Accueil Site Page 2349

Marseille: l’appel du large

0

marseille paris port

« Les Marseillais ont ce sentiment diffus que, historiquement, Paris a toujours voulu du mal à leur ville. Mais la plupart du temps, personne n’arrive à se souvenir d’un événement précis. C’est une impression partagée, qui flotte dans l’air. » C’est ainsi que Pierre Échinard, historien spécialiste de Marseille, explique le désamour des habitants de la cité phocéenne pour la capitale. Étant moi-même marseillais, je vous confirme que c’est exactement ça : une impression partagée qui flotte dans l’air. Pourtant, des raisons objectives, pour Marseille, de se méfier de Paris, il en existe quelques-unes ; et, contrairement à ce que l’on croit dans les bistrots ou dans les virages du stade Vélodrome, elles n’ont rien à voir avec le football.

Si, dans les deux mille six cents ans d’histoire de Marseille, je devais choisir une date, ce serait sans doute le 2 mars 1660, ce jour où, décidé à infliger une punition spectaculaire à cette « ville rebelle » qui échappait encore à son pouvoir absolu, Louis XIV en fit abattre les remparts pour y pénétrer comme dans une ville conquise. L’antique Massalia, autrefois alliée de Rome contre Carthage, perdait définitivement le peu d’indépendance qui lui restait et le roi fit en sorte de graver à jamais ce jour dans la mémoire collective des Marseillais en faisant ériger le fort Saint-Nicolas à l’entrée du port, avec ses canons pointés sur la ville.[access capability= »lire_inedits »]

Notez bien le choix des mots de Pierre Échinard : ce ne sont pas les Parisiens que les Marseillais n’aiment pas, c’est Paris. Paris, c’est Louis XIV, c’est le pouvoir central, c’est l’État jacobin. C’est à Paris que les décisions politiques et économiques sont prises et c’est de Paris que descendent  les ordres qui, désormais, s’imposeront à Marseille comme ailleurs. Voilà la nature de cette impression partagée : Marseille l’indépendante, soumise par la force des armes, n’est désormais plus qu’une ville de province à laquelle Paris tient la bride serrée.

Vous me direz sans doute que tout ceci, à bien des égards, relève plus du mythe que de la réalité, et vous aurez en grande partie raison. Oui, l’imaginaire collectif des Marseillais est en grande partie fondé sur une vision idéalisée de leur histoire : depuis César, l’indépendance de la ville a toujours été très relative et cela fait maintenant quelques siècles que presque personne, ici, ne rêve d’indépendance politique. Néanmoins, et au risque de m’attirer quelques solides inimitiés chez les Causeuriens, je voudrais signaler qu’au rayon des pures constructions idéologiques qui n’entretiennent avec la réalité historique qu’un rapport ténu, notre État-nation se pose là.

Entendez-moi bien : je respecte infiniment les sentiments de ceux d’entre nous qui sont attachés à cette idée d’État-nation. Mais de là à en faire une vérité historique comme si, au jour du baptême de Clovis, « nos ancêtres les Gaulois » avaient soudain été touchés par la grâce de l’identité nationale, c’est parfaitement ridicule. Notre État-nation est une construction née avec l’absolutisme royal et achevée par la République : de l’Alsace au Pays basque, de la Savoie à la Bretagne et de la Corse aux territoires d’outre-mer, nous sommes tous le fruit d’une histoire infiniment plus complexe ; des peuples que les hasards de l’Histoire ont regroupé sous la tutelle d’un même État ; État dont la capitale se trouve être Paris.

Or voilà : désormais, Paris n’a plus la cote. Tout ce passe comme si cet arrangement mutuellement profitable qui a prévalu ces deux derniers siècles commençait à perdre de son attrait : en province, on a l’impression, aussi désagréable que partagée, qu’une élite hors-sol écrase de tout son poids ce qui reste de vie à l’extérieur de Paris. C’est comme une loi de l’antigravité : plus le poids du centre augmente, plus la périphérie cherche à s’en éloigner. Si les Marseillais du XIXe siècle s’accommodaient très bien de la tutelle parisienne, c’est parce que cette dernière savait se faire aussi discrète que légère mais aujourd’hui, après un siècle de croissance continue du pouvoir central, Paris exerce ici une force de répulsion que plus aucun canon ne vient plus réprimer.

Et ça n’est pas propre à la France. Jugez plutôt : entre le 16 et le 21 mars 2014, un référendum non-officiel révélait que plus de 89% des Vénitiens[1.  Avec un taux de participation de 63,2%, soit 56,6% du corps électoral de la Sérénissime.] souhaitaient se débarrasser de la tutelle de Rome. Le 18 septembre de cette année, un référendum − tout à fait officiel cette fois − aura lieu pour déterminer si oui ou non l’Écosse doit se séparer de la Grande-Bretagne. Moins de deux mois plus tard, le 9 novembre, ce seront les Catalans qui se prononceront sur l’avenir de leur région au sein de l’Espagne et, pour avoir passé quelques jours à Barcelone début mai, je puis vous assurer que les séparatistes locaux ont quelques solides raisons d’y croire. Pour un peu, on croirait que ça flotte dans l’air…

Toute l’ironie de l’histoire, c’est qu’au moment où les nationalistes de tous pays font leur beurre électoral sur le thème de la défense de l’État-nation contre la mondialisation, il n’est pas impossible que la véritable menace vienne de l’intérieur. Très clairement, vu de Venise, Édimbourg ou Barcelone, le problème, ce n’est pas Bruxelles : c’est Rome, Londres ou Madrid ; dans l’avenir immédiat, le risque tient plus de l’implosion que de la dilution. Mais, au-delà du fait qu’il est interdit de poser la question[2.   La France est une République indivisible », article 1er de la Constitution du 4 octobre 1958.] , de tels mouvements n’existent pas en France − ou, du moins, pas avec une telle ampleur.

C’est exact. Pourtant, n’y voyez surtout pas une raison de vous réjouir. La triste réalité − et croyez bien que ça me coûte de l’écrire − c’est que là où Venise, Édimbourg ou Barcelone peuvent se permettre des rêves d’indépendance, Marseille est devenue une mendiante ; autrefois riche et prospère, elle n’imagine plus désormais vivre autrement qu’en tendant honteusement sa sébile. Et ça, voyez-vous, pour nous autres, c’est le fond du trou. Dites-vous bien que, si les Marseillais aiment leur ville d’un amour presque déraisonnable, personne au monde ne juge ce qu’elle est devenue plus sévèrement qu’eux. Pour nous, visiter Barcelone, mesurer tout l’écart qui sépare la deuxième ville d’Espagne de son homologue française, est une véritable souffrance : la preuve concrète de notre déchéance[3.  Mes amis lyonnais me pardonneront ça.].

Voilà où nous en sommes, amis Parisiens. En réalité, on vous aime bien et ce, d’autant plus que la capitale est pleine de minots de chez nous qui ont dû s’expatrier pour trouver un travail un tant soit peu enrichissant − j’en sais quelque chose, j’ai fait partie du lot. Ce dont on crève ici, en vérité, c’est d’avoir honte. Ce dont nous avons besoin, c’est de retrouver notre fierté et notre liberté, de redevenir ce pour quoi nous sommes faits depuis des millénaires : un port de commerce qui, à l’âge de la mondialisation, devrait en toute bonne logique connaître la plus belle période de son histoire[4.  Pensez bien à ça, amis Marseillais, réfléchissez bien à ce que vous faites quand vous votez pour des partis explicitement anticapitalistes et protectionnistes !]. Si vous vous demandiez ce qui flotte dans l’air autour du Vieux-Port, ne cherchez  pas plus loin : c’est l’appel du large.[/access]

*Photo: ROUSSEL/SIPA.00675764_000021

Artaud le précipité

0

antonin artaud portrait

Parmi les lettres qu’il envoie régulièrement et les nombreuses pages dont il emplit ses cahiers avec acharnement, un aliéné enfermé depuis des années à l’asile dénonce « le monstrueux complot souterrain qui a lieu de par le monde pour maintenir les choses dans le pli utérin voulu par la tourbe analphabète d’incultes qui composent l’humanité ». Ces mots d’Antonin Artaud (1896-1948) sont écrits au terme d’une guerre mondiale dont le pensionnaire du Dr Ferdière n’entendit rien. Pourtant l’inquiétante émaciation de son visage, l’ensemble de sa physionomie ectoplasmique ne seraient pas différentes s’il avait connu cet enfer. Du fond de sa solitude psychotique, ses paroles sont nettes : « Je suis le charnier en marche éternelle lui-même », écrit-il en 1945.

La psychose d’Artaud est troublante : elle manifeste une forme d’extra-lucidité historique. Dans la parole de cet homme coupé de tout est pressenti, justement en 1945, le poids d’un tel charnier. Surprenante parole : celle d’un furieux « soigné » à l’électrochoc mais capable de dénoncer en quelques mots la pathologie dont crèvera sur quarante ans, repue de complaisance, une civilisation amoureuse de la pulsion utéro-régressive à laquelle elle s’abandonne au moment où Artaud l’anathématise déjà comme un envoûtement global. Les conclusions d’une telle lucidité ne deviendront un sujet que plus tard dans le langage policé des savants : Carl Schmitt, ou Jacques Lacan lui-même qui avait pris sur lui, après examen, de noter dans un rapport psychiatrique établi en 1938 à Sainte-Anne, qu’Artaud était perdu pour la littérature…

Un fou qui saurait lire dans le cœur du désarroi mondial ? Un ahuri qui comprendrait les épreuves de sa maladie comme le double larvaire projeté ainsi qu’une ombre par le théâtre où se joue une proche déflagration ? Contrairement à Hölderlin ou Nietzsche, Artaud traverse l’opacité de la folie, continuant une œuvre complexe et cohérente. Cette cohérence est difficile à éclairer. Mais celui qui parvient à l’apercevoir apprend sur l’état du monde tous les effrois, les divagations, les aberrations, toutes les errances qu’une personnalité acharnée a su refléter avec l’étincelante intensité d’une comète qui brûle et ne s’éteint pas.

Afin de poser un regard sur la claire obscurité de cette étoile en continuelle consomption, sur cette revêche translucidité qui a pour nom Artaud et en qui notre époque laisse apparaître toute sa catastrophe, un important livre sert de guide ; il est écrit par Françoise Bonardel  qui aborde en détails les différentes phases de cet itinéraire. Sur Artaud, il faut lire ces pages où, avec la rigueur des grands ouvrages, une chercheuse prise par l’urgence de son sujet a eu le courage de passer des années à côté du désastre qui s’y concentre afin de nous en faire saisir le plein déploiement.

Françoise Bonardel, Artaud : La fidélité à l’infini, P.-G. de Roux

*Photo: Wikicommons/Thierry Ehrmann

 

Nauru: d’île de pêcheurs à mine de phosphate

5

nauru phosphatefields ile

Nauru est un minuscule paradoxe de quelques milliers de kilomètres carrés perdu en plein milieu du pacifique, à 4000 kilomètres de la géante Australie, un nom de plus qui s’inscrit sur le bleu du bout du monde, à l’extrémité du planisphère où s’égrènent les minuscules chapelets d’îles et les archipels lilliputiens de l’Océanie. Rien ne devrait distinguer l’île de Nauru de ses consoeurs australes des Fidji et des Vanuatu et pourtant ce morceau de terre accueillait il y a vingt ans la plus grande concentration de millionnaires de la planète (si l’on excepte Monaco…). Les dollars coulaient à flot à Nauru jusqu’à la fin des années 1990 et cette petite île loin de tout possédait un PIB/habitant rivalisant avec celui des grandes puissances économiques et des monarchies pétrolières.

Ce prodige n’a pas été dû au labeur acharné des nauruans où à l’ingéniosité de ses dirigeants, il n’a été rendu possible que parce que la fiente accumulée pendant des millénaires sur cet îlot de corail par la persistance des volatiles marins s’est transformé en phosphate, l’engrais le plus consommé par les grandes agricultures productivistes. Assis sur leur bout de roc et de corail à haute teneur en phosphate, les nauruans n’ont pas levé le petit doigt pour l’extraire, contemplant les volatiles occupés à déféquer sur la terre de leurs ancêtres sans jamais prendre conscience que des lingots d’or s’accumulaient par strates successives dans le sous-sol de leur île, après avoir été expulsés sous forme liquide et puante par des millions de bienfaiteurs à becs et plumes.

Et puis un jour, les Anglais sont arrivés. Ou plutôt leurs lointains cousins d’Australie. L’histoire a le charme des légendes de l’aube du business : un australien en visite à Nauru en ramène un morceau de caillou à l’aspect étrange, qui ressemble à une sorte de roche volcanique. Le bout de caillou intrigant atterri dans un bureau surchauffé et poussiéreux où il sert pendant quelques années à caler la porte jusqu’au jour où un employé un peu plus futé ou curieux que les autres s’avise que le caillou est tout de même fort surprenant, le fait analyser et découvre qu’il s’agit d’un morceau de phosphate, du phosphate le plus pur que l’on ait jamais découvert. Nauru, paisible île de pêcheurs et réservoir à chiures de goéland, devient soudain une mine d’or perdue en plein océan pacifique.

Au cours des années 70, 80, l’île de Nauru excite toutes les convoitises et les phosphodollars inondent l’île. Le phosphate tiré du sous-sol de l’île part au Japon, en Australie, aux Etats-Unis, en Amérique du sud ou en Europe, partout où l’on a besoin d’enrichir le sol pour faire pousser plus et plus vite. Pendant ce temps, les Nauruans transforment leur île en gruyère. Du moins ce ne sont pas eux qui s’adonnent à cette tâche, ils payent des travailleurs immigrés, des Chinois que l’ancien occupant japonais avait été le premier à amener durant la guerre, pour percer le corail et en extraire le précieux phosphate. L’île gruyère se couvre de monticules de corail blanchâtres, des pinacles qui pourraient évoquer une version moderne de l’île de Pâques, si ce n’est que ces autels d’un nouveau genre qui résulte d’une autre forme d’épuisement du milieu naturel que les têtes pascuales témoignent du culte rendu au seul dieu dollar.

Pendant que d’autres creusent et grignotent leur île pour leur compte, les nauruans profitent de la magnificence de ce nouveau et si puissant dieu. Ils s’équipent, se suréquipent, ramènent par cargo de l’équipement Hi-fi ou des voitures de luxe, se font construire des palaces, implantent des restaurants dans lesquels ils vont s’approvisionner en plats préparés sans même prendre la peine de descendre de leurs rutilants 4×4. Pendant que le sous-sol de Nauru s’enfuit aux quatre coins du monde par cargos entiers, les nauruans s’empiffrent et s’engraissent. Aujourd’hui encore, la minuscule république de Nauru est l’Etat du monde où l’obésité est la plus présente : 78,5% de la population en est affectée. Juste derrière on trouve, dans l’ordre, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et les Etats-Unis.

Pendant vingt ans, quelques milliers de Nauruans vivent un rêve de luxe et d’abondance. Et puis tout s’effondre avec les cours du phosphate à la fin des années 90. Les investissements pharaoniques réalisés à l’étranger par les gouvernements successifs de l’île de Nauru, de plus en plus corrompus, jusqu’au délire, au fil des années, ont saigné l’économie du micro-état dont personne n’a songé, pendant des années, à rationnaliser quelque peu la gestion. La folie de la richesse et de la consommation s’est tellement emparée des esprits englués dans le confort, aussi sûrement que les derrières obèses dans les sièges en cuir des Mercedes qui font le tour de l’île le week-end, que personne n’a cherché à remettre en cause la gestion de plus en plus calamiteuse de la rente phosphatique. Alors que les recettes s’effondrent et que les intérêts des prêts s’accumulent, Nauru s’enfoncent dans le chaos économique. La mine de phosphate ferme en 2003. Les voitures de luxe sont abandonnées le long des routes faute d’essence. Le luxueux golfe de l’île est envahi par les mauvaises herbes, les gouvernements multiplient les politiques de relance les plus incohérentes, se renversent les uns les autres, parfois en l’espace de quelques semaines, et monnayent tout ce qu’ils peuvent encore monnayer. L’île se transforme successivement en paradis fiscal, en centre de rétention pour immigrés et en prête voix à l’ONU pour servir, en échange de leur aide financière, de représentation à Taïwan ou de soutien à la reprise de la chasse à la baleine demandée par le Japon.

Les Nauruans, eux, ne savent plus rien faire. Les quelques services sociaux qui subsistent encore dans l’île affrontent une situation catastrophique, non pas tant en raison du manque de moyens que de l’effarante indigence d’une population habituée à l’assistanat pendant des années. Le diabète est devenu la première cause de mortalité, les mères oublient fréquemment qu’il faut nourrir les enfants, les arrière-cours des maisons voient s’amonceler les ordures et, ironie suprême, la carrière de phosphate abandonnée est devenue une immense décharge à ciel ouvert. Nauru n’est plus qu’un cauchemar.

L’histoire des Nauruans, plongés du jour au lendemain dans un univers de jouissance matérielle et d’assistanat total, est celle d’un petit Etat livré par sa richesse soudaine à toutes les convoitises et aux appétits personnels les plus féroces. Elle montre un micro-état soudain plongé par l’abondance de l’argent qui enferme sa population dans un assistanat ultra-consumériste transformant en un peu plus de vingt ans les nauruans en une population débile et incapable de subvenir seule à ses besoins les plus élémentaires. La disparition soudaine des contraintes, l’inutilité patente de tout travail, la recherche et la possibilité de satisfaction immédiate des moindres désirs grâce à l’abondance de l’argent à transformé les habitants de Nauru en dieux idiots, débiles au sens premier du terme, c’est-à dire d’une faiblesse qui les condamnent à terme à disparaître, victimes d’une trop brutale bénédiction.

Ce ne sera peut-être pas le cas cependant pour Nauru. La pauvreté dans laquelle a replongé l’île a amené les habitants à réagir et à redécouvrir quelques principes essentiels. Beaucoup ont réappris à pêcher pour nourrir leur famille, la classe politique s’est assainie avec l’arrivée d’une nouvelle génération revenue des illusions et du délire des aînées et une association promeut, dans des conditions très précaires, le sport comme remède au diabète et à l’inanition qui frappe les habitants. Elle a même amené une nauruanne jusqu’aux jeux olympiques dans la catégorie haltérophilie.

Mais une menace pèse encore et toujours sur cette fragile reprise. Depuis 2007, la mine de phosphate a réouvert. Les cours du phosphate sont repartis à la hausse et, surtout, le sous-sol de Nauru est loin d’être, comme on le pensait dix ans auparavant, épuisé. De nouveaux investisseurs se sont présentés, permettant de financer de nouveaux équipements et la mise en place de forages de profondeur qui permettent d’aller chercher le précieux phosphate là où l’on avait pas encore pensé à aller le traquer. Du coup, les dollars recommencent petit à petit à pleuvoir sur Nauru. Raviveront-ils la pulsion morbide qui avait poussé les habitants de Nauru à se condamner à une mort douce dans leur cercueil de corail, d’argent et de phosphate ?

Luc Folliet. Nauru, l’île dévastée. Editions La Découverte. 2010

*Photo: wikicommons/Jon Harald Søby/gallery

 

Simon Leys quitte la Chine pour l’éternité

79

simon leys academie

Pierre Ryckmans, plus connu sous son pseudonyme éditorial Simon Leys, est décédé, le 11 août, à l’âge de 78 ans, dans la lointaine ville de Canberra, improbable capitale administrative de l’Australie, où il résidait avec sa famille depuis le début des années soixante-dix du siècle dernier. Qu’on ne se méprenne pas à propos des louanges post mortem que  consacrent aujourd’hui les grands médias français à cet immense sinologue belge. L’encens qu’ils répandent aujourd’hui autour de son cercueil ne saurait dissiper l’odeur nauséabonde des tombereaux d’ordures qu’ils déversèrent sur lui lors de la publication de ses ouvrages consacrés à la Chine de Mao et à la Révolution culturelle, notamment Les habits neufs du président Mao , paru en 1971. Ce livre survient alors que la France intellectuelle est en pleine hystérie maoïste post soixante huitarde : de Normale Sup à Vincennes, la GRCP (Grande Révolution Culturelle Prolétarienne) la geste maoïste est venue au secours des orphelins d’une révolte tombée en quenouille. La fine fleur de l’intelligentsia hexagonale, Roland Barthes, Philippe Sollers, Michel Foucault, Jean Paul Sartre se font les chantres zélés de la geste maoïste, dont Louis Althusser et ses disciples Benny Lévy, les frères Miller (Jacques-Alain et Gérard), Jean-Claude Milner sont les coryphées. Et voilà qu’un obscur universitaire d’outre Quiévrain, inconnu au bataillon des habitués de la Closerie des Lilas, se permet, armé de sa seule connaissance de la langue, de la civilisation et de la société chinoise de démonter le mythe d’une Révolution culturelle émancipatrice de l’humanité entière.

Pour Ryckmans, devenu pour l’occasion Simon Leys pour ne pas obérer ses possibilités de retourner en Chine, cette GRCP se résume à une sanglante lutte de pouvoir au sommet de l’Etat communiste, où Mao et ses sbires instrumentalisent la jeunesse pour éliminer ceux qui l’avaient écarté du pouvoir réel à Pékin : Liu Shao Shi, Deng Hsiao Ping, puis Lin Biao. Cette interprétation, aujourd’hui universellement admise, fait alors scandale : en quelques lignes,  Le Monde  exécute l’ouvrage d’un « China watcher travaillant avec les méthodes américaines » et « comportant des erreurs et des faits incontrôlables en provenance de la colonie britannique ». Ce libelle est signé des initiales d’Alain Bouc, correspondant du  Monde à Pékin, dont la ferveur envers le «  Grand Timonier » justifiera la qualification, par les situationistes de Guy Debord,  du quotidien de la rue des Italiens de « principal organe de presse maoïste paraissant hors de Chine ».

Pierre Ryckmans, rejeton de la grande bourgeoisie belge, est pourtant tombé dans la controverse politique à son corps défendant. S’étant pris de passion pour la Chine lors d’un voyage d’étudiants belges dans les années cinquante, il se consacre à l’étude de la langue, de la littérature et des arts de ce pays. La politique, au mieux l’indiffère, au pire lui fait horreur, comme à celui qu’il reconnaîtra plus tard comme l’un de ses maîtres à penser, George Orwell. Un événement, pourtant, le précipite dans la controverse qui va marquer sa vie et son œuvre : en 1967, alors qu’il se trouve à Hong Kong, contractuel au consulat général de Belgique, un artiste de variété Li Ping est sauvagement assassiné devant sa porte par des sbires du régime de Pékin, coupable d’avoir brocardé Mao à la télévision hongkongaise. Il peut voir également chaque jour les cadavres des suppliciés de la Révolution Culturelle s’échouer sur les plages de la colonie, emmenés par milliers par le courant des fleuves se jetant dans la mer de Chine. Mettant de côté ses chères études sur la calligraphie et la peinture chinoise ancienne, il se plonge dans la sinistre langue de bois des publications maoïstes pour y déceler la part de vérité qui peut s’y cacher : un travail de décryptage dont le précurseur est un père jésuite, Lazlo Ladany, éditeur à Hong Kong de l’hebdomadaire China news analysis, épluchage minutieux des publications officielles. C’est ce qui rend le discours de Leys inattaquable : tout ce qu’il rapporte provient d’écrits dûment tamponnés par la censure maoïste, dont il suffit de connaître les codes de langages, de présentation et de mise en scène pour les décrypter. Qu’on fête, ou non, l’anniversaire d’un dirigeant national ou local, un recul ou une avancée dans la liste des personnalités présentes à une manifestation officielle, le choix des photos en une du «  Quotidien du peuple » constituent un métalangage qu’un travail de bénédictin permet de décrypter.

« La pire manière d’avoir tort c’est d’avoir eu raison trop tôt ! » dira Ryckman-Leys bien des années après avoir pu constater qu’en Occident, principalement en France, la cabale des dévots du maoïsme, de gauche comme de droite, réussira, pendant de nombreuses années, à confiner ses écrits dans la confidentialité. Il fallut attendre 1989, et la chute du communisme soviétique pour que  Les Habits neufs du président Mao soient édités en poche, et 1998 pour qu’une sélection de ses écrits sur la Chine soit publiée dans la collection «  Bouquins » à l’initiative de Jean-François Revel, l’un des rares intellectuels français ayant soutenu Ryckmans. Bernard Pivot, prudent comme de coutume, attendit 1983 avant de le convier à une séance d’Apostrophes sur le thème «  Les intellectuels face au communisme » [1. On peut se procurer cette émission pour la modeste somme de 2,99 euros sur le site de téléchargement de l’INA. C’est donné pour un moment jubilatoire…]. Il n’eut pas à le regretter : en quelques minutes, Ryckmans mit en pièces la maoïste de salon Maria Antonietta Macchiochi, qui avait commis un livre de 500 pages à la gloire du Grand Timonier à l’issue d’un mois de visite guidée à travers la Chine en 1971. Ryckmans «  Ce livre est stupide, c’est le plus charitable que l’on puisse en dire… si ce n’est pas une stupidité, alors c’est une escroquerie, ce qui est beaucoup plus grave… ». Pivot n’en est pas encore revenu : c’est la seule fois de sa carrière où un livre présenté à Apostrophes, celui de Macchiochi, a vu le rythme de ses ventes baisser après  l’émission…

« Dans une controverse, on reconnait le vainqueur à ce que ses adversaires finissent par s’approprier ses arguments en s’imaginant les avoir inventés » constatait encore Ryckmans dans un article de la  New York Review of Books  en hommage Lazlo Ladany, son maître en «  maologie ». Le triomphe de Ryckmans fut modeste, trop content qu’il était de pouvoir, enfin, se consacrer à ses passions littéraires, artistiques et maritimes à 20 000 km de Saint Germain des Près. La morgue de ses adversaires, en revanche, ne s’est en rien atténuée, trouvant dans d’autres passions exotiques matière à pontifier.

*Photo: ALFRED/SIPA.00512510_000006

L’été en pente raide

trierweiler tshirt tweet

La semaine dernière sur Twitter l’ex-première Dame et ex-journaliste Valérie Trierweiler, vraisemblablement tétanisée par la chaleur ambiante, la solitude, la situation à Gaza et les avions qui tombent par terre a cru bon d’écrire, dans son t-shirt #Bringbackourgirls (qu’elle portera jusqu’à la tombe) : « Beaucoup de drames. Trop ». C’était bien observé. Et beaucoup trop de tweets aussi ? C’est l’été en pente raide…

Chine. Nous apprenons que la ville de Yumen, au nord-ouest du pays est coupée du monde. Pas moins de 151 personnes ont été placées en quarantaine, après la mort d’un homme, le 16 juillet dernier, causée par la peste bubonique. Ah, la peste bubonique, une vieille connaissance qui a laissé un souvenir impérissable à des générations entières d’européens nostalgiques… Les premiers éléments de l’enquête indiquent que la malheureuse victime a été contaminée en dépeçant une marmotte, dont il destinait la viande à son chien. La peste. D’accord. Plus Ebola évidemment… Il ne manque donc plus que le choléra. Et un nouvel album de Vincent Delerm…

Belgique. Jean-Michel Folon est un artiste belge, né en 1934 et mort en 2005. Il s’est fait connaître du grand public français par le générique d’ouverture et fermeture d’antenne d’Antenne 2 (à l’époque les chaînes de télévision dormaient la nuit), qu’il a dessiné sur une musique mélancolique de Michel Colombier… Qui ne se souvient pas de ces poétiques « hommes volants » ? Folon c’est aussi la couverture de Gros câlin, le premier « Ajar » de Romain Gary. C’est encore l’auteur d’une sublime sculpture d’homme assis, avec un chapeau, sur la plage belge désolée de Knokke, en Flandre occidentale… l’un des endroits les plus délicieusement tristes de la terre…  La RTBF nous apprend que « Sur la plage de Knokke, depuis plusieurs mois, une sculpture de Folon disparaît petit à petit, complètement ensablée, victime de la politique de réensablement de la station balnéaire. » Le bonhomme de Folon a désormais du sable jusqu’aux épaules, mais l’administration de Knokke promet de prendre les mesures appropriées. Folon avait appelé cette œuvre « la mer ce grand sculpteur »…

Niche. Le chien est le meilleur ami de l’homme, après le barman, le chat domestique et le mannequin lingerie. Toute l’œuvre d’Hergé le démontre. Ainsi que l’histoire d’amour entre François Mitterrand et son labrador Baltique, à qui nous devons toute l’œuvre écrite de Jacques Attali. Une étude canine – vraisemblablement commanditée par des fabricants de croquettes – a démontré que 46 % des Français préfèreraient partir en vacances avec leur chien plutôt qu’avec leur conjoint. Qui s’en étonnera ? Vous avez déjà vu un chien faire la tronche, ou encore demander sur un ton désagréable de descendre les poubelles ? Et quant à la fidélité, ils sont imbattables…

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Suite au crash dramatique du vol AH5017 au Mali, qui a coûté la vie à 54 français (et à quelques autres « ressortissants » étrangers)  l’UMP a exprimé le soir même son « immense émotion », le FN a fait part immédiatement sa « profonde tristesse » et le PS a dit sans délai son « effroi ». Brrr… C’était la surenchère des communiqués… Les avions ça vole, ça vole bas, ça tombe, ça tombe mal… Un instant, juste un instant, j’ai eu  envie de dissoudre l’ensemble des partis politiques dans un grand bain d’acide… et vous ?

Gaza. Les morts s’accumulent au Proche-Orient. Dans les rues de Paris, devant les synagogues, c’est la bagarre. Place de la Nation. Rue de la roquette, la bien nommée….  Les hématomes vont bon train. Le site de l’Express nous apprend que des jeunes-femmes occidentales ont lancé la « houmous initiative » contre la haine… Comment faire ? « Il suffit de se photographier en train de manger du houmous et de poster la photo sur la page avec le hashtag #hummuselfie. Une façon décalée de contester » Une façon de dire non à la haine. Une façon qui ressemble quand même drôlement au donut symbole de paix dans Mars Attacks… Mais l’actualité ressemble beaucoup à Mars Attacks ces dernières semaines de toutes façons…

Vers l’infini et au-delà. Pour finir, nous apprenons que des geckos sont à la dérive dans l’espace, dans un satellite russe, suite à un accident bénin. Les reptiles devaient se livrer à des galipettes spatiales reproductives à caractère sexuel, et en microgravité, sous l’œil attendri et savant de scientifiques aux lunettes carrées. « Le satellite Foton M-4, lancé le 19 juillet, ne répond plus à la salle de contrôle qui lui a ordonné d’allumer son moteur et de monter à une altitude plus élevée » rapporte l’AFP. L’entreprise TsSKB-Progress, en charge du satellite, a expliqué que le module aux geckos fonctionnait toujours, de manière autonome, et que les animaux continuaient à vivre leur vie à la dérive…

Ils reviendront. C’est certain. Plus forts. Plus gros. Plus déterminés. Et notre règne sur terre prendra fin…  « Beaucoup de drames. »      

Trop !

*Photo: Francois Mori/AP/SIPA.AP21603394_000001

Gaza, Hamas : les ravages du journalisme émotionnel

551

journalisme gaza israel

Monsieur,

Je vous avoue ma stupéfaction à la lecture de vos récents articles parus dans le Figaro sur la guerre entre Israël et le Hamas.
Par exemple dans votre article intitulé Conflit israélo-palestinien : la France doit cesser de s’aligner bêtement sur les États-Unis (27 juillet 2014), vous affirmez que la France s’est inclinée devant les États-Unis en acceptant que le Hamas soit classé par l’Union Européenne comme groupe terroriste, « sous la pression d’un grotesque petit clan néoconservateur du Quai d’Orsay ». Votre argument est simple : le Hamas a été élu démocratiquement.
On pourrait vous rétorquer : le parti nazi n’avait-il été, lui aussi, élu « démocratiquement » ? Mais la SdN n’aurait-elle pas été plus éclairée, après  lecture de Mein Kampf, de condamner le parti nazi ? Or, je m’étonne de ne jamais voir dans la presse rappeler le contenu du texte fondateur du Hamas : sa Charte, laquelle prône la même extermination des Juifs d’Israël  et démontre qu’il ne s’agit pas d’une guerre nationaliste, mais d’un impératif religieux , que tout territoire conquis par l’islam est terre du Waqf , terre d’Islam, et que sur ces territoires, aucune autre religion n‘a droit de cité. À Gaza , les chrétiens en ont subi les conséquences, et c’est ce qui se passe actuellement sur les terres conquises au nom du Califat en Irak.
Oui, je m’étonne toujours de constater qu’au fil des articles publiés sur la brûlante question de Gaza, la Charte du Hamas ne soit jamais évoquée. Il est vrai que Mein Kampf n’a pratiquement pas été lu avant la catastrophe de sa mise en pratique par le Troisième Reich. C’est peut-être le sort des textes qui portent l’orage, on préfère les refouler et ce refoulement va de pair avec le déni de la peur qu’ils inspirent.
Dans l’article précité, vous écrivez  « Aujourd’hui, à cause des images (c’est moi qui souligne) qui parviennent des territoires palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, il ne viendrait pas à l’idée d’une mère française de donner Israël comme exemple à ses enfants ». Cette phrase illustre pourtant exactement ce que par ailleurs vous dénoncez à juste titre comme Les ravages de la diplomatie émotionnelle (Le Figaro du 29 juillet), écrivant : « C’est une diplomatie du temps court car, par définition, elle ne dure que le temps d’une émotion médiatique. »  Cependant, poursuivant notre lecture, nous butons sur cette monstruosité qui qualifie de « triste fait divers »  l’assassinat des trois jeunes  Israéliens. Non. Une atrocité perpétrée dans un but politique (le crime a  été commandé par le Hamas comme l’a avoué son instigateur), n’est pas qualifiable de « fait divers ». Et, au lieu d’écrire que « sa médiatisation à profusion a fait dérailler la hiérarchie politique israélienne… » (médiatisation où ? En Cisjordanie et à Gaza  ce crime a déclenché des youyous de joie, ici modeste écho, alors que l’assassinat d’horrible vengeance du jeune Palestinien a suscité infiniment plus d’émotion et d’indignation, et un déchaînement de violence en Cisjordanie), il eut été plus judicieux, en tant qu’analyste politique, de s’interroger sur les buts du Hamas : il venait juste de signer un  accord avec l’Autorité palestinienne ; il le rompt par cet assassinat dont il connaît évidemment les conséquences. Et il enchaîne presque aussitôt sur un déluge de roquettes, puis de missiles sur Israël. Pourquoi a-t-il décidé de déclencher les hostilités à grande échelle ?

En ce qui concerne  votre  article publié le samedi 9 août, Le blocus, enjeu principal des négociations du Cairequ’il est impossible de  commenter ici dans sa totalité, je relève juste quelques points :
– En quoi le blocus incommode-t-il le Hamas dont vous dites qu’il est pour lui l’enjeu principal ?

– Pourquoi le blocus a-t-il été instauré par Israël et par l’Egypte (qu’on oublie tout le temps de nommer)  Pourquoi l’Egypte a-t-elle instauré le blocus sur Gaza en fermant le terminal de Rafah ? Pour les mêmes raisons, communes à Israël et à l’Egypte : parce que le Hamas utilisait les énormes sommes d’argent qui étaient versées à Gaza — outre les somptueuses villas qu’il a fait construire pour ses dirigeants — pour importer des armes et pour s’infiltrer dans le Sinaï. C’est là l’enjeu principal pour le Hamas et non le mieux-être de la population.

– Vous parlez des  « roquettes artisanales du Hamas ». C’est un peu rétro, non, on croit rêver ! Artisanales, les Fajr-5, 90 kg d’explosif, 75 km de portée ; les missiles  M-302, 160 km de portée ; les M-75, 100km, etc.. ?  Il n’y a donc pas que les Quassam made in Gaza, dont la production  s’est fortement développée, notamment  au dire des habitants de  Sderot qui ont  15 secondes pour s’en abriter. Tout cela sans compter les mortiers et RPG, qui complètent le redoutable armement offensif fourni par l’Iran. Pourquoi cette minimisation, sinon pour toujours présenter le Hamas comme faible et la population de Gaza qui lui est soumise, quand elle ne l’appuie pas, comme perpétuelle victime d’Israël ?

Je cite : « Les Gazaouis ont déjà été très éprouvés, avec leurs 1 900 morts… » Là encore on annonce les chiffres sans distinguer les combattants des civils, ce qui permet de laisser croire qu’il n’y aurait que des victimes civiles, notamment les enfants,  que l’on sait très utilisés comme « boucliers humains », sans compter les jeunes directement employés comme aides. Cette confusion va dans le sens du Hamas qui œuvre délibérément à faire diffuser les images les plus horribles possible en direction de l’Occident dont il connaît la sensibilité. Les journalistes sur place connaissent le prix de la censure du Hamas sur leurs reportages.
– À propos de victimes civiles, je me permets de reproduire ici Le manuel du combat urbain des Brigades Al Quassam, qui donne des précisions utiles sur  les précautions « disproportionnées » que Tsahal prend pour éviter de toucher les civils : « Les soldats et les commandants (de l’armée israélienne) sont limités dans l’utilisation de leurs armes dans des situations qui peuvent conduire aux pertes inutiles de civils et à la destruction non nécessaire d’infrastructures civiles. Il est difficile pour eux de faire usage de leurs armes à feu, en particulier lorsqu’ils effectuent des tirs de couverture (d’artillerie par exemple)

Et pour en revenir à l’enjeu du blocus, ne pourrait-on au moins rappeler  qu’Israël n’a cessé, depuis son évacuation de Gaza (qu’on ne rappelle pas non plus) en 2005, de livrer quotidiennement des vivres, des médicaments, et des matériaux  qui ont servi à construire la formidable termitière bourrée d’armes et notamment les tunnels destinés à pénétrer  sur le territoire israélien pour y procéder à des enlèvements et des attentats. Blocus par ailleurs très particulier exercé par un pays contre un ennemi qui a juré sa perte, puisque même sous les bombardements, pendant l’opération « Bordure protectrice » pas loin de 800 camions ont effectué des livraisons de nourriture et de médicaments.
Pour conclure votre article sur une note diplomatique, vous évoquez la proposition  de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, d’assurer le contrôle naval qui  fournirait « un espoir qu’une solution soit trouvée avant que ne reprenne ce « carnage »  dont Laurent Fabius a parlé. » Ce triste mot du chef de notre diplomatie, linguistiquement bien impropre à une situation de conflit armé, sonne ici comme la dernière note d’une symphonie perverse.

*Photo: FATHI/APA IMAGES/SIPA.00648065_000005.

Soir de match sur le Vieux-Port

3

marseille vieux port

Si Paris est la Ville-Lumière, Marseille pourrait être la « Ville-Ombrière ». Il ne faut jamais oublier qu’à Marseille, c’est l’ombre qui est recherchée. « L’Ombrière » : c’est le nom du gigantesque miroir horizontal qui protège les badauds du soleil sur l’esplanade du Vieux-Port. En passant dessous, il suffit de lever le nez pour se voir à l’envers, comme si l’on marchait au plafond. J’ai rarement été séduit par un aménagement urbain de ce type, mais ici, je dois me rendre à l’évidence : l’idée est excellente et la réalisation parfaite. Non seulement cette construction ne gâche en rien le panorama de la ville, par exemple lorsqu’on la regagne en bateau des îles du Frioul, mais en plus elle se révèle utile à peu près toute l’année. En tant que Parisien en goguette, ce n’est pas ma seule découverte étonnante dans la plus grande ville de province française, qui semble être tout entière un miroir inversé de la capitale.

Foin de slogans footballistiques, de guéguerre pagnolesque et autres clichés de haines irréconciliables : entre Paris et Marseille, ce n’est pas la haine qui domine, c’est l’ignorance mutuelle. Deux mondes qui ne parlent pas le même langage.  Le cœur de Paris, c’est le Marais, ses bars gays, ses boutiques fashion, ses épiceries bio et ses hôtels particuliers hors de prix. Le centre de Marseille, c’est Noailles, ses parts de pizza à 2 euros, ses étals de fruits et légumes et ses rues crasseuses peuplées de femmes voilées. D’un côté, un quartier extrêmement friqué, à très forte majorité blanche et branchée. De l’autre, un quartier « populaire », c’est-à-dire très pauvre et presque exclusivement maghrébin d’origine. La première fois qu’on y met les pieds, cette différence radicale saute aux yeux, en commençant par le nez et les oreilles : odeurs d’épices, musique raï à fond… L’équivalent de mon quartier de Barbès, ou de la Goutte d’Or.[access capability= »lire_inedits »]

Aux élections municipales de mars, dans les 3e et 4e arrondissements de Paris, où se trouve le Marais, les candidats du FN ont obtenu à peine 5% des voix. Dans le 1er arrondissement de Marseille, où se situe le quartier Noailles, le parti de Marine Le Pen a fait trois fois mieux, rassemblant 15% des suffrages. Et le 7e secteur, qui regroupe une partie des tristement célèbres « quartiers nord » de la ville, a quant à lui basculé du côté obscur : après trente ans de municipalités socialistes, le candidat FN Stéphane Ravier y est arrivé en tête avec plus de 35% des voix. Puis le FN a triomphé aux élections européennes de mai avec 30% des voix, contre 9% à Paris. On entend d’ici les analyses parigotes à l’emporte-pièce : Marseille  − « première ville arabe traversée par le Paris-Dakar », comme disaient les Inconnus  – serait, « logiquement » (sic), trois fois plus raciste que Paris.

Sauf que non : ce rapport de 1 à 3 est au contraire dû au vote, ou à l’abstention, des musulmans. Comme dans les banlieues parisiennes à forte densité de population immigrée – Aulnay-sous-Bois, Saint-Ouen, Bobigny, Montreuil – le PS marseillais a été lâché par des familles bien décidées à sanctionner les aberrations sociétales de l’exécutif national. C’est le constat de Patrick Menucci, candidat PS vaincu : « Le mariage pour tous nous a coûté des voix sur le terrain. » Et de préciser : « C’est la politique nationale qui nous fait perdre […] Elle m’a fait perdre, par exemple, mon secteur. » L’adversaire de Jean-Claude Gaudin était candidat dans le 1er secteur. Or, ici, les pauvres issus de l’immigration ne vivent pas seulement en périphérie, mais aussi en centre-ville. Et ils n’apprécient pas plus qu’ailleurs les caprices catégoriels des élites parisiennes : CQFD.

Arrivé le 20 juin au soir, je me suis préparé au pire. La Fête de la musique. Cet anti-carnaval républicain, qui vide de sa substance l’expression même de « fête » (sans parler de musique…) en remplissant les caniveaux de vomi alcoolisé. Mais à nouveau, mon parisianisme m’a induit en erreur. À Marseille, le 21 juin, il est parfaitement possible de se promener tranquillement sous les tilleuls, de siroter un anis en terrasse, et même de rentrer tard. Sans se faire agresser, ni par le bruit insoutenable d’un « musicien » chauve équipé de platines, ni par les insultes d’une bande de jeunes fans de Booba sous substances. Ici, d’abord, il y a de la place. On peut fuir, s’éviter les uns les autres. Mais surtout c’est rarement la peine, puisque personne ne semble tendu.

L’actualité du 22 juin, c’est la Coupe du monde : ce soir, l’Algérie rencontre la Corée du Sud. Au bar du coin ou je suis descendu prendre un café pour me réveiller, un Noir africain s’installe en terrasse avec un bouquet de petits drapeaux algériens à vendre. Il porte une casquette « Marseille ». Un Blanc à barbe et catogan argentés lui serre la pince amicalement, tandis qu’un jeune homme vêtu d’une djellaba immaculée passe sur le trottoir. Le taulier, un tatoué à la rousseur celtique, vient charrier le marchand de babioles : « T’as pas un drapeau de la Corée du Sud ? T’es vraiment un raciste, toi ! Et un drapeau anglais ou espagnol, en solde, tu as ça ? » Ils se marrent. Visiblement, ces gens arrivent très bien à « vivre ensemble ». Pas comme le ventru franchouillard que j’avais entendu dans le quartier du Panier expliquer à l’un de ses congénères : « Nous on se mélange pas : les Français avec les Français, les Arabes avec les Arabes… »

Quand je me lève pour régler, le patron me demande d’où je viens. Je bafouille un timide « Paris », espérant que personne n’entende. Raté, il lève la voix, « avé » l’accent : « Paris ? Moi je suis pour la grève des cheminots sur le train Paris-Marseille ! Après, on se plaint que les plages sont pleines… Trois heures ! Ils vont tous venir ! » Quand je m’éclipse, il me lance en souriant : « Passez une bonne journée ! » Comprendre : le Marseillais est chaleureux, taquin, de bonne humeur, mais plus Paris est loin, mieux il se porte. On sait ce que risque, aujourd’hui comme hier, toute automobile immatriculée 75 sur un parking marseillais… Et la deuxième ville de France se comporte comme une ville étrangère. D’ailleurs, les règles édictées à Paris ne la concernent pas trop : sur les quais de la gare Saint-Charles, ce sont les agents SNCF eux-mêmes qui fument à côté des panneaux d’interdiction. Et dans beaucoup de cafés, on ne se gêne pas non plus.

Dimanche, 21 heures. Je suis fasciné par le calme et la douceur qui règnent autour du Vieux-Port. A la terrasse équipée d’un téléviseur et d’enceintes où je me suis installé pour suivre le match, évidemment, tout le monde a l’air nettement plus algérien que sud-coréen, ou autre. À chacun des trois buts de l’Algérie qui ponctuent la première mi-temps, l’auditoire se lève en hurlant de joie. Et malgré deux buts encaissés dans la seconde, le quatrième des « Fennecs » est célébré comme il se doit. Ensuite, chacun se rassied calmement jusqu’au coup de sifflet final. 4 à 2. Le score est historique, pour une équipe qui n’avait pas gagné un match de Coupe du monde depuis 1982. On danse, on crie, on se congratule. Puis, en quelques secondes, la terrasse est déserte. Et en quelques minutes, la ville retournée.

Rodéos de voitures recouvertes de drapeaux vert et blanc, feux de bengale, concerts de klaxons d’un bout à l’autre de la Canebière instantanément embouteillée. La police bloque, à distance raisonnable, les axes adjacents. Je ne dormirai que quelques heures avant de prendre mon train de retour pour Paris, qui a finalement un point commun avec Marseille. Les soirs de match remporté par l’Algérie, la cité phocéenne comme la capitale – et celle des Gaules aussi, paraît-il – célèbrent une victoire étrangère. Sûrement parce que 70% des joueurs de l’équipe algérienne sont nés en France.[/access]

*Photo: ROUSSEL/SIPA.00675764_000027

Le Hamas aime faire pression sur la presse

L’Association de la presse étrangère en Israël et dans les Territoires palestiniens (FPA) a accusé lundi le Hamas d’avoir « harcelé » et « menacé » des journalistes étrangers venus couvrir la guerre dans la bande de Gaza.

L’association qui regroupe les journalistes travaillant en Israël et dans les Territoires a accusé, dans un communiqué, le mouvement islamiste palestinien Hamas d’avoir recours à « des méthodes énergiques et peu orthodoxes » à l’encontre des envoyés spéciaux.

« On ne peut pas empêcher les médias internationaux de faire leur travail par la menace ou les pressions et priver leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs d’une vision objective du terrain« , poursuit le texte.

« À plusieurs reprises, des journalistes étrangers travaillant à Gaza ont été harcelés, menacés ou interrogés sur des reportages ou des informations dont ils avaient fait état dans leur média ou sur les réseaux sociaux« , souligne  l’association.

Des centaines de journalistes venus du monde entier se sont rendus à Gaza pour « couvrir » le conflit entre Israël et le Hamas, qui contrôle le territoire. « Environ 10% » d’entre eux ont reconnu avoir rencontré des difficultés avec les autorités du Hamas, affirme une responsable de l’association FPA.

« Les journalistes ayant été menacés répugnent à raconter publiquement leur expérience, par crainte des répercussions« , explique-t-elle.

« Un photographe a rapporté à l’association avoir été frappé et son appareil détruit; Un autre s’est vu confisquer son matériel pendant trois jours;  il a encore été demandé à plusieurs journalistes de retirer leurs publications sur Twitter et leurs vidéos sur YouTube. Un média européen a été menacé alors qu’il filmait une manifestation anti-Hamas » témoigne encore la responsable.

L’association accuse aussi le Hamas de chercher à « filtrer » l’entrée des journalistes en réclamant des informations sur leur compte, à leurs médias. Elle craint l’établissement d’une liste noire des journalistes dont le travail aurait déplu au Hamas. Ainsi, plusieurs titres de presse internationaux ont rapporté avoir reçu lundi une demande du Hamas réclamant les noms des journalistes se rendant à Gaza, le nom de leur journal, leur pays de résidence, leurs coordonnées ainsi que le nom de leur traducteur, pour « faciliter et organiser » leur travail dans l’enclave palestinienne.

À  la lumière de ces accusations, les quelques journalistes qui ont pris le risque de l’honnêteté méritent l’admiration.  C’est le cas des équipes de France 24 ainsi que des envoyés d’une chaîne de télévision indienne qui ont pu filmer les militants du Hamas installer et tirer des roquettes à proximité de leur hôtel. Mais globalement, ces exemples sont des exceptions. Sur le terrain médiatique aussi, il s’agit d’un conflit « asymétrique »…

 

Rugby féminin: amour, gloire et mêlée

11

manon andre rugby

L’équipe de France féminine de rugby a remporté ses trois rencontres et jouera, aujourd’hui même, la demi-finale de la Coupe du monde[1. La  France accueille du 1er au 17 août 2014 la Coupe du monde féminine de rugby] face au Canada.

Pas facile d’imaginer que le rugby soit décliné au féminin, encore moins que ce jeu si brutal puisse devenir un rêve de petite fille. Manon l’admet : « C’est sûr, c’est un sport de combat, on se rentre dedans ». Le parcours de la joueuse a toujours été une bataille menée sur double front : lutter contre les stéréotypes, y compris ceux que la femme a elle-même intégrés.

Ses parents ambitionnaient autre chose pour leur enfant : « Ils ont tout fait pour que je ne fasse pas de rugby, raconte la grande musclée qui a touché son premier ballon ovale à 18 ans. Au début, ils m’ont orienté vers la danse, l’équitation, puis le basket, considéré comme plus adapté aux filles ». Un détail au détour d’une réponse qui dévoile l’évolution de la vision de « genres » au sein de la société française.

Mais Manon est de la trempe de ces athlètes  qui imposent leur vision. À peine entrée à l’Université Toulouse III, elle cède à la tentation des crampons et s’inscrit en équipe universitaire. Sans surprise, ce choix n’est pas passé facilement auprès de ses proches et il aura fallu attendre sa sélection en équipe de France, il y a quatre ans, pour que la fierté et le prestige prennent le dessus des préjugés sexués. Depuis, assure-t-elle, « mes amis et ma famille me suivent.»

En revanche, le problème ne se pose pas avec les hommes de sa propre génération. Rencontré il y a dix ans dans une salle de sport, Matthieu, préparateur physique, partage la passion de son amie et la soutient dans ses entraînements. N’aurait-il pas préféré le déhanché sexy des pom-pom girl aux empoignades des rugbywomen? Le coach répond à la volée : « J’ai plus d’estime pour les valeurs de courage et d’investissement que porte Manon ».

Quand on pénètre dans le domaine de l’intime, une autre question se pose, plus lourde encore sur la balance du rôle des sexes : la maternité.  Même ceux qui n’y connaissent pas grand chose comprennent aisément que la pratique du rugby de haut niveau n’est pas compatible avec une grossesse. Ainsi, pour se maintenir dans la sélection mondiale, la sportive de 27 ans refuse de penser aux enfants : « J’ai décidé de continuer ma carrière ».  Une décision qu’un certain nombre de femmes prennent alors même que la dimension physique de leur univers est moins brutale. Pourtant, pour Manon André « c’est un choix difficile à prendre ». D’ailleurs, « Il y en a beaucoup dans l’équipe qui veulent avoir des enfants, mais seulement une est déjà maman ». Cette dernière l’a payé au prix fort : après 18 mois d’arrêt, elle a dû batailler pour récupérer sa forme physique.

Mais le problème ne s’arrête pas à la grossesse : « En fait, le plus compliqué, c’est de s’entrainer tous les jours pour l’équipe de France, pour le club, de travailler et en plus de s’occuper des enfants. » Car ne l’oublions pas, dans l’équipe de France féminine, toutes ont un statut d’amateur. « Aucune fille ne gagne sa vie en jouant au rugby » commente Sandra, une coéquipière de Manon.

Les clichés sur la prétendue virilité des joueuses ? Manon André s’en tamponne : « Ce qui compte, c’est d’abord de montrer qu’on sait jouer au rugby ». Ensuite « quand les spectateurs nous voient sortir, ils se rendent compte qu’on peut, en plus, être séduisantes ».

Le rugby a même été un déclencheur de féminité : « Depuis que je joue au rugby, je fais plus attention à moi ». Il l’a valorisée : « J’étais grande et costaude, c’est devenu un atout sur le terrain. » En plus, et « peut-être de façon inconsciente, j’ai cherché à compenser l’image masculine du rugby. J’hésite beaucoup moins à me maquiller, à porter des robes ». Compenser, comme s’il fallait porter des tenues glamour pour troquer le droit de faire les gros bras.

La grande blonde au brushing parfait confie même que la « remise en beauté » dans les vestiaires, à la fin d’un match, est un moment sacré. Un temps « bien plus important » qu’il ne l’est chez les filles du basket. Petit plaquage en règle contre celles qui sont réputées pratiquer un sport plus approprié aux demoiselles – rappelez-vous, même ses parents le lui ont conseillé ! Sandra précise : « Nous aimons toutes nous repoudrer mais Manon est une des plus coquettes! » Et hop, balle en arrière pour celles qui luttaient pour la reconnaissance du droit à une image « musclée » chez les femmes.

Sandra rigole encore en racontant le dernier affrontement-test avant le début de la Coupe du Monde : « Le lendemain, Manon avait un mariage. Elle voulait se mettre en robe et espérait de tout coeur ne pas recevoir de coups et éviter les bleus. Mais voilà, en plein match, pas de chance, elle a reçu un coup de coude sous l’oeil. Je me rappellerai toujours du regard comique qu’elle m’a jeté à ce moment-là, qui voulait dire : « Oh non ! »

Les admirateurs de rugby féminin sont plus nombreux que prévus. Les audiences sont inattendues. Qu’y a-t-il derrière cet engouement ?

Un encouragement pour une nouvelle avancée de l’égalité homme/femme ? Un applaudissement pour un sport amateur, où l’on oublie le sexe derrière les équipements ? Ou peut-être, un amusement pour un sport de combat dont les maillots étriqués, baignés de boue, suggèrent plus une scène de lit échaudée qu’un échange de ballons règlementé ?

Et où est la victoire des filles ?

 

Chroniques de la BNF 2/2

15

etudiant bnf ete

Comme l’écrit David Lodge dans son amusant Un tout petit monde, le mois de juillet est pour la population des professeurs d’université le mois des vacances ou celui des colloques, de même que pour une partie de leurs étudiants. La BNF se trouve alors un peu plus désertée que de coutume. Il ne reste, penchée sur les grandes tables de bois des salles de lecture que les malheureux thésards planchant sur l’évolution de la population de vache pie laitière en Bretagne de 1750 au début du XXe siècle, les modes de gestion déconcentrée au niveau infra-départemental ou la particule ut et ses multiples usages en latin renaissant et une poignée d’enseignants-chercheurs enchaînés par quelque malédiction au texte d’une conférence dont la conclusion tarde à venir. De temps à autre, une superbe étudiante étrangère, amenée quelques mois en France par le miracle des processus de cotutelle, passe dans un bruissement de chevelure et d’étoffe en frôlant les tables, fière et hautaine comme un galion espagnol. Le malheureux thésard quitte alors un instant le monde des vaches pie laitières en Bretagne entre 1750 et le début du XXe siècle pour suivre des yeux cette apparition puis retourne avec un peu de regret à ses bovidés.

Le subtil équilibre d’une salle de lecture, cette harmonie fragile qui garantit une atmosphère propice au travail, peut être troublée bien plus gravement que par une figure féminine offrant une distraction passagère au chercheur dont la concentration commence à diminuer. Il suffit quelquefois d’un lecteur affligé d’une légère trachéite, et dont les toussotements légers vont finir par se transformer pour des oreilles fatiguées en un équivalent du supplice de la goutte, ou d’une voisine, peut-être un peu nerveuse qui, sans même s’en rendre compte, inflige en tapotant doucement son crayon contre le bois de la table à petits coups réguliers, un véritable supplice à ceux pour qui ce tac…tac…tac…inlassablement répété devient synonyme de désordre nerveux de plus en plus important voire de dévastation psychologique souterraine qui se manifestera peut-être quelques années plus tard par une dépression brutale et de longues et coûteuses séances de psychanalyse. Le pire étant l’habitué des salles de lecture dont l’état de dégradation mentale le pousse à marmonner pour lui-même des commentaires rageurs et abscons ou les deux tire-au-cul qui ont décidé envers et contre toute apparence de considérer la salle de lecture comme une annexe de la cafétéria et persiste à se raconter leurs vacances ou leurs misérables rivalités d’UFR.

Ce jour-là, c’est à une version particulière du premier cas de figure, l’adepte du soliloque, que j’ai affaire, mais le personnage se révèle d’emblée avoir un aspect si fascinant que je comprends bien vite que nous avons quitté la catégorie des TOC, des petits désagréments et des emmerdeurs à la petite semaine pour rentrer de plain-pied dans l’univers d’un authentique génie du mal.

Il est assis en face de moi, de l’autre côté de la longue table de lecture, légèrement en décalé, deux chaises sur la gauche et je crois que jamais jusqu’alors un visage ne m’avait paru composer une allégorie si parfaite, si fantastiquement expressive, de la fourberie la plus complète. Les sourcils à la fois charbonneux et arqués comme des pattes d’araignées barrent un front fuyant et déploient leurs extrémités griffues de part et d’autre d’un nez aquilin dont le dessin prolonge la fuite d’un visage long aux joues creusées. Au centre d’un masque blême et presque maladif, les paupières lourdes et gourmandes semblent veiller avec jalousie sur un regard cruel qui jette de temps à autre une lueur malfaisante. Une bouche aux lèvres fines qui découvrent quelquefois en un sourire féroce de petites dents pointues achèvent de composer ce portrait de Judas si parfait qu’on le croirait tout droit surgi d’un Cecil B. Demille[1. De The king of kings (1927), plus précisément]

Le plus incroyable est que l’attitude du personnage s’accorde en tout point à sa physionomie. Plongé dans un volumineux ouvrage ouvert devant lui, il relève de temps à autre les yeux pour jeter un bref regard circulaire, froid et reptilien, sur ce qui l’entoure puis replonge dans sa lecture. De temps à autre, il rejette la tête en arrière et, les yeux mi-clos, il sourit tandis que ses épaules sont secouées par un tremblement frénétique. Un ricanement qui ressemble à un râle lui échappe qui fait frissonner l’assistance. Je perçois que ma voisine de table se recroqueville sur son siège tandis qu’un autre ramène craintivement vers lui sa pile de livre comme pour s’en faire un rempart. L’inquiétant personnage semble trouver à sa lecture en plaisir grandissant. Le doigt collé sur la page, il se tourne soudain en tous sens, comme s’il invitait ceux qui l’entourent à partager son hilarité malsaine, puis replonge dans sa lecture avant de rejeter à nouveau la tête en arrière, extatique. Autour de la table, la tension et le malaise deviennent palpables. Déjà quelques personnes se sont levées et ont fui cette atmosphère oppressante. Sur d’autres cependant dont je suis, le terrible lecteur exerce une fascination certaine. J’ai affaire, c’est certain, à un être démoniaque et ce Iago de bibliothèque me semble de minute en minute acquérir un relief de plus en plus écrasant, siégeant dans son fauteuil face à son ouvrage mystérieux au centre d’une nébuleuses de complots et de machinations qui passent en grondant au-dessus de nos têtes. Quelles images terribles son esprit malade projette-t-il sur ses paupières baissées ? Quelle infâme trahison illumine ainsi son visage crayeux d’un sourire narquois ? À quelles humiliations, quelles vilenies songe-t-il avec visiblement tant de plaisir qu’il semble sur le point de s’en pourlécher les babines ?

Et soudain, sans crier gare, il referme son livre dans un claquement sonore et se lève. Le lecteur retranché à côté de lui derrière sa pile de livres sursaute, ma voisine s’est arrêtée de respirer. Peut-être est-elle sur le point de s’évanouir. Le fourbe, mangé par tous les regards, ne nous regarde pas. Il plonge dans le lointain, vers le fond des salles de lecture, son regard de fourbe et sourit sans mot dire. Je tremble à l’idée du plan terrifiant qu’il a sans doute échafaudé et des méfaits qu’il s’apprête sans doute à commettre. Peut-être projette-t-il d’assassiner un malheureux dans les toilettes ? Ou de voler un muffin à la cafétéria pour ensuite faire accuser un employé ? Qui sait ce qui se trame derrière ce masque malfaisant ?

Mais nous ne le saurons jamais car, aussi brusquement qu’il s’est levé, le sinistre personnage rompt le charme qui le tenait encore immobile et disparaît en quelques souples enjambées par la travée centrale. Sur sa table, il a laissé l’ouvrage qu’il consultait avec une si répugnante délectation.

Il lit Le séminaire. De Jacques Lacan.

*Photo: Nabil K. Mark/AP/SIPA.AP21584711_000001

Marseille: l’appel du large

0
marseille paris port

marseille paris port

« Les Marseillais ont ce sentiment diffus que, historiquement, Paris a toujours voulu du mal à leur ville. Mais la plupart du temps, personne n’arrive à se souvenir d’un événement précis. C’est une impression partagée, qui flotte dans l’air. » C’est ainsi que Pierre Échinard, historien spécialiste de Marseille, explique le désamour des habitants de la cité phocéenne pour la capitale. Étant moi-même marseillais, je vous confirme que c’est exactement ça : une impression partagée qui flotte dans l’air. Pourtant, des raisons objectives, pour Marseille, de se méfier de Paris, il en existe quelques-unes ; et, contrairement à ce que l’on croit dans les bistrots ou dans les virages du stade Vélodrome, elles n’ont rien à voir avec le football.

Si, dans les deux mille six cents ans d’histoire de Marseille, je devais choisir une date, ce serait sans doute le 2 mars 1660, ce jour où, décidé à infliger une punition spectaculaire à cette « ville rebelle » qui échappait encore à son pouvoir absolu, Louis XIV en fit abattre les remparts pour y pénétrer comme dans une ville conquise. L’antique Massalia, autrefois alliée de Rome contre Carthage, perdait définitivement le peu d’indépendance qui lui restait et le roi fit en sorte de graver à jamais ce jour dans la mémoire collective des Marseillais en faisant ériger le fort Saint-Nicolas à l’entrée du port, avec ses canons pointés sur la ville.[access capability= »lire_inedits »]

Notez bien le choix des mots de Pierre Échinard : ce ne sont pas les Parisiens que les Marseillais n’aiment pas, c’est Paris. Paris, c’est Louis XIV, c’est le pouvoir central, c’est l’État jacobin. C’est à Paris que les décisions politiques et économiques sont prises et c’est de Paris que descendent  les ordres qui, désormais, s’imposeront à Marseille comme ailleurs. Voilà la nature de cette impression partagée : Marseille l’indépendante, soumise par la force des armes, n’est désormais plus qu’une ville de province à laquelle Paris tient la bride serrée.

Vous me direz sans doute que tout ceci, à bien des égards, relève plus du mythe que de la réalité, et vous aurez en grande partie raison. Oui, l’imaginaire collectif des Marseillais est en grande partie fondé sur une vision idéalisée de leur histoire : depuis César, l’indépendance de la ville a toujours été très relative et cela fait maintenant quelques siècles que presque personne, ici, ne rêve d’indépendance politique. Néanmoins, et au risque de m’attirer quelques solides inimitiés chez les Causeuriens, je voudrais signaler qu’au rayon des pures constructions idéologiques qui n’entretiennent avec la réalité historique qu’un rapport ténu, notre État-nation se pose là.

Entendez-moi bien : je respecte infiniment les sentiments de ceux d’entre nous qui sont attachés à cette idée d’État-nation. Mais de là à en faire une vérité historique comme si, au jour du baptême de Clovis, « nos ancêtres les Gaulois » avaient soudain été touchés par la grâce de l’identité nationale, c’est parfaitement ridicule. Notre État-nation est une construction née avec l’absolutisme royal et achevée par la République : de l’Alsace au Pays basque, de la Savoie à la Bretagne et de la Corse aux territoires d’outre-mer, nous sommes tous le fruit d’une histoire infiniment plus complexe ; des peuples que les hasards de l’Histoire ont regroupé sous la tutelle d’un même État ; État dont la capitale se trouve être Paris.

Or voilà : désormais, Paris n’a plus la cote. Tout ce passe comme si cet arrangement mutuellement profitable qui a prévalu ces deux derniers siècles commençait à perdre de son attrait : en province, on a l’impression, aussi désagréable que partagée, qu’une élite hors-sol écrase de tout son poids ce qui reste de vie à l’extérieur de Paris. C’est comme une loi de l’antigravité : plus le poids du centre augmente, plus la périphérie cherche à s’en éloigner. Si les Marseillais du XIXe siècle s’accommodaient très bien de la tutelle parisienne, c’est parce que cette dernière savait se faire aussi discrète que légère mais aujourd’hui, après un siècle de croissance continue du pouvoir central, Paris exerce ici une force de répulsion que plus aucun canon ne vient plus réprimer.

Et ça n’est pas propre à la France. Jugez plutôt : entre le 16 et le 21 mars 2014, un référendum non-officiel révélait que plus de 89% des Vénitiens[1.  Avec un taux de participation de 63,2%, soit 56,6% du corps électoral de la Sérénissime.] souhaitaient se débarrasser de la tutelle de Rome. Le 18 septembre de cette année, un référendum − tout à fait officiel cette fois − aura lieu pour déterminer si oui ou non l’Écosse doit se séparer de la Grande-Bretagne. Moins de deux mois plus tard, le 9 novembre, ce seront les Catalans qui se prononceront sur l’avenir de leur région au sein de l’Espagne et, pour avoir passé quelques jours à Barcelone début mai, je puis vous assurer que les séparatistes locaux ont quelques solides raisons d’y croire. Pour un peu, on croirait que ça flotte dans l’air…

Toute l’ironie de l’histoire, c’est qu’au moment où les nationalistes de tous pays font leur beurre électoral sur le thème de la défense de l’État-nation contre la mondialisation, il n’est pas impossible que la véritable menace vienne de l’intérieur. Très clairement, vu de Venise, Édimbourg ou Barcelone, le problème, ce n’est pas Bruxelles : c’est Rome, Londres ou Madrid ; dans l’avenir immédiat, le risque tient plus de l’implosion que de la dilution. Mais, au-delà du fait qu’il est interdit de poser la question[2.   La France est une République indivisible », article 1er de la Constitution du 4 octobre 1958.] , de tels mouvements n’existent pas en France − ou, du moins, pas avec une telle ampleur.

C’est exact. Pourtant, n’y voyez surtout pas une raison de vous réjouir. La triste réalité − et croyez bien que ça me coûte de l’écrire − c’est que là où Venise, Édimbourg ou Barcelone peuvent se permettre des rêves d’indépendance, Marseille est devenue une mendiante ; autrefois riche et prospère, elle n’imagine plus désormais vivre autrement qu’en tendant honteusement sa sébile. Et ça, voyez-vous, pour nous autres, c’est le fond du trou. Dites-vous bien que, si les Marseillais aiment leur ville d’un amour presque déraisonnable, personne au monde ne juge ce qu’elle est devenue plus sévèrement qu’eux. Pour nous, visiter Barcelone, mesurer tout l’écart qui sépare la deuxième ville d’Espagne de son homologue française, est une véritable souffrance : la preuve concrète de notre déchéance[3.  Mes amis lyonnais me pardonneront ça.].

Voilà où nous en sommes, amis Parisiens. En réalité, on vous aime bien et ce, d’autant plus que la capitale est pleine de minots de chez nous qui ont dû s’expatrier pour trouver un travail un tant soit peu enrichissant − j’en sais quelque chose, j’ai fait partie du lot. Ce dont on crève ici, en vérité, c’est d’avoir honte. Ce dont nous avons besoin, c’est de retrouver notre fierté et notre liberté, de redevenir ce pour quoi nous sommes faits depuis des millénaires : un port de commerce qui, à l’âge de la mondialisation, devrait en toute bonne logique connaître la plus belle période de son histoire[4.  Pensez bien à ça, amis Marseillais, réfléchissez bien à ce que vous faites quand vous votez pour des partis explicitement anticapitalistes et protectionnistes !]. Si vous vous demandiez ce qui flotte dans l’air autour du Vieux-Port, ne cherchez  pas plus loin : c’est l’appel du large.[/access]

*Photo: ROUSSEL/SIPA.00675764_000021

Artaud le précipité

0
antonin artaud portrait

antonin artaud portrait

Parmi les lettres qu’il envoie régulièrement et les nombreuses pages dont il emplit ses cahiers avec acharnement, un aliéné enfermé depuis des années à l’asile dénonce « le monstrueux complot souterrain qui a lieu de par le monde pour maintenir les choses dans le pli utérin voulu par la tourbe analphabète d’incultes qui composent l’humanité ». Ces mots d’Antonin Artaud (1896-1948) sont écrits au terme d’une guerre mondiale dont le pensionnaire du Dr Ferdière n’entendit rien. Pourtant l’inquiétante émaciation de son visage, l’ensemble de sa physionomie ectoplasmique ne seraient pas différentes s’il avait connu cet enfer. Du fond de sa solitude psychotique, ses paroles sont nettes : « Je suis le charnier en marche éternelle lui-même », écrit-il en 1945.

La psychose d’Artaud est troublante : elle manifeste une forme d’extra-lucidité historique. Dans la parole de cet homme coupé de tout est pressenti, justement en 1945, le poids d’un tel charnier. Surprenante parole : celle d’un furieux « soigné » à l’électrochoc mais capable de dénoncer en quelques mots la pathologie dont crèvera sur quarante ans, repue de complaisance, une civilisation amoureuse de la pulsion utéro-régressive à laquelle elle s’abandonne au moment où Artaud l’anathématise déjà comme un envoûtement global. Les conclusions d’une telle lucidité ne deviendront un sujet que plus tard dans le langage policé des savants : Carl Schmitt, ou Jacques Lacan lui-même qui avait pris sur lui, après examen, de noter dans un rapport psychiatrique établi en 1938 à Sainte-Anne, qu’Artaud était perdu pour la littérature…

Un fou qui saurait lire dans le cœur du désarroi mondial ? Un ahuri qui comprendrait les épreuves de sa maladie comme le double larvaire projeté ainsi qu’une ombre par le théâtre où se joue une proche déflagration ? Contrairement à Hölderlin ou Nietzsche, Artaud traverse l’opacité de la folie, continuant une œuvre complexe et cohérente. Cette cohérence est difficile à éclairer. Mais celui qui parvient à l’apercevoir apprend sur l’état du monde tous les effrois, les divagations, les aberrations, toutes les errances qu’une personnalité acharnée a su refléter avec l’étincelante intensité d’une comète qui brûle et ne s’éteint pas.

Afin de poser un regard sur la claire obscurité de cette étoile en continuelle consomption, sur cette revêche translucidité qui a pour nom Artaud et en qui notre époque laisse apparaître toute sa catastrophe, un important livre sert de guide ; il est écrit par Françoise Bonardel  qui aborde en détails les différentes phases de cet itinéraire. Sur Artaud, il faut lire ces pages où, avec la rigueur des grands ouvrages, une chercheuse prise par l’urgence de son sujet a eu le courage de passer des années à côté du désastre qui s’y concentre afin de nous en faire saisir le plein déploiement.

Françoise Bonardel, Artaud : La fidélité à l’infini, P.-G. de Roux

*Photo: Wikicommons/Thierry Ehrmann

 

Nauru: d’île de pêcheurs à mine de phosphate

5
nauru phosphatefields ile

nauru phosphatefields ile

Nauru est un minuscule paradoxe de quelques milliers de kilomètres carrés perdu en plein milieu du pacifique, à 4000 kilomètres de la géante Australie, un nom de plus qui s’inscrit sur le bleu du bout du monde, à l’extrémité du planisphère où s’égrènent les minuscules chapelets d’îles et les archipels lilliputiens de l’Océanie. Rien ne devrait distinguer l’île de Nauru de ses consoeurs australes des Fidji et des Vanuatu et pourtant ce morceau de terre accueillait il y a vingt ans la plus grande concentration de millionnaires de la planète (si l’on excepte Monaco…). Les dollars coulaient à flot à Nauru jusqu’à la fin des années 1990 et cette petite île loin de tout possédait un PIB/habitant rivalisant avec celui des grandes puissances économiques et des monarchies pétrolières.

Ce prodige n’a pas été dû au labeur acharné des nauruans où à l’ingéniosité de ses dirigeants, il n’a été rendu possible que parce que la fiente accumulée pendant des millénaires sur cet îlot de corail par la persistance des volatiles marins s’est transformé en phosphate, l’engrais le plus consommé par les grandes agricultures productivistes. Assis sur leur bout de roc et de corail à haute teneur en phosphate, les nauruans n’ont pas levé le petit doigt pour l’extraire, contemplant les volatiles occupés à déféquer sur la terre de leurs ancêtres sans jamais prendre conscience que des lingots d’or s’accumulaient par strates successives dans le sous-sol de leur île, après avoir été expulsés sous forme liquide et puante par des millions de bienfaiteurs à becs et plumes.

Et puis un jour, les Anglais sont arrivés. Ou plutôt leurs lointains cousins d’Australie. L’histoire a le charme des légendes de l’aube du business : un australien en visite à Nauru en ramène un morceau de caillou à l’aspect étrange, qui ressemble à une sorte de roche volcanique. Le bout de caillou intrigant atterri dans un bureau surchauffé et poussiéreux où il sert pendant quelques années à caler la porte jusqu’au jour où un employé un peu plus futé ou curieux que les autres s’avise que le caillou est tout de même fort surprenant, le fait analyser et découvre qu’il s’agit d’un morceau de phosphate, du phosphate le plus pur que l’on ait jamais découvert. Nauru, paisible île de pêcheurs et réservoir à chiures de goéland, devient soudain une mine d’or perdue en plein océan pacifique.

Au cours des années 70, 80, l’île de Nauru excite toutes les convoitises et les phosphodollars inondent l’île. Le phosphate tiré du sous-sol de l’île part au Japon, en Australie, aux Etats-Unis, en Amérique du sud ou en Europe, partout où l’on a besoin d’enrichir le sol pour faire pousser plus et plus vite. Pendant ce temps, les Nauruans transforment leur île en gruyère. Du moins ce ne sont pas eux qui s’adonnent à cette tâche, ils payent des travailleurs immigrés, des Chinois que l’ancien occupant japonais avait été le premier à amener durant la guerre, pour percer le corail et en extraire le précieux phosphate. L’île gruyère se couvre de monticules de corail blanchâtres, des pinacles qui pourraient évoquer une version moderne de l’île de Pâques, si ce n’est que ces autels d’un nouveau genre qui résulte d’une autre forme d’épuisement du milieu naturel que les têtes pascuales témoignent du culte rendu au seul dieu dollar.

Pendant que d’autres creusent et grignotent leur île pour leur compte, les nauruans profitent de la magnificence de ce nouveau et si puissant dieu. Ils s’équipent, se suréquipent, ramènent par cargo de l’équipement Hi-fi ou des voitures de luxe, se font construire des palaces, implantent des restaurants dans lesquels ils vont s’approvisionner en plats préparés sans même prendre la peine de descendre de leurs rutilants 4×4. Pendant que le sous-sol de Nauru s’enfuit aux quatre coins du monde par cargos entiers, les nauruans s’empiffrent et s’engraissent. Aujourd’hui encore, la minuscule république de Nauru est l’Etat du monde où l’obésité est la plus présente : 78,5% de la population en est affectée. Juste derrière on trouve, dans l’ordre, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et les Etats-Unis.

Pendant vingt ans, quelques milliers de Nauruans vivent un rêve de luxe et d’abondance. Et puis tout s’effondre avec les cours du phosphate à la fin des années 90. Les investissements pharaoniques réalisés à l’étranger par les gouvernements successifs de l’île de Nauru, de plus en plus corrompus, jusqu’au délire, au fil des années, ont saigné l’économie du micro-état dont personne n’a songé, pendant des années, à rationnaliser quelque peu la gestion. La folie de la richesse et de la consommation s’est tellement emparée des esprits englués dans le confort, aussi sûrement que les derrières obèses dans les sièges en cuir des Mercedes qui font le tour de l’île le week-end, que personne n’a cherché à remettre en cause la gestion de plus en plus calamiteuse de la rente phosphatique. Alors que les recettes s’effondrent et que les intérêts des prêts s’accumulent, Nauru s’enfoncent dans le chaos économique. La mine de phosphate ferme en 2003. Les voitures de luxe sont abandonnées le long des routes faute d’essence. Le luxueux golfe de l’île est envahi par les mauvaises herbes, les gouvernements multiplient les politiques de relance les plus incohérentes, se renversent les uns les autres, parfois en l’espace de quelques semaines, et monnayent tout ce qu’ils peuvent encore monnayer. L’île se transforme successivement en paradis fiscal, en centre de rétention pour immigrés et en prête voix à l’ONU pour servir, en échange de leur aide financière, de représentation à Taïwan ou de soutien à la reprise de la chasse à la baleine demandée par le Japon.

Les Nauruans, eux, ne savent plus rien faire. Les quelques services sociaux qui subsistent encore dans l’île affrontent une situation catastrophique, non pas tant en raison du manque de moyens que de l’effarante indigence d’une population habituée à l’assistanat pendant des années. Le diabète est devenu la première cause de mortalité, les mères oublient fréquemment qu’il faut nourrir les enfants, les arrière-cours des maisons voient s’amonceler les ordures et, ironie suprême, la carrière de phosphate abandonnée est devenue une immense décharge à ciel ouvert. Nauru n’est plus qu’un cauchemar.

L’histoire des Nauruans, plongés du jour au lendemain dans un univers de jouissance matérielle et d’assistanat total, est celle d’un petit Etat livré par sa richesse soudaine à toutes les convoitises et aux appétits personnels les plus féroces. Elle montre un micro-état soudain plongé par l’abondance de l’argent qui enferme sa population dans un assistanat ultra-consumériste transformant en un peu plus de vingt ans les nauruans en une population débile et incapable de subvenir seule à ses besoins les plus élémentaires. La disparition soudaine des contraintes, l’inutilité patente de tout travail, la recherche et la possibilité de satisfaction immédiate des moindres désirs grâce à l’abondance de l’argent à transformé les habitants de Nauru en dieux idiots, débiles au sens premier du terme, c’est-à dire d’une faiblesse qui les condamnent à terme à disparaître, victimes d’une trop brutale bénédiction.

Ce ne sera peut-être pas le cas cependant pour Nauru. La pauvreté dans laquelle a replongé l’île a amené les habitants à réagir et à redécouvrir quelques principes essentiels. Beaucoup ont réappris à pêcher pour nourrir leur famille, la classe politique s’est assainie avec l’arrivée d’une nouvelle génération revenue des illusions et du délire des aînées et une association promeut, dans des conditions très précaires, le sport comme remède au diabète et à l’inanition qui frappe les habitants. Elle a même amené une nauruanne jusqu’aux jeux olympiques dans la catégorie haltérophilie.

Mais une menace pèse encore et toujours sur cette fragile reprise. Depuis 2007, la mine de phosphate a réouvert. Les cours du phosphate sont repartis à la hausse et, surtout, le sous-sol de Nauru est loin d’être, comme on le pensait dix ans auparavant, épuisé. De nouveaux investisseurs se sont présentés, permettant de financer de nouveaux équipements et la mise en place de forages de profondeur qui permettent d’aller chercher le précieux phosphate là où l’on avait pas encore pensé à aller le traquer. Du coup, les dollars recommencent petit à petit à pleuvoir sur Nauru. Raviveront-ils la pulsion morbide qui avait poussé les habitants de Nauru à se condamner à une mort douce dans leur cercueil de corail, d’argent et de phosphate ?

Luc Folliet. Nauru, l’île dévastée. Editions La Découverte. 2010

*Photo: wikicommons/Jon Harald Søby/gallery

 

Simon Leys quitte la Chine pour l’éternité

79
simon leys academie

simon leys academie

Pierre Ryckmans, plus connu sous son pseudonyme éditorial Simon Leys, est décédé, le 11 août, à l’âge de 78 ans, dans la lointaine ville de Canberra, improbable capitale administrative de l’Australie, où il résidait avec sa famille depuis le début des années soixante-dix du siècle dernier. Qu’on ne se méprenne pas à propos des louanges post mortem que  consacrent aujourd’hui les grands médias français à cet immense sinologue belge. L’encens qu’ils répandent aujourd’hui autour de son cercueil ne saurait dissiper l’odeur nauséabonde des tombereaux d’ordures qu’ils déversèrent sur lui lors de la publication de ses ouvrages consacrés à la Chine de Mao et à la Révolution culturelle, notamment Les habits neufs du président Mao , paru en 1971. Ce livre survient alors que la France intellectuelle est en pleine hystérie maoïste post soixante huitarde : de Normale Sup à Vincennes, la GRCP (Grande Révolution Culturelle Prolétarienne) la geste maoïste est venue au secours des orphelins d’une révolte tombée en quenouille. La fine fleur de l’intelligentsia hexagonale, Roland Barthes, Philippe Sollers, Michel Foucault, Jean Paul Sartre se font les chantres zélés de la geste maoïste, dont Louis Althusser et ses disciples Benny Lévy, les frères Miller (Jacques-Alain et Gérard), Jean-Claude Milner sont les coryphées. Et voilà qu’un obscur universitaire d’outre Quiévrain, inconnu au bataillon des habitués de la Closerie des Lilas, se permet, armé de sa seule connaissance de la langue, de la civilisation et de la société chinoise de démonter le mythe d’une Révolution culturelle émancipatrice de l’humanité entière.

Pour Ryckmans, devenu pour l’occasion Simon Leys pour ne pas obérer ses possibilités de retourner en Chine, cette GRCP se résume à une sanglante lutte de pouvoir au sommet de l’Etat communiste, où Mao et ses sbires instrumentalisent la jeunesse pour éliminer ceux qui l’avaient écarté du pouvoir réel à Pékin : Liu Shao Shi, Deng Hsiao Ping, puis Lin Biao. Cette interprétation, aujourd’hui universellement admise, fait alors scandale : en quelques lignes,  Le Monde  exécute l’ouvrage d’un « China watcher travaillant avec les méthodes américaines » et « comportant des erreurs et des faits incontrôlables en provenance de la colonie britannique ». Ce libelle est signé des initiales d’Alain Bouc, correspondant du  Monde à Pékin, dont la ferveur envers le «  Grand Timonier » justifiera la qualification, par les situationistes de Guy Debord,  du quotidien de la rue des Italiens de « principal organe de presse maoïste paraissant hors de Chine ».

Pierre Ryckmans, rejeton de la grande bourgeoisie belge, est pourtant tombé dans la controverse politique à son corps défendant. S’étant pris de passion pour la Chine lors d’un voyage d’étudiants belges dans les années cinquante, il se consacre à l’étude de la langue, de la littérature et des arts de ce pays. La politique, au mieux l’indiffère, au pire lui fait horreur, comme à celui qu’il reconnaîtra plus tard comme l’un de ses maîtres à penser, George Orwell. Un événement, pourtant, le précipite dans la controverse qui va marquer sa vie et son œuvre : en 1967, alors qu’il se trouve à Hong Kong, contractuel au consulat général de Belgique, un artiste de variété Li Ping est sauvagement assassiné devant sa porte par des sbires du régime de Pékin, coupable d’avoir brocardé Mao à la télévision hongkongaise. Il peut voir également chaque jour les cadavres des suppliciés de la Révolution Culturelle s’échouer sur les plages de la colonie, emmenés par milliers par le courant des fleuves se jetant dans la mer de Chine. Mettant de côté ses chères études sur la calligraphie et la peinture chinoise ancienne, il se plonge dans la sinistre langue de bois des publications maoïstes pour y déceler la part de vérité qui peut s’y cacher : un travail de décryptage dont le précurseur est un père jésuite, Lazlo Ladany, éditeur à Hong Kong de l’hebdomadaire China news analysis, épluchage minutieux des publications officielles. C’est ce qui rend le discours de Leys inattaquable : tout ce qu’il rapporte provient d’écrits dûment tamponnés par la censure maoïste, dont il suffit de connaître les codes de langages, de présentation et de mise en scène pour les décrypter. Qu’on fête, ou non, l’anniversaire d’un dirigeant national ou local, un recul ou une avancée dans la liste des personnalités présentes à une manifestation officielle, le choix des photos en une du «  Quotidien du peuple » constituent un métalangage qu’un travail de bénédictin permet de décrypter.

« La pire manière d’avoir tort c’est d’avoir eu raison trop tôt ! » dira Ryckman-Leys bien des années après avoir pu constater qu’en Occident, principalement en France, la cabale des dévots du maoïsme, de gauche comme de droite, réussira, pendant de nombreuses années, à confiner ses écrits dans la confidentialité. Il fallut attendre 1989, et la chute du communisme soviétique pour que  Les Habits neufs du président Mao soient édités en poche, et 1998 pour qu’une sélection de ses écrits sur la Chine soit publiée dans la collection «  Bouquins » à l’initiative de Jean-François Revel, l’un des rares intellectuels français ayant soutenu Ryckmans. Bernard Pivot, prudent comme de coutume, attendit 1983 avant de le convier à une séance d’Apostrophes sur le thème «  Les intellectuels face au communisme » [1. On peut se procurer cette émission pour la modeste somme de 2,99 euros sur le site de téléchargement de l’INA. C’est donné pour un moment jubilatoire…]. Il n’eut pas à le regretter : en quelques minutes, Ryckmans mit en pièces la maoïste de salon Maria Antonietta Macchiochi, qui avait commis un livre de 500 pages à la gloire du Grand Timonier à l’issue d’un mois de visite guidée à travers la Chine en 1971. Ryckmans «  Ce livre est stupide, c’est le plus charitable que l’on puisse en dire… si ce n’est pas une stupidité, alors c’est une escroquerie, ce qui est beaucoup plus grave… ». Pivot n’en est pas encore revenu : c’est la seule fois de sa carrière où un livre présenté à Apostrophes, celui de Macchiochi, a vu le rythme de ses ventes baisser après  l’émission…

« Dans une controverse, on reconnait le vainqueur à ce que ses adversaires finissent par s’approprier ses arguments en s’imaginant les avoir inventés » constatait encore Ryckmans dans un article de la  New York Review of Books  en hommage Lazlo Ladany, son maître en «  maologie ». Le triomphe de Ryckmans fut modeste, trop content qu’il était de pouvoir, enfin, se consacrer à ses passions littéraires, artistiques et maritimes à 20 000 km de Saint Germain des Près. La morgue de ses adversaires, en revanche, ne s’est en rien atténuée, trouvant dans d’autres passions exotiques matière à pontifier.

*Photo: ALFRED/SIPA.00512510_000006

L’été en pente raide

5
trierweiler tshirt tweet

trierweiler tshirt tweet

La semaine dernière sur Twitter l’ex-première Dame et ex-journaliste Valérie Trierweiler, vraisemblablement tétanisée par la chaleur ambiante, la solitude, la situation à Gaza et les avions qui tombent par terre a cru bon d’écrire, dans son t-shirt #Bringbackourgirls (qu’elle portera jusqu’à la tombe) : « Beaucoup de drames. Trop ». C’était bien observé. Et beaucoup trop de tweets aussi ? C’est l’été en pente raide…

Chine. Nous apprenons que la ville de Yumen, au nord-ouest du pays est coupée du monde. Pas moins de 151 personnes ont été placées en quarantaine, après la mort d’un homme, le 16 juillet dernier, causée par la peste bubonique. Ah, la peste bubonique, une vieille connaissance qui a laissé un souvenir impérissable à des générations entières d’européens nostalgiques… Les premiers éléments de l’enquête indiquent que la malheureuse victime a été contaminée en dépeçant une marmotte, dont il destinait la viande à son chien. La peste. D’accord. Plus Ebola évidemment… Il ne manque donc plus que le choléra. Et un nouvel album de Vincent Delerm…

Belgique. Jean-Michel Folon est un artiste belge, né en 1934 et mort en 2005. Il s’est fait connaître du grand public français par le générique d’ouverture et fermeture d’antenne d’Antenne 2 (à l’époque les chaînes de télévision dormaient la nuit), qu’il a dessiné sur une musique mélancolique de Michel Colombier… Qui ne se souvient pas de ces poétiques « hommes volants » ? Folon c’est aussi la couverture de Gros câlin, le premier « Ajar » de Romain Gary. C’est encore l’auteur d’une sublime sculpture d’homme assis, avec un chapeau, sur la plage belge désolée de Knokke, en Flandre occidentale… l’un des endroits les plus délicieusement tristes de la terre…  La RTBF nous apprend que « Sur la plage de Knokke, depuis plusieurs mois, une sculpture de Folon disparaît petit à petit, complètement ensablée, victime de la politique de réensablement de la station balnéaire. » Le bonhomme de Folon a désormais du sable jusqu’aux épaules, mais l’administration de Knokke promet de prendre les mesures appropriées. Folon avait appelé cette œuvre « la mer ce grand sculpteur »…

Niche. Le chien est le meilleur ami de l’homme, après le barman, le chat domestique et le mannequin lingerie. Toute l’œuvre d’Hergé le démontre. Ainsi que l’histoire d’amour entre François Mitterrand et son labrador Baltique, à qui nous devons toute l’œuvre écrite de Jacques Attali. Une étude canine – vraisemblablement commanditée par des fabricants de croquettes – a démontré que 46 % des Français préfèreraient partir en vacances avec leur chien plutôt qu’avec leur conjoint. Qui s’en étonnera ? Vous avez déjà vu un chien faire la tronche, ou encore demander sur un ton désagréable de descendre les poubelles ? Et quant à la fidélité, ils sont imbattables…

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Suite au crash dramatique du vol AH5017 au Mali, qui a coûté la vie à 54 français (et à quelques autres « ressortissants » étrangers)  l’UMP a exprimé le soir même son « immense émotion », le FN a fait part immédiatement sa « profonde tristesse » et le PS a dit sans délai son « effroi ». Brrr… C’était la surenchère des communiqués… Les avions ça vole, ça vole bas, ça tombe, ça tombe mal… Un instant, juste un instant, j’ai eu  envie de dissoudre l’ensemble des partis politiques dans un grand bain d’acide… et vous ?

Gaza. Les morts s’accumulent au Proche-Orient. Dans les rues de Paris, devant les synagogues, c’est la bagarre. Place de la Nation. Rue de la roquette, la bien nommée….  Les hématomes vont bon train. Le site de l’Express nous apprend que des jeunes-femmes occidentales ont lancé la « houmous initiative » contre la haine… Comment faire ? « Il suffit de se photographier en train de manger du houmous et de poster la photo sur la page avec le hashtag #hummuselfie. Une façon décalée de contester » Une façon de dire non à la haine. Une façon qui ressemble quand même drôlement au donut symbole de paix dans Mars Attacks… Mais l’actualité ressemble beaucoup à Mars Attacks ces dernières semaines de toutes façons…

Vers l’infini et au-delà. Pour finir, nous apprenons que des geckos sont à la dérive dans l’espace, dans un satellite russe, suite à un accident bénin. Les reptiles devaient se livrer à des galipettes spatiales reproductives à caractère sexuel, et en microgravité, sous l’œil attendri et savant de scientifiques aux lunettes carrées. « Le satellite Foton M-4, lancé le 19 juillet, ne répond plus à la salle de contrôle qui lui a ordonné d’allumer son moteur et de monter à une altitude plus élevée » rapporte l’AFP. L’entreprise TsSKB-Progress, en charge du satellite, a expliqué que le module aux geckos fonctionnait toujours, de manière autonome, et que les animaux continuaient à vivre leur vie à la dérive…

Ils reviendront. C’est certain. Plus forts. Plus gros. Plus déterminés. Et notre règne sur terre prendra fin…  « Beaucoup de drames. »      

Trop !

*Photo: Francois Mori/AP/SIPA.AP21603394_000001

Gaza, Hamas : les ravages du journalisme émotionnel

551
journalisme gaza israel

journalisme gaza israel

Monsieur,

Je vous avoue ma stupéfaction à la lecture de vos récents articles parus dans le Figaro sur la guerre entre Israël et le Hamas.
Par exemple dans votre article intitulé Conflit israélo-palestinien : la France doit cesser de s’aligner bêtement sur les États-Unis (27 juillet 2014), vous affirmez que la France s’est inclinée devant les États-Unis en acceptant que le Hamas soit classé par l’Union Européenne comme groupe terroriste, « sous la pression d’un grotesque petit clan néoconservateur du Quai d’Orsay ». Votre argument est simple : le Hamas a été élu démocratiquement.
On pourrait vous rétorquer : le parti nazi n’avait-il été, lui aussi, élu « démocratiquement » ? Mais la SdN n’aurait-elle pas été plus éclairée, après  lecture de Mein Kampf, de condamner le parti nazi ? Or, je m’étonne de ne jamais voir dans la presse rappeler le contenu du texte fondateur du Hamas : sa Charte, laquelle prône la même extermination des Juifs d’Israël  et démontre qu’il ne s’agit pas d’une guerre nationaliste, mais d’un impératif religieux , que tout territoire conquis par l’islam est terre du Waqf , terre d’Islam, et que sur ces territoires, aucune autre religion n‘a droit de cité. À Gaza , les chrétiens en ont subi les conséquences, et c’est ce qui se passe actuellement sur les terres conquises au nom du Califat en Irak.
Oui, je m’étonne toujours de constater qu’au fil des articles publiés sur la brûlante question de Gaza, la Charte du Hamas ne soit jamais évoquée. Il est vrai que Mein Kampf n’a pratiquement pas été lu avant la catastrophe de sa mise en pratique par le Troisième Reich. C’est peut-être le sort des textes qui portent l’orage, on préfère les refouler et ce refoulement va de pair avec le déni de la peur qu’ils inspirent.
Dans l’article précité, vous écrivez  « Aujourd’hui, à cause des images (c’est moi qui souligne) qui parviennent des territoires palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, il ne viendrait pas à l’idée d’une mère française de donner Israël comme exemple à ses enfants ». Cette phrase illustre pourtant exactement ce que par ailleurs vous dénoncez à juste titre comme Les ravages de la diplomatie émotionnelle (Le Figaro du 29 juillet), écrivant : « C’est une diplomatie du temps court car, par définition, elle ne dure que le temps d’une émotion médiatique. »  Cependant, poursuivant notre lecture, nous butons sur cette monstruosité qui qualifie de « triste fait divers »  l’assassinat des trois jeunes  Israéliens. Non. Une atrocité perpétrée dans un but politique (le crime a  été commandé par le Hamas comme l’a avoué son instigateur), n’est pas qualifiable de « fait divers ». Et, au lieu d’écrire que « sa médiatisation à profusion a fait dérailler la hiérarchie politique israélienne… » (médiatisation où ? En Cisjordanie et à Gaza  ce crime a déclenché des youyous de joie, ici modeste écho, alors que l’assassinat d’horrible vengeance du jeune Palestinien a suscité infiniment plus d’émotion et d’indignation, et un déchaînement de violence en Cisjordanie), il eut été plus judicieux, en tant qu’analyste politique, de s’interroger sur les buts du Hamas : il venait juste de signer un  accord avec l’Autorité palestinienne ; il le rompt par cet assassinat dont il connaît évidemment les conséquences. Et il enchaîne presque aussitôt sur un déluge de roquettes, puis de missiles sur Israël. Pourquoi a-t-il décidé de déclencher les hostilités à grande échelle ?

En ce qui concerne  votre  article publié le samedi 9 août, Le blocus, enjeu principal des négociations du Cairequ’il est impossible de  commenter ici dans sa totalité, je relève juste quelques points :
– En quoi le blocus incommode-t-il le Hamas dont vous dites qu’il est pour lui l’enjeu principal ?

– Pourquoi le blocus a-t-il été instauré par Israël et par l’Egypte (qu’on oublie tout le temps de nommer)  Pourquoi l’Egypte a-t-elle instauré le blocus sur Gaza en fermant le terminal de Rafah ? Pour les mêmes raisons, communes à Israël et à l’Egypte : parce que le Hamas utilisait les énormes sommes d’argent qui étaient versées à Gaza — outre les somptueuses villas qu’il a fait construire pour ses dirigeants — pour importer des armes et pour s’infiltrer dans le Sinaï. C’est là l’enjeu principal pour le Hamas et non le mieux-être de la population.

– Vous parlez des  « roquettes artisanales du Hamas ». C’est un peu rétro, non, on croit rêver ! Artisanales, les Fajr-5, 90 kg d’explosif, 75 km de portée ; les missiles  M-302, 160 km de portée ; les M-75, 100km, etc.. ?  Il n’y a donc pas que les Quassam made in Gaza, dont la production  s’est fortement développée, notamment  au dire des habitants de  Sderot qui ont  15 secondes pour s’en abriter. Tout cela sans compter les mortiers et RPG, qui complètent le redoutable armement offensif fourni par l’Iran. Pourquoi cette minimisation, sinon pour toujours présenter le Hamas comme faible et la population de Gaza qui lui est soumise, quand elle ne l’appuie pas, comme perpétuelle victime d’Israël ?

Je cite : « Les Gazaouis ont déjà été très éprouvés, avec leurs 1 900 morts… » Là encore on annonce les chiffres sans distinguer les combattants des civils, ce qui permet de laisser croire qu’il n’y aurait que des victimes civiles, notamment les enfants,  que l’on sait très utilisés comme « boucliers humains », sans compter les jeunes directement employés comme aides. Cette confusion va dans le sens du Hamas qui œuvre délibérément à faire diffuser les images les plus horribles possible en direction de l’Occident dont il connaît la sensibilité. Les journalistes sur place connaissent le prix de la censure du Hamas sur leurs reportages.
– À propos de victimes civiles, je me permets de reproduire ici Le manuel du combat urbain des Brigades Al Quassam, qui donne des précisions utiles sur  les précautions « disproportionnées » que Tsahal prend pour éviter de toucher les civils : « Les soldats et les commandants (de l’armée israélienne) sont limités dans l’utilisation de leurs armes dans des situations qui peuvent conduire aux pertes inutiles de civils et à la destruction non nécessaire d’infrastructures civiles. Il est difficile pour eux de faire usage de leurs armes à feu, en particulier lorsqu’ils effectuent des tirs de couverture (d’artillerie par exemple)

Et pour en revenir à l’enjeu du blocus, ne pourrait-on au moins rappeler  qu’Israël n’a cessé, depuis son évacuation de Gaza (qu’on ne rappelle pas non plus) en 2005, de livrer quotidiennement des vivres, des médicaments, et des matériaux  qui ont servi à construire la formidable termitière bourrée d’armes et notamment les tunnels destinés à pénétrer  sur le territoire israélien pour y procéder à des enlèvements et des attentats. Blocus par ailleurs très particulier exercé par un pays contre un ennemi qui a juré sa perte, puisque même sous les bombardements, pendant l’opération « Bordure protectrice » pas loin de 800 camions ont effectué des livraisons de nourriture et de médicaments.
Pour conclure votre article sur une note diplomatique, vous évoquez la proposition  de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, d’assurer le contrôle naval qui  fournirait « un espoir qu’une solution soit trouvée avant que ne reprenne ce « carnage »  dont Laurent Fabius a parlé. » Ce triste mot du chef de notre diplomatie, linguistiquement bien impropre à une situation de conflit armé, sonne ici comme la dernière note d’une symphonie perverse.

*Photo: FATHI/APA IMAGES/SIPA.00648065_000005.

Soir de match sur le Vieux-Port

3
marseille vieux port

marseille vieux port

Si Paris est la Ville-Lumière, Marseille pourrait être la « Ville-Ombrière ». Il ne faut jamais oublier qu’à Marseille, c’est l’ombre qui est recherchée. « L’Ombrière » : c’est le nom du gigantesque miroir horizontal qui protège les badauds du soleil sur l’esplanade du Vieux-Port. En passant dessous, il suffit de lever le nez pour se voir à l’envers, comme si l’on marchait au plafond. J’ai rarement été séduit par un aménagement urbain de ce type, mais ici, je dois me rendre à l’évidence : l’idée est excellente et la réalisation parfaite. Non seulement cette construction ne gâche en rien le panorama de la ville, par exemple lorsqu’on la regagne en bateau des îles du Frioul, mais en plus elle se révèle utile à peu près toute l’année. En tant que Parisien en goguette, ce n’est pas ma seule découverte étonnante dans la plus grande ville de province française, qui semble être tout entière un miroir inversé de la capitale.

Foin de slogans footballistiques, de guéguerre pagnolesque et autres clichés de haines irréconciliables : entre Paris et Marseille, ce n’est pas la haine qui domine, c’est l’ignorance mutuelle. Deux mondes qui ne parlent pas le même langage.  Le cœur de Paris, c’est le Marais, ses bars gays, ses boutiques fashion, ses épiceries bio et ses hôtels particuliers hors de prix. Le centre de Marseille, c’est Noailles, ses parts de pizza à 2 euros, ses étals de fruits et légumes et ses rues crasseuses peuplées de femmes voilées. D’un côté, un quartier extrêmement friqué, à très forte majorité blanche et branchée. De l’autre, un quartier « populaire », c’est-à-dire très pauvre et presque exclusivement maghrébin d’origine. La première fois qu’on y met les pieds, cette différence radicale saute aux yeux, en commençant par le nez et les oreilles : odeurs d’épices, musique raï à fond… L’équivalent de mon quartier de Barbès, ou de la Goutte d’Or.[access capability= »lire_inedits »]

Aux élections municipales de mars, dans les 3e et 4e arrondissements de Paris, où se trouve le Marais, les candidats du FN ont obtenu à peine 5% des voix. Dans le 1er arrondissement de Marseille, où se situe le quartier Noailles, le parti de Marine Le Pen a fait trois fois mieux, rassemblant 15% des suffrages. Et le 7e secteur, qui regroupe une partie des tristement célèbres « quartiers nord » de la ville, a quant à lui basculé du côté obscur : après trente ans de municipalités socialistes, le candidat FN Stéphane Ravier y est arrivé en tête avec plus de 35% des voix. Puis le FN a triomphé aux élections européennes de mai avec 30% des voix, contre 9% à Paris. On entend d’ici les analyses parigotes à l’emporte-pièce : Marseille  − « première ville arabe traversée par le Paris-Dakar », comme disaient les Inconnus  – serait, « logiquement » (sic), trois fois plus raciste que Paris.

Sauf que non : ce rapport de 1 à 3 est au contraire dû au vote, ou à l’abstention, des musulmans. Comme dans les banlieues parisiennes à forte densité de population immigrée – Aulnay-sous-Bois, Saint-Ouen, Bobigny, Montreuil – le PS marseillais a été lâché par des familles bien décidées à sanctionner les aberrations sociétales de l’exécutif national. C’est le constat de Patrick Menucci, candidat PS vaincu : « Le mariage pour tous nous a coûté des voix sur le terrain. » Et de préciser : « C’est la politique nationale qui nous fait perdre […] Elle m’a fait perdre, par exemple, mon secteur. » L’adversaire de Jean-Claude Gaudin était candidat dans le 1er secteur. Or, ici, les pauvres issus de l’immigration ne vivent pas seulement en périphérie, mais aussi en centre-ville. Et ils n’apprécient pas plus qu’ailleurs les caprices catégoriels des élites parisiennes : CQFD.

Arrivé le 20 juin au soir, je me suis préparé au pire. La Fête de la musique. Cet anti-carnaval républicain, qui vide de sa substance l’expression même de « fête » (sans parler de musique…) en remplissant les caniveaux de vomi alcoolisé. Mais à nouveau, mon parisianisme m’a induit en erreur. À Marseille, le 21 juin, il est parfaitement possible de se promener tranquillement sous les tilleuls, de siroter un anis en terrasse, et même de rentrer tard. Sans se faire agresser, ni par le bruit insoutenable d’un « musicien » chauve équipé de platines, ni par les insultes d’une bande de jeunes fans de Booba sous substances. Ici, d’abord, il y a de la place. On peut fuir, s’éviter les uns les autres. Mais surtout c’est rarement la peine, puisque personne ne semble tendu.

L’actualité du 22 juin, c’est la Coupe du monde : ce soir, l’Algérie rencontre la Corée du Sud. Au bar du coin ou je suis descendu prendre un café pour me réveiller, un Noir africain s’installe en terrasse avec un bouquet de petits drapeaux algériens à vendre. Il porte une casquette « Marseille ». Un Blanc à barbe et catogan argentés lui serre la pince amicalement, tandis qu’un jeune homme vêtu d’une djellaba immaculée passe sur le trottoir. Le taulier, un tatoué à la rousseur celtique, vient charrier le marchand de babioles : « T’as pas un drapeau de la Corée du Sud ? T’es vraiment un raciste, toi ! Et un drapeau anglais ou espagnol, en solde, tu as ça ? » Ils se marrent. Visiblement, ces gens arrivent très bien à « vivre ensemble ». Pas comme le ventru franchouillard que j’avais entendu dans le quartier du Panier expliquer à l’un de ses congénères : « Nous on se mélange pas : les Français avec les Français, les Arabes avec les Arabes… »

Quand je me lève pour régler, le patron me demande d’où je viens. Je bafouille un timide « Paris », espérant que personne n’entende. Raté, il lève la voix, « avé » l’accent : « Paris ? Moi je suis pour la grève des cheminots sur le train Paris-Marseille ! Après, on se plaint que les plages sont pleines… Trois heures ! Ils vont tous venir ! » Quand je m’éclipse, il me lance en souriant : « Passez une bonne journée ! » Comprendre : le Marseillais est chaleureux, taquin, de bonne humeur, mais plus Paris est loin, mieux il se porte. On sait ce que risque, aujourd’hui comme hier, toute automobile immatriculée 75 sur un parking marseillais… Et la deuxième ville de France se comporte comme une ville étrangère. D’ailleurs, les règles édictées à Paris ne la concernent pas trop : sur les quais de la gare Saint-Charles, ce sont les agents SNCF eux-mêmes qui fument à côté des panneaux d’interdiction. Et dans beaucoup de cafés, on ne se gêne pas non plus.

Dimanche, 21 heures. Je suis fasciné par le calme et la douceur qui règnent autour du Vieux-Port. A la terrasse équipée d’un téléviseur et d’enceintes où je me suis installé pour suivre le match, évidemment, tout le monde a l’air nettement plus algérien que sud-coréen, ou autre. À chacun des trois buts de l’Algérie qui ponctuent la première mi-temps, l’auditoire se lève en hurlant de joie. Et malgré deux buts encaissés dans la seconde, le quatrième des « Fennecs » est célébré comme il se doit. Ensuite, chacun se rassied calmement jusqu’au coup de sifflet final. 4 à 2. Le score est historique, pour une équipe qui n’avait pas gagné un match de Coupe du monde depuis 1982. On danse, on crie, on se congratule. Puis, en quelques secondes, la terrasse est déserte. Et en quelques minutes, la ville retournée.

Rodéos de voitures recouvertes de drapeaux vert et blanc, feux de bengale, concerts de klaxons d’un bout à l’autre de la Canebière instantanément embouteillée. La police bloque, à distance raisonnable, les axes adjacents. Je ne dormirai que quelques heures avant de prendre mon train de retour pour Paris, qui a finalement un point commun avec Marseille. Les soirs de match remporté par l’Algérie, la cité phocéenne comme la capitale – et celle des Gaules aussi, paraît-il – célèbrent une victoire étrangère. Sûrement parce que 70% des joueurs de l’équipe algérienne sont nés en France.[/access]

*Photo: ROUSSEL/SIPA.00675764_000027

Le Hamas aime faire pression sur la presse

97

L’Association de la presse étrangère en Israël et dans les Territoires palestiniens (FPA) a accusé lundi le Hamas d’avoir « harcelé » et « menacé » des journalistes étrangers venus couvrir la guerre dans la bande de Gaza.

L’association qui regroupe les journalistes travaillant en Israël et dans les Territoires a accusé, dans un communiqué, le mouvement islamiste palestinien Hamas d’avoir recours à « des méthodes énergiques et peu orthodoxes » à l’encontre des envoyés spéciaux.

« On ne peut pas empêcher les médias internationaux de faire leur travail par la menace ou les pressions et priver leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs d’une vision objective du terrain« , poursuit le texte.

« À plusieurs reprises, des journalistes étrangers travaillant à Gaza ont été harcelés, menacés ou interrogés sur des reportages ou des informations dont ils avaient fait état dans leur média ou sur les réseaux sociaux« , souligne  l’association.

Des centaines de journalistes venus du monde entier se sont rendus à Gaza pour « couvrir » le conflit entre Israël et le Hamas, qui contrôle le territoire. « Environ 10% » d’entre eux ont reconnu avoir rencontré des difficultés avec les autorités du Hamas, affirme une responsable de l’association FPA.

« Les journalistes ayant été menacés répugnent à raconter publiquement leur expérience, par crainte des répercussions« , explique-t-elle.

« Un photographe a rapporté à l’association avoir été frappé et son appareil détruit; Un autre s’est vu confisquer son matériel pendant trois jours;  il a encore été demandé à plusieurs journalistes de retirer leurs publications sur Twitter et leurs vidéos sur YouTube. Un média européen a été menacé alors qu’il filmait une manifestation anti-Hamas » témoigne encore la responsable.

L’association accuse aussi le Hamas de chercher à « filtrer » l’entrée des journalistes en réclamant des informations sur leur compte, à leurs médias. Elle craint l’établissement d’une liste noire des journalistes dont le travail aurait déplu au Hamas. Ainsi, plusieurs titres de presse internationaux ont rapporté avoir reçu lundi une demande du Hamas réclamant les noms des journalistes se rendant à Gaza, le nom de leur journal, leur pays de résidence, leurs coordonnées ainsi que le nom de leur traducteur, pour « faciliter et organiser » leur travail dans l’enclave palestinienne.

À  la lumière de ces accusations, les quelques journalistes qui ont pris le risque de l’honnêteté méritent l’admiration.  C’est le cas des équipes de France 24 ainsi que des envoyés d’une chaîne de télévision indienne qui ont pu filmer les militants du Hamas installer et tirer des roquettes à proximité de leur hôtel. Mais globalement, ces exemples sont des exceptions. Sur le terrain médiatique aussi, il s’agit d’un conflit « asymétrique »…

 

Rugby féminin: amour, gloire et mêlée

11
manon andre rugby

manon andre rugby

L’équipe de France féminine de rugby a remporté ses trois rencontres et jouera, aujourd’hui même, la demi-finale de la Coupe du monde[1. La  France accueille du 1er au 17 août 2014 la Coupe du monde féminine de rugby] face au Canada.

Pas facile d’imaginer que le rugby soit décliné au féminin, encore moins que ce jeu si brutal puisse devenir un rêve de petite fille. Manon l’admet : « C’est sûr, c’est un sport de combat, on se rentre dedans ». Le parcours de la joueuse a toujours été une bataille menée sur double front : lutter contre les stéréotypes, y compris ceux que la femme a elle-même intégrés.

Ses parents ambitionnaient autre chose pour leur enfant : « Ils ont tout fait pour que je ne fasse pas de rugby, raconte la grande musclée qui a touché son premier ballon ovale à 18 ans. Au début, ils m’ont orienté vers la danse, l’équitation, puis le basket, considéré comme plus adapté aux filles ». Un détail au détour d’une réponse qui dévoile l’évolution de la vision de « genres » au sein de la société française.

Mais Manon est de la trempe de ces athlètes  qui imposent leur vision. À peine entrée à l’Université Toulouse III, elle cède à la tentation des crampons et s’inscrit en équipe universitaire. Sans surprise, ce choix n’est pas passé facilement auprès de ses proches et il aura fallu attendre sa sélection en équipe de France, il y a quatre ans, pour que la fierté et le prestige prennent le dessus des préjugés sexués. Depuis, assure-t-elle, « mes amis et ma famille me suivent.»

En revanche, le problème ne se pose pas avec les hommes de sa propre génération. Rencontré il y a dix ans dans une salle de sport, Matthieu, préparateur physique, partage la passion de son amie et la soutient dans ses entraînements. N’aurait-il pas préféré le déhanché sexy des pom-pom girl aux empoignades des rugbywomen? Le coach répond à la volée : « J’ai plus d’estime pour les valeurs de courage et d’investissement que porte Manon ».

Quand on pénètre dans le domaine de l’intime, une autre question se pose, plus lourde encore sur la balance du rôle des sexes : la maternité.  Même ceux qui n’y connaissent pas grand chose comprennent aisément que la pratique du rugby de haut niveau n’est pas compatible avec une grossesse. Ainsi, pour se maintenir dans la sélection mondiale, la sportive de 27 ans refuse de penser aux enfants : « J’ai décidé de continuer ma carrière ».  Une décision qu’un certain nombre de femmes prennent alors même que la dimension physique de leur univers est moins brutale. Pourtant, pour Manon André « c’est un choix difficile à prendre ». D’ailleurs, « Il y en a beaucoup dans l’équipe qui veulent avoir des enfants, mais seulement une est déjà maman ». Cette dernière l’a payé au prix fort : après 18 mois d’arrêt, elle a dû batailler pour récupérer sa forme physique.

Mais le problème ne s’arrête pas à la grossesse : « En fait, le plus compliqué, c’est de s’entrainer tous les jours pour l’équipe de France, pour le club, de travailler et en plus de s’occuper des enfants. » Car ne l’oublions pas, dans l’équipe de France féminine, toutes ont un statut d’amateur. « Aucune fille ne gagne sa vie en jouant au rugby » commente Sandra, une coéquipière de Manon.

Les clichés sur la prétendue virilité des joueuses ? Manon André s’en tamponne : « Ce qui compte, c’est d’abord de montrer qu’on sait jouer au rugby ». Ensuite « quand les spectateurs nous voient sortir, ils se rendent compte qu’on peut, en plus, être séduisantes ».

Le rugby a même été un déclencheur de féminité : « Depuis que je joue au rugby, je fais plus attention à moi ». Il l’a valorisée : « J’étais grande et costaude, c’est devenu un atout sur le terrain. » En plus, et « peut-être de façon inconsciente, j’ai cherché à compenser l’image masculine du rugby. J’hésite beaucoup moins à me maquiller, à porter des robes ». Compenser, comme s’il fallait porter des tenues glamour pour troquer le droit de faire les gros bras.

La grande blonde au brushing parfait confie même que la « remise en beauté » dans les vestiaires, à la fin d’un match, est un moment sacré. Un temps « bien plus important » qu’il ne l’est chez les filles du basket. Petit plaquage en règle contre celles qui sont réputées pratiquer un sport plus approprié aux demoiselles – rappelez-vous, même ses parents le lui ont conseillé ! Sandra précise : « Nous aimons toutes nous repoudrer mais Manon est une des plus coquettes! » Et hop, balle en arrière pour celles qui luttaient pour la reconnaissance du droit à une image « musclée » chez les femmes.

Sandra rigole encore en racontant le dernier affrontement-test avant le début de la Coupe du Monde : « Le lendemain, Manon avait un mariage. Elle voulait se mettre en robe et espérait de tout coeur ne pas recevoir de coups et éviter les bleus. Mais voilà, en plein match, pas de chance, elle a reçu un coup de coude sous l’oeil. Je me rappellerai toujours du regard comique qu’elle m’a jeté à ce moment-là, qui voulait dire : « Oh non ! »

Les admirateurs de rugby féminin sont plus nombreux que prévus. Les audiences sont inattendues. Qu’y a-t-il derrière cet engouement ?

Un encouragement pour une nouvelle avancée de l’égalité homme/femme ? Un applaudissement pour un sport amateur, où l’on oublie le sexe derrière les équipements ? Ou peut-être, un amusement pour un sport de combat dont les maillots étriqués, baignés de boue, suggèrent plus une scène de lit échaudée qu’un échange de ballons règlementé ?

Et où est la victoire des filles ?

 

Chroniques de la BNF 2/2

15
etudiant bnf ete

etudiant bnf ete

Comme l’écrit David Lodge dans son amusant Un tout petit monde, le mois de juillet est pour la population des professeurs d’université le mois des vacances ou celui des colloques, de même que pour une partie de leurs étudiants. La BNF se trouve alors un peu plus désertée que de coutume. Il ne reste, penchée sur les grandes tables de bois des salles de lecture que les malheureux thésards planchant sur l’évolution de la population de vache pie laitière en Bretagne de 1750 au début du XXe siècle, les modes de gestion déconcentrée au niveau infra-départemental ou la particule ut et ses multiples usages en latin renaissant et une poignée d’enseignants-chercheurs enchaînés par quelque malédiction au texte d’une conférence dont la conclusion tarde à venir. De temps à autre, une superbe étudiante étrangère, amenée quelques mois en France par le miracle des processus de cotutelle, passe dans un bruissement de chevelure et d’étoffe en frôlant les tables, fière et hautaine comme un galion espagnol. Le malheureux thésard quitte alors un instant le monde des vaches pie laitières en Bretagne entre 1750 et le début du XXe siècle pour suivre des yeux cette apparition puis retourne avec un peu de regret à ses bovidés.

Le subtil équilibre d’une salle de lecture, cette harmonie fragile qui garantit une atmosphère propice au travail, peut être troublée bien plus gravement que par une figure féminine offrant une distraction passagère au chercheur dont la concentration commence à diminuer. Il suffit quelquefois d’un lecteur affligé d’une légère trachéite, et dont les toussotements légers vont finir par se transformer pour des oreilles fatiguées en un équivalent du supplice de la goutte, ou d’une voisine, peut-être un peu nerveuse qui, sans même s’en rendre compte, inflige en tapotant doucement son crayon contre le bois de la table à petits coups réguliers, un véritable supplice à ceux pour qui ce tac…tac…tac…inlassablement répété devient synonyme de désordre nerveux de plus en plus important voire de dévastation psychologique souterraine qui se manifestera peut-être quelques années plus tard par une dépression brutale et de longues et coûteuses séances de psychanalyse. Le pire étant l’habitué des salles de lecture dont l’état de dégradation mentale le pousse à marmonner pour lui-même des commentaires rageurs et abscons ou les deux tire-au-cul qui ont décidé envers et contre toute apparence de considérer la salle de lecture comme une annexe de la cafétéria et persiste à se raconter leurs vacances ou leurs misérables rivalités d’UFR.

Ce jour-là, c’est à une version particulière du premier cas de figure, l’adepte du soliloque, que j’ai affaire, mais le personnage se révèle d’emblée avoir un aspect si fascinant que je comprends bien vite que nous avons quitté la catégorie des TOC, des petits désagréments et des emmerdeurs à la petite semaine pour rentrer de plain-pied dans l’univers d’un authentique génie du mal.

Il est assis en face de moi, de l’autre côté de la longue table de lecture, légèrement en décalé, deux chaises sur la gauche et je crois que jamais jusqu’alors un visage ne m’avait paru composer une allégorie si parfaite, si fantastiquement expressive, de la fourberie la plus complète. Les sourcils à la fois charbonneux et arqués comme des pattes d’araignées barrent un front fuyant et déploient leurs extrémités griffues de part et d’autre d’un nez aquilin dont le dessin prolonge la fuite d’un visage long aux joues creusées. Au centre d’un masque blême et presque maladif, les paupières lourdes et gourmandes semblent veiller avec jalousie sur un regard cruel qui jette de temps à autre une lueur malfaisante. Une bouche aux lèvres fines qui découvrent quelquefois en un sourire féroce de petites dents pointues achèvent de composer ce portrait de Judas si parfait qu’on le croirait tout droit surgi d’un Cecil B. Demille[1. De The king of kings (1927), plus précisément]

Le plus incroyable est que l’attitude du personnage s’accorde en tout point à sa physionomie. Plongé dans un volumineux ouvrage ouvert devant lui, il relève de temps à autre les yeux pour jeter un bref regard circulaire, froid et reptilien, sur ce qui l’entoure puis replonge dans sa lecture. De temps à autre, il rejette la tête en arrière et, les yeux mi-clos, il sourit tandis que ses épaules sont secouées par un tremblement frénétique. Un ricanement qui ressemble à un râle lui échappe qui fait frissonner l’assistance. Je perçois que ma voisine de table se recroqueville sur son siège tandis qu’un autre ramène craintivement vers lui sa pile de livre comme pour s’en faire un rempart. L’inquiétant personnage semble trouver à sa lecture en plaisir grandissant. Le doigt collé sur la page, il se tourne soudain en tous sens, comme s’il invitait ceux qui l’entourent à partager son hilarité malsaine, puis replonge dans sa lecture avant de rejeter à nouveau la tête en arrière, extatique. Autour de la table, la tension et le malaise deviennent palpables. Déjà quelques personnes se sont levées et ont fui cette atmosphère oppressante. Sur d’autres cependant dont je suis, le terrible lecteur exerce une fascination certaine. J’ai affaire, c’est certain, à un être démoniaque et ce Iago de bibliothèque me semble de minute en minute acquérir un relief de plus en plus écrasant, siégeant dans son fauteuil face à son ouvrage mystérieux au centre d’une nébuleuses de complots et de machinations qui passent en grondant au-dessus de nos têtes. Quelles images terribles son esprit malade projette-t-il sur ses paupières baissées ? Quelle infâme trahison illumine ainsi son visage crayeux d’un sourire narquois ? À quelles humiliations, quelles vilenies songe-t-il avec visiblement tant de plaisir qu’il semble sur le point de s’en pourlécher les babines ?

Et soudain, sans crier gare, il referme son livre dans un claquement sonore et se lève. Le lecteur retranché à côté de lui derrière sa pile de livres sursaute, ma voisine s’est arrêtée de respirer. Peut-être est-elle sur le point de s’évanouir. Le fourbe, mangé par tous les regards, ne nous regarde pas. Il plonge dans le lointain, vers le fond des salles de lecture, son regard de fourbe et sourit sans mot dire. Je tremble à l’idée du plan terrifiant qu’il a sans doute échafaudé et des méfaits qu’il s’apprête sans doute à commettre. Peut-être projette-t-il d’assassiner un malheureux dans les toilettes ? Ou de voler un muffin à la cafétéria pour ensuite faire accuser un employé ? Qui sait ce qui se trame derrière ce masque malfaisant ?

Mais nous ne le saurons jamais car, aussi brusquement qu’il s’est levé, le sinistre personnage rompt le charme qui le tenait encore immobile et disparaît en quelques souples enjambées par la travée centrale. Sur sa table, il a laissé l’ouvrage qu’il consultait avec une si répugnante délectation.

Il lit Le séminaire. De Jacques Lacan.

*Photo: Nabil K. Mark/AP/SIPA.AP21584711_000001