilote de la RAF, diplomate, marié à une actrice, gloire mondiale de l’édition jeunesse, avait de quoi vous extraire de votre léthargie lycéenne.

C’est là que vous avez découvert qu’en dehors de Charlie, de Maître Renard ou de James, Roald Dahl avait écrit des nouvelles et des romans pour adultes. Vous n’en doutiez pas car ses livres destinés au jeune public comme on dit aujourd’hui ne l’étaient pas vraiment. Dahl ne compartimentait pas ses lecteurs. Il y a assez de folie, d’invention, de rire et de moquerie pour attirer à lui tous les publics. Mon oncle Oswald paru en 1979 en Angleterre et traduit en France en 1981 est certainement la pièce maîtresse de son œuvre, un roman jouissif, la garantie de crampes à l’estomac. Cette histoire scabreuse autour de l’invention d’une pilule aphrodisiaque est littéralement dingue. Dahl, c’est un Benny Hill hilarant, un John Steed priapique, un Tory derviche tourneur. Irrésistible. Ce roi de l’humour à l’anglo-saxonne dégoupille des grenades à chaque paragraphe. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager les premières lignes de ce roman : « Voici qu’à nouveau j’éprouve le besoin de rendre hommage à mon oncle Oswald. Je veux parler, bien entendu, du regretté Oswald Hendryks Cornelius : le connaisseur, le bon vivant, le collectionneur d’araignées, de scorpions et de cannes, le passionné d’opéra, l’expert en porcelaines chinoises, le séducteur de ces dames, et sans nul doute le plus grand fornicateur de tous les temps. Je sais, d’autres personnages célèbres ont prétendu à ce titre de gloire, mais ils se retrouvent simplement couverts de ridicule quand on compare leurs prouesses à celle de mon oncle Oswald. Je songe en particulier à ce pauvre Casanova ».

Mon oncle Oswald de Roald Dahl – Gallimard

*Photo: OJO Images / Rex Featur/REX/SIPA.REX40156634_000001

I love rock ’n’ roll girls

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suzi quattro rock

suzi quattro rock

Pendant les années de plomb du rock, les épouvantables eighties, ce sont essentiellement les filles qui ont maintenu la flamme. Alors que les  Dépêche Mode, Cure, et autres Cocteau Twins à la con pensaient avoir enterré le genre sous les synthés, les pulsions suicidaires, les jabots en dentelle et les lotions pour l’acné, les filles ont fait le job. 

Qu’on ait affaire à des génies habités (Chrissie Hynde, Joan Jett, Wendy O., les sœurs Wilson) ou à des artistes très doués (Bangles, Bananarama, Gogo’s, Cindy Lauper, la Madonna des débuts, Nena, Pat Benatar –et, chez, nous, les délicieuses Calamités- elles ont toutes, à leur façon, sanctuarisé les fondamentaux du rock (riffs et chœurs, rythme et mélodie, énergie et ironie)

Pourquoi ? Parce le Bon Dieu, c’est sûr, ne voulait pas qu’on soit privé de rock à la radio (c’était avant Internet, hein). Peut-être aussi parce que, à l’instar de ce qu’on disait pendant mes études sur le catholicisme des Bretons (leur foi est plus vivace qu’ailleurs parce qu’ils ont été évangélisés après tout le reste du pays) les filles du rock, arrivées tard sur le marché, n’avaient pas eu le temps d’être blasées par A-wop-bom-a-loo-mop-a-lomp-bom-bom! .

Certes, de Sister Rosetta Tharpe à Janis Joplin en passant par les Ronettes, il y a eu avant les eighties bien des filles dans le rock, mais elles n’étaient pas au cœur du truc, c’étaient des-filles-qui-font-du-rock des poissons volants, contrairement aux genres connexes (R n’ B, folk, country, jazz) où les Joan Baez, Carole King, Supremes, Aretha Franklin, Dolly Parton, Linda Ronstadt, Bette Midler et autres Billie Holiday n’avaient vraiment rien des meufs de service.

L’irruption des filles dans le rock, le vrai c’est quand, alors ? Pour moi, bien sûr, ça commence avec Suzi Quattro. On méprisait – à tort, rétrospectivement – la musique pour drogués (Grace Slick, notamment). On connaissait mal les girl groups de Tamla ou du Spector Wall of Sound- on s’est rattrapé depuis, et pas qu’un peu, mon neveu !

Suzi, c’était miraculeux, parce que ce fut la première, avec « Can the Can », à faire du rock de mec mieux que les mecs. La brèche était ouverte, viendront vite ensuite, dans la deuxième moitié des seventies et dans la foulée du revival swing initié par le pub rock, la powerpop et le punk, la miraculeuse Patti Smith, la délicieuse Debbie Harris, l’astucieuse Lene Lovich et les fougueuses Slits. La partie était gagnée !

Enfin disons plutôt qu’elle était gagnée pour les filles, mais pas pour le rock, qui lui, allait de plus en plus mal. On est au début des eighties : et après avoir tremblé sous les coups des Ramones ou des Buzzcocks, le système retombe sur ses pieds en tente d’imposer comme norme musicale les merdouilles synthétiques et/ou dépressives. C’est l’époque où l’on nous dit que Cure est le plus grand groupe du monde ! Et je vous parle même pas de leurs clones gogols d’Indochine…

C’est en ces temps maudits que les filles gardèrent le temple, avec des guitares et des basses, des jolis minois et des vannes graveleuses, des chœurs et du chœur. Depuis I Love Rock n’ Roll jusqu’à Back On The Chain Gang, elles créeront les rocks les plus rocks des eighties. La génération suivante, celle qui va des Pixies à Nirvana en passant par Green Day , n’aura qu’à continuer sur leur lancée, avec le bonheur qu’on sait. On est alors au début des années 90, le rock est redevenu, pour l’essentiel, une histoire de mecs. Dommage…

 

NB : Cet article ne cite pas des chanteuses des eighties que j’aime profondément comme Laurie Anderson ou Donna Summer, parce qu’elles ne relèvent objectivement pas du rock n’ roll ou de ses environs immédiats. J’ai pu par ailleurs oublier quelques dames importantes, je m’en excuse auprès d’elles et des lecteurs attentifs, qui rectifieront, j’en suis sûr. En revanche l’absence dans ma playlist de Stevie Nicks, Siouxsie ou Kate Bush ne doit rien à la distraction. 

Irak : un brelan d’incapables

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Ce n’est pas pour modérer l’optimisme de certains mais je crains fort que la capitale des chrétiens irakiens ne déménage de Qaraqosh à Sarcelles. La progression des salafistes de l’Etat islamique au Levant semble inexorable, au grand dam des chrétiens, chiites, sunnites non-fêlés, et autres yazidis. Comment en est-on arrivé là ?

Bien entendu, la pax americana ne sort pas indemne de l’inventaire. Que dix ans après la chute du sanguinaire Saddam Hussein, les Etats-Unis aient dépensé plus de dollars qu’il n’en faut pour acheter tout l’or noir du Golfe persique et aboutissent à ce résultat-là ne laisse pas d’étonner. Bush – pour expliquer le maintien des GI’s en Irak -, puis Obama – afin de justifier leur départ – nous ont assez tannés avec l’équipement et la formation d’une armée nationale irakienne épurée. Brillant résultat.

Mais ne cédons pas à l’anti-américanisme primaire. Les troupes yankees ayant quitté le pays des deux fleuves, il revient aujourd’hui au gouvernement irakien de tenir les rênes de l’Etat – ou de ce qu’il en reste. Avec succès : son chef Nouri Al-Maliki atteint des sommets de népotisme et le marasme sécuritaire confine à la guerre civile sunnites/chiites ! Perçu comme une marionnette de l’Iran, qui lui cherche ouvertement un successeur, le Premier ministre irakien ne fait même pas l’unanimité dans ses rangs. Il se murmure que les services de sécurité irakiens reprochent à Maliki de ne pas redistribuer l’argent de la rente au petit peuple chiite, dont certains mouchards auraient noué une alliance contre-nature avec l’Etat islamique au Levant et en Irak. Tout aussi vénaux mais moins malhabiles que le Premier ministre, les terroristes savent s’acheter une clientèle, eux.

Troisième larron de ce brelan d’incapables, l’Iran ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Non content d’avoir récupéré son joujou irakien, la République islamique a longtemps tenu Maliki à bout de bras, avant de le soutenir comme la corde le pendu. Téhéran a beau jeu de s’ériger en rempart contre le salafisme – par hezbollahis et pasdarans interposés -, sur le terrain, ce sont les combattants kurdes qui mordent la poussière face à l’insurrection sunnite irakienne.

Avec un chouïa de logique, on en déduit que les trois grands responsables du désastre irakien devraient s’unir face au péril salafiste[1. Nous n’avons pas écrit « salafo-qatari » mais nous l’avons pensé très fort…]. Mais c’est une autre histoire…

L’été de tous les dangers ou de tous les délices?

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ete terroir groin

ete terroir groin

Et vogue le vacancier sur les routes de France, à la recherche du bien-être estival ! On ne va pas seulement se vider la tête des tracas de l’année et des vicissitudes de l’époque, on va aussi se remplir la panse de denrées du plaisir et de boissons du bonheur. Les vacances, c’est fait pour se changer les idées et l’appétit, sortir des sentiers battus du boulot et des allées de la grande distribution. Et c’est là que le bât blesse, car les marchands d’illusion attendent justement le touriste au coin du bois. Juillet et août sont les meilleures périodes de chasse pour les prédateurs du portefeuille néophyte. Petit, petit, petit…[access capability= »lire_inedits »]

Ah, les fruits de mer du bistrot de la Marée ! Ah, les abricots de la cabane du paysan sur le bord de la route ! Ah, le fromage fermier au marché du village ! Ah, la terrine de grand-mère à l’étal du charcutier ambulant ! En été, du côté de la malbouffe, l’habit fait le moine et les margoulins passent maîtres dans l’art de vous entendre en confession : braves étrangers ignorants des coutumes du cru, venez vous faire plumer à la mode de chez nous ! Au grand dam des vrais indigènes, furieux de se faire damer le pion par les saltimbanques du bluff. La saison chaude est la pire de toutes pour les huîtres et autres coquillages car ils sont en période de frai, c’est-à-dire laiteux et décharnés. Méfiez-vous des revendeurs qui proposent, dans des cagettes semblant sortir du verger local, des fruits espagnols ou marocains tirés des frigos du grossiste importateur. Attention à ces marchés du terroir où de braves escrocs déguisés en bouseux, blouse bleue et chapeau noir, font goûter des produits « élaborés à la ferme » en provenance d’une conserverie industrielle. Gare à ces artisans de bouche qui viennent de démouler le pâté de campagne acheté une heure avant à l’hypermarché voisin ! Un vacancier averti en vaut deux et peut manger comme quatre au prix de trois.

Si le séjour est côtier, il y a de fortes chances que le port le plus proche ait sa petite criée où les pêcheurs de petits bateaux débarquent leur marée. Cette vente dite « à la pierre du quai », très réglementée, est la garantie de goûter à du poisson de mer pris à l’aube. Et quel régal ! Quant à la vente des fruits, des fromages ou des volailles de la ferme, la pratique est réelle, et parfaitement fiable, si l’on prend la peine et la joie d’aller les chercher chez le producteur. Une revente sur la voie publique présente toujours un risque si l’on ne sait rien du fournisseur. Pour ceux qui le peuvent, une fois n’est pas coutume, si l’huître n’est pas au sommet de sa performance, le crustacé, lui, l’est, notamment le homard, à sa meilleure période, plein et charnu, dans son prix le plus bas de l’année. On peut en trouver du bien bleu à 15 euros le kilo sur certains étals ou mareyeurs de Bretagne ou de Normandie, une aubaine ! À déguster juste grillé. Quant aux marchés paysans, de plus en plus nombreux, ils doivent être patentés comme tels et signalés, dans les communes où ils se tiennent, sur des espaces réservés. Insouciance et nonchalance sont les maîtres maux d’un été indigeste et ruineux. Exigence et vigilance sont les maîtres mots d’un été gourmand et bien arrosé. La France est le pays où tout est possible, et la belle saison permet d’aller découvrir des terroirs insoupçonnés.

Faire sa propre police pour goûter aux délices. Consommons citoyen ![/access]

*Photo: Soleil

Ségolène, Anders et le nucléaire

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nucleaire anders royal

nucleaire anders royal

Elle s’appelait Micheline. Le 5 juillet 1946, cette danseuse du Casino de Paris présente le « plus petit maillot de bain du monde » à la piscine Molitor.  Le concepteur de ce bout de tissu  est un ingénieur automobile, Louis Réard, qui travaille malgré tout aux folies Bergères, dans la boutique de maman.  La pièce tant attendue s’appelle Bikini. C’est qu’il fallait lui donner un nom. Et pour nommer « cette étoile de David explosée (Fabrice Hadjadj) », Réard a choisi la référence au nucléaire. Bikini est en effet l’île où les Américains viennent de réaliser leurs derniers essais.

Ce qui semble le plus anecdotique-une simple pièce de tissu- recèle dès le départ une catastrophe. Lorsque Micheline Bernardini  dévoile sa fine  étoffe, on ne sait plus tellement s’il s’agit d’un essayage, ou tout simplement d’un essai. Coïncidence, l’inventeur du deux pièces, Jacques Heim (couturier d’Yvonne de Gaulle) avait appelé son invention « atome ». Quelques dix années plus tôt,  le bonhomme avait senti qu’on rentrerait dans l’ère de la déflagration.  Sur nos plages, donc, les poussières radio actives atteignent les grains de sables et s’y dissimulent.

Dès 1956, le philosophe Günther Anders est le premier à décrire ce phénomène. L’intrusion de la technique dans notre intime fait désormais parti de notre quotidien.  Dans son œuvre majeure L’Obsolescence de l’homme, deux concepts nomment cet avènement terrible. La « familiarisation » et la « distanciation ». La distanciation, c’est lorsque  le « proche devient lointain ».  Quand, par exemple, votre femme se croit aux Caraïbes, alors qu’elle est à Dreux,  assise tout près de vous dans le canapé du salon. Si autrefois notait Anders, la carte postale miniaturisait l’endroit qu’elle représentait, la télévision ajoute quelque chose de plus au processus : elle dissimule aussi votre canapé. Exit le chien, la plante verte, le mari. La familiarisation , c’est lorsque  le « lointain devient proche ». Quand, par exemple,  votre fille tutoie ses héros de séries, ou qu’un atoll tropical s’octroie le nom de son maillot de bain.

Sur la plage, le risque de  « la destruction massive » charrierait jusqu’à son vocabulaire macabre. Votre femme est dorénavant une « bombe », voire « un avion de chasse ». Et puisqu’il a désormais sa « target », votre voisin de serviette peut choisir de « s’éclater », toute la nuit, s’il le veut bien. La langue est devenue  une rampe de lancement. Le « s’éclater » rapproche désormais le «  clubber » du kamikaze. L’opération commerciale n’est pas si loin de l’opération suicide.

Pour Günther Anders, la logique technique en a donc contre le corps. Et plus précisément contre le corps sexué. La menace nucléaire jette l’opprobre sur les naissances à venir, puisque toutes sont désormais placées sous le signe de l’« extinction massive ».  Si nous ne vivons plus dans une « époque » mais dans un « délai », à quoi bon transmettre la vie ? À quoi bon faire vivre le mioche sous l’horizon de la bombe ? Impossible de se projeter sans vouloir aussi se jeter.

Pourtant, dirait l’optimiste, nous continuons de mettre au monde et d’emprunter à crédit sur quinze ans. Y va-t-il d’une inconscience qu’on pourrait soigner chez le psy ? Niet, nous dit Anders. La bombe et l’appareillage technique agissent de façon « supraliminaire ». Ils sont trop grands pour que nous puissions nous représenter les effets. « Nous somme les seigneurs de l’apocalypse.[…] C’est facile à dire. Mais c’est si monstrueux qu’en comparaison, toutes les vicissitudes de l’histoire semblent anecdotiques. »

De quoi s’ouvrir les veines, dans un hôtel miteux de la Nouvelle Orléans. Le cas de Claude Ethearly, l’un des trois pilotes survolant Hiroshima le 6 aout 1945, est le plus symptomatique. « Little boy », la bombe qu’il ordonne de larguer sur la ville, le hante jusque dans sa firme pétrolière, où il a refait sa vie. Hiroshima est partout. Héros national aux Etats-Unis, il vire pourtant à la folie nerveuse. En 1959, alors que le traumatisme le tient enfermé en hôpital psychiatrique, il accepte de correspondre avec Günther Anders. Le philosophe en tirera des conclusions qu’il pressentait dès 1945 : « face à l’idée de l’apocalypse, notre âme déclare forfait ».

La bombe n’a pas sauté ? Elle reste « suspendue au dessus de nos têtes » corrige Anders.  Les centrales, quant à elles, menacent de craquer. En 1986, après Tchernobyl, le philosophe  fait paraître un essai qui vient de nous être traduit et dont l’actualité est brulante.  La violence, oui ou non, n’intègrent pas seulement l’industrie du nucléaire dans sa critique, mais élargit  son analyse aux firmes de la chimie ou du béton. Depuis 1986, rien n’a pu invalider l’urgence dans laquelle Anders nous plonge. Fukushima étant la dernière monstruosité.  Les fleuves ont été intoxiqués, les champs pollués, les aéroports ont fleuris parmi les bêtes sauvages, et les nouvelles technologies persistent à isoler les individus en créant une armée de sociopathes déshumanisés. Enfin, les concepteurs des centrales nucléaires, – certains se sont peut-être recyclés dans le tanga et le monokini-, n’avaient pas prévu à l’origine que les réacteurs pouvaient être démontés et qu’il allait falloir stocker les déchets.

Telle est la situation profonde de l’homme et de la technique. Or, le 30 juillet dernier, en conseil des ministres, le projet de loi sur la transition énergétique a été adopté.  Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, y avançait ceci : « la France a fait le choix du nucléaire ».

Vient également de sortir : La violence oui ou non, Günther Anders, Fario, 2014.

*Photo : wikicommons.

Sud-Soudan, ce conflit qu’on ne saurait voir

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sud soudan petrole

sud soudan petrole

Pendant quelques semaines, le monde a eu les yeux rivés sur Gaza. Comme à leur habitude, dans cette guerre de l’image, après la Libye, la Syrie, le Mali, les médias se sont focalisés sur une région du monde, sans oser détourner le regard d’un espace politique si chargé d’émotions.

Pourtant, au Sud-Soudan se joue actuellement une pièce dramatique, avec déjà 10 000 morts, 1.5 million de soudanais déplacés (la moitié serait des enfants) et plus d’un tiers de la population sous la menace d’une famine imminente. Depuis décembre 2013 s’affrontent des factions militaires rivales. Aux fidèles du président Salva Kiir (Dinka) s’opposent les soldats restés loyaux à l’ancien vice-président Ried Machar (Nuer). L’ONU évoque des crimes contre l’humanité de la part des deux camps, et craint que le conflit ne se transforme en génocide.

Comme au Moyen-Orient, les revendications identitaires sont au cœur du conflit. En 2011, le Soudan du Sud est devenu le premier pays africain à s’autodéterminer, en s’émancipant du Nord, arabisé et musulman, dont la loi islamique menaçait les populations noires chrétiennes du sud. Avant l’indépendance du pays les disputes internes au mouvement séparatiste développaient déjà une dimension tribale, à l’instar de la rivalité entre Machar et Garang, qui avait provoqué à partir de 1991 une guerre dramatique entre Dinka et Nuer, avec plus de 300000 morts à la clé.

Les germes du conflit actuel étaient donc présents : Garang souhaitait voir un Sud-Soudan unifié alors que Machar appelait à l’auto-détermination du Sud. La logique d’un système ethnique, dans ce type d’Etat unifié, encourage la violence par une logique de vengeance et de punition collective. Pour un individu tué dans un camp, une autre personne devra être éliminée dans l’autre, avec ses conséquences sur les générations futures. Lorsque les soldats Dinka s’attaquent à des femmes et à des enfants Nuer, ils savent que ces enfants chercheront à venger leurs pères assassinés quand ils auront grandi.

Parallèlement à ces luttes intestines se joue un conflit à plus grande échelle, étouffé par l’enjeu pétrolier, dans une région disposant de la troisième plus grosse réserve d’or noir d’Afrique subsaharienne. Si les intérêts des Etats-Unis et de la Chine sont en jeu, on ne peut pas parler d’affrontement entre américains et chinois, car Beijing s’inquiète surtout des enjeux économiques du conflit, alors que ce sont les intérêts politiques (notamment la lutte contre le Soudan musulman d’Omar al-Bashir) qui dessinent les contours de l’influence américaine.

La Chine est devenue un acteur économique majeur au Sud-Soudan, comme partout en Afrique, notamment en s’établissant au cours des cinq dernières années comme le premier partenaire économique du continent. 400 milliards de dollars ont été  investis dans des projets de construction, aboutissant sur 2200 kilomètres de chemins de fer et 3500 de routes nationales. Au Sud-Soudan, les milliards investis par la Chine ont permis de construire des infrastructures et de soutenir le secteur pétrolier. Alors que cette puissance économique a émergé en Afrique, Washington a injecté des milliards de dollars d’aide humanitaire et d’assistance militaire quand il fallait soutenir la sécession entre le sud et le nord du pays. L’objectif, pour les Etats-Unis, était double : garantir une source stable d’énergies en Afrique, et servir les intérêts militaires du pays.

La guerre civile actuelle est donc symptomatique de l’échec global des tentatives d’accompagnement des constructions nationales de la part des américains, que ce soit en Asie avec l’Afghanistan, au Moyen-Orient avec l’Irak, ou maintenant en Afrique. Si on doit relever les causes économiques du conflit (notamment la chute de la production du pétrole, qui représente 90% des revenus du pays), il ne faut pas minorer l’importance capitale du facteur ethnique dans une région qui voit s’affronter ces mêmes factions rivales depuis l’indépendance du grand Soudan.

De manière plus globale, quand on analyse la question  ethnique, on peut aussi se demander si le modèle étatique moderne est véritablement adapté aux sociétés africaines. Le Sud Soudan, avec sa diversité ethnique immense, est un microcosme de l’Afrique. La colonisation a légué à ces sociétés l’Etat-nation, alors que les frontières précises dessinées par les colons oubliaient souvent les réalités ethniques de ces terres occupées.  S’il faut donc remettre en cause ces frontières coloniales, on peut se demander jusqu’où la critique du principe d’intangibilité de ces frontières doit aller. Création coloniale britannique, le Soudan est composé de 56 groupes ethniques, répartis en plus de 600 tribus. Si cette entité n’a jamais constitué une nation, alors il est nécessaire de se demander jusqu’où doit aller sa fragmentation politique, et en ce sens s’interroger sur la notion de peuple, sur ses lignes et son dessin, surtout lorsqu’on appelle au droit des peuples à s’autodéterminer.

Le problème des nationalismes et des peuples africains se situe au cœur de ces dessins de frontières aléatoires, mais chaque nouveau dessin, d’un nouvel oppresseur, d’un nouveau colon, aussi africain soit-il, constitue pour cet occupant de nouvelles résistances potentielles.  Ces communautés déterminées dans l’adversité, « communautés imaginées » par le force créatrice de la frontière ou de l’oppresseur,  constitue un problème pratique, insoluble, qui résiste à vingt-cinq siècles de philosophie politique: qu’est ce qu’un peuple ?

Plus largement il faut placer ce débat dans un contexte théorique plus large, en abordant ces questions sous l’angle du tribalisme et du nationalisme, mais aussi en évoquant fédéralisme et panafricanisme. L’Etat-nation, au regard des tentatives africaines depuis leurs indépendances, ne semble pas être le plus adapté au pluri-ethnisme du continent, et il serait temps d’envisager de se tourner vers d’autres modèles politiques.

Peut-on envisager sérieusement une fédération sud soudanaise, avec une autonomie accrue des groupes ethniques, et une meilleure représentation des minorités du pays ? Les chefs militaires seraient-ils prêts à réduire le pouvoir politique central pour en redistribuer une part à des pôles ethniques décentralisés ? Bascom évoquait déjà, dans les années 1950, comment les intérêts privés des leaders politiques et de leurs partis constitueraient un obstacle à l’émergence de fédérations d’ethnies au sein des récentes nations africaines. Une intervention accrue de la communauté internationale semble indispensable pour faire pression sur les deux chefs militaires, afin qu’ils puissent réfléchir à une solution de paix durable pour leur communauté politique, mais aussi pour leurs ethnies respectives. Alors que les Nations-Unies évoquent la pire crise alimentaire dans cette région du monde, il  paraît nécessaire de mettre la situation sud-soudanaise en lumière, afin d’éviter que cette crise catastrophique pour l’Afrique ne se prolonge.

*Photo : Daniel Karmann/AP/SIPA. AP21428330_000002. 

Barjot s’en prend plein la gueule!

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En surfant sur le web (on a les océans qu’on peut !), je tombe sur ce détournement d’une vidéo qui avait déjà fait le bonheur des bêtisiers : Frigide, les yeux pétillants d’étoiles, trébuche sur un obstacle putatif. Et moi, le mari goujat, de rester indifférent à son drame ! Pire : au lieu de lui porter secours, je plaisante…

Dans cette affaire, mon conseil m’a recommandé de plaider l’habitude. Depuis vingt-cinq ans que je la connais[1. Et encore, « c’est compliqué », comme on dit sur Facebook ; à l’en croire, elle m’aurait rencontré trois ans avant moi ( ?)], ce n’est pas exactement la première fois que je vois Barjot rater une marche, réelle ou imaginaire. Du coup, en un clin d’œil, je sais comment elle va se ramasser…

Dans la vidéo originale déjà, il n’y avait pas photo. Pas un quart de seconde je n’ai été inquiet ; sa chute fut gracieuse, toutes jambes en l’air – et même celle de son panier aussi. Dans ces conditions, n’est-ce pas, me précipiter à son secours n’eût fait que gâcher les belles images de M6…

Quant à la parodie ci-dessus, où un certain Street Fighter tabasse Frigide d’importance, elle m’arrangerait plutôt. On ne va quand même pas me demander à moi de me fighter avec un super-héros, virtuel de surcroît !

Penser par temps d’indignation anti-israélienne

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gaza hamas blocus israel

gaza hamas blocus israel

La riposte israélienne a provoqué un désastre humanitaire. Ce fait incontesté a soulevé une indignation quasi-universelle dirigée contre l’intervention israélienne, après qu’il ait été reconnu qu’elle était menée en réponse à une agression incontestable.

Il faut nous efforcer de comprendre l’indignation qui rend Israël coupable aux yeux du monde d’une cruauté démesurée.
Les Israéliens sont jugés unilatéralement coupables parce qu’ils sont les plus forts, et ils sont jugés d’autant plus coupables qu’ils n’ont pas subi des pertes équivalentes à celles qu’ils ont infligées. Cette réaction doit être discutée, mais elle doit d’abord être comprise. Elle doit même être prise en considération en tant que donnée irréductible et prévisible des conflits contemporains du règne de l’image sans décryptage.

Cela dit, le plus urgent en ce moment est de ne pas laisser tout le pouvoir aux images et à l’émotion. Essayons de penser les soubassements idéologiques de l’émotion, et de les discuter.

Il est exact que les Israéliens sont les plus forts. Mais sur un plan général, il est faux que les plus forts soient forcément dans leur tort. Il est faux que la justice soit forcément du côté des plus faibles. Il est faux que les forts abusent forcément de leur force. En ce qui concerne les Israéliens, s’ils n’étaient pas les plus forts, et s’ils ne l’avaient pas prouvé par les pertes qu’ils ont infligées à ceux qui veulent leur disparition (et rien de moins), ils auraient tout simplement été éliminés. Quand ils font la guerre pour défendre leur droit à l’existence, ils sont dans leur bon droit. Leur guerre de riposte est une guerre juste du point de vue de son but, du point de vue du jus ad bellum.  Le premier devoir moral et politique de l’État d’Israël est de protéger la vie des Juifs, qui ont enfin un État dont ils sont la priorité. Sa supériorité en force est juste, parce qu’elle est la condition absolue de leur juste droit à l’existence.

Il est exact aussi que les pertes en vies humaines et les dégâts matériels de part et d’autre sont disproportionnés. Mais il est faux que cette disproportion constitue en soi un crime. La disproportion est criminelle dans deux cas. D’abord, quand la riposte à l’agression est disproportionnée au regard du dommage causé par l’agression : il est disproportionné de tuer un voleur de pommes. Sur ce point, les dommages auxquels répond l’intervention israélienne sont la vie et la sécurité des Israéliens, dont le Hamas veut la mort (et rien de moins). Ensuite, est également criminelle par ses conséquences une riposte qui frappe au-delà de ce qu’exigent ses objectifs légitimes. En ce conflit, comme en tout conflit, la question doit effectivement être posée de savoir si l’armée israélienne s’en est tenue – autant que cela est possible dans un conflit de cette nature et dans ce contexte-  à ce qu’exigent ses objectifs légitimes. Sont criminels les responsables de morts non nécessaires et évitables. Un tel jugement suppose des enquêtes impartiales. On ne peut ni affirmer ni exclure a priori que des actions évitables ont été commises délibérément, qui seraient des crimes de guerre. Malraux l’avait bien compris, qui disait qu’il y a des guerres justes mais pas d’armées justes. Pour autant, et  en se gardant de tomber dans une vision angélique de l’armée israélienne, on est en droit de demander au reste du monde quelle armée s’est moins mal comportée que l’armée israélienne ? Quelle armée a jamais moins mal respecté le jus in bello ? Où est la preuve historique qu’on peut faire moins mal en défendant sa vie contre un ennemi fanatisé qui veut votre mort, et rien de moins, et qui a besoin de martyrs ?

Sur ce plan humanitaire, on ne doit pas oublier pourquoi les civils de Gaza n’avaient pas où se réfugier. Quand le Hamas construisait des tunnels et accumulait des missiles iraniens destinés à porter la mort en Israël, ce qui provoquerait inévitablement une riposte, qu’a-t-il prévu pour la population qu’il exposait à cette riposte? Est-ce la faute des Israéliens si le Hamas a tout fait volontairement pour laisser les civils sans abris le jour où Israël riposterait aux missiles et aux attentats, afin que la compassion pour les victimes civiles se retourne  contre Israël ?

Le Hamas laisse le monde entier croire qu’il recourt à la terreur parce qu’elle est l’arme du faible qui proteste contre un blocus injuste et insupportable. Mais qui d’autre que le Hamas porte la responsabilité de ce blocus imposé des deux côtés par l’Égypte et par Israël ? Qu’est-ce que ces deux États frontaliers de Gaza y gagnent, si ce n’est d’empêcher plus d’attentats ?

Aujourd’hui, la trêve acceptée par Israël et le Hamas semble bien partie pour durer, en tous cas pour assurer un calme précaire pendant quelques mois voire quelques années, comme celui qui s’est instauré à la frontière nord d’Israël après la campagne de 2006 contre le Hezbollah. La suite des événements dépend des choix futurs du Hamas, dont la seule « victoire » est d’avoir échappé à l’anéantissement par Tsahal. Cette survie n’est pas la conséquence de l’incapacité d’Israël à détruire son appareil politico-militaire, mais au coût politique et diplomatique  d’une telle opération, forcément génératrice de pertes civiles palestiniennes massives.

Est-il envisageable que la direction politique du Hamas abandonne de facto son programme de destruction d’Israël, ce programme dont découlent tous les malheurs des habitants de Gaza ? Est-il envisageable qu’une démilitarisation soit admise par lui, sous le contrôle d’une force internationale ayant ordre et capacité à riposter par les armes à la violation de cette démilitarisation, contrairement à ce que fait la Finul au Liban ? Je ne connais pas la réponse à cette question cruciale. Ce que je sais par contre, c’est que le monde entier devrait exiger cette démilitarisation.

Que doit faire Israël pour prolonger sa victoire militaire ? La réponse est hors de ma portée. Ma préférence personnelle serait qu’il mette publiquement le Hamas et la population de Gaza devant cette offre conditionnelle : levée du blocus contre démilitarisation contrôlée et renoncement officiel au terrorisme.Et si le Hamas se révèle incapable de renier son programme génétique islamo-terroriste ? Un ami bien informé et de bon sens me suggère cette autre ligne de conduite : « L’Egypte, l’Arabie saoudite la Jordanie et même l’Autorité palestinienne ne sont pas désolées de la perte de potentiel militaire du Hamas. Le défi de Netanyahou est plus, aujourd’hui de maintenir cette «  alliance objective » que de convaincre les opinions occidentales du bien fondé de l’opération « Barrière protectrice ». Pour cela, il doit résister à l’aventurisme de la droite du Likoud, et des partisans de Lieberman et Bennett. Sa gestion habile de la dernière crise devrait l’inciter à suivre le modèle d’Ariel Sharon, ce qu’il a commencé à faire, en décidant, unilatéralement, le retrait de Gaza de son armée. On ne discute pas avec le Hamas, on l’encercle, avec ceux qui sont d’accord avec ce projet. »  

D’accord, cher ami, mais pourquoi ne pas jouer simultanément de la carotte et du bâton ?

*Photo : NEDAL ESHTAYAH/APAIMAGES/SIPA. 00689884_000002.

Sarkozy : retour piégé

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sarkozy lemaire ump

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Le 29 novembre prochain, les militants UMP désigneront leur nouveau président en votant sur Internet. Pour l’instant, seuls deux candidats se sont officiellement déclarés. Il s’agit des députés Hervé Mariton et Bruno Le Maire. François Fillon a déjà expliqué qu’il ne briguerait pas ce poste, de même qu’Alain Juppé ou Xavier Bertrand. Tous ceux-là misent sur la primaire qu’ils considèrent comme la seule échéance importante,  puisque selon les actuels statuts de l’UMP, cette compétition désignera le candidat pour la présidentielle.

Mais celui que tout le monde attend est évidemment Nicolas Sarkozy. L’Ex continue de maintenir le suspense sur sa candidature à la présidence de l’UMP. Hier, il a accordé un entretien à Valeurs actuelles où il explique encore qu’il est en phase de réflexion. Par ailleurs, il envoie d’autres signaux, y compris sur le côté pipole, en se faisant photographier en scooter avec sa dulcinée à l’arrière, paréo au vent. Bref, il poursuit sa stratégie de cartes postales, oubliant que le but d’une carte postale, c’est d’être rare. Au bout de la douzième, on ne la lit même plus. Cette stratégie est d’autant plus difficile à comprendre qu’il met au centre de sa réflexion le concept de « devoir », par opposition à l’idée d’envie et de désir, qui motive une première candidature mais pas un retour.

Or, si l’envie et le désir peuvent varier et résulter d’une longue introspection, le devoir obéit à des faits objectifs. En l’occurrence, il s’agirait donc de l’état de la France, du monde, de sa famille politique, mais aussi de la capacité de ses concurrents UMP à relever les défis. Cet état des lieux est possible dès aujourd’hui. Début septembre, sur ces sujets, il n’y aura guère d’éléments en plus pour se faire une idée. De deux choses l’une : soit Nicolas Sarkozy a déjà pris sa décision contrairement à ce qu’il affirme, et il s’agit d’une grossière affaire de com’ que même Bygmalion n’oserait proposer, soit il s’agit bel et bien d’une affaire d’envie et de désir, ce qui serait après tout fort légitime, mais l’histoire retiendra que Sarkozy a commencé sa campagne sur un gros malentendu, pour être charitable. En fait, il doit actuellement se demander quelle position il devra prendre pendant la campagne interne sur le sujet de la primaire UMP.

À l’origine, Sarkozy voulait plutôt tout envoyer balancer en cas d’élection à la présidence du parti. Henri Guaino soutient cette thèse, expliquant que le système des primaires américaines n’est pas conforme à l’esprit des institutions de la Ve République. Pour le député des Yvelines, que la gauche, qui n’a jamais eu un rapport amoureux avec la constitution gaullienne, ait souhaité déroger à cet esprit n’est guère étonnant, mais ce serait en revanche contre-nature de le faire dans un parti qui se le veut continuateur du Général de Gaulle[1. On ne rit pas. J’ai bien précisé : « qui se veut ».]. De surcroît, un ancien président de la République, qui a parlé d’égal à égal avec les grands de ce monde, peut-il s’abaisser à un débat de primaire avec Xavier Bertrand et son propre ancien Premier ministre ? Pour Nicolas Sarkozy, poser la question c’était y répondre. Forcément par la négative. D’où l’envie de passer par la présidence de l’UMP et de s’imposer comme le candidat naturel en sautant la case primaire. Une fois élu à la tête du parti, faire avaliser l’acte de décès de la primaire UMP par les militants serait un jeu d’enfant. Seulement, certains sarkozystes pensent que l’image de leur champion prendrait un sacré coup si l’ancien président cassait la primaire, donnant ainsi l’impression de ne pas supporter la compétition. Ses très proches, comme Roger Karoutchi, estiment qu’il ne vaut pas le coup de bazarder une primaire alors que cette dernière lui permettrait d’écrabouiller ses concurrents -dont l’honni Fillon. Cet argument ne manque pas de poids. Même s’il se heurte à une autre contradiction : si c’est pour se présenter aussi à la primaire, pourquoi passer par la case « présidence de l’UMP » et s’embarrasser de la gestion d’un parti financièrement exsangue ?

L’un des candidats déclarés à la direction de l’UMP ne s’embarrasse pas de toutes ces questions : Bruno Le Maire a pris tout le monde de vitesse. Alors que Fillon, Bertrand et sans doute Juppé comptaient sur la candidature de François Baroin pour garder le parti au chaud jusqu’à la primaire, ce dernier a préféré les snober et a accepté de briguer la présidence… de l’Association des Maires de France. Peut-être pressentait-il qu’il devrait affronter Nicolas Sarkozy et que, dans ces conditions, être le candidat de la triplette Fillon-Juppé-Bertrand le mettrait hors-jeu pour longtemps en cas de victoire de l’ex-président ? Or, le député-maire de Troyes fait partie des personnalités que Nicolas Sarkozy courtise, notamment en vue de l’après 2017. Dans ces conditions, le forfait de Baroin doit être interprété par Fillon, Juppé et Bertrand pour ce qu’il est : a minima, l’ancien ministre des Finances ne veut pas se brouiller avec Sarko ; au maximum, à moins qu’il roule carrément pour lui.

Mais revenons à Bruno Le Maire. L’ancien ministre de l’Agriculture fonce depuis l’annonce de sa candidature. Pendant que Nicolas Sarkozy « réfléchit », il squatte les matinales de radio, fait campagne partout en France auprès des militants UMP, dans une volonté assumée et affirmée de « tourner la page ». Rompre avec la séquence 2012-2014 et la guerre Copé-Fillon mais aussi avec tout le reste, Nicolas Sarkozy compris. Le moins que l’on puisse dire est qu’il trouve du répondant à droite. Même si les militants UMP sont en majorité naturellement sarkozystes, l’affaire Bygmalion et les histoires de dépassement de frais de campagne de Nicolas Sarkozy peut les inciter à se poser des questions, y compris sur leur Nicolas chéri. Chez les électeurs UMP, la tentation du coupde balai général, de l’appel à un homme neuf commence à faire son chemin. Une idée qui apparaît beaucoup plus crédible que le recours à un vieux sage, pas si sage que cela. Le Maire a des atouts. Il est un des rares hommes de lettres de son camp, certainement le seul de sa génération. Comparez un livre de Copé avec un ouvrage de Bruno Le Maire et vous sentirez la différence. Sur la forme et sur le fond. Le Maire a du talent littéraire, il peut raconter l’accouchement de sa femme, au milieu d’un sommet européen sur l’agriculture et un dialogue avec Jean-Pierre Raffarin, sans que le lecteur ne soit désarçonné. Ce talent, il parvient aussi à le faire passer lors de ses apparitions télévisées ou radiophoniques. Les militants ont l’air conquis lorsqu’il s’exprime devant eux. Le Maire a commencé à engranger des soutiens plutôt éclectiques.

Une seule anecdote suffira à ne donner aucune chance au pauvre Mariton : j’avais discuté de la future candidature de Baroin avec un jeune cadre de l’UMP. Alors que, plutôt libéral, il avait soutenu la motion « La boîte à idées » en 2012, qu’il m’avait spontanément parlé de Mariton comme d’un excellent choix pour la gestion de l’UMP, il a évidemment rejoint Le Maire dès que celui-ci a annoncé sa candidature. Le soutien du député européen Arnaud Danjean peut aussi être considéré comme révélateur. Avec le député Guillaume Larrivé ou le nouveau maire de Reims Arnaud Robinet, il faisait partie des jeunes sur lesquels Nicolas Sarkozy compte s’appuyer pour sa campagne de 2017. Le fait que Danjean soutienne Bruno Le Maire alors que Nicolas Sarkozy n’a pas fait connaître sa décision constitue un signe fort. Enfin, le député de l’Eure a fait évoluer son discours. Ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin, il était considéré comme un tenant d’une ligne de centre-droit, plutôt modérée, gentiment européenne et s’était « courageusement » abstenu sur la loi Taubira.

Depuis qu’il est candidat, Le Maire a substantiellement « virilisé » son discours, malgré son physique de gendre idéal. Il a ainsi décontenancé les filles d’Osez le Féminisme, en expliquant que le président de l’UMP devait « avoir des couilles »[2. « Burno » Le Maire, l’a logiquement surnommé un médisant anonyme.]. Et sur le fond, il a effectué le virage « national » désormais incontournable pour qui guigne le suffrage des militants UMP, des électeurs de droite et d’une large majorité du corps électoral. Dans un dialogue avec Pascal Bruckner, il déclare : «  Je ne vois pas d’autres solutions que la réaffirmation de la nation. Qu’est-ce qu’être français? C’est connaître et respecter l’histoire de France, la langue française, les traditions françaises. La réponse à la barbarie, c’est l’éducation, c’est l’histoire, c’est la réaffirmation de la nation […] Nous sommes à la croisée des chemins: il faut choisir entre la nation et le communautarisme. Lorsque François Hollande a évoqué le droit de vote des étrangers aux élections locales le 14 juillet dernier, il a choisi son camp: celui du communautarisme. Cela revient à briser un principe fondamental de la République: le lien entre citoyenneté et droit de vote. Moi, je choisis le camp de la nation. ».

Comme Laurent Wauquiez a oublié Jacques Barrot au profit des tribunes co-signées avec Guaino et Peltier, Copé passé du chiraquisme gentil au petit pain au chocolat, ou Fillon qui, après avoir fustigé la ligne Buisson, déclara que le moins sectaire entre un candidat PS et un du FN n’était pas forcément le second, Le Maire a compris que la ligne centristo-européenne, médiatiquement populaire, n’était pas la plus payante électoralement. On en déduit que Bruno Le Maire ne vise pas la présidence de l’UMP pour gérer tranquillement la boutique. Et il s’est d’ailleurs bien gardé de dire qu’il excluait d’être ensuite candidat à la primaire. Le Maire roule pour lui-même. Sa candidature doit sérieusement enquiquiner Nicolas Sarkozy, tout en piégeant Fillon et Juppé. S’il y a duel entre l’ex-président et son ancien ministre de l’Agriculture, qui les deux triumvirs soutiendront-ils ? Favoriser Le Maire, et lui permettre éventuellement de gagner, c’est le mettre sur orbite pour la présidentielle. Soutenir Nicolas Sarkozy signifierait qu’ils renonceraient à leurs ambitions : un tel choix serait suicidaire.

Quand bien même Sarko ne serait finalement pas candidat en septembre, il sera trop tard pour susciter une candidature capable de battre un Bruno Le Maire, en campagne depuis le début de l’été. Seuls un duo Guaino-Wauquiez pourrait alors lui faire de l’ombre.

Dans tous les cas, Fillon et Juppé risquent d’être les cocus de l’histoire. Et Le Maire est désormais une personnalité incontournable pour 2014-2017. Ce sont les leçons UMP de l’été 2014.

*Photo : WITT/SIPA. 00636064_000019.