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Petites bouchées froides

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gabriel marcel cioran

Cela fait huit jours que je n’ai pas écrit une seule ligne dans mon journal. N’est-ce pas normal ? Le Ramadan n’est plus et comme je l’ai annoncé dans le premier épisode, je ne suis pas un diariste accompli. J’aime écrire et ce que j’aime par-dessus tout dans l’écriture, c’est l’errance. Certes, j’ai grâce à ce journal pu reprendre mot avec Cioran, mais je sens que j’ai pris pied, au sens militaire du terme, dans une œuvre que j’ai aimée et maîtrisée jusqu’au dégoût. D’où le fait d’y avoir renoncé, ainsi qu’à la thèse. Comme s’il n’y avait plus de mystère et que l’errance s’était transformée en sentiers battus. Mais cela s’explique par le fait qu’on a construit — autour de Cioran, de sa pensée et de son œuvre — des voies, des tunnels, des ponts, des autoroutes et des mégalopoles même qui se sont transformées en labyrinthes atroces. Point d’Ariane pour aider Thésée à fuir les murs construits par Dédale. Point de fil ou d’écheveau à démêler, et les ailes d’Icare ont toutes pris feu. Il n’y a que des Minotaures avides de sang et de quête d’identité car, ignorant ce qu’ils sont au vrai, s’ils tiennent plus de l’humain ou du bestial, ils ont transformé Cioran en Coran, ou en Bible, dans le but de lui faire dire ce qu’ils ont été incapables de dire et pour minimiser ce qu’il a lui-même cherché à déconstruire en un demi-siècle de travail de sape.

Ces Minotaures existent et ils sont partout, jusque dans les réseaux d’Internet où ils se livrent à un travail de vulgaires indicateurs de police. Nietzsche avait vu juste en écrivant dans ses Considérations inactuelles : « Toute philosophie moderne est politique ou policière… » Mais, comme je l’ai déjà expliqué, il ne faut pas se limiter à ce que j’ai appelé des phrases passe-partout tenant lieu de fast-food. Il faut s’attarder sur tout le texte parce que, comme dans la citation de Gramsci, il est une nette différence entre le torchon et la serviette, et entre le bon grain et l’ivraie : « À une époque qui souffre des excès de l’instruction générale, dans quelle situation monstrueuse, artificielle et en tous les cas indigne d’elle-même, se trouve la plus véridique de toutes les sciences, cette divinité honnête et nue, la philosophie ! Dans un pareil monde d’uniformité extérieure et forcée, elle reste le monologue savant du promeneur solitaire, proie du hasard chez l’individu, secret de cabinet ou bavardage puéril entre enfants et vieillards académiques. Personne n’ose réaliser par lui-même la loi de la philosophie, personne ne vit en philosophe, avec cette simple fidélité virile qui forçait un homme de l’antiquité, où qu’il fût, quoi qu’il fît, à se comporter en stoïcien, dès qu’il avait une fois juré fidélité à la Stoa. Toute philosophie moderne est politique ou policière, elle est réduite à une apparence savante par les gouvernements, les églises, les mœurs et les lâchetés des hommes. On s’en tient à un soupir de regret et à la connaissance du passé. »

Voilà qui nous éclaire mieux sur les choses. Voilà qui personnellement me remonte contre les Aristarques ! Il y en a un que j’ai si bien malmené sur Facebook et ici dans ce journal, qu’il a littéralement fait le délateur en m’écrivant que l’on se servait de moi et que l’on me méprisait, que j’étais une recrue pour basses besognes. Pour lui en somme j’étais « un mahométan laïc au service de juifs sionistes »… Face à de tels propos insidieux visant à alimenter la haine, j’ai contre-attaqué de la plus acerbe des manières. J’ai néanmoins tenu à demeurer juste afin de toujours être à la hauteur de la confiance de l’ami Roland. Ayant constaté qu’il ne pouvait pas nuire à mes rapports amicaux aussi bien avec l’ami Roland qu’avec la rédaction de Causeur, il s’est mis littéralement à m’insulter, à chercher à me détruire allant jusqu’à me reprocher d’exister. Ce n’était pas une sorte de joute sur l’eau, c’était tout bonnement de la délation… Un homme comme ça aurait été collabo en 1940. Cela me rappelle soudain les notes de Cioran sur la jalousie… Mais le bonhomme en question n’a pas lu les Cahiers. Il a certainement pratiqué Les Syllogismes de l’amertumeLa Tentation d’exister, Histoire et utopie, mais pas toute l’œuvre, jamais l’œuvre dans sa totalité. Ce qui explique sa vision étriquée, réductrice et quasi-infantilisante de Cioran : « Le drame de la curiosité (Adam), du désir (Ève), de la jalousie (Caïn) — ainsi a commencé l’histoire, ainsi elle se continue et ainsi elle finira./ La jalousie est le sentiment le plus naturel, le plus universel aussi, puisque les saints eux-mêmes se sont jalousés entre eux./ Deux hommes qui font la même chose sont virtuellement ennemis./ Un écrivain peut admirer sincèrement un torero mais non un confrère./ L’envie est physiologique. Vivre, c’est sécréter de la bile. » (Cahiers, p. 647)

Tout ce que dit Cioran me semble juste. Pour toute personne qui a vécu, qui ne s’est pas voilé la face, qui a osé affronter ses propres paradoxes, velléités et mensonges, ce que dit Cioran a un sens. Pour les autres, comme l’Aristarque en question, c’est peine perdue.

Il y a jour pour jour un an, je travaillais à une communication sur Cioran, Gabriel Marcel et Paul Ricœur à l’occasion du centenaire de la naissance de ce dernier. Je me souviens comment trois jours avant de prononcer ladite communication, en mars dernier, j’ai complètement réécrit mon texte, donc complètement changé de lecture. La langue y est pour beaucoup et la pensée que je tente de pratiquer est celle d’un « penseur privé », notion que Cioran employait pour parler de son aîné, Gabriel Marcel, « catégorie des Provatdanker, des “penseurs privés”, expression chère à Kierkegaard qui s’en servait pour opposer Job à Hegel, un penseur existentiel à un penseur objectif et officiel »[1. Cioran, « Avant-propos » à Présence et immortalité de Gabriel Marcel, Paris, Flammarion, 1959, p. 5-7, réédition en 1991 par l’Association Présence de Gabriel Marcel.]. Or, quand on se penche de plus près sur la question, il y a plus de « philosophie », donc d’amour de la sagesse dans ce qui suit que dans les pages indigestes de maints philosophes consacrés : « Je viens de rencontrer Goldmann chez Gabriel Marcel, puis nous nous sommes promenés, ensuite nous sommes entrés dans un café. Il m’a accompagné jusqu’à chez moi. C’est un homme qui a un certain charme. Pendant vingt ans il m’a fait une réputation d’antisémite, et m’a créé énormément d’ennuis. En une heure nous sommes devenus amis. Que la vie est curieuse ! » (Cahiers, p. 695)

Pas de date précise, mais cette note a été prise par Cioran entre le 1er et le 7 mars 1969, soit il y a un peu plus de 45 ans. Le miracle se passe, comme nous venons de l’entendre, chez Gabriel Marcel, et il faut en l’occurrence parler de quelque chose de miraculeux, les autres allusions à ce que Lucien Goldmann a fait endurer à Cioran relevant du cauchemar : « L.G. — mon ennemi le plus acharné qui ne cesse de me calomnier depuis une vingtaine d’années. Il a créé le vide autour de moi ; les critiques qui m’avaient soutenu me détestent, plus aucune revue ne me demande ma collaboration. Il m’a empêché d’entrer à la Recherche, il m’a fait perdre plus d’un ami. Et cependant je lui dois beaucoup. Sans sa campagne de dénigrement, tout aurait été trop facile pour moi, j’aurais aujourd’hui un nom, c’est-à-dire que je serais un cadavre. Je le suis peut-être aussi comme ça, mais d’une autre façon, plus honorable, du moins à mes yeux. Je serais entré à la Recherche, j’aurais fait une thèse, donc rien du tout. Je dois, oui, mes livres, à L.G., et si j’existe d’une certaine façon, c’est grâce à lui. J’entends exister non pas tant littérairement que spirituellement. L’isolement par rapport aux hommes qui comptent, le sentiment d’être rejeté, en dehors, à côté, d’être un paria, — tout cela est bienfaisant à la longue. Si je ne me méprise pas tout à fait — n’est-ce point réconfortant d’en être redevable à quelqu’un qui s’est spécialisé dans la haine de moi ? » Et une centaine de pages plus loin, donc quelques années plus tard, il note dans la même veine : « Mon ennemi numéro 1, mon détracteur en titre, ce calomniateur professionnel, L.G. fait le tour du monde et me sape aux yeux de quelques amis que je crois avoir par-ci par-là… Aimez vos ennemis… Mais si cela était possible, il y a longtemps que le paradis serait instauré sur terre. En réalité, nous haïssons tout le monde : amis et ennemis, avec toutefois cette différence que nous ne savons pas que nous haïssons nos amis. Mais nous les haïssons d’une certaine façon. » (Cahiers, p. 456-457)

Qu’est-ce à dire ? S’attarder sur ce qui précède ne m’éloignera pas de mon propos initial, la question de l’histoire, ici, étant au cœur du propos subjectif de Cioran qui, en écrivain, précisément en sujet écrivant, illustre ce que Jacques Rancière nomme « la tâche impossible d’articuler en un seul discours un triple contrat »[2. Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, éditions du Seuil, 1992, p. 23-24.] — un contrat scientifique, un contrat narratif et un  contrat politique. Cioran y parvient par son style et la puissance de sa pensée. Les suiveurs quant à eux butent à tout instant sur leur petitesse. Et ce sont ces trois contrats qui se trouvent bafoués par les délateurs, collabos et autres policiers de ce siècle qui ne sera ni religieux ni idéologique, mais bêtement nihiliste. Un siècle de tristes, assommantes et petites bouchées froides.

 *Photo : wikicommons.

La colonisation, c’est ici et maintenant

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renaud camus hannah

Chère Élisabeth Lévy,

Vous me proposez un « droit de réponse » à propos du texte de M. Guy Sitbon, « Lettre d’un remplaceur à Renaud Camus », paru dans le numéro 14 de Causeur. Votre offre généreuse prouve bien qu’il n’y a pas matière, car − dans mon expérience tout du moins −, lorsqu’il faudrait vraiment user d’un droit de réponse, les magazines se gardent bien de le proposer ; et même ils refusent qu’on l’exerce, si on en prend l’initiative.

Non, je n’ai rien à redire à l’amusante missive du remplaceur. Elle est courtoise, drôle, gentille (c’est un compliment dans mon esprit) ; un peu familière sans doute, mais c’est parfaitement conforme à l’idéologie du « sympa » et, sympa, elle l’est de bout en bout. Elle a le mérite justement d’exposer à nu les limites de cette vision du monde, qui sont qu’elle n’en voit rien, du monde ; que, plus exactement, elle en manque l’essentiel ; que l’énormité de ce qui survient lui échappe, justement parce que c’est énorme ; et aussi, hélas, parce que c’est horrible. La réalité que décrit M. Sitbon est charmante, tout le monde a envie d’y croire. Elle n’a d’autre défaut que d’être fausse, fausse, fausse − et de l’être un peu plus tous les jours.

Vous avez choisi un remplaceur bien doux. Pourtant, tous ceux qui pensent comme moi − et, par chance pour moi, ils sont de plus en plus nombreux − n’ont qu’une réaction en lisant M. Sitbon : décidément, c’est encore pis que ce qu’on croyait, cette affaire de Grand Remplacement. Il est urgent d’y mettre fin. Vivement la remigration ![access capability= »lire_inedits »]

De ce « concept »-là  je ne suis nullement l’inventeur, faut-il le dire ? Quant à la chose si elle survient, comme je l’espère, M. Sitbon n’y est nullement exposé, puisqu’il aime tant notre pays ; et pas non plus son ami Béchir, probablement, quoique je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer sa prose à lui. Mais nous autres indigènes, nous sommes comme les ancêtres de Béchir − que voulez-vous, il y a tant en commun dans l’espèce humaine ! Nous n’en pouvons plus de la colonisation, nous non plus.

Et qu’elle soit comme ci ou comme ça − accomplie au moyen d’une armée ou de la submersion par le nombre, opérée par le truchement de zouaves ou par celui de la racaille, appuyée sur l’opulence du conquérant ou, plus subtilement, sur sa misère −, ces différentes formes possibles ne changent rien au fond, et n’ont d’autre effet, éventuellement, que d’abuser sur sa réalité les âmes tendres : mais c’est toujours la colonisation, si bien décrite par Fanon, par Césaire et tant d’autres. Et celle que nous subissons, si elle ne compte pas parmi les plus immédiatement reconnaissables, ne figure pas non plus parmi les plus plaisantes, ni les plus constructives, ni surtout les plus civilisatrices, bien au contraire.

Désolé, ça ne peut plus durer − comme pour les aïeux de Béchir, l’heure de la révolte a sonné : c’est trop d’humiliations quotidiennes, trop de soumission requise et imposée, trop d’écrasement de la vérité, trop de répression contre les résistants, trop de deux poids-deux mesures, trop d’abjectes collaborations, trop de défis permanents, trop de violences petites et grandes, trop d’argent jeté par les fenêtres et offert en tribut pour payer notre propre asservissement, trop de saccages de l’environnement, trop de territoires perdus, trop d’évacuations forcées, trop de transformations pour le pire de tout ce que nous avons connu, trop de destructions de tout ce que nous aimons, M. Sitbon et nous.[/access]

*Photo: Hannah

Mossoul outragé, brisé, martyrisé

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irak mossoul kurdes

Les derniers événements de Mossoul décrivent une débandade des djihadistes de l’État islamique, confrontés à une intervention des Kurdes, et à une guérilla sur leurs arrières qu’ils ont eux-mêmes suscitée par leurs excès. Alors que le flot des atrocités commises par les djihadistes inondait les médias occidentaux, conférant à leurs auteurs une aura toute-puissante, l’État islamique autoproclamé de Mossoul était en réalité très fragile dès le début.

Mis en difficulté en Syrie par son rival djihadiste, le Front al-Nosra, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) avait cherché refuge dans les territoires sunnites irakiens, où il avait conclu une alliance avec d’ex-baasistes. Les anciens cadres de Saddam Hussein ont en effet toujours été à la pointe de la rébellion contre les États-Unis et le régime chiite de Bagdad. Ils ont aidé les djihadistes à s’emparer de Mossoul, où ils jouissaient de complicités, ce qui fut chose faite, le 10 juin dernier. Sans l’appui des Naqshbandit, miliciens baasistes encadrés par des officiers de l’ancienne armée irakienne, l’EIIL n’aurait pu s’emparer seul de la deuxième métropole d’Irak. Signe de l’alliance victorieuse entre les deux groupes, le nouveau gouverneur de Mossoul nommé par les rebelles est issu de l’ancien régime, et Izzat Ibrahim al-Douri, vice-président de feu Saddam Hussein, et dirigeant le Parti Baas clandestin, a alors appelé à la « libération » de l’Irak sous la bannière de l’EIIL.

Mais très vite, la coalition des insurgés a volé en éclats. Financés et pilotés par l’Arabie saoudite et le Qatar, les djihadistes avaient pour mission absolue la création d’un État islamiste sunnite à l’intérieur de l’Irak, pour nuire au régime chiite de Bagdad et à l’Iran. La proclamation très médiatisée d’un “califat” obéissait à cette stratégie dictée par les pétromonarchies. Cet État islamique, imposant une Charia insupportable, n’entrait pas dans les plans des baasistes, toujours perçus comme des laïcs « apostats » par les djihadistes, ni dans les attentes de la population sunnite, au départ prête à collaborer avec la rébellion contre le gouvernement de Bagdad. Dès fin juin, la guerre est déclarée entre djihadistes et baasistes.

Début juillet, les hommes de l’État islamique décapitent les groupes baasistes à Mossoul, en enlevant une centaine d’officiers de l’ancienne armée irakienne. La purge de leurs rivaux permet aux djihadistes d’avoir les mains libres pour imposer leur loi. L’élimination des chrétiens, dont certains monastères, comme celui de Mar Benham, situé entre Mossoul et la ville chrétienne de Qaraqosh, étaient contrôlés par les baasistes, découlait directement de cette guerre civile entre rebelles, et de la victoire des djihadistes sur leurs adversaires.

Une victoire cependant de courte durée. Pendant tout le mois de juillet, les djihadistes procèdent à une épuration religieuse de Mossoul, contre les chrétiens, les chiites, la mosquée du prophète Jonas, par rejet wahhabite du culte des saints. Cette frénésie, qui s’accompagne de pillages, de racket et de mariages forcés aussitôt consommés, trahit la fragilité du pouvoir djihadiste. Celui-ci s’aliène la population sunnite de Mossoul, par son application rigoriste de la Charia. De plus, en s’attaquant aux baasistes, l’État islamique ouvre un front intérieur: expulsés de la ville, les Naqshbandit y reviennent et suscitent une guérilla contre les djihadistes, dont beaucoup sont des combattants étrangers à l’Irak.

L’offensive kurde semble sonner le glas de l’éphémère califat de Mossoul, dont les séides chercheraient à s’échapper, en conquérant de nouvelles villes de moindres importance. Toutefois, si Mossoul est libérée des djihadistes, l’instabilité n’est pas prête de s’arrêter. En effet, les Kurdes, qui jouissent depuis 2003 d’une quasi-indépendance, pourraient bien en profiter pour annexer Mossoul, ville majoritairement arabe. Une perspective intolérable pour la population locale, et pour l’État central irakien.

Surtout, tant que la minorité sunnite, au pouvoir sous Saddam Hussein, n’aura pas été réhabilitée par le régime chiite irakien, leur participation aux rébellions, qu’elles soient islamistes ou nationalistes de type baasistes, se poursuivra dans le « Triangle sunnite » (Falloujah, Tikrit, Ramadi), proche de Mossoul et de Bagdad. Il est à ce titre urgent que les fidèles de l’ancien régime, qui sont encore assez forts pour avoir donné la victoire aux djihadistes, puis précipité leur défaite, soient grâciés. Mis à part une veille garde sincèrement nostalgique de Saddam Hussein, les baasistes sont surtout des sunnites qui ont payé le prix fort de la « dénazification » opérée par les États-Unis en 2003 contre un million de fonctionnaires irakiens, et aggravée par la vengeance des chiites au pouvoir. Leur mise à l’écart de la société doit cesser pour éviter l’apparition de nouveaux monstres, nés d’alliances objectives suscitées par l’aveuglement stratégique occidental.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21604150_000008. 

La ville, vaste terrain de jeu

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paris sport urbain

Avec la Coupe du Monde, la fin de Roland-Garros et le début du Tour de France, le sport est partout. Il a gagné son combat idéologique. Il a réussi à mater les Etats et à asservir les peuples avec pour seul leitmotiv : l’exercice physique filmé comme grand défouloir aux frustrations modernes. Cette nouvelle drogue des sociétés en manque de repères voulait façonner les corps et les esprits. Sa victoire est sans appel. Compétition, argent, pouvoir, gloire, le sport professionnel est une société du spectacle sans intermittents, ces éternels empêcheurs de tourner en rond qui gâchent la fête à la fin.

À côté du sport ultracapitaliste, il y a le sport loisirs qui se pare de toutes les vertus humanistes : solidarité, bénévolat, fraternité, bienfaits au niveau de la santé et de la cohésion sociale. Gentils amateurs (il suffit de jeter un œil sur les terrains de foot, de rugby ou d’ailleurs pour voir la violence qui s’exerce chaque week-end partout en France à un tout petit niveau) contre méchants professionnels. Les manichéens les opposent alors qu’ils forment une association redoutable. C’est de la dynamite ! Chacun se nourrit des carences de l’autre. Le sport pro se donne bonne conscience en finançant le sport amateur, et le sportif du dimanche n’a qu’une envie : imiter le champion, à défaut d’égaler ses performances, il cherchera dans le matériel toujours plus perfectionné ou la dope, son salut. Dans les deux cas, il fera marcher la machine à consommer, c’est le principal. L’homme du XXIème siècle, s’il ne chasse plus, coure, pédale ou escalade pour brûler des calories ou pour s’occuper tout simplement. Car, le malheureux s’ennuie.

Ça ne lui viendrait pas à l’idée de se poser, ne serait-ce qu’une heure ou deux, un livre entre les mains, non il a besoin d’action, de confrontation, de jeu et d’estime des autres surtout ! Celui qui ne pratique aucun sport étant évidemment considéré comme un dangereux situationniste. La reconnaissance se gagne en s’alignant, par exemple, au Marathon de Paris. L’effort est la base du contrat social. Alors, le citoyen modèle enfile ses baskets (chouette, c’est sympa tu verras dixit Les Forbans) et sort dans la ville. Les relations entre le sport et la cité n’avaient jamais été étudiées en profondeur, c’est-à-dire, cartes à l’appui. Avec 28 000 installations sportives sur la région Ile-de-France, il était temps de s’y intéresser. Le Pavillon de l’Arsenal propose donc jusqu’au 31 août l’exposition « Sports – Portrait d’une métropole« , dans le genre sérieux (plans, photos, etc…). Nous sommes dans l’antre de l’Urbanisme et de l’Architecture pas dans un stade. C’est parfois austère mais toujours instructif notamment les panneaux avec les clichés en noir et blanc du Vel d’Hiv, de la Piscine Deligny ou du Skatepark de la Villette. L’histoire du sport national s’est écrite en lettres « Capitale ». Pour faire passer cette pilule éducative, il fallait du ludique. Des tables de ping-pong (pardon de tennis de table) ont été installées et des initiations au badminton, roller, skate et même Bike Polo (?) auront lieu durant tout l’été. La dérive festive fait toujours un peu sourire comme ces parents qui obligent leurs enfants à pratiquer deux sports collectifs, un sport individuel, un instrument de musique et participer à un atelier théâtre pour une meilleure coordination. Nos gamins seront très forts en divertissement et épanouissement personnel. C’est tout le mal qu’on leur souhaite. Le lien entre la rue et la pratique sportive (autorisée ou non) est pourtant passionnant. Des contraintes de l’environnement naît l’expression d’une nouvelle forme de mobilité aurait pu écrire un technocrate du Ministère de la Culture. S’il suffit parfois d’apposer le mot « street » pour que tout de suite, ça sonne « hype », voir les street fishers, adeptes du « No Kill » et les street golfeurs, la rue a permis l’émergence de nouvelles disciplines. Je me moque, mais comme tous les enfants nés au début des années 70, j’ai été fasciné par le Bicross, le BMX pour les plus jeunes d’entre vous. J’attends qu’un historien de réputation mondiale se penche sur ce mouvement né en Californie dans la quasi-anarchie sans l’appui financier de grands groupes industriels, et sur ses figures mythiques, les artistes du Freestyle : Eddie Fiola, Bob Haro, Ron Wilkerson ou encore Mike Dominguez. Une culture urbaine belle à voir, ça existe !

Exposition « Sports, portrait d’une métropole » – Pavillon de l’Arsenal – jusqu’au 31 août 2014 – Entrée libre du mardi au samedi de 10 h 30 à 18 h 30 – le dimanche de 11 h à 18 h – 21, boulevard Morland 75 004 PARIS.

 

*Photo:  Laurent Cipriani/AP/SIPA. AP21604108_000009

Petites bouchées froides

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abou kacem chebbi

Lundi 28 juillet 2014-1er chawwal 1435

6h15. Nuit blanche. Entre lectures, prise notes et navigation sur la Toile. Longtemps avant ces événements, j’ai lu, apprécié et souvent évoqué ces lignes où Pascal Quignard, que je considère comme un aîné, définit le rapport entre la littérature et la politique, entre l’écriture et la chose publique, entre l’occupant et le résistant :

« Écrire est entièrement politique

Vercors : Entre l’occupant et l’écrivain aucun échange, aucune parole, aucun contact, aucun salaire, aucune communication ne sont envisageables.

Je cherche à m’en tenir à cette règle que Vercors a édictée. Celui qui écrit est celui qui cherche à dégager le gage. À désengager le langage. À rompre le dialogue. À désubordonner la domestication. À s’extraire de la fratrie et de la patrie. À délier toute religion.»[1. Pascal Quignard, « Terror », in Les Ombres errantes, Dernier Royaume I, Paris, Grasset, 2002, p. 116-117.]

Ainsi, un an après l’assassinat du député Mohamed Brahmi, sa courageuse épouse, madame Mbarka Brahmi, son fils et des membres de son parti, ainsi que des figures de l’opposition nous apprennent qu’ils sont en possession de preuves incriminant directement Rached Ghannouchi. Il semble en effet que le gourou d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, a le matin de l’exécution, survenue le 25 juillet 2013, appelé le ministre de l’Intérieur, Ali Lâarayedh, pour lui demander si cela allait avoir lieu comme prévu. Quelles autres preuves faut-il donner pour écrouer tout ce bon monde ? Que se passe-t-il dans notre pays ? Quel aïd les nôtres vont-ils fêter ? Sommes-nous nous-mêmes ou avons-nous troqué notre identité, la vraie, et nos acquis les plus sacrés contre des mensonges, des mirages, des chimères tous aussi erronés que dangereux ? Il est temps de se lever. Se lever et réciter ces vers de notre poète national Abou El Kacem Chebbi (1909-1934) comme une prière du matin. Il est temps de se lever et de se révolter. Il est enfin temps d’exister :

 

يَـا ابْــنَ أمِّــــي

 خُلِـــــــقْتَ طَلِـــــيقًا كَـــــطَيْفِ الـــــنَّــسِيمِ

وَحُـرّا كَــــــنُورِ الضُّحَى فِــــي سَـمـَاهْ

تُـــــغَــــــــــرِّدُ كَــــــــــالطَّـيْـــرِ أنَّــــى انْـــــدَفَعْــتَ

وَتَشْــــــدُو كَـــمَــا شَاءَ وَحْــيُ الإِلَــهْ

وَتَـــمْــــــــــــــــــرَحُ بَيْــــــــــنَ وُرُودِ الــــــصَّـــــــبَاحِ

وَتَـــنْـــــــعَـمُ بِـالـــــــنُّــــــــــــــــــــورِ أنَّـــــى تَــــــــــــرَاهْ

وَتَــمْشِي، كَما شِئْتَ، بَيْــنَ الْمُــرُوجِ

وَتَقْـــــطِـفُ وَرْدَ الــــــــرُّبَــــا فِـي رُبَــــــــــــاهْ

كَذَا صَاغَـكَ اللَّهُ يَـــــا ابْنَ الْـــوُجُــودِ

وَألْقَتْـــكَ فِي الْــكَوْنِ هَذِي الْـحَـيَاهْ

فَـــــــمَا لَــــكَ تَــرْضَى بِـــــــــذُلِّ الْــقُــــــيُـودِ

وَتَــحْـنِــي لِـــمَنْ كَــــــبَّلُــوكَ الْـــجِـــبَاهْ؟

وَتُسْــكِتُ فِي النَّـــــــفْــسِ صَــوْتَ الْــحَيَــاةِ الْـــــــــقَـــوِيَّ

 إذَا مَـــــــــــــا تَـــــغَـــنَّــى صَــــــــــدَاهْ؟

وَتُطْبِقُ أجْفَانَكَ النَّيِّرَاتِ عَنِ الْفَجْرِ

وَالْــــفَـــــــــــــجْــــــرُ عَـــــــــــذْبٌ ضِــــــــيَــاهْ؟

وَتَقْـــــنَعُ بِـــالعَيْــشِ بَيْــــــــــنَ الْكُـــهُــــوفِ

فَـأيْـنَ النَّـشِيــــــدُ؟ وَ أيْـــــــنَ الإيَـــــاهْ؟

أَتَــخْـشَى نَشِيدَ السَّـــــــمَاءِ الْــجَمِيلَ؟

أتَرْهَـبُ نُورَ الْـــــــفَـضَا فِي ضُــحَاهْ؟

ألاَ انْهَضْ وَسِــرْ فِـي سَبِيلِ الْـحَـيَاة

فَــــمَنْ نَـــامَ لَــمْ تَنْــتَـــظِــرْهُ الْـحَــيَــــاهْ

وَلاَ تَــــخــْـــــــشَ مِــــمَّــا وَرَاءَ الـتِّــــــــــــلاَعِ

فَمَا ثَــــمَّ إلاَّ الــــضُّـحَى فِي صِــــبَاهْ

وَإلاَّ رَبِــــــــيــــعُ الْــــــــــوُجُـــــــودِ الْــــغَـــــــــرِيـــــــرُ

يُــطَــــــــرِّزُ بِـــــالْـــــــــوَرْدِ ضَــــــــــــافِـــــي رِدَاهْ

وَإلاَّ أرِيــــــــــــجُ الــــزُّهُــــــورِ الــــــصِّــــــــبَــاحِ

وَرَقْـــــــــصُ الْأشِــــــعَّـــــةِ بَيْـــــنَ الْـــمِـيَـــاهْ

وَإلاَّ حَــــــــــمَــــــامُ الْمُـــــــــــرُوجِ الْأنِـــــــــيقُ

يُــــغَـــــــــــرِّدُ مُنْـــــطَـــــــلِــــــقًا فِــــــي غِــــــــنَـــاهْ

إلَـى النُّورِ، فَالنُّــــورُ عَــذْبٌ جَـمِــــيلٌ

إلَـى النُّــــــورِ، فَالنُّــــورُ ظِــــلُّ الإلَـــــــهْ

Ô fils de ma mère

Tu es né libre comme l’ombre de la brise
Et libre telle la lumière du matin dans le ciel

Là où tu allais tu gazouillais comme l’oiseau
Et chantais selon l’inspiration divine

Tu jouais parmi les roses du matin
Jouissant de la lumière là où tu la voyais

Tu marchais — à ta guise — dans les prés
Cueillant les roses sur les collines

Ainsi Dieu t’a conçu fils de l’existence
Et la vie ainsi t’a jeté dans ce monde

Pourquoi accepter la honte des chaînes ?
Pourquoi baisser le front devant ceux qui t’ont enchaîné ?

Pourquoi étouffer en toi la voix puissante de la vie
alors que retentit son écho ?

Pourquoi fermer devant la lueur de l’aube tes paupières illuminées
alors qu’est douce la lueur de l’aube ?

Pourquoi te satisfaire de la vie des cavernes ?
Où donc est le chant ? Et où le doux élan ?

Aurais-tu peur de la beauté du chant céleste
Craindrais-tu la lumière de l’espace dans la plénitude du jour ?

Allons réveille-toi prends les chemins de la vie
Celui qui dort la vie ne l’attend pas

N’aie crainte au-delà des collines

Il n’y a que le jour dans sa parfaite éclosion

Que le printemps commençant de la vie
Qui brode des roses dans l’ampleur de sa cape

Que le parfum des roses matinales
La danse des rayons sur le miroir des eaux

Il n’y a que les pigeons élégants
Qui roucoulent sans fin dans las prairies

À la lumière ! La lumière douceur et beauté

À la lumière ! La lumière est l’ombre du Dieu

Pierrefitte : Ils ont touché à leur pote!

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camp rom grigny

Notre président a déclaré sans le moindre « heu… », à propos du lynchage d’un jeune voleur rom par une dizaine de jeunes en colère de la cité des Poètes : « Ce crime est innommable et injustifiable. »  Voyons-nous une page de notre histoire se tourner sur la culture de l’excuse ? Les agresseurs seraient traités comme des Français à part entière de responsabilité ? Ni le racisme, ni les jeux vidéo, ni le chômage, ni la télé, ni les provocations de la police, ni l’exclusion, ni la décrépitude de l’habitat ne sauraient cette fois-ci rendre justice à ces jeunes dont les comportements indignent jusqu’au sommet de l’État. Y aurait-il du progrès à la tête des progressistes ? On peut l’espérer, même si quelques-uns définitivement-de-gauche rendent encore responsable la misère des pauvres. Le sociologue Éric Fassin accuse le président de la République Sarkozy et le ministre de l’intérieur Valls d’avoir guidé les pas et armé les poings des agresseurs par leurs déclarations stigmatisantes sur les roms, Valérie Trierweiler dénonce le climat politique délétère, à Canal+ et France Inter on déplore l’ambiance médiatique nauséabonde qui autorise les opinions à faire un amalgame entre les vols et les voleurs. On prie le ciel de faire pleuvoir et de n’autoriser à l’avenir que de bons sentiments et on en reste là.[access capability= »lire_inedits »]

Parce que la justice est indépendante, on ne demandera pas leurs explications aux juges qui ont relâché, une fois ou dix fois de trop, un voleur bien et défavorablement connu des services de police, au moins autant que ses bourreaux, connus pour être dangereux et qui ne sont ni enfermés, ni repentis. Parce que les traités européens de libre circulation sont sacrés, on ne s’interrogera pas sur l’opportunité de laisser passer et de laisser faire des populations volontiers cleptomanes. Parce que l’antiracisme veille et musèle, on ne se demandera pas comment des cultures violentes deviennent dominantes dans certaines zones urbaines préoccupantes. On peut se demander pourtant comment on en est arrivé là et peut-être comment on peut en revenir.

Arrivé en Union européenne avec ses trente parents, Darius s’est vite fait une certaine idée de la France, généreuse patrie des droits de l’homme, et des Français qui toléraient, tant bien que mal − car la tolérance semblait être leur religion, mais les prêcheurs  commençaient à fatiguer tout le monde − qu’on les vole personnellement et collectivement sans opposer de riposte dissuasive. Il est donc resté ou devenu, en arrivant sur notre sol, par le poids de sa culture, la force du destin, la faiblesse de notre justice et l’absence de nos frontières, un voleur. Aucune condamnation morale dans la culture de la famille ou du clan, aucune condamnation pénale du pays « d’accueil » n’ont freiné son habitude de l’effraction et du chapardage. Bien sûr, il connut les convocations chez les gendarmes et peut-être un passage au tribunal assorti d’un rappel à la loi mais,  jusque-là, il en était toujours sorti bien vivant. Parce que trop impuni, Darius s’est bientôt senti intouchable, invincible, insaisissable, libre comme celui qui observe les autres quand ils partent travailler, heureux comme un Rom au pays des lois Taubira, sur le continent où veille Viviane Reding.

Quand sa famille s’installa dans une maison vide devant la cité des Poètes, en banlieue de Pierrefitte-sur-Seine, l’adolescent continua de faire ce qu’il faisait encore le mieux, à la roulotte ou à domicile, à l’étalage ou dans les poches : voler. Il ignorait sans doute, comme un journaliste borgne du Nouvel Obs, que la Seine-Saint-Denis, c’est encore la France, mais que la République ne règne plus dans toutes ses banlieues. Aurait-il multirécidivé dans cette Zone (de sécurité prioritaire ?) s’il avait compris qu’il ne pourrait compter, en cas de pépin, ni sur la protection qu’offre le commissariat de police et l’État de droit, ni sur cette civilité observée chez d’autres Français qui, ailleurs, se contentent d’aller porter plainte comme on va voter, sans grande conviction ni grands résultats. En réalité, aux abords d’une cité du « 9-3 », en plein quartier populaire et sensible, le pauvre Darius s’est cru très loin de son pays d’origine où, paraît-il, des paysans racistes chassent les romanichels à coups de fourches. Il s’est cru en France, dans la même douce France que celle traversée pour arriver en Seine-Saint-Denis. Même les reporters excusistes de Canal+ ou de France Inter, qui recrutent des « fixeurs » quand ils s’aventurent dans les cités,  ne se trompent plus depuis longtemps. Cette erreur  lui fut fatale.

À Pierrefitte, dans la cité, on comprend pourquoi cette affaire fait tant de bruit, mais on n’est pas inquiet. Si la loi du silence est respectée, et elle le sera sûrement car les jeunes recherchés ont agi dans l’intérêt général de leur bande ou de leur communauté, ils ne seront pas plus dénoncés que Karadzic ne le fut par le bon peuple serbe de Bosnie. Depuis la promesse de « Kärcher » faite par Sarkozy, on a compris, en banlieue, ce qu’est une manœuvre électorale et on n’a plus peur du gendarme au pays où la justice se méfie de la prison : alors, les menaces ministérielles et les garanties de répression, on s’en « bat les couilles », comme on dit à la cité des Poètes. On a bien vu ce qui s’était passé dans les quartiers Nord de Marseille, en juin 2009, quand des riverains  avaient mis le feu à un camp de Roms après les avoir chassés, ou encore près du Stade de France, en juillet 2013, quand, selon la police « une expédition punitive menée par une quinzaine d’individus de type africain et nord-africain, armés de barres de fer, de battes de base-ball et munis de casques » avait attaqué un campement, faisant un blessé grave. On avait surtout vu, de Saint-Denis à Marseille, que, malgré l’indignation générale, il ne s’était rien passé : les habitants étaient rentrés chez eux et les Roms avaient foutu le camp.

Ce n’était pas la première fois, dans cette cité ou dans d’autres, qu’on séquestrait et qu’on torturait dans une cave pour le « bizness », ou qu’on tabassait à dix, parfois pour se marrer, un malheureux qu’on laissait en sang sur le trottoir. Dix contre un, c’était une habitude, un truc de clan, de tribu, de famille, ça choquait les gens, ça provoquait la terreur et la fuite. Ça se savait et ces déchaînements de coups qui pouvaient  tuer les uns rendaient les autres plus forts. Les flics disaient que ça ne se fait pas. Parle pour toi et nique ta race ! C’est par la terreur et la violence qu’on se fait respecter et, pour obtenir le respect ou la soumission, il n’y a pas de limites. On était bien placé pour savoir que les voleurs ne s’arrêtent que quand on les arrête, pour de bon, pas après quelques heures au chaud en présence de leur avocat. Quand le Rom bien connu des services de police a dépassé les bornes, on n’allait pas faire les victimes comme « les Français ».

Les jeunes « poètes », comme le Rom tabassé, ne sont pas des déviants ou des marginaux en rupture avec leur milieu, mais des individus attachés à des cultures, des habitudes et des modes de vie hors-la-loi en France mais qu’aucune force républicaine ne vient contrarier. Aussi, quand des Français fiers de leur diversité, venus de pays où on lynche les voleurs de pommes, ont des ennuis avec un voleur de poules, il y a lynchage. Des Français qui ne s’intègrent plus, des Roms qui n’ont rien à faire là, des gens qui vivent en France loin de la République, de ses valeurs et de ses lois, qui volent et qui cognent comme on respire, voilà ce que le mélange explosif des immigrations incontrôlées et l’impuissance de la justice ont laissé dans la cité des Poètes et ailleurs. Mélenchon déplorait, en découvrant la position du Front national, que la question ethnique dépasse aujourd’hui la question sociale. Tous les républicains aussi. Antiraciste jusqu’à l’absurde, la gauche s’obstine à refuser que l’on nomme ce que son peuple voit, à entraîner les Français dans son rêve de vivre-ensemble avec des voleurs et des assassins, et quand les plus lucides de ses représentants pleurent sur les conséquences de leur échec, ils continuent d’en chérir les causes. L’ouverture des frontières et des prisons, l’abandon des exigences d’intégration restent plus que jamais d’actualité. Aucun Français, de droite ou de gauche, de souche ou issu de l’immigration, n’a envie de vivre  entre des « poètes » et des Roms. La gauche antiraciste et laxiste qui reste aveugle et sourde à cette inquiétude, à ce refus, à ce rejet,  porte cette dérive vers la violence que le peuple redoute pour la France. Pour tous, élection après élection, elle devient l’accompagnatrice des communautarismes et des condamnés en milieu libre, elle incarne la promesse d’une jungle multiculturelle  et garantit la paix en proposant des peines alternatives. Pour avoir perdu le bon sens, la gauche perd le peuple et sans lui, elle pourrait bien mourir. Sa mission était d’organiser une humanité pacifiée par un ordre juste, où la question sociale aurait ramené la question ethnique à un tendre folklore. Le ratage pourrait rester pour ses partisans, et pour longtemps, injustifiable.[/access]

*Photo: THE TIMES/SIPA.00668084_000006

Petites bouchées froides

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nawab aymen hacen

Samedi 26 juillet 2014-28 ramadan 1435

Sur Facebook une photo circulant d’un certain Wissam Attal, médecin palestinien, originaire du Camp de Jabaliya, dont on dit qu’il serait le kamikaze ayant commis l’attentat qui a détruit le tombeau du prophète Jonas à Mossoul en Iraq. Cette nouvelle me laisse bouche bée, d’autant plus qu’elle illustre merveilleusement les vers du grand poète irakien Modaffar al-Nawab qui, dans un superbe texte intitulé « Dans la vieille taverne », s’adresse à une prostituée en ces termes :

 

نخبك… نخبك سيدتي
لم يتلوث منك سوى اللحم الفاني
فالبعض يبيع اليابس والأخضر
ويدافع عن كل قضايا الكون
ويهرب من وجه قضيته
سأبول عليه وأسكر.. ثم أبول عليه وأسكر
ثم تبولين عليه ونسكر

Santé à votre santé madame

Seule la chair mortelle en vous a été corrompue

Alors que d’autres vendent les vertes et le pas mûres

Et défendent toutes les causes de la terre

Fuyant devant leur propre cause

Je leur pisserai dessus et m’enivrerai puis je leur pisserai dessus et m’enivrerai

Puis vous leur pisserez dessus et nous nous enivrerons

 

Nawab, qui est l’idole de Boj, est l’une des voix les plus puissantes de la poésie arabe de la seconde moitié du XXe siècle. Né en 1934, fin lettré et poète engagé, il a cherché à quitter son pays en 1963 au moment où les nationalistes pourchassaient les communistes. Par Bassora, il a rejoint la célèbre région rebelle d’al-Ahwaz, avec l’intention de gagner la Russie soviétique en passant par l’Iran, mais les services secrets du Shah, la Savak, l’ont attrapé et livré aux siens après l’avoir torturé. Dans son poème épique, Orchestre nocturne, il fait allusion à son calvaire et laisse entendre qu’il a été émasculé. Poète de la douleur, de l’ivresse, de l’errance, il fait notre bonheur dans la mesure où sa manière de dire la poésie, à la fois lyrique et dramatique, enchante autant qu’elle désenchante, émerveille autant qu’elle fustige dans le but d’éveiller. Nawab est inédit en français et je pense qu’il est temps de le traduire. Je compte le faire un jour…

Ne pouvant rien contre les fanatiques de Da’ech, acronyme de l’État islamique en Irak et au Levant, j’envisage de lutter par la poésie, avec à la main droite le Syrien al-Maghout et à la gauche l’Irakien Nawab. Mon mentor, Sid’Ahmed, va quant à lui plus loin, voulant s’attaquer au romancier israélien arabophone d’origine irakienne, Samir Naccache (1938-2004).

Ce matin, avant prendre la route pour Hammamet, j’ai tenu à voir le très bon Jamel M’Sallem. Je voulais en savoir plus sur le décès d’Amir, sur l’avancement du rapatriement de la dépouille, sur les exactions policières pendant le ramadan, vu qu’il est l’une des figures régionales de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme. Le calme quasi-flegmatique de Jamel est impossible en Tunisie, en Méditerranée même. Sa voix est monotone mais chaleureuse, sa gestuelle mesurée mais communicative, ses sourires et rires rares mais exquis. Il a tout d’un leader et je pense que, s’il se présente aux prochaines élections législatives, il aura de fortes chances de l’emporter. Je sais que s’il le fait, ce sera aux côtés du Front populaire. Le comble, c’est que j’en connais plusieurs qui, en dépit de leur appartenance à d’autres partis ou colorations ou sensibilités politiques, voteront pour le Front populaire rien que pour Jamel. Même moi, je l’aurais fait si je votais à Sousse. Heureusement que, allant voter à Hammamet, je vais éviter ce tiraillement ! Je le lui dis et nous en rions…

Dimanche 27 juillet 2014-29 ramadan 1435

4h22. Je pense à la station de louages de Taffala à Sousse. Lieux sinistrés dignes d’un film apocalyptique. Certes, le quartier situé à la périphérie de la ville a toujours été considéré comme un coupe-gorge, mais les choses ont empiré au cours de ces trois dernières années. Pourtant c’est une sorte de poule aux œufs d’or. Le chiffre d’affaires de cette station reliant Sousse à toutes les régions et villes du pays jusqu’à la Lybie, doit être colossal. Mais d’aucuns veulent juste s’en mettre plein les poches sans avoir à débourser le moindre sou pour restaurer, entretenir, investir. À 15h, quand j’y suis arrivé, sous un soleil de plomb, la canicule et le ramadan ayant eu raison des corps et des esprits en cette fin du mois de ramadan, j’avais l’impression d’être en pleine géhenne. Les visages me semblaient en cours de décomposition. La dame du guichet n’arrivait même pas à articuler et le conducteur avait de la peine à mettre de l’ordre dans le coffre de la voiture de louage. Je me suis sérieusement demandé si l’homme en question était en mesure de nous conduire sains et saufs à bon port. Pour ne pas y penser, je me suis plongé dans ma tablette, objet dont je dispose depuis moins de quarante-huit heures et que je suis en train d’apprendre à manier, manipuler, amadouer… C’est intelligent et je comprends l’engouement de certains de mes amis poètes, écrivains et philosophes pour ces objets intelligents. Roland Jaccard ne s’en sépare pas et Moncef Mezghanni dans ses récitals de poésie lit à partir de sa tablette qui lui sert également de cahier d’écriture. Je ne sais pas si moi aussi je vais y arriver, moi qui écris encore à la plume, qui utilise des encriers pour recharger la pompe de sa plume, qui vis entourés de beaux carnets.

Après la rupture du jeûne, tous les yeux se sont tournés vers la chaîne nationale pour savoir si aujourd’hui était le dernier ou l’avant-dernier jour du ramadan. Depuis le bureau du mufti, on nous a d’abord appris que le croissant de lune du nouveau mois n’a pas été aperçu dans 21 sur les 24 gouvernorats du pays. À un moment, il m’a semblé qu’on avait peur de nous annoncer que mardi serait, selon la formulé consacrée, « le premier jour du mois de chawwal et le jour de l’aïd el-fitr ». Mais à un moment, j’ignore ce qui s’est passé et on a soudainement annoncé que demain sera « le premier jour du mois de chawwal et le jour de l’aïd el-fitr » ! J’ignore quelle mouche a piqué le mufti et les autorités religieuses, mais je pense que « le capital » a pris le dessus comme toujours, comme le matériel l’emporte sur le spirituel. (Je voudrais entre parenthèses décrire cette caricature croisée sur la Toile : deux voleurs, à la manière des Dalton, sont face à face, l’un portant un costard, l’autre une djellaba. Celui qui porte la djellaba dit à l’autre, mais je traduis en y mettant du mien : « Vous autres, allez-vous cesser de jouer petit bras, allez-vous enfin grandir ? Laissez donc tomber le trafic de drogue et d’armes, lancez-vous dans la religion, ça rapporte plus et de loin ! »)

Je ne plaisante pas, je viens de comprendre le sourire malicieux de notre ami Monem G., haut fonctionnaire à la Banque Centrale qui, vendredi soir au café en compagnie de Boj, nous a confié qu’il était là, à Hammam-Sousse, jusqu’à lundi après-midi, après quoi cap sur Tunis pour le travail… Ce n’est donc pas une question d’observation de croissant de lune, mais d’agenda… Sans doute les raisons économiques ont-elles été prises en considération, car entre le 25 juillet, jour de la fête de la République donc jour férié, le long week-end qui s’est imposé de ce fait et l’Aïd mardi, ce qui nécessite deux jours de congé (mardi et mercredi), cela aurait pesé lourd, très lourd sur l’économie du pays en souffrance. Comme je l’ai dit au début de ce journal, le saint mois est plus celui de la piété et du recueillement frelatés que du travail et de l’engagement. Nous avons intérêt à mettre les bouchées doubles si nous ne voulons pas nous contenter de telles petites bouchées froides. À ce titre, le petit mot par lequel le poète irakien Modaffar al-Nawab introduit l’un de ses plus récents poèmes, « Trois vœux au seuil de la nouvelle année », me pousse à faire moi-même preuve de rigueur, quitte à paraître méchant, belliqueux ou même cynique : « Pardonnez ma tristesse, mon ivresse, ma colère et mes mots qui blessent. Certains parmi vous diront qu’ils sont médiocres. Pourquoi pas, mais montrez-moi une situation plus médiocre que la nôtre. »

Demain sera donc jour de fête. Ainsi soit-il, même si c’est déjà notre fête, le pays étant en situation de guerre autant au nord-ouest dans les montagnes d’Ouergha au Kef qu’au centre-ouest au mont Châambi à Kasserine… Sur des pages Facebook, les djihadistes menacent de descendre dans les villes pour y semer la terreur et la mort. Ces assassins sans toit ni loi n’ont pas compris qu’ils sont attendus de pied ferme et que les femmes plus que les hommes les dévoreront tout crus. Qu’ils osent quitter leurs tanières et ils tomberont dans nos souricières. Nous ne leur ferons pas de quartier. Il est temps d’inciser pour crever l’abcès.

En finir avec le débat d’idées

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edouard louis marcel gauchet

Comment faire quand on est un jeune auteur à la mode qui surfe sur les thèmes en vogue et que l’on veut acquérir un peu plus de consistance, afin de s’assurer une date de péremption un peu plus tardive que le dernier vainqueur de The Voice ou n’importe quel autre produit médiatique ?

Les choix sont multiples. Vous pouvez écrire un deuxième roman qui démontrera par sa qualité, sa maîtrise stylistique et la profondeur du propos que la littérature peut compter sur vous, voire vous introduire tout de suite au panthéon des Grands. Le problème est que votre talent risque dans bien des cas de n’être reconnu qu’après votre mort. Du coup, pour les parties fines avec des dizaines de top models dans des lofts extravagants et les flots de cocaïne sur la Riviera, faudra  repasser. Il faut bien reconnaître qu’à ce compte-là les rock stars, les vedettes de cinéma et les hommes politiques sont bien mieux lotis. Mais pas question de tenter The Voice si vous chantez comme une porte de Simca 1000 ou d’aller faire le tour des maisons de retraite de la Sarthe pour vous faire élire député-maire, il vous faut des résultats rapides.

Dans ce cas, il est aussi possible de devenir sataniste et et de commettre un massacre de masse comme Charles Manson. Sur le plan médiatique, c’est un contrat gagnant-gagnant mais cela implique de passer le reste de ses jours en prison. Et, là encore pour les orgies dans les garçonnières high tech des métropoles mondialisées et les teufs de malade sur le yacht de Bolloré, faudra repasser. Il ne faut cependant pas désespérer, car ce serait faire trop peu de cas des plans de carrière fantastiques offerts aux jeunes créatifs dotés de deux doigt de jugeote. C’est ce que démontrent avec brio Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie.

Edouard Louis est ce « jeune écrivain de 21 ans » qui a bouleversé la dernière rentrée littéraire avec son roman En finir avec Eddy Bellegueule dans lequel il raconte son enfance et son adolescence martyre, la découverte de son homosexualité dans un milieu ouvrier étroit d’esprit, moche et méchant. Eddy Bellegueule a souffert, il a connu les moqueries, les brimades, dans sa famille ou au collège. Du coup, il s’est découvert non seulement homosexuel mais bourdieusien : les pauvres, c’est programmé pour enfanter des cons d’ouvriers et des imbéciles de caissières et quand on n’est pas un imbécile et qu’on veut voir autre chose dans sa vie qu’un tapis de supermarché ou de chaîne de montage, il vaut mieux fuir et écrire un livre talentueux qui assassine les parents indignes et les villageois infâmes auprès desquels on a grandi, ce qui ravira les éditeurs parisiens. Salauds de pauvres. Si les intéressés ont l’audace de se manifester pour protester et faire valoir que le trait a été un peu forcé, on se défend en disant qu’il s’agit de la liberté du romancier et que toutes les critiques adressées à ce coming out poético-bourdivin sont réactionnaires. Autofiction, ton univers impitoyable.

Geoffroy de Lagasnerie a un patronyme qui sonne comme une ascension balzacienne. Il voit chez  Foucault un penseur des aspects émancipateurs du néo-libéralisme. Il est philosophe et journaliste, il n’a pas de fiche Wikipédia comme Edouard Louis, mais il aimerait bien être aussi connu quand Edouard Louis souhaiterait le rester. L’association de ces deux-là est une affaire qui roule, et la raison sociale de l’entreprise était toute trouvée : la rebellitude est un produit toujours vendeur. Ne restait à trouver que l’occasion de se lancer sur le marché néanmoins un peu surencombré de l’impertinence et de la révolte labellisées.

Le 29 juillet, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie ont donc publié sur internet un appel à boycotter les « Rendez-vous de l’histoire » qui auront lieu entre le 9 et le 12 octobre et proposeront comme thème d’étude : « Les Rebelles ». Dans un texte vibrant, publié sous le titre « Célébrer les rebelles ou promouvoir la réaction ? », l’écrivain en vogue et le philosophe en devenir s’insurgent : « C’est donc avec stupéfaction et même un certain dégoût que nous avons appris que Marcel Gauchet avait été invité à en prononcer la conférence inaugurale. Comment accepter que Marcel Gauchet inaugure un événement sur la rébellion ? Contre quoi Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le PaCS, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu,  Foucault et la « pensée 68 », contre les revendications démocratiques ? »

Peut-être Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie ont-ils trouvé que Blois est un peu sinistre en octobre. Ils ont plus sûrement flairé la bonne combine. Cela fait en effet un moment que Marcel Gauchet est identifié par l’intelligentsia comme un ennemi du progrès. En 2002, il était déjà fiché par Daniel Lindenberg comme « nouveau réactionnaire ». En 2008, il apparaît encore comme l’une des principales cibles de La pensée anti-68 de Serge Audier, qui est une sorte de réédition du bouquin de Lindenberg avec un nouveau titre. Et puis bien sûr, Gauchet est coupable du crime de lèse-majesté suprême, se permettant de critiquer l’héritage de Foucault et de Bourdieu, les deux divinités post-universitaires de l’ère post-moderne. Avec lui c’est le coup gagnant assuré et bien d’autres l’ont réalisé avant Edouard Louis ou Geoffroy de Lagasnerie. Vous choisissez une personnalité un peu sulfureuse (ou seulement un peu soupçonnable d’anti-progressisme, pas besoin de se casser la tête) dans le paysage intellectuel, vous lui opposez la pureté, la fougue et la spontanéité rafraîchissante de jeunes représentants de la nouvelle génération de défenseurs de l’humanisme, de la tolérance, de la générosité (etc, etc, etc.) et vous lancez la polémique sur n’importe quel sujet anodin en rappelant éventuellement le passé trouble de la personnalité incriminée (dans le cas de Marcel Gauchet, les grèves de 1995, vous pouvez ajouter au hasard le Pacs, l’homoparentalité, tout ce que vous voulez, de toute façon personne n’ira vérifier). Avec de la chance, Libération (ou le Monde, c’est selon) s’empare de la polémique pour lancer définitivement le feuilleton de l’été. François Bégaudeau avait fait de même avec Finkielkraut, ça avait marché du feu de Dieu. Il n’y a donc pas de raison que ça ne fonctionne pas ce coup-là avec Gauchet.

On se permettra d’ailleurs de réactualiser un peu la critique adressée par Gauchet, et d’autres avec lui ou après lui, à l’adresse de Bourdieu et de ses disciples. De la même façon que l’on parlait après Marx des « petits-marxistes » qui ont ossifié et érigé en dogme rigide l’analyse du maître, Bourdieu a eu ses disciples fanatiques qui ont imposé aux milieux intellectuels la pensée bourdivine à l’égal des nouveaux Dix Commandements. Si l’on considère que la pensée de Bourdieu est déjà en elle-même figée dans une certaine conception mécaniste de la société que ses innombrables disciples accentuent jusqu’au fanatisme, on comprend mieux pourquoi Gauchet a pu parler de « désastre intellectuel » en qualifiant un héritage qui est devenu une véritable doxa officielle. Depuis la mort du Maître, ses successeurs cultivent avec jalousie le pré-carré mais une nouvelle génération semble sur le point d’émerger, prête non pas seulement à utiliser Saint Bourdieu comme un marchepied institutionnel mais désormais comme un véritable label commercial pour lancer une carrière médiatique. En ce sens, il est très amusant de voir Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie reprocher à Gauchet de n’avoir pas été un « rebelle ». On se demande bien en effet contre quoi ces deux représentants très lisses d’une pensée très autorisée ont bien pu se rebeller eux-mêmes…On ne déniera pas à ces deux talentueux entrepreneurs de la provocation ciblée un certain talent commercial mais de là à se faire décerner comme ils l’entendent la médaille du mérite de la rébellion, il ne faut pas exagérer.

Et puis d’un point de vue purement commercial, l’entreprise pourrait n’être pas si bonne que cela. Lancer un anathème un 29 juillet, entre les va-et-vient des juilletistes et des aoûtiens et, pire encore, au milieu du fracas des armes au Proche-Orient ou à l’est de l’Europe, cela relèverait presque de l’amateurisme. On souhaite toute la réussite possible aux deux ambitieux dans leur entreprise de dénonciation mais; tout de même, il faut penser à ce genre de choses. Le timing, c’est important et, à trop vouloir se précipiter, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie risquent de rester plantés entre deux pâtés de sable et trois coquillages, leur appel n’allant pas plus haut qu’un cerf-volant sur une plage de la Côte d’Opale. Ils pourront toujours dire que c’est la faute aux champs sociaux et à Marcel Gauchet.

14-18, 39-45, 3-0?

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jean-marie-le-penLa grande évasion

Jeudi 5 juin

Pour assister aux commémorations du D-Day, Bernard Jordan, vétéran britannique de 89 ans, a fait le mur de sa maison de retraite médicalisée. Recherché par toutes les polices du Sussex, il sera finalement localisé le soir même en Normandie, sain et sauf, au milieu de ses camarades du Débarquement.

« J’ai passé un très bon moment ! J’y retournerai l’année prochaine, si je suis encore là… », a déclaré à son retour l’espiègle fugueur du quatrième âge. Une version aussitôt démentie par Mrs McDonald, directrice de l’établissement : « Il est fatigué, il doit reprendre des forces et rester au repos. » Tu parles ! Pour l’ancien officier de la Royal Air Force, qu’importent ses petits problèmes de santé actuels ; il aurait pu mourir là-bas à l’âge de 19 ans !

L’histoire a ému tout le monde, et c’est plutôt une bonne nouvelle ; dans ce monde globalement lobotomisé, chacun garde encore au fond de soi une vague idée de ce que peut être la liberté.[access capability= »lire_inedits »]

 

Un D-day pas comme les autres

Vendredi 6 juin

Outre le 70e anniversaire du Débarquement, l’événement du jour, c’est la rencontre d’Obama, Poutine et Porochenko, le nouveau président d’Ukraine. Vont-ils se causer, s’ignorer, ou se tomber dans les bras sous l’œil ravi de François ? L’affaire mobilise télés et radios, toutes alignées pour l’occasion sur le modèle BFMTV : retenir le client à tout prix, quitte à meubler les temps morts par tous moyens.

L’exercice, on s’en doute, est plus périlleux encore à la radio. Faute d’image, impossible de laisser le moindre blanc à l’antenne ; sinon, les jeunes zappent et les vieux secouent leur transistor. Le moulin à paroles doit mouliner en permanence, au risque de s’emmêler les hélices.

Ainsi ai-je bien ri, malgré la solennité du moment, en allumant France Info dès mon réveil à 14 heures : «  Pour assister à cette cérémonie, ils sont plus de 4000 chefs d’État et souverains à avoir fait le déplacement. » Incroyable ! Toute la galaxie est là, comme dans Star Trek !

Il faut dire que, pour l’envoyé spécial de la station, c’est vraiment le Jour le plus long : il est à l’antenne depuis 7 heures du matin, apprend-on, et jusqu’au soir. Sans compter qu’il fait grand beau et qu’à cette heure-là, ça tape…

La suite du programme, je l’ai suivie d’un œil distrait sur France 2 pendant mon brunch traditionnel, puis en lisant mes émaux et la presse − qui d’ailleurs ne parlait que de ça.

Rien à dire sur la bande-son : que du bon, de Purcell à Phil Glass en passant par Mozart et Ginger Baker. Compliments aussi à la Patrouille de France et aux anciens combattants rebaptisés « vétérans », ce qui, pour le coup, est bien légitime. J’ai moins aimé le discours de Hollande, aussi convenu que compassé. Pour de telles circonstances, Aquilino lui manque déjà, à défaut de Guaino.

Mais le pire, à mes yeux, ce fut la chorégraphie, pataudement pompeuse, outrancière jusque dans ses pudeurs et désincarnée comme un billet de 2 euros. Durant cet interminable ballet kitsch, c’était bon de voir Obama mâchouiller son chewing-gum d’un air désinvolte ! Je me suis senti moins seul.

 

Jean-Marie Li-Ping, tigre de papier !

Samedi 7 juin

Énième saillie du Pen, à propos des artistes qui refusent de se produire dans des municipalités FN : « On fera une fournée la prochaine fois. » Dans les médias, levée de boucliers machinale, suivie pour la première fois d’un « décryptage » de l’« affaire ».

Mais d’abord, quelle affaire ? Depuis le temps, on devrait être habitué aux provocs de Jean-Marie. La seule nouveauté, c’est que désormais le vieux lion tourne en rond dans sa cage. Mortifié de n’avoir plus l’oreille de sa lionçonne, il pousse des rugissements de plus en plus fréquents ; pas plus tard qu’il y a quinze jours, les amateurs avaient encore relevé sa boutade sur la surpopulation : « Monseigneur Ebola peut régler ça en trois mois ! »

C’est justement ça qui mérite « décryptage », figurez-vous : le passage de témoin entre père et fille. Au terme d’un subtil raisonnement inductif, la presse est unanime pour l’affirmer : le Front national, c’était mieux avant !

Primo, Marine Le Pen n’a pas formellement « condamné » les propos de son père ; elle n’a fait que les qualifier de « faute politique », c’est-à-dire stratégique. Donc, entre eux, il n’y a pas de différence d’idées ; seulement de personnalités.

Jean-Marie, ce brave homme, ne voulait surtout pas accéder au pouvoir ! C’est même pour ça qu’il multipliait les jeux de mots laids dès qu’il s’en rapprochait… Bref, le FN de papa était totalement inoffensif, et Le Pen y veillait personnellement !

Marine, qu’on se le dise, est infiniment plus dangereuse. Non seulement elle aspire vraiment au pouvoir, comme tout le monde, mais sous sa houlette le FN connaît des succès jamais vus. Le vrai péril fasciste, c’est maintenant !

Moi, je veux bien tout ce qu’on veut. Mais si vraiment les médias autorisés savaient depuis toujours ce terrible secret, pourquoi on ne nous a rien dit ? Au lieu de ça, on nous a fait trembler pendant quarante ans devant un fauve de plastique, et c’est seulement maintenant qu’il faudrait commencer d’avoir peur ? Je ne suis pas sûr d’y arriver.

 

Hommage énervant

Lundi 9 juin

Sortie de l’album-hommage-catastrophe La Bande à Renaud. Le pauvre ne méritait pas ça, surtout de son vivant ! Quatorze de ses titres revisités par quinze artistes, et pas n’importe lesquels. Pour reprendre les textes anars du « chanteur énervant » voici entre autres Carla Bruni, Nicola Sirkis, Raphaël et Bénabar… Et pourquoi pas Noah, Mika et Patrick Sébastien ?

Mais c’est Cœur de pirate qui décroche le pompon en s’attaquant à la plus belle chanson de Renaud, Mistral gagnant, qu’elle vide consciencieusement de son âme. Un petit chef-d’œuvre d’émotion délicate interprété par une limande-sole… Au secours !

De toute façon, comme dit le sage Bénabar, « personne ne peut chanter les chansons de Renaud mieux que Renaud. Elles sont intimes ». Mais alors, pourquoi vouloir faire moins bien à tout prix ? Parce que le prix est bon, justement, et l’affaire essentiellement commerciale.

Le pire, je l’apprends sous la plume du rock critique Charles Gautier dans « Le Plus » du Nouvel Obs : Renaud lui-même est complice ! « Il a été actif sur ce projet, il a même choisi les interprètes » et, selon un de ses musiciens, « il est fou de joie ».

« Fou de joie », vraiment, le mec qui déclarait récemment à TV Magazine : « Je suis lessivé, je m’étiole. Ce putain d’ennui m’empêche d’écrire et le manque d’inspiration me fait flipper » ?

Gautier a une autre piste : « Et si Renaud n’avait pas eu le choix ? » C’est qu’il doit encore par contrat deux albums à Universal. Là, ça en fait déjà un ! Et pour peu que ça marche, boum : on balance un vol. 2, et le tour est joué !

Si c’est ça je comprends, à défaut de pouvoir approuver cette entreprise d’auto-salopage. Simplement, pour ceux qui aiment vraiment l’ami Séchan et les albums de reprises, je conseillerais plutôt Renaud chante Brassens.

 

Valls visionnaire

Samedi 14 juin

Manuel Valls : « La gauche peut mourir ! »

On est bien d’accord.

 

Les paras au champ-de-mars

Samedi 21 juin

Fête de la musique ! À titre exceptionnel, j’ai décidé d’aller voir ça au Champ-de-Mars. D’abord, figurez-vous, c’est à deux pas de notre futur ex-logement de la Ville de Paris à siège éjectable. (Ah, je n’ai pas fini de le regretter, ce « luxueux HLM avec vue imprenable sur la tour Eiffel », comme disait Libé dans son langage d’agence immobilière véreuse.)

Mais ce qui m’a décidé en vrai, c’est le programme : « Les Armées fêtent la musique ». L’espace d’un soir, 200 musiciens de toutes armes ont délaissé leur répertoire traditionnel pour un « walk on the civil side » : variétés, pop et même rock ! Le tout accompagné d’un « show laser » sur la façade de l’École militaire, « présentant ce haut lieu militaire parisien sous un angle différent ». Alléchant, non ?

Six heures de spectacle en tout… mais c’est que j’ai une chronique à boucler, moi ! J’ai donc choisi la séquence binaire, celle que je préfère. En garant mon vélo, avant même d’apercevoir la scène, je suis déjà plongé dans une ambiance mili-mais-cool : « Bonsoir ! Nous sommes l’orchestre des parachutistes de Toulouse ! » dit la voix du leader de ce rock band pas comme les autres… « Et tout de suite, un petit medley des années 80 ! »

Ici, pas de déguisements à la Shaka Ponk, le look est plutôt uniforme : nuque courte, chemise blanche à épaulettes et cravate noire sur pantalon beige. L’essentiel, c’est que musicalement, ils assurent, les bidasses.

Sur le plan visuel, la bombe explosera aux premiers riffs de Hot Stuff. Soudain, surgit sur scène une sous-off fatale qui nous balance une version épicée de la chanson des Stones, à faire regretter la carrière des armes… Allez, il y a encore de la belle jeunesse !

François contre mafia

Dimanche 22 juin

En visite en Calabre, le pape condamne solennellement, devant 250 000 fidèles, la ‘Ndrangheta, synonyme d’« adoration du mal et de mépris du bien commun ». « Ne les laissez pas vous voler l’espoir, s’exclame-t-il. Les mafieux ne sont pas en communion avec Dieu ! Ils sont excommuniés ! »

Par un apparent paradoxe, trois mois plus tôt, François tenait, dans une homélie au Vatican, un tout autre discours. C’est qu’il s’adressait là personnellement, paternellement, aux mafieux et à leur (éventuelle) conscience : « Il n’est pas trop tard pour éviter l’enfer […] Vous avez un papa et une maman ! Pensez à Dieu, pleurez un petit peu et convertissez-vous ! » C’est pas mignon, ça ?

L’Église du Christ condamne le péché, mais elle ne veut pas la mort du pécheur. La vie éternelle, c’est à la carte : on se juge soi-même, et il n’est jamais trop tard pour se repentir. Reste qu’on imagine mal, dans Les Affranchis, Joe Pesci, Ray Liotta et De Niro tombant soudain à genoux dans un sincère acte de contrition… C’est qu’ils n’ont pas vu la fin du film.

 

Impressions de Rio

Mercredi 25 juin

Équateur-France (examen d’entrée en huitièmes.)

Depuis deux ou trois ans, par glissements progressifs, notre fils est devenu un fanatique de football. D’abord il y eut l’abonnement à BeinSport, puis un deuxième abonnement à Canal, rien que pour la chambre de Monsieur. Muni de ces deux pass, Bastien fait régulièrement profiter toute la maisonnée de ses cris de joie ou de dépit – sans parler de ses recommandations aux joueurs et admonestations aux arbitres.

Du coup, il m’a fallu apprendre quelques rudiments (théoriques, et même pratiques) de ce sport pour garder un sujet de conversation avec lui, en attendant qu’il vienne spontanément me questionner sur la place du nonsense dans ma Weltanschauung.

Bien sûr, l’obnubilation footistique de mon fils n’a fait que s’aggraver avec la Coupe du monde ; ça, même moi je peux le comprendre. Autant l’intérêt du mercato globish entre clubs vendus et joueurs achetés m’échappe totalement, autant, dès que la France s’approche vaguement de la finale, je déroulède le drapeau !

Tel que vous me lisez, j’étais sur les Champs le soir de la victoire de 98, comme Fabrice à Austerlitz. Tout le monde était content et, sans aller jusqu’à reprendre en chœur « Et ils sont où, les Brésiliens ? », j’ai trouvé cet unanimité patriotique plaisante, quoique vaguement superficielle.

Bastien, c’est le contraire ! C’est ce sport qu’il aime d’abord, avec le cas échéant une préférence pour la France, ou l’OL ou le PSG dans d’autres circonstances. Et si par hypothèse les Bleus n’allaient pas jusqu’en finale, je gage qu’il aurait tôt fait de les oublier pour « supporter » un autre pays, le traître !

En attendant, depuis le début de la Coupe, c’est un bon patriote : à chaque match où la France est engagée, il va le voir avec ses amis dans un bar spécialisé du quartier, pour profiter de l’ambiance. Il a bien raison ; chez nous, ces soirs-là, c’est plutôt calme. Entre deux buts historiques, aimablement signalés avant le replay par les hurlements des voisins, chacun vaque à ses occupations. Frigide téléphone à son ordinateur, Constance regarde Devious Maids, et moi je vous écris… Qui perd son temps ?

Ce mercredi donc, avant que Bastien n’aille au troquet avec ses potes, je lui demande son analyse de la situation ; je la lui fais même répéter, le temps de noter en attendant de comprendre : « L’équipe de France ne peut être éliminée ce soir que si elle perd par 4 buts d’écart face à l’Équateur, et que dans le même temps la Suisse bat le Honduras par 5 buts d’écart. »

Sur le coup, je suis bluffé : mon fils n’a jamais aussi bien parlé ! Mais c’est aussi la première fois qu’il lit un quotidien et, question culture, L’Équipe vaut bien Le Monde.

Si j’ai bien compris, sauf catastrophe, les Bleus ne risquent pas grand-chose ce soir. Analyse confirmée par les commentaires a posteriori des foutologues d’iTélé ; d’après eux, c’est même cette absence de pression qui explique que nos gars ne se soient pas donnés à fond (Vous avez vu comme je progresse vite ?).

Bien entendu, je n’ai pas manqué d’interviewer mon fils dès son retour du Moka :

« Alors, 0-0 contre l’Équateur, tu en dis quoi ?

–          L’important, c’est qu’on soit qualifiés, et premiers du groupe…

–          Pas de regrets quand même ?

–          Oh si ! On a eu des tas d’occasions de la mettre au fond, mais on n’a pas réussi à concrétiser… »

 

Bien sûr, je n’ai rien dit à Frigide.

 

Mauvais anniversaire!

 Samedi 28 juin (1914)

Assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois et premier mort de la Première Guerre mondiale.

14-18 ? Une effroyable et absurde guerre civile européenne, qui se soldera par la sortie de l’Histoire de notre Vieux Continent. L’ami Zemmour l’a lui-même écrit ; ça ne l’empêche pas, dans une récente chronique du Fig Mag, d’emboucher la trompette patriotique pour rendre hommage à « ces millions d’hommes qui ont accepté le sacrifice suprême […]  pour défendre leur civilisation, leur art de vivre, celui que leur avaient légué leurs ancêtres. »

Si c’était ça le but, c’est raté, et Éric le sait aussi bien que moi. Sans la « Grande Guerre », pas de bolchévisme, de fascisme, de nazisme ni de Deuxième Guerre mondiale, comme son nom l’indique. La nostalgie a des limites.[/access]

*Photo:  Alain ROBERT/APERCU/SIPA.00684058_000026

Être juif français et soutenir Israël : shocking!

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crif israel hamas gaza

Chantal et Robert sont venus « spécialement de Strasbourg » prendre part au « rassemblement des amis d’Israël », organisé par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), jeudi 31 juillet, à proximité de l’ambassade israélienne, dans le 8e arrondissement de Paris. « On est frontalier avec l’Allemagne. Imaginez ce qu’on dirait si on recevait des roquettes tirées depuis Kehl, la ville voisine, située de l’autre côté du Rhin », avance Chantal pour justifier ou, à tout le moins, expliquer les bombardements de Tsahal sur la bande de Gaza, alors que sa fille vit à Tel-Aviv « dans la crainte des roquettes. « Il est temps que tout le monde ouvre les yeux et voie qui est l’agresseur et qui est l’agressé, décrète Robert. Israël n’attaque pas, il contre-attaque. »

C’est Israël qui bombarde mais c’est Israël qui serait menacé : voyant qui meurt et comment, l’opinion mondiale n’a pas la tête à ce type de paradoxe. En gros, y’a pas photo. L’instantané des bombardements ne plaide pas en faveur des Israéliens. Mais le film, semble demander Robert, que montre l’ensemble du film israélo-palestinien, dont les premières images datent de 1948 ? Il montre qu’Israël est en territoire hostile, et que pour se défendre… Légitime défense, plaident donc en retour les « amis d’Israël », c’est-à-dire, dans cette foule de quelques milliers de sympathisants réunis jeudi à Paris à l’appel du Crif, essentiellement des juifs, français pour la plupart, certains ayant la double nationalité franco-israélienne.

Le grondement des émotions – et du réel – rend difficilement audibles les arguments des défenseurs de l’Etat hébreu déclencheur de l’opération « Bordure protectrice ». « On n’a pas retrouvé les assassins des trois jeunes juifs (exécutés fin juin dans les territoires occupés, meurtres attribués par Israël au Hamas, qui dément en être le commanditaire), mais on a retrouvé ceux de l’adolescent palestinien (brûlé vif début juillet dans une action de représailles, une partie des six suspects juifs ayant avoué leur participation au crime, ndlr) », fait valoir Chantal qui tient à démontrer par cet exemple qu’Israël se soucie de l’humain, au contraire de Hamas. « On ne peut pas invoquer les conventions de Genève pour une organisation terroriste, estime un chef d’entreprise israélien. Systématiquement, le Hamas bombarde sans prévenir. Et on ne parle pas des enfants dont il se sert comme bouclier. »

Le « salaud », dans l’intervention militaire israélienne butant sur des combattants quasi-insaisissables, ne serait pas celui qu’on croit ou qu’on présente comme tel. Nos interlocuteurs accusent les médias français d’être de parti pris pro-palestinien. « Vendus au lobby sioniste », soutient sans surprise le camp pro-palestinien au sujet de ces mêmes médias, quoique ce discours tende à s’effacer au profit d’une prose se voulant à la fois plus vague et plus consensuelle : ce n’est pas au moment où les images « parlent d’elles-mêmes » et font passer toute interrogation pour complicité de « crimes de guerre » qu’il faut dénoncer « la mainmise sioniste » sur la presse  – l’armée israélienne ne le sait peut-être pas, mais elle est en train de ringardiser l’antisémitisme à défaut de l’éradiquer. Autrement dit, une certaine critique d’Israël peut se passer de montrer son visage antisémite. Sa face réapparaît cependant à la lumière lorsqu’il s’agit de dénoncer ces « sionistes » qui osent témoigner leur attachement à l’Etat fondé par Ben Gourion. Comment peuvent-ils apporter leur soutien à un Etat si dur avec les Gazaouis et au sein duquel se développerait un racisme anti-arabe échevelé ?

Ce 31 juillet à Paris, ce n’est pas tant en défense d’Israël qu’à son chevet que des milliers de juifs se sont rassemblés. La radicalité de Tsahal rendrait compte non tant de la force du « petit Etat » que de sa vulnérabilité. C’est l’autre paradoxe, si tant est que l’on veuille voir des paradoxes partout : la dureté des coups infligés par Israël aux Palestiniens de Gaza serait inversement proportionnelle à la solidité de ses bases, soumis qu’il est à d’incessants « coups de pression ». Aussi, c’est lorsqu’il frappe qu’il serait le plus faible, d’où l’élan en sa faveur d’une partie de la diaspora.

Légitime défense ? Au premier jour, il y a plusieurs milliers d’années, il y avait bien la légitimité. Le hic, c’est qu’il y a débat sur la légitimité acquise par les « populations locales » au cours des siècles. « Très franchement, notre droit à la terre d’Israël est inscrit dans la Bible », tranche Cyril, ingénieur financier dans les assurances. Le chef d’entreprise israélien cité plus haut ne dit pas autre chose : « C’est notre terre, elle a été définie par le bon Dieu. » Sur ces prémisses, l’entrepreneur ouvre le jeu : « Les juifs et les Arabes ont toujours vécu ensemble et ce sera toujours le cas », prédit-il. Cyril n’en est pas si sûr, si « ensemble » veut dire dans les mêmes villes et les mêmes villages. « Leur problème, dit-il à propos des Palestiniens, c’est qu’ils ne veulent pas de sang juif chez eux. La solution, c’est deux Etats l’un à côté de l’autre, avec une cohérence ethnique et par conséquent un transfert de populations, dans les deux sens. Les Arabes israéliens vivant en Israël, au nombre de 1,5 million environ sur une population totale de 8 millions d’habitants, devront rejoindre le nouvel Etat palestinien. »

« Rien que des chants de paix », précise un homme parlant hébreu alors que se succèdent des airs populaires sortant des enceintes : Hatikvah, l’hymne israélien, Evenou shalom alekhem (Nous vous annonçons la paix), d’autres encore. La Marseillaise sera chantée deux fois. « La France avec Israël ! », clame le préposé au micro. Il aurait pu aussi bien crier : « La France avec les juifs ! », car c’est bien, entre autres et principalement peut-être, de ce rapport entre la France et « ses juifs » qu’il est question à ce moment précis. Des juifs ont peur, aurait pu annoncer Roger Gicquel s’il vivait encore. Les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale remontent à la surface : « Les juifs ne représentent plus rien, dit une petite femme, la soixantaine. Les autres (les Français arabo-musulmans, pense-t-elle sûrement) ont le droit de vote. Les Français ont ramassé les enfants, ils recommenceront, pour le pétrole ! » Les déclarations rassurantes de François Hollande et Manuel Valls n’y changeront rien : à l’en croire, la France, évolution démographique et calculs économiques aidant, a choisi son camp. Celui du nombre et de ses intérêts.

Dans ce contexte, les demandes de dissolution de la Ligue de défense juive (LDJ), ce groupuscule extrémiste juif de quelques dizaines de membres, que les propalestiniens accusent d’avoir fomenté une fausse attaque de la synagogue de la rue de la Roquette, dimanche 13 juillet, à Paris, sont une manière de ne pas voir la dissymétrie des « forces » et de profiter de ce que Tsahal bombarde la bande de Gaza pour en finir ici avec ces « petits fachos » : en comparaison, combien, en France, de centaines voire de milliers de jeunes, non-juifs ceux-là, dieudonno-soraliens ou accros à des télécoranistes incendiaires, sont-ils prêts à casser du « feuj » ? Faudra-t-il également dissoudre la chambre du « gamin » de l’appartement 4F situé au 8e étage de la tour Verlaine ?

« Quand j’étais petit, pendant la deuxième Intifada (début des années 2000, ndlr), j’aurais bien aimé qu’il y ait quelque chose pour nous défendre », répond Jonathan quand on l’interroge sur la possible dissolution de la LDJ, ainsi que le ministère de l’Intérieur dit l’envisager, peut-être pour inviter le Crif à user de son autorité sur cette troupe indocile. « J’habitais une ville de province en France, raconte-t-il. On était les seuls juifs dans un quartier où vivaient beaucoup d’Arabes. Certains sonnaient à l’interphone. Ma mère demandait : « C’est qui ? – C’est Hitler », qu’ils répondaient. Elle allait voir à la fenêtre, ils portaient des keffiehs et jetaient des pierres. À Paris, c’est plus tranquille pour un juif que dans des villes comme Rennes ou Reims. » Tout bien réfléchi, Jonathan et ses camarades Dan et Loïc sont d’avis que « la violence engendre la violence », ce qui, à leurs yeux, laisse peu de place à la LDJ, dont aucun drapeau ne flottait dans le rassemblement de jeudi – leur vue aurait fait tache.

Loïc le dit sous la forme d’une hypothèse : « C’est peut-être un antisémitisme refoulé qui resurgit en France quand quelque chose se passe là-bas. » Faut-il obligatoirement que quelque chose se passe « là-bas » pour que l’antisémitisme resurgisse ici ? C’est une autre question. Mais le fait est que pour beaucoup, Israël et la Palestine d’une part, la France de l’autre, ne forment qu’un seul et même terrain d’affrontement. Les coups pleuvent ici et là, matériellement ou symboliquement, directement ou par procuration. Sur quel bouton appuyer pour arrêter cette console infernale ? Alors là…

Le speaker appelle à la dispersion du rassemblement. Les personnes présentes obtempèrent avec plus ou moins d’allant. Alors qu’on n’avait noté aucune anicroche jusque-là, la police veillant en nombre au bon déroulement de la manifestation, se produit soudain un mouvement de foule, pareil à un départ de feu l’été dans la garrigue, aussitôt éteint par les CRS. « C’étaient trois gars qui passaient par là et qui ont provoqué », affirme un jeune juif.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21604795_000007

Petites bouchées froides

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gabriel marcel cioran

gabriel marcel cioran

Cela fait huit jours que je n’ai pas écrit une seule ligne dans mon journal. N’est-ce pas normal ? Le Ramadan n’est plus et comme je l’ai annoncé dans le premier épisode, je ne suis pas un diariste accompli. J’aime écrire et ce que j’aime par-dessus tout dans l’écriture, c’est l’errance. Certes, j’ai grâce à ce journal pu reprendre mot avec Cioran, mais je sens que j’ai pris pied, au sens militaire du terme, dans une œuvre que j’ai aimée et maîtrisée jusqu’au dégoût. D’où le fait d’y avoir renoncé, ainsi qu’à la thèse. Comme s’il n’y avait plus de mystère et que l’errance s’était transformée en sentiers battus. Mais cela s’explique par le fait qu’on a construit — autour de Cioran, de sa pensée et de son œuvre — des voies, des tunnels, des ponts, des autoroutes et des mégalopoles même qui se sont transformées en labyrinthes atroces. Point d’Ariane pour aider Thésée à fuir les murs construits par Dédale. Point de fil ou d’écheveau à démêler, et les ailes d’Icare ont toutes pris feu. Il n’y a que des Minotaures avides de sang et de quête d’identité car, ignorant ce qu’ils sont au vrai, s’ils tiennent plus de l’humain ou du bestial, ils ont transformé Cioran en Coran, ou en Bible, dans le but de lui faire dire ce qu’ils ont été incapables de dire et pour minimiser ce qu’il a lui-même cherché à déconstruire en un demi-siècle de travail de sape.

Ces Minotaures existent et ils sont partout, jusque dans les réseaux d’Internet où ils se livrent à un travail de vulgaires indicateurs de police. Nietzsche avait vu juste en écrivant dans ses Considérations inactuelles : « Toute philosophie moderne est politique ou policière… » Mais, comme je l’ai déjà expliqué, il ne faut pas se limiter à ce que j’ai appelé des phrases passe-partout tenant lieu de fast-food. Il faut s’attarder sur tout le texte parce que, comme dans la citation de Gramsci, il est une nette différence entre le torchon et la serviette, et entre le bon grain et l’ivraie : « À une époque qui souffre des excès de l’instruction générale, dans quelle situation monstrueuse, artificielle et en tous les cas indigne d’elle-même, se trouve la plus véridique de toutes les sciences, cette divinité honnête et nue, la philosophie ! Dans un pareil monde d’uniformité extérieure et forcée, elle reste le monologue savant du promeneur solitaire, proie du hasard chez l’individu, secret de cabinet ou bavardage puéril entre enfants et vieillards académiques. Personne n’ose réaliser par lui-même la loi de la philosophie, personne ne vit en philosophe, avec cette simple fidélité virile qui forçait un homme de l’antiquité, où qu’il fût, quoi qu’il fît, à se comporter en stoïcien, dès qu’il avait une fois juré fidélité à la Stoa. Toute philosophie moderne est politique ou policière, elle est réduite à une apparence savante par les gouvernements, les églises, les mœurs et les lâchetés des hommes. On s’en tient à un soupir de regret et à la connaissance du passé. »

Voilà qui nous éclaire mieux sur les choses. Voilà qui personnellement me remonte contre les Aristarques ! Il y en a un que j’ai si bien malmené sur Facebook et ici dans ce journal, qu’il a littéralement fait le délateur en m’écrivant que l’on se servait de moi et que l’on me méprisait, que j’étais une recrue pour basses besognes. Pour lui en somme j’étais « un mahométan laïc au service de juifs sionistes »… Face à de tels propos insidieux visant à alimenter la haine, j’ai contre-attaqué de la plus acerbe des manières. J’ai néanmoins tenu à demeurer juste afin de toujours être à la hauteur de la confiance de l’ami Roland. Ayant constaté qu’il ne pouvait pas nuire à mes rapports amicaux aussi bien avec l’ami Roland qu’avec la rédaction de Causeur, il s’est mis littéralement à m’insulter, à chercher à me détruire allant jusqu’à me reprocher d’exister. Ce n’était pas une sorte de joute sur l’eau, c’était tout bonnement de la délation… Un homme comme ça aurait été collabo en 1940. Cela me rappelle soudain les notes de Cioran sur la jalousie… Mais le bonhomme en question n’a pas lu les Cahiers. Il a certainement pratiqué Les Syllogismes de l’amertumeLa Tentation d’exister, Histoire et utopie, mais pas toute l’œuvre, jamais l’œuvre dans sa totalité. Ce qui explique sa vision étriquée, réductrice et quasi-infantilisante de Cioran : « Le drame de la curiosité (Adam), du désir (Ève), de la jalousie (Caïn) — ainsi a commencé l’histoire, ainsi elle se continue et ainsi elle finira./ La jalousie est le sentiment le plus naturel, le plus universel aussi, puisque les saints eux-mêmes se sont jalousés entre eux./ Deux hommes qui font la même chose sont virtuellement ennemis./ Un écrivain peut admirer sincèrement un torero mais non un confrère./ L’envie est physiologique. Vivre, c’est sécréter de la bile. » (Cahiers, p. 647)

Tout ce que dit Cioran me semble juste. Pour toute personne qui a vécu, qui ne s’est pas voilé la face, qui a osé affronter ses propres paradoxes, velléités et mensonges, ce que dit Cioran a un sens. Pour les autres, comme l’Aristarque en question, c’est peine perdue.

Il y a jour pour jour un an, je travaillais à une communication sur Cioran, Gabriel Marcel et Paul Ricœur à l’occasion du centenaire de la naissance de ce dernier. Je me souviens comment trois jours avant de prononcer ladite communication, en mars dernier, j’ai complètement réécrit mon texte, donc complètement changé de lecture. La langue y est pour beaucoup et la pensée que je tente de pratiquer est celle d’un « penseur privé », notion que Cioran employait pour parler de son aîné, Gabriel Marcel, « catégorie des Provatdanker, des “penseurs privés”, expression chère à Kierkegaard qui s’en servait pour opposer Job à Hegel, un penseur existentiel à un penseur objectif et officiel »[1. Cioran, « Avant-propos » à Présence et immortalité de Gabriel Marcel, Paris, Flammarion, 1959, p. 5-7, réédition en 1991 par l’Association Présence de Gabriel Marcel.]. Or, quand on se penche de plus près sur la question, il y a plus de « philosophie », donc d’amour de la sagesse dans ce qui suit que dans les pages indigestes de maints philosophes consacrés : « Je viens de rencontrer Goldmann chez Gabriel Marcel, puis nous nous sommes promenés, ensuite nous sommes entrés dans un café. Il m’a accompagné jusqu’à chez moi. C’est un homme qui a un certain charme. Pendant vingt ans il m’a fait une réputation d’antisémite, et m’a créé énormément d’ennuis. En une heure nous sommes devenus amis. Que la vie est curieuse ! » (Cahiers, p. 695)

Pas de date précise, mais cette note a été prise par Cioran entre le 1er et le 7 mars 1969, soit il y a un peu plus de 45 ans. Le miracle se passe, comme nous venons de l’entendre, chez Gabriel Marcel, et il faut en l’occurrence parler de quelque chose de miraculeux, les autres allusions à ce que Lucien Goldmann a fait endurer à Cioran relevant du cauchemar : « L.G. — mon ennemi le plus acharné qui ne cesse de me calomnier depuis une vingtaine d’années. Il a créé le vide autour de moi ; les critiques qui m’avaient soutenu me détestent, plus aucune revue ne me demande ma collaboration. Il m’a empêché d’entrer à la Recherche, il m’a fait perdre plus d’un ami. Et cependant je lui dois beaucoup. Sans sa campagne de dénigrement, tout aurait été trop facile pour moi, j’aurais aujourd’hui un nom, c’est-à-dire que je serais un cadavre. Je le suis peut-être aussi comme ça, mais d’une autre façon, plus honorable, du moins à mes yeux. Je serais entré à la Recherche, j’aurais fait une thèse, donc rien du tout. Je dois, oui, mes livres, à L.G., et si j’existe d’une certaine façon, c’est grâce à lui. J’entends exister non pas tant littérairement que spirituellement. L’isolement par rapport aux hommes qui comptent, le sentiment d’être rejeté, en dehors, à côté, d’être un paria, — tout cela est bienfaisant à la longue. Si je ne me méprise pas tout à fait — n’est-ce point réconfortant d’en être redevable à quelqu’un qui s’est spécialisé dans la haine de moi ? » Et une centaine de pages plus loin, donc quelques années plus tard, il note dans la même veine : « Mon ennemi numéro 1, mon détracteur en titre, ce calomniateur professionnel, L.G. fait le tour du monde et me sape aux yeux de quelques amis que je crois avoir par-ci par-là… Aimez vos ennemis… Mais si cela était possible, il y a longtemps que le paradis serait instauré sur terre. En réalité, nous haïssons tout le monde : amis et ennemis, avec toutefois cette différence que nous ne savons pas que nous haïssons nos amis. Mais nous les haïssons d’une certaine façon. » (Cahiers, p. 456-457)

Qu’est-ce à dire ? S’attarder sur ce qui précède ne m’éloignera pas de mon propos initial, la question de l’histoire, ici, étant au cœur du propos subjectif de Cioran qui, en écrivain, précisément en sujet écrivant, illustre ce que Jacques Rancière nomme « la tâche impossible d’articuler en un seul discours un triple contrat »[2. Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, éditions du Seuil, 1992, p. 23-24.] — un contrat scientifique, un contrat narratif et un  contrat politique. Cioran y parvient par son style et la puissance de sa pensée. Les suiveurs quant à eux butent à tout instant sur leur petitesse. Et ce sont ces trois contrats qui se trouvent bafoués par les délateurs, collabos et autres policiers de ce siècle qui ne sera ni religieux ni idéologique, mais bêtement nihiliste. Un siècle de tristes, assommantes et petites bouchées froides.

 *Photo : wikicommons.

La colonisation, c’est ici et maintenant

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renaud camus hannah

renaud camus hannah

Chère Élisabeth Lévy,

Vous me proposez un « droit de réponse » à propos du texte de M. Guy Sitbon, « Lettre d’un remplaceur à Renaud Camus », paru dans le numéro 14 de Causeur. Votre offre généreuse prouve bien qu’il n’y a pas matière, car − dans mon expérience tout du moins −, lorsqu’il faudrait vraiment user d’un droit de réponse, les magazines se gardent bien de le proposer ; et même ils refusent qu’on l’exerce, si on en prend l’initiative.

Non, je n’ai rien à redire à l’amusante missive du remplaceur. Elle est courtoise, drôle, gentille (c’est un compliment dans mon esprit) ; un peu familière sans doute, mais c’est parfaitement conforme à l’idéologie du « sympa » et, sympa, elle l’est de bout en bout. Elle a le mérite justement d’exposer à nu les limites de cette vision du monde, qui sont qu’elle n’en voit rien, du monde ; que, plus exactement, elle en manque l’essentiel ; que l’énormité de ce qui survient lui échappe, justement parce que c’est énorme ; et aussi, hélas, parce que c’est horrible. La réalité que décrit M. Sitbon est charmante, tout le monde a envie d’y croire. Elle n’a d’autre défaut que d’être fausse, fausse, fausse − et de l’être un peu plus tous les jours.

Vous avez choisi un remplaceur bien doux. Pourtant, tous ceux qui pensent comme moi − et, par chance pour moi, ils sont de plus en plus nombreux − n’ont qu’une réaction en lisant M. Sitbon : décidément, c’est encore pis que ce qu’on croyait, cette affaire de Grand Remplacement. Il est urgent d’y mettre fin. Vivement la remigration ![access capability= »lire_inedits »]

De ce « concept »-là  je ne suis nullement l’inventeur, faut-il le dire ? Quant à la chose si elle survient, comme je l’espère, M. Sitbon n’y est nullement exposé, puisqu’il aime tant notre pays ; et pas non plus son ami Béchir, probablement, quoique je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer sa prose à lui. Mais nous autres indigènes, nous sommes comme les ancêtres de Béchir − que voulez-vous, il y a tant en commun dans l’espèce humaine ! Nous n’en pouvons plus de la colonisation, nous non plus.

Et qu’elle soit comme ci ou comme ça − accomplie au moyen d’une armée ou de la submersion par le nombre, opérée par le truchement de zouaves ou par celui de la racaille, appuyée sur l’opulence du conquérant ou, plus subtilement, sur sa misère −, ces différentes formes possibles ne changent rien au fond, et n’ont d’autre effet, éventuellement, que d’abuser sur sa réalité les âmes tendres : mais c’est toujours la colonisation, si bien décrite par Fanon, par Césaire et tant d’autres. Et celle que nous subissons, si elle ne compte pas parmi les plus immédiatement reconnaissables, ne figure pas non plus parmi les plus plaisantes, ni les plus constructives, ni surtout les plus civilisatrices, bien au contraire.

Désolé, ça ne peut plus durer − comme pour les aïeux de Béchir, l’heure de la révolte a sonné : c’est trop d’humiliations quotidiennes, trop de soumission requise et imposée, trop d’écrasement de la vérité, trop de répression contre les résistants, trop de deux poids-deux mesures, trop d’abjectes collaborations, trop de défis permanents, trop de violences petites et grandes, trop d’argent jeté par les fenêtres et offert en tribut pour payer notre propre asservissement, trop de saccages de l’environnement, trop de territoires perdus, trop d’évacuations forcées, trop de transformations pour le pire de tout ce que nous avons connu, trop de destructions de tout ce que nous aimons, M. Sitbon et nous.[/access]

*Photo: Hannah

Mossoul outragé, brisé, martyrisé

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irak mossoul kurdes

irak mossoul kurdes

Les derniers événements de Mossoul décrivent une débandade des djihadistes de l’État islamique, confrontés à une intervention des Kurdes, et à une guérilla sur leurs arrières qu’ils ont eux-mêmes suscitée par leurs excès. Alors que le flot des atrocités commises par les djihadistes inondait les médias occidentaux, conférant à leurs auteurs une aura toute-puissante, l’État islamique autoproclamé de Mossoul était en réalité très fragile dès le début.

Mis en difficulté en Syrie par son rival djihadiste, le Front al-Nosra, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) avait cherché refuge dans les territoires sunnites irakiens, où il avait conclu une alliance avec d’ex-baasistes. Les anciens cadres de Saddam Hussein ont en effet toujours été à la pointe de la rébellion contre les États-Unis et le régime chiite de Bagdad. Ils ont aidé les djihadistes à s’emparer de Mossoul, où ils jouissaient de complicités, ce qui fut chose faite, le 10 juin dernier. Sans l’appui des Naqshbandit, miliciens baasistes encadrés par des officiers de l’ancienne armée irakienne, l’EIIL n’aurait pu s’emparer seul de la deuxième métropole d’Irak. Signe de l’alliance victorieuse entre les deux groupes, le nouveau gouverneur de Mossoul nommé par les rebelles est issu de l’ancien régime, et Izzat Ibrahim al-Douri, vice-président de feu Saddam Hussein, et dirigeant le Parti Baas clandestin, a alors appelé à la « libération » de l’Irak sous la bannière de l’EIIL.

Mais très vite, la coalition des insurgés a volé en éclats. Financés et pilotés par l’Arabie saoudite et le Qatar, les djihadistes avaient pour mission absolue la création d’un État islamiste sunnite à l’intérieur de l’Irak, pour nuire au régime chiite de Bagdad et à l’Iran. La proclamation très médiatisée d’un “califat” obéissait à cette stratégie dictée par les pétromonarchies. Cet État islamique, imposant une Charia insupportable, n’entrait pas dans les plans des baasistes, toujours perçus comme des laïcs « apostats » par les djihadistes, ni dans les attentes de la population sunnite, au départ prête à collaborer avec la rébellion contre le gouvernement de Bagdad. Dès fin juin, la guerre est déclarée entre djihadistes et baasistes.

Début juillet, les hommes de l’État islamique décapitent les groupes baasistes à Mossoul, en enlevant une centaine d’officiers de l’ancienne armée irakienne. La purge de leurs rivaux permet aux djihadistes d’avoir les mains libres pour imposer leur loi. L’élimination des chrétiens, dont certains monastères, comme celui de Mar Benham, situé entre Mossoul et la ville chrétienne de Qaraqosh, étaient contrôlés par les baasistes, découlait directement de cette guerre civile entre rebelles, et de la victoire des djihadistes sur leurs adversaires.

Une victoire cependant de courte durée. Pendant tout le mois de juillet, les djihadistes procèdent à une épuration religieuse de Mossoul, contre les chrétiens, les chiites, la mosquée du prophète Jonas, par rejet wahhabite du culte des saints. Cette frénésie, qui s’accompagne de pillages, de racket et de mariages forcés aussitôt consommés, trahit la fragilité du pouvoir djihadiste. Celui-ci s’aliène la population sunnite de Mossoul, par son application rigoriste de la Charia. De plus, en s’attaquant aux baasistes, l’État islamique ouvre un front intérieur: expulsés de la ville, les Naqshbandit y reviennent et suscitent une guérilla contre les djihadistes, dont beaucoup sont des combattants étrangers à l’Irak.

L’offensive kurde semble sonner le glas de l’éphémère califat de Mossoul, dont les séides chercheraient à s’échapper, en conquérant de nouvelles villes de moindres importance. Toutefois, si Mossoul est libérée des djihadistes, l’instabilité n’est pas prête de s’arrêter. En effet, les Kurdes, qui jouissent depuis 2003 d’une quasi-indépendance, pourraient bien en profiter pour annexer Mossoul, ville majoritairement arabe. Une perspective intolérable pour la population locale, et pour l’État central irakien.

Surtout, tant que la minorité sunnite, au pouvoir sous Saddam Hussein, n’aura pas été réhabilitée par le régime chiite irakien, leur participation aux rébellions, qu’elles soient islamistes ou nationalistes de type baasistes, se poursuivra dans le « Triangle sunnite » (Falloujah, Tikrit, Ramadi), proche de Mossoul et de Bagdad. Il est à ce titre urgent que les fidèles de l’ancien régime, qui sont encore assez forts pour avoir donné la victoire aux djihadistes, puis précipité leur défaite, soient grâciés. Mis à part une veille garde sincèrement nostalgique de Saddam Hussein, les baasistes sont surtout des sunnites qui ont payé le prix fort de la « dénazification » opérée par les États-Unis en 2003 contre un million de fonctionnaires irakiens, et aggravée par la vengeance des chiites au pouvoir. Leur mise à l’écart de la société doit cesser pour éviter l’apparition de nouveaux monstres, nés d’alliances objectives suscitées par l’aveuglement stratégique occidental.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21604150_000008. 

La ville, vaste terrain de jeu

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paris sport urbain

paris sport urbain

Avec la Coupe du Monde, la fin de Roland-Garros et le début du Tour de France, le sport est partout. Il a gagné son combat idéologique. Il a réussi à mater les Etats et à asservir les peuples avec pour seul leitmotiv : l’exercice physique filmé comme grand défouloir aux frustrations modernes. Cette nouvelle drogue des sociétés en manque de repères voulait façonner les corps et les esprits. Sa victoire est sans appel. Compétition, argent, pouvoir, gloire, le sport professionnel est une société du spectacle sans intermittents, ces éternels empêcheurs de tourner en rond qui gâchent la fête à la fin.

À côté du sport ultracapitaliste, il y a le sport loisirs qui se pare de toutes les vertus humanistes : solidarité, bénévolat, fraternité, bienfaits au niveau de la santé et de la cohésion sociale. Gentils amateurs (il suffit de jeter un œil sur les terrains de foot, de rugby ou d’ailleurs pour voir la violence qui s’exerce chaque week-end partout en France à un tout petit niveau) contre méchants professionnels. Les manichéens les opposent alors qu’ils forment une association redoutable. C’est de la dynamite ! Chacun se nourrit des carences de l’autre. Le sport pro se donne bonne conscience en finançant le sport amateur, et le sportif du dimanche n’a qu’une envie : imiter le champion, à défaut d’égaler ses performances, il cherchera dans le matériel toujours plus perfectionné ou la dope, son salut. Dans les deux cas, il fera marcher la machine à consommer, c’est le principal. L’homme du XXIème siècle, s’il ne chasse plus, coure, pédale ou escalade pour brûler des calories ou pour s’occuper tout simplement. Car, le malheureux s’ennuie.

Ça ne lui viendrait pas à l’idée de se poser, ne serait-ce qu’une heure ou deux, un livre entre les mains, non il a besoin d’action, de confrontation, de jeu et d’estime des autres surtout ! Celui qui ne pratique aucun sport étant évidemment considéré comme un dangereux situationniste. La reconnaissance se gagne en s’alignant, par exemple, au Marathon de Paris. L’effort est la base du contrat social. Alors, le citoyen modèle enfile ses baskets (chouette, c’est sympa tu verras dixit Les Forbans) et sort dans la ville. Les relations entre le sport et la cité n’avaient jamais été étudiées en profondeur, c’est-à-dire, cartes à l’appui. Avec 28 000 installations sportives sur la région Ile-de-France, il était temps de s’y intéresser. Le Pavillon de l’Arsenal propose donc jusqu’au 31 août l’exposition « Sports – Portrait d’une métropole« , dans le genre sérieux (plans, photos, etc…). Nous sommes dans l’antre de l’Urbanisme et de l’Architecture pas dans un stade. C’est parfois austère mais toujours instructif notamment les panneaux avec les clichés en noir et blanc du Vel d’Hiv, de la Piscine Deligny ou du Skatepark de la Villette. L’histoire du sport national s’est écrite en lettres « Capitale ». Pour faire passer cette pilule éducative, il fallait du ludique. Des tables de ping-pong (pardon de tennis de table) ont été installées et des initiations au badminton, roller, skate et même Bike Polo (?) auront lieu durant tout l’été. La dérive festive fait toujours un peu sourire comme ces parents qui obligent leurs enfants à pratiquer deux sports collectifs, un sport individuel, un instrument de musique et participer à un atelier théâtre pour une meilleure coordination. Nos gamins seront très forts en divertissement et épanouissement personnel. C’est tout le mal qu’on leur souhaite. Le lien entre la rue et la pratique sportive (autorisée ou non) est pourtant passionnant. Des contraintes de l’environnement naît l’expression d’une nouvelle forme de mobilité aurait pu écrire un technocrate du Ministère de la Culture. S’il suffit parfois d’apposer le mot « street » pour que tout de suite, ça sonne « hype », voir les street fishers, adeptes du « No Kill » et les street golfeurs, la rue a permis l’émergence de nouvelles disciplines. Je me moque, mais comme tous les enfants nés au début des années 70, j’ai été fasciné par le Bicross, le BMX pour les plus jeunes d’entre vous. J’attends qu’un historien de réputation mondiale se penche sur ce mouvement né en Californie dans la quasi-anarchie sans l’appui financier de grands groupes industriels, et sur ses figures mythiques, les artistes du Freestyle : Eddie Fiola, Bob Haro, Ron Wilkerson ou encore Mike Dominguez. Une culture urbaine belle à voir, ça existe !

Exposition « Sports, portrait d’une métropole » – Pavillon de l’Arsenal – jusqu’au 31 août 2014 – Entrée libre du mardi au samedi de 10 h 30 à 18 h 30 – le dimanche de 11 h à 18 h – 21, boulevard Morland 75 004 PARIS.

 

*Photo:  Laurent Cipriani/AP/SIPA. AP21604108_000009

Petites bouchées froides

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abou kacem chebbi

abou kacem chebbi

Lundi 28 juillet 2014-1er chawwal 1435

6h15. Nuit blanche. Entre lectures, prise notes et navigation sur la Toile. Longtemps avant ces événements, j’ai lu, apprécié et souvent évoqué ces lignes où Pascal Quignard, que je considère comme un aîné, définit le rapport entre la littérature et la politique, entre l’écriture et la chose publique, entre l’occupant et le résistant :

« Écrire est entièrement politique

Vercors : Entre l’occupant et l’écrivain aucun échange, aucune parole, aucun contact, aucun salaire, aucune communication ne sont envisageables.

Je cherche à m’en tenir à cette règle que Vercors a édictée. Celui qui écrit est celui qui cherche à dégager le gage. À désengager le langage. À rompre le dialogue. À désubordonner la domestication. À s’extraire de la fratrie et de la patrie. À délier toute religion.»[1. Pascal Quignard, « Terror », in Les Ombres errantes, Dernier Royaume I, Paris, Grasset, 2002, p. 116-117.]

Ainsi, un an après l’assassinat du député Mohamed Brahmi, sa courageuse épouse, madame Mbarka Brahmi, son fils et des membres de son parti, ainsi que des figures de l’opposition nous apprennent qu’ils sont en possession de preuves incriminant directement Rached Ghannouchi. Il semble en effet que le gourou d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, a le matin de l’exécution, survenue le 25 juillet 2013, appelé le ministre de l’Intérieur, Ali Lâarayedh, pour lui demander si cela allait avoir lieu comme prévu. Quelles autres preuves faut-il donner pour écrouer tout ce bon monde ? Que se passe-t-il dans notre pays ? Quel aïd les nôtres vont-ils fêter ? Sommes-nous nous-mêmes ou avons-nous troqué notre identité, la vraie, et nos acquis les plus sacrés contre des mensonges, des mirages, des chimères tous aussi erronés que dangereux ? Il est temps de se lever. Se lever et réciter ces vers de notre poète national Abou El Kacem Chebbi (1909-1934) comme une prière du matin. Il est temps de se lever et de se révolter. Il est enfin temps d’exister :

 

يَـا ابْــنَ أمِّــــي

 خُلِـــــــقْتَ طَلِـــــيقًا كَـــــطَيْفِ الـــــنَّــسِيمِ

وَحُـرّا كَــــــنُورِ الضُّحَى فِــــي سَـمـَاهْ

تُـــــغَــــــــــرِّدُ كَــــــــــالطَّـيْـــرِ أنَّــــى انْـــــدَفَعْــتَ

وَتَشْــــــدُو كَـــمَــا شَاءَ وَحْــيُ الإِلَــهْ

وَتَـــمْــــــــــــــــــرَحُ بَيْــــــــــنَ وُرُودِ الــــــصَّـــــــبَاحِ

وَتَـــنْـــــــعَـمُ بِـالـــــــنُّــــــــــــــــــــورِ أنَّـــــى تَــــــــــــرَاهْ

وَتَــمْشِي، كَما شِئْتَ، بَيْــنَ الْمُــرُوجِ

وَتَقْـــــطِـفُ وَرْدَ الــــــــرُّبَــــا فِـي رُبَــــــــــــاهْ

كَذَا صَاغَـكَ اللَّهُ يَـــــا ابْنَ الْـــوُجُــودِ

وَألْقَتْـــكَ فِي الْــكَوْنِ هَذِي الْـحَـيَاهْ

فَـــــــمَا لَــــكَ تَــرْضَى بِـــــــــذُلِّ الْــقُــــــيُـودِ

وَتَــحْـنِــي لِـــمَنْ كَــــــبَّلُــوكَ الْـــجِـــبَاهْ؟

وَتُسْــكِتُ فِي النَّـــــــفْــسِ صَــوْتَ الْــحَيَــاةِ الْـــــــــقَـــوِيَّ

 إذَا مَـــــــــــــا تَـــــغَـــنَّــى صَــــــــــدَاهْ؟

وَتُطْبِقُ أجْفَانَكَ النَّيِّرَاتِ عَنِ الْفَجْرِ

وَالْــــفَـــــــــــــجْــــــرُ عَـــــــــــذْبٌ ضِــــــــيَــاهْ؟

وَتَقْـــــنَعُ بِـــالعَيْــشِ بَيْــــــــــنَ الْكُـــهُــــوفِ

فَـأيْـنَ النَّـشِيــــــدُ؟ وَ أيْـــــــنَ الإيَـــــاهْ؟

أَتَــخْـشَى نَشِيدَ السَّـــــــمَاءِ الْــجَمِيلَ؟

أتَرْهَـبُ نُورَ الْـــــــفَـضَا فِي ضُــحَاهْ؟

ألاَ انْهَضْ وَسِــرْ فِـي سَبِيلِ الْـحَـيَاة

فَــــمَنْ نَـــامَ لَــمْ تَنْــتَـــظِــرْهُ الْـحَــيَــــاهْ

وَلاَ تَــــخــْـــــــشَ مِــــمَّــا وَرَاءَ الـتِّــــــــــــلاَعِ

فَمَا ثَــــمَّ إلاَّ الــــضُّـحَى فِي صِــــبَاهْ

وَإلاَّ رَبِــــــــيــــعُ الْــــــــــوُجُـــــــودِ الْــــغَـــــــــرِيـــــــرُ

يُــطَــــــــرِّزُ بِـــــالْـــــــــوَرْدِ ضَــــــــــــافِـــــي رِدَاهْ

وَإلاَّ أرِيــــــــــــجُ الــــزُّهُــــــورِ الــــــصِّــــــــبَــاحِ

وَرَقْـــــــــصُ الْأشِــــــعَّـــــةِ بَيْـــــنَ الْـــمِـيَـــاهْ

وَإلاَّ حَــــــــــمَــــــامُ الْمُـــــــــــرُوجِ الْأنِـــــــــيقُ

يُــــغَـــــــــــرِّدُ مُنْـــــطَـــــــلِــــــقًا فِــــــي غِــــــــنَـــاهْ

إلَـى النُّورِ، فَالنُّــــورُ عَــذْبٌ جَـمِــــيلٌ

إلَـى النُّــــــورِ، فَالنُّــــورُ ظِــــلُّ الإلَـــــــهْ

Ô fils de ma mère

Tu es né libre comme l’ombre de la brise
Et libre telle la lumière du matin dans le ciel

Là où tu allais tu gazouillais comme l’oiseau
Et chantais selon l’inspiration divine

Tu jouais parmi les roses du matin
Jouissant de la lumière là où tu la voyais

Tu marchais — à ta guise — dans les prés
Cueillant les roses sur les collines

Ainsi Dieu t’a conçu fils de l’existence
Et la vie ainsi t’a jeté dans ce monde

Pourquoi accepter la honte des chaînes ?
Pourquoi baisser le front devant ceux qui t’ont enchaîné ?

Pourquoi étouffer en toi la voix puissante de la vie
alors que retentit son écho ?

Pourquoi fermer devant la lueur de l’aube tes paupières illuminées
alors qu’est douce la lueur de l’aube ?

Pourquoi te satisfaire de la vie des cavernes ?
Où donc est le chant ? Et où le doux élan ?

Aurais-tu peur de la beauté du chant céleste
Craindrais-tu la lumière de l’espace dans la plénitude du jour ?

Allons réveille-toi prends les chemins de la vie
Celui qui dort la vie ne l’attend pas

N’aie crainte au-delà des collines

Il n’y a que le jour dans sa parfaite éclosion

Que le printemps commençant de la vie
Qui brode des roses dans l’ampleur de sa cape

Que le parfum des roses matinales
La danse des rayons sur le miroir des eaux

Il n’y a que les pigeons élégants
Qui roucoulent sans fin dans las prairies

À la lumière ! La lumière douceur et beauté

À la lumière ! La lumière est l’ombre du Dieu

Pierrefitte : Ils ont touché à leur pote!

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camp rom grigny

camp rom grigny

Notre président a déclaré sans le moindre « heu… », à propos du lynchage d’un jeune voleur rom par une dizaine de jeunes en colère de la cité des Poètes : « Ce crime est innommable et injustifiable. »  Voyons-nous une page de notre histoire se tourner sur la culture de l’excuse ? Les agresseurs seraient traités comme des Français à part entière de responsabilité ? Ni le racisme, ni les jeux vidéo, ni le chômage, ni la télé, ni les provocations de la police, ni l’exclusion, ni la décrépitude de l’habitat ne sauraient cette fois-ci rendre justice à ces jeunes dont les comportements indignent jusqu’au sommet de l’État. Y aurait-il du progrès à la tête des progressistes ? On peut l’espérer, même si quelques-uns définitivement-de-gauche rendent encore responsable la misère des pauvres. Le sociologue Éric Fassin accuse le président de la République Sarkozy et le ministre de l’intérieur Valls d’avoir guidé les pas et armé les poings des agresseurs par leurs déclarations stigmatisantes sur les roms, Valérie Trierweiler dénonce le climat politique délétère, à Canal+ et France Inter on déplore l’ambiance médiatique nauséabonde qui autorise les opinions à faire un amalgame entre les vols et les voleurs. On prie le ciel de faire pleuvoir et de n’autoriser à l’avenir que de bons sentiments et on en reste là.[access capability= »lire_inedits »]

Parce que la justice est indépendante, on ne demandera pas leurs explications aux juges qui ont relâché, une fois ou dix fois de trop, un voleur bien et défavorablement connu des services de police, au moins autant que ses bourreaux, connus pour être dangereux et qui ne sont ni enfermés, ni repentis. Parce que les traités européens de libre circulation sont sacrés, on ne s’interrogera pas sur l’opportunité de laisser passer et de laisser faire des populations volontiers cleptomanes. Parce que l’antiracisme veille et musèle, on ne se demandera pas comment des cultures violentes deviennent dominantes dans certaines zones urbaines préoccupantes. On peut se demander pourtant comment on en est arrivé là et peut-être comment on peut en revenir.

Arrivé en Union européenne avec ses trente parents, Darius s’est vite fait une certaine idée de la France, généreuse patrie des droits de l’homme, et des Français qui toléraient, tant bien que mal − car la tolérance semblait être leur religion, mais les prêcheurs  commençaient à fatiguer tout le monde − qu’on les vole personnellement et collectivement sans opposer de riposte dissuasive. Il est donc resté ou devenu, en arrivant sur notre sol, par le poids de sa culture, la force du destin, la faiblesse de notre justice et l’absence de nos frontières, un voleur. Aucune condamnation morale dans la culture de la famille ou du clan, aucune condamnation pénale du pays « d’accueil » n’ont freiné son habitude de l’effraction et du chapardage. Bien sûr, il connut les convocations chez les gendarmes et peut-être un passage au tribunal assorti d’un rappel à la loi mais,  jusque-là, il en était toujours sorti bien vivant. Parce que trop impuni, Darius s’est bientôt senti intouchable, invincible, insaisissable, libre comme celui qui observe les autres quand ils partent travailler, heureux comme un Rom au pays des lois Taubira, sur le continent où veille Viviane Reding.

Quand sa famille s’installa dans une maison vide devant la cité des Poètes, en banlieue de Pierrefitte-sur-Seine, l’adolescent continua de faire ce qu’il faisait encore le mieux, à la roulotte ou à domicile, à l’étalage ou dans les poches : voler. Il ignorait sans doute, comme un journaliste borgne du Nouvel Obs, que la Seine-Saint-Denis, c’est encore la France, mais que la République ne règne plus dans toutes ses banlieues. Aurait-il multirécidivé dans cette Zone (de sécurité prioritaire ?) s’il avait compris qu’il ne pourrait compter, en cas de pépin, ni sur la protection qu’offre le commissariat de police et l’État de droit, ni sur cette civilité observée chez d’autres Français qui, ailleurs, se contentent d’aller porter plainte comme on va voter, sans grande conviction ni grands résultats. En réalité, aux abords d’une cité du « 9-3 », en plein quartier populaire et sensible, le pauvre Darius s’est cru très loin de son pays d’origine où, paraît-il, des paysans racistes chassent les romanichels à coups de fourches. Il s’est cru en France, dans la même douce France que celle traversée pour arriver en Seine-Saint-Denis. Même les reporters excusistes de Canal+ ou de France Inter, qui recrutent des « fixeurs » quand ils s’aventurent dans les cités,  ne se trompent plus depuis longtemps. Cette erreur  lui fut fatale.

À Pierrefitte, dans la cité, on comprend pourquoi cette affaire fait tant de bruit, mais on n’est pas inquiet. Si la loi du silence est respectée, et elle le sera sûrement car les jeunes recherchés ont agi dans l’intérêt général de leur bande ou de leur communauté, ils ne seront pas plus dénoncés que Karadzic ne le fut par le bon peuple serbe de Bosnie. Depuis la promesse de « Kärcher » faite par Sarkozy, on a compris, en banlieue, ce qu’est une manœuvre électorale et on n’a plus peur du gendarme au pays où la justice se méfie de la prison : alors, les menaces ministérielles et les garanties de répression, on s’en « bat les couilles », comme on dit à la cité des Poètes. On a bien vu ce qui s’était passé dans les quartiers Nord de Marseille, en juin 2009, quand des riverains  avaient mis le feu à un camp de Roms après les avoir chassés, ou encore près du Stade de France, en juillet 2013, quand, selon la police « une expédition punitive menée par une quinzaine d’individus de type africain et nord-africain, armés de barres de fer, de battes de base-ball et munis de casques » avait attaqué un campement, faisant un blessé grave. On avait surtout vu, de Saint-Denis à Marseille, que, malgré l’indignation générale, il ne s’était rien passé : les habitants étaient rentrés chez eux et les Roms avaient foutu le camp.

Ce n’était pas la première fois, dans cette cité ou dans d’autres, qu’on séquestrait et qu’on torturait dans une cave pour le « bizness », ou qu’on tabassait à dix, parfois pour se marrer, un malheureux qu’on laissait en sang sur le trottoir. Dix contre un, c’était une habitude, un truc de clan, de tribu, de famille, ça choquait les gens, ça provoquait la terreur et la fuite. Ça se savait et ces déchaînements de coups qui pouvaient  tuer les uns rendaient les autres plus forts. Les flics disaient que ça ne se fait pas. Parle pour toi et nique ta race ! C’est par la terreur et la violence qu’on se fait respecter et, pour obtenir le respect ou la soumission, il n’y a pas de limites. On était bien placé pour savoir que les voleurs ne s’arrêtent que quand on les arrête, pour de bon, pas après quelques heures au chaud en présence de leur avocat. Quand le Rom bien connu des services de police a dépassé les bornes, on n’allait pas faire les victimes comme « les Français ».

Les jeunes « poètes », comme le Rom tabassé, ne sont pas des déviants ou des marginaux en rupture avec leur milieu, mais des individus attachés à des cultures, des habitudes et des modes de vie hors-la-loi en France mais qu’aucune force républicaine ne vient contrarier. Aussi, quand des Français fiers de leur diversité, venus de pays où on lynche les voleurs de pommes, ont des ennuis avec un voleur de poules, il y a lynchage. Des Français qui ne s’intègrent plus, des Roms qui n’ont rien à faire là, des gens qui vivent en France loin de la République, de ses valeurs et de ses lois, qui volent et qui cognent comme on respire, voilà ce que le mélange explosif des immigrations incontrôlées et l’impuissance de la justice ont laissé dans la cité des Poètes et ailleurs. Mélenchon déplorait, en découvrant la position du Front national, que la question ethnique dépasse aujourd’hui la question sociale. Tous les républicains aussi. Antiraciste jusqu’à l’absurde, la gauche s’obstine à refuser que l’on nomme ce que son peuple voit, à entraîner les Français dans son rêve de vivre-ensemble avec des voleurs et des assassins, et quand les plus lucides de ses représentants pleurent sur les conséquences de leur échec, ils continuent d’en chérir les causes. L’ouverture des frontières et des prisons, l’abandon des exigences d’intégration restent plus que jamais d’actualité. Aucun Français, de droite ou de gauche, de souche ou issu de l’immigration, n’a envie de vivre  entre des « poètes » et des Roms. La gauche antiraciste et laxiste qui reste aveugle et sourde à cette inquiétude, à ce refus, à ce rejet,  porte cette dérive vers la violence que le peuple redoute pour la France. Pour tous, élection après élection, elle devient l’accompagnatrice des communautarismes et des condamnés en milieu libre, elle incarne la promesse d’une jungle multiculturelle  et garantit la paix en proposant des peines alternatives. Pour avoir perdu le bon sens, la gauche perd le peuple et sans lui, elle pourrait bien mourir. Sa mission était d’organiser une humanité pacifiée par un ordre juste, où la question sociale aurait ramené la question ethnique à un tendre folklore. Le ratage pourrait rester pour ses partisans, et pour longtemps, injustifiable.[/access]

*Photo: THE TIMES/SIPA.00668084_000006

Petites bouchées froides

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nawab aymen hacen

nawab aymen hacen

Samedi 26 juillet 2014-28 ramadan 1435

Sur Facebook une photo circulant d’un certain Wissam Attal, médecin palestinien, originaire du Camp de Jabaliya, dont on dit qu’il serait le kamikaze ayant commis l’attentat qui a détruit le tombeau du prophète Jonas à Mossoul en Iraq. Cette nouvelle me laisse bouche bée, d’autant plus qu’elle illustre merveilleusement les vers du grand poète irakien Modaffar al-Nawab qui, dans un superbe texte intitulé « Dans la vieille taverne », s’adresse à une prostituée en ces termes :

 

نخبك… نخبك سيدتي
لم يتلوث منك سوى اللحم الفاني
فالبعض يبيع اليابس والأخضر
ويدافع عن كل قضايا الكون
ويهرب من وجه قضيته
سأبول عليه وأسكر.. ثم أبول عليه وأسكر
ثم تبولين عليه ونسكر

Santé à votre santé madame

Seule la chair mortelle en vous a été corrompue

Alors que d’autres vendent les vertes et le pas mûres

Et défendent toutes les causes de la terre

Fuyant devant leur propre cause

Je leur pisserai dessus et m’enivrerai puis je leur pisserai dessus et m’enivrerai

Puis vous leur pisserez dessus et nous nous enivrerons

 

Nawab, qui est l’idole de Boj, est l’une des voix les plus puissantes de la poésie arabe de la seconde moitié du XXe siècle. Né en 1934, fin lettré et poète engagé, il a cherché à quitter son pays en 1963 au moment où les nationalistes pourchassaient les communistes. Par Bassora, il a rejoint la célèbre région rebelle d’al-Ahwaz, avec l’intention de gagner la Russie soviétique en passant par l’Iran, mais les services secrets du Shah, la Savak, l’ont attrapé et livré aux siens après l’avoir torturé. Dans son poème épique, Orchestre nocturne, il fait allusion à son calvaire et laisse entendre qu’il a été émasculé. Poète de la douleur, de l’ivresse, de l’errance, il fait notre bonheur dans la mesure où sa manière de dire la poésie, à la fois lyrique et dramatique, enchante autant qu’elle désenchante, émerveille autant qu’elle fustige dans le but d’éveiller. Nawab est inédit en français et je pense qu’il est temps de le traduire. Je compte le faire un jour…

Ne pouvant rien contre les fanatiques de Da’ech, acronyme de l’État islamique en Irak et au Levant, j’envisage de lutter par la poésie, avec à la main droite le Syrien al-Maghout et à la gauche l’Irakien Nawab. Mon mentor, Sid’Ahmed, va quant à lui plus loin, voulant s’attaquer au romancier israélien arabophone d’origine irakienne, Samir Naccache (1938-2004).

Ce matin, avant prendre la route pour Hammamet, j’ai tenu à voir le très bon Jamel M’Sallem. Je voulais en savoir plus sur le décès d’Amir, sur l’avancement du rapatriement de la dépouille, sur les exactions policières pendant le ramadan, vu qu’il est l’une des figures régionales de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme. Le calme quasi-flegmatique de Jamel est impossible en Tunisie, en Méditerranée même. Sa voix est monotone mais chaleureuse, sa gestuelle mesurée mais communicative, ses sourires et rires rares mais exquis. Il a tout d’un leader et je pense que, s’il se présente aux prochaines élections législatives, il aura de fortes chances de l’emporter. Je sais que s’il le fait, ce sera aux côtés du Front populaire. Le comble, c’est que j’en connais plusieurs qui, en dépit de leur appartenance à d’autres partis ou colorations ou sensibilités politiques, voteront pour le Front populaire rien que pour Jamel. Même moi, je l’aurais fait si je votais à Sousse. Heureusement que, allant voter à Hammamet, je vais éviter ce tiraillement ! Je le lui dis et nous en rions…

Dimanche 27 juillet 2014-29 ramadan 1435

4h22. Je pense à la station de louages de Taffala à Sousse. Lieux sinistrés dignes d’un film apocalyptique. Certes, le quartier situé à la périphérie de la ville a toujours été considéré comme un coupe-gorge, mais les choses ont empiré au cours de ces trois dernières années. Pourtant c’est une sorte de poule aux œufs d’or. Le chiffre d’affaires de cette station reliant Sousse à toutes les régions et villes du pays jusqu’à la Lybie, doit être colossal. Mais d’aucuns veulent juste s’en mettre plein les poches sans avoir à débourser le moindre sou pour restaurer, entretenir, investir. À 15h, quand j’y suis arrivé, sous un soleil de plomb, la canicule et le ramadan ayant eu raison des corps et des esprits en cette fin du mois de ramadan, j’avais l’impression d’être en pleine géhenne. Les visages me semblaient en cours de décomposition. La dame du guichet n’arrivait même pas à articuler et le conducteur avait de la peine à mettre de l’ordre dans le coffre de la voiture de louage. Je me suis sérieusement demandé si l’homme en question était en mesure de nous conduire sains et saufs à bon port. Pour ne pas y penser, je me suis plongé dans ma tablette, objet dont je dispose depuis moins de quarante-huit heures et que je suis en train d’apprendre à manier, manipuler, amadouer… C’est intelligent et je comprends l’engouement de certains de mes amis poètes, écrivains et philosophes pour ces objets intelligents. Roland Jaccard ne s’en sépare pas et Moncef Mezghanni dans ses récitals de poésie lit à partir de sa tablette qui lui sert également de cahier d’écriture. Je ne sais pas si moi aussi je vais y arriver, moi qui écris encore à la plume, qui utilise des encriers pour recharger la pompe de sa plume, qui vis entourés de beaux carnets.

Après la rupture du jeûne, tous les yeux se sont tournés vers la chaîne nationale pour savoir si aujourd’hui était le dernier ou l’avant-dernier jour du ramadan. Depuis le bureau du mufti, on nous a d’abord appris que le croissant de lune du nouveau mois n’a pas été aperçu dans 21 sur les 24 gouvernorats du pays. À un moment, il m’a semblé qu’on avait peur de nous annoncer que mardi serait, selon la formulé consacrée, « le premier jour du mois de chawwal et le jour de l’aïd el-fitr ». Mais à un moment, j’ignore ce qui s’est passé et on a soudainement annoncé que demain sera « le premier jour du mois de chawwal et le jour de l’aïd el-fitr » ! J’ignore quelle mouche a piqué le mufti et les autorités religieuses, mais je pense que « le capital » a pris le dessus comme toujours, comme le matériel l’emporte sur le spirituel. (Je voudrais entre parenthèses décrire cette caricature croisée sur la Toile : deux voleurs, à la manière des Dalton, sont face à face, l’un portant un costard, l’autre une djellaba. Celui qui porte la djellaba dit à l’autre, mais je traduis en y mettant du mien : « Vous autres, allez-vous cesser de jouer petit bras, allez-vous enfin grandir ? Laissez donc tomber le trafic de drogue et d’armes, lancez-vous dans la religion, ça rapporte plus et de loin ! »)

Je ne plaisante pas, je viens de comprendre le sourire malicieux de notre ami Monem G., haut fonctionnaire à la Banque Centrale qui, vendredi soir au café en compagnie de Boj, nous a confié qu’il était là, à Hammam-Sousse, jusqu’à lundi après-midi, après quoi cap sur Tunis pour le travail… Ce n’est donc pas une question d’observation de croissant de lune, mais d’agenda… Sans doute les raisons économiques ont-elles été prises en considération, car entre le 25 juillet, jour de la fête de la République donc jour férié, le long week-end qui s’est imposé de ce fait et l’Aïd mardi, ce qui nécessite deux jours de congé (mardi et mercredi), cela aurait pesé lourd, très lourd sur l’économie du pays en souffrance. Comme je l’ai dit au début de ce journal, le saint mois est plus celui de la piété et du recueillement frelatés que du travail et de l’engagement. Nous avons intérêt à mettre les bouchées doubles si nous ne voulons pas nous contenter de telles petites bouchées froides. À ce titre, le petit mot par lequel le poète irakien Modaffar al-Nawab introduit l’un de ses plus récents poèmes, « Trois vœux au seuil de la nouvelle année », me pousse à faire moi-même preuve de rigueur, quitte à paraître méchant, belliqueux ou même cynique : « Pardonnez ma tristesse, mon ivresse, ma colère et mes mots qui blessent. Certains parmi vous diront qu’ils sont médiocres. Pourquoi pas, mais montrez-moi une situation plus médiocre que la nôtre. »

Demain sera donc jour de fête. Ainsi soit-il, même si c’est déjà notre fête, le pays étant en situation de guerre autant au nord-ouest dans les montagnes d’Ouergha au Kef qu’au centre-ouest au mont Châambi à Kasserine… Sur des pages Facebook, les djihadistes menacent de descendre dans les villes pour y semer la terreur et la mort. Ces assassins sans toit ni loi n’ont pas compris qu’ils sont attendus de pied ferme et que les femmes plus que les hommes les dévoreront tout crus. Qu’ils osent quitter leurs tanières et ils tomberont dans nos souricières. Nous ne leur ferons pas de quartier. Il est temps d’inciser pour crever l’abcès.

En finir avec le débat d’idées

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edouard louis marcel gauchet

edouard louis marcel gauchet

Comment faire quand on est un jeune auteur à la mode qui surfe sur les thèmes en vogue et que l’on veut acquérir un peu plus de consistance, afin de s’assurer une date de péremption un peu plus tardive que le dernier vainqueur de The Voice ou n’importe quel autre produit médiatique ?

Les choix sont multiples. Vous pouvez écrire un deuxième roman qui démontrera par sa qualité, sa maîtrise stylistique et la profondeur du propos que la littérature peut compter sur vous, voire vous introduire tout de suite au panthéon des Grands. Le problème est que votre talent risque dans bien des cas de n’être reconnu qu’après votre mort. Du coup, pour les parties fines avec des dizaines de top models dans des lofts extravagants et les flots de cocaïne sur la Riviera, faudra  repasser. Il faut bien reconnaître qu’à ce compte-là les rock stars, les vedettes de cinéma et les hommes politiques sont bien mieux lotis. Mais pas question de tenter The Voice si vous chantez comme une porte de Simca 1000 ou d’aller faire le tour des maisons de retraite de la Sarthe pour vous faire élire député-maire, il vous faut des résultats rapides.

Dans ce cas, il est aussi possible de devenir sataniste et et de commettre un massacre de masse comme Charles Manson. Sur le plan médiatique, c’est un contrat gagnant-gagnant mais cela implique de passer le reste de ses jours en prison. Et, là encore pour les orgies dans les garçonnières high tech des métropoles mondialisées et les teufs de malade sur le yacht de Bolloré, faudra repasser. Il ne faut cependant pas désespérer, car ce serait faire trop peu de cas des plans de carrière fantastiques offerts aux jeunes créatifs dotés de deux doigt de jugeote. C’est ce que démontrent avec brio Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie.

Edouard Louis est ce « jeune écrivain de 21 ans » qui a bouleversé la dernière rentrée littéraire avec son roman En finir avec Eddy Bellegueule dans lequel il raconte son enfance et son adolescence martyre, la découverte de son homosexualité dans un milieu ouvrier étroit d’esprit, moche et méchant. Eddy Bellegueule a souffert, il a connu les moqueries, les brimades, dans sa famille ou au collège. Du coup, il s’est découvert non seulement homosexuel mais bourdieusien : les pauvres, c’est programmé pour enfanter des cons d’ouvriers et des imbéciles de caissières et quand on n’est pas un imbécile et qu’on veut voir autre chose dans sa vie qu’un tapis de supermarché ou de chaîne de montage, il vaut mieux fuir et écrire un livre talentueux qui assassine les parents indignes et les villageois infâmes auprès desquels on a grandi, ce qui ravira les éditeurs parisiens. Salauds de pauvres. Si les intéressés ont l’audace de se manifester pour protester et faire valoir que le trait a été un peu forcé, on se défend en disant qu’il s’agit de la liberté du romancier et que toutes les critiques adressées à ce coming out poético-bourdivin sont réactionnaires. Autofiction, ton univers impitoyable.

Geoffroy de Lagasnerie a un patronyme qui sonne comme une ascension balzacienne. Il voit chez  Foucault un penseur des aspects émancipateurs du néo-libéralisme. Il est philosophe et journaliste, il n’a pas de fiche Wikipédia comme Edouard Louis, mais il aimerait bien être aussi connu quand Edouard Louis souhaiterait le rester. L’association de ces deux-là est une affaire qui roule, et la raison sociale de l’entreprise était toute trouvée : la rebellitude est un produit toujours vendeur. Ne restait à trouver que l’occasion de se lancer sur le marché néanmoins un peu surencombré de l’impertinence et de la révolte labellisées.

Le 29 juillet, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie ont donc publié sur internet un appel à boycotter les « Rendez-vous de l’histoire » qui auront lieu entre le 9 et le 12 octobre et proposeront comme thème d’étude : « Les Rebelles ». Dans un texte vibrant, publié sous le titre « Célébrer les rebelles ou promouvoir la réaction ? », l’écrivain en vogue et le philosophe en devenir s’insurgent : « C’est donc avec stupéfaction et même un certain dégoût que nous avons appris que Marcel Gauchet avait été invité à en prononcer la conférence inaugurale. Comment accepter que Marcel Gauchet inaugure un événement sur la rébellion ? Contre quoi Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le PaCS, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu,  Foucault et la « pensée 68 », contre les revendications démocratiques ? »

Peut-être Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie ont-ils trouvé que Blois est un peu sinistre en octobre. Ils ont plus sûrement flairé la bonne combine. Cela fait en effet un moment que Marcel Gauchet est identifié par l’intelligentsia comme un ennemi du progrès. En 2002, il était déjà fiché par Daniel Lindenberg comme « nouveau réactionnaire ». En 2008, il apparaît encore comme l’une des principales cibles de La pensée anti-68 de Serge Audier, qui est une sorte de réédition du bouquin de Lindenberg avec un nouveau titre. Et puis bien sûr, Gauchet est coupable du crime de lèse-majesté suprême, se permettant de critiquer l’héritage de Foucault et de Bourdieu, les deux divinités post-universitaires de l’ère post-moderne. Avec lui c’est le coup gagnant assuré et bien d’autres l’ont réalisé avant Edouard Louis ou Geoffroy de Lagasnerie. Vous choisissez une personnalité un peu sulfureuse (ou seulement un peu soupçonnable d’anti-progressisme, pas besoin de se casser la tête) dans le paysage intellectuel, vous lui opposez la pureté, la fougue et la spontanéité rafraîchissante de jeunes représentants de la nouvelle génération de défenseurs de l’humanisme, de la tolérance, de la générosité (etc, etc, etc.) et vous lancez la polémique sur n’importe quel sujet anodin en rappelant éventuellement le passé trouble de la personnalité incriminée (dans le cas de Marcel Gauchet, les grèves de 1995, vous pouvez ajouter au hasard le Pacs, l’homoparentalité, tout ce que vous voulez, de toute façon personne n’ira vérifier). Avec de la chance, Libération (ou le Monde, c’est selon) s’empare de la polémique pour lancer définitivement le feuilleton de l’été. François Bégaudeau avait fait de même avec Finkielkraut, ça avait marché du feu de Dieu. Il n’y a donc pas de raison que ça ne fonctionne pas ce coup-là avec Gauchet.

On se permettra d’ailleurs de réactualiser un peu la critique adressée par Gauchet, et d’autres avec lui ou après lui, à l’adresse de Bourdieu et de ses disciples. De la même façon que l’on parlait après Marx des « petits-marxistes » qui ont ossifié et érigé en dogme rigide l’analyse du maître, Bourdieu a eu ses disciples fanatiques qui ont imposé aux milieux intellectuels la pensée bourdivine à l’égal des nouveaux Dix Commandements. Si l’on considère que la pensée de Bourdieu est déjà en elle-même figée dans une certaine conception mécaniste de la société que ses innombrables disciples accentuent jusqu’au fanatisme, on comprend mieux pourquoi Gauchet a pu parler de « désastre intellectuel » en qualifiant un héritage qui est devenu une véritable doxa officielle. Depuis la mort du Maître, ses successeurs cultivent avec jalousie le pré-carré mais une nouvelle génération semble sur le point d’émerger, prête non pas seulement à utiliser Saint Bourdieu comme un marchepied institutionnel mais désormais comme un véritable label commercial pour lancer une carrière médiatique. En ce sens, il est très amusant de voir Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie reprocher à Gauchet de n’avoir pas été un « rebelle ». On se demande bien en effet contre quoi ces deux représentants très lisses d’une pensée très autorisée ont bien pu se rebeller eux-mêmes…On ne déniera pas à ces deux talentueux entrepreneurs de la provocation ciblée un certain talent commercial mais de là à se faire décerner comme ils l’entendent la médaille du mérite de la rébellion, il ne faut pas exagérer.

Et puis d’un point de vue purement commercial, l’entreprise pourrait n’être pas si bonne que cela. Lancer un anathème un 29 juillet, entre les va-et-vient des juilletistes et des aoûtiens et, pire encore, au milieu du fracas des armes au Proche-Orient ou à l’est de l’Europe, cela relèverait presque de l’amateurisme. On souhaite toute la réussite possible aux deux ambitieux dans leur entreprise de dénonciation mais; tout de même, il faut penser à ce genre de choses. Le timing, c’est important et, à trop vouloir se précipiter, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie risquent de rester plantés entre deux pâtés de sable et trois coquillages, leur appel n’allant pas plus haut qu’un cerf-volant sur une plage de la Côte d’Opale. Ils pourront toujours dire que c’est la faute aux champs sociaux et à Marcel Gauchet.

14-18, 39-45, 3-0?

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jean-marie-le-pen

jean-marie-le-penLa grande évasion

Jeudi 5 juin

Pour assister aux commémorations du D-Day, Bernard Jordan, vétéran britannique de 89 ans, a fait le mur de sa maison de retraite médicalisée. Recherché par toutes les polices du Sussex, il sera finalement localisé le soir même en Normandie, sain et sauf, au milieu de ses camarades du Débarquement.

« J’ai passé un très bon moment ! J’y retournerai l’année prochaine, si je suis encore là… », a déclaré à son retour l’espiègle fugueur du quatrième âge. Une version aussitôt démentie par Mrs McDonald, directrice de l’établissement : « Il est fatigué, il doit reprendre des forces et rester au repos. » Tu parles ! Pour l’ancien officier de la Royal Air Force, qu’importent ses petits problèmes de santé actuels ; il aurait pu mourir là-bas à l’âge de 19 ans !

L’histoire a ému tout le monde, et c’est plutôt une bonne nouvelle ; dans ce monde globalement lobotomisé, chacun garde encore au fond de soi une vague idée de ce que peut être la liberté.[access capability= »lire_inedits »]

 

Un D-day pas comme les autres

Vendredi 6 juin

Outre le 70e anniversaire du Débarquement, l’événement du jour, c’est la rencontre d’Obama, Poutine et Porochenko, le nouveau président d’Ukraine. Vont-ils se causer, s’ignorer, ou se tomber dans les bras sous l’œil ravi de François ? L’affaire mobilise télés et radios, toutes alignées pour l’occasion sur le modèle BFMTV : retenir le client à tout prix, quitte à meubler les temps morts par tous moyens.

L’exercice, on s’en doute, est plus périlleux encore à la radio. Faute d’image, impossible de laisser le moindre blanc à l’antenne ; sinon, les jeunes zappent et les vieux secouent leur transistor. Le moulin à paroles doit mouliner en permanence, au risque de s’emmêler les hélices.

Ainsi ai-je bien ri, malgré la solennité du moment, en allumant France Info dès mon réveil à 14 heures : «  Pour assister à cette cérémonie, ils sont plus de 4000 chefs d’État et souverains à avoir fait le déplacement. » Incroyable ! Toute la galaxie est là, comme dans Star Trek !

Il faut dire que, pour l’envoyé spécial de la station, c’est vraiment le Jour le plus long : il est à l’antenne depuis 7 heures du matin, apprend-on, et jusqu’au soir. Sans compter qu’il fait grand beau et qu’à cette heure-là, ça tape…

La suite du programme, je l’ai suivie d’un œil distrait sur France 2 pendant mon brunch traditionnel, puis en lisant mes émaux et la presse − qui d’ailleurs ne parlait que de ça.

Rien à dire sur la bande-son : que du bon, de Purcell à Phil Glass en passant par Mozart et Ginger Baker. Compliments aussi à la Patrouille de France et aux anciens combattants rebaptisés « vétérans », ce qui, pour le coup, est bien légitime. J’ai moins aimé le discours de Hollande, aussi convenu que compassé. Pour de telles circonstances, Aquilino lui manque déjà, à défaut de Guaino.

Mais le pire, à mes yeux, ce fut la chorégraphie, pataudement pompeuse, outrancière jusque dans ses pudeurs et désincarnée comme un billet de 2 euros. Durant cet interminable ballet kitsch, c’était bon de voir Obama mâchouiller son chewing-gum d’un air désinvolte ! Je me suis senti moins seul.

 

Jean-Marie Li-Ping, tigre de papier !

Samedi 7 juin

Énième saillie du Pen, à propos des artistes qui refusent de se produire dans des municipalités FN : « On fera une fournée la prochaine fois. » Dans les médias, levée de boucliers machinale, suivie pour la première fois d’un « décryptage » de l’« affaire ».

Mais d’abord, quelle affaire ? Depuis le temps, on devrait être habitué aux provocs de Jean-Marie. La seule nouveauté, c’est que désormais le vieux lion tourne en rond dans sa cage. Mortifié de n’avoir plus l’oreille de sa lionçonne, il pousse des rugissements de plus en plus fréquents ; pas plus tard qu’il y a quinze jours, les amateurs avaient encore relevé sa boutade sur la surpopulation : « Monseigneur Ebola peut régler ça en trois mois ! »

C’est justement ça qui mérite « décryptage », figurez-vous : le passage de témoin entre père et fille. Au terme d’un subtil raisonnement inductif, la presse est unanime pour l’affirmer : le Front national, c’était mieux avant !

Primo, Marine Le Pen n’a pas formellement « condamné » les propos de son père ; elle n’a fait que les qualifier de « faute politique », c’est-à-dire stratégique. Donc, entre eux, il n’y a pas de différence d’idées ; seulement de personnalités.

Jean-Marie, ce brave homme, ne voulait surtout pas accéder au pouvoir ! C’est même pour ça qu’il multipliait les jeux de mots laids dès qu’il s’en rapprochait… Bref, le FN de papa était totalement inoffensif, et Le Pen y veillait personnellement !

Marine, qu’on se le dise, est infiniment plus dangereuse. Non seulement elle aspire vraiment au pouvoir, comme tout le monde, mais sous sa houlette le FN connaît des succès jamais vus. Le vrai péril fasciste, c’est maintenant !

Moi, je veux bien tout ce qu’on veut. Mais si vraiment les médias autorisés savaient depuis toujours ce terrible secret, pourquoi on ne nous a rien dit ? Au lieu de ça, on nous a fait trembler pendant quarante ans devant un fauve de plastique, et c’est seulement maintenant qu’il faudrait commencer d’avoir peur ? Je ne suis pas sûr d’y arriver.

 

Hommage énervant

Lundi 9 juin

Sortie de l’album-hommage-catastrophe La Bande à Renaud. Le pauvre ne méritait pas ça, surtout de son vivant ! Quatorze de ses titres revisités par quinze artistes, et pas n’importe lesquels. Pour reprendre les textes anars du « chanteur énervant » voici entre autres Carla Bruni, Nicola Sirkis, Raphaël et Bénabar… Et pourquoi pas Noah, Mika et Patrick Sébastien ?

Mais c’est Cœur de pirate qui décroche le pompon en s’attaquant à la plus belle chanson de Renaud, Mistral gagnant, qu’elle vide consciencieusement de son âme. Un petit chef-d’œuvre d’émotion délicate interprété par une limande-sole… Au secours !

De toute façon, comme dit le sage Bénabar, « personne ne peut chanter les chansons de Renaud mieux que Renaud. Elles sont intimes ». Mais alors, pourquoi vouloir faire moins bien à tout prix ? Parce que le prix est bon, justement, et l’affaire essentiellement commerciale.

Le pire, je l’apprends sous la plume du rock critique Charles Gautier dans « Le Plus » du Nouvel Obs : Renaud lui-même est complice ! « Il a été actif sur ce projet, il a même choisi les interprètes » et, selon un de ses musiciens, « il est fou de joie ».

« Fou de joie », vraiment, le mec qui déclarait récemment à TV Magazine : « Je suis lessivé, je m’étiole. Ce putain d’ennui m’empêche d’écrire et le manque d’inspiration me fait flipper » ?

Gautier a une autre piste : « Et si Renaud n’avait pas eu le choix ? » C’est qu’il doit encore par contrat deux albums à Universal. Là, ça en fait déjà un ! Et pour peu que ça marche, boum : on balance un vol. 2, et le tour est joué !

Si c’est ça je comprends, à défaut de pouvoir approuver cette entreprise d’auto-salopage. Simplement, pour ceux qui aiment vraiment l’ami Séchan et les albums de reprises, je conseillerais plutôt Renaud chante Brassens.

 

Valls visionnaire

Samedi 14 juin

Manuel Valls : « La gauche peut mourir ! »

On est bien d’accord.

 

Les paras au champ-de-mars

Samedi 21 juin

Fête de la musique ! À titre exceptionnel, j’ai décidé d’aller voir ça au Champ-de-Mars. D’abord, figurez-vous, c’est à deux pas de notre futur ex-logement de la Ville de Paris à siège éjectable. (Ah, je n’ai pas fini de le regretter, ce « luxueux HLM avec vue imprenable sur la tour Eiffel », comme disait Libé dans son langage d’agence immobilière véreuse.)

Mais ce qui m’a décidé en vrai, c’est le programme : « Les Armées fêtent la musique ». L’espace d’un soir, 200 musiciens de toutes armes ont délaissé leur répertoire traditionnel pour un « walk on the civil side » : variétés, pop et même rock ! Le tout accompagné d’un « show laser » sur la façade de l’École militaire, « présentant ce haut lieu militaire parisien sous un angle différent ». Alléchant, non ?

Six heures de spectacle en tout… mais c’est que j’ai une chronique à boucler, moi ! J’ai donc choisi la séquence binaire, celle que je préfère. En garant mon vélo, avant même d’apercevoir la scène, je suis déjà plongé dans une ambiance mili-mais-cool : « Bonsoir ! Nous sommes l’orchestre des parachutistes de Toulouse ! » dit la voix du leader de ce rock band pas comme les autres… « Et tout de suite, un petit medley des années 80 ! »

Ici, pas de déguisements à la Shaka Ponk, le look est plutôt uniforme : nuque courte, chemise blanche à épaulettes et cravate noire sur pantalon beige. L’essentiel, c’est que musicalement, ils assurent, les bidasses.

Sur le plan visuel, la bombe explosera aux premiers riffs de Hot Stuff. Soudain, surgit sur scène une sous-off fatale qui nous balance une version épicée de la chanson des Stones, à faire regretter la carrière des armes… Allez, il y a encore de la belle jeunesse !

François contre mafia

Dimanche 22 juin

En visite en Calabre, le pape condamne solennellement, devant 250 000 fidèles, la ‘Ndrangheta, synonyme d’« adoration du mal et de mépris du bien commun ». « Ne les laissez pas vous voler l’espoir, s’exclame-t-il. Les mafieux ne sont pas en communion avec Dieu ! Ils sont excommuniés ! »

Par un apparent paradoxe, trois mois plus tôt, François tenait, dans une homélie au Vatican, un tout autre discours. C’est qu’il s’adressait là personnellement, paternellement, aux mafieux et à leur (éventuelle) conscience : « Il n’est pas trop tard pour éviter l’enfer […] Vous avez un papa et une maman ! Pensez à Dieu, pleurez un petit peu et convertissez-vous ! » C’est pas mignon, ça ?

L’Église du Christ condamne le péché, mais elle ne veut pas la mort du pécheur. La vie éternelle, c’est à la carte : on se juge soi-même, et il n’est jamais trop tard pour se repentir. Reste qu’on imagine mal, dans Les Affranchis, Joe Pesci, Ray Liotta et De Niro tombant soudain à genoux dans un sincère acte de contrition… C’est qu’ils n’ont pas vu la fin du film.

 

Impressions de Rio

Mercredi 25 juin

Équateur-France (examen d’entrée en huitièmes.)

Depuis deux ou trois ans, par glissements progressifs, notre fils est devenu un fanatique de football. D’abord il y eut l’abonnement à BeinSport, puis un deuxième abonnement à Canal, rien que pour la chambre de Monsieur. Muni de ces deux pass, Bastien fait régulièrement profiter toute la maisonnée de ses cris de joie ou de dépit – sans parler de ses recommandations aux joueurs et admonestations aux arbitres.

Du coup, il m’a fallu apprendre quelques rudiments (théoriques, et même pratiques) de ce sport pour garder un sujet de conversation avec lui, en attendant qu’il vienne spontanément me questionner sur la place du nonsense dans ma Weltanschauung.

Bien sûr, l’obnubilation footistique de mon fils n’a fait que s’aggraver avec la Coupe du monde ; ça, même moi je peux le comprendre. Autant l’intérêt du mercato globish entre clubs vendus et joueurs achetés m’échappe totalement, autant, dès que la France s’approche vaguement de la finale, je déroulède le drapeau !

Tel que vous me lisez, j’étais sur les Champs le soir de la victoire de 98, comme Fabrice à Austerlitz. Tout le monde était content et, sans aller jusqu’à reprendre en chœur « Et ils sont où, les Brésiliens ? », j’ai trouvé cet unanimité patriotique plaisante, quoique vaguement superficielle.

Bastien, c’est le contraire ! C’est ce sport qu’il aime d’abord, avec le cas échéant une préférence pour la France, ou l’OL ou le PSG dans d’autres circonstances. Et si par hypothèse les Bleus n’allaient pas jusqu’en finale, je gage qu’il aurait tôt fait de les oublier pour « supporter » un autre pays, le traître !

En attendant, depuis le début de la Coupe, c’est un bon patriote : à chaque match où la France est engagée, il va le voir avec ses amis dans un bar spécialisé du quartier, pour profiter de l’ambiance. Il a bien raison ; chez nous, ces soirs-là, c’est plutôt calme. Entre deux buts historiques, aimablement signalés avant le replay par les hurlements des voisins, chacun vaque à ses occupations. Frigide téléphone à son ordinateur, Constance regarde Devious Maids, et moi je vous écris… Qui perd son temps ?

Ce mercredi donc, avant que Bastien n’aille au troquet avec ses potes, je lui demande son analyse de la situation ; je la lui fais même répéter, le temps de noter en attendant de comprendre : « L’équipe de France ne peut être éliminée ce soir que si elle perd par 4 buts d’écart face à l’Équateur, et que dans le même temps la Suisse bat le Honduras par 5 buts d’écart. »

Sur le coup, je suis bluffé : mon fils n’a jamais aussi bien parlé ! Mais c’est aussi la première fois qu’il lit un quotidien et, question culture, L’Équipe vaut bien Le Monde.

Si j’ai bien compris, sauf catastrophe, les Bleus ne risquent pas grand-chose ce soir. Analyse confirmée par les commentaires a posteriori des foutologues d’iTélé ; d’après eux, c’est même cette absence de pression qui explique que nos gars ne se soient pas donnés à fond (Vous avez vu comme je progresse vite ?).

Bien entendu, je n’ai pas manqué d’interviewer mon fils dès son retour du Moka :

« Alors, 0-0 contre l’Équateur, tu en dis quoi ?

–          L’important, c’est qu’on soit qualifiés, et premiers du groupe…

–          Pas de regrets quand même ?

–          Oh si ! On a eu des tas d’occasions de la mettre au fond, mais on n’a pas réussi à concrétiser… »

 

Bien sûr, je n’ai rien dit à Frigide.

 

Mauvais anniversaire!

 Samedi 28 juin (1914)

Assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois et premier mort de la Première Guerre mondiale.

14-18 ? Une effroyable et absurde guerre civile européenne, qui se soldera par la sortie de l’Histoire de notre Vieux Continent. L’ami Zemmour l’a lui-même écrit ; ça ne l’empêche pas, dans une récente chronique du Fig Mag, d’emboucher la trompette patriotique pour rendre hommage à « ces millions d’hommes qui ont accepté le sacrifice suprême […]  pour défendre leur civilisation, leur art de vivre, celui que leur avaient légué leurs ancêtres. »

Si c’était ça le but, c’est raté, et Éric le sait aussi bien que moi. Sans la « Grande Guerre », pas de bolchévisme, de fascisme, de nazisme ni de Deuxième Guerre mondiale, comme son nom l’indique. La nostalgie a des limites.[/access]

*Photo:  Alain ROBERT/APERCU/SIPA.00684058_000026

Être juif français et soutenir Israël : shocking!

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crif israel hamas gaza

crif israel hamas gaza

Chantal et Robert sont venus « spécialement de Strasbourg » prendre part au « rassemblement des amis d’Israël », organisé par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), jeudi 31 juillet, à proximité de l’ambassade israélienne, dans le 8e arrondissement de Paris. « On est frontalier avec l’Allemagne. Imaginez ce qu’on dirait si on recevait des roquettes tirées depuis Kehl, la ville voisine, située de l’autre côté du Rhin », avance Chantal pour justifier ou, à tout le moins, expliquer les bombardements de Tsahal sur la bande de Gaza, alors que sa fille vit à Tel-Aviv « dans la crainte des roquettes. « Il est temps que tout le monde ouvre les yeux et voie qui est l’agresseur et qui est l’agressé, décrète Robert. Israël n’attaque pas, il contre-attaque. »

C’est Israël qui bombarde mais c’est Israël qui serait menacé : voyant qui meurt et comment, l’opinion mondiale n’a pas la tête à ce type de paradoxe. En gros, y’a pas photo. L’instantané des bombardements ne plaide pas en faveur des Israéliens. Mais le film, semble demander Robert, que montre l’ensemble du film israélo-palestinien, dont les premières images datent de 1948 ? Il montre qu’Israël est en territoire hostile, et que pour se défendre… Légitime défense, plaident donc en retour les « amis d’Israël », c’est-à-dire, dans cette foule de quelques milliers de sympathisants réunis jeudi à Paris à l’appel du Crif, essentiellement des juifs, français pour la plupart, certains ayant la double nationalité franco-israélienne.

Le grondement des émotions – et du réel – rend difficilement audibles les arguments des défenseurs de l’Etat hébreu déclencheur de l’opération « Bordure protectrice ». « On n’a pas retrouvé les assassins des trois jeunes juifs (exécutés fin juin dans les territoires occupés, meurtres attribués par Israël au Hamas, qui dément en être le commanditaire), mais on a retrouvé ceux de l’adolescent palestinien (brûlé vif début juillet dans une action de représailles, une partie des six suspects juifs ayant avoué leur participation au crime, ndlr) », fait valoir Chantal qui tient à démontrer par cet exemple qu’Israël se soucie de l’humain, au contraire de Hamas. « On ne peut pas invoquer les conventions de Genève pour une organisation terroriste, estime un chef d’entreprise israélien. Systématiquement, le Hamas bombarde sans prévenir. Et on ne parle pas des enfants dont il se sert comme bouclier. »

Le « salaud », dans l’intervention militaire israélienne butant sur des combattants quasi-insaisissables, ne serait pas celui qu’on croit ou qu’on présente comme tel. Nos interlocuteurs accusent les médias français d’être de parti pris pro-palestinien. « Vendus au lobby sioniste », soutient sans surprise le camp pro-palestinien au sujet de ces mêmes médias, quoique ce discours tende à s’effacer au profit d’une prose se voulant à la fois plus vague et plus consensuelle : ce n’est pas au moment où les images « parlent d’elles-mêmes » et font passer toute interrogation pour complicité de « crimes de guerre » qu’il faut dénoncer « la mainmise sioniste » sur la presse  – l’armée israélienne ne le sait peut-être pas, mais elle est en train de ringardiser l’antisémitisme à défaut de l’éradiquer. Autrement dit, une certaine critique d’Israël peut se passer de montrer son visage antisémite. Sa face réapparaît cependant à la lumière lorsqu’il s’agit de dénoncer ces « sionistes » qui osent témoigner leur attachement à l’Etat fondé par Ben Gourion. Comment peuvent-ils apporter leur soutien à un Etat si dur avec les Gazaouis et au sein duquel se développerait un racisme anti-arabe échevelé ?

Ce 31 juillet à Paris, ce n’est pas tant en défense d’Israël qu’à son chevet que des milliers de juifs se sont rassemblés. La radicalité de Tsahal rendrait compte non tant de la force du « petit Etat » que de sa vulnérabilité. C’est l’autre paradoxe, si tant est que l’on veuille voir des paradoxes partout : la dureté des coups infligés par Israël aux Palestiniens de Gaza serait inversement proportionnelle à la solidité de ses bases, soumis qu’il est à d’incessants « coups de pression ». Aussi, c’est lorsqu’il frappe qu’il serait le plus faible, d’où l’élan en sa faveur d’une partie de la diaspora.

Légitime défense ? Au premier jour, il y a plusieurs milliers d’années, il y avait bien la légitimité. Le hic, c’est qu’il y a débat sur la légitimité acquise par les « populations locales » au cours des siècles. « Très franchement, notre droit à la terre d’Israël est inscrit dans la Bible », tranche Cyril, ingénieur financier dans les assurances. Le chef d’entreprise israélien cité plus haut ne dit pas autre chose : « C’est notre terre, elle a été définie par le bon Dieu. » Sur ces prémisses, l’entrepreneur ouvre le jeu : « Les juifs et les Arabes ont toujours vécu ensemble et ce sera toujours le cas », prédit-il. Cyril n’en est pas si sûr, si « ensemble » veut dire dans les mêmes villes et les mêmes villages. « Leur problème, dit-il à propos des Palestiniens, c’est qu’ils ne veulent pas de sang juif chez eux. La solution, c’est deux Etats l’un à côté de l’autre, avec une cohérence ethnique et par conséquent un transfert de populations, dans les deux sens. Les Arabes israéliens vivant en Israël, au nombre de 1,5 million environ sur une population totale de 8 millions d’habitants, devront rejoindre le nouvel Etat palestinien. »

« Rien que des chants de paix », précise un homme parlant hébreu alors que se succèdent des airs populaires sortant des enceintes : Hatikvah, l’hymne israélien, Evenou shalom alekhem (Nous vous annonçons la paix), d’autres encore. La Marseillaise sera chantée deux fois. « La France avec Israël ! », clame le préposé au micro. Il aurait pu aussi bien crier : « La France avec les juifs ! », car c’est bien, entre autres et principalement peut-être, de ce rapport entre la France et « ses juifs » qu’il est question à ce moment précis. Des juifs ont peur, aurait pu annoncer Roger Gicquel s’il vivait encore. Les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale remontent à la surface : « Les juifs ne représentent plus rien, dit une petite femme, la soixantaine. Les autres (les Français arabo-musulmans, pense-t-elle sûrement) ont le droit de vote. Les Français ont ramassé les enfants, ils recommenceront, pour le pétrole ! » Les déclarations rassurantes de François Hollande et Manuel Valls n’y changeront rien : à l’en croire, la France, évolution démographique et calculs économiques aidant, a choisi son camp. Celui du nombre et de ses intérêts.

Dans ce contexte, les demandes de dissolution de la Ligue de défense juive (LDJ), ce groupuscule extrémiste juif de quelques dizaines de membres, que les propalestiniens accusent d’avoir fomenté une fausse attaque de la synagogue de la rue de la Roquette, dimanche 13 juillet, à Paris, sont une manière de ne pas voir la dissymétrie des « forces » et de profiter de ce que Tsahal bombarde la bande de Gaza pour en finir ici avec ces « petits fachos » : en comparaison, combien, en France, de centaines voire de milliers de jeunes, non-juifs ceux-là, dieudonno-soraliens ou accros à des télécoranistes incendiaires, sont-ils prêts à casser du « feuj » ? Faudra-t-il également dissoudre la chambre du « gamin » de l’appartement 4F situé au 8e étage de la tour Verlaine ?

« Quand j’étais petit, pendant la deuxième Intifada (début des années 2000, ndlr), j’aurais bien aimé qu’il y ait quelque chose pour nous défendre », répond Jonathan quand on l’interroge sur la possible dissolution de la LDJ, ainsi que le ministère de l’Intérieur dit l’envisager, peut-être pour inviter le Crif à user de son autorité sur cette troupe indocile. « J’habitais une ville de province en France, raconte-t-il. On était les seuls juifs dans un quartier où vivaient beaucoup d’Arabes. Certains sonnaient à l’interphone. Ma mère demandait : « C’est qui ? – C’est Hitler », qu’ils répondaient. Elle allait voir à la fenêtre, ils portaient des keffiehs et jetaient des pierres. À Paris, c’est plus tranquille pour un juif que dans des villes comme Rennes ou Reims. » Tout bien réfléchi, Jonathan et ses camarades Dan et Loïc sont d’avis que « la violence engendre la violence », ce qui, à leurs yeux, laisse peu de place à la LDJ, dont aucun drapeau ne flottait dans le rassemblement de jeudi – leur vue aurait fait tache.

Loïc le dit sous la forme d’une hypothèse : « C’est peut-être un antisémitisme refoulé qui resurgit en France quand quelque chose se passe là-bas. » Faut-il obligatoirement que quelque chose se passe « là-bas » pour que l’antisémitisme resurgisse ici ? C’est une autre question. Mais le fait est que pour beaucoup, Israël et la Palestine d’une part, la France de l’autre, ne forment qu’un seul et même terrain d’affrontement. Les coups pleuvent ici et là, matériellement ou symboliquement, directement ou par procuration. Sur quel bouton appuyer pour arrêter cette console infernale ? Alors là…

Le speaker appelle à la dispersion du rassemblement. Les personnes présentes obtempèrent avec plus ou moins d’allant. Alors qu’on n’avait noté aucune anicroche jusque-là, la police veillant en nombre au bon déroulement de la manifestation, se produit soudain un mouvement de foule, pareil à un départ de feu l’été dans la garrigue, aussitôt éteint par les CRS. « C’étaient trois gars qui passaient par là et qui ont provoqué », affirme un jeune juif.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21604795_000007