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Pour Politis, le “réac nouveau” est arrivé!

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politis badinter fourest onfray

Les bouteilles de “réac nouveau” sont depuis peu disponibles sur le marché français. Sur ce marché-là seulement. Car toutes les tentatives de l’exporter ont échoué. D’après les spécialistes les vendanges ont été, cette année, abondantes. Contrairement au Beaujolais, le vin “réac nouveau”, récolte 2015, n’est parfumé ni à la cerise ni à la banane : il a une odeur prononcée de soufre. Quant à sa couleur, elle ne change pas : invariablement un mélange de brun et de noir. La dernière cuvée de ce vin, plutôt imbuvable, nous est présentée par le magazine Politis avec ce titre : “les réacs de gauche”. La rédaction de ce journal hésita un long moment avant de faire cette offre à ses lecteurs. Certains de ses journalistes trouvaient que les “réacs” c’était anxiogène.

Qu’en les montrant, toujours plus nombreux, on ajoutait du désespoir à la détresse déjà grande des masses populaires. Ils suggérèrent donc quelque chose de positif, d’euphorisant : “les nouveaux intellectuels de gauche”. On chercha et on trouva trois noms, juste trois noms : René Sieffert (le patron de Politis), Laurent Joffrin (Libération) et Aymeric Caron. Pour une “couv” c’était quand même un peu court. Vaincus les aigles de Politis baissèrent la tête et se rallièrent au titre “enquête sur les réacs de gauche”, une valeur éprouvée bien qu’usée jusqu’à la corde. Le grand frère de Politis, L’Obs, avait déjà fait deux unes sur les “néo-réacs”. Finkielkraut, Zemmour, Lévy, je crois. Il fallait donc trouver de néo“néo-réacs”.

Ce qui fut fait et la couverture de Politis s’orna des visages d’Elisabeth Badinter, Philippe Val, Michel Onfray et Caroline Fourest. C’était frais comme le vin nouveau. Neuf, tout neuf. Peut-être même que ça ferait vendre quelques exemplaires car Finkielkraut, Houellebecq and co ça ne marchait plus très fort. Mais on se garda bien, car pour cela il aurait fallut vraiment bosser et s’interroger, de poser la seule question qui vaille :  pourquoi le “réac” a-t-il tendance à croître et à se multiplier ? Quels sont ses modes de reproduction : la GPA, la PMA, l’adoption ? Pourquoi chaque année au moment des vendanges la récolte est-elle si bonne ? Pourquoi écrivent-ils des livres ? Et pourquoi les publie-t-on ?

Il semblerait que l’intellectuel de gauche, lui, n’écrive plus de livres . Peut-être qu’il n’en a plus le temps, occupé qu’il est à écrire des petits articles, toujours les mêmes, sur le thème du fond de l’air qui est fâcheusement fascisant. Manuel Valls en fit l’amère expérience en lançant un appel aux intellectuels (de gauche) et n’obtenant aucune réponse.

Le “réac nouveau” pose un autre problème. C’est qu’il fait oublier -le monde de la consommation va très vite- les anciens “réacs” qui apparaissent comme périmés, hors d’usage. Et ça, c’est pas juste. Passe encore qu’on mette dans naphtaline des Finkielkraut, Zemmour et Houellebecq. Mais comment peut-on ajouter à la même fournée des promis à l’oubli une femme jeune et belle comme Elisabeth Levy ? Les journalistes de Politis sont des goujats. De répugnants sexistes. Honte à eux !

DSK innocent, mais coupable?

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dsk carlton lille innocent

Il n’y a pas d’affaire Carlton. C’est l’exacte signification du jugement rendu vendredi par le Tribunal correctionnel de Lille, qui a relaxé treize prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn, et condamné un quatorzième à une peine avec sursis. Rien, dans les investigations des policiers et des magistrats-instructeurs, ne permettait d’étayer l’accusation de « proxénétisme aggravé ». Bref, ce procès n’aurait jamais dû avoir lieu – au lieu de chercher des poux dans la tête de mon Premier ministre pour 20.000, pardon 17.500 malheureux euros, on pourrait se demander combien le contribuable a dû débourser à cause des lubies d’un lobby hargneux qui voulait la peau de DSK. Dodo la Saumure, les milliers de pages de procédures, les heures d’interrogatoires, les services de l’Etat mobilisés, c’était un écran de fumée, la cible, c’était lui. Dans cette phalange disparate, chacun avait ses raisons – trop riche, trop puissant ou trop blanc, ou trop socialiste, et surtout trop mâle. Il fallait faire un exemple.

L’inénarrable Stéphanie Ausbart dirigeait le trio des magistrats instructeurs. Dans son réquisitoire, en février, le procureur avait cruellement noté leur intérêt démesuré pour la sexualité de monsieur Strauss-Kahn. Nul n’ignore désormais que, pour cette dame, la perversion commence à la sodomie, les femmes honnêtes ne font pas ça. Croit-on que son administration, après cela, lui conseilla de se mettre au vert ? Que nenni ! Son ordonnance de renvoi, qui figurera certainement un jour dans les annales de la dinguerie judiciaire, ne l’a pas empêchée d’être nommée professeur à l’École nationale de la Magistrature de Bordeaux où elle peut instruire nos futurs juges sur la bonne et la mauvaise sexualité.

Pour transformer l’affaire Carlton en affaire Strauss-Kahn, il fallait des victimes, rôle dévolu aux associations qui prétendent parler au nom des prostituées, mais ne représentent que les repenties. Il fallait surtout l’artillerie médiatique. Pendant trois ans, toute la presse s’est partagée avec gourmandise, les anecdotes salaces, les textos, les récits les plus crus. Tout en s’offusquant, bien sûr. C’était du porno éthique, en quelque sorte.

Avec l’inconséquence qui fait leur charme, la majorité des médias dénoncent aujourd’hui le « fiasco judiciaire » dont ils faisaient hier leurs gros titres. Mais la pointe avancée du parti de la vertu n’en démord pas : on a eu raison d’avoir tort. C’est ce que disent, presque avec les mêmes mots, l’éditorial du Monde et celui de Libération (qui ose par ailleurs en « une » un titre finaud : « La relaxe du mâle »). Je résume : primo, relaxé, ça ne veut pas dire innocent, ça veut dire que la justice n’a pas de preuves – nigaud, la justice n’a pas non plus de preuves pour toi ou moi ou 60 millions de Français, DSK est donc aussi innocent que toi et moi ; deuxio, peu importe qu’ils aient juridiquement raison, ils ont moralement tort. Nous sommes fiers d’avoir étalé la vie privée d’un homme, sali son honneur, blessé ses proches, c’était pour la bonne cause, c’était pour l’information (DSK a perdu un procès pour atteinte à la vie privée contre L’Obs au motif hallucinant que tout ce qui était divulgué dans le quotidien se trouvait dans le dossier d’instruction). La France devait savoir – savoir quoi, que des adultes consentants participent à ce qu’on appelle vulgairement des partouzes? Et ça s’arrête où l’information? Si la façon dont je vis ne te revient pas, t’as le droit de balancer? Et qui décide de ce qui est convenable, madame Ausbart? On va se marrer…

Après l’annonce du jugement, je ne sais plus qui a eu ce propos terrifiant : « Il y a un avant et un après Carlton. Désormais, les hommes vont devoir faire attention à ce qu’ils font ». Ça veut dire quoi, exactement, qu’on pourra punir la lâcheté, le mensonge, la muflerie, peut-être même le silence, c’est une idée, ça, d’interdire le silence – Madame le Juge, ce salaud ne répond pas à mes textos. On peut compter sur l’infinie créativité du féminisme punitif. Après la relaxe, le procès continue.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21748671_000002.

Paris tue ses morts

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dutilleux paris moustaki

Sais pas ce que vous appelez gentil, mais des comme lui on en voit peu. A quatre-vingt-dix ans il courait les concerts et vous disait trois fois merci avant de gagner sa place à tâtons. Musiciens, chanteurs, placeurs, qu’est-ce qu’il aimait les gens ! Quoi que ça veuille dire, demandez à ceux qui l’ont connu de près ou de loin : c’était un humaniste.

Voilà donc notre Henri Dutilleux, compositeur français le plus joué après-guerre avec Poulenc, Messiaen et Boulez, qui s’envole au paradis le 22 mai 2013. Ses symphonies, ses concertos, ses Métaboles, ses Strophes, son quatuor, partout de Rio à Tokyo on lui rend l’amour qu’il a donné.

Manque de bol, le 22 mai, c’était veille du 23. Et le 23, c’est Georges Moustaki qu’on attendait au paradis.[access capability= »lire_inedits »]
Ni une ni deux, le ministre de la Culture, alors prénommé Aurélie, court pleurer face caméra sur la tombe du doux Georges et envoie aux fraises le doux Henri (ils avaient ça en commun, la douceur). Pas un gouvernant aux obsèques de Dutilleux, ça m’a fait drôle. Presque cent ans, c’est trop vieux. Rue de Valois ils avaient dû perdre le dossier.

Pas grave ! crie la Fortune, on posera une plaque à l’entrée de son immeuble dans l’Île Saint-Louis. Crément tarte, la plaque : « Ici habita Henri Dutilleux (1916-2013) Compositeur de musique contemporaine Grand prix de Rome 1938 ». (Que voulez-vous qu’un compositeur compose d’autre que de la musique contemporaine ? et qu’est-ce qu’on s’en tape qu’il ait eu son prix en 38 !). Mais bon, la plaque, c’est ce qu’on pose aux gloires disparues. Va pour la plaque.

Que non ! siffle Madame l’agent Karen Taïeb, conseillère municipale du IVe arrondissement de Paris. Le comité d’histoire vient de lui rappeler qu’en 1942 Henri Dutilleux, vingt-six ans, a troussé quelques variations sur J’ai du bon tabac pour un film appelant à la construction de terrains de sport près des usines. Et paf, prends ça dans ta Légion d’honneur (Grand-croix en 2004), Dutilleux ! Infamie des infamies, tu as vendu une partition à Vichy. Estime-toi heureux qu’on t’aie pas pendu en 44.

Bizarre, tiens. En 44, c’est le contraire qui s’est passé. La Radio nationale libérée a offert son chœur au jeune Henri, tout le monde le trouvait formidable, surtout les gaullistes. Il avait refusé de travailler pour la trop pétainiste Radio Paris où péroraient tant de belles âmes, mis en musique Jean Cassou, joué les compositeurs à l’index, rejoint dès 42 le Front national des Musiciens, réseau actif de la Résistance… Un juste entre les justes. Rien à voir avec mon Edith Piaf et mon Charles Trenet d’amour qui s’en sont fourré jusque-là sans poser de questions (soyons ignobles, balançons, balançons).

Rien à secouer, répond la maire Hidalgo qui soutient mordicus le maire du IVe, Christophe Girard, ancien Monsieur Culture de Bertrand Delanoë, qui soutient mordicus la conseillère Taïeb, et vas-y que je te barbouille la mémoire d’un grand homme à l’eau de Vichy sur l’air de la calomnie (de Rossini, autre suppôt d’Adolf Hitler, je peux le prouver).

Les andouilles fournissent les balles, les cyniques appuient sur la détente. Faites comme moi, signez la pétition. Vous y lirez ce petit mot de Richard Galliano : « Il a travaillé toute sa vie à la manière d’un honnête Artisan de la Beauté ». Ben oui, c’est vrai. Vous pouvez ricaner, trafiquants de venin, comparer sans rougir Dutilleux à Céline, salisseurs professionnels. La plaque interdite a plus d’humanité que vos langues.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo :ANDERSEN/SIPA. 00339351_000001.

Adieu l’Europe!

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daniella pinkstein europe

Dans les années trente du siècle dernier, un tango fit fureur à Budapest : « Sombre Dimanche ». Les sanglots longs des violons hongrois ajoutèrent une touche déchirante à la tristesse de la mélodie. Puis « Sombre Dimanche » quitta Budapest pour conquérir toute l’Europe. Et la légende dit qu’en écoutant ce tango, on se suicida beaucoup.

Le récit de Daniella Pinkstein se passe à Budapest aujourd’hui. Chacune de ses pages est imbibée de la moiteur étouffante des temps lourds et douloureux. Chez elle, c’est « Sombre Dimanche » tous les jours de la semaine… Ce récit peut se lire de façon autonome. Sans avoir lu rien d’autre. Mais si on a été nourri de Kafka, de Roth, de Zweig on saisira mieux pourquoi Daniella Pinkstein verse des larmes sur son Europe abîmée, défigurée.

Elle est hantée par ce que disait Kundera «  »La disparition du foyer culturel centre-européen fut certainement un des plus grands événements du siècle pour toute la civilisation occidentale » et cette autre phrase par celui de l’Insoutenable légèreté de l’être « comment est-il possible qu’une telle tragédie soit restée aussi inaperçue et aussi innommée ». Une autre citation encore plus triste, celle de Jankélévitch parlant de la France : « la France miraculeusement rescapée n’a pas renié le régime qui avait fait du consentement à sa défaite, de la joie de sa défaite, de l’organisation et de l’exploitation politique de la défaite, de l’empressement à utiliser cette défaite pour liquider la République, sa raison d’être et son principal titre de gloire. Notre printemps est manqué… »

Ce livre où il y a de l’amour, de la rage et de la tendresse n’est que – et c’est déjà beaucoup – la photographie instantanée d’un monde qui ne sait pas qu’il a disparu et qui, aveugle et sourd, croit qu’il est encore vivant. L’Europe est morte une première fois pendant la sanglante boucherie de 14-18. Les grands écrivains viennois comprirent alors, sans doute parce qu’ils étaient juifs, que ce deuil en annonçait d’autres bien plus terrifiants.

L’Europe est morte une deuxième fois quand Adolf Hitler entreprit de faire une Europe de l’Atlantique à Auschwitz. L’Europe est morte avec ses Juifs, le seul peuple vraiment européen. Tant il est vrai que dépourvu de patrie, il avait lié son destin à la fin des patries qui lui étaient hostiles. Dans Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?, les Juifs sont présents. Les vivants et les morts. Ces derniers, hélas, les plus nombreux… Daniella Pinkstein avoue une ambition prométhéenne : donner corps à ceux, à celles dont les voix multiples furent tour à tour désespérées, touchantes, divertissantes, englouties mais jamais entendues.

Daniella Pinkstein, Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?, Editions M.E.O, Bruxelles.

*Image : wikicommons.

Alcoolisme pour tous

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alcool loi macron evin

Évaporées les querelles entre gauche et droite, Assemblée et Sénat. L’intérêt commun des vendeurs d’alcool a fédéré les parlementaires dans un but clair : plomber la loi Evin qui tentait de limiter la puissante incitation de la publicité à faire consommer davantage la population. Un amendement passager clandestin de la loi Macron s’est en effet dissimulé dans ce grand fourre-tout législatif, qui sera peut-être officialisé après un nouvel usage du 49-3.

Avec l’amendement proposé, les moyens licites d’évocation publicitaire, jusqu’ici limités, vont pouvoir s’étendre afin d’appeler encore davantage à la consommation d’alcool. La contestation judiciaire par les associations qui veillent à la santé publique va devenir impossible. Lesdites associations devront prouver que la consommation a augmenté après la parution de telle pub, qu’il y a un lien d’intérêt financier prouvable entre, par exemple, un journaliste et une annonce alcoolophile. Ou qu’un consommateur « d’attention moyenne » a perçu une intention publicitaire dans une photo montrant dans une revue de mode des people qui picolent joyeusement. Leurs avocats vont s’émousser les dents.

Les limitations légales aujourd’hui en vigueur seront donc repoussées au profit d’un flou artistique autorisant une infinité d’évocations que le talent des publicitaires mettra efficacement à profit. Claude Evin l’explique mieux que moi. Le vin, la bière, les alcools ont de multiples avantages. Mais aussi un redoutable inconvénient en terme de santé individuelle et publique : ils contiennent tous de l’éthanol, à la fois bonne fée et sorcière. Les fabricants ne sachant pas l’extraire, cette substance va contaminer et droguer de façon permanente environ un dixième des gens qui en consomment.

Or l’alcool est une drogue lente, terrible, avec des conséquences humaines, sanitaires, sociales, familiales, financières désastreuses que la société à tendance à occulter en croyant magiquement s’en protéger (ça ne peut pas m’arriver à moi, chut le pauvre, etc).
La relation alcool-alcoolisme est d’autant plus facile à établir que les « buveurs excessifs » absorbent à eux seuls plus de la moitié de la production globale, alors qu’ils ne constituent qu’un dixième des consommateurs.
Il est également largement reconnu que plus l’on commence jeune à boire, plus l’accoutumance trouve un terrain favorable, et plus les risques de devenir alcoolique augmentent. L’encouragement accru à boire alcoolisé, qui va au premier chef toucher les adolescents, va donc mathématiquement augmenter leur participation involontaire à un destin catastrophique. Le binge drinking, (la « biture express »), phénomène de mode en vogue, est un excellent pourvoyeur de problèmes ultérieurs.
Le traitement des questions, par petits morceaux spécialisés et distincts, ferait oublier le lien entre alcool et tabac.
Or la plupart des alcoolodépendants sont alcoolo-tabagiques. Officiellement, l’alcool entraîne 49000 morts par an ; le tabac 73 000. Mais les statisticiens ignorent les doublons, ce qui explique le total insignifiant de 120 000 décès annuels. Avec cet amendement qui va peut-être franchir le Rubicon, la croissance des désastres, des maladies graves et des décès est inévitable.
La compréhension élémentaire de l’abstraction des chiffres ne semble pas évidente à tous : sur la route,  le « mur des 3000 morts » paraît déjà inadmissible aux autorités, or c’est seize fois moins que les morts par alcool.
Le nombre d’overdoses de « drogues dures » (paix à feu la vache folle) est presque dérisoire.
Le sida en France, de même, ne concerne que quelques dizaines de cas désormais.
Or tout le monde continue à avoir une peur bleue du sida mais on devrait, en revanche, considérer l’alcool, qui tue environ 250 fois plus, comme inoffensif. Étrange!
C’est un peu comme si un marchand d’armes disait : « regardez comme elles sont belles » mais voudrait ignorer totalement que toutes les dix balles, tirées pour s’amuser, il y a obligatoirement un mort.
Il est inutile de seriner la litanie (« il faut apprendre à boire », « à consommer avec modération », « un peu de volonté »…) : on ne sait toujours pas, en 2015, par quel mécanisme cérébral, en présence de boissons alcoolisées, une proportion importante de personnes a tendance à boire plus que les autres, puis à ne plus pouvoir se passer d’alcool.
Inciter davantage de gens encore, à faire involontairement leur malheur, est assez cynique.
Si les parlementaires ferment les yeux sur la légalisation de cette sournoise instigation à ingérer un produit aux effets secondaires dissimulés, mais redoutables pour une proportion importante de consommateurs, ils auront prochainement à se pencher sur un problème de santé publique considérablement aggravé.

Je n’ai même pas évoqué le respect des personnes, l’humanisme élémentaire, les droits de l’homme, la liberté plutôt que l’esclavage de l’alcoolique et de son entourage, toutes ces fadaises et vieilleries négligeables, qui risquent d’être sommées de saluer, bien bas, la procession mercantile qui passe.

*Photo : Pixabay.

Livres en plein soleil

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robert merle leo malet

À l’approche de l’été, les Français ont deux préoccupations : le barbecue (au charbon de bois, il va s’en dire, le reste n’est qu’enfumage) et la brocante. Si par bonheur, on peut réunir ces deux passions nationales, le temps d’un week-end, l’extase n’est pas loin. Merguez trop grillées et vide-greniers encombrés sont les deux mamelles d’un pays résolument tourné vers la nostalgie et la charcuterie ! La moindre commune possède à son calendrier des festivités, un marché aux objets anciens qui tient le plus souvent de l’immonde fourre-tout où, pour des raisons économiques, nos compatriotes dans le besoin espèrent arrondir leur difficile fin de mois. Dans ce bric-à-brac où s’entassent appareils électriques défectueux, jeux de société incomplets et Barbie démantibulées, la chine devient un exaltant sport d’extérieur. On y brûle plus de calories qu’en courant ou pédalant à condition de ne pas forcer sur le pain et la harissa.

Pour tous les explorateurs du dimanche matin, l’aventure commence au cul d’une camionnette. Aux premières heures du jour, la marchandise à peine déballée, ces spéléologues de l’extrême traquent leurs fantasmes d’antan. À chacun sa lubie : siphons, plaques émaillées, miniatures, poupées, pâtes de verre, bijoux fantaisie et autres réminiscences de l’enfance. Douceurs enfouies que l’on tente de faire remonter à la surface pour seulement quelques euros. Au royaume de la broc’, tous les collectionneurs finissent par trouver leur graal. Indispensable à leur équilibre mental et, faut-il le rappeler, sans abuser d’antidépresseurs. Les économistes de la santé devraient se réjouir, les écolos aussi. Recycler sans grever le trou de la sécu, la solution enfin trouvée pour rétablir nos comptes publics ! Au mois de juin, les réactionnaires sont donc à la fête. C’est le seul moment de l’année où l’on admette leur indécrottable passéisme. Ailleurs, la police de la pensée veille à ce que notre patrie ne se prélasse pas trop dans la vieillerie. On finirait par ne plus vouloir en sortir. L’Europe n’aime pas trop ces témoignages de ferveur pour une histoire forcément obsolète et stérile. La foi dans l’avenir communautaire doit balayer ces enfantillages rétrogrades. N’en déplaise à tous les progressistes, les amateurs de quinquina, de vieux outils agricoles, de faïence, de cartes postales ou de soldats de plomb font de la résistance…à leur façon. Ils se lèvent tôt pour dépenser plus.

Aux beaux jours, les journaux anciens et les livres d’occasion sortent des malles, des caves ou des bibliothèques quand elles existent encore. Ils s’aèrent l’esprit sur le pavé dans l’indifférence générale. Leur valeur dérisoire ne les protège d’aucune malveillance. Souvent, ils n’ont pas droit aux précieuses vitrines où la verroterie prend la lumière. Ils s’entassent dans des cartons ou à même le sol, flétrissent au soleil dans l’espoir de rencontrer une main amie. L’écrit outragé, l’écrit brisé, l’écrit martyrisé, mais l’écrit libéré, libéré par un promeneur du dimanche. La littérature prend tout son sens dans cette résurrection-là. On achète pour presque rien ce qui n’a pas de prix : les pensées d’un écrivain bon ou mauvais. Peu importe, le simple dessin d’une couverture peut parfois déclencher un achat. Repartir avec un livre est toujours une victoire contre l’obsolescence programmée de nos modes de consommation. Il y a du panache à exhumer un livre de poche défraîchi dans un monde trop propre pour être honnête. Le week-end dernier, pour moins de trois euros, j’ai eu la main heureuse. Quatre livres au petit format et au grand pouvoir d’évasion : Au petit poil de Yvan Audouard (Editions du Scorpion/1949), Week-end à Zuydcoote de Robert Merle (Le livre de poche/1964), Les Aristocrates de Michel de Saint Pierre (Folio/1978) et Énigme aux Folies-Bergère de Léo Malet (Fleuve Noir/1984). La saison ne fait que commencer et les trottoirs des villes semblent giboyeux. La chasse est ouverte !


Un hussard rouge

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paul morand hussards

« Finalement, tu as des goûts de droite. » Combien de fois ai-je entendu cette remarque à propos de ma bibliothèque ? Combien de fois ai-je éludé le reproche plus ou moins explicite par une digression facile sur les goûts et les couleurs dont on ne discute pas, fussent-ils en porte-à-faux avec mes engagements politiques ? Comment « un communiste maintenu », selon l’expression de l’excellent président de Koch, peut-il ne jurer que par ces fameux hussards, Roger Nimier, Michel Déon, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Kléber Haedens et leurs parrains littéraires, grands frères ou pères de substitution que furent Chardonne, Morand, Fraigneau, Jouhandeau et Drieu, tous mouillés à des degrés divers dans la collaboration ? Comment expliquer que mon événement littéraire à moi, ces dernières semaines, ait été la parution, chez Gallimard, du tome II de la Correspondance Morand-Chardonne, accompagnée de celle de Morand-Nimier ?[access capability= »lire_inedits »]

Quand vraiment on insiste, je réponds en citant Léon Daudet à propos de Céline. En 1932, au moment de la parution de Voyage au bout de la nuit, Daudet, brillant critique, fine lame maurrassienne de l’Action française, partisan du « nationalisme intégral » et membre de l’académie Goncourt, se voyait reprocher par ses amis politiques son soutien inconditionnel à Céline, qui apparaissait encore alors comme un désespéré furieux, antimilitariste, anticolonialiste, anarchiste incandescent, en un mot comme un homme « de gauche ». Daudet avait alors eu ce mot définitif : « La patrie, en littérature, je lui dis merde. » Daudet n’en était pas à son coup d’essai, d’ailleurs. Moins de quinze ans plus tôt, n’avait-il pas soutenu pour le Goncourt un certain Marcel Proust qui n’était pas franchement, en théorie, le genre de beauté d’un monarchiste ombrageux : juif, mondain, snob, dreyfusard et homosexuel de surcroît. Pour le remercier, Proust lui dédia Du côté de Guermantes, prouvant que la littérature pouvait bénéficier d’une manière d’extraterritorialité idéologique entre gens de goût.

Je le pense aussi, profondément. Je pourrais dire symétriquement à Léon Daudet, sans trop de problème, « le communisme, en littérature, je lui dis merde ». Cela suffit-il à expliquer ce goût, de plus en plus exclusif avec l’âge, pour des écrivains « de droite » ? Je peux toujours me dédouaner en les appelant « droite buissonnière»[1. Pol Vandromme, La Droite buissonnière, Éditions Dualpha.] comme le fit joliment Pol Vandromme, ou encore « anarchistes de droite », appellation d’origine mal contrôlée qui réunit paresseusement Nimier et A.D.G. ou Blondin et Marcel Aymé, voire Jacques Laurent et Michel Audiard. Cela n’explique toujours pas pourquoi, dans ma famille où l’on ne jurait que par Aragon, j’ai si vite fait mon miel de ces infréquentables.

Je les cherchais et les cherche encore chez les bouquinistes, toujours prêt à 50 ans comme à 17 à fouiner des heures durant sur des étals pour dénicher un roman de Gégauff épuisé depuis belle lurette, un tiré-à-part de Morand sur le voyage, une édition originale de L’Humeur vagabonde.

Il faudrait s’interroger au passage sur la quasi-disparition éditoriale, notamment au format de poche, de ces écrivains. Ce n’était pas le cas jusque dans les années 1970, disons, où même les pires collabos de la bande comme Rebatet ou Brasillach étaient disponibles. Il faut croire qu’un certain littérairement correct a fait son œuvre pour en arriver à ce paradoxe : il est plus difficile de lire Chardonne en 2015 qu’en 1975, comme si on lui reprochait davantage sa collaboration au fur et à mesure qu’elle s’éloigne dans l’histoire.

À moins qu’il y ait autre chose. Ce n’est peut-être pas leur collaboration qu’on reproche, à lui et à d’autres, ni leur pensée réactionnaire. Souvent, une époque condamne les écrivains pour de faux motifs dans une hypocrisie plus ou moins consciente. Le procureur Pinard reprochait à Flaubert et à Baudelaire leur immoralité, mais ce qui lui était insupportable, au fond, c’était leur style, c’est à dire leur manière radicalement nouvelle de donner à voir l’amour, le sexe, la vertu, le vice…

Le conformisme, c’est précisément refuser de voir les choses autrement, or je ne peux plus lire que les écrivains qui me forcent à le faire. Je tiens là, peut-être, une première piste. J’aime être bousculé, surtout en littérature, car je suis l’enfant d’une époque qui a fait de Duras et de Robbe-Grillet des classiques. La preuve, je les étudiais en classe. Alors, pour respirer, vers 16 ans, j’ai lu Céline. Céline bénéficie d’un régime spécial. Il est difficile de contester son génie. Il y a encore des polémiques, à l’occasion, comme lors du cinquantenaire de sa mort, en 2011, où il fut retiré au dernier moment de la liste des commémorations, mais enfin il est étudié, disséqué, édité sans cesse. Si on lit Céline à 16  ans, et que l’on est un peu curieux, on tombe assez vite sur Nimier. C’est Nimier, éditeur chez Gallimard, qui ramène sur le devant de la scène littéraire l’auteur maudit, exilé au Danemark pour éviter le peloton d’exécution. Et de Nimier, on passe assez vite à Morand, puis à Chardonne : jeune homme engagé dans la deuxième DB à la fin de la guerre (voir Le Hussard bleu) Nimier n’eut de cesse de mettre en avant le talent de ses aînés proscrits par le CNE[2. Comité national des écrivains, issu de la Résistance, et qui procéda à la Libération à nombre d’interdictions professionnelles chez des auteurs suspectés, à tort ou à raison, de sympathie pour Vichy et l’occupant.]. On trouve un écho de ce rôle de passeur dans la Correspondance Morand-Chardonne quand Morand, effondré, apprend la mort de Nimier dans un accident de la route en septembre 1962 : « Nimier cherchait son sort : vouloir s’engager en Indochine puis en Algérie, apprécier Céline, prôner Paul Morand, signer des manifestes de droite, bref se consacrer à des causes perdues, c’était vouloir finir sur cette autostrade.  »

Une fois que j’ai lu Nimier, le reste est venu, évidemment, et par un biais que je peux identifier assez clairement, très bien raconté dans sa Correspondance avec Morand. Nimier avait été chargé du département « classique » par le Livre de poche naissant. C’est pour cela que l’on trouve aujourd’hui de vieux Poches de Balzac, Stendhal, Dumas, Retz ou Brantôme préfacés par Morand, Laurent, Blondin, Perret, Marceau, voire Vailland, le seul hussard stalinien et Nimier lui-même. Ceux qui faisaient d’aussi jolies préfaces en me parlant des grands écrivains sans jargon structuraliste rendaient à des noms intimidants ou poussiéreux leur proximité presque amicale, leur éternelle fraîcheur. Ils ne pouvaient donc écrire que de bons livres, ou alors c’était à n’y rien comprendre.

J’ai ainsi découvert qu’au mitan du siècle dernier, ces écrivains avaient joué une partie insolente dans les années cinquante, qui furent aussi leurs années cinglantes. Leurs romans se sont faufilés entre les deux gros bataillons qui se disputaient la suprématie sur la République des lettres et l’Université : d’un côté, la glaciation formelle du nouveau roman menée par quelques laborantins et, de l’autre, le sérieux sartrien, façon Les Temps modernes, qui faisait de l’engagement une obligation presque métaphysique pour l’écrivain réduit au rôle de porte-parole de toutes les causes progressistes, forcément progressistes. Et ils ont accompli cet exploit avec une grâce amusée, une élégance rieuse, une désinvolture mélancolique qui fait que je ne peux passer une année sans relire Tendres stocks, Claire, Les Épées, Un singe en hiver, Les Gens de la nuit ou L’été finit sous les tilleuls. J’ai, à chaque fois, l’impression de rentrer à la maison parce qu’on y parle une langue que je comprends. On trouve dans leurs livres une grammaire des émotions et une syntaxe des sensations que j’ai faites miennes dès la première lecture parce qu’elles prenaient la littérature au sérieux mais sans jamais le dire, ce qui est le comble de la politesse. À tous les sens du terme, pour moi, il s’agissait de reconnaissance. Et à l’époque où je les découvrais, quelle bouffée d’air ! En khâgne, je serrais les dents d’ennui sur La Route des Flandres de Claude Simon et j’attendais avec impatience le moment où je pourrais aller photocopier à la bibliothèque municipale Grognards et Hussards de Bernard Frank. Dans cet article célèbre de 1952 paru dans Les Temps modernes, Frank ne ménage pas cette petite bande qu’il appelle « fasciste », même s’il reconnaît que c’est par « commodité », et même s’il ne cessa par la suite de vanter leurs qualités au point d’écrire un essai sur Drieu, La Panoplie littéraire[3. Julliard, 1958, réédition Flammarion, 1980.], et de finir lui-même, aux yeux de la critique, comme un hussard de gauche. Autant dire que j’ai de beaux prédécesseurs en matière de schizophrénie douce.

Cette contradiction entre le goût et le bulletin de vote est pour moi allée très loin : L’Orange de Malte, mon premier roman, paru en 1990, était un hommage appuyé à cette littérature-là, presque un pastiche, et provoqua un splendide malentendu puisque la critique me plaça d’emblée dans le camp des « néo-hussards », comme on disait en ce temps-là. Cela me donna une réputation de réac que j’assume avec le sourire bien que l’époque se montre de plus en plus pointilleuse et dépourvue d’humour. Si en ces temps où l’on assigne en permanence, où l’on étiquette de manière monomaniaque, je revendique le droit au jeu, au plaisir, à la liberté et, oui, crime ultime, à la légèreté, je l’ai appris de ces auteurs-là. Grâce à eux, être communiste n’a plus jamais signifié pour moi lire communiste, manger communiste, voyager communiste ou baiser communiste.

Faut-il préciser qu’il y a des choses qui me hérissent, par exemple dans cette Correspondance Morand-Chardonne que les deux protagonistes conçoivent pour la postérité et qu’ils ne voulaient voir publiée qu’au xxie siècle ? Ces vieux réacs qui se vivent comme des demi-soldes sous surveillance n’ont plus aucune inhibition dans ces lettres de la période 1961-1963 : les considérations sur la guerre d’Algérie, les homosexuels, les communistes, les femmes ou de Gaulle, que Morand, qui n’a pas digéré l’opposition de ce dernier à son élection à l’Académie, appelle « Gaulle » tout court, pourraient en choquer plus d’un, aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout. Oui, dans ces moments-là, je leur en veux, évidemment, comme j’en ai voulu à Flaubert quand il se réjouit de voir la Commune matée dans le sang par les Versaillais. Vais-je me priver pour autant de Madame Bovary ou de ses autres lettres ? Même Sartre, très procureur dans L’Idiot de la famille, ne demande pas ce sacrifice.

D’ailleurs, l’essentiel n’est pas là, et je crois avoir compris enfin pourquoi j’aime tant ces hussards. C’est qu’il faut savoir choisir des maîtres qui vous contrarient, vous remettent en question. On est vite persuadé quand on est de gauche d’être dans le camp du Bien, et l’on se love vite dans ce que Marcel Aymé avait appelé « le confort intellectuel ». C’est ainsi que Morand, dans une lettre du 7 novembre 1963, donne l’impression de résumer parfaitement le paysage intellectuel des années 2010 en dénonçant « ce vieux poncif, très commode, suivant lequel les auteurs de gauche continuent à être des maudits, alors que ce sont les écrivains de droite qui n’arrivent pas à vivre. Ils veulent tout : être subventionnés, entretenus, enrichis, mais rester des maudits ». Morand, Chardonne ou les hussards ne tombent jamais dans le piège de la déploration : ils ont choisi un camp, sans doute, mais le manichéisme n’est pas leur fort. Ils ne s’interdisent rien, y compris la distance amusée avec ce qu’ils croient, cet autre nom de la lucidité. Et cette distance, cet effort de lucidité que j’essaie d’entretenir sur mes propres convictions, c’est à cette droite vagabonde que je le dois. Ce n’est pas rien, je crois.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

Correspondance Paul Morand-Jacques Chardonne, II (1961-1963), Gallimard.

Correspondance Paul Morand-Roger Nimier (1950-1962), Gallimard.

*Photo : UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00420437_000005.

Droit de réponse

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paul moreira reponse

Paul Moreira n’aime pas le débat, il aime les procédures. C’est son droit. Alors, quand quelqu’un critique sa lecture très personnelle des Evangiles, il appelle son avocat. Tant mieux pour icelui. Paul Moreira est du genre susceptible, il a été chagriné que Jacques de Guillebon qualifie de « mensonge » ce que j’aurais pour ma part nommé « élucubrations » ou « vieilles lunes » – mais je ne suis pas une spécialiste du sujet. Et il dit qu’un type qui dit un mensonge est un menteur. Ce n’est pas faux. Alors, pardon pour « mensonge ». De fait, on peut être totalement à côté de la plaque sans mentir.

Bon, si j’appelais mon avocat à chaque fois qu’on me rentre dans le chou, dans Causeur ou ailleurs, il me maudirait. Et je passerais ma vie à écrire des droits de réponse. Mais peut-être qu’on ne dit pas souvent du mal de Paul Moreira, heureux homme.

Paul Moreira aurait pu proposer gentiment de répondre à Jacques de Guillebon, argument contre argument, il aurait été le bienvenu. Nous avons créé Causeur pour pouvoir nous empailler entre gens civilisés. Seulement, pour ça il faut être deux.

Elisabeth Lévy

 

Droit de réponse de M. Paul Moreira

Vous avez mis en ligne, le 22 avril 2015, un article intitulé « Jésus appelant au meurtre ? Ceci est un mensonge » dont l’auteur m’accuse d’être un menteur, sans avoir pris la précaution élémentaire de me contacter au préalable pour me demander mes références et sources. Voici donc les éléments que votre journaliste aurait pu recueillir auprès de moi s’il s’en était donné le mal.
La menace d’égorgement, c’est une parabole dans Luc (chapitre 19, verset 27). Jésus évoque un « homme de haute naissance » sans le nommer qui part chercher l’autorité royale. Après une absence, l’homme revient investi de l’autorité. C’est l’heure de régler ses comptes. Dernière phrase de la parabole : «Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux : amenez-les ici et égorgez-les devant moi».
Je vous recommande la saine lecture de « Questions sur l’Evangile de saint-Luc ». Saint-Augustin vous l’explique : l’homme de haute naissance, c’est Jésus, ceux « qui ne voulaient pas de lui pour roi sont les juifs » (qui ont refusé de se convertir). Et la menace d’égorgement les concerne. Saint Augustin s’est inspiré de cette parabole pour élaborer le concept de « guerre juste » dans le christianisme (car, oui, il est arrivé dans l’histoire que les chrétiens passent au fil de l’épée quelques populations civiles impies…).
L’autre référence vient de Mathieu (23-33 à 23-39). Il s’agit de l’épisode où Jésus s’en prend aux Pharisiens (les prêtres juifs gardiens du Temple) : « Serpents ! Race de vipères ! Le feu du dépotoir, voilà le verdict ! (…) Croyez-en ma parole, tout cela retombera sur cette génération. » Jésus les condamne (« verdict ») à une mort horrible. Une mort terrestre. Sans doute l’une des paroles du Christ qui a pu être le plus interprétée dans le mauvais sens. L’expression – « Race de vipères » – rebondira dans les discours antisémites les plus violents, jusqu’au XXème siècle (je vous épargne un exemple particulièrement douloureux, du côté de Munich, dans les années 20).
On pourrait remplir une bonne page avec d’autres menaces présentes dans le Nouveau Testament. Mais celles-ci relèvent plutôt de la punition divine.
Le Nouveau Testament est de toute évidence un texte qui porte majoritairement la fraternité universelle et une immense volonté de justice entre les hommes. C’est sans doute ce qui explique son appel auprès de millions de gens. Mais si l’on a un regard lucide, il faut reconnaître qu’il regorge de citations qui peuvent être interprétées, et je souligne interprétées, comme des appels à la guerre, à la violence et au martyr. Dans la Bible comme le Coran ce qui est dangereux n’est pas l’écriture mais le lecteur…

*Photo : Pixabay.

Cioran, de l’antisémitisme au scepticisme

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Cette affirmation troublante de Cioran, datant non pas de ses années berlinoises mais de la fin de sa vie :  » Il y a quelque chose de pire que l’antisémitisme : c’est l’anti-antisémitisme.  » Troublante, parce qu’elle présuppose que l’antisémitisme est un don de Dieu et que sans l’antisémitisme,  le peuple juif aurait disparu depuis longtemps.

À propos du scepticisme de Cioran, je ne soutiendrais pas qu’il est dû à l’abandon de sa langue maternelle –  trahison héroïque,  écrit-il, équivalent à passer d’une prière à un contrat, d’une forme d’épilepsie à une camisole linguistique -mais au simple fait qu’il est impossible de prendre le parti des vaincus, en l’occurrence du Troisième Reich,  à moins de vouloir se suicider socialement.

Or Cioran était tout, sauf suicidaire. C’est d’ailleurs ce qui rendait sa compagnie si stimulante. En quittant la Roumanie, il a abandonné toute pose tragique, enfin conscient qu’elle ne sied qu’à une puberté prolongée et ridicule. Ce qui l’a conduit après son apologie de la barbarie à se métamorphoser en  » bouddhiste à quatre sous « , comme il aimait à se définir.  Mais un moine et un boucher continuaient à se disputer son esprit. De cette union paradoxale et de ce conflit incessant, il a tiré le parti le plus fécond : celui de l’écartèlement.

Pour Politis, le “réac nouveau” est arrivé!

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politis badinter fourest onfray

politis badinter fourest onfray

Les bouteilles de “réac nouveau” sont depuis peu disponibles sur le marché français. Sur ce marché-là seulement. Car toutes les tentatives de l’exporter ont échoué. D’après les spécialistes les vendanges ont été, cette année, abondantes. Contrairement au Beaujolais, le vin “réac nouveau”, récolte 2015, n’est parfumé ni à la cerise ni à la banane : il a une odeur prononcée de soufre. Quant à sa couleur, elle ne change pas : invariablement un mélange de brun et de noir. La dernière cuvée de ce vin, plutôt imbuvable, nous est présentée par le magazine Politis avec ce titre : “les réacs de gauche”. La rédaction de ce journal hésita un long moment avant de faire cette offre à ses lecteurs. Certains de ses journalistes trouvaient que les “réacs” c’était anxiogène.

Qu’en les montrant, toujours plus nombreux, on ajoutait du désespoir à la détresse déjà grande des masses populaires. Ils suggérèrent donc quelque chose de positif, d’euphorisant : “les nouveaux intellectuels de gauche”. On chercha et on trouva trois noms, juste trois noms : René Sieffert (le patron de Politis), Laurent Joffrin (Libération) et Aymeric Caron. Pour une “couv” c’était quand même un peu court. Vaincus les aigles de Politis baissèrent la tête et se rallièrent au titre “enquête sur les réacs de gauche”, une valeur éprouvée bien qu’usée jusqu’à la corde. Le grand frère de Politis, L’Obs, avait déjà fait deux unes sur les “néo-réacs”. Finkielkraut, Zemmour, Lévy, je crois. Il fallait donc trouver de néo“néo-réacs”.

Ce qui fut fait et la couverture de Politis s’orna des visages d’Elisabeth Badinter, Philippe Val, Michel Onfray et Caroline Fourest. C’était frais comme le vin nouveau. Neuf, tout neuf. Peut-être même que ça ferait vendre quelques exemplaires car Finkielkraut, Houellebecq and co ça ne marchait plus très fort. Mais on se garda bien, car pour cela il aurait fallut vraiment bosser et s’interroger, de poser la seule question qui vaille :  pourquoi le “réac” a-t-il tendance à croître et à se multiplier ? Quels sont ses modes de reproduction : la GPA, la PMA, l’adoption ? Pourquoi chaque année au moment des vendanges la récolte est-elle si bonne ? Pourquoi écrivent-ils des livres ? Et pourquoi les publie-t-on ?

Il semblerait que l’intellectuel de gauche, lui, n’écrive plus de livres . Peut-être qu’il n’en a plus le temps, occupé qu’il est à écrire des petits articles, toujours les mêmes, sur le thème du fond de l’air qui est fâcheusement fascisant. Manuel Valls en fit l’amère expérience en lançant un appel aux intellectuels (de gauche) et n’obtenant aucune réponse.

Le “réac nouveau” pose un autre problème. C’est qu’il fait oublier -le monde de la consommation va très vite- les anciens “réacs” qui apparaissent comme périmés, hors d’usage. Et ça, c’est pas juste. Passe encore qu’on mette dans naphtaline des Finkielkraut, Zemmour et Houellebecq. Mais comment peut-on ajouter à la même fournée des promis à l’oubli une femme jeune et belle comme Elisabeth Levy ? Les journalistes de Politis sont des goujats. De répugnants sexistes. Honte à eux !

DSK innocent, mais coupable?

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dsk carlton lille innocent

dsk carlton lille innocent

Il n’y a pas d’affaire Carlton. C’est l’exacte signification du jugement rendu vendredi par le Tribunal correctionnel de Lille, qui a relaxé treize prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn, et condamné un quatorzième à une peine avec sursis. Rien, dans les investigations des policiers et des magistrats-instructeurs, ne permettait d’étayer l’accusation de « proxénétisme aggravé ». Bref, ce procès n’aurait jamais dû avoir lieu – au lieu de chercher des poux dans la tête de mon Premier ministre pour 20.000, pardon 17.500 malheureux euros, on pourrait se demander combien le contribuable a dû débourser à cause des lubies d’un lobby hargneux qui voulait la peau de DSK. Dodo la Saumure, les milliers de pages de procédures, les heures d’interrogatoires, les services de l’Etat mobilisés, c’était un écran de fumée, la cible, c’était lui. Dans cette phalange disparate, chacun avait ses raisons – trop riche, trop puissant ou trop blanc, ou trop socialiste, et surtout trop mâle. Il fallait faire un exemple.

L’inénarrable Stéphanie Ausbart dirigeait le trio des magistrats instructeurs. Dans son réquisitoire, en février, le procureur avait cruellement noté leur intérêt démesuré pour la sexualité de monsieur Strauss-Kahn. Nul n’ignore désormais que, pour cette dame, la perversion commence à la sodomie, les femmes honnêtes ne font pas ça. Croit-on que son administration, après cela, lui conseilla de se mettre au vert ? Que nenni ! Son ordonnance de renvoi, qui figurera certainement un jour dans les annales de la dinguerie judiciaire, ne l’a pas empêchée d’être nommée professeur à l’École nationale de la Magistrature de Bordeaux où elle peut instruire nos futurs juges sur la bonne et la mauvaise sexualité.

Pour transformer l’affaire Carlton en affaire Strauss-Kahn, il fallait des victimes, rôle dévolu aux associations qui prétendent parler au nom des prostituées, mais ne représentent que les repenties. Il fallait surtout l’artillerie médiatique. Pendant trois ans, toute la presse s’est partagée avec gourmandise, les anecdotes salaces, les textos, les récits les plus crus. Tout en s’offusquant, bien sûr. C’était du porno éthique, en quelque sorte.

Avec l’inconséquence qui fait leur charme, la majorité des médias dénoncent aujourd’hui le « fiasco judiciaire » dont ils faisaient hier leurs gros titres. Mais la pointe avancée du parti de la vertu n’en démord pas : on a eu raison d’avoir tort. C’est ce que disent, presque avec les mêmes mots, l’éditorial du Monde et celui de Libération (qui ose par ailleurs en « une » un titre finaud : « La relaxe du mâle »). Je résume : primo, relaxé, ça ne veut pas dire innocent, ça veut dire que la justice n’a pas de preuves – nigaud, la justice n’a pas non plus de preuves pour toi ou moi ou 60 millions de Français, DSK est donc aussi innocent que toi et moi ; deuxio, peu importe qu’ils aient juridiquement raison, ils ont moralement tort. Nous sommes fiers d’avoir étalé la vie privée d’un homme, sali son honneur, blessé ses proches, c’était pour la bonne cause, c’était pour l’information (DSK a perdu un procès pour atteinte à la vie privée contre L’Obs au motif hallucinant que tout ce qui était divulgué dans le quotidien se trouvait dans le dossier d’instruction). La France devait savoir – savoir quoi, que des adultes consentants participent à ce qu’on appelle vulgairement des partouzes? Et ça s’arrête où l’information? Si la façon dont je vis ne te revient pas, t’as le droit de balancer? Et qui décide de ce qui est convenable, madame Ausbart? On va se marrer…

Après l’annonce du jugement, je ne sais plus qui a eu ce propos terrifiant : « Il y a un avant et un après Carlton. Désormais, les hommes vont devoir faire attention à ce qu’ils font ». Ça veut dire quoi, exactement, qu’on pourra punir la lâcheté, le mensonge, la muflerie, peut-être même le silence, c’est une idée, ça, d’interdire le silence – Madame le Juge, ce salaud ne répond pas à mes textos. On peut compter sur l’infinie créativité du féminisme punitif. Après la relaxe, le procès continue.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21748671_000002.

Paris tue ses morts

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dutilleux paris moustaki

dutilleux paris moustaki

Sais pas ce que vous appelez gentil, mais des comme lui on en voit peu. A quatre-vingt-dix ans il courait les concerts et vous disait trois fois merci avant de gagner sa place à tâtons. Musiciens, chanteurs, placeurs, qu’est-ce qu’il aimait les gens ! Quoi que ça veuille dire, demandez à ceux qui l’ont connu de près ou de loin : c’était un humaniste.

Voilà donc notre Henri Dutilleux, compositeur français le plus joué après-guerre avec Poulenc, Messiaen et Boulez, qui s’envole au paradis le 22 mai 2013. Ses symphonies, ses concertos, ses Métaboles, ses Strophes, son quatuor, partout de Rio à Tokyo on lui rend l’amour qu’il a donné.

Manque de bol, le 22 mai, c’était veille du 23. Et le 23, c’est Georges Moustaki qu’on attendait au paradis.[access capability= »lire_inedits »]
Ni une ni deux, le ministre de la Culture, alors prénommé Aurélie, court pleurer face caméra sur la tombe du doux Georges et envoie aux fraises le doux Henri (ils avaient ça en commun, la douceur). Pas un gouvernant aux obsèques de Dutilleux, ça m’a fait drôle. Presque cent ans, c’est trop vieux. Rue de Valois ils avaient dû perdre le dossier.

Pas grave ! crie la Fortune, on posera une plaque à l’entrée de son immeuble dans l’Île Saint-Louis. Crément tarte, la plaque : « Ici habita Henri Dutilleux (1916-2013) Compositeur de musique contemporaine Grand prix de Rome 1938 ». (Que voulez-vous qu’un compositeur compose d’autre que de la musique contemporaine ? et qu’est-ce qu’on s’en tape qu’il ait eu son prix en 38 !). Mais bon, la plaque, c’est ce qu’on pose aux gloires disparues. Va pour la plaque.

Que non ! siffle Madame l’agent Karen Taïeb, conseillère municipale du IVe arrondissement de Paris. Le comité d’histoire vient de lui rappeler qu’en 1942 Henri Dutilleux, vingt-six ans, a troussé quelques variations sur J’ai du bon tabac pour un film appelant à la construction de terrains de sport près des usines. Et paf, prends ça dans ta Légion d’honneur (Grand-croix en 2004), Dutilleux ! Infamie des infamies, tu as vendu une partition à Vichy. Estime-toi heureux qu’on t’aie pas pendu en 44.

Bizarre, tiens. En 44, c’est le contraire qui s’est passé. La Radio nationale libérée a offert son chœur au jeune Henri, tout le monde le trouvait formidable, surtout les gaullistes. Il avait refusé de travailler pour la trop pétainiste Radio Paris où péroraient tant de belles âmes, mis en musique Jean Cassou, joué les compositeurs à l’index, rejoint dès 42 le Front national des Musiciens, réseau actif de la Résistance… Un juste entre les justes. Rien à voir avec mon Edith Piaf et mon Charles Trenet d’amour qui s’en sont fourré jusque-là sans poser de questions (soyons ignobles, balançons, balançons).

Rien à secouer, répond la maire Hidalgo qui soutient mordicus le maire du IVe, Christophe Girard, ancien Monsieur Culture de Bertrand Delanoë, qui soutient mordicus la conseillère Taïeb, et vas-y que je te barbouille la mémoire d’un grand homme à l’eau de Vichy sur l’air de la calomnie (de Rossini, autre suppôt d’Adolf Hitler, je peux le prouver).

Les andouilles fournissent les balles, les cyniques appuient sur la détente. Faites comme moi, signez la pétition. Vous y lirez ce petit mot de Richard Galliano : « Il a travaillé toute sa vie à la manière d’un honnête Artisan de la Beauté ». Ben oui, c’est vrai. Vous pouvez ricaner, trafiquants de venin, comparer sans rougir Dutilleux à Céline, salisseurs professionnels. La plaque interdite a plus d’humanité que vos langues.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo :ANDERSEN/SIPA. 00339351_000001.

Adieu l’Europe!

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daniella pinkstein europe

daniella pinkstein europe

Dans les années trente du siècle dernier, un tango fit fureur à Budapest : « Sombre Dimanche ». Les sanglots longs des violons hongrois ajoutèrent une touche déchirante à la tristesse de la mélodie. Puis « Sombre Dimanche » quitta Budapest pour conquérir toute l’Europe. Et la légende dit qu’en écoutant ce tango, on se suicida beaucoup.

Le récit de Daniella Pinkstein se passe à Budapest aujourd’hui. Chacune de ses pages est imbibée de la moiteur étouffante des temps lourds et douloureux. Chez elle, c’est « Sombre Dimanche » tous les jours de la semaine… Ce récit peut se lire de façon autonome. Sans avoir lu rien d’autre. Mais si on a été nourri de Kafka, de Roth, de Zweig on saisira mieux pourquoi Daniella Pinkstein verse des larmes sur son Europe abîmée, défigurée.

Elle est hantée par ce que disait Kundera «  »La disparition du foyer culturel centre-européen fut certainement un des plus grands événements du siècle pour toute la civilisation occidentale » et cette autre phrase par celui de l’Insoutenable légèreté de l’être « comment est-il possible qu’une telle tragédie soit restée aussi inaperçue et aussi innommée ». Une autre citation encore plus triste, celle de Jankélévitch parlant de la France : « la France miraculeusement rescapée n’a pas renié le régime qui avait fait du consentement à sa défaite, de la joie de sa défaite, de l’organisation et de l’exploitation politique de la défaite, de l’empressement à utiliser cette défaite pour liquider la République, sa raison d’être et son principal titre de gloire. Notre printemps est manqué… »

Ce livre où il y a de l’amour, de la rage et de la tendresse n’est que – et c’est déjà beaucoup – la photographie instantanée d’un monde qui ne sait pas qu’il a disparu et qui, aveugle et sourd, croit qu’il est encore vivant. L’Europe est morte une première fois pendant la sanglante boucherie de 14-18. Les grands écrivains viennois comprirent alors, sans doute parce qu’ils étaient juifs, que ce deuil en annonçait d’autres bien plus terrifiants.

L’Europe est morte une deuxième fois quand Adolf Hitler entreprit de faire une Europe de l’Atlantique à Auschwitz. L’Europe est morte avec ses Juifs, le seul peuple vraiment européen. Tant il est vrai que dépourvu de patrie, il avait lié son destin à la fin des patries qui lui étaient hostiles. Dans Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?, les Juifs sont présents. Les vivants et les morts. Ces derniers, hélas, les plus nombreux… Daniella Pinkstein avoue une ambition prométhéenne : donner corps à ceux, à celles dont les voix multiples furent tour à tour désespérées, touchantes, divertissantes, englouties mais jamais entendues.

Daniella Pinkstein, Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?, Editions M.E.O, Bruxelles.

Que cherchent-ils au ciel, tous ces aveugles ?

Prix: 16,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 11,54 €

*Image : wikicommons.

Alcoolisme pour tous

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alcool loi macron evin

alcool loi macron evin

Évaporées les querelles entre gauche et droite, Assemblée et Sénat. L’intérêt commun des vendeurs d’alcool a fédéré les parlementaires dans un but clair : plomber la loi Evin qui tentait de limiter la puissante incitation de la publicité à faire consommer davantage la population. Un amendement passager clandestin de la loi Macron s’est en effet dissimulé dans ce grand fourre-tout législatif, qui sera peut-être officialisé après un nouvel usage du 49-3.

Avec l’amendement proposé, les moyens licites d’évocation publicitaire, jusqu’ici limités, vont pouvoir s’étendre afin d’appeler encore davantage à la consommation d’alcool. La contestation judiciaire par les associations qui veillent à la santé publique va devenir impossible. Lesdites associations devront prouver que la consommation a augmenté après la parution de telle pub, qu’il y a un lien d’intérêt financier prouvable entre, par exemple, un journaliste et une annonce alcoolophile. Ou qu’un consommateur « d’attention moyenne » a perçu une intention publicitaire dans une photo montrant dans une revue de mode des people qui picolent joyeusement. Leurs avocats vont s’émousser les dents.

Les limitations légales aujourd’hui en vigueur seront donc repoussées au profit d’un flou artistique autorisant une infinité d’évocations que le talent des publicitaires mettra efficacement à profit. Claude Evin l’explique mieux que moi. Le vin, la bière, les alcools ont de multiples avantages. Mais aussi un redoutable inconvénient en terme de santé individuelle et publique : ils contiennent tous de l’éthanol, à la fois bonne fée et sorcière. Les fabricants ne sachant pas l’extraire, cette substance va contaminer et droguer de façon permanente environ un dixième des gens qui en consomment.

Or l’alcool est une drogue lente, terrible, avec des conséquences humaines, sanitaires, sociales, familiales, financières désastreuses que la société à tendance à occulter en croyant magiquement s’en protéger (ça ne peut pas m’arriver à moi, chut le pauvre, etc).
La relation alcool-alcoolisme est d’autant plus facile à établir que les « buveurs excessifs » absorbent à eux seuls plus de la moitié de la production globale, alors qu’ils ne constituent qu’un dixième des consommateurs.
Il est également largement reconnu que plus l’on commence jeune à boire, plus l’accoutumance trouve un terrain favorable, et plus les risques de devenir alcoolique augmentent. L’encouragement accru à boire alcoolisé, qui va au premier chef toucher les adolescents, va donc mathématiquement augmenter leur participation involontaire à un destin catastrophique. Le binge drinking, (la « biture express »), phénomène de mode en vogue, est un excellent pourvoyeur de problèmes ultérieurs.
Le traitement des questions, par petits morceaux spécialisés et distincts, ferait oublier le lien entre alcool et tabac.
Or la plupart des alcoolodépendants sont alcoolo-tabagiques. Officiellement, l’alcool entraîne 49000 morts par an ; le tabac 73 000. Mais les statisticiens ignorent les doublons, ce qui explique le total insignifiant de 120 000 décès annuels. Avec cet amendement qui va peut-être franchir le Rubicon, la croissance des désastres, des maladies graves et des décès est inévitable.
La compréhension élémentaire de l’abstraction des chiffres ne semble pas évidente à tous : sur la route,  le « mur des 3000 morts » paraît déjà inadmissible aux autorités, or c’est seize fois moins que les morts par alcool.
Le nombre d’overdoses de « drogues dures » (paix à feu la vache folle) est presque dérisoire.
Le sida en France, de même, ne concerne que quelques dizaines de cas désormais.
Or tout le monde continue à avoir une peur bleue du sida mais on devrait, en revanche, considérer l’alcool, qui tue environ 250 fois plus, comme inoffensif. Étrange!
C’est un peu comme si un marchand d’armes disait : « regardez comme elles sont belles » mais voudrait ignorer totalement que toutes les dix balles, tirées pour s’amuser, il y a obligatoirement un mort.
Il est inutile de seriner la litanie (« il faut apprendre à boire », « à consommer avec modération », « un peu de volonté »…) : on ne sait toujours pas, en 2015, par quel mécanisme cérébral, en présence de boissons alcoolisées, une proportion importante de personnes a tendance à boire plus que les autres, puis à ne plus pouvoir se passer d’alcool.
Inciter davantage de gens encore, à faire involontairement leur malheur, est assez cynique.
Si les parlementaires ferment les yeux sur la légalisation de cette sournoise instigation à ingérer un produit aux effets secondaires dissimulés, mais redoutables pour une proportion importante de consommateurs, ils auront prochainement à se pencher sur un problème de santé publique considérablement aggravé.

Je n’ai même pas évoqué le respect des personnes, l’humanisme élémentaire, les droits de l’homme, la liberté plutôt que l’esclavage de l’alcoolique et de son entourage, toutes ces fadaises et vieilleries négligeables, qui risquent d’être sommées de saluer, bien bas, la procession mercantile qui passe.

*Photo : Pixabay.

Livres en plein soleil

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robert merle leo malet

robert merle leo malet

À l’approche de l’été, les Français ont deux préoccupations : le barbecue (au charbon de bois, il va s’en dire, le reste n’est qu’enfumage) et la brocante. Si par bonheur, on peut réunir ces deux passions nationales, le temps d’un week-end, l’extase n’est pas loin. Merguez trop grillées et vide-greniers encombrés sont les deux mamelles d’un pays résolument tourné vers la nostalgie et la charcuterie ! La moindre commune possède à son calendrier des festivités, un marché aux objets anciens qui tient le plus souvent de l’immonde fourre-tout où, pour des raisons économiques, nos compatriotes dans le besoin espèrent arrondir leur difficile fin de mois. Dans ce bric-à-brac où s’entassent appareils électriques défectueux, jeux de société incomplets et Barbie démantibulées, la chine devient un exaltant sport d’extérieur. On y brûle plus de calories qu’en courant ou pédalant à condition de ne pas forcer sur le pain et la harissa.

Pour tous les explorateurs du dimanche matin, l’aventure commence au cul d’une camionnette. Aux premières heures du jour, la marchandise à peine déballée, ces spéléologues de l’extrême traquent leurs fantasmes d’antan. À chacun sa lubie : siphons, plaques émaillées, miniatures, poupées, pâtes de verre, bijoux fantaisie et autres réminiscences de l’enfance. Douceurs enfouies que l’on tente de faire remonter à la surface pour seulement quelques euros. Au royaume de la broc’, tous les collectionneurs finissent par trouver leur graal. Indispensable à leur équilibre mental et, faut-il le rappeler, sans abuser d’antidépresseurs. Les économistes de la santé devraient se réjouir, les écolos aussi. Recycler sans grever le trou de la sécu, la solution enfin trouvée pour rétablir nos comptes publics ! Au mois de juin, les réactionnaires sont donc à la fête. C’est le seul moment de l’année où l’on admette leur indécrottable passéisme. Ailleurs, la police de la pensée veille à ce que notre patrie ne se prélasse pas trop dans la vieillerie. On finirait par ne plus vouloir en sortir. L’Europe n’aime pas trop ces témoignages de ferveur pour une histoire forcément obsolète et stérile. La foi dans l’avenir communautaire doit balayer ces enfantillages rétrogrades. N’en déplaise à tous les progressistes, les amateurs de quinquina, de vieux outils agricoles, de faïence, de cartes postales ou de soldats de plomb font de la résistance…à leur façon. Ils se lèvent tôt pour dépenser plus.

Aux beaux jours, les journaux anciens et les livres d’occasion sortent des malles, des caves ou des bibliothèques quand elles existent encore. Ils s’aèrent l’esprit sur le pavé dans l’indifférence générale. Leur valeur dérisoire ne les protège d’aucune malveillance. Souvent, ils n’ont pas droit aux précieuses vitrines où la verroterie prend la lumière. Ils s’entassent dans des cartons ou à même le sol, flétrissent au soleil dans l’espoir de rencontrer une main amie. L’écrit outragé, l’écrit brisé, l’écrit martyrisé, mais l’écrit libéré, libéré par un promeneur du dimanche. La littérature prend tout son sens dans cette résurrection-là. On achète pour presque rien ce qui n’a pas de prix : les pensées d’un écrivain bon ou mauvais. Peu importe, le simple dessin d’une couverture peut parfois déclencher un achat. Repartir avec un livre est toujours une victoire contre l’obsolescence programmée de nos modes de consommation. Il y a du panache à exhumer un livre de poche défraîchi dans un monde trop propre pour être honnête. Le week-end dernier, pour moins de trois euros, j’ai eu la main heureuse. Quatre livres au petit format et au grand pouvoir d’évasion : Au petit poil de Yvan Audouard (Editions du Scorpion/1949), Week-end à Zuydcoote de Robert Merle (Le livre de poche/1964), Les Aristocrates de Michel de Saint Pierre (Folio/1978) et Énigme aux Folies-Bergère de Léo Malet (Fleuve Noir/1984). La saison ne fait que commencer et les trottoirs des villes semblent giboyeux. La chasse est ouverte !


Un hussard rouge

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paul morand hussards

paul morand hussards

« Finalement, tu as des goûts de droite. » Combien de fois ai-je entendu cette remarque à propos de ma bibliothèque ? Combien de fois ai-je éludé le reproche plus ou moins explicite par une digression facile sur les goûts et les couleurs dont on ne discute pas, fussent-ils en porte-à-faux avec mes engagements politiques ? Comment « un communiste maintenu », selon l’expression de l’excellent président de Koch, peut-il ne jurer que par ces fameux hussards, Roger Nimier, Michel Déon, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Kléber Haedens et leurs parrains littéraires, grands frères ou pères de substitution que furent Chardonne, Morand, Fraigneau, Jouhandeau et Drieu, tous mouillés à des degrés divers dans la collaboration ? Comment expliquer que mon événement littéraire à moi, ces dernières semaines, ait été la parution, chez Gallimard, du tome II de la Correspondance Morand-Chardonne, accompagnée de celle de Morand-Nimier ?[access capability= »lire_inedits »]

Quand vraiment on insiste, je réponds en citant Léon Daudet à propos de Céline. En 1932, au moment de la parution de Voyage au bout de la nuit, Daudet, brillant critique, fine lame maurrassienne de l’Action française, partisan du « nationalisme intégral » et membre de l’académie Goncourt, se voyait reprocher par ses amis politiques son soutien inconditionnel à Céline, qui apparaissait encore alors comme un désespéré furieux, antimilitariste, anticolonialiste, anarchiste incandescent, en un mot comme un homme « de gauche ». Daudet avait alors eu ce mot définitif : « La patrie, en littérature, je lui dis merde. » Daudet n’en était pas à son coup d’essai, d’ailleurs. Moins de quinze ans plus tôt, n’avait-il pas soutenu pour le Goncourt un certain Marcel Proust qui n’était pas franchement, en théorie, le genre de beauté d’un monarchiste ombrageux : juif, mondain, snob, dreyfusard et homosexuel de surcroît. Pour le remercier, Proust lui dédia Du côté de Guermantes, prouvant que la littérature pouvait bénéficier d’une manière d’extraterritorialité idéologique entre gens de goût.

Je le pense aussi, profondément. Je pourrais dire symétriquement à Léon Daudet, sans trop de problème, « le communisme, en littérature, je lui dis merde ». Cela suffit-il à expliquer ce goût, de plus en plus exclusif avec l’âge, pour des écrivains « de droite » ? Je peux toujours me dédouaner en les appelant « droite buissonnière»[1. Pol Vandromme, La Droite buissonnière, Éditions Dualpha.] comme le fit joliment Pol Vandromme, ou encore « anarchistes de droite », appellation d’origine mal contrôlée qui réunit paresseusement Nimier et A.D.G. ou Blondin et Marcel Aymé, voire Jacques Laurent et Michel Audiard. Cela n’explique toujours pas pourquoi, dans ma famille où l’on ne jurait que par Aragon, j’ai si vite fait mon miel de ces infréquentables.

Je les cherchais et les cherche encore chez les bouquinistes, toujours prêt à 50 ans comme à 17 à fouiner des heures durant sur des étals pour dénicher un roman de Gégauff épuisé depuis belle lurette, un tiré-à-part de Morand sur le voyage, une édition originale de L’Humeur vagabonde.

Il faudrait s’interroger au passage sur la quasi-disparition éditoriale, notamment au format de poche, de ces écrivains. Ce n’était pas le cas jusque dans les années 1970, disons, où même les pires collabos de la bande comme Rebatet ou Brasillach étaient disponibles. Il faut croire qu’un certain littérairement correct a fait son œuvre pour en arriver à ce paradoxe : il est plus difficile de lire Chardonne en 2015 qu’en 1975, comme si on lui reprochait davantage sa collaboration au fur et à mesure qu’elle s’éloigne dans l’histoire.

À moins qu’il y ait autre chose. Ce n’est peut-être pas leur collaboration qu’on reproche, à lui et à d’autres, ni leur pensée réactionnaire. Souvent, une époque condamne les écrivains pour de faux motifs dans une hypocrisie plus ou moins consciente. Le procureur Pinard reprochait à Flaubert et à Baudelaire leur immoralité, mais ce qui lui était insupportable, au fond, c’était leur style, c’est à dire leur manière radicalement nouvelle de donner à voir l’amour, le sexe, la vertu, le vice…

Le conformisme, c’est précisément refuser de voir les choses autrement, or je ne peux plus lire que les écrivains qui me forcent à le faire. Je tiens là, peut-être, une première piste. J’aime être bousculé, surtout en littérature, car je suis l’enfant d’une époque qui a fait de Duras et de Robbe-Grillet des classiques. La preuve, je les étudiais en classe. Alors, pour respirer, vers 16 ans, j’ai lu Céline. Céline bénéficie d’un régime spécial. Il est difficile de contester son génie. Il y a encore des polémiques, à l’occasion, comme lors du cinquantenaire de sa mort, en 2011, où il fut retiré au dernier moment de la liste des commémorations, mais enfin il est étudié, disséqué, édité sans cesse. Si on lit Céline à 16  ans, et que l’on est un peu curieux, on tombe assez vite sur Nimier. C’est Nimier, éditeur chez Gallimard, qui ramène sur le devant de la scène littéraire l’auteur maudit, exilé au Danemark pour éviter le peloton d’exécution. Et de Nimier, on passe assez vite à Morand, puis à Chardonne : jeune homme engagé dans la deuxième DB à la fin de la guerre (voir Le Hussard bleu) Nimier n’eut de cesse de mettre en avant le talent de ses aînés proscrits par le CNE[2. Comité national des écrivains, issu de la Résistance, et qui procéda à la Libération à nombre d’interdictions professionnelles chez des auteurs suspectés, à tort ou à raison, de sympathie pour Vichy et l’occupant.]. On trouve un écho de ce rôle de passeur dans la Correspondance Morand-Chardonne quand Morand, effondré, apprend la mort de Nimier dans un accident de la route en septembre 1962 : « Nimier cherchait son sort : vouloir s’engager en Indochine puis en Algérie, apprécier Céline, prôner Paul Morand, signer des manifestes de droite, bref se consacrer à des causes perdues, c’était vouloir finir sur cette autostrade.  »

Une fois que j’ai lu Nimier, le reste est venu, évidemment, et par un biais que je peux identifier assez clairement, très bien raconté dans sa Correspondance avec Morand. Nimier avait été chargé du département « classique » par le Livre de poche naissant. C’est pour cela que l’on trouve aujourd’hui de vieux Poches de Balzac, Stendhal, Dumas, Retz ou Brantôme préfacés par Morand, Laurent, Blondin, Perret, Marceau, voire Vailland, le seul hussard stalinien et Nimier lui-même. Ceux qui faisaient d’aussi jolies préfaces en me parlant des grands écrivains sans jargon structuraliste rendaient à des noms intimidants ou poussiéreux leur proximité presque amicale, leur éternelle fraîcheur. Ils ne pouvaient donc écrire que de bons livres, ou alors c’était à n’y rien comprendre.

J’ai ainsi découvert qu’au mitan du siècle dernier, ces écrivains avaient joué une partie insolente dans les années cinquante, qui furent aussi leurs années cinglantes. Leurs romans se sont faufilés entre les deux gros bataillons qui se disputaient la suprématie sur la République des lettres et l’Université : d’un côté, la glaciation formelle du nouveau roman menée par quelques laborantins et, de l’autre, le sérieux sartrien, façon Les Temps modernes, qui faisait de l’engagement une obligation presque métaphysique pour l’écrivain réduit au rôle de porte-parole de toutes les causes progressistes, forcément progressistes. Et ils ont accompli cet exploit avec une grâce amusée, une élégance rieuse, une désinvolture mélancolique qui fait que je ne peux passer une année sans relire Tendres stocks, Claire, Les Épées, Un singe en hiver, Les Gens de la nuit ou L’été finit sous les tilleuls. J’ai, à chaque fois, l’impression de rentrer à la maison parce qu’on y parle une langue que je comprends. On trouve dans leurs livres une grammaire des émotions et une syntaxe des sensations que j’ai faites miennes dès la première lecture parce qu’elles prenaient la littérature au sérieux mais sans jamais le dire, ce qui est le comble de la politesse. À tous les sens du terme, pour moi, il s’agissait de reconnaissance. Et à l’époque où je les découvrais, quelle bouffée d’air ! En khâgne, je serrais les dents d’ennui sur La Route des Flandres de Claude Simon et j’attendais avec impatience le moment où je pourrais aller photocopier à la bibliothèque municipale Grognards et Hussards de Bernard Frank. Dans cet article célèbre de 1952 paru dans Les Temps modernes, Frank ne ménage pas cette petite bande qu’il appelle « fasciste », même s’il reconnaît que c’est par « commodité », et même s’il ne cessa par la suite de vanter leurs qualités au point d’écrire un essai sur Drieu, La Panoplie littéraire[3. Julliard, 1958, réédition Flammarion, 1980.], et de finir lui-même, aux yeux de la critique, comme un hussard de gauche. Autant dire que j’ai de beaux prédécesseurs en matière de schizophrénie douce.

Cette contradiction entre le goût et le bulletin de vote est pour moi allée très loin : L’Orange de Malte, mon premier roman, paru en 1990, était un hommage appuyé à cette littérature-là, presque un pastiche, et provoqua un splendide malentendu puisque la critique me plaça d’emblée dans le camp des « néo-hussards », comme on disait en ce temps-là. Cela me donna une réputation de réac que j’assume avec le sourire bien que l’époque se montre de plus en plus pointilleuse et dépourvue d’humour. Si en ces temps où l’on assigne en permanence, où l’on étiquette de manière monomaniaque, je revendique le droit au jeu, au plaisir, à la liberté et, oui, crime ultime, à la légèreté, je l’ai appris de ces auteurs-là. Grâce à eux, être communiste n’a plus jamais signifié pour moi lire communiste, manger communiste, voyager communiste ou baiser communiste.

Faut-il préciser qu’il y a des choses qui me hérissent, par exemple dans cette Correspondance Morand-Chardonne que les deux protagonistes conçoivent pour la postérité et qu’ils ne voulaient voir publiée qu’au xxie siècle ? Ces vieux réacs qui se vivent comme des demi-soldes sous surveillance n’ont plus aucune inhibition dans ces lettres de la période 1961-1963 : les considérations sur la guerre d’Algérie, les homosexuels, les communistes, les femmes ou de Gaulle, que Morand, qui n’a pas digéré l’opposition de ce dernier à son élection à l’Académie, appelle « Gaulle » tout court, pourraient en choquer plus d’un, aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout. Oui, dans ces moments-là, je leur en veux, évidemment, comme j’en ai voulu à Flaubert quand il se réjouit de voir la Commune matée dans le sang par les Versaillais. Vais-je me priver pour autant de Madame Bovary ou de ses autres lettres ? Même Sartre, très procureur dans L’Idiot de la famille, ne demande pas ce sacrifice.

D’ailleurs, l’essentiel n’est pas là, et je crois avoir compris enfin pourquoi j’aime tant ces hussards. C’est qu’il faut savoir choisir des maîtres qui vous contrarient, vous remettent en question. On est vite persuadé quand on est de gauche d’être dans le camp du Bien, et l’on se love vite dans ce que Marcel Aymé avait appelé « le confort intellectuel ». C’est ainsi que Morand, dans une lettre du 7 novembre 1963, donne l’impression de résumer parfaitement le paysage intellectuel des années 2010 en dénonçant « ce vieux poncif, très commode, suivant lequel les auteurs de gauche continuent à être des maudits, alors que ce sont les écrivains de droite qui n’arrivent pas à vivre. Ils veulent tout : être subventionnés, entretenus, enrichis, mais rester des maudits ». Morand, Chardonne ou les hussards ne tombent jamais dans le piège de la déploration : ils ont choisi un camp, sans doute, mais le manichéisme n’est pas leur fort. Ils ne s’interdisent rien, y compris la distance amusée avec ce qu’ils croient, cet autre nom de la lucidité. Et cette distance, cet effort de lucidité que j’essaie d’entretenir sur mes propres convictions, c’est à cette droite vagabonde que je le dois. Ce n’est pas rien, je crois.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

Correspondance Paul Morand-Jacques Chardonne, II (1961-1963), Gallimard.

Correspondance Paul Morand-Roger Nimier (1950-1962), Gallimard.

*Photo : UNIVERSAL PHOTO/SIPA.00420437_000005.

Droit de réponse

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paul moreira reponse

paul moreira reponse

Paul Moreira n’aime pas le débat, il aime les procédures. C’est son droit. Alors, quand quelqu’un critique sa lecture très personnelle des Evangiles, il appelle son avocat. Tant mieux pour icelui. Paul Moreira est du genre susceptible, il a été chagriné que Jacques de Guillebon qualifie de « mensonge » ce que j’aurais pour ma part nommé « élucubrations » ou « vieilles lunes » – mais je ne suis pas une spécialiste du sujet. Et il dit qu’un type qui dit un mensonge est un menteur. Ce n’est pas faux. Alors, pardon pour « mensonge ». De fait, on peut être totalement à côté de la plaque sans mentir.

Bon, si j’appelais mon avocat à chaque fois qu’on me rentre dans le chou, dans Causeur ou ailleurs, il me maudirait. Et je passerais ma vie à écrire des droits de réponse. Mais peut-être qu’on ne dit pas souvent du mal de Paul Moreira, heureux homme.

Paul Moreira aurait pu proposer gentiment de répondre à Jacques de Guillebon, argument contre argument, il aurait été le bienvenu. Nous avons créé Causeur pour pouvoir nous empailler entre gens civilisés. Seulement, pour ça il faut être deux.

Elisabeth Lévy

 

Droit de réponse de M. Paul Moreira

Vous avez mis en ligne, le 22 avril 2015, un article intitulé « Jésus appelant au meurtre ? Ceci est un mensonge » dont l’auteur m’accuse d’être un menteur, sans avoir pris la précaution élémentaire de me contacter au préalable pour me demander mes références et sources. Voici donc les éléments que votre journaliste aurait pu recueillir auprès de moi s’il s’en était donné le mal.
La menace d’égorgement, c’est une parabole dans Luc (chapitre 19, verset 27). Jésus évoque un « homme de haute naissance » sans le nommer qui part chercher l’autorité royale. Après une absence, l’homme revient investi de l’autorité. C’est l’heure de régler ses comptes. Dernière phrase de la parabole : «Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux : amenez-les ici et égorgez-les devant moi».
Je vous recommande la saine lecture de « Questions sur l’Evangile de saint-Luc ». Saint-Augustin vous l’explique : l’homme de haute naissance, c’est Jésus, ceux « qui ne voulaient pas de lui pour roi sont les juifs » (qui ont refusé de se convertir). Et la menace d’égorgement les concerne. Saint Augustin s’est inspiré de cette parabole pour élaborer le concept de « guerre juste » dans le christianisme (car, oui, il est arrivé dans l’histoire que les chrétiens passent au fil de l’épée quelques populations civiles impies…).
L’autre référence vient de Mathieu (23-33 à 23-39). Il s’agit de l’épisode où Jésus s’en prend aux Pharisiens (les prêtres juifs gardiens du Temple) : « Serpents ! Race de vipères ! Le feu du dépotoir, voilà le verdict ! (…) Croyez-en ma parole, tout cela retombera sur cette génération. » Jésus les condamne (« verdict ») à une mort horrible. Une mort terrestre. Sans doute l’une des paroles du Christ qui a pu être le plus interprétée dans le mauvais sens. L’expression – « Race de vipères » – rebondira dans les discours antisémites les plus violents, jusqu’au XXème siècle (je vous épargne un exemple particulièrement douloureux, du côté de Munich, dans les années 20).
On pourrait remplir une bonne page avec d’autres menaces présentes dans le Nouveau Testament. Mais celles-ci relèvent plutôt de la punition divine.
Le Nouveau Testament est de toute évidence un texte qui porte majoritairement la fraternité universelle et une immense volonté de justice entre les hommes. C’est sans doute ce qui explique son appel auprès de millions de gens. Mais si l’on a un regard lucide, il faut reconnaître qu’il regorge de citations qui peuvent être interprétées, et je souligne interprétées, comme des appels à la guerre, à la violence et au martyr. Dans la Bible comme le Coran ce qui est dangereux n’est pas l’écriture mais le lecteur…

*Photo : Pixabay.

Cioran, de l’antisémitisme au scepticisme

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Cette affirmation troublante de Cioran, datant non pas de ses années berlinoises mais de la fin de sa vie :  » Il y a quelque chose de pire que l’antisémitisme : c’est l’anti-antisémitisme.  » Troublante, parce qu’elle présuppose que l’antisémitisme est un don de Dieu et que sans l’antisémitisme,  le peuple juif aurait disparu depuis longtemps.

À propos du scepticisme de Cioran, je ne soutiendrais pas qu’il est dû à l’abandon de sa langue maternelle –  trahison héroïque,  écrit-il, équivalent à passer d’une prière à un contrat, d’une forme d’épilepsie à une camisole linguistique -mais au simple fait qu’il est impossible de prendre le parti des vaincus, en l’occurrence du Troisième Reich,  à moins de vouloir se suicider socialement.

Or Cioran était tout, sauf suicidaire. C’est d’ailleurs ce qui rendait sa compagnie si stimulante. En quittant la Roumanie, il a abandonné toute pose tragique, enfin conscient qu’elle ne sied qu’à une puberté prolongée et ridicule. Ce qui l’a conduit après son apologie de la barbarie à se métamorphoser en  » bouddhiste à quatre sous « , comme il aimait à se définir.  Mais un moine et un boucher continuaient à se disputer son esprit. De cette union paradoxale et de ce conflit incessant, il a tiré le parti le plus fécond : celui de l’écartèlement.