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Poème pour Vincent Lambert

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euthanasie enfant belgique

Qu’y a-t-il dans la tête de Vincent Lambert ?

Dans la tête de Vincent Lambert, il y a le vide, et le rien, et la nuit. Tout au plus quelques sensations fugaces et images mentales appauvries. Résidus d’une pensée qui s’enfuit, qui retourne à l’informe. Perpétuel sommeil d’une intelligence évanouie. De la souffrance sans doute pas, du malaise peut-être, de l’angoisse informulée… personne ne sait, tout le monde imagine. Dépendance absolue vis-à-vis des représentations d’autrui, miroir infidèle d’une réalité inconnaissable. Incommunicabilité, indicibilité : la mort de l’esprit.

Dans la tête de Vincent Lambert et des personnes en état végétatif, il y a la nuit.

 

Qu’y a-t-il dans la tête de l’épouse de Vincent Lambert ?

Dans la tête de l’épouse de Vincent Lambert, il y a l’amour, et le chagrin, et l’épuisement. Peine devant la dégradation de l’être aimé, souvenir de celui qu’il était, de celui qu’il voulait être, fidélité aux serments donnés. Peur qu’il souffre, désir de lui épargner cela, au moins, et de lui permettre une mort paisible. Désespoir. Lassitude devant une tâche privée de sens, découragement devant l’implacable réel. Envie que cette histoire figée, sans événement, sans progrès, prenne fin. Aspiration à un retour à l’ordre naturel, où mort de l’esprit et mort du corps font un. Besoin de se détacher de celui qui n’est plus, d’apprendre à vivre sans lui.

Dans la tête de l’épouse de Vincent Lambert et de certains proches des personnes en état végétatif, il y a l’épuisement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des parents de Vincent Lambert ?

Dans la tête des parents de Vincent Lambert, il y a l’amour, et le courage, et l’entêtement. Retour d’une relation ancienne, maternante, où l’enfant retrouve sa complète dépendance. Refus de voir leur fils les quitter. Interprétation de chaque mouvement réflexe du malade, fondant une espérance irrationnelle. Espérance. Idée du spirituel suffisamment forte pour s’imposer malgré la réalité physique. Refus de l’inéluctable, volonté de vie au-delà de la mort, résolution d’arrêter le temps. Combat contre la pensée dominante, si médiocrement utilitariste. Foi en une vérité supérieure, donnant du sens aux épreuves. Abnégation et dogmatisme tout à la fois.

Dans la tête des parents de Vincent Lambert et de certains proches des personnes en état végétatif, il y a l’entêtement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des médecins qui pratiquent des euthanasies ?

Dans la tête des médecins qui pratiquent des euthanasies, il y a la compassion, et la toute-puissance, et la confusion. Apitoiement devant la souffrance des malades en phase terminale, incapacité à trouver une solution pour la soulager. Émotion débordante, entraînant l’irréversible. Confusion des valeurs, oubli de sa mission, dépassement de ses droits. Chaos. Délire de se croire au-dessus des lois. Jeux avec les possibles, passage à l’acte. Absence de réflexion sur les moyens et les fins. Solitude probable, faisant le lit de la déshumanisation.

Dans la tête des médecins qui pratiquent des euthanasies, il y a la confusion.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des malades qui font l’objet d’une euthanasie ?

Dans la tête des malades qui font l’objet d’une euthanasie, il y a la souffrance, et l’angoisse, et la détresse. Souffrance de la maladie présente, désir que ces souffrances prennent fin. Aspiration à être soulagé, mais à quel prix ? Peur de la mort, angoisse d’être poussé à l’écart, mis au ban de l’humanité. Ambivalence d’un désir d’en finir et de vivre encore un peu. Horreur de la situation présente et terreur de la mort qui s’approche. Dépendance, fragilité, faiblesse. Certitude de ne plus rien valoir, de ne plus être bon qu’à manger les pissenlits par la racine. Sentiment d’être dominé par ceux qui savent ce qui est le meilleur pour vous. Impression de devoir faire bonne figure, à l’Antique, pour éviter d’être à charge. Besoin de s’abandonner, détermination à s’accrocher. Solitude finale, quoiqu’on en dise, quoiqu’on fasse.

Dans la tête des malades qui font l’objet d’une euthanasie, il y a la détresse.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des médecins qui s’adonnent à l’obstination déraisonnable ?

Dans la tête des médecins qui s’adonnent à l’obstination déraisonnable, il y a le tourbillon des actes, et l’abandon à la technique, et l’aveuglement. Absence de remise en question. Certitude de répondre aux demandes d’immortalité des patients et des familles. Protestation de bonne foi. Décisions au jour le jour, emballement du système, goût immodéré pour la technoscience, valorisation des actes techniques, activité. Oubli de la proportionnalité des soins. Compétence scientifique, insouciance morale. T2A, CCAM, remplissage des lits, postes à défendre, réflexes corporatistes. Idolâtrie du faire, incapacité à lâcher prise, oubli de l’Être. Peur de ne jamais en faire assez. Fantasme des plaintes, des procès.

Dans la tête des médecins qui s’adonnent à l’obstination déraisonnable, il y a l’aveuglement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des médecins de soins palliatifs ?

Dans la tête des médecins de soins palliatifs, il y a l’accompagnement, et l’humilité, et le dévouement. Métier vécu comme un apostolat, charité de soins modestes, peu valorisés. Efforts constants sur soi, pour être à la hauteur d’une telle mission. Deuil de la toute-puissance. Abnégation. Joie des regards échangés, douleur des pertes quotidiennes. Appui moral sur une justification transcendante, dénégation des motifs religieux qui fondent cette attitude. Intuition de l’incomplétude de la médecine. Conviction d’agir dans le bon sens. Critique de la médecine technoscientifique, celle qui guérit les malades. Complexe d’infériorité envers cette autre médecine, sans doute. Amertume d’être mal compris.

Dans la tête des médecins de soins palliatifs, il y a le dévouement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des membres de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) ?

Dans la tête des membres de l’ADMD, il y a des certitudes, et le volontarisme, et le militantisme. Conviction qu’une vie diminuée ne vaut pas la peine d’être vécue. Amour de l’autosuffisance, dégoût de la dépendance. Désir de maîtriser son destin jusqu’au bout, de contrôler son image, de ne pas déchoir. Idée précise de ce qu’est la « dignité ». Fermeté. Effroi devant la décrépitude physique et psychique. Confiance dans la liberté individuelle. Vision libérale des rapports interpersonnels. Ressentiment envers le corps médical, accusé de confisquer leur destin aux gens. Volonté de se libérer du pouvoir médical. Lutte contre l’aliénation de la fin de vie. Certitude d’être dans le sens du progrès.

Dans la tête des membres de l’ADMD, il y a le militantisme.

 

Qu’y a-t-il dans la tête de nos concitoyens ?

Dans la tête de nos concitoyens, il y a des désirs contradictoires. Peur de la mort, appréhension devant la vie. Dégoût du handicap, envie d’être aimé tel qu’on est. Terreur de la souffrance, effroi du néant. Désir de vivre vieux, désir de ne pas être vieux physiquement. Ambition d’être performant, angoisse de devoir être performant. Ambivalence. Proclamation de la liberté, demande de protection. Refus du paternalisme, exigence du maternage. Générosité des déclarations d’intention, mesquinerie des actions pratiques. Revendication d’individualité, besoin de sens collectif. Sommation d’une médecine technique et humaine tout à la fois. Croyance au progrès, nostalgie du passé.

Dans la tête de nos concitoyens, il y a des désirs contradictoires.

 

Toutes ces têtes pleines de sentiments si variés se choquent et s’entrechoquent sans nous laisser en repos. C’est la condition de l’homme moderne, paraît-il!

 

Anne-Laure Boch est neurochirurgien, docteur en philosophie. Elle exerce comme praticien hospitalier à l’hôpital Pitié-Salpêtrière (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris).

L’irrésistible chute de Bo bite-en-l’air 2/2

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chine juge ti israel

Retrouvez la première partie de l’article ici.

Je ne peux dans un simple compte-rendu rapporter tout ce qu’expliquent Ho and Huang, les auteurs de ce qui sera un best-seller en français. Qu’on m‘entende bien : ce qu’offre cet ouvrage, ce n’est pas comme tant de livres français sur la Chine un résumé de ce que les journaux ont déjà publié en pompant d’autres journaux qui etc. mais le contraire : il deviendra la source de ce qu’écriront les journalistes français pour raconter – enfin – avec nuances et détails historiques – ce que les lecteurs français doivent absolument connaître sur le métabolisme du régime post-maoiste chinois.

Sans nuire du tout à la traduction française du livre, je laisse le Juge Ti résumer l’hypothèse des deux auteurs : Gu KaiLai, esseulée, médicalement affaiblie, sans plaisir ni emploi réel des fonds qu’elle avait placés à l’étranger (imprudemment sous le contrôle de médiocres), reconnaissante à Wang LiJun d’avoir découvert les domestiques qui avaient tenté de l’empoisonner, n’avait pas obtenu que son mari propulse son chef de la police plus vite et plus haut encore. Wang avait «pété les plombs» comme le démontrent bien nos auteurs ; mais, grâce au matériel israélien, il avait véritablement accompli, des prouesses électroniques : interception de communications du président de la République, contrôle du GPS des portables de milliers de truands, au point de leur envoyer un SMS leur interdisant de mettre les pieds en ville lors d’une festivité et de repérer et d’arrêter ceux qui transgressaient l’interdit, exécution de son prédécesseur chef de la Police (qui lui pronistiquera une fin identique …). Wang aurait incité Gu à se débarrasser de Heywood, achevé le meurtre bâclé par l’avocate (qui fut plus maligne dans sa jeunesse), et commencé à expliquer à Bo qu’il allait lui «tordre les rognons blancs». Bo lui retourna une baffe et le démit de ses fonctions. C’est là que Wang a perdu les pédales et certainement déçu quelqu’un à Pékin (dont le nom et la fonction restent une énigme).

Wang LiJun 王立軍 : sa demande, bidon, d’asile politique au consulat américain de ChengDu lui sauve la vie au moment où il avait le choix d’être abattu par Bo XiLai, ou condamné pour le meurtre de Heywood, ou suicidé par le mystérieux maître-d’oeuvre de la chute de Bo. Sur la photo de droite, lors de son procès, sûr de lui et pas amaigri, il se souvient du coup de téléphone du président Hu JinTao, demandant aux policiers de ChengDu et de ChongQing de ne pas s’entretuer, et au maire de ChongQing de cesser d’empoigner le vice-ministre de la sécurité publique, puis garantissant une sentence légère à Wang.

Premier flash-back : Gu KaiLai n’est pas n’importe qui. Je recommande la lecture de son portrait par Ho et Huang. Ses parents sont de gens honorables. Elle a été victime du courage de son père, disgracié pour avoir amoureusement défendu sa mère contre des tarés maoistes. Son enfance a été misérable et elle est devienue bouchère sur les marchés. Elle a été trahie par son premier amant qui s’est enfui après l’avoir laissé seule avorter. Ce qui la sauva c’est d’avoir l’énergie d’apprendre à jouer du PiPa, une sorte de guitare. C’est un de ses enregistrements qui servit de bande-son aux newsreels sur la mort de Mao et ses funérailles.

Bo XiLai à la fin de la Révolution culturelle et avec sa première épouse Li DanYu 李丹宇

Après la révo. cul. elle parvint à intégrer l’université où elle rencontra Bo XiLai, mignon et amaigri par les horreurs de cette période. Le coup de foudre est réciproque. Les épreuves qu’ils ont traversées les rapprochent encore. Elle a trouvé un partenaire à sa mesure. Ils sont ambitieux et ont l’énergie de leur ambition. Leur réussite est rapide et exceptionnelle, mais ils vont se ramasser à très faible distance du pouvoir suprême, à cause de deux dérives : pour elle le fric ; pour Bo, le cul. Bo est une sorte de lubrique qui ne se contrôle plus et cela nuit à l’équilibre de leur couple. Bo qui ne fait pas assez attention, laisse son épouse négligée confier des secrets de famille à des étrangers peu fiables, mais qui ont compris que Gu veut que son fils sorte du système chinois pour devenir un milliardaire occidental.

Gu KaiLai et Bo XiLai aux funérailles de Bo YiBo.

En haut à droite, Zhang WeiJie ; à gauche, Ma XiaoQian, citées comme concubines de Bo sur les blogs chinois. En bas, Zhang ZiYi 章子怡, la comédienne, qui fait des procès aux médias citant des honoraires de 10 M US$ pour des relations sentimentales avec Bo XiLai, qu’elle nie farouchement !

Gu KaiLai, lors de son procès, mais il s’agit très probablement une doublure, ou bien elle est bourrée de médicaments.

Bo XiLai, lors de son procès en 2012. Comme il est de grande taille, il a fallu trouver deux policiers géants, pour l’encadrer et le « diminuer » médiatiquement.

Deuxième flash-back :

Bo YiBo 薄一波, le père de Bo XiLai était d’un des «huit immortels», les dirigeants les plus proches de Deng XiaoPing après son retour au pouvoir en 1980, tous des survivants des purges de Mao.

Pendant la révo.cul., sur ordre de celui-ci (à n’en pas douter, vu son grade et son cv, seul Mao pouvait ordonner qu’il soit persécuté par des étudiants) il fut sévèrement battu ; y compris par son fils, qui lui aurait cassé une côte lors d’une «séance publique de critique».

Bo YiBo battu par des gardes rouges, sur ordre de Mao et Mme Mao, pendant la révo. cul.

Bo le père aurait alors déclaré : «Il ira loin ce petit». En 1967 la femme de Bo YiBo et mère de Bo Xilai est tuée par les gardes rouges qui l’accompagnent en train d’une prison de Canton vers une autre à Pékin.

Après une enfance luxueuse de fils d’un hautissime bureaucrate, pour le jeune Bo XiLai, c’est la violence crue et «sans espoir de retrouver l’espérance». Mais après la mort de Mao et un détour par la case prison pour la «Bande quatre», dont Mme Mao, c’est la revanche ; mais, selon le Juge Ti, bizarre et décevante à plusieurs égards : Bo YiBo, le père, soutiendra Deng XiaoPing dans sa féroce répression des pacifiques manifestations de juin 89 !

Bo XiLai, dont l’ascension est orchestrée par son géniteur, pas rancunier, prend comme slogan à ChongQing «chanter rouge» (les hymnes maoistes) et «broyer noir» (écraser les sociétés secrètes et les gangs, et quelques hommes d’affaires qui refusent de payer les maltôtes). Ce faisant, il innove à titre personnel dans le rituel d’Etat et ça ne peut que défriser ses collègues de Pékin qui non seulement compilent des listes hebdomadaires, pour le Parti et les médias, de «mots à prescrire et de mots à proscrire», mais également des chansonnettes pour les enfants des écoles et les assemblées générales des «unités de travail».

Les beuveries bien connues des bureaucrates, leurs parties de jambes en l’air dans les karaokés, sont tolérées, sans directives particulières du Bureau politique ; mais pas la modification du chansonnier officiel de la RPC qui relève du Comité permanent du Bureau politique du PCC : c’est une autre histoire.

D’une certaine façon, Bo XiLai avec ses refrains rétro-maoistes de la révo.cul., réintroduisait – en quelque sorte – la messe en latin dans son archevêché et cela inquiétait à la Curie, à ZhongNanHai, où logent et travaillent les dirigeants qui ont tous de très mauvais souvenirs de la «révolution culturelle».

Comme il savent que Bo en a souffert autant qu’eux, il n’y a qu’une seule explication : il joue avec le feu, feint de mobiliser les masses derrière son costume-cravate, fait cavalier seul, veut devenir pape. La prochaine étape pourrait bien être, craignent ses collègues, que dans le mausolée du grandiose timonier, Bo entende des voix et que la momie de Mao lui ordonne de présider le Parti et la RPC ! Ce n’est pas tolérable même si c’est encouragé par son parrain Zhou YongKang, chef de tous les flics et organes de sécurité, et des juges par dessus le marché ! L’activisme de Bo XiLai a fait craindre aux autres patrons du régime un retour de jeunes gens incontrolables comme (au mieux) ceux de juin 1989, ou (au pire) les gardes rouges de la révo.cul. Le spectre de millions de WuErKaiXi en pyjama (au mieux) ou de gardes rouges criminels et sans pyjamas mais armés (au pire) fait vraiment peur aux patrons du PCC.

WuErKaiXi en juin 1989 causant avec le premier ministre Li Peng

Rappelons le sort qu’à récemment connu le film «Sous le dôme» QióngDǐng Zhī Xià「穹顶之下」 consacré à la pollution en Chine. Voilà un film qui a été encouragé par le Parti et qui ne posait pas vraiment de problème politique car il est positif dans sa contribution mais ses succès sur le web a été prodigieux : deux cents à trois cents millions de spectateurs!

Du coup, la réalisatrice Chai Jing 「柴靜」devint titulaire d’une popularité « quantifiée » incontestable, quasiment d’un vote dans un pays où l’on a pas le droit de voter. Elle devait disparaître, avec son film. Elle a effectivement disparu. On peut ainsi comprendre la profonde désapprobation qui a accueilli les rituels néo-maoïstes de Bo XiLai à ChongQing. Il a littéralement pété plus haut que son cul, et ce n’est pas acceptable.

En chinois on dit, plus discrètement, 「多此一舉」(DuoCiYiJu) «c’est un geste superflu» mais chacun connaît la phrase complète「脫褲子放屁—多此一舉」 (TuoKuZi FangPi …) «Enlever son pantalon pour péter, c’est un geste superflu ». Le jour où Xi JinPing se concerte avec Jiang ZeMin et HuJinTao et lâche ce ChengYu 「成語」(dicton) à propos du vice-roi de ChongQing, le sort de Bo bite-en-l’air était scellé.

Cette jeunesse chaotique et douloureuse de Bo XiLai, m’a expliqué le Juge Ti, est presque parallèle à celle de Xi JinPing – qui est moins flamboyant, moins célèbre chez les étrangers – mais également fils d’une autre grande victime de Mao, Xi ZhongXun「習仲勳」.

Xi ZhongXun au moment où il sort de prison. Sur cette photo on devine les dix années de prison et de tortures sur ordre de Mao, que Xi JinPing ne peut ignorer pas plus que la photo de son père paradé par les gardes rouges de Mme Mao. Il faut espérer que l’actuel président de la république populaire de Chine conserve sur son bureau ses deux images. [Cette remarque vient d’une bloggeuse naïve et sentimentale mais j’en ai vraiment ras-le-bol des horreurs de la révo. cul. et de ses quatre millions de victimes torturées et tuées, sans compter les survivants en mauvais état. ] Xi ZhongXun est connu pour avoir été le modernisateur du GuangDong, le fondateur de ShenZhen, et avoir sorti de prison Li ZhengTian et ses amis du groupe Li YiZhe. En 1989, il réprouve les massacres de TianAnMen et est mis de coté, mais pas en prison.

Troisième flash-back : Xi père a été dans sa jeunesse le chef communiste dans le Nord-Ouest, à YanAn avant qu’y arrive la «longue marche» des rescapés des insurrections communistes, urbaines et rurales, ratées de l’Est chinois.

Réhabilité par Deng XiaoPing (lorsque celui-ci sortit de l’usine de camions où il débarbouillait lui-même son fils hémiplégique à cause des gardes rouges) Xi ZhongXun devint d’abord patron d’une usine de tracteurs à Luoyang, puis un des adjoints de Deng au sommet du pouvoir retrouvé : il est le plus connu des artisans des réformes économiques (créateur ex-nihilo de la zone économique de ShenZhen, face à HongKong) et politiques. Pour faire bonne mesure, et il faut lui en être reconnaissant, il a libéré de la prison de Canton les auteurs du samizdat traduit en français sous le titre Chinois, si vous saviez, publié à Paris peu avant la mort de Mao. Il était un ami et un fidèle de Hu YaoBang.

Xi ZhongXun, sa femme, et leurs quatres enfants. L’une des deux filles aurait été “suicidée” en 1975 pendant la révol. cul. Il ne reste donc plus que trois enfants sur la photo à droite.

Lorsque Deng XiaoPing, au milieu de ses réformes, connut une grave chute de sa libido politique (je reprends les termes du Juge Ti), et mit à la retraite son plus fidèle adjoint Hu YaoBang「胡耀邦」, Xi père fut le seul à ne pas s’incliner, et le fit savoir. Nouvelle ”retraite”,mais cette fois-ci paisible, sans prison, ni tortures.

Ho et Huang offrent donc une peinture très précise, compréhensible et convaincante, des personnalités et des évènements. Leur livre est passionnant et n’est pas (comme tant d’ouvrages commis par les mauvais sinologues) un who’who mal épluché qui crame au fond de la casserole sans qu’on comprenne le comment, ni le pourquoi de la cuisson ratée.

Réflexion intérimaire pour relancer l’intérêt du lecteur : quels sont les éléments, qui ne seront pas cités dans la partie ouverte du procès de Zhou YongKang, et qui pourront lui valoir d’être bientôt mis à mort ?

Pour le Juge Ti, Zhou YongKang serait à l’origine de la brutale et inattendue exécution du n°2 (pro-Pékin) de la Corée du Nord, Jang Sung-taek「張成澤」 (Zhāng ChéngZé, en pronciation chinoise et romanisé en PinYin) : il aurait fait fuiter vers le plus jeune des Kim, Jong-un 金正恩 (Jin ZhengEn, en PinYin), patron de la Corée du Nord, que Hu JinTao, lors d’un entretien avec Jang, avait expliqué que le gouvernement chinois verrait d’un bon oeil son remplacement par son demi-frère Kim Jong-nam 金正男 (Jin ZhengNan), fils ainé du défunt Kim Jung-il 金正日(Jin ZhengRi), hébergé en Chine depuis sa mise à l’écart par les généraux.

Cette trahison des secrets de la politique extérieure la plus confidentielle peut valoir une piqûre bien dosée de sédatifs. Mais ce ne serait sans doute qu’un prétexte supplémentaire, même s’il paraît plus sérieux : si Zhou est mis à mort, ce sera probablement pour faire passer un message clair à ses anciens affidés : «En Chine, les morts ne reviennent jamais. Cessez donc de comploter ! Zhou YongKang ne reviendra plus».

Comme c’est un personnage très important, s’il est exécuté, sa mise à mort et sa crémation seront filmées en vidéo. Nos petits-enfants trouveront un jour tout cela quand les archives chinoises s’ouvriront, et cela finira en streaming sur Daily Motion. La Chine est un pays formidable, en tous cas pour les cinéastes.

La question qui turlupine tous les pékinologues et les diplomates c’est de savoir pourquoi et comment Xi l’a emporté sur Bo. Le Juge Ti veut que je formule une réponse par moi-même, et pour m’encourager a commencé à me faire réfléchir à la victoire de Staline sur Trotski.

Habitué des règlements de comptes au sein de différentes mafias, le Juge a une formule que j’aime bien : «Ce n’est pas le plus intelligent qui devient le chef chez les truands, c’est le plus cruel». Mais il ajoute : Trotski, probablement aussi cruel que Staline, était imbu de son intelligence et méprisant. L’appareil du parti bolchévique s’est donc rangé derrière celui qui leur ressemblait le plus et qui – systématique, presque besogneux – ne laissait rien au hasard et ainsi pris progressivement le contrôle du Parti : Staline.

Dans le cas de Mao (indiscutablement le plus cruel) il a éliminé un par un les «rentrés de Moscou» que Staline avait mis au-dessus de lui, puis des gens qui avaient plus de mérites historiques que lui comme Zhang GuoTao「張國燾」. Même Zhou En-lai – qui historiquement avait préséance – courba l’échine et se soumit. Est-ce qu’en plus de la cruauté, il y avait autre chose ?

Zhang GuoTao 張國燾

Les dirigeants chinois, qui ne sont pas élus mais «choisis par le sommet», un peu comme les cardinaux, se retrouvent en retour à certains moments en position de choisir un pape. Mais contrairement aux cardinaux (qui ne se reproduisent pas entre eux, malgré quelques essais disent les Irlandais) les patrons de la bureaucratie chinoise ont des enfants. Au gré de coteries, de petites haines, de mauvais souvenirs, et de féodalités historiques, il était inévitable que les «vieux de la vieille», tous les dirigeants historiques malmenés par Mao, raisonnent à un moment ou un autre en termes dynastiques, qu’ils tendent à «promouvoir leur progéniture». C’est ce qu’on appelle les «princelings» en anglais, en français les «princes», en chinois «TaiZiDang»「太子黨」.

En France, on parle souvent des énarques qui enfantent des énarques. J’ai donc suggéré une analogie au Juge Ti, qui m’a vertement rabrouée :

«Non, les énarques français ne ressemblent pas aux fils des dirigeants communistes chinois historiques — dont ils n’ont pas la patine de chefs de guerre. Ils s’apparentent plutôt aux eunuques 「太監」TàiJiān du système impérial dont la seule épreuve durait quelques instants avant qu’on range leurs testicules dans un bocal d’alcool ! Mais il est vrai que, contrairement aux eunuques, les énarques se reproduisent, et que leurs petits sont volontiers maolâtres, voire maoistes ou post-maoistes, conséquence d’un élevage en batterie, comme des coquelets pour les supérettes ou les friteuses de KFC».

Bo YiBo a poussé son fils. Xi ZhongXun sans doute aussi le sien. Tous deux ont été des chefs de guerre. Tous deux ont été battus et torturés, par les gardes rouges, sur ordre direct de Mao.

Xi ZhongXun est plus sympathique que Bo YiBo, indiscutablement.

Xi JinPing est plus chaste et plus sobre que Bo bite-en-l’air.

Bo GuaGua, fils de Bo XiLai déconne à plein tube en Occident où il jette l’argent par les fenêtres.

La fille de Xi JinPing a fait de sages études à Harvard sous un pseudo.

Dans le cas de Xi JinPing on dit que le militaire le plus proche de lui est le général Liu Yuan 「劉源」, fils de l’ex-président de la République Liu ShaoQi 「劉少奇」torturé à mort sur ordre de Mao, et de Wang GuangMei 「王光美」(ses tourments aux mains des gardes rouges dureront plus de dix ans). On pourrait s’attendre à ce qu’un tel attelage soit sans concession pour le Grand Timonier.

Wang GuangMei aux mains de gardes rouges de Mme Mao

Cadavre de Liu ShaoQi mort de faim et sur ses excréments à KaiFeng, sur ordre de Mao

Liu Yuan, fils de Liu ShaoQi, réputé le militaire le plus proche de Xi JinPing

Mais la momie de ce dernier est encore en bonne place au centre de la place TianAnMen et son portrait regarde encore les défilés, et les touristes, accroché sous la tribune depuis 1949.

Selon le Juge Ti, c’est sans doute le destin de Gorbachev, après celui de Krouchtchev, qui explique les réticences à dé-maoiser pour de bon. On se souvient de la photo de Gorbachev faisant de la pub pour Louis-Vuitton. Plusieurs dirigeants chinois ont peut-être imaginé de remplacer la momie par un gigantesque sac Louis-Vuitton mais il n’ont pas encore osé en parler en réunion du Comité permanent (sept membres) du Bureau politique (une trentaine de membres).

Pourtant il est certain que le malletier normand a remplacé Karl Marx dans l’imaginaire chinois.

Pour le Juge Ti, le livre de Ho et Huang est l’un des meilleurs exposés sur ce qu’est la Chine aujourd’hui, et mériterait d’être rapidement traduit en français, peut-être par la maison d’éditions parisienne qui appartient à Louis-Vuitton. Si un capitaliste français peut être l’obligé du régime post-maoiste, c’est bien le propriétaire de LV, en reconnaissance des achats gigantesques de ses baise-en-villes.

Un article, même un peu déjanté comme celui-ci, avec des digressions pour faire sursauter le lecteur, ne peut restituer tout à fait combien les Chinois considèrent avec un dégoût profond le fonctionnement du post-maoisme.

J’approche de 7 000 mots, soit près de 40,000 signes et espaces, sans compter trois douzaines de photos et de liens vers le web. Même comme «teaser», pour lancer l’idée d’une coproduction sino-franco-israélienne, c’est un peu long.

Il est temps que je me recouche et reprenne mes songes pour retrouver le Juge Ti, et ses épouses.

Je vais leur promettre une semaine de vacances en France, si le livre de Ho et Huang est – comme il devrait – bientôt publié en français. Le Juge Ti au journal télévisé de 20h., avec ses trois épouses, ça aurait de la gueule ! J’aimerais beaucoup être alors leur interprète, comme j’ai été – avec plaisir – celle de WuErKaiXi et de Hu Jie.

PS : qui n’a rien à voir, pour le lecteur chinois : je viens de lire「奧許維茲臥底報告」de et sur Witold Pilecki. Je cherche l’édition française dont on me dit qu’elle est préfacée par une ex-maoïste française. J’aimerai beaucoup lire un livre sur la révo. cul. de la même importance que le livre de Pilecki traduit et préfacé par un ex-nazi français.

*Photo : Abode of Chaos.

Orban: après la danse du paon, le chant du cygne?

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orban hongrie fidesz

Le 14 juin, l’orchestre et les chœurs de la Radio hongroise vont interpréter Le Crépuscule des Dieux sous la direction d’Ádám Fischer. Voilà qui tombe à pic pour illustrer la réalité de la vie politique hongroise. Car, contrairement au son de cloche officiel qui voudrait que le Premier ministre hongrois jouisse d’un soutien franc et massif de sa population, les actions de Viktor Orbán seraient plutôt en baisse, à l’image de sa monnaie. D’après le sondage Ipsos paru le 10 juin, seuls 20% des Hongrois soutiennent son parti, le Fidesz (suivi du mouvement d’extrême droite du Jobbik avec 15%, puis loin derrière, des socialistes du MSZP avec 9%). En revanche, 44% de personnes interrogées n’approuvent pas – ou plus – sa politique. Alors, certes, le Fidesz règne sur un désert politique, mais on ne saurait parler de large consensus.

Signe des temps, le questionnaire adressé à grand renfort de publicité par Viktor Orbán à plus de 8 millions de citoyens au sujet de l’immigration n’a obtenu, plus de six semaines après son envoi, que 400 000 retours, soit 5% de réponses, ce que l’on ne saurait qualifier de franc succès….

Enfin, dernier camouflet : le vote par l’Assemblée de Strasbourg d’une résolution invitant la Commission européenne à placer la Hongrie « sous surveillance», votée à 247 voix contre 88 et 362 abstentions. Pour la première fois, donc, même ses amis du Parti populaire auront tourné le dos au Premier ministre hongrois en s’abstenant. Bref, pas de quoi pavoiser.

Toutes ces déconvenues devraient être une aubaine pour l’opposition démocratique. Las, totalement désunis, les adversaires d’Orban se révèlent incapables de se rassembler. Représentant presque autant de voix que le Fidesz (19% répartis entre 5 partis), les chefs de ladite opposition ne cessent de se chamailler.

Reste la société civile. Plusieurs groupements apolitiques elles viennent précisément de se regrouper sous le nom de « Nouvelle République hongroise (Új Magyar Köztársaság)» afin d’opposer au gouvernement en place une alternative susceptible de le supplanter. Mais comment ? Fraîchement créé et bénéficiant de l’appui de plusieurs syndicats, le nouveau groupe promet  « d’esquisser des propositions de solutions aux problèmes auxquels fait face le pays pour une Hongrie où chacune et chacun se plairait à vivre » et d’initier au besoin un référendum. Beau programme, mais un peu naïf. Un référendum sur quoi, au juste ? Et puis, comment renverser le gouvernement sans entrer dans l’arène politique et se faire élire, ce qui reviendrait à devenir ni plus ni moins qu’un parti de plus ?

Et si le salut venait du Fidesz lui-même ? L’hypothèse est peut-être moins folle qu’il n’y paraît. Certes, Viktor Orban garde encore d’une main ferme le contrôle sur ses hommes, mais des voix dissonantes commencent à se faire entendre dans son propre entourage. J’en soupçonnerais même certains à ne répugner vouloir un jour prendre la place du patron. Le hic, comme l’a très justement fait remarquer un ancien ministre, c’est que le système mis en place par Viktor Orban repose moins sur sa propre autorité que sur le réseau de dépendance économique qu’il a habilement mis en place en distribuant des privilèges dans son entourage.

Mais ce système a ses limites et ses contradictions. Certains de ses amis se sont suffisamment enrichis pour ne plus se sentir tributaires de leur bienfaiteur. Tel est le cas de l’entrepreneur Lajos Simicska qui vient de défrayer la chronique en déployant un immense bras d’honneur à la face de son camarade. Propriétaire de la plus grande entreprise de travaux publics du pays (Közgép), Lajos Simicska s’était vu confié quasiment toutes les commandes publiques. Il avait par le passé largement contribué au financement du Fidesz lorsque celui-ci traversait une période de vaches maigres. Mais aujourd’hui, Simicska ne cache plus son ras-le-bol face à l’autoritarisme et à certaines orientations de son ami Orban, notamment ses affinités avec Poutine.

Or, Simicska contrôle également plusieurs médias (dont le quotidien Magyar Nemzet et la chaîne Hír TV).  Des médias qui, après avoir soutenu indéfectiblement le régime, viennent de faire volteface pour lancer de temps à autre quelques vannes bien senties. Certains verraient même en lui le fondateur d’un parti concurrent. Bref, la situation n’est plus si brillante que par le passé. Et, la Hongrie restant malgré tout un pays civilisé où l’on emprisonne pas – encore – et où on n’élimine pas les opposants – Viktor Orban va devoir surmonter de sérieux obstacles s’il veut récupérer le million et demi de voix perdues en quelques années.

Bien malin qui peut prévoir la suite. Personnellement, je ne me risquerais pas à vendre sa peau, sachant que notre gaillard a plus d’un tour dans son sac.

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*Photo : HEKTOR PUSTINA/AP/SIPA. AP21603751_000001.

Maths, où est le problème?

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maths college najat vallaud

Devant une classe de terminale scientifique en début d’année, j’ai dû consacrer un temps considérable à expliquer à une grande partie des élèves que 2 divisé par la racine carrée de 2 était égal à la racine carrée de 2 (formule tautologique pour quiconque a des souvenirs de cours de maths ; que les autres demandent à leurs enfants !). Malgré nos efforts – les miens et les leurs –, certains restaient encore perplexes. Et j’aurais pu citer beaucoup d’autres carences comparables. Celui-ci est particulièrement choquant car il ne dénote pas une simple incapacité à mener un calcul. Le problème est beaucoup plus sérieux : le blocage des élèves montre que des schèmes élémentaires sur les notions essentielles de quotient et de racine carrée n’ont pas été assimilés suffisamment tôt dans le cursus scolaire. Ces lacunes qui portent sur des notions de base en cachent beaucoup d’autres qui apparaîtront tout au long de l’année. En clair, une bonne partie de mes élèves n’a tout simplement pas le niveau.

Cet exemple est emblématique de l’énorme malentendu qui préside à la réforme du collège. Ses partisans sont persuadés que notre système éducatif est élitiste, alors qu’il ne l’est plus depuis fort longtemps.[access capability= »lire_inedits »] Ils se croient modernes, mais leurs solutions répondent au problème de l’école d’hier, celle qu’ils ont connue et qui n’existe plus aujourd’hui. À l’époque où nos réformateurs étaient collégiens, il était impensable que des élèves incapables de comprendre une formule de base parviennent en terminale S ; aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux. Qu’on se rassure, même s’ils ne font aucun progrès pendant l’année, ils décrocheront le baccalauréat, à la faveur des barèmes aberrants et des consignes laxistes jusqu’au ridicule imposées aux correcteurs par les inspecteurs pédagogiques régionaux. Et si tout cela ne suffit pas à leur faire franchir la barre, la compassion du président du jury, soigneusement choisi pour sa magnanimité, leur accordera les quelques points manquants.

Certains de ces élèves ne comprennent quasiment rien aux mathématiques depuis bien longtemps. Ils sont pourtant passés de classe en classe au bénéfice des autres matières et d’une indulgence qui frise à l’indifférence, souvent en renonçant à accomplir le moindre effort. En fin de seconde, la désinvolture de l’orientation, la pression de l’administration et de la famille, la commisération de certains professeurs se sont conjuguées pour les faire passer en première, toujours en section S, ce qui leur donnait l’assurance d’être ensuite admis en terminale, quels que fussent leurs résultats : en effet, à ce stade, une réorientation ou un redoublement ne sont jamais imposés, mais éventuellement accordés si l’élève ou sa famille le demandent.

D’autres auraient pu être de bons éléments, car ils comprennent bien ce qu’on leur explique et qu’ils sont capables de réflexions pertinentes. Mais ils ont traîné d’année en année dans des classes souvent très faibles, parfois très indisciplinées, dans lesquelles l’enseignant n’a pas pu ou n’a pas voulu exiger un niveau de connaissances correct. Beaucoup plus à l’aise que leurs camarades, ils ont obtenu de bonnes notes en ne faisant strictement rien, de sorte qu’ils ont désappris à travailler et même à réfléchir, comme en témoignent leurs copies. Parvenus en TS presque par hasard, ils sont très surpris de ne plus être « des borgnes au royaume des aveugles ». Ce décrochage a beau être masqué par des notes et des taux de réussite parfaitement dénués de signification, il est bien la preuve qu’au-delà d’un certain niveau d’écart, l’hétérogénéité dans les classes tire tous les élèves vers le bas.

Insensibles aux signes que leur envoie le réel, les experts du ministère prétendent obstinément que ce brassage est bénéfique pour tous. En technocrates qu’ils sont, ils s’appuient sur des statistiques qu’ils interprètent avec une absence totale de bon sens. Certes, une certaine disparité dans les niveaux peut se révéler stimulante, mais si l’écart grandit, cela produit l’effet inverse. Si vous pratiquez la course à pied avec une personne un petit peu plus forte que vous, en essayant de vous hisser à son rythme, vous allez progresser. En revanche, si vous vous mesurez à un athlète beaucoup plus rapide que vous, vous n’avez pas d’autre choix que de le laisser filer, et l’humiliation vous fait encore ralentir votre propre train. Or, et on le sait depuis longtemps, dans les classes très hétérogènes, l’écart entre les bons élèves et les mauvais s’accroît. Peu importe ce qu’on sait et ce qu’on voit ! Depuis la loi Haby de 1975, toutes les réformes affichent les mêmes objectifs : toujours plus d’hétérogénéité dans les classes, toujours moins d’exigence à l’égard des élèves. Que cette politique n’ait jamais amélioré le niveau des plus faibles n’empêche nullement les réformateurs de réclamer qu’elle soit poursuivie et même approfondie.

Pendant ce temps, le gros de la troupe va végéter. À force d’allègements qui, année après année, ont fait disparaître des programmes toute difficulté réelle, un élève de terminale S possède aujourd’hui trois fois moins de connaissances que ses grands-parents sortant de terminale C pendant les années 1960. Moins aguerri que ses aînés aux techniques de calcul et aux processus de raisonnement, moins habitué à maintenir un rythme élevé de travail, il est surtout infiniment moins armé pour affronter des études supérieures.

Les parents les mieux informés, ceux que Mme Najat Vallaud-Belkacem accuse d’appartenir à une caste de privilégiés, savent qu’il est essentiel pour leurs enfants d’intégrer une « bonne classe ». Ils mettent donc en place des stratégies de contournement, notamment par le jeu des options. Pourtant, leurs associations représentatives, en tout cas les deux plus importantes de l’enseignement public, n’ont pas condamné la réforme qui s’apprête à supprimer ces derniers bastions. Lors de la consultation du Conseil supérieur de l’éducation, l’une d’elles a même voté pour, tandis que l’autre s’est abstenue.

Moins hésitants, les psychopédagogues du ministère de l’Éducation assurent qu’un enseignement trop abstrait engendre ennui et difficultés scolaires. Pour y remédier, toutes les réformes, depuis la folle et douloureuse expérience des « mathématiques modernes » dans les années 1970, ont peu à peu réduit les exigences théoriques pour accorder une place croissante aux activités dites concrètes, censées être plus accessibles. Les consignes officielles recommandent de légitimer toute démarche mathématique en s’appuyant sur une situation pratique empruntée à la vie courante ou à d’autres disciplines. Résultat, le professeur est sans cesse sommé de faire la preuve que les mathématiques sont utiles.

Reste une certitude, nourrie par mon expérience de prof : les meilleurs sentiments du monde ne changent rien au fait que les élèves qui s’en sortent le mieux sont ceux dont le milieu familial exige ce que l’éducation nationale n’ose plus réclamer depuis longtemps. Ceux qui ont le plus de chances d’échapper à l’échec sont ceux qui ont les moyens financiers ou intellectuels d’échapper à l’Éducation nationale. Voilà comment notre système éducatif est devenu l’un des plus inégalitaires du monde. Et j’ai bien peur que la soupe populaire du gouvernement laisse les enfants de la nation sur leur faim.[/access]

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*Photo : Pixabay.

Israël: Orange ne jette rien à l’amer

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(Avec AFP) – Quand un énarque rétropédale, cela donne quelque chose comme : « J’ai été personnellement et profondément ébranlé devant l’effet produit par les malentendus et les distorsions auxquels ont donné lieu mes récentes déclarations sur la mise en oeuvre de notre stratégie de marque ici (en Israël). Je regrette profondément l’impact résultant du contexte et de l’interprétation de ces déclarations ».

Vous le devinez, cette phrase emberlificotée émane de Stéphane Richard, le PDG d’Orange. Le même assurait la semaine dernière à ses amis (et partenaires d’affaires) égyptiens qu’il se retirerait illico du marché israélien si cela ne tenait qu’à lui. Un tollé et plusieurs dénégations plus tard, voici venu l’épilogue de ce retrait en rase campagne, à l’issue d’un entretien avec le Premier ministre Benyamin Netanyahou. « Cette rencontre est pour moi l’occasion de dire avec clarté et sans ambiguïté qu’Orange ne prend part à aucun boycott en Israël ou ailleurs », a asséné Richard, ajoutant qu’Orange comptait bien « continuer à développer » son partenariat avec l’entreprise israélienne Partner. On croit rêver mais il paraît que la Terre promise est aussi celle des miracles…

Ayant déjà analysé les tenants et les aboutissants de cette valse-hésitation, je ne m’étendrai pas sur la tempête qui gronde sous le crâne de Stéphane Richard, sinon pour la résumer sommairement : comment contenter des millions de clients égyptiens sans s’aliéner le petit marché israélien? Ce ne sont bien évidemment pas les activités blâmables de Partner dans les colonies israéliennes de Cisjordanie, véritables épines dans le pied à une solution à deux Etats, qui ont motivé la prise de distance d’Orange, mais bien la peur de perdre la manne égyptienne. Après tout, ce n’est que la dure loi du marché : business is business.

Comme dans nos deux pays, tout finit par des chansons, on se souviendra des paroles du Sable et le soldat, que Gainsbourg avait offert à l’Etat d’Israël en pleine guerre des Six-jours. En 1967, le grand Serge prophétisait : « Tous les Goliath venus des Pyramides reculeront devant l’étoile de David ». Près de cinquante ans plus tard, pour des questions de gros sousous, Orange a bien failli se plier aux injonctions de Goliath.

TAFTA ta mère!

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tafta traite transatlantique

Vous connaissez le taffetas, tissu de soie tissée. C’est doux, c’est soyeux, cela peut porter des motifs fort divers, et selon les couleurs utilisées dans les chaînes et les trames, cela s’appelle taffetas caméléon, taffetas chiné, damier, prismatique, et j’en passe.

Mais connaissez-vous le TAFTA — Trans-Atlantic Free Trade Area) ? On l’appelle aussi TTIP (prononcer Tee-tip pour Transatlantic Trade Investment Partnership), l’acronyme purement bureaucratique et moins gracieux que le précédent. C’est une machine à dissoudre les Etats européens, via Bruxelles soumis à Berlin et à Washington, en mettant les appétits des grandes compagnies mondialisées avant les intérêts nationaux — quitte même à faire payer aux Etats-Nations, ou ce qu’il en reste, d’énormes amendes en cas d’entrave aux desiderata des multinationales. L’accord-modèle du TAFTA, c’est l’ALENA (accord de Libre-Echange Nord-Américain, ou NAFTA en anglais — pour North American Free Trade Agreement, ou TLCAN en espagnol, puisque l’accord lie le Mexique et le Canada aux USA). Au nom de l’ALENA par exemple, la compagnie américaine et géant du sucre Cargill a obtenu en 2009 une compensation de 77 millions de dollars à cause d’une taxe décidée par le Mexique sur les boissons contenant le substitut de sucre « glucose-fructose ». Et le pétrolier américain Lone Pine réclame 250 millions de dollars au Canada en compensation de l’annulation de ses permis d’exploitation du gaz de schiste au Québec.
Remplacez « Québec » par « Ardèche », et vous y êtes. Une compagnie étrangère, plaidant devant des instances juridiques indépendantes des Etats, dont on sait que les arbitrages privilégient systématiquement les grands intérêts des grands groupes, pourra demander une énorme compensation au gouvernement français si on ne l’autorise pas à faire à telle région française ce qu’ils ont très, bien réussi aux Etats-Unis : empoisonner les nappes phréatiques pour les prochains millions d’années. Pour de plus amples détails, voir ici. Mais déjà, mettez-vous ça dans la tête :

tafta ogm alimentation

Angela Merkel et François Hollande sont franchement pour — la première parce qu’elle dirige un pays exportateur, qui espère gagner encore quelques sous à faire sauter les (très faibles — autour de 2% en moyenne) taxes à l’entrée aux Etats-Unis, le second parce qu’il n’a pas une idée différente de celle de sa « chancelière », comme il dit. Dans la classe politique, silence gêné, ou complice — à l’exception de Dupont-Aignan qui a demandé un référendum sur la question, et a protesté longuement à l’Assemblée, devant un amphithéâtre quasiment vide, en rappelant quels députés européens votent aveuglément pour les intérêts des multinationales, en demandant la suspension immédiate de toutes les négociations en cours et en secret, et en rappelant le mot fameux de Marc-Aurèle : « On peut tondre les peuples, mais en faisant attention de ne pas les écorcher ».

C’est un pas de plus dans la dissolution des Etats-nations. L’Europe devait être un grand concert des nations, « les Etats-Unis d’Europe ». Elle n’est qu’un conglomérat d’intérêts extra-territoriaux, dans la financiarisation globale de la politique. Il faut très rapidement reprendre notre destin en main, sinon ce sera quasiment impossible, à terme. Regardez combien les Grecs ont du mal à reconquérir leur autonomie face à la « troïka ». Et l’on s’étonne qu’ils regardent en ce moment vers Poutine, ravi de voir l’Europe se dissoudre pour faire plaisir à quelques conglomérats qui pensent en termes de cash. Oui, il faut déchirer le TAFTA — avant qu’il soit notre linceul.

Laisser mourir de soif et de faim Vincent Lambert

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vincent lambert euthanasie

Une vidéo, tournée clandestinement, fait scandale auprès des humanistes. Parce qu’elle montre une personne, Vincent Lambert, regarder son frère qui lui parle, et aussi baisser les yeux, comme quelqu’un qui écoute, quand on lui met près de l’oreille un téléphone lui transmettant la voix de sa mère. Le scandale est si grand que le CSA enquête. Le scandale est intolérable, parce que des pontes de la médecine, et une partie de « ses proches » veulent le laisser mourir de soif et de faim. Par humanisme. Pour sa dignité. Et bien sûr, si les gens regardent cette vidéo, ça va être moins facile de faire ça. Il va y en avoir, comme moi, qui vont se dire que c’est un être humain, avec un visage d’être humain, pas un visage de légume, pas une asperge perfusée de partout qu’il faudrait juste mettre dans un doggy bag une fois qu’elle sera toute sèche.

C’est une curieuse injonction morale, quand on y réfléchit, que de nous expliquer, que, par humanisme et au nom de sa dignité, il faudrait laisser mourir de soif et de faim une personne. Et aussi parce que ça commence à coûter cher, de la maintenir en vie, cette personne. Et attention, on ne parle pas de l’aider à mourir par une injection létale, un sédation définitive et rapide, non, ça, ça serait un acte, quelque chose qui demanderait une forme de responsabilité. Non non, là, on voudrait juste « arrêter », de faire, pas « faire quelque chose ». Mais arrêter de faire, en l’espèce, cela veut dire laisser mourir quelqu’un de soif et de faim. Et, il faut le rappeler, c’est une des formes d’agonie les plus atroce qui soit, qui peut être assez longue, avec des manifestations de souffrance du corps dont, bien sûr, les pontes de la médecine ne parleront pas Ou plutôt, ils parleront de « mouvements réflexes ». Les pontes de la médecine adorent parler de « mouvements réflexes » quand la souffrance ne les intéresse pas. Il n’y a pas si longtemps, par exemple, ils avaient décidé que les nourrissons ne souffraient pas, jamais. Si quelque chose ressemblait chez ceux-ci à des manifestations de douleur, il ne pouvait, bien sûr, s’agir que de mouvements réflexes.

J’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi des gens qui ont fait le serment d’Hippocrate trouvent tout à fait normal, digne et moral de laisser mourir quelqu’un de soif et de faim; et pourquoi le scandale consiste à filmer cet être humain, et son humanité, plutôt que de projeter son abandon jusqu’à ce qu’il en crève. Mais bien sûr, son horrible agonie sera silencieuse, c’est ce qui compte. Que des mouvements réflexes, pas de souffrance. Et les humanistes seront contents. Il n’y aura pas eu d’acharnement. Ce n’est pas bien l’acharnement, ça coûte cher au contribuable, et c’est gênant, ça nous rappelle notre irréductible, vulnérable, fragile et dépendante humanité.

Mais c’est parce que nous sommes encore une civilisation capable d’aimer une personne qui n’a pas bougé de son lit d’hôpital depuis des années, que nous avons le droit de nous dire différents de ceux qui égorgent les êtres humains comme des moutons. Sinon taisons-nous. Nos discours ne sont que les mouvements réflexes d’une humanité en laquelle nous ne croyons plus.

*Photo : wikicommons.

L’irrésistible chute de Bo bite-en-l’air 1/2

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chine juge ti israel

Dans la perspective d’un film franco-sino-israelien , en couleurs et en cinémascope,  sur les récents crimes & procès de Bo XiLai「 薄熙來」 (l’ex-futur n°1 du PCC, désormais en prison), de sa conjointe Gu KaiLai 「谷開來」(condamnée à mort avec deux ans de sursis),  de Wang LiJun 「王立軍」(l’ancien chef de la police de ChongQing, condamné à quinze années de prison), de Zhou YongKang 「周永康」(l’ex-patron de la police et et des tribunaux chinois, qui risque bientôt d’être condamné et exécuté par ses anciens subordonnés), etc.

Portraits historiques du Juge Ti JenChieh 狄仁傑 (Dí RénJié)

J’ai fait un songe, retrouvant le célèbre Juge Ti, la semaine dernière, dans la Chine du Sud-Ouest,  à Chóngqìng「重慶」, avec ses trois épouses.  Sans doute parce que, comme toute lectrice de Robert van Gulik,  je me suis souvent demandé ce qu’elles pouvaient bien fabriquer avec Ti JenChieh 「狄仁傑」(Dí RénJié) après leur dîner, à quatre, une fois terminée leur partie de MahJong 「麻將」(MáJiàng) ; et ce qu’elles font ensemble  à trois pour se consoler de son absence, lorsqu’il part en mission loin de son YáMén 「衙門」 .

Mon rêve m’a affranchie à ce sujet, puisque le juge et ses épouses m’ont cordialement invitée à «prendre ensemble le riz du soir» (comme l’écrit van Gulik) et à «partager le petit-déjeuner» du lendemain matin en famille (comme on dit à Paris quand on drague prestement, avec un gentil sous-entendu, un euphémisme, ou une simple catachrèse).

Robert van Gulik (1910-1967)

Mais je suis tenue à une certaine discrétion : comme on me l’a expliqué en publiant mes premières chroniques, le titre du mensuel papier –  et de sa version électronique – c’est «Causeur». Pas plus, ni plus loin, ni plus osé ! Donc, ce n’est ni «Dragueur», ni «Baiseur». Même si chacun est  — sinon dans un blog, du moins dans ses rêves — libre de ses rimes.

Je serai donc pudique sur ce qui s’est déroulé, dans mon sommeil, avec la famille du Juge Ti. En bonne photographe, je focaliserai cette tribune sur le sujet qui motivait l’escale du Juge à ChongQing et dont nous avons, le magistrat, ses trois épouses et moi-même, longuement parlé le lendemain matin :

          
Le juge Ti et ses trois épouses,  (JingFeng 金鳳, MeiXin 梅馨 et ShiHan 詩涵 ) à ChongQing, non loin du Lucky Hotel où Neil Heywood a été assassiné. À droite, quelques années auparavant avant qu’il ne laisse pousser sa barbe.

Que s’était-il vraiment passé dans l’un des pavillons un peu à l’écart dans le parc du  «Lucky Hotel», le NanShan LiJing DuJia JiuDian 「南山麗景度假酒店」 dans la banlieue de ChongQing 「重慶市」 où fut retrouvé, à la mi-novembre 2011, le cadavre du Britannique Neil Heywood ?    

Neil Heywood (1970 – 14 novembre 2011)

Pour MeiXin 「梅馨」, la plus jeune des trois épouses du juge Ti, Neil Heywood était, probablement un «honorable correspondant» des services secrets de Sa Majesté britannique, peut-être plus. Il était parvenu, depuis une dizaine d’années, très loin dans l’intimité des finances (occultes et hors de Chine) de la famille de Bo XiLai, maire de DaLian puis ministre du Commerce extérieur, gouverneur de ChongQing et presque-prochain n°1 chinois. Mais les relations entre le couple et son homme de confiance étranger s’était gâtées, en même temps que le couple Bo Xilai「薄熙來」 >< Gu KaiLai 「谷開來」se délitait.

Sur quoi, ShiHan「詩涵」, la seconde épouse du juge, fit remarquer : Neil Heywood, qui réclamait plus d’argent, avait-il lui-même une maitresse dispendieuse en sus de  LuLu, sa modeste épouse chinoise ?

ShiHan, la deuxième épouse de Juge Ti, se demande pourquoi si Neil Heywood était un agent britannique 

Il était en fait en disgrâce auprès des Bo et avait été supplanté dans ses fonctions de fondé de pouvoirs pour leurs investissements off-shore (y compris une villa assez tape-à-l’oeil à Cannes ! ) par, entre autres, une ancienne maitresse de Bo, la présentatrice de tv Jiang Feng 「姜豐」 (devenue Mrs. Dolby, après son mariage avec un millionnaire britannique).

En tous cas le Registre du commerce français, accessible sur le web,  est clair : les gérants successifs de la villa cannoise furent Neil Heywood, puis l’architecte français Patrick Devillers que le Cambodge remit à la police chinoise, et enfin Mme Dolby. C’est peu discret, puisque n’importe quel internaute chinois peut accéder à cette intimité.

Patrick Devillers, un architecte français, un temps gérant de la SCI propriétaire de la villa cannoise de Gu KaiLai, ici à ses côtés.

Toujours est-il que Neil Heywood réclama, en effet, une soulte, ou un supplément d’honoraires, à Mme Gu, sans doute à propos d’une opération immobilière qui avait mal tourné, et haussa le ton, de manière menaçante, à propos de GuaGua, 「瓜瓜」 «cornichon», son fils , scolarisé à Harrow à partir de l’âge de 12 ans, et désormais inscrit à Harvard.

Bo GuaGua 薄瓜瓜

C’étaient des menaces inconvenantes, certainement maladroites, et passablement dangereuses pour ce benêt britannique. Heywood était peut être un agent secret mais, dans ce cas, pas des plus futés, inconscient à l’évidence qu’il est dangereux en Chine,  plus qu’ailleurs, de «jeter de la merde dans un ventilateur.»

JinFeng「金鳳」, la première épouse du Juge ajouta : personne ne pouvait  ignorer que Heywwod était surveillé par le contre-espionnage chinois, avant même l’arrivée de Bo à ChongQing. Cette relation suspecte, déjà peu tolérable pour le maire de DaLian, le grand port et ville-modèle du Nord-Est chinois, encore moins pour un ministre du Commerce extérieur, était tout à fait incompatible avec les projets de Bo de devenir le n°1 du régime.

Le Juge Ti bavardant avec sa première épouse JinFeng 金鳳

En matière de corruption, les étrangers finissent toujours par exploser en vol : indiscrets, ce ne sont pas des partenaires fiables. Heywood étant sans doute devenu, au fil des ans, un élément de l’entourage de Gu KaiLai, plus que de Bo XiLai qui laissait son épouse longuement éponger sa langueur à l’étranger, à proximité de leur héritier. Selon le site web du «China Times», les fonds  sous la garde de GuaGua hors de Chine dépasseraient les six milliards de dollars.  La famille Bo-Gu n’était peut-être pas la plus riche des familles de dirigeants communistes, mais elle avait de quoi  jouer au poker avec quelques oligarques, et quelques émirs.

Ce qui expliquerait la romance, photographiée par la presse chinoise, que GuaGua a filée dans les sites touristiques du Tibet, escorté par trois jeeps de la police armée, avec la fille d’un des principaux banquiers chinois, petite-fille du patriarche communiste Chen Yun, et habituée des bals pour héritières et princesses de l’hotel Crillon à Paris : Chen XiaoDan「陳曉丹」, une diplômée de Wharton.

Chen XiaoDan, 陳曉丹 lors du Bal des débutantes le 25 novembre 2006 à l’hôtel Crillon, place de la Concorde à Paris. Ci-dessous, Chen XiaoDan et Bo GuaGua, au cours de leur voyage en amoureux au Tibet.
Un tel étalage de luxe a quelque peu choqué les épouses du Juge Ti ! Pour ne rien dire des milliards. Malgré les photos de famille, prises pour la galerie,  avec leur fils Bo GuaGua「薄 瓜瓜」, le couple du flamboyant gouverneur de la «ville spéciale» de Chóngqìng (18 M d’habitants, la surface de l’Autriche), avec son épouse avocate, battait de l’aile à cause sans doute des très nombreuses maitresses de Bo, qui délaissait sa régulière. Mais aussi probablement de la dépendance de Gu à toutes sortes d’anxiolytiques, après avoir été victime à DaLian, d’une tentative d’empoisonnement, dont Wang LiJun le chef de la police, avait retrouvé les coupables dans la domesticité des Bo. Il y avait donc des grumeaux dans le potage, explosifs pour qui sauraient les allumer.

Les trois épouses pouffèrent de rire à l’évocation des maitresses de Bo : que n’avait-il trois épouses à son foyer comme les mandarins des siècles passés ! Mais ShiHan (la seconde des trois épouses qui finissait de traduire en chinois Marie-Olympe de Gouges) souligna que cette traditionnelle structure polygamique de la parenté (qui fait retour indéniablement chez les hauts et moyen-hauts fonctionnaires et les commerçants de la République populaire de Chine) limitait la liberté des femmes ; et qu’elle souhaitait que toutes les épouses chinoises puissent à leur tour prendre des amants autant qu’elles le souhaiteraient. Les deux autres épouses du Juge applaudirent.

Ti, libéral et même libertin (je peux en témoigner désormais, ce que Robert van Gulik n’avait jamais expliqué),  opina et conclut cet intermède par son leitmotiv habituel : «Comme bien souvent, vous avez raison, j’aurais du en parler à van Gulik, pour répondre légitimement à vos voeux et améliorer vos personnages et vos existences dans ses livres. Nous y veillerons dans les suivants. Mais revenons au meurtre du roastbeef qui nous amène à ChongQing ! ».

En resservant affectueusement du SuanLaTang 「酸辣湯」, le potage de sanguette de canard au vinaigre et au poivre (plus qu’au piment), à ses épouses, le Juge Ti ajouta avec sa concision non moins habituelle :  «On se souvient que c’est pour le meurtre de ce Britannique que Gu KaiLai, fut condamnée,  le 9 août 2012,  ‘à mort avec deux ans de sursis’.   Mais, en fait, ce n’est sans doute pas elle qui l’a occis !»

Le Juge mesura l’effet de ses paroles au fait que tous les convives, moi comprise, suspendirent leur baguettes et cessèrent de manger pour entendre la suite.

Le juge Ti expliqua que, depuis la mort de Robert van Gulik (1910-1967), ayant plus de temps libre pour la lecture, il s’était plongé dans la «Corrida avec mise à mort des tycoons chinois» 「中國權貴的死亡遊戲」(ZhōngGuó QuánGuì de SǐWáng YóuXì) isbn 9781940007212 「領袖出版社」 de Ho Pin「何頻」 & Huang WenGuang 「黃聞光」, disponible en anglais chez Perseus sous le titre : A Death in the Lucky Hotel : Murder, Money & an Epic Power Struggle in China.

Ho Pin 何頻, éditeur de la newsletter MinJing 明鏡

Huang WenGuang 黃聞光

L’édition américaine du livre dont je recommande la traduction et l’édition en français: aussi aberrant que cela puisse paraître, selon SUDOC, aucune bibliothèque universitaire française, même sinologique, n’a acheté ce livre.

Comme le lecteur l’aura compris, une grande partie de ma science (éclairée par les commentaires du Juge Ti) vient de cet ouvrage en langue chinoise dont je recommande chaudement la version anglaise à tout éditeur parisien intelligent pour une rapide traduction en français.

Daté, dans sa version américaine, de janvier 2013 il ne comporte donc pas les plus récents détails sur le sort de Zhou YongKang 「周永康」, le n°3 du régime il y a peu encore et de sa probable condamnation à mort que nombre de Chinois anticipent (et pour beaucoup souhaitent). Mais il sera facile à l’éditeur français de demander une postface aux deux auteurs. A défaut, je demanderais au Juge Ti de rendre ce service à l’édition française.

« Chantant rouge » avant de « broyer noir », les deux complices qui veulent saisir le pouvoir à Pékin.

Comme le juge Ti nous l’a expliqué, pendant mon rêve, la chute de Zhou, le plus puissant des dirigeants chinois, responsable de tous les services de sécurité, de police et de justice, avait été annoncée , tracée par un bras invisible dont on ne voyait que la main et le pinceau, sur un mur de ZhongNanHai 「中南海」 le siège du pouvoir suprême à Pékin, du coté occidental de la «cité interdite pourpre» 「紫禁城」ZiJinCheng :

מנא ,מנא, תקל, ופרסין

Mene, Mene, Teqel, Upharsin

C’est-à-dire, sous la forme citée le plus souvent en français,

Mané : «ton pouvoir est compté !».

Thécel : «tu as été pesé et tu ne faits plus le poids !».

Pharès : «ton empire sera divisé !».

Il faut dire que le prophète Daniel, qui parlait mal chinois, errait dans Pékin ayant perdu son chemin.

Son apparition en «guest-star» dans le film que j’ai en tête permettrait de ressortir le panoramique liminaire de Wo ZheiYi BeiZi 「我這一輩子」(Histoire de ma vie) le beau film réalisé par Shi Hui 「石揮」 d’après le roman de Lao She「老舍」, et de faire croire que le prophète Daniel s’est réincarné dans l’un des personnages du film, un pauvre flic de Pékin qui traverse le siècle, dans la capitale (désormais détruite) qui est l’héroïne véritable du film.

Shi Hui 石揮

Que le lecteur ait, au passage, une pensée pour Lao She, le très sympathique auteur pékinois, assassiné pendant la révo.cul. par des gardes rouges maoistes. On ne peut rien comprendre à la politique chinoise la plus récente si on ne se souvient pas que toutes les «élites» chinoises se partageant le pouvoir actuellement, celles nées dans le années 1950, ont traversé cette guerre civile qui fit 4 millions de morts, et pendant laquelle ceux qui ne périrent pas furent, successivement, des victimes et des bourreaux.

Lao She 老舍

Le juge Ti avait été appelé par le patron de la garde du Comité central, chargée de la sécurité des plus hauts dirigeants, pour élucider cette inscription. Il s’en était bien tiré, comme à son habitude en citant le Livre de Daniel.

Mais Zhou YongKang lui avait fait la gueule, et le chef des gardes du corps avait glissé «quand le message n’est pas bon, il tue le messager». Le Juge haussa les épaules, en répliquant «faut pas qu’il se prenne pour Sophocle, on est encore à Babylone !». Le chef des gares du corps avait souri et discrètement laissé partir le Juge Ti avant que Zhou ne tente de le retenir pour lui faire un mauvais sort.

En me racontant l’épisode, le Juge me passa alors les oreillettes de son MP3 pour que j’écoute « Mané-Thécel-Phares » de Jean-Thierry Boisseau, en me suggérant d’en faire le leitmotiv musical d’un film, joué au ErHu, le violon à deux cordes, avant de repasser à l’orchestration originale avec orgue.

Sa seconde épouse lui poussa son coude dans les cotes en disant «Non ! C’est Ibrahim Maalouf à la trompette que je veux pour la bande-son, avec des quarts de ton judéo-andalou».

Mané, Thécel, Pharès : Le Juge Ti, un érudit incollable, très élégant dans ses vêtements de la dynastie Tang, comparés au linge médiocre des bureaucrates post-maoïstes, me précisa le sens de ces trois mots obscurs en hébreu antique que la veuve de Nabuchodosor et leur fils Balthazar, dernier roi de Babylone, avaient vus apparaitre sur le mur du palais où ils festoyaient dans les vases sacrés du Temple de Salomon pour célébrer l’anniversaire de la chute de Jerusalem.

Balthazar, ou est-ce Zhou YongKang ? , a du mal à lire l’hébreu

Le lecteur aura compris que je cherche activement, et même avec une certaine emphase, un producteur pour un film sur ce riche sujet plein de meurtres, de lucre, de stupre, et de violence, mais aussi de très intéressants flash-backs historiques avec des séquences de news réels en N&B. Ce pourrait être le synopsis d’une co-production franco-chinoise-israélienne.

Pourquoi israélienne ? Parce que le juge Ti m’a révélé que la plupart des systèmes d’écoute que les dirigeants chinois installent les uns chez les autres pour s’espionner – mutuellement et réciproquement – ont été achetés en Israel (pour plus de 300 M US$, selon Ho Pin & Huang WenGuang, dans la seule municipalité de ChongQing) .

Si les vendeurs ne sont pas trop niais, ils auront vérolé ce qu’ils ont vendu et auront pu récupérer – à distance (précisément sous le nom de code Mane Thecel Pharès – qui ferait un très bon titre de film ) une partie des enregistrements. Il y a sans doute à Tel Aviv, dans les placards du Mossad, de cocasses fichiers numériques sur l’intime de la politique chinoise, les murmures et chuchotements de la nomenklatura, et les râles de leurs maitresses, sans oublier le cliquetis des lingots d’or qu’on range, et le frou-frou des billets de banque qu’un bon logiciel doit permettre de distinguer du frou-frou des dentelles.

De toute façon, il me faudrait dans le film une belle israélienne yéménite comme feu Ofra Haza pour chanter Hatikvah au Juge (c’est son phantasme, car Ti JenChieh est pro-israélien et il m’a expliqué qu’il méprise Stéphane Hessel. Il a beaucoup insisté pour que je m’en souvienne, alors que je n’ai rien lu de Stéphane Hessel. Tous mes amis parisiens m’ont confirmé que Hessel était une glaire et que je gagnerais une caisse d’un excellent Cahors si je l’imprimais dans Causeur), tout en expliquant aux spectateurs que l’hymne national israélien Espérance est – au départ – un chant moldave Carul cu boi («J’ai deux grands boeufs à ma cariole») qui a été fredonné dans les congrès des travailleurs socialistes yiddish avant de devenir l’hymne sioniste. Je viens d’apprendre tout cela, et je suis pas peu fière de ressortir ce très récent savoir !

C’est en effet ce que m’a raconté, pour me draguer, un charmant jeune Moldave vendant des sandwichs dans le train Toulouse – Paris : il m’expliqua qu’il rêvait de séduire en Israël une jeune et belle Falasha en lui racontant cette histoire. C’était son phantasme à lui.

Comme je ne parle pas hébreu, et ne suis pas Falasha, et pas même noire, j’ai craint de le décevoir. C’est alors que, dans les secousses du train qui freinait en gare de Souillac, le beau Moldave (en m’offrant un jambon-comté-beurre-cornichons) me répondit, comme dans Certains l’aiment chaud, que «personne n’est parfait» et qu’on pouvait donc quand même se revoir. Mais c’est une autre histoire.

Il est temps d’introduire une respiration dans mon récitatif : je recherche une belle Falasha pour surprendre d’abord les producteurs au détour de mon story-board, ensuite les spectateurs, dans le film sur la chute de Bo Xilai et Zhou YongKang.

Il y a une composante orientale exotique certaine pour les Français dans ces crimes et ces histoires de pouvoir, de lucre et de stupre, dans la bureaucratie chinoise que les Français croient tellement faramineuse, mais en fait simplement enfarinée et raffarinée.

Même avec l’aide du Juge Ti, compter et recompter les cadavres, puis mesurer des longueurs de fils de fer barbelés maoïste et post-maoïste, capitaliste mais anti-libéral, etc. cela peut à la longue lasser. Il faut donc penser également aux spectateurs chinois : une Israélienne éthiopienne et une autre yéménite, cela ferait une superbe affiche, surtout si elles chantent, en bikini, pour stimuler -sans entraves – vers la liberté et le plaisir – celles qui se baignent encore en survêtement ou en tchador, en Iran (pour la concupiscence des mollahs), à Gaza (pour celle des militants du Parti de gauche et des policiers du Hamas), et ailleurs.

Il faut aussi, avec ce projet de film, ramener en Chine de bons trompettistes antillais et un peu d’humour juif. Toutes ces présentatrices de tv de Pékin et de province qui se tapent des policiers glauques (et des cadres du PCC peu ragoûtants) pour – au final avec leurs gains et leurs primes – acheter des sacs Vuitton, ce n’est pas vraiment exaltant.

La Chine mérite mieux comme consolations après tant d’années de maoïsme. Bo XiLai ne serait peut-être pas en prison aujourd‘hui s’il était allé au Festival de Marciac pour accompagner Wang Fei (qui adora ses quelques jours de vacances dans le Gers), s’il y avait été séduit par une festivalière antillaise chanteuse de jazz, qui lui aurait appris qu’il y a dans la vie des objectifs plus drôles que d’ambitionner de succéder à Hu JinTao et de planquer off-shore de l’argent mal acquis. C’est pour cela que, sur le conseil du Juge Ti, je reviendrai un peu plus loin sur l’enfance de Bo pour tenter d’expliquer ses aberrations et son plantage après un ascension assez fulgurante.

Si Xi JinPing a un peu d’humour, il me donnera un passe pour interviewer Bo en prison sur ses choix existentiels : «Auriez-vous préféré aller avec Wang Fei au Festival de Marciac et y draguer une jeune musicienne antillaise ? Ou bien accumuler dans des paradis fiscaux de quoi acheter des dizaines de milliers de sacs Louis-Vuitton pour vos 800 maitresses ? Croyez-vous que Arman aurait pu faire une sculpture place TianAnmen avec des milliers de sacs LV, comme il fait avec des valises, et des horloges, devant la gare saint-Lazare ? Est-il raisonnable de ramener – comme vous avez notablement contribué à le faire – l’histoire chinoise moderne à un immense terril de sacs Vuitton».

Wang Fei 王菲, à peu près à l’époque où elle avait assisté au Festival de Marciac et dans le film Chungking Express 重慶森林 de Wong KarWai 王家衛.

Il est fou de penser que LV a fait un tel chiffre avec ses baise-en-villes qui, en Chine, ne servent qu’à afficher que l’on fornique avec des corrompus ou des corrupteurs. «Et quand on pense que Gorbatchev a fini en faisant de la pub pour les sacs Vuitton ! » ajouta MeiXin, la première épouse du Juge Ti…

ShiHan, la deuxième épouse du Juge, m’incita à recadrer mes statistiques : 800 présentatrices de tv cela peut sembler beaucoup. Mais sur dix ans cela ne fait plus que 80 par an, 7 par mois, de plus mutualisées avec Zhou YongKang et quelques autres gradés de la police.

Comme le rappellent Ho et Huang, Bo XiLai「薄熙來」était connu par tous en Chine sous le sobriquet «Bo QiLai»「薄起來」, c’est à dire «Bo-bite-en-l’air», un jeu de mot coquin sur les premières paroles de l’hymne national «Dressez-vous ! ».「起來 !」(QiLai !)

Tian Han 田漢 et sa statue à ShangHai au fond de l’ex-concession française à côté du DongHu Hotel

Nota bene : Tian Han 「田漢」, l’auteur de cet hymne national «La marche des volontaires» 義勇軍進行曲, a été torturé à mort par les gardes rouges pendant la révo.cul. Sa statue, discrète et oubliée, est au centre d’un petit rond-point en face de l’ancien hôtel particulier de Du YueSheng 「杜月笙」(le gangster partenaire des fonctionnaires français), au fond de l’ancienne concession française de Shanghai.

Du YueSheng 杜月笙 (1888-1951), le véritable patron de la concession française, ancient tireur de jonques sur le Grand canal, patron du Gang vert, partenaire de Chiang KaiShek dans l’élimination des communistes en 1927. Son hôtel particulier est devenu le DongHu Hotel, et c’est là que le Juge Ti loge quand il passe à ShangHai.

Le lecteur de Causeur m’autorisera cette autre digression : la Chine est sans doute le seul pays au monde où tous les citoyens qui se lèvent pour écouter leur hymne national entendent, derrière les flonflons, les cris de douleur et de désespoir de l’auteur des paroles, torturé à mort. En l’occurrence, il le fut sur ordre du grand-timonier et de son épouse, Madame Mao. Cette schizophrénie nationale explique, mais n’excuse pas, la violence et le cynisme de dirigeants corrompus, qui dégoulinent en cascade à tous les étages de la société.

Et puis, il nous faut penser aux heures de solitude désormais de Bo (condamné à perpète en septembre 2013) et de Zhou (attendant peut-être la piqûre qui doit l’euthanasier) dans leur prison dorée, à repasser sans fin des dvd maoistes et post-maoistes. Un peu de délire hollywoodien en contrepoint d’une très précise relation de leur ascension puis de leur chute, cela serait assez distancié, brechtien, et pourtant plus drôle que «La bonne âme de Se-Tchouan» («Der gute Mensch von Sezuan»).

À ChongQing, nous sommes au SiChuan, là où Brecht situe sa fameuse pièce. Le juge Ti m’a demandé si, avec les tribulations criminelles de Zhou YongKang et de Bo XiLai, nous n’aurions pas aussi la matière d’une autre pièce brechtienne pour théâtres subventionnés français et comités d’entreprises, à la manière de La Résistible ascension d’Arturo Ui.

J’en conviens, mais quel dramaturge pourrait prendre le relais de Brecht ?

«L’Irrésistible chute de Bo Bite-en-l’air» est un bon titre, tant pour les centres dramatiques de province français que pour les théâtres chinois, et peut-être même Hollywood. Je pense même que le ministère de la Vérité chinois pourrait être co-producteur, ou pour le moins aider au tournage. Avec «One, two, three» on a déjà une bonne amorce : le film de Billy Wilder se trouve en Chine dans tous les marchés de nuits, piraté, pour la plus grande joie des cinéphiles. Et il faut absolument ressortir la séquence parodique des opéras de Mme Mao, «Carmeng», géniale, comme le reste du film de Jean Yanne, «Les Chinois à Paris», le best-seller des vendeurs de DVDs piratés dans tous les marchés de nuit chinois.

Voilà un sujet à suggérer à Yan LianKe 「閻連科」 dont je recommande aux lecteurs de «Causeur» l’extraordinaire «Servir le peuple»「為人民服務」, le plus beau roman sorti de Chine récemment, et fort bien traduit en français en 2006 par Claude Payen. Un autre grand sujet pour un beau film, sur lequel je reviendrai dans mon blog.

Yan LianKe 閻連科 l’un des auteurs chinois contemporains les plus intéressants

Si, comme il faut l’espérer, le livre de Ho Pin et Huang WenGuang, trouve rapidement un éditeur en France, il sera facile, je le répète, de demander aux auteurs de mettre à jour, avec les plus récents détails, cet extraordinaire roman policier, mettant aux prises des truands aux crimes innombrables, qui se sont fabuleusement enrichis (avec toutes leurs familles et tous leurs alliés, et aussi leurs maitresses) sur le dos de la Chine et des Chinois.

Le juge Ti m’expliqua que l’enquête était déjà presque complètement achevée dans le livre de Ho et Huang, bien que quelques confirmations ne soient pas encore sorties de Chine. Elle lui parait très bien conduite et il recommande l’ouvrage pour sa description passionnante des rouages du pouvoir. A l’évidence, Bo XiLai et Zhou YongKang, pourtant pas nés de la dernière pluie, sont tombés dans les filets de plus malins qu’eux.

La suite demain.

Roms : halte au feu!

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roms lille roumanie

Ça commence par un gros panache de fumée noire, à Lille, visible depuis la Grand-Place, là où les terrasses fleurissent avec les beaux jours et où l’on peut paresser en regardant passer les filles. On ne dira jamais assez le charme et la douceur de vivre de la capitale des Flandres quand le soleil, qui n’est pas un habitué des lieux, se met à briller.

Mais voilà, le panache de fumée, c’était l’incendie d’un bidonville rom, installé sous un autopont, tout proche finalement de cet hypercentre aux faux airs de dolce vita. Les automobilistes de la voie rapide qui amène sur le périphérique et l’autoroute de Paris étaient habitués au spectacle au point de ne plus le voir, ou rapidement en chassant un vague remords, vite dissipé. C’était le lundi 8 juin. On l’appelait le camp Pasteur. On ne se rend pas compte de l’ironie de la chose. Un agglomérat de cabanes pour vingt familles coincées entre des rubans d’asphalte, où les conditions de vie ressemblaient à celle d’un camp de réfugiés dans un pays en guerre ou victime d’une catastrophe naturelle et à qui on a donné le nom d’une célébrité hygiéniste, d’un bienfaiteur de l’humanité.

Mais on ne peut pas s’occuper de toute la misère du monde, n’est-ce pas? Il parait même qu’on ne peut pas l’accueillir bien qu’on soit la cinquième ou sixième puissance mondiale. Je sais, les choses sont plus compliquées. Les choses sont toujours « plus compliquées » quand le malheur s’ajoute au malheur et qu’on ne veut pas avoir honte. Parce que cette fois-ci, le malheur s’est ajouté au malheur: on a retrouvé dans les décombres le corps calciné d’un enfant. La Voix du Nord nous dit même qu’il s’agissait d’un enfant « d’environ cinq ans » . Tout est dans le « environ ». Non seulement, il vivait entre les bagnoles et un autopont, mais on est bien incapable de dire qui il était et quel âge il avait exactement. Les légistes ont fait ce qu’ils ont pu. Alors va pour « environ cinq ans ».

Les estimations les plus sérieuses parlent de 20 000 Roms à peine sur le territoire national. 20 000… À qui fera-t-on croire qu’on ne peut pas régler le problème de 20 000 personnes qui sont certes très ennuyeuses, sales, voleuses et qui pratiquent une mendicité agressive? Mais tout de même: 20 000, ce n’est pas grand chose. 20 000 dont rappelons le on peut soustraire désormais un enfant brûlé vif. Un enfant « d’environ cinq ans ».

Et ces 20 000 ne débarquent pas de la planète Mars, ni même d’Afrique. Non, l’immense majorité d’entre eux vient de Roumanie. Je crois savoir que la Roumanie appartient à l’Union européenne. Je crois savoir que l’Union européenne demande des garanties minimales à ses membres, en matière de droits de l’homme et de respect des minorités. Faut-il donc un enfant mort pour qu’on se décide à lui demander des comptes, à la Roumanie ? On fait bien ça avec la Grèce, en soumettant à un incroyable chantage qui est aussi un déni de démocratie un gouvernement élu il y a quelques mois. Il faut croire que la sauvegarde de l’euro fort vaut plus que la vie d’un enfant d’ « environ cinq ans ». Serait-il si compliqué d’expliquer à la Roumanie et à quelques autres que s’ils veulent continuer à bénéficier des fonds structurels, il faudrait voir à ne pas traiter leurs Roms comme des chiens? Ou alors, mais je n’ose y croire, c’est qu’on instrumentalise ces 20 000 Roms pour en faire un enjeu politique, pour entretenir à bas bruit une xénophobie latente et une compétition sécuritaire.

Comme l’actualité ne se repose jamais, le lendemain de l’incendie, l’Unicef publiait un rapport sur la condition des enfants en France . Trois millions d’entre eux, soit un sur cinq, vivent sous le seuil de pauvreté. 30 000 sont sans domicile (il y en a donc au moins dix mille qui ne sont pas Roms. 9 000 vivent dans des bidonvilles et 140 000 décrochent de l’école chaque année (les enfants roms ne décrochent pas de l’école, ils n’y vont pas car ils préfèrent brûler chez eux). Mais un autre aspect du rapport les concerne à nouveau un peu plus: la situation des jeunes migrants, surtout lorsqu’ils arrivent seuls, et qu’ils sont exposés aux agissements de mafias diverses. L’Unicef remarque enfin que ces chiffres sont en augmentation depuis le début de la crise de 2008 et représentent, sur cette dernière période, 440 000 enfants de plus plongés dans la misère.

On dit couramment qu’on mesure le degré d’une civilisation à l’état de ses prisons. On pourrait peut-être les mettre en prison, les enfants pauvres, ça se faisait assez couramment au XIXe siècle ou encore, comme le recommandait Swift dans son Humble proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, les transformer en viande de boucherie.

Après tout, à Lille, il y a déjà eu un barbecue au camp Pasteur.

*Photo : 20 MINUTES/SIPA. 00650818_000032.

Manuel Valls au pays des merveilles

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Alice miroir Valls Berlin avion

L’escapade aérienne familiale et footbalistique du premier ministre à Berlin vient d’enflammer la sphère médiatique et celle des réseaux. Comme c’est la règle, on y trouve à la fois le pire et le meilleur, et surtout l’expression d’une joie mauvaise assez réjouissante.

On ne reviendra pas en détail sur ce qui constitue une faute politique majeure et risque de coûter cher à celui qui a préféré, pour lui et sa progéniture, un loisir de riches à une soirée devant un écran avec la piétaille socialiste du congrès de Poitiers. Simple bévue politique qu’il semble inutile – d’accord avec Élisabeth Lévy – de qualifier d’éthique et de morale, voire pire… En revanche, la joie mauvaise est moins l’expression de l’envie ou de la mesquinerie que celle du plaisir procuré par la séquence classique de l’arroseur arrosé. Que n’a-t-on entendu sur le dîner du Fouquet’s, le yacht de Bolloré, la candidature du prince Jean à la présidence de l’Epad ! Encore le jour même de la virée berlinoise, un tweet triomphal annonce l’arrivée des dirigeants socialistes en train à Poitiers alors que, suivez mon regard, d’autres s’étaient rendus à un meeting au Havre en avion privé (3200 euros payés par l’UMP). Mauvaise pioche, effet boomerang,

Le Premier Ministre – qui communique plus qu’il ne gouverne, disent les mauvaises langues – a pourtant mis en place une défense calamiteuse. Quatre ou cinq versions successives, aussi mensongères les unes que les autres, conclues par un dernier mensonge, par omission celui-là. Il a fallu que l’on apprenne par la presse que les deux fils de Manuel Valls étaient de la balade. Pour le justifier, on fit répondre qu’il restait de la place dans l’avion, alors pourquoi pas ? Sans mesurer que ce détail meurtrier finissait de pulvériser la thèse du voyage imposé par les fonctions de Premier ministre. Ne nous attardons pas sur l’argument de la quantité de travail du chef du gouvernement, qui présente le déplacement aux frais de la princesse comme une légitime compensation. Impossible de faire pire.

Face à cette débandade il a fallu que les copains s’y collent. Le Président de la République a repris à son compte du bout des lèvres la fable de la réunion de travail avec Michel Platini. Ce dernier, bon garçon, mais habile, a confirmé qu’il avait bien invité Manuel Valls à venir assister au match, mais sans être très clair sur le caractère professionnel de leur rencontre. Les préposés au sauvetage ont immédiatement embrayé : « Vous voyez bien qu’il y avait une réunion ! » Peine perdue, clameurs et ricanements redoublent. Manifestement, les caciques socialistes et leurs sympathisants ont lancé un championnat. C’est à celui qui trouvera l’explication la plus inepte. On trouve dans le peloton quelques vieux routiers confirmés : Bartolone, Le Foll, Cambadelis et quelques équipiers de moindre calibre. Mais deux athlètes ont réussi une échappée. Jean-Marie Le Guen, qui explique la virulence de la polémique par le caractère profondément rasoir du congrès de Poitiers. Comme les journalistes s’y ennuyaient, ils ont ouvert la chasse au Valls pour se distraire. Et puis un politologue ayant micro ouvert à France Culture, pour asséner qu’il s’agit d’un complot du « Parti des médias ». Leur but étant de faire diversion, pour empêcher de parler de l’événement majeur intervenu le 9 juin : l’annonce de mesures destinées à favoriser l’embauche dans les PME. Brillant, non ?

Et pour finir, repentance un peu piteuse du gamin pris en faute et proposition de remboursement très partiel.

Il y a un sujet qui n’a pas été abordé : la dimension juridique, voire judiciaire, de cet incident. S’agissant de Nicolas Sarkozy, on imagine bien que l’information judiciaire aurait été comme d’habitude ouverte dans la journée. Les « journalistes enquêteurs », comme on les appelle aujourd’hui, auraient publié moult documents et autres procès-verbaux. Perquisitions et garde à vue seraient déjà en cours. Pour l’heure, c’est le silence. Pourtant, la question est la même qu’avec Agnès Saal. La dépense exposée à l’occasion de ce voyage est-elle rattachable à la fonction de Premier ministre, ou s’agissait-il d’un voyage privé ? Dans la deuxième hypothèse, deux conséquences. Tout d’abord, le risque que s’appliquent des articles du Code Pénal réprimant la concussion et le détournement de biens publics. Ensuite, en vertu de la jurisprudence Villepin dans l’affaire Clearstream, la compétence du juge de droit commun et non de la Cour de Justice de la République. Franchement désagréable.

Soyons clairs : l’utilisation de cette voie serait ridicule. L’erreur de Manuel Valls est bénigne et le pénal n’a rien à faire dans cette histoire. La sanction politique est déjà très lourde. Et surtout, il me semble qu’il faut justement en rester à cette dimension politique. Comment le Premier ministre a-t-il pu être à ce point aveuglé et sauter à pieds joints dans ce piège ? Ne pas voir la contradiction avec ses propres cours de morale ? Ne pas comprendre que pour un chef de gouvernement qui impose au pays une purge austéritaire passablement indigeste, s’offrir des loisirs de milliardaire aux frais de la princesse risquait de faire une grosse tâche. Et comment s’imaginer que ses adversaires (politiques) et ses ennemis (dans son camp) n’en profiteraient pas ? Je ne sais pas si la polémique est grotesque, mais elle était inévitable.

L’ayant un peu connu avant, j’avais pourtant gardé le souvenir de quelqu’un d’intelligent et rapide. Alors, comme beaucoup d’autres l’ont fait à gauche depuis 2012, aurait-il traversé le miroir ? Tournons-nous vers Alice, qui la première a traversé ce miroir. Lewis Caroll nous a dit pourquoi et quelles en étaient les conséquences. Au-delà du miroir, le monde est un espace de liberté et un refuge, alors que le monde réel est marqué par les interdits. De pion qu’elle était dans le pays des merveilles, Alice devient reine au-delà du miroir. Mais attention c’est aussi un monde inversé. Il faut courir pour rester à la même place. Les images que vous renvoient les miroirs sont fausses. Et plein de choses encore, difficiles et déroutantes. Et si l’on veut y rester il faut aussi finir par tuer le Jabberwocky. Après avoir compris son poème, et ça…

« Lfut bouyeure et les filuants toves…girèrent et bilbèrent dans la loirbe…Tout smouales étaient les borogoves…et les dcheux versins hurliffloumèrent… ».

Camarades  du camp du bien, franchement il vaudrait mieux traverser dans l’autre sens et revenir.

*Photo : Flickr.com

Poème pour Vincent Lambert

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euthanasie enfant belgique

euthanasie enfant belgique

Qu’y a-t-il dans la tête de Vincent Lambert ?

Dans la tête de Vincent Lambert, il y a le vide, et le rien, et la nuit. Tout au plus quelques sensations fugaces et images mentales appauvries. Résidus d’une pensée qui s’enfuit, qui retourne à l’informe. Perpétuel sommeil d’une intelligence évanouie. De la souffrance sans doute pas, du malaise peut-être, de l’angoisse informulée… personne ne sait, tout le monde imagine. Dépendance absolue vis-à-vis des représentations d’autrui, miroir infidèle d’une réalité inconnaissable. Incommunicabilité, indicibilité : la mort de l’esprit.

Dans la tête de Vincent Lambert et des personnes en état végétatif, il y a la nuit.

 

Qu’y a-t-il dans la tête de l’épouse de Vincent Lambert ?

Dans la tête de l’épouse de Vincent Lambert, il y a l’amour, et le chagrin, et l’épuisement. Peine devant la dégradation de l’être aimé, souvenir de celui qu’il était, de celui qu’il voulait être, fidélité aux serments donnés. Peur qu’il souffre, désir de lui épargner cela, au moins, et de lui permettre une mort paisible. Désespoir. Lassitude devant une tâche privée de sens, découragement devant l’implacable réel. Envie que cette histoire figée, sans événement, sans progrès, prenne fin. Aspiration à un retour à l’ordre naturel, où mort de l’esprit et mort du corps font un. Besoin de se détacher de celui qui n’est plus, d’apprendre à vivre sans lui.

Dans la tête de l’épouse de Vincent Lambert et de certains proches des personnes en état végétatif, il y a l’épuisement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des parents de Vincent Lambert ?

Dans la tête des parents de Vincent Lambert, il y a l’amour, et le courage, et l’entêtement. Retour d’une relation ancienne, maternante, où l’enfant retrouve sa complète dépendance. Refus de voir leur fils les quitter. Interprétation de chaque mouvement réflexe du malade, fondant une espérance irrationnelle. Espérance. Idée du spirituel suffisamment forte pour s’imposer malgré la réalité physique. Refus de l’inéluctable, volonté de vie au-delà de la mort, résolution d’arrêter le temps. Combat contre la pensée dominante, si médiocrement utilitariste. Foi en une vérité supérieure, donnant du sens aux épreuves. Abnégation et dogmatisme tout à la fois.

Dans la tête des parents de Vincent Lambert et de certains proches des personnes en état végétatif, il y a l’entêtement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des médecins qui pratiquent des euthanasies ?

Dans la tête des médecins qui pratiquent des euthanasies, il y a la compassion, et la toute-puissance, et la confusion. Apitoiement devant la souffrance des malades en phase terminale, incapacité à trouver une solution pour la soulager. Émotion débordante, entraînant l’irréversible. Confusion des valeurs, oubli de sa mission, dépassement de ses droits. Chaos. Délire de se croire au-dessus des lois. Jeux avec les possibles, passage à l’acte. Absence de réflexion sur les moyens et les fins. Solitude probable, faisant le lit de la déshumanisation.

Dans la tête des médecins qui pratiquent des euthanasies, il y a la confusion.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des malades qui font l’objet d’une euthanasie ?

Dans la tête des malades qui font l’objet d’une euthanasie, il y a la souffrance, et l’angoisse, et la détresse. Souffrance de la maladie présente, désir que ces souffrances prennent fin. Aspiration à être soulagé, mais à quel prix ? Peur de la mort, angoisse d’être poussé à l’écart, mis au ban de l’humanité. Ambivalence d’un désir d’en finir et de vivre encore un peu. Horreur de la situation présente et terreur de la mort qui s’approche. Dépendance, fragilité, faiblesse. Certitude de ne plus rien valoir, de ne plus être bon qu’à manger les pissenlits par la racine. Sentiment d’être dominé par ceux qui savent ce qui est le meilleur pour vous. Impression de devoir faire bonne figure, à l’Antique, pour éviter d’être à charge. Besoin de s’abandonner, détermination à s’accrocher. Solitude finale, quoiqu’on en dise, quoiqu’on fasse.

Dans la tête des malades qui font l’objet d’une euthanasie, il y a la détresse.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des médecins qui s’adonnent à l’obstination déraisonnable ?

Dans la tête des médecins qui s’adonnent à l’obstination déraisonnable, il y a le tourbillon des actes, et l’abandon à la technique, et l’aveuglement. Absence de remise en question. Certitude de répondre aux demandes d’immortalité des patients et des familles. Protestation de bonne foi. Décisions au jour le jour, emballement du système, goût immodéré pour la technoscience, valorisation des actes techniques, activité. Oubli de la proportionnalité des soins. Compétence scientifique, insouciance morale. T2A, CCAM, remplissage des lits, postes à défendre, réflexes corporatistes. Idolâtrie du faire, incapacité à lâcher prise, oubli de l’Être. Peur de ne jamais en faire assez. Fantasme des plaintes, des procès.

Dans la tête des médecins qui s’adonnent à l’obstination déraisonnable, il y a l’aveuglement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des médecins de soins palliatifs ?

Dans la tête des médecins de soins palliatifs, il y a l’accompagnement, et l’humilité, et le dévouement. Métier vécu comme un apostolat, charité de soins modestes, peu valorisés. Efforts constants sur soi, pour être à la hauteur d’une telle mission. Deuil de la toute-puissance. Abnégation. Joie des regards échangés, douleur des pertes quotidiennes. Appui moral sur une justification transcendante, dénégation des motifs religieux qui fondent cette attitude. Intuition de l’incomplétude de la médecine. Conviction d’agir dans le bon sens. Critique de la médecine technoscientifique, celle qui guérit les malades. Complexe d’infériorité envers cette autre médecine, sans doute. Amertume d’être mal compris.

Dans la tête des médecins de soins palliatifs, il y a le dévouement.

 

Qu’y a-t-il dans la tête des membres de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) ?

Dans la tête des membres de l’ADMD, il y a des certitudes, et le volontarisme, et le militantisme. Conviction qu’une vie diminuée ne vaut pas la peine d’être vécue. Amour de l’autosuffisance, dégoût de la dépendance. Désir de maîtriser son destin jusqu’au bout, de contrôler son image, de ne pas déchoir. Idée précise de ce qu’est la « dignité ». Fermeté. Effroi devant la décrépitude physique et psychique. Confiance dans la liberté individuelle. Vision libérale des rapports interpersonnels. Ressentiment envers le corps médical, accusé de confisquer leur destin aux gens. Volonté de se libérer du pouvoir médical. Lutte contre l’aliénation de la fin de vie. Certitude d’être dans le sens du progrès.

Dans la tête des membres de l’ADMD, il y a le militantisme.

 

Qu’y a-t-il dans la tête de nos concitoyens ?

Dans la tête de nos concitoyens, il y a des désirs contradictoires. Peur de la mort, appréhension devant la vie. Dégoût du handicap, envie d’être aimé tel qu’on est. Terreur de la souffrance, effroi du néant. Désir de vivre vieux, désir de ne pas être vieux physiquement. Ambition d’être performant, angoisse de devoir être performant. Ambivalence. Proclamation de la liberté, demande de protection. Refus du paternalisme, exigence du maternage. Générosité des déclarations d’intention, mesquinerie des actions pratiques. Revendication d’individualité, besoin de sens collectif. Sommation d’une médecine technique et humaine tout à la fois. Croyance au progrès, nostalgie du passé.

Dans la tête de nos concitoyens, il y a des désirs contradictoires.

 

Toutes ces têtes pleines de sentiments si variés se choquent et s’entrechoquent sans nous laisser en repos. C’est la condition de l’homme moderne, paraît-il!

 

Anne-Laure Boch est neurochirurgien, docteur en philosophie. Elle exerce comme praticien hospitalier à l’hôpital Pitié-Salpêtrière (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris).

L’irrésistible chute de Bo bite-en-l’air 2/2

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chine juge ti israel

Retrouvez la première partie de l’article ici.

Je ne peux dans un simple compte-rendu rapporter tout ce qu’expliquent Ho and Huang, les auteurs de ce qui sera un best-seller en français. Qu’on m‘entende bien : ce qu’offre cet ouvrage, ce n’est pas comme tant de livres français sur la Chine un résumé de ce que les journaux ont déjà publié en pompant d’autres journaux qui etc. mais le contraire : il deviendra la source de ce qu’écriront les journalistes français pour raconter – enfin – avec nuances et détails historiques – ce que les lecteurs français doivent absolument connaître sur le métabolisme du régime post-maoiste chinois.

Sans nuire du tout à la traduction française du livre, je laisse le Juge Ti résumer l’hypothèse des deux auteurs : Gu KaiLai, esseulée, médicalement affaiblie, sans plaisir ni emploi réel des fonds qu’elle avait placés à l’étranger (imprudemment sous le contrôle de médiocres), reconnaissante à Wang LiJun d’avoir découvert les domestiques qui avaient tenté de l’empoisonner, n’avait pas obtenu que son mari propulse son chef de la police plus vite et plus haut encore. Wang avait «pété les plombs» comme le démontrent bien nos auteurs ; mais, grâce au matériel israélien, il avait véritablement accompli, des prouesses électroniques : interception de communications du président de la République, contrôle du GPS des portables de milliers de truands, au point de leur envoyer un SMS leur interdisant de mettre les pieds en ville lors d’une festivité et de repérer et d’arrêter ceux qui transgressaient l’interdit, exécution de son prédécesseur chef de la Police (qui lui pronistiquera une fin identique …). Wang aurait incité Gu à se débarrasser de Heywood, achevé le meurtre bâclé par l’avocate (qui fut plus maligne dans sa jeunesse), et commencé à expliquer à Bo qu’il allait lui «tordre les rognons blancs». Bo lui retourna une baffe et le démit de ses fonctions. C’est là que Wang a perdu les pédales et certainement déçu quelqu’un à Pékin (dont le nom et la fonction restent une énigme).

Wang LiJun 王立軍 : sa demande, bidon, d’asile politique au consulat américain de ChengDu lui sauve la vie au moment où il avait le choix d’être abattu par Bo XiLai, ou condamné pour le meurtre de Heywood, ou suicidé par le mystérieux maître-d’oeuvre de la chute de Bo. Sur la photo de droite, lors de son procès, sûr de lui et pas amaigri, il se souvient du coup de téléphone du président Hu JinTao, demandant aux policiers de ChengDu et de ChongQing de ne pas s’entretuer, et au maire de ChongQing de cesser d’empoigner le vice-ministre de la sécurité publique, puis garantissant une sentence légère à Wang.

Premier flash-back : Gu KaiLai n’est pas n’importe qui. Je recommande la lecture de son portrait par Ho et Huang. Ses parents sont de gens honorables. Elle a été victime du courage de son père, disgracié pour avoir amoureusement défendu sa mère contre des tarés maoistes. Son enfance a été misérable et elle est devienue bouchère sur les marchés. Elle a été trahie par son premier amant qui s’est enfui après l’avoir laissé seule avorter. Ce qui la sauva c’est d’avoir l’énergie d’apprendre à jouer du PiPa, une sorte de guitare. C’est un de ses enregistrements qui servit de bande-son aux newsreels sur la mort de Mao et ses funérailles.

Bo XiLai à la fin de la Révolution culturelle et avec sa première épouse Li DanYu 李丹宇

Après la révo. cul. elle parvint à intégrer l’université où elle rencontra Bo XiLai, mignon et amaigri par les horreurs de cette période. Le coup de foudre est réciproque. Les épreuves qu’ils ont traversées les rapprochent encore. Elle a trouvé un partenaire à sa mesure. Ils sont ambitieux et ont l’énergie de leur ambition. Leur réussite est rapide et exceptionnelle, mais ils vont se ramasser à très faible distance du pouvoir suprême, à cause de deux dérives : pour elle le fric ; pour Bo, le cul. Bo est une sorte de lubrique qui ne se contrôle plus et cela nuit à l’équilibre de leur couple. Bo qui ne fait pas assez attention, laisse son épouse négligée confier des secrets de famille à des étrangers peu fiables, mais qui ont compris que Gu veut que son fils sorte du système chinois pour devenir un milliardaire occidental.

Gu KaiLai et Bo XiLai aux funérailles de Bo YiBo.

En haut à droite, Zhang WeiJie ; à gauche, Ma XiaoQian, citées comme concubines de Bo sur les blogs chinois. En bas, Zhang ZiYi 章子怡, la comédienne, qui fait des procès aux médias citant des honoraires de 10 M US$ pour des relations sentimentales avec Bo XiLai, qu’elle nie farouchement !

Gu KaiLai, lors de son procès, mais il s’agit très probablement une doublure, ou bien elle est bourrée de médicaments.

Bo XiLai, lors de son procès en 2012. Comme il est de grande taille, il a fallu trouver deux policiers géants, pour l’encadrer et le « diminuer » médiatiquement.

Deuxième flash-back :

Bo YiBo 薄一波, le père de Bo XiLai était d’un des «huit immortels», les dirigeants les plus proches de Deng XiaoPing après son retour au pouvoir en 1980, tous des survivants des purges de Mao.

Pendant la révo.cul., sur ordre de celui-ci (à n’en pas douter, vu son grade et son cv, seul Mao pouvait ordonner qu’il soit persécuté par des étudiants) il fut sévèrement battu ; y compris par son fils, qui lui aurait cassé une côte lors d’une «séance publique de critique».

Bo YiBo battu par des gardes rouges, sur ordre de Mao et Mme Mao, pendant la révo. cul.

Bo le père aurait alors déclaré : «Il ira loin ce petit». En 1967 la femme de Bo YiBo et mère de Bo Xilai est tuée par les gardes rouges qui l’accompagnent en train d’une prison de Canton vers une autre à Pékin.

Après une enfance luxueuse de fils d’un hautissime bureaucrate, pour le jeune Bo XiLai, c’est la violence crue et «sans espoir de retrouver l’espérance». Mais après la mort de Mao et un détour par la case prison pour la «Bande quatre», dont Mme Mao, c’est la revanche ; mais, selon le Juge Ti, bizarre et décevante à plusieurs égards : Bo YiBo, le père, soutiendra Deng XiaoPing dans sa féroce répression des pacifiques manifestations de juin 89 !

Bo XiLai, dont l’ascension est orchestrée par son géniteur, pas rancunier, prend comme slogan à ChongQing «chanter rouge» (les hymnes maoistes) et «broyer noir» (écraser les sociétés secrètes et les gangs, et quelques hommes d’affaires qui refusent de payer les maltôtes). Ce faisant, il innove à titre personnel dans le rituel d’Etat et ça ne peut que défriser ses collègues de Pékin qui non seulement compilent des listes hebdomadaires, pour le Parti et les médias, de «mots à prescrire et de mots à proscrire», mais également des chansonnettes pour les enfants des écoles et les assemblées générales des «unités de travail».

Les beuveries bien connues des bureaucrates, leurs parties de jambes en l’air dans les karaokés, sont tolérées, sans directives particulières du Bureau politique ; mais pas la modification du chansonnier officiel de la RPC qui relève du Comité permanent du Bureau politique du PCC : c’est une autre histoire.

D’une certaine façon, Bo XiLai avec ses refrains rétro-maoistes de la révo.cul., réintroduisait – en quelque sorte – la messe en latin dans son archevêché et cela inquiétait à la Curie, à ZhongNanHai, où logent et travaillent les dirigeants qui ont tous de très mauvais souvenirs de la «révolution culturelle».

Comme il savent que Bo en a souffert autant qu’eux, il n’y a qu’une seule explication : il joue avec le feu, feint de mobiliser les masses derrière son costume-cravate, fait cavalier seul, veut devenir pape. La prochaine étape pourrait bien être, craignent ses collègues, que dans le mausolée du grandiose timonier, Bo entende des voix et que la momie de Mao lui ordonne de présider le Parti et la RPC ! Ce n’est pas tolérable même si c’est encouragé par son parrain Zhou YongKang, chef de tous les flics et organes de sécurité, et des juges par dessus le marché ! L’activisme de Bo XiLai a fait craindre aux autres patrons du régime un retour de jeunes gens incontrolables comme (au mieux) ceux de juin 1989, ou (au pire) les gardes rouges de la révo.cul. Le spectre de millions de WuErKaiXi en pyjama (au mieux) ou de gardes rouges criminels et sans pyjamas mais armés (au pire) fait vraiment peur aux patrons du PCC.

WuErKaiXi en juin 1989 causant avec le premier ministre Li Peng

Rappelons le sort qu’à récemment connu le film «Sous le dôme» QióngDǐng Zhī Xià「穹顶之下」 consacré à la pollution en Chine. Voilà un film qui a été encouragé par le Parti et qui ne posait pas vraiment de problème politique car il est positif dans sa contribution mais ses succès sur le web a été prodigieux : deux cents à trois cents millions de spectateurs!

Du coup, la réalisatrice Chai Jing 「柴靜」devint titulaire d’une popularité « quantifiée » incontestable, quasiment d’un vote dans un pays où l’on a pas le droit de voter. Elle devait disparaître, avec son film. Elle a effectivement disparu. On peut ainsi comprendre la profonde désapprobation qui a accueilli les rituels néo-maoïstes de Bo XiLai à ChongQing. Il a littéralement pété plus haut que son cul, et ce n’est pas acceptable.

En chinois on dit, plus discrètement, 「多此一舉」(DuoCiYiJu) «c’est un geste superflu» mais chacun connaît la phrase complète「脫褲子放屁—多此一舉」 (TuoKuZi FangPi …) «Enlever son pantalon pour péter, c’est un geste superflu ». Le jour où Xi JinPing se concerte avec Jiang ZeMin et HuJinTao et lâche ce ChengYu 「成語」(dicton) à propos du vice-roi de ChongQing, le sort de Bo bite-en-l’air était scellé.

Cette jeunesse chaotique et douloureuse de Bo XiLai, m’a expliqué le Juge Ti, est presque parallèle à celle de Xi JinPing – qui est moins flamboyant, moins célèbre chez les étrangers – mais également fils d’une autre grande victime de Mao, Xi ZhongXun「習仲勳」.

Xi ZhongXun au moment où il sort de prison. Sur cette photo on devine les dix années de prison et de tortures sur ordre de Mao, que Xi JinPing ne peut ignorer pas plus que la photo de son père paradé par les gardes rouges de Mme Mao. Il faut espérer que l’actuel président de la république populaire de Chine conserve sur son bureau ses deux images. [Cette remarque vient d’une bloggeuse naïve et sentimentale mais j’en ai vraiment ras-le-bol des horreurs de la révo. cul. et de ses quatre millions de victimes torturées et tuées, sans compter les survivants en mauvais état. ] Xi ZhongXun est connu pour avoir été le modernisateur du GuangDong, le fondateur de ShenZhen, et avoir sorti de prison Li ZhengTian et ses amis du groupe Li YiZhe. En 1989, il réprouve les massacres de TianAnMen et est mis de coté, mais pas en prison.

Troisième flash-back : Xi père a été dans sa jeunesse le chef communiste dans le Nord-Ouest, à YanAn avant qu’y arrive la «longue marche» des rescapés des insurrections communistes, urbaines et rurales, ratées de l’Est chinois.

Réhabilité par Deng XiaoPing (lorsque celui-ci sortit de l’usine de camions où il débarbouillait lui-même son fils hémiplégique à cause des gardes rouges) Xi ZhongXun devint d’abord patron d’une usine de tracteurs à Luoyang, puis un des adjoints de Deng au sommet du pouvoir retrouvé : il est le plus connu des artisans des réformes économiques (créateur ex-nihilo de la zone économique de ShenZhen, face à HongKong) et politiques. Pour faire bonne mesure, et il faut lui en être reconnaissant, il a libéré de la prison de Canton les auteurs du samizdat traduit en français sous le titre Chinois, si vous saviez, publié à Paris peu avant la mort de Mao. Il était un ami et un fidèle de Hu YaoBang.

Xi ZhongXun, sa femme, et leurs quatres enfants. L’une des deux filles aurait été “suicidée” en 1975 pendant la révol. cul. Il ne reste donc plus que trois enfants sur la photo à droite.

Lorsque Deng XiaoPing, au milieu de ses réformes, connut une grave chute de sa libido politique (je reprends les termes du Juge Ti), et mit à la retraite son plus fidèle adjoint Hu YaoBang「胡耀邦」, Xi père fut le seul à ne pas s’incliner, et le fit savoir. Nouvelle ”retraite”,mais cette fois-ci paisible, sans prison, ni tortures.

Ho et Huang offrent donc une peinture très précise, compréhensible et convaincante, des personnalités et des évènements. Leur livre est passionnant et n’est pas (comme tant d’ouvrages commis par les mauvais sinologues) un who’who mal épluché qui crame au fond de la casserole sans qu’on comprenne le comment, ni le pourquoi de la cuisson ratée.

Réflexion intérimaire pour relancer l’intérêt du lecteur : quels sont les éléments, qui ne seront pas cités dans la partie ouverte du procès de Zhou YongKang, et qui pourront lui valoir d’être bientôt mis à mort ?

Pour le Juge Ti, Zhou YongKang serait à l’origine de la brutale et inattendue exécution du n°2 (pro-Pékin) de la Corée du Nord, Jang Sung-taek「張成澤」 (Zhāng ChéngZé, en pronciation chinoise et romanisé en PinYin) : il aurait fait fuiter vers le plus jeune des Kim, Jong-un 金正恩 (Jin ZhengEn, en PinYin), patron de la Corée du Nord, que Hu JinTao, lors d’un entretien avec Jang, avait expliqué que le gouvernement chinois verrait d’un bon oeil son remplacement par son demi-frère Kim Jong-nam 金正男 (Jin ZhengNan), fils ainé du défunt Kim Jung-il 金正日(Jin ZhengRi), hébergé en Chine depuis sa mise à l’écart par les généraux.

Cette trahison des secrets de la politique extérieure la plus confidentielle peut valoir une piqûre bien dosée de sédatifs. Mais ce ne serait sans doute qu’un prétexte supplémentaire, même s’il paraît plus sérieux : si Zhou est mis à mort, ce sera probablement pour faire passer un message clair à ses anciens affidés : «En Chine, les morts ne reviennent jamais. Cessez donc de comploter ! Zhou YongKang ne reviendra plus».

Comme c’est un personnage très important, s’il est exécuté, sa mise à mort et sa crémation seront filmées en vidéo. Nos petits-enfants trouveront un jour tout cela quand les archives chinoises s’ouvriront, et cela finira en streaming sur Daily Motion. La Chine est un pays formidable, en tous cas pour les cinéastes.

La question qui turlupine tous les pékinologues et les diplomates c’est de savoir pourquoi et comment Xi l’a emporté sur Bo. Le Juge Ti veut que je formule une réponse par moi-même, et pour m’encourager a commencé à me faire réfléchir à la victoire de Staline sur Trotski.

Habitué des règlements de comptes au sein de différentes mafias, le Juge a une formule que j’aime bien : «Ce n’est pas le plus intelligent qui devient le chef chez les truands, c’est le plus cruel». Mais il ajoute : Trotski, probablement aussi cruel que Staline, était imbu de son intelligence et méprisant. L’appareil du parti bolchévique s’est donc rangé derrière celui qui leur ressemblait le plus et qui – systématique, presque besogneux – ne laissait rien au hasard et ainsi pris progressivement le contrôle du Parti : Staline.

Dans le cas de Mao (indiscutablement le plus cruel) il a éliminé un par un les «rentrés de Moscou» que Staline avait mis au-dessus de lui, puis des gens qui avaient plus de mérites historiques que lui comme Zhang GuoTao「張國燾」. Même Zhou En-lai – qui historiquement avait préséance – courba l’échine et se soumit. Est-ce qu’en plus de la cruauté, il y avait autre chose ?

Zhang GuoTao 張國燾

Les dirigeants chinois, qui ne sont pas élus mais «choisis par le sommet», un peu comme les cardinaux, se retrouvent en retour à certains moments en position de choisir un pape. Mais contrairement aux cardinaux (qui ne se reproduisent pas entre eux, malgré quelques essais disent les Irlandais) les patrons de la bureaucratie chinoise ont des enfants. Au gré de coteries, de petites haines, de mauvais souvenirs, et de féodalités historiques, il était inévitable que les «vieux de la vieille», tous les dirigeants historiques malmenés par Mao, raisonnent à un moment ou un autre en termes dynastiques, qu’ils tendent à «promouvoir leur progéniture». C’est ce qu’on appelle les «princelings» en anglais, en français les «princes», en chinois «TaiZiDang»「太子黨」.

En France, on parle souvent des énarques qui enfantent des énarques. J’ai donc suggéré une analogie au Juge Ti, qui m’a vertement rabrouée :

«Non, les énarques français ne ressemblent pas aux fils des dirigeants communistes chinois historiques — dont ils n’ont pas la patine de chefs de guerre. Ils s’apparentent plutôt aux eunuques 「太監」TàiJiān du système impérial dont la seule épreuve durait quelques instants avant qu’on range leurs testicules dans un bocal d’alcool ! Mais il est vrai que, contrairement aux eunuques, les énarques se reproduisent, et que leurs petits sont volontiers maolâtres, voire maoistes ou post-maoistes, conséquence d’un élevage en batterie, comme des coquelets pour les supérettes ou les friteuses de KFC».

Bo YiBo a poussé son fils. Xi ZhongXun sans doute aussi le sien. Tous deux ont été des chefs de guerre. Tous deux ont été battus et torturés, par les gardes rouges, sur ordre direct de Mao.

Xi ZhongXun est plus sympathique que Bo YiBo, indiscutablement.

Xi JinPing est plus chaste et plus sobre que Bo bite-en-l’air.

Bo GuaGua, fils de Bo XiLai déconne à plein tube en Occident où il jette l’argent par les fenêtres.

La fille de Xi JinPing a fait de sages études à Harvard sous un pseudo.

Dans le cas de Xi JinPing on dit que le militaire le plus proche de lui est le général Liu Yuan 「劉源」, fils de l’ex-président de la République Liu ShaoQi 「劉少奇」torturé à mort sur ordre de Mao, et de Wang GuangMei 「王光美」(ses tourments aux mains des gardes rouges dureront plus de dix ans). On pourrait s’attendre à ce qu’un tel attelage soit sans concession pour le Grand Timonier.

Wang GuangMei aux mains de gardes rouges de Mme Mao

Cadavre de Liu ShaoQi mort de faim et sur ses excréments à KaiFeng, sur ordre de Mao

Liu Yuan, fils de Liu ShaoQi, réputé le militaire le plus proche de Xi JinPing

Mais la momie de ce dernier est encore en bonne place au centre de la place TianAnMen et son portrait regarde encore les défilés, et les touristes, accroché sous la tribune depuis 1949.

Selon le Juge Ti, c’est sans doute le destin de Gorbachev, après celui de Krouchtchev, qui explique les réticences à dé-maoiser pour de bon. On se souvient de la photo de Gorbachev faisant de la pub pour Louis-Vuitton. Plusieurs dirigeants chinois ont peut-être imaginé de remplacer la momie par un gigantesque sac Louis-Vuitton mais il n’ont pas encore osé en parler en réunion du Comité permanent (sept membres) du Bureau politique (une trentaine de membres).

Pourtant il est certain que le malletier normand a remplacé Karl Marx dans l’imaginaire chinois.

Pour le Juge Ti, le livre de Ho et Huang est l’un des meilleurs exposés sur ce qu’est la Chine aujourd’hui, et mériterait d’être rapidement traduit en français, peut-être par la maison d’éditions parisienne qui appartient à Louis-Vuitton. Si un capitaliste français peut être l’obligé du régime post-maoiste, c’est bien le propriétaire de LV, en reconnaissance des achats gigantesques de ses baise-en-villes.

Un article, même un peu déjanté comme celui-ci, avec des digressions pour faire sursauter le lecteur, ne peut restituer tout à fait combien les Chinois considèrent avec un dégoût profond le fonctionnement du post-maoisme.

J’approche de 7 000 mots, soit près de 40,000 signes et espaces, sans compter trois douzaines de photos et de liens vers le web. Même comme «teaser», pour lancer l’idée d’une coproduction sino-franco-israélienne, c’est un peu long.

Il est temps que je me recouche et reprenne mes songes pour retrouver le Juge Ti, et ses épouses.

Je vais leur promettre une semaine de vacances en France, si le livre de Ho et Huang est – comme il devrait – bientôt publié en français. Le Juge Ti au journal télévisé de 20h., avec ses trois épouses, ça aurait de la gueule ! J’aimerais beaucoup être alors leur interprète, comme j’ai été – avec plaisir – celle de WuErKaiXi et de Hu Jie.

PS : qui n’a rien à voir, pour le lecteur chinois : je viens de lire「奧許維茲臥底報告」de et sur Witold Pilecki. Je cherche l’édition française dont on me dit qu’elle est préfacée par une ex-maoïste française. J’aimerai beaucoup lire un livre sur la révo. cul. de la même importance que le livre de Pilecki traduit et préfacé par un ex-nazi français.

*Photo : Abode of Chaos.

Orban: après la danse du paon, le chant du cygne?

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orban hongrie fidesz

orban hongrie fidesz

Le 14 juin, l’orchestre et les chœurs de la Radio hongroise vont interpréter Le Crépuscule des Dieux sous la direction d’Ádám Fischer. Voilà qui tombe à pic pour illustrer la réalité de la vie politique hongroise. Car, contrairement au son de cloche officiel qui voudrait que le Premier ministre hongrois jouisse d’un soutien franc et massif de sa population, les actions de Viktor Orbán seraient plutôt en baisse, à l’image de sa monnaie. D’après le sondage Ipsos paru le 10 juin, seuls 20% des Hongrois soutiennent son parti, le Fidesz (suivi du mouvement d’extrême droite du Jobbik avec 15%, puis loin derrière, des socialistes du MSZP avec 9%). En revanche, 44% de personnes interrogées n’approuvent pas – ou plus – sa politique. Alors, certes, le Fidesz règne sur un désert politique, mais on ne saurait parler de large consensus.

Signe des temps, le questionnaire adressé à grand renfort de publicité par Viktor Orbán à plus de 8 millions de citoyens au sujet de l’immigration n’a obtenu, plus de six semaines après son envoi, que 400 000 retours, soit 5% de réponses, ce que l’on ne saurait qualifier de franc succès….

Enfin, dernier camouflet : le vote par l’Assemblée de Strasbourg d’une résolution invitant la Commission européenne à placer la Hongrie « sous surveillance», votée à 247 voix contre 88 et 362 abstentions. Pour la première fois, donc, même ses amis du Parti populaire auront tourné le dos au Premier ministre hongrois en s’abstenant. Bref, pas de quoi pavoiser.

Toutes ces déconvenues devraient être une aubaine pour l’opposition démocratique. Las, totalement désunis, les adversaires d’Orban se révèlent incapables de se rassembler. Représentant presque autant de voix que le Fidesz (19% répartis entre 5 partis), les chefs de ladite opposition ne cessent de se chamailler.

Reste la société civile. Plusieurs groupements apolitiques elles viennent précisément de se regrouper sous le nom de « Nouvelle République hongroise (Új Magyar Köztársaság)» afin d’opposer au gouvernement en place une alternative susceptible de le supplanter. Mais comment ? Fraîchement créé et bénéficiant de l’appui de plusieurs syndicats, le nouveau groupe promet  « d’esquisser des propositions de solutions aux problèmes auxquels fait face le pays pour une Hongrie où chacune et chacun se plairait à vivre » et d’initier au besoin un référendum. Beau programme, mais un peu naïf. Un référendum sur quoi, au juste ? Et puis, comment renverser le gouvernement sans entrer dans l’arène politique et se faire élire, ce qui reviendrait à devenir ni plus ni moins qu’un parti de plus ?

Et si le salut venait du Fidesz lui-même ? L’hypothèse est peut-être moins folle qu’il n’y paraît. Certes, Viktor Orban garde encore d’une main ferme le contrôle sur ses hommes, mais des voix dissonantes commencent à se faire entendre dans son propre entourage. J’en soupçonnerais même certains à ne répugner vouloir un jour prendre la place du patron. Le hic, comme l’a très justement fait remarquer un ancien ministre, c’est que le système mis en place par Viktor Orban repose moins sur sa propre autorité que sur le réseau de dépendance économique qu’il a habilement mis en place en distribuant des privilèges dans son entourage.

Mais ce système a ses limites et ses contradictions. Certains de ses amis se sont suffisamment enrichis pour ne plus se sentir tributaires de leur bienfaiteur. Tel est le cas de l’entrepreneur Lajos Simicska qui vient de défrayer la chronique en déployant un immense bras d’honneur à la face de son camarade. Propriétaire de la plus grande entreprise de travaux publics du pays (Közgép), Lajos Simicska s’était vu confié quasiment toutes les commandes publiques. Il avait par le passé largement contribué au financement du Fidesz lorsque celui-ci traversait une période de vaches maigres. Mais aujourd’hui, Simicska ne cache plus son ras-le-bol face à l’autoritarisme et à certaines orientations de son ami Orban, notamment ses affinités avec Poutine.

Or, Simicska contrôle également plusieurs médias (dont le quotidien Magyar Nemzet et la chaîne Hír TV).  Des médias qui, après avoir soutenu indéfectiblement le régime, viennent de faire volteface pour lancer de temps à autre quelques vannes bien senties. Certains verraient même en lui le fondateur d’un parti concurrent. Bref, la situation n’est plus si brillante que par le passé. Et, la Hongrie restant malgré tout un pays civilisé où l’on emprisonne pas – encore – et où on n’élimine pas les opposants – Viktor Orban va devoir surmonter de sérieux obstacles s’il veut récupérer le million et demi de voix perdues en quelques années.

Bien malin qui peut prévoir la suite. Personnellement, je ne me risquerais pas à vendre sa peau, sachant que notre gaillard a plus d’un tour dans son sac.

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : HEKTOR PUSTINA/AP/SIPA. AP21603751_000001.

Maths, où est le problème?

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maths college najat vallaud

maths college najat vallaud

Devant une classe de terminale scientifique en début d’année, j’ai dû consacrer un temps considérable à expliquer à une grande partie des élèves que 2 divisé par la racine carrée de 2 était égal à la racine carrée de 2 (formule tautologique pour quiconque a des souvenirs de cours de maths ; que les autres demandent à leurs enfants !). Malgré nos efforts – les miens et les leurs –, certains restaient encore perplexes. Et j’aurais pu citer beaucoup d’autres carences comparables. Celui-ci est particulièrement choquant car il ne dénote pas une simple incapacité à mener un calcul. Le problème est beaucoup plus sérieux : le blocage des élèves montre que des schèmes élémentaires sur les notions essentielles de quotient et de racine carrée n’ont pas été assimilés suffisamment tôt dans le cursus scolaire. Ces lacunes qui portent sur des notions de base en cachent beaucoup d’autres qui apparaîtront tout au long de l’année. En clair, une bonne partie de mes élèves n’a tout simplement pas le niveau.

Cet exemple est emblématique de l’énorme malentendu qui préside à la réforme du collège. Ses partisans sont persuadés que notre système éducatif est élitiste, alors qu’il ne l’est plus depuis fort longtemps.[access capability= »lire_inedits »] Ils se croient modernes, mais leurs solutions répondent au problème de l’école d’hier, celle qu’ils ont connue et qui n’existe plus aujourd’hui. À l’époque où nos réformateurs étaient collégiens, il était impensable que des élèves incapables de comprendre une formule de base parviennent en terminale S ; aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux. Qu’on se rassure, même s’ils ne font aucun progrès pendant l’année, ils décrocheront le baccalauréat, à la faveur des barèmes aberrants et des consignes laxistes jusqu’au ridicule imposées aux correcteurs par les inspecteurs pédagogiques régionaux. Et si tout cela ne suffit pas à leur faire franchir la barre, la compassion du président du jury, soigneusement choisi pour sa magnanimité, leur accordera les quelques points manquants.

Certains de ces élèves ne comprennent quasiment rien aux mathématiques depuis bien longtemps. Ils sont pourtant passés de classe en classe au bénéfice des autres matières et d’une indulgence qui frise à l’indifférence, souvent en renonçant à accomplir le moindre effort. En fin de seconde, la désinvolture de l’orientation, la pression de l’administration et de la famille, la commisération de certains professeurs se sont conjuguées pour les faire passer en première, toujours en section S, ce qui leur donnait l’assurance d’être ensuite admis en terminale, quels que fussent leurs résultats : en effet, à ce stade, une réorientation ou un redoublement ne sont jamais imposés, mais éventuellement accordés si l’élève ou sa famille le demandent.

D’autres auraient pu être de bons éléments, car ils comprennent bien ce qu’on leur explique et qu’ils sont capables de réflexions pertinentes. Mais ils ont traîné d’année en année dans des classes souvent très faibles, parfois très indisciplinées, dans lesquelles l’enseignant n’a pas pu ou n’a pas voulu exiger un niveau de connaissances correct. Beaucoup plus à l’aise que leurs camarades, ils ont obtenu de bonnes notes en ne faisant strictement rien, de sorte qu’ils ont désappris à travailler et même à réfléchir, comme en témoignent leurs copies. Parvenus en TS presque par hasard, ils sont très surpris de ne plus être « des borgnes au royaume des aveugles ». Ce décrochage a beau être masqué par des notes et des taux de réussite parfaitement dénués de signification, il est bien la preuve qu’au-delà d’un certain niveau d’écart, l’hétérogénéité dans les classes tire tous les élèves vers le bas.

Insensibles aux signes que leur envoie le réel, les experts du ministère prétendent obstinément que ce brassage est bénéfique pour tous. En technocrates qu’ils sont, ils s’appuient sur des statistiques qu’ils interprètent avec une absence totale de bon sens. Certes, une certaine disparité dans les niveaux peut se révéler stimulante, mais si l’écart grandit, cela produit l’effet inverse. Si vous pratiquez la course à pied avec une personne un petit peu plus forte que vous, en essayant de vous hisser à son rythme, vous allez progresser. En revanche, si vous vous mesurez à un athlète beaucoup plus rapide que vous, vous n’avez pas d’autre choix que de le laisser filer, et l’humiliation vous fait encore ralentir votre propre train. Or, et on le sait depuis longtemps, dans les classes très hétérogènes, l’écart entre les bons élèves et les mauvais s’accroît. Peu importe ce qu’on sait et ce qu’on voit ! Depuis la loi Haby de 1975, toutes les réformes affichent les mêmes objectifs : toujours plus d’hétérogénéité dans les classes, toujours moins d’exigence à l’égard des élèves. Que cette politique n’ait jamais amélioré le niveau des plus faibles n’empêche nullement les réformateurs de réclamer qu’elle soit poursuivie et même approfondie.

Pendant ce temps, le gros de la troupe va végéter. À force d’allègements qui, année après année, ont fait disparaître des programmes toute difficulté réelle, un élève de terminale S possède aujourd’hui trois fois moins de connaissances que ses grands-parents sortant de terminale C pendant les années 1960. Moins aguerri que ses aînés aux techniques de calcul et aux processus de raisonnement, moins habitué à maintenir un rythme élevé de travail, il est surtout infiniment moins armé pour affronter des études supérieures.

Les parents les mieux informés, ceux que Mme Najat Vallaud-Belkacem accuse d’appartenir à une caste de privilégiés, savent qu’il est essentiel pour leurs enfants d’intégrer une « bonne classe ». Ils mettent donc en place des stratégies de contournement, notamment par le jeu des options. Pourtant, leurs associations représentatives, en tout cas les deux plus importantes de l’enseignement public, n’ont pas condamné la réforme qui s’apprête à supprimer ces derniers bastions. Lors de la consultation du Conseil supérieur de l’éducation, l’une d’elles a même voté pour, tandis que l’autre s’est abstenue.

Moins hésitants, les psychopédagogues du ministère de l’Éducation assurent qu’un enseignement trop abstrait engendre ennui et difficultés scolaires. Pour y remédier, toutes les réformes, depuis la folle et douloureuse expérience des « mathématiques modernes » dans les années 1970, ont peu à peu réduit les exigences théoriques pour accorder une place croissante aux activités dites concrètes, censées être plus accessibles. Les consignes officielles recommandent de légitimer toute démarche mathématique en s’appuyant sur une situation pratique empruntée à la vie courante ou à d’autres disciplines. Résultat, le professeur est sans cesse sommé de faire la preuve que les mathématiques sont utiles.

Reste une certitude, nourrie par mon expérience de prof : les meilleurs sentiments du monde ne changent rien au fait que les élèves qui s’en sortent le mieux sont ceux dont le milieu familial exige ce que l’éducation nationale n’ose plus réclamer depuis longtemps. Ceux qui ont le plus de chances d’échapper à l’échec sont ceux qui ont les moyens financiers ou intellectuels d’échapper à l’Éducation nationale. Voilà comment notre système éducatif est devenu l’un des plus inégalitaires du monde. Et j’ai bien peur que la soupe populaire du gouvernement laisse les enfants de la nation sur leur faim.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Pixabay.

Israël: Orange ne jette rien à l’amer

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(Avec AFP) – Quand un énarque rétropédale, cela donne quelque chose comme : « J’ai été personnellement et profondément ébranlé devant l’effet produit par les malentendus et les distorsions auxquels ont donné lieu mes récentes déclarations sur la mise en oeuvre de notre stratégie de marque ici (en Israël). Je regrette profondément l’impact résultant du contexte et de l’interprétation de ces déclarations ».

Vous le devinez, cette phrase emberlificotée émane de Stéphane Richard, le PDG d’Orange. Le même assurait la semaine dernière à ses amis (et partenaires d’affaires) égyptiens qu’il se retirerait illico du marché israélien si cela ne tenait qu’à lui. Un tollé et plusieurs dénégations plus tard, voici venu l’épilogue de ce retrait en rase campagne, à l’issue d’un entretien avec le Premier ministre Benyamin Netanyahou. « Cette rencontre est pour moi l’occasion de dire avec clarté et sans ambiguïté qu’Orange ne prend part à aucun boycott en Israël ou ailleurs », a asséné Richard, ajoutant qu’Orange comptait bien « continuer à développer » son partenariat avec l’entreprise israélienne Partner. On croit rêver mais il paraît que la Terre promise est aussi celle des miracles…

Ayant déjà analysé les tenants et les aboutissants de cette valse-hésitation, je ne m’étendrai pas sur la tempête qui gronde sous le crâne de Stéphane Richard, sinon pour la résumer sommairement : comment contenter des millions de clients égyptiens sans s’aliéner le petit marché israélien? Ce ne sont bien évidemment pas les activités blâmables de Partner dans les colonies israéliennes de Cisjordanie, véritables épines dans le pied à une solution à deux Etats, qui ont motivé la prise de distance d’Orange, mais bien la peur de perdre la manne égyptienne. Après tout, ce n’est que la dure loi du marché : business is business.

Comme dans nos deux pays, tout finit par des chansons, on se souviendra des paroles du Sable et le soldat, que Gainsbourg avait offert à l’Etat d’Israël en pleine guerre des Six-jours. En 1967, le grand Serge prophétisait : « Tous les Goliath venus des Pyramides reculeront devant l’étoile de David ». Près de cinquante ans plus tard, pour des questions de gros sousous, Orange a bien failli se plier aux injonctions de Goliath.

TAFTA ta mère!

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tafta traite transatlantique

tafta traite transatlantique

Vous connaissez le taffetas, tissu de soie tissée. C’est doux, c’est soyeux, cela peut porter des motifs fort divers, et selon les couleurs utilisées dans les chaînes et les trames, cela s’appelle taffetas caméléon, taffetas chiné, damier, prismatique, et j’en passe.

Mais connaissez-vous le TAFTA — Trans-Atlantic Free Trade Area) ? On l’appelle aussi TTIP (prononcer Tee-tip pour Transatlantic Trade Investment Partnership), l’acronyme purement bureaucratique et moins gracieux que le précédent. C’est une machine à dissoudre les Etats européens, via Bruxelles soumis à Berlin et à Washington, en mettant les appétits des grandes compagnies mondialisées avant les intérêts nationaux — quitte même à faire payer aux Etats-Nations, ou ce qu’il en reste, d’énormes amendes en cas d’entrave aux desiderata des multinationales. L’accord-modèle du TAFTA, c’est l’ALENA (accord de Libre-Echange Nord-Américain, ou NAFTA en anglais — pour North American Free Trade Agreement, ou TLCAN en espagnol, puisque l’accord lie le Mexique et le Canada aux USA). Au nom de l’ALENA par exemple, la compagnie américaine et géant du sucre Cargill a obtenu en 2009 une compensation de 77 millions de dollars à cause d’une taxe décidée par le Mexique sur les boissons contenant le substitut de sucre « glucose-fructose ». Et le pétrolier américain Lone Pine réclame 250 millions de dollars au Canada en compensation de l’annulation de ses permis d’exploitation du gaz de schiste au Québec.
Remplacez « Québec » par « Ardèche », et vous y êtes. Une compagnie étrangère, plaidant devant des instances juridiques indépendantes des Etats, dont on sait que les arbitrages privilégient systématiquement les grands intérêts des grands groupes, pourra demander une énorme compensation au gouvernement français si on ne l’autorise pas à faire à telle région française ce qu’ils ont très, bien réussi aux Etats-Unis : empoisonner les nappes phréatiques pour les prochains millions d’années. Pour de plus amples détails, voir ici. Mais déjà, mettez-vous ça dans la tête :

tafta ogm alimentation

Angela Merkel et François Hollande sont franchement pour — la première parce qu’elle dirige un pays exportateur, qui espère gagner encore quelques sous à faire sauter les (très faibles — autour de 2% en moyenne) taxes à l’entrée aux Etats-Unis, le second parce qu’il n’a pas une idée différente de celle de sa « chancelière », comme il dit. Dans la classe politique, silence gêné, ou complice — à l’exception de Dupont-Aignan qui a demandé un référendum sur la question, et a protesté longuement à l’Assemblée, devant un amphithéâtre quasiment vide, en rappelant quels députés européens votent aveuglément pour les intérêts des multinationales, en demandant la suspension immédiate de toutes les négociations en cours et en secret, et en rappelant le mot fameux de Marc-Aurèle : « On peut tondre les peuples, mais en faisant attention de ne pas les écorcher ».

C’est un pas de plus dans la dissolution des Etats-nations. L’Europe devait être un grand concert des nations, « les Etats-Unis d’Europe ». Elle n’est qu’un conglomérat d’intérêts extra-territoriaux, dans la financiarisation globale de la politique. Il faut très rapidement reprendre notre destin en main, sinon ce sera quasiment impossible, à terme. Regardez combien les Grecs ont du mal à reconquérir leur autonomie face à la « troïka ». Et l’on s’étonne qu’ils regardent en ce moment vers Poutine, ravi de voir l’Europe se dissoudre pour faire plaisir à quelques conglomérats qui pensent en termes de cash. Oui, il faut déchirer le TAFTA — avant qu’il soit notre linceul.

Laisser mourir de soif et de faim Vincent Lambert

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vincent lambert euthanasie

vincent lambert euthanasie

Une vidéo, tournée clandestinement, fait scandale auprès des humanistes. Parce qu’elle montre une personne, Vincent Lambert, regarder son frère qui lui parle, et aussi baisser les yeux, comme quelqu’un qui écoute, quand on lui met près de l’oreille un téléphone lui transmettant la voix de sa mère. Le scandale est si grand que le CSA enquête. Le scandale est intolérable, parce que des pontes de la médecine, et une partie de « ses proches » veulent le laisser mourir de soif et de faim. Par humanisme. Pour sa dignité. Et bien sûr, si les gens regardent cette vidéo, ça va être moins facile de faire ça. Il va y en avoir, comme moi, qui vont se dire que c’est un être humain, avec un visage d’être humain, pas un visage de légume, pas une asperge perfusée de partout qu’il faudrait juste mettre dans un doggy bag une fois qu’elle sera toute sèche.

C’est une curieuse injonction morale, quand on y réfléchit, que de nous expliquer, que, par humanisme et au nom de sa dignité, il faudrait laisser mourir de soif et de faim une personne. Et aussi parce que ça commence à coûter cher, de la maintenir en vie, cette personne. Et attention, on ne parle pas de l’aider à mourir par une injection létale, un sédation définitive et rapide, non, ça, ça serait un acte, quelque chose qui demanderait une forme de responsabilité. Non non, là, on voudrait juste « arrêter », de faire, pas « faire quelque chose ». Mais arrêter de faire, en l’espèce, cela veut dire laisser mourir quelqu’un de soif et de faim. Et, il faut le rappeler, c’est une des formes d’agonie les plus atroce qui soit, qui peut être assez longue, avec des manifestations de souffrance du corps dont, bien sûr, les pontes de la médecine ne parleront pas Ou plutôt, ils parleront de « mouvements réflexes ». Les pontes de la médecine adorent parler de « mouvements réflexes » quand la souffrance ne les intéresse pas. Il n’y a pas si longtemps, par exemple, ils avaient décidé que les nourrissons ne souffraient pas, jamais. Si quelque chose ressemblait chez ceux-ci à des manifestations de douleur, il ne pouvait, bien sûr, s’agir que de mouvements réflexes.

J’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi des gens qui ont fait le serment d’Hippocrate trouvent tout à fait normal, digne et moral de laisser mourir quelqu’un de soif et de faim; et pourquoi le scandale consiste à filmer cet être humain, et son humanité, plutôt que de projeter son abandon jusqu’à ce qu’il en crève. Mais bien sûr, son horrible agonie sera silencieuse, c’est ce qui compte. Que des mouvements réflexes, pas de souffrance. Et les humanistes seront contents. Il n’y aura pas eu d’acharnement. Ce n’est pas bien l’acharnement, ça coûte cher au contribuable, et c’est gênant, ça nous rappelle notre irréductible, vulnérable, fragile et dépendante humanité.

Mais c’est parce que nous sommes encore une civilisation capable d’aimer une personne qui n’a pas bougé de son lit d’hôpital depuis des années, que nous avons le droit de nous dire différents de ceux qui égorgent les êtres humains comme des moutons. Sinon taisons-nous. Nos discours ne sont que les mouvements réflexes d’une humanité en laquelle nous ne croyons plus.

*Photo : wikicommons.

L’irrésistible chute de Bo bite-en-l’air 1/2

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chine juge ti israel

chine juge ti israel

Dans la perspective d’un film franco-sino-israelien , en couleurs et en cinémascope,  sur les récents crimes & procès de Bo XiLai「 薄熙來」 (l’ex-futur n°1 du PCC, désormais en prison), de sa conjointe Gu KaiLai 「谷開來」(condamnée à mort avec deux ans de sursis),  de Wang LiJun 「王立軍」(l’ancien chef de la police de ChongQing, condamné à quinze années de prison), de Zhou YongKang 「周永康」(l’ex-patron de la police et et des tribunaux chinois, qui risque bientôt d’être condamné et exécuté par ses anciens subordonnés), etc.

Portraits historiques du Juge Ti JenChieh 狄仁傑 (Dí RénJié)

J’ai fait un songe, retrouvant le célèbre Juge Ti, la semaine dernière, dans la Chine du Sud-Ouest,  à Chóngqìng「重慶」, avec ses trois épouses.  Sans doute parce que, comme toute lectrice de Robert van Gulik,  je me suis souvent demandé ce qu’elles pouvaient bien fabriquer avec Ti JenChieh 「狄仁傑」(Dí RénJié) après leur dîner, à quatre, une fois terminée leur partie de MahJong 「麻將」(MáJiàng) ; et ce qu’elles font ensemble  à trois pour se consoler de son absence, lorsqu’il part en mission loin de son YáMén 「衙門」 .

Mon rêve m’a affranchie à ce sujet, puisque le juge et ses épouses m’ont cordialement invitée à «prendre ensemble le riz du soir» (comme l’écrit van Gulik) et à «partager le petit-déjeuner» du lendemain matin en famille (comme on dit à Paris quand on drague prestement, avec un gentil sous-entendu, un euphémisme, ou une simple catachrèse).

Robert van Gulik (1910-1967)

Mais je suis tenue à une certaine discrétion : comme on me l’a expliqué en publiant mes premières chroniques, le titre du mensuel papier –  et de sa version électronique – c’est «Causeur». Pas plus, ni plus loin, ni plus osé ! Donc, ce n’est ni «Dragueur», ni «Baiseur». Même si chacun est  — sinon dans un blog, du moins dans ses rêves — libre de ses rimes.

Je serai donc pudique sur ce qui s’est déroulé, dans mon sommeil, avec la famille du Juge Ti. En bonne photographe, je focaliserai cette tribune sur le sujet qui motivait l’escale du Juge à ChongQing et dont nous avons, le magistrat, ses trois épouses et moi-même, longuement parlé le lendemain matin :

          
Le juge Ti et ses trois épouses,  (JingFeng 金鳳, MeiXin 梅馨 et ShiHan 詩涵 ) à ChongQing, non loin du Lucky Hotel où Neil Heywood a été assassiné. À droite, quelques années auparavant avant qu’il ne laisse pousser sa barbe.

Que s’était-il vraiment passé dans l’un des pavillons un peu à l’écart dans le parc du  «Lucky Hotel», le NanShan LiJing DuJia JiuDian 「南山麗景度假酒店」 dans la banlieue de ChongQing 「重慶市」 où fut retrouvé, à la mi-novembre 2011, le cadavre du Britannique Neil Heywood ?    

Neil Heywood (1970 – 14 novembre 2011)

Pour MeiXin 「梅馨」, la plus jeune des trois épouses du juge Ti, Neil Heywood était, probablement un «honorable correspondant» des services secrets de Sa Majesté britannique, peut-être plus. Il était parvenu, depuis une dizaine d’années, très loin dans l’intimité des finances (occultes et hors de Chine) de la famille de Bo XiLai, maire de DaLian puis ministre du Commerce extérieur, gouverneur de ChongQing et presque-prochain n°1 chinois. Mais les relations entre le couple et son homme de confiance étranger s’était gâtées, en même temps que le couple Bo Xilai「薄熙來」 >< Gu KaiLai 「谷開來」se délitait.

Sur quoi, ShiHan「詩涵」, la seconde épouse du juge, fit remarquer : Neil Heywood, qui réclamait plus d’argent, avait-il lui-même une maitresse dispendieuse en sus de  LuLu, sa modeste épouse chinoise ?

ShiHan, la deuxième épouse de Juge Ti, se demande pourquoi si Neil Heywood était un agent britannique 

Il était en fait en disgrâce auprès des Bo et avait été supplanté dans ses fonctions de fondé de pouvoirs pour leurs investissements off-shore (y compris une villa assez tape-à-l’oeil à Cannes ! ) par, entre autres, une ancienne maitresse de Bo, la présentatrice de tv Jiang Feng 「姜豐」 (devenue Mrs. Dolby, après son mariage avec un millionnaire britannique).

En tous cas le Registre du commerce français, accessible sur le web,  est clair : les gérants successifs de la villa cannoise furent Neil Heywood, puis l’architecte français Patrick Devillers que le Cambodge remit à la police chinoise, et enfin Mme Dolby. C’est peu discret, puisque n’importe quel internaute chinois peut accéder à cette intimité.

Patrick Devillers, un architecte français, un temps gérant de la SCI propriétaire de la villa cannoise de Gu KaiLai, ici à ses côtés.

Toujours est-il que Neil Heywood réclama, en effet, une soulte, ou un supplément d’honoraires, à Mme Gu, sans doute à propos d’une opération immobilière qui avait mal tourné, et haussa le ton, de manière menaçante, à propos de GuaGua, 「瓜瓜」 «cornichon», son fils , scolarisé à Harrow à partir de l’âge de 12 ans, et désormais inscrit à Harvard.

Bo GuaGua 薄瓜瓜

C’étaient des menaces inconvenantes, certainement maladroites, et passablement dangereuses pour ce benêt britannique. Heywood était peut être un agent secret mais, dans ce cas, pas des plus futés, inconscient à l’évidence qu’il est dangereux en Chine,  plus qu’ailleurs, de «jeter de la merde dans un ventilateur.»

JinFeng「金鳳」, la première épouse du Juge ajouta : personne ne pouvait  ignorer que Heywwod était surveillé par le contre-espionnage chinois, avant même l’arrivée de Bo à ChongQing. Cette relation suspecte, déjà peu tolérable pour le maire de DaLian, le grand port et ville-modèle du Nord-Est chinois, encore moins pour un ministre du Commerce extérieur, était tout à fait incompatible avec les projets de Bo de devenir le n°1 du régime.

Le Juge Ti bavardant avec sa première épouse JinFeng 金鳳

En matière de corruption, les étrangers finissent toujours par exploser en vol : indiscrets, ce ne sont pas des partenaires fiables. Heywood étant sans doute devenu, au fil des ans, un élément de l’entourage de Gu KaiLai, plus que de Bo XiLai qui laissait son épouse longuement éponger sa langueur à l’étranger, à proximité de leur héritier. Selon le site web du «China Times», les fonds  sous la garde de GuaGua hors de Chine dépasseraient les six milliards de dollars.  La famille Bo-Gu n’était peut-être pas la plus riche des familles de dirigeants communistes, mais elle avait de quoi  jouer au poker avec quelques oligarques, et quelques émirs.

Ce qui expliquerait la romance, photographiée par la presse chinoise, que GuaGua a filée dans les sites touristiques du Tibet, escorté par trois jeeps de la police armée, avec la fille d’un des principaux banquiers chinois, petite-fille du patriarche communiste Chen Yun, et habituée des bals pour héritières et princesses de l’hotel Crillon à Paris : Chen XiaoDan「陳曉丹」, une diplômée de Wharton.

Chen XiaoDan, 陳曉丹 lors du Bal des débutantes le 25 novembre 2006 à l’hôtel Crillon, place de la Concorde à Paris. Ci-dessous, Chen XiaoDan et Bo GuaGua, au cours de leur voyage en amoureux au Tibet.
Un tel étalage de luxe a quelque peu choqué les épouses du Juge Ti ! Pour ne rien dire des milliards. Malgré les photos de famille, prises pour la galerie,  avec leur fils Bo GuaGua「薄 瓜瓜」, le couple du flamboyant gouverneur de la «ville spéciale» de Chóngqìng (18 M d’habitants, la surface de l’Autriche), avec son épouse avocate, battait de l’aile à cause sans doute des très nombreuses maitresses de Bo, qui délaissait sa régulière. Mais aussi probablement de la dépendance de Gu à toutes sortes d’anxiolytiques, après avoir été victime à DaLian, d’une tentative d’empoisonnement, dont Wang LiJun le chef de la police, avait retrouvé les coupables dans la domesticité des Bo. Il y avait donc des grumeaux dans le potage, explosifs pour qui sauraient les allumer.

Les trois épouses pouffèrent de rire à l’évocation des maitresses de Bo : que n’avait-il trois épouses à son foyer comme les mandarins des siècles passés ! Mais ShiHan (la seconde des trois épouses qui finissait de traduire en chinois Marie-Olympe de Gouges) souligna que cette traditionnelle structure polygamique de la parenté (qui fait retour indéniablement chez les hauts et moyen-hauts fonctionnaires et les commerçants de la République populaire de Chine) limitait la liberté des femmes ; et qu’elle souhaitait que toutes les épouses chinoises puissent à leur tour prendre des amants autant qu’elles le souhaiteraient. Les deux autres épouses du Juge applaudirent.

Ti, libéral et même libertin (je peux en témoigner désormais, ce que Robert van Gulik n’avait jamais expliqué),  opina et conclut cet intermède par son leitmotiv habituel : «Comme bien souvent, vous avez raison, j’aurais du en parler à van Gulik, pour répondre légitimement à vos voeux et améliorer vos personnages et vos existences dans ses livres. Nous y veillerons dans les suivants. Mais revenons au meurtre du roastbeef qui nous amène à ChongQing ! ».

En resservant affectueusement du SuanLaTang 「酸辣湯」, le potage de sanguette de canard au vinaigre et au poivre (plus qu’au piment), à ses épouses, le Juge Ti ajouta avec sa concision non moins habituelle :  «On se souvient que c’est pour le meurtre de ce Britannique que Gu KaiLai, fut condamnée,  le 9 août 2012,  ‘à mort avec deux ans de sursis’.   Mais, en fait, ce n’est sans doute pas elle qui l’a occis !»

Le Juge mesura l’effet de ses paroles au fait que tous les convives, moi comprise, suspendirent leur baguettes et cessèrent de manger pour entendre la suite.

Le juge Ti expliqua que, depuis la mort de Robert van Gulik (1910-1967), ayant plus de temps libre pour la lecture, il s’était plongé dans la «Corrida avec mise à mort des tycoons chinois» 「中國權貴的死亡遊戲」(ZhōngGuó QuánGuì de SǐWáng YóuXì) isbn 9781940007212 「領袖出版社」 de Ho Pin「何頻」 & Huang WenGuang 「黃聞光」, disponible en anglais chez Perseus sous le titre : A Death in the Lucky Hotel : Murder, Money & an Epic Power Struggle in China.

Ho Pin 何頻, éditeur de la newsletter MinJing 明鏡

Huang WenGuang 黃聞光

L’édition américaine du livre dont je recommande la traduction et l’édition en français: aussi aberrant que cela puisse paraître, selon SUDOC, aucune bibliothèque universitaire française, même sinologique, n’a acheté ce livre.

Comme le lecteur l’aura compris, une grande partie de ma science (éclairée par les commentaires du Juge Ti) vient de cet ouvrage en langue chinoise dont je recommande chaudement la version anglaise à tout éditeur parisien intelligent pour une rapide traduction en français.

Daté, dans sa version américaine, de janvier 2013 il ne comporte donc pas les plus récents détails sur le sort de Zhou YongKang 「周永康」, le n°3 du régime il y a peu encore et de sa probable condamnation à mort que nombre de Chinois anticipent (et pour beaucoup souhaitent). Mais il sera facile à l’éditeur français de demander une postface aux deux auteurs. A défaut, je demanderais au Juge Ti de rendre ce service à l’édition française.

« Chantant rouge » avant de « broyer noir », les deux complices qui veulent saisir le pouvoir à Pékin.

Comme le juge Ti nous l’a expliqué, pendant mon rêve, la chute de Zhou, le plus puissant des dirigeants chinois, responsable de tous les services de sécurité, de police et de justice, avait été annoncée , tracée par un bras invisible dont on ne voyait que la main et le pinceau, sur un mur de ZhongNanHai 「中南海」 le siège du pouvoir suprême à Pékin, du coté occidental de la «cité interdite pourpre» 「紫禁城」ZiJinCheng :

מנא ,מנא, תקל, ופרסין

Mene, Mene, Teqel, Upharsin

C’est-à-dire, sous la forme citée le plus souvent en français,

Mané : «ton pouvoir est compté !».

Thécel : «tu as été pesé et tu ne faits plus le poids !».

Pharès : «ton empire sera divisé !».

Il faut dire que le prophète Daniel, qui parlait mal chinois, errait dans Pékin ayant perdu son chemin.

Son apparition en «guest-star» dans le film que j’ai en tête permettrait de ressortir le panoramique liminaire de Wo ZheiYi BeiZi 「我這一輩子」(Histoire de ma vie) le beau film réalisé par Shi Hui 「石揮」 d’après le roman de Lao She「老舍」, et de faire croire que le prophète Daniel s’est réincarné dans l’un des personnages du film, un pauvre flic de Pékin qui traverse le siècle, dans la capitale (désormais détruite) qui est l’héroïne véritable du film.

Shi Hui 石揮

Que le lecteur ait, au passage, une pensée pour Lao She, le très sympathique auteur pékinois, assassiné pendant la révo.cul. par des gardes rouges maoistes. On ne peut rien comprendre à la politique chinoise la plus récente si on ne se souvient pas que toutes les «élites» chinoises se partageant le pouvoir actuellement, celles nées dans le années 1950, ont traversé cette guerre civile qui fit 4 millions de morts, et pendant laquelle ceux qui ne périrent pas furent, successivement, des victimes et des bourreaux.

Lao She 老舍

Le juge Ti avait été appelé par le patron de la garde du Comité central, chargée de la sécurité des plus hauts dirigeants, pour élucider cette inscription. Il s’en était bien tiré, comme à son habitude en citant le Livre de Daniel.

Mais Zhou YongKang lui avait fait la gueule, et le chef des gardes du corps avait glissé «quand le message n’est pas bon, il tue le messager». Le Juge haussa les épaules, en répliquant «faut pas qu’il se prenne pour Sophocle, on est encore à Babylone !». Le chef des gares du corps avait souri et discrètement laissé partir le Juge Ti avant que Zhou ne tente de le retenir pour lui faire un mauvais sort.

En me racontant l’épisode, le Juge me passa alors les oreillettes de son MP3 pour que j’écoute « Mané-Thécel-Phares » de Jean-Thierry Boisseau, en me suggérant d’en faire le leitmotiv musical d’un film, joué au ErHu, le violon à deux cordes, avant de repasser à l’orchestration originale avec orgue.

Sa seconde épouse lui poussa son coude dans les cotes en disant «Non ! C’est Ibrahim Maalouf à la trompette que je veux pour la bande-son, avec des quarts de ton judéo-andalou».

Mané, Thécel, Pharès : Le Juge Ti, un érudit incollable, très élégant dans ses vêtements de la dynastie Tang, comparés au linge médiocre des bureaucrates post-maoïstes, me précisa le sens de ces trois mots obscurs en hébreu antique que la veuve de Nabuchodosor et leur fils Balthazar, dernier roi de Babylone, avaient vus apparaitre sur le mur du palais où ils festoyaient dans les vases sacrés du Temple de Salomon pour célébrer l’anniversaire de la chute de Jerusalem.

Balthazar, ou est-ce Zhou YongKang ? , a du mal à lire l’hébreu

Le lecteur aura compris que je cherche activement, et même avec une certaine emphase, un producteur pour un film sur ce riche sujet plein de meurtres, de lucre, de stupre, et de violence, mais aussi de très intéressants flash-backs historiques avec des séquences de news réels en N&B. Ce pourrait être le synopsis d’une co-production franco-chinoise-israélienne.

Pourquoi israélienne ? Parce que le juge Ti m’a révélé que la plupart des systèmes d’écoute que les dirigeants chinois installent les uns chez les autres pour s’espionner – mutuellement et réciproquement – ont été achetés en Israel (pour plus de 300 M US$, selon Ho Pin & Huang WenGuang, dans la seule municipalité de ChongQing) .

Si les vendeurs ne sont pas trop niais, ils auront vérolé ce qu’ils ont vendu et auront pu récupérer – à distance (précisément sous le nom de code Mane Thecel Pharès – qui ferait un très bon titre de film ) une partie des enregistrements. Il y a sans doute à Tel Aviv, dans les placards du Mossad, de cocasses fichiers numériques sur l’intime de la politique chinoise, les murmures et chuchotements de la nomenklatura, et les râles de leurs maitresses, sans oublier le cliquetis des lingots d’or qu’on range, et le frou-frou des billets de banque qu’un bon logiciel doit permettre de distinguer du frou-frou des dentelles.

De toute façon, il me faudrait dans le film une belle israélienne yéménite comme feu Ofra Haza pour chanter Hatikvah au Juge (c’est son phantasme, car Ti JenChieh est pro-israélien et il m’a expliqué qu’il méprise Stéphane Hessel. Il a beaucoup insisté pour que je m’en souvienne, alors que je n’ai rien lu de Stéphane Hessel. Tous mes amis parisiens m’ont confirmé que Hessel était une glaire et que je gagnerais une caisse d’un excellent Cahors si je l’imprimais dans Causeur), tout en expliquant aux spectateurs que l’hymne national israélien Espérance est – au départ – un chant moldave Carul cu boi («J’ai deux grands boeufs à ma cariole») qui a été fredonné dans les congrès des travailleurs socialistes yiddish avant de devenir l’hymne sioniste. Je viens d’apprendre tout cela, et je suis pas peu fière de ressortir ce très récent savoir !

C’est en effet ce que m’a raconté, pour me draguer, un charmant jeune Moldave vendant des sandwichs dans le train Toulouse – Paris : il m’expliqua qu’il rêvait de séduire en Israël une jeune et belle Falasha en lui racontant cette histoire. C’était son phantasme à lui.

Comme je ne parle pas hébreu, et ne suis pas Falasha, et pas même noire, j’ai craint de le décevoir. C’est alors que, dans les secousses du train qui freinait en gare de Souillac, le beau Moldave (en m’offrant un jambon-comté-beurre-cornichons) me répondit, comme dans Certains l’aiment chaud, que «personne n’est parfait» et qu’on pouvait donc quand même se revoir. Mais c’est une autre histoire.

Il est temps d’introduire une respiration dans mon récitatif : je recherche une belle Falasha pour surprendre d’abord les producteurs au détour de mon story-board, ensuite les spectateurs, dans le film sur la chute de Bo Xilai et Zhou YongKang.

Il y a une composante orientale exotique certaine pour les Français dans ces crimes et ces histoires de pouvoir, de lucre et de stupre, dans la bureaucratie chinoise que les Français croient tellement faramineuse, mais en fait simplement enfarinée et raffarinée.

Même avec l’aide du Juge Ti, compter et recompter les cadavres, puis mesurer des longueurs de fils de fer barbelés maoïste et post-maoïste, capitaliste mais anti-libéral, etc. cela peut à la longue lasser. Il faut donc penser également aux spectateurs chinois : une Israélienne éthiopienne et une autre yéménite, cela ferait une superbe affiche, surtout si elles chantent, en bikini, pour stimuler -sans entraves – vers la liberté et le plaisir – celles qui se baignent encore en survêtement ou en tchador, en Iran (pour la concupiscence des mollahs), à Gaza (pour celle des militants du Parti de gauche et des policiers du Hamas), et ailleurs.

Il faut aussi, avec ce projet de film, ramener en Chine de bons trompettistes antillais et un peu d’humour juif. Toutes ces présentatrices de tv de Pékin et de province qui se tapent des policiers glauques (et des cadres du PCC peu ragoûtants) pour – au final avec leurs gains et leurs primes – acheter des sacs Vuitton, ce n’est pas vraiment exaltant.

La Chine mérite mieux comme consolations après tant d’années de maoïsme. Bo XiLai ne serait peut-être pas en prison aujourd‘hui s’il était allé au Festival de Marciac pour accompagner Wang Fei (qui adora ses quelques jours de vacances dans le Gers), s’il y avait été séduit par une festivalière antillaise chanteuse de jazz, qui lui aurait appris qu’il y a dans la vie des objectifs plus drôles que d’ambitionner de succéder à Hu JinTao et de planquer off-shore de l’argent mal acquis. C’est pour cela que, sur le conseil du Juge Ti, je reviendrai un peu plus loin sur l’enfance de Bo pour tenter d’expliquer ses aberrations et son plantage après un ascension assez fulgurante.

Si Xi JinPing a un peu d’humour, il me donnera un passe pour interviewer Bo en prison sur ses choix existentiels : «Auriez-vous préféré aller avec Wang Fei au Festival de Marciac et y draguer une jeune musicienne antillaise ? Ou bien accumuler dans des paradis fiscaux de quoi acheter des dizaines de milliers de sacs Louis-Vuitton pour vos 800 maitresses ? Croyez-vous que Arman aurait pu faire une sculpture place TianAnmen avec des milliers de sacs LV, comme il fait avec des valises, et des horloges, devant la gare saint-Lazare ? Est-il raisonnable de ramener – comme vous avez notablement contribué à le faire – l’histoire chinoise moderne à un immense terril de sacs Vuitton».

Wang Fei 王菲, à peu près à l’époque où elle avait assisté au Festival de Marciac et dans le film Chungking Express 重慶森林 de Wong KarWai 王家衛.

Il est fou de penser que LV a fait un tel chiffre avec ses baise-en-villes qui, en Chine, ne servent qu’à afficher que l’on fornique avec des corrompus ou des corrupteurs. «Et quand on pense que Gorbatchev a fini en faisant de la pub pour les sacs Vuitton ! » ajouta MeiXin, la première épouse du Juge Ti…

ShiHan, la deuxième épouse du Juge, m’incita à recadrer mes statistiques : 800 présentatrices de tv cela peut sembler beaucoup. Mais sur dix ans cela ne fait plus que 80 par an, 7 par mois, de plus mutualisées avec Zhou YongKang et quelques autres gradés de la police.

Comme le rappellent Ho et Huang, Bo XiLai「薄熙來」était connu par tous en Chine sous le sobriquet «Bo QiLai»「薄起來」, c’est à dire «Bo-bite-en-l’air», un jeu de mot coquin sur les premières paroles de l’hymne national «Dressez-vous ! ».「起來 !」(QiLai !)

Tian Han 田漢 et sa statue à ShangHai au fond de l’ex-concession française à côté du DongHu Hotel

Nota bene : Tian Han 「田漢」, l’auteur de cet hymne national «La marche des volontaires» 義勇軍進行曲, a été torturé à mort par les gardes rouges pendant la révo.cul. Sa statue, discrète et oubliée, est au centre d’un petit rond-point en face de l’ancien hôtel particulier de Du YueSheng 「杜月笙」(le gangster partenaire des fonctionnaires français), au fond de l’ancienne concession française de Shanghai.

Du YueSheng 杜月笙 (1888-1951), le véritable patron de la concession française, ancient tireur de jonques sur le Grand canal, patron du Gang vert, partenaire de Chiang KaiShek dans l’élimination des communistes en 1927. Son hôtel particulier est devenu le DongHu Hotel, et c’est là que le Juge Ti loge quand il passe à ShangHai.

Le lecteur de Causeur m’autorisera cette autre digression : la Chine est sans doute le seul pays au monde où tous les citoyens qui se lèvent pour écouter leur hymne national entendent, derrière les flonflons, les cris de douleur et de désespoir de l’auteur des paroles, torturé à mort. En l’occurrence, il le fut sur ordre du grand-timonier et de son épouse, Madame Mao. Cette schizophrénie nationale explique, mais n’excuse pas, la violence et le cynisme de dirigeants corrompus, qui dégoulinent en cascade à tous les étages de la société.

Et puis, il nous faut penser aux heures de solitude désormais de Bo (condamné à perpète en septembre 2013) et de Zhou (attendant peut-être la piqûre qui doit l’euthanasier) dans leur prison dorée, à repasser sans fin des dvd maoistes et post-maoistes. Un peu de délire hollywoodien en contrepoint d’une très précise relation de leur ascension puis de leur chute, cela serait assez distancié, brechtien, et pourtant plus drôle que «La bonne âme de Se-Tchouan» («Der gute Mensch von Sezuan»).

À ChongQing, nous sommes au SiChuan, là où Brecht situe sa fameuse pièce. Le juge Ti m’a demandé si, avec les tribulations criminelles de Zhou YongKang et de Bo XiLai, nous n’aurions pas aussi la matière d’une autre pièce brechtienne pour théâtres subventionnés français et comités d’entreprises, à la manière de La Résistible ascension d’Arturo Ui.

J’en conviens, mais quel dramaturge pourrait prendre le relais de Brecht ?

«L’Irrésistible chute de Bo Bite-en-l’air» est un bon titre, tant pour les centres dramatiques de province français que pour les théâtres chinois, et peut-être même Hollywood. Je pense même que le ministère de la Vérité chinois pourrait être co-producteur, ou pour le moins aider au tournage. Avec «One, two, three» on a déjà une bonne amorce : le film de Billy Wilder se trouve en Chine dans tous les marchés de nuits, piraté, pour la plus grande joie des cinéphiles. Et il faut absolument ressortir la séquence parodique des opéras de Mme Mao, «Carmeng», géniale, comme le reste du film de Jean Yanne, «Les Chinois à Paris», le best-seller des vendeurs de DVDs piratés dans tous les marchés de nuit chinois.

Voilà un sujet à suggérer à Yan LianKe 「閻連科」 dont je recommande aux lecteurs de «Causeur» l’extraordinaire «Servir le peuple»「為人民服務」, le plus beau roman sorti de Chine récemment, et fort bien traduit en français en 2006 par Claude Payen. Un autre grand sujet pour un beau film, sur lequel je reviendrai dans mon blog.

Yan LianKe 閻連科 l’un des auteurs chinois contemporains les plus intéressants

Si, comme il faut l’espérer, le livre de Ho Pin et Huang WenGuang, trouve rapidement un éditeur en France, il sera facile, je le répète, de demander aux auteurs de mettre à jour, avec les plus récents détails, cet extraordinaire roman policier, mettant aux prises des truands aux crimes innombrables, qui se sont fabuleusement enrichis (avec toutes leurs familles et tous leurs alliés, et aussi leurs maitresses) sur le dos de la Chine et des Chinois.

Le juge Ti m’expliqua que l’enquête était déjà presque complètement achevée dans le livre de Ho et Huang, bien que quelques confirmations ne soient pas encore sorties de Chine. Elle lui parait très bien conduite et il recommande l’ouvrage pour sa description passionnante des rouages du pouvoir. A l’évidence, Bo XiLai et Zhou YongKang, pourtant pas nés de la dernière pluie, sont tombés dans les filets de plus malins qu’eux.

La suite demain.

Roms : halte au feu!

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roms lille roumanie

roms lille roumanie

Ça commence par un gros panache de fumée noire, à Lille, visible depuis la Grand-Place, là où les terrasses fleurissent avec les beaux jours et où l’on peut paresser en regardant passer les filles. On ne dira jamais assez le charme et la douceur de vivre de la capitale des Flandres quand le soleil, qui n’est pas un habitué des lieux, se met à briller.

Mais voilà, le panache de fumée, c’était l’incendie d’un bidonville rom, installé sous un autopont, tout proche finalement de cet hypercentre aux faux airs de dolce vita. Les automobilistes de la voie rapide qui amène sur le périphérique et l’autoroute de Paris étaient habitués au spectacle au point de ne plus le voir, ou rapidement en chassant un vague remords, vite dissipé. C’était le lundi 8 juin. On l’appelait le camp Pasteur. On ne se rend pas compte de l’ironie de la chose. Un agglomérat de cabanes pour vingt familles coincées entre des rubans d’asphalte, où les conditions de vie ressemblaient à celle d’un camp de réfugiés dans un pays en guerre ou victime d’une catastrophe naturelle et à qui on a donné le nom d’une célébrité hygiéniste, d’un bienfaiteur de l’humanité.

Mais on ne peut pas s’occuper de toute la misère du monde, n’est-ce pas? Il parait même qu’on ne peut pas l’accueillir bien qu’on soit la cinquième ou sixième puissance mondiale. Je sais, les choses sont plus compliquées. Les choses sont toujours « plus compliquées » quand le malheur s’ajoute au malheur et qu’on ne veut pas avoir honte. Parce que cette fois-ci, le malheur s’est ajouté au malheur: on a retrouvé dans les décombres le corps calciné d’un enfant. La Voix du Nord nous dit même qu’il s’agissait d’un enfant « d’environ cinq ans » . Tout est dans le « environ ». Non seulement, il vivait entre les bagnoles et un autopont, mais on est bien incapable de dire qui il était et quel âge il avait exactement. Les légistes ont fait ce qu’ils ont pu. Alors va pour « environ cinq ans ».

Les estimations les plus sérieuses parlent de 20 000 Roms à peine sur le territoire national. 20 000… À qui fera-t-on croire qu’on ne peut pas régler le problème de 20 000 personnes qui sont certes très ennuyeuses, sales, voleuses et qui pratiquent une mendicité agressive? Mais tout de même: 20 000, ce n’est pas grand chose. 20 000 dont rappelons le on peut soustraire désormais un enfant brûlé vif. Un enfant « d’environ cinq ans ».

Et ces 20 000 ne débarquent pas de la planète Mars, ni même d’Afrique. Non, l’immense majorité d’entre eux vient de Roumanie. Je crois savoir que la Roumanie appartient à l’Union européenne. Je crois savoir que l’Union européenne demande des garanties minimales à ses membres, en matière de droits de l’homme et de respect des minorités. Faut-il donc un enfant mort pour qu’on se décide à lui demander des comptes, à la Roumanie ? On fait bien ça avec la Grèce, en soumettant à un incroyable chantage qui est aussi un déni de démocratie un gouvernement élu il y a quelques mois. Il faut croire que la sauvegarde de l’euro fort vaut plus que la vie d’un enfant d’ « environ cinq ans ». Serait-il si compliqué d’expliquer à la Roumanie et à quelques autres que s’ils veulent continuer à bénéficier des fonds structurels, il faudrait voir à ne pas traiter leurs Roms comme des chiens? Ou alors, mais je n’ose y croire, c’est qu’on instrumentalise ces 20 000 Roms pour en faire un enjeu politique, pour entretenir à bas bruit une xénophobie latente et une compétition sécuritaire.

Comme l’actualité ne se repose jamais, le lendemain de l’incendie, l’Unicef publiait un rapport sur la condition des enfants en France . Trois millions d’entre eux, soit un sur cinq, vivent sous le seuil de pauvreté. 30 000 sont sans domicile (il y en a donc au moins dix mille qui ne sont pas Roms. 9 000 vivent dans des bidonvilles et 140 000 décrochent de l’école chaque année (les enfants roms ne décrochent pas de l’école, ils n’y vont pas car ils préfèrent brûler chez eux). Mais un autre aspect du rapport les concerne à nouveau un peu plus: la situation des jeunes migrants, surtout lorsqu’ils arrivent seuls, et qu’ils sont exposés aux agissements de mafias diverses. L’Unicef remarque enfin que ces chiffres sont en augmentation depuis le début de la crise de 2008 et représentent, sur cette dernière période, 440 000 enfants de plus plongés dans la misère.

On dit couramment qu’on mesure le degré d’une civilisation à l’état de ses prisons. On pourrait peut-être les mettre en prison, les enfants pauvres, ça se faisait assez couramment au XIXe siècle ou encore, comme le recommandait Swift dans son Humble proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, les transformer en viande de boucherie.

Après tout, à Lille, il y a déjà eu un barbecue au camp Pasteur.

*Photo : 20 MINUTES/SIPA. 00650818_000032.

Manuel Valls au pays des merveilles

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Alice miroir Valls Berlin avion

Alice miroir Valls Berlin avion

L’escapade aérienne familiale et footbalistique du premier ministre à Berlin vient d’enflammer la sphère médiatique et celle des réseaux. Comme c’est la règle, on y trouve à la fois le pire et le meilleur, et surtout l’expression d’une joie mauvaise assez réjouissante.

On ne reviendra pas en détail sur ce qui constitue une faute politique majeure et risque de coûter cher à celui qui a préféré, pour lui et sa progéniture, un loisir de riches à une soirée devant un écran avec la piétaille socialiste du congrès de Poitiers. Simple bévue politique qu’il semble inutile – d’accord avec Élisabeth Lévy – de qualifier d’éthique et de morale, voire pire… En revanche, la joie mauvaise est moins l’expression de l’envie ou de la mesquinerie que celle du plaisir procuré par la séquence classique de l’arroseur arrosé. Que n’a-t-on entendu sur le dîner du Fouquet’s, le yacht de Bolloré, la candidature du prince Jean à la présidence de l’Epad ! Encore le jour même de la virée berlinoise, un tweet triomphal annonce l’arrivée des dirigeants socialistes en train à Poitiers alors que, suivez mon regard, d’autres s’étaient rendus à un meeting au Havre en avion privé (3200 euros payés par l’UMP). Mauvaise pioche, effet boomerang,

Le Premier Ministre – qui communique plus qu’il ne gouverne, disent les mauvaises langues – a pourtant mis en place une défense calamiteuse. Quatre ou cinq versions successives, aussi mensongères les unes que les autres, conclues par un dernier mensonge, par omission celui-là. Il a fallu que l’on apprenne par la presse que les deux fils de Manuel Valls étaient de la balade. Pour le justifier, on fit répondre qu’il restait de la place dans l’avion, alors pourquoi pas ? Sans mesurer que ce détail meurtrier finissait de pulvériser la thèse du voyage imposé par les fonctions de Premier ministre. Ne nous attardons pas sur l’argument de la quantité de travail du chef du gouvernement, qui présente le déplacement aux frais de la princesse comme une légitime compensation. Impossible de faire pire.

Face à cette débandade il a fallu que les copains s’y collent. Le Président de la République a repris à son compte du bout des lèvres la fable de la réunion de travail avec Michel Platini. Ce dernier, bon garçon, mais habile, a confirmé qu’il avait bien invité Manuel Valls à venir assister au match, mais sans être très clair sur le caractère professionnel de leur rencontre. Les préposés au sauvetage ont immédiatement embrayé : « Vous voyez bien qu’il y avait une réunion ! » Peine perdue, clameurs et ricanements redoublent. Manifestement, les caciques socialistes et leurs sympathisants ont lancé un championnat. C’est à celui qui trouvera l’explication la plus inepte. On trouve dans le peloton quelques vieux routiers confirmés : Bartolone, Le Foll, Cambadelis et quelques équipiers de moindre calibre. Mais deux athlètes ont réussi une échappée. Jean-Marie Le Guen, qui explique la virulence de la polémique par le caractère profondément rasoir du congrès de Poitiers. Comme les journalistes s’y ennuyaient, ils ont ouvert la chasse au Valls pour se distraire. Et puis un politologue ayant micro ouvert à France Culture, pour asséner qu’il s’agit d’un complot du « Parti des médias ». Leur but étant de faire diversion, pour empêcher de parler de l’événement majeur intervenu le 9 juin : l’annonce de mesures destinées à favoriser l’embauche dans les PME. Brillant, non ?

Et pour finir, repentance un peu piteuse du gamin pris en faute et proposition de remboursement très partiel.

Il y a un sujet qui n’a pas été abordé : la dimension juridique, voire judiciaire, de cet incident. S’agissant de Nicolas Sarkozy, on imagine bien que l’information judiciaire aurait été comme d’habitude ouverte dans la journée. Les « journalistes enquêteurs », comme on les appelle aujourd’hui, auraient publié moult documents et autres procès-verbaux. Perquisitions et garde à vue seraient déjà en cours. Pour l’heure, c’est le silence. Pourtant, la question est la même qu’avec Agnès Saal. La dépense exposée à l’occasion de ce voyage est-elle rattachable à la fonction de Premier ministre, ou s’agissait-il d’un voyage privé ? Dans la deuxième hypothèse, deux conséquences. Tout d’abord, le risque que s’appliquent des articles du Code Pénal réprimant la concussion et le détournement de biens publics. Ensuite, en vertu de la jurisprudence Villepin dans l’affaire Clearstream, la compétence du juge de droit commun et non de la Cour de Justice de la République. Franchement désagréable.

Soyons clairs : l’utilisation de cette voie serait ridicule. L’erreur de Manuel Valls est bénigne et le pénal n’a rien à faire dans cette histoire. La sanction politique est déjà très lourde. Et surtout, il me semble qu’il faut justement en rester à cette dimension politique. Comment le Premier ministre a-t-il pu être à ce point aveuglé et sauter à pieds joints dans ce piège ? Ne pas voir la contradiction avec ses propres cours de morale ? Ne pas comprendre que pour un chef de gouvernement qui impose au pays une purge austéritaire passablement indigeste, s’offrir des loisirs de milliardaire aux frais de la princesse risquait de faire une grosse tâche. Et comment s’imaginer que ses adversaires (politiques) et ses ennemis (dans son camp) n’en profiteraient pas ? Je ne sais pas si la polémique est grotesque, mais elle était inévitable.

L’ayant un peu connu avant, j’avais pourtant gardé le souvenir de quelqu’un d’intelligent et rapide. Alors, comme beaucoup d’autres l’ont fait à gauche depuis 2012, aurait-il traversé le miroir ? Tournons-nous vers Alice, qui la première a traversé ce miroir. Lewis Caroll nous a dit pourquoi et quelles en étaient les conséquences. Au-delà du miroir, le monde est un espace de liberté et un refuge, alors que le monde réel est marqué par les interdits. De pion qu’elle était dans le pays des merveilles, Alice devient reine au-delà du miroir. Mais attention c’est aussi un monde inversé. Il faut courir pour rester à la même place. Les images que vous renvoient les miroirs sont fausses. Et plein de choses encore, difficiles et déroutantes. Et si l’on veut y rester il faut aussi finir par tuer le Jabberwocky. Après avoir compris son poème, et ça…

« Lfut bouyeure et les filuants toves…girèrent et bilbèrent dans la loirbe…Tout smouales étaient les borogoves…et les dcheux versins hurliffloumèrent… ».

Camarades  du camp du bien, franchement il vaudrait mieux traverser dans l’autre sens et revenir.

*Photo : Flickr.com