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Umberto Eco en quête des années 90

umberto eco numero zero

Nous avions laissé le grand Umberto-de-Bologne au Cimetière de Prague, parmi les malentendus, dans la Mitteleuropa du XIXème siècle… C’était il y a quatre ans. Dès son premier opus, Le nom de la rose – grand éloge de l’intelligence spéculative sur fond de polar médiéval – Eco nous a fait voyager dans l’Histoire.

Son septième roman, Numéro zéro, dont la traduction française vient de paraître chez Grasset, ne déroge pas à la règle puisque l’action ne se passe pas de nos jours, mais au tout début des années 90. Et compte tenu de l’accélération continue du temps présent, de l’obsolescence quasiment instantanée de nos technologies et des « mutations sociétales » fonctionnant à flux tendus, nous voilà quasiment aussi éloignés des années 90 que nous l’étions, dans les années 90, de la Renaissance. J’exagère un peu, certes, mais Umberto Eco projette ici ses personnages dans un univers saugrenu, où il faut s’arrêter dans un bistrot pour téléphoner, où l’on fait des rencontres amoureuses sans passer par une « appli », où l’hygiénisme et la police du langage n’ont pas encore atteint leur niveau de terrorisme actuel, un monde dans lequel on ne lit pas encore de romans sur des « tablettes ».

Numéro zéro est donc un roman historique, narrant l’aventure rocambolesque de la création d’un quotidien fantoche – Domani (Demain) – lancé par un homme d’affaire cherchant à étendre son influence. Personnage énigmatique, omniprésent mais fantomatique, le Commandeur Vimercate réunit à Milan une demi-douzaine de journalistes pour produire des spécimens du futur journal, bourré d’indiscrétions et de révélations explosives, dans le seul but de se faire craindre, et de montrer quel pourrait être son pouvoir de nuisance.

L’éphémère Domani est dirigé par Simei, vieux briscard cynique adhérant sans passion au projet déroutant de son donneur d’ordres ; autour de lui une équipe hétéroclite est rassemblée, faite tout à la fois d’échotiers issus des mines de sel de la presse « people », de baroudeurs fatigués de l’investigation, et de pigistes blasés à l’extrême ; une équipe journalistique comportant aussi son écrivain raté, le narrateur, Colonna. Un reporter qui, à la cinquantaine, se considère comme un vaincu de la vie. « J’étais sans patrie, j’ai vécu dans différentes villes, j’ai corrigé des épreuves pour au moins trois maisons d’édition (universitaires, jamais pour les grands éditeurs), pour l’une d’elles j’ai revu les entrées d’une encyclopédie (il fallait contrôler les dates, les titres des œuvres, et ainsi de suite). Grâce à ces travaux, je me suis fait ce qu’à un moment donné Paolo Villaggio a appelé une culture monstre. Les perdants, comme les autodidactes, ont toujours des connaissances plus vastes que les gagnants, pour gagner il faut savoir une chose et ne pas perdre son temps à les connaître toutes. Le plaisir de l’érudition est réservé aux perdants. Plus quelqu’un sait de choses, plus elles lui sont allées de travers« . Le voilà propulsé adjoint de Simei, complice du naufrage, témoin du désastre annoncé et confident de ses collègues.

Colonna entame une histoire d’amour avec l’une des journalistes de Domani, Maïa, personnage délicieusement déjanté, autiste et se défendant du cynisme ambiant par un humour ravageur. Il l s’engage dans un échange au long cours avec Braggadocio, grand investigateur paranoïaque, ivre de machinations et de complots historiques. Une bonne partie du livre d’Eco est composé de la fascinante logorrhée de Braggadocio, déroulant plusieurs théories abracadabrantes imbriquées, voulant notamment que Mussolini n’ait pas été tué en avril 1945, mais qu’un sosie ait été lynché par la foule à sa place ; que le Duce ait trouvé asile au Vatican, avant de fuir en Argentine ; un paradis sud-américain depuis lequel il aurait continué à faire le mal, en orchestrant tout un tas de menées louches (impliquant les pays de l’Est, la mafia, des attentats, et naturellement l’assassinat d’Aldo Moro!) Un récit extraordinaire que le journaliste – restant nébuleux sur ses sources d’information – livre au compte-goutte, attirant son chef Colonna dans des endroits improbables, inquiétants, catalogue du Milan occulte, nocturne et pittoresque. Des précautions qui ne suffiront peut-être pas… La fin du récit, captivante, construite sur un crescendo d’angoisse, faisant complètement basculer l’histoire dans le polar, permet de le comprendre…

Non seulement Numéro zéro propose une belle galerie de fêlés, mais pointe avec jubilation les pires travers journalistiques – Simei encourageant toutes les techniques de conditionnement du lecteur, jouant avec ses émotions dans le cas de faits divers sordides, créant de la confusion en rapprochant des informations sans relation entre elles, à ignorer des faits graves (impliquant des proches du Commandeur Vimercate), à propager des insinuations, etc. Umberto Eco nous propose ainsi un vadémécum de la presse trash, qui vaut contre-exemple.

Voici un récit historique qui s’arrête juste avant un moment clé pour l’Italie : l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi. L’épopée tragi-comique du Cavaliere sera-t-elle au cœur du prochain opus d’Umberto Eco ? Espérons-le.

Numéro zéro: roman

Prix: 1,80 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

*Photo: BALTEL/SIPA. 00657378_000022.

Avocats: feu le secret professionnel

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avocats secret professionnel

Le secret professionnel des avocats est décédé. Alors qu’il était depuis un moment déjà dans le coma, le Conseil Constitutionnel vient de le débrancher.

Ceux qui ont l’indulgence de me lire vont prétendre à juste titre que sur les questions judiciaires, j’ai tendance à rabâcher (radoter ?). Mais Aristote nous a dit que « la pédagogie c’est l’art de la répétition », alors…

Qu’est-ce que le secret professionnel de l’avocat ? Pourquoi est-ce que les principes judiciaires exigent depuis fort longtemps que ce qui relève de la communication entre un avocat et son client soit frappé d’un secret absolu ? Rappelons que l’État moderne s’arroge le pouvoir d’exercer la violence légitime. Prérogative qui porte atteinte à la liberté et à l’intégrité de l’individu. L’acceptabilité sociale de la décision prise impose que le mis en cause soit assisté par quelqu’un qui l’aidera à rétablir un peu l’équilibre entre le Léviathan et le citoyen seul.

En France, depuis la Révolution, on n’aime pas beaucoup les avocats. Sans forcément aller aussi loin que Couthon qui disait : « Un avocat ? Les coupables n’y ont pas droit, les innocents n’en ont pas besoin ». Dans un pays de tradition étatique forte, on préfère souvent  l’Ordre à la Justice. Un coupable en liberté c’est une injustice, un innocent en prison un désordre. Ce devrait être le contraire. Nous n’avons pas la pire justice du monde, loin de là, mais les avocats y sont souvent perçus comme des complices.

Pourquoi un secret professionnel ? Il répond à deux objectifs. Tout d’abord, il s’impose à l’avocat dont personne, pas même le client, ne peut le relever. Cela va asseoir la confiance de celui qui s’en remet à lui pour le défendre. Il aura la certitude que rien de ce qu’il dira à son conseil ne pourra se retourner contre lui, et cette confiance est indispensable à la mission de défense. Ensuite, le secret s’impose également aux autorités de poursuite et aux juges. L’établissement de la « vérité judiciaire » doit se faire loyalement. Sinon l’exercice de la violence légitime devient illégitime.

En système anglo-saxon, il est absolu et protégé depuis longtemps comme relevant de l’ordre public. En Angleterre, cette protection est reconnue depuis le XVIe siècle. Il a été confirmé encore récemment par une décision de la chambre des Lords de 1995 affirmant « qu’aucune exception ne peut s’opposer au caractère absolu du privilège ». À l’objection, bien française, selon laquelle le secret ne devrait pas permettre aux avocats de commettre des infractions, le droit anglais répond : « L’intérêt général commande que ce secret soit absolu. S’il faut réprimer d’éventuelles infractions commises par les avocats, il faudra utiliser d’autres moyens de preuve que ceux que fourniraient la violation du secret. »

En France le secret professionnel des avocats a fait depuis une vingtaine d’années l’objet d’une déconstruction méthodique. On a commencé en inversant l’application du principe. La loi Perben II nous dit en 2004 que : « Le Procureur de la République ou l’officier de police judiciaire peut requérir de toute personne, (…) susceptible de détenir des documents intéressant l’enquête, (…) de lui remettre ces documents, sans que puisse être opposée, sans motif légitime, l’obligation du secret professionnel. » Secret professionnel oui, mais à condition d’avoir un motif légitime établi. De règle, le secret devient l’exception.

La pratique de l’instruction à la française, et la Cour de Cassation ont poursuivi ce travail.

La pratique tout d’abord, qui a vu se multiplier les perquisitions dans les cabinets d’avocats, les saisies d’ordinateurs et autres écoutes téléphoniques, créant une insécurité totale dans la relation avocats-clients. Jusqu’au juge d’instruction de l’affaire Bettencourt à Bordeaux, qui avant de mettre l’ancien Président de la République en examen avait fait convoquer par la police (!) sur commission rogatoire l’avocat de celui-ci. En lui demandant de bien vouloir apporter son agenda pour le verser au dossier ! Cela n’a pas eu l’air d’émouvoir grand monde. La pratique des écoutes téléphoniques qui, par le jeu des transcriptions, donnent une information tronquée et coupée de son contexte, la Justice en a fait une nouvelle reine des preuves. Mettre un avocat sur écoute, c’est délicat, alors ce sera le client. On transcrit les conversations avec son conseil, puis enquêteurs et juges d’instruction prennent connaissance du contenu. Et décident ensuite ce qui relève du secret et ne doit pas être versé au dossier! Ouf, la morale est sauve, les transcriptions des conversations confidentielles ne seront pas dans le dossier. Mais tout le monde les a lues…

La Cour de Cassation n’y a vu aucun problème. Et a trouvé une autre astuce pour affaiblir encore ce maudit secret. Par un arrêt du 31 janvier 2012, elle a validé le versement au dossier de l’affaire Bettencourt de la transcription (effectuée par le parquet !) des enregistrements clandestins et strictement illégaux du majordome. Et notamment d’une conversation entre Madame Bettencourt et son avocat. La Cour nous indiquant benoîtement que ces transcriptions ne sont pas en elle-même « des actes ou des pièces de l’information, au sens de l’article 170 du code de procédure pénale, et comme tels, susceptibles d’être annulés, mais des moyens de preuve qui peuvent être discutés contradictoirement ». Donc, si l’on fait un enregistrement pirate ou un cambriolage pour voler les lettres échangées par l’avocat et son client, et que l’on envoie le tout à la police ou au juge, c’est bon. Dites, amis journalistes, votre secret des sources on le dirait un peu mal barré, non ?

Plus récemment encore, il y a eu l’arrêt rendu par la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire concernant la surveillance téléphonique dont a été l’objet Thierry Herzog, puisque la Cour a considéré que le secret professionnel était réservé exclusivement à la relation unissant un avocat et un client mis en examen. Joli, non ? Il suffit d’attendre un peu, de ne pas mettre en examen et hop, on a accès à tout.

Les avocats pénalistes français, qui essaient de s’adapter tant bien que mal à cette disparition, sourient quand on leur parle de l’article 6 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et du droit à un procès équitable.

Alors, pourquoi ai-je accusé le Conseil Constitutionnel d’avoir fermé le cercueil ? Parce que le parlement à majorité socialiste a voté la « Loi sur le renseignement ». Cette loi de surveillance de masse a suscité – y compris bien au-delà de nos frontières – critiques et inquiétudes. Et elles n’ont guère été apaisées par Bruno Leroux nous disant que si le texte était attentatoire aux libertés, ce n’était pas grave puisqu’il suffisait de voter pour les socialistes qui en feraient une application bienveillante !

Ce texte prévoit la conservation et l’utilisation par l’administration de « métadonnées » relatives à toute l’activité de tous les citoyens sur le Net. Le débat a porté sur le fait de savoir jusqu’où l’Etat pouvait aller dans la collecte et l’utilisation de ces données, qui ne disent rien du contenu-même des communications mais renseignent complètement sur leur contexte : qui appelle qui, à quelle heure, où, qui envoie des e-mails à qui, de quelle taille, avec des pièces jointes ou non, chiffrés ou non. Devant le Conseil Constitutionnel, le gouvernement a soutenu que l’avocat n’avait pas droit au secret des correspondances avec ses clients, en dehors du contenu même des correspondances. L’exécutif peut connaître l’identité des clients, la fréquence, l’heure ou le lieu des communications. Merci Monsieur Hollande, message reçu. Car c’est le Président de la République, adepte des petites ruses ayant bien évidemment pris ses précautions à l’avance, qui a saisi le Conseil. Celui-ci ne l’a pas déçu en affirmant, et c’est le pire, que le secret professionnel des avocats ne faisait pas partie des libertés protégées par la Constitution, et relevait par conséquent du domaine de la loi (et de la jurisprudence bien sûr…). Mort et enterré.

Ce qui m’attriste le plus, c’est le constat de l’effondrement de la culture des libertés publiques chez les socialistes, alors que je l’y ai connue si vivace. Les grands anciens, mes maîtres, ne rigolaient pas avec la défense des libertés. Ceux d’entre eux qui sont encore là se sont retrouvés du bon côté dans les combats récents. Mais les autres, tous les autres, n’ont pas hésité à soutenir l’insoutenable et à tout justifier. De la destruction du secret professionnel des avocats à l’adoption de cette loi liberticide en passant par l’approbation du scandale de l’affaire du singe en Guyane ou de celui du « mur des cons ».

Même la défense des libertés, ils l’auront balancée par-dessus bord.

*Photo : AP/SIPA/Thibault Camus/XTC114/493227597618/1403101534

Protestants: querelles de paroisses autour du mariage gay

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protestants mariage gay

La décision a défrayé la presse profane : « Les protestants disent oui au mariage gay. » Ce 17 mai 2015, à Sète, le synode de l’Église protestante unie de France a permis la bénédiction des couples de même sexe, après un vote à la quasi-unanimité. Clin d’œil de la Providence ou calcul de communication, la décision fut prise à la date de la Journée mondiale contre l’homophobie. La bonne nouvelle à peine connue, une question surgissait de toutes parts : quand les catholiques, si rétrogrades, allaient-ils se décider à imiter ce geste d’ouverture protestant ? L’âne papiste allait-il enfin suivre le coq parpaillot ?

Pourtant, cette décision n’allait pas de soi. Au sein même de l’Église protestante unie, beaucoup estiment que bénir les couples de même sexe va à l’encontre de la Bible. Or, l’attachement à l’Écriture, Sola Scriptura (l’Écriture seule), est un principe fondateur historique de la Réforme protestante. De nombreuses paroisses ont donc désapprouvé la décision synodale.[access capability= »lire_inedits »] C’est le cas du temple du Marais, à Paris. L’un de ses pasteurs, Gilles Boucomont, est un énergique prédicateur qui a fait de sa paroisse un lieu actif d’accueil et d’évangélisation. Et il ne fait pas mystère de son opposition au mariage gay. Son église est pourtant connue pour être fréquentée par pas mal d’homosexuels. « Il faut croire que l’agenda de François Hollande s’est imposé à l’Église », lâche-t-il, à la fois ironique et fataliste. Il dénonce les pressions, exercées au prétexte de suivre les évolutions de la société : « La décision de bénir des couples de même sexe a été prise au nom de l’éthique, mais d’une éthique déracinée de ce qui la sous-tend, la foi chrétienne, et la croyance dans la Bible. » Pour Boucomont, le fait d’avoir ignoré les passages bibliques relatifs à l’homosexualité est totalement contradictoire avec la Sola Scriptura protestante : « Il faut évidemment lire le texte avec distance, mais entre lapider les homosexuels, et prétendre que toutes les formes de conjugalité sont équivalentes, il y a un équilibre à tenir, à la fois ferme et plein de respect. » Au fond, estime le pasteur, la bénédiction des couples de même sexe est un symptôme supplémentaire du relativisme dominant : « En laissant la liberté aux pasteurs de célébrer ou non ces mariages, l’Église ne tranche pas. Elle affirme qu’il n’y a aucun problème avec l’homosexualité, mais reconnaît que cela en pose pour beaucoup. Nous sommes en plein dans le paradoxe interne du relativisme, qui s’auto-discrédite. » Le pasteur du Marais redoute que ce relativisme entraîne une dilution du christianisme dans un humanisme flexible.

Les protestants représentent entre 3 et 4 % de la population française. Le courant protestant « historique », luthérien et réformé (calviniste), incarné par l’Église protestante unie, est en déclin numérique. Environ 300 000 personnes se rattachent à elle, et la décision synodale de bénir les couples de même sexe a révélé ses divisions, entre une majorité de plus en plus libérale, et une minorité confessante. Le cas de la paroisse du Marais prouve que cette minorité est pourtant très dynamique.

À côté de l’Église protestante unie, entre 700 000 et 1 million de protestants français sont membres des Églises évangéliques : une myriade de communautés en pleine expansion, qui sont bien loin des débats qui agitent les luthéro-réformés. Pour elles, pas question d’admettre la bénédiction des couples homosexuels. Nous nous retrouvons à l’Église évangélique baptiste de la rue de Sèvres, dans le VIIe arrondissement de Paris, que fréquentent  de nombreux jeunes, étudiants et professionnels, de toutes situations sociales. Cette communauté se rattache à la tradition anabaptiste piétiste du xviie siècle, qui se distinguait par le baptême des adultes, signe d’une foi choisie personnellement. C’est ce courant qui a donné naissance aux évangéliques que nous connaissons.

D’après Matthieu Sanders, l’un des trois pasteurs de l’Église de la rue de Sèvres, la décision des luthéro-réformés n’a pas suscité de remous dans sa communauté. En réalité, le fossé qui sépare les évangéliques baptistes des autres protestants était déjà large. « Ce n’est pas en emboîtant systématiquement le pas à l’air du temps que l’Église attirera de nouveaux fidèles. Si c’est le relativisme bien-pensant de notre temps qu’on recherche, nul besoin d’aller le chercher à l’Église. On le trouvera à peu près partout ailleurs. »

L’exigence de Matthieu Sanders et de ses fidèles s’explique notamment par l’importance qu’ils attachent au texte biblique. Le pasteur se garde cependant de jouer les boutefeux : « Cela ne signifie pas non plus que l’Église ait vocation à être une force de réaction ou d’opposition systématique. Elle a plutôt à interpeller le monde au nom d’une espérance qui la dépasse, qui ne se laisse enfermer ni par des traditions rigides ni par un prétendu progressisme sociétal qui se résume à démonter soigneusement toute notion de transcendance et à abolir toutes les limites. » Reste alors à traiter la difficile question posée par l’homosexualité. Le pasteur Sanders ne l’esquive pas : « Il faut reconnaître que nous, chrétiens, avons longtemps péché – au sens fort du terme – dans ce domaine. L’Église est infidèle à sa vocation lorsqu’elle stigmatise ou méprise les homosexuels. » Pour autant, précise-t-il, sa communauté croit fermement que la complémentarité entre un homme et une femme n’est pas simplement une option sexuelle majoritaire, mais une structuration essentielle de l’humanité, voulue par Dieu.

Pour Matthieu Sanders, c’est précisément la fermeté des évangéliques, dans tous les domaines, qui explique leur dynamisme. La quête de sens et de radicalité qui se dégage de la société libérale, atomisée et désabusée, trouverait plus de réponses chez ces prosélytes que dans le protestantisme libéral. « Il n’y a aujourd’hui aucune raison d’être chrétien en France, à moins de croire que cela change vraiment la vie », affirme-t-il. Une conviction qu’il se fait fort de partager, y compris avec certains catholiques, chez lesquels il observe un renouveau : « L’Église catholique, qui devient minoritaire, devient également une Église de ‘‘professants’’, c’est-à-dire une Église dont les membres sont engagés à titre personnel : c’est précisément la conception de l’Église selon les évangéliques. » Dans la République réputée sécularisée jusqu’à la moelle, un réveil chrétien serait-il possible ?[/access]

feminisme fourest lahaie

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*Photo : Pascal Guyot

Règlement de comptes à Pouff’s Corral

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bagarre jeunes filles Reims

Tout bel été se doit d’engendrer au moins un tube, pour que les amoureux puissent se remémorer la date de leurs premiers émois quand Alzheimer rôdera, et une polémique d’ampleur nationale pour réveiller des rédactions alanguies en période de canicule. Depuis quelques années, la polémique était fournie par l’une ou l’autre des prestations (les snobs disent « propositions ») théâtrales présentées au festival d’Avignon, une défécation collective d’acteurs dénudés devant le Palais des papes, par exemple. La nullité auto-satisfaite du nouveau directeur du festival, Olivier Py, spécialiste du rapt d’œuvres classiques pour fourguer en douce ses obsessions idéologiques, rend toute polémique culturelle sans objet : on ne se dispute pas à propos du néant.

Alors, sous réserve qu’une grosse bonne querelle médiatisée n’éclate pas d’ici la fin août, il faudra se contenter, pour le millésime 2015, de la bagarre de Reims, fait divers champenois qui a produit pas mal de bulles médiatiques et d’agitation sur les réseaux sociaux. Les faits, d’abord, tels qu’ils furent rapportés par le quotidien régional L’Union. Mercredi 22 juillet, une partie de la jeunesse rémoise, écrasée de chaleur, était venue prendre le frais au parc Léo Lagrange (merci le Front populaire !), agréable espace vert situé non loin du centre-ville. Trois copines dans la fleur de l’âge, belles et délurées, se font dorer au soleil seulement vêtues d’un mini-short en jean et d’un soutien-gorge de maillot de bain. Vint à passer un groupe formé de cinq jeunes filles, âgées de 15 à 24 ans. A la vue des bronzeuses, l’une d’entre elles dit à ses compagnes, suffisamment fort pour que l’on puisse l’entendre alentour, que jamais, elle, ne se laisserait aller une telle exposition de son corps dans un lieu public. Puis elle se retourne vers les « dénudées » et leur lance : « Allez-vous rhabiller, c’est pas l’été ! » Il n’a pas échappé à l’interpellée que cette injonction est proférée par une jeune fille visiblement en surpoids, et la réponse fuse : « Faut dire que toi, avec ton physique de camionneur… »  On reconnaîtra là le schéma classique du duel agonistique entre pouffes, qui s’arrête généralement lorsque la provision d’insultes est épuisée. Or, il apparaît que l’infériorité langagière du groupe des cinq est telle que l’insulte envers la grosse ne peut être réparée que par l’usage de la force physique. L’affaire tourne donc au crêpage de chignon force 6, car l’agressée ne se laisse pas faire, ce qui produit une mêlée générale où les gnons pleuvent comme au marché de Brive-la-Gaillarde visité par Georges Brassens. Les combattantes sont séparées par les policiers qui emmènent tout ce beau monde à l’hôpital pour les deux plus amochées, et au poste pour les autres. Résultat des courses : trois jours d’incapacité de travail pour l’agressée, quatre jours pour l’agresseuse (agresseure ?), mises en examen pour les cogneuses, à l’exception de l’une d’entre elles, mineure, placée sous le statut de témoin assisté. Comment ce fait divers, dont la banalité est flagrante, a-t-il pu prendre une dimension nationale, alors que des bastons autrement ravageuses restent confinées dans les colonnes de nos éminents confrères de la PQR ? Il aura suffi d’une petite phrase du journaliste de l’Union chargé de l’histoire pour que toutes les « sphères » (Twitto- réaco- gaucho-) se mettent à carburer plein pot. La jeune fille en short jeans et soutif aurait été « effarée par un tel discours aux relents de police religieuse », et se serait rebiffée en taclant verbalement son interpellatrice. En utilisant la prosopopée[1. Figure rhétorique consistant, pour le rédacteur, à se mettre dans l’état d’esprit d’un acteur, de son récit, et d’en reproduire les pensées supposées.] pour éclairer son propos, et proposer un début d’interprétation de l’affaire, le journaliste s’est mis dans un mauvais cas, car rien, dans l’état des informations fournies par la police et la justice, ne permet de conférer une dimension religieuse à cette querelle de jeunes filles. En fait, cette formulation relevait du sous-texte que l’air du temps impose au discours public, donc aux rédacteurs de quotidiens locaux traitant d’affaires mettant en cause des acteurs issus de la diversité. Lorsqu’il ne s’agit pas de crimes graves, l’origine des perpétrateurs de délits mineurs ou d’incivilités répétées n’est pas indiquée dans les comptes rendus de presse, par un louable souci de ne pas stigmatiser des communautés entières à cause des agissements de quelques-uns. Sauf que cela ne trompe personne. Gommer la dimension culturelle (et pas forcément religieuse) du conflit qui a opposé les  deux groupes de demoiselles contribue à accroître le malaise général. Tout le monde sait de quoi il retourne quand des « jeunes » font brûler des bagnoles le 14 juillet dans des quartiers bien connus pour les incivilités à répétitions qui s’y produisent.

On voudrait donc nous faire passer la chicore de Léo-Lagrange pour une version moderne, donc féminisée, de  l’affrontement des Longeverne et des Velrans immortalisée dans le roman de Louis Pergaud, La guerre des boutons. Décrire un épisode houellebecquien avec les mots d’un roman picaresque rural du début du siècle dernier expose à des désagréments, et le journaliste de l’Union, comme l’âne de la fable de La Fontaine, s’est vu accuser de tous les maux pour avoir suggéré l’aspect ethnico-religieux de la querelle en assimilant les cogneuses à la police religieuse sévissant en Iran ou dans les territoires conquis par Daech. L’excellente chroniqueuse judiciaire du Monde, Pascale Robert-Diard, commise par sa rédaction à la curée contre  l’emballement médiatique et politique déclenché par cette affaire – les réactions offusquées ont surgi comme l’éclair de l’ensemble de la sphère politique, du FN à SOS racisme – divulgue, enfin, les noms des principales protagonistes : Inès Nouri, Zohra Karim, Hadoune Tadjouri (les cogneuses) et Angélique Slosse (la cognée qui s’est défendue). Les juges de Reims ont alors beau clamer que « ni les auteures, ni la victime des coups n’ont fait état, lors de leurs auditions d’un mobile religieux ou d’un mobile moral qui aurait déclenché l’altercation », il est impossible de réduire ce fait divers à une simple explosion de violence pubertaire… Deux mondes se sont bel et bien affrontés dans un parc public : le trop plein de frustration d’une arabe trop grosse, donc doublement dominée dans l’espace symbolique bourdivin, a déclenché notre polémique de l’été.

*Photo : MICHEL GANGNE/AFP

Féministes contre féministes (suite, sans fin)

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féminisme Lou Doillon Nicki Minaj Kim Kardashian

On a failli croire que le microcosme néo-féministe ne se remettrait jamais de la sortie de notre numéro d’été. Vu le flot d’insultes rageuses qu’elles nous ont adressées, on les imaginait outrées comme jamais par notre couverture sur « la terreur féministe ». Jackpot ! Sauf qu’à peine quelques jours plus tard, on a réalisé que ce n’était pas grand-chose, seulement la routine. Nos amies en lutte perpétuelle, qui ne prennent jamais de vacances, n’ont pas tardé à nous faire des infidélités, en se trouvant un nouvel ennemi. Une nouvelle ennemie, d’ailleurs, puisque c’est Lou Doillon qui a eu droit, après Pascal Bories, à une lettre ouverte sur un site spécialisé. Si un mâle osant s’attaquer à la sainte cause mérite le pilori, aucune raison qu’une femme, a fortiori une féministe revendiquée, s’en sorte comme si de rien n’était…

Lou Doillon, qu’il ne s’agit pas ici de défendre puisqu’elle ne m’a rien demandé, s’est attiré les foudres des féministes en s’attaquant à des stars américaines qu’elle décrivait comme des fémino-traîtresses rétrogrades : « Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string. »

Autrement dit, Lou Doillon sous-entend que ces deux femmes ne font que se déshabiller pour de l’argent. Et ça, ça fait tout bizarre à la bloggeuse « afro-féministe »[1. A ne pas confondre avec une militante spéléo-féministe, ou une activiste aéro-féministe, sans doute…] Kiyémis sur Slate : « Je voulais pas faire un billet, je le jure. Je ne voulais pas que mon agacement passager se transforme en colère dévorante parce que, vous voyez, on est en juillet, il fait bien trop chaud pour avoir la rage et puis c’est pas bon pour ma jauge de bonheur. Et pourtant, nous y voilà. Je suis fâchée. »

Je décrypte : « C’est le mois de juillet, je n’ai rien à écrire, mais là, on me propose de taper sur quelqu’un à peu de frais, alors j’en profite. » Enfin, madame est fâchée et nous explique ce qu’est le bon féminisme : en gros, pas celui de Lou Doillon, mais celui qui aime Nicki Minaj et son fessier bondissant. Un féminisme vraiment proche du peuple et des masses opprimées car il affronte le « patriarcat » et le « racisme ». Et la blanche et bourgeoise Lou Doillon n’a pas le droit de s’attaquer à Nicki Minaj puisque celle-ci incarne la minorité afro-américaine opprimée.

Dans Libération[2. Ah, que deviendrait-on sans Libération…], Quentin Girard dissèque encore plus brillamment la haine raciste qui anime Lou Doillon. Avec le délice du délateur, il nous peint le tableau des forces en présence : « D’un côté, une ‟fille de”, bien née, bien éduquée, vivant entre gens de bonne compagnie. Se dénuder dans la neige, au rythme d’une jolie musique pour du prêt-à-porter, c’est élégant, classe. De l’autre, des stars du hip-hop, non blanches de surcroît, qui mènent leur vie comme elles l’entendent et qui n’hésitent pas à casser tous les codes, quitte à déstabiliser (…). Malheureusement ce mépris de classe est récurrent. »

Aveuglée par sa supériorité de classe, Lou Doillon s’en prend à la subversive icône prolétarienne Nicki Minaj. Un seul détail semble avoir échappé à Quentin Girard : Mme Minaj est bien plus riche que ne le seront jamais Lou Doillon, lui et moi réunis. Et elle n’a d’ailleurs sûrement pas besoin de son aide pour se défendre. Mais il suffit à la rappeuse américaine d’être issue d’un milieu défavorisé et de « casser les codes » pour se voir décerner la médaille de la Subversion.

Jusqu’à nouvel ordre, Nicki Minaj n’incarne pas exactement le prolétariat et n’œuvre pas pour sa libération. Bien au contraire, c’est une brillante femme d’affaires, qui utilise sciemment son corps pour attirer le public masculin et vendre le plus d’albums possible. La stratégie fonctionne à merveille, semble-t-il. Mais pendant que Nicki Minaj croule sous les dollars, la situation des Afro-américains ne s’améliore pas pour autant. A peine cela donne-t-il aux jeunes filles l’espoir qu’un jour elles aussi, si elles se battent, pourront réussir, c’est-à-dire gagner des millions de dollars et être « libres ». Sauf si elles deviennent femmes de ménage.

Alors, que Lou Doillon ait tort ou raison, cela n’a pas grande importance. Qu’importe les crêpages de chignons qui divisent le féminisme en une multitude de luttes communautaires et contradictoires. Nicki Minaj continuera à nous montrer ses fesses de couleur, on continuera à les regarder et les billets verts continueront à pleuvoir sur elle. Mais que certains, pour la défendre, s’emparent de la rhétorique marxiste a quelque chose d’éminemment comique. Si la gauche branchée tient tant à défendre des multimillionnaires flambeuses et vulgaires, c’est la droite bling-bling qui va finir par se retrouver au chômage.

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*Photo : Nicholas Hunt/PatrickMcMullan.com/Sipa USA/sipausa.12116388/1309120055

Second amendement: le pari perdu d’Obama

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second amendement armes Obama

Le 23 juillet 2015, dans une interview pour la BBC, Barack Obama est revenu sur le sujet du contrôle des armes à feu en Amérique. Lui qui avait promis durant sa campagne de changer le second amendement, a déclaré que son échec à le réformer était la « plus grande frustration » de ses deux mandats. Un sentiment compréhensible, tant les chiffres des morts par balles aux Etats-Unis, qu’il a rappelés dans la même interview, parlent d’eux-mêmes. Les victimes se comptent par « dizaines de milliers » a-t-il dit, tandis que moins d’une centaine de personnes sont mortes dans des attentats terroristes depuis le 11 Septembre 2001.

De toutes les tueries qui ont émaillé l’histoire récente des Etats-Unis, celle qui a le plus  marqué l’opinion a eu lieu à Newton le 14 décembre 2012. Après avoir tué sa mère, Adam Lanza avait abattu 25 personnes, dont 20 enfants, avant de se suicider. C’est suite à cet événement, qui avait choqué l’opinion publique, que Barack Obama avait initié une procédure au Sénat pour réguler la vente des armes à feu. Mais les élus démocrates ont progressivement renoncé au projet car ils ne disposaient pas des soutiens nécessaires à l’adoption d’un texte.

L’échec de Barack Obama s’explique par la forte opposition qu’il a rencontrée de la part, notamment, du lobby de l’armement. La National Rifle Association (NRA), plus puissant comité de défense du port d’armes, a tout fait pour éviter que les démocrates fassent passer leur projet de loi. Fort de ses quatre millions d’adhérents, la NRA dispose d’une grande influence sur les résultats des élections et donc sur les sénateurs, en particulier républicains. Mais, plus généralement, une grande partie du corps politique américain défend le droit des citoyens à porter des armes. Et si le président porte un point de vue tranché sur la question, en phase avec l’opinion internationale (qui adore se mêler des problèmes américains), beaucoup d’hommes politiques de premier plan n’hésitent pas à dénoncer sa position.

Ainsi, Rick Perry, ancien gouverneur du Texas et candidat à la primaire républicaine pour la présidentielle, a déclaré, après la tuerie qui a eu lieu dans un cinéma à Lafayette en Louisiane ce 23 juillet, que les gens devraient être autorisés à se rendre au cinéma avec une arme. En disant cela, il reprend une vieille antienne du dirigeant de la NRA Wayne Lapierre : « La seule chose qui arrête un sale type avec une arme, c’est un type bien avec une arme. »

Et cette opinion est très répandue dans la société américaine, notamment dans le sud. Au Texas, justement, où les armes à feu constituent une véritable tradition, la législation sur le port d’armes évolue… en faveur des pro-armes. Dès août 2016, les étudiants et les professeurs seront par exemple autorisés à porter leurs revolvers sur eux au sein des campus.

Malgré la multiplication des tueries en Amérique[1. Une étude de la police fédérale du 24 septembre 2014 dénombre 160 fusillades entre 2000 et 2013 et relève une importante augmentation : 6 fusillades par an entre 2000 et 2006, 16 entre 2006 et 2013.], le lobby de l’armement continue de recueillir de nombreux soutiens. Obama a donc dû avouer son échec et n’a quasiment plus aucune chance de faire avancer la situation d’ici la fin de son second mandat.

Son erreur est d’avoir cru que la déferlante de violences auraient l’effet d’une catharsis pour les Américains. Dans un discours de 2012, le président américain avait notamment mis en avant le fait que son pays était le seul en Occident à déplorer ce type de carnages puisqu’il était aussi le seul à être à ce point libéral dans sa législation sur l’armement des citoyens. Il pensait que la traditionnelle défense du second amendement ne résisterait pas à l’épreuve du réel.

Mais les résistances au contrôle des armes ne viennent pas seulement d’une défense de la tradition. Au contraire, ce n’est pas l’aveuglement qui dicte aux Américains leur frilosité, mais la peur qui dope leur désir d’armement. Et la multiplication des tueries a fait augmenter significativement le nombre d’Américains favorables au libre-commerce des armes, y compris les plus meurtrières.

Une étude menée par la Pew Research montre comment l’opinion américaine évolue sur ce sujet depuis la fusillade de Newton. Alors que 48% des Américains pensaient en 2012 que les armes peuvent aider à lutter contre les crimes, ils étaient 57% à partager cette opinion en 2014. Se ralliant au discours de la NRA, les Américains veulent assurer par eux-mêmes leur sécurité.

Autrement dit, plus les tueries se multiplient, plus l’électorat est défavorable à la réglementation sur les armes. Face à ces chiffres, Barack Obama ne peut que s’avouer vaincu. Sans une baisse notable de la criminalité, il semble qu’il lui sera impossible de changer la loi. On ne se débarrasse jamais que de ce dont on n’a plus besoin.

*Photo : Sam Greene/AP/SIPA/NO SALES/OHCIN101/824847026340/MANDATORY

La perversité d’Erdogan, le cynisme de l’Occident

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Erdogan Turquie Etat islamique

Recep Tayyip Erdogan est un pervers dangereux. Le président turc, autocrate qui n’écoute personne, pas même ses conseillers, et se voudrait le nouveau calife ottoman, n’a pas hésité à instrumentaliser l’agressivité de Daech, organisation envers laquelle il a eu pour le moins une bienveillante complaisance (souvenons-nous des chars turcs observant à 500m la ville kurde de Kobané, en Syrie, presque succomber aux assauts de l’EI).

Et pourquoi ? Pourquoi la Turquie est-elle, comme trop de monde le répète, « entrée à son tour en guerre contre l’organisation Etat Islamique », profitant d’un attentat commis sur son sol et d’un accrochage entre ses soldats et les combattants de Daech ? Pour effacer les résultats des élections législatives du 7 juin dernier. C’est-à-dire pour, d’une part, montrer au petit frère Daech ce que c’est que le respect que l’on doit au grand frère en punissant son agressivité et sa prétention. Cet ingrat de petit frère dont la Turquie a laissé passer longtemps les volontaires et l’approvisionnement, soigné les blessés dans ses hôpitaux et accueilli les « permissionnaires » dans ses villes frontalières quand ceux-ci avaient besoin de se ressourcer avant de retourner tuer en Syrie. D’autre part et surtout, en profiter pour taper sur les positions du PKK kurde en Irak et sur celles du PYD kurde en Syrie (qui pourtant résiste admirablement, comme il l’a fait à Kobané, dos au mur contre Daech). Et enfin, après que les Kurdes de Turquie aient réagi violemment, comme monsieur Erdogan le voulait, pouvoir les criminaliser, les assimiler à des groupes terroristes. Et ce, pour se débarrasser, en le faisant interdire, du parti d’opposition Kurde HDP qui a commis le crime de lèse-calife de priver le parti présidentiel islamo-conservateur AKP, le 7 juin, de la majorité absolue au parlement. But ultime de l’opération : provoquer des élections législatives anticipées qui effaceraient le désastreux résultat de ce 7 juin et redonneraient cette majorité absolue à l’AKP…

Car monsieur Erdogan a besoin de la majorité absolue au parlement pour pouvoir faire modifier la constitution turque, renforcer ses pouvoirs et présidentialiser le régime. A cet égard, le titre de calife qu’Abou Bakr al–Baghdadi, le chef de Daech, s’est auto-octroyé, a dû être ressenti par monsieur Erdogan comme une usurpation. Dans la tête du président turc, le calife, c’est lui. Daech payera un petit peu pour avoir cru pouvoir le défier, et les Kurdes payeront beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur, pour avoir réussi à entraver ses ambitions…

Le cynisme et la perversité de monsieur Erdogan sont une chose. Ceux des pays occidentaux en sont une autre. Le communiqué publié à la suite de la réunion d’urgence, demandée par la Turquie, du Conseil de l’OTAN de ce 28 juillet, manifestant sa « forte solidarité » avec son membre turc, est honteux. Le silence des européens, de la France, et le soutien à Erdogan des Etats-Unis, satisfaits de pouvoir enfin utiliser les bases aériennes turques dans leur campagne contre Daech, le sont aussi. Nos dirigeants ne sont pas idiots. Ils ont très bien compris ce que fait monsieur Erdogan, qui ne s’engage pas dans une lutte à mort contre Daech en se défendant simultanément et impartialement contre des terroristes kurdes, mais utilise la dangerosité de l’organisation Etat Islamique pour mener à bien ses ambitions personnelles.

Le cynisme et la perversité sont à l’œuvre dans ce coin du monde où déjà frappé par tant de barbarie et de calculs monstrueux. Nos dirigeants auraient pu, à tout le moins, faire l’économie d’en être complice, ne serait-ce que par leur silence.

*Photo : © AFP-Archives ADEM ALTAN

L’égalité par le Viagra

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Viagra égalité hommes femmes

La lutte contre les discriminations entre hommes et femmes prend parfois des formes déconcertantes. Lassées peut-être de dénoncer l’hétéro-patriarcat agressif des hommes qui urinent debout ou de lutter contre l’inégalité syntaxique et l’orthographe oppressive, voilà que des associations féministes portent désormais le fer contre l’industrie pharmaceutique au nom du désir pour tous afin d’obtenir enfin la commercialisation du Viagra féminin.

Le Viagra a été sans conteste le grand succès pharmaceutique de ces vingt dernières années. Découvert par les chercheurs des laboratoires Pfizer en 1996, le citrate de sildénafil était supposé au départ être utilisé dans le traitement des maladies cardio-vasculaires. Le médicament n’eût pas l’effet escompté et se révéla plus propice à susciter les érections qu’à soigner les cœurs malades, un redressement très productif pour les laboratoires Pfizer. De même que Colomb découvrit l’Amérique en pensant arriver en Inde, cette sérendipité ouvrit à l’industrie pharmaceutique un nouveau continent très lucratif.

Moins sereines et plus dépitées, les associations féministes américaines trouvent cependant aujourd’hui anormal que les miracles de la science ne leur aient pas encore offert les mêmes commodités qu’aux hommes, sous la forme du Viagra Féminin. En pointe de ce combat pour l’égalité des sexes épanouis, la plate-forme Even the score – on traduira plus ou moins bien cela par « revenir aux points » – regroupe 24 associations qui pensent que le temps est venu « d’égaliser le terrain » (il doit y avoir des amatrices de football à la tête de ce collectif) en matière de traitement des dysfonctionnements sexuels féminin. Even the score mène donc un lobbying intensif auprès des membres du Congrès américain pour que la rétive Federal Drug Agency (FDA) accepte enfin d’autoriser la commercialisation du Viagra féminin. En témoigne la lettre au « commissioner Woodcock » (ça ne s’invente pas), mise en ligne sur le site du collectif, qui dénonce le fait qu’il existe « 26 traitements commerciaux autorisés par la FDA pour traiter les troubles sexuels masculins et à ce jour pas un seul qui soit approuvé en ce qui concerne les troubles sexuels féminins. » Les signataires de la missive insistent sur le fait que « l’égalité de genre devrait être la norme suivie dans la définition de l’accessibilité aux traitements sexuels. »

Le petit problème est que si le Viagra a réussi à détromper Georges Brassens et à démontrer que la bandaison ça se commande un petit peu, ce fut au prix de quelques effets secondaires plus ou moins préoccupants allant de l’éruption cutanée à l’arrêt cardiaque, ce qui peut représenter un gros handicap pour conter fleurette à Fernande. Les laboratoires ont dû progressivement réajuster leur cuisine moléculaire, en omettant d’informer quelquefois les candidats au priapisme à la demande de tous les risques induits par l’absorption du remède miracle. Mais que ne ferait-on pas pour plaire, même à Lulu.

Avec le Viagra féminin, c’est encore plus compliqué. Si le mécanisme du plaisir masculin n’est lui-même pas aussi sommaire que l’on veut bien le présenter, celui du désir féminin reste un mystère plus difficile à percer, même pour une armée de laborantins généreusement financés. Le miracle est pourtant en passe se produire : il porte le doux nom de Flibaserine, un médicament censé remédier aux pannes du désir chez les femmes et traiter le syndrome, plutôt controversé dans le monde médical, des « dysfonctionnements sexuels de la pré-ménopause ». Tandis que le Viagra rend vigueur et enthousiasme à Monsieur, le Viagra féminin doit redonner à Madame un peu plus d’intérêt pour le regain de vigueur de Monsieur. Une armée de chercheurs s’active donc autour de nos chambres à coucher et banquettes arrière pour permettre à la concupiscence et à la bagatelle de nous occuper jusqu’à un âge avancé, ce qui tombe plutôt bien, Derrick ayant été récemment déprogrammé par France Télévision pour cause de passé nazi.

Malheureusement, la Flibasérine s’avère ne pas tout à fait être le Viagra miracle que les femmes attendaient. D’abord testée comme antidépresseur par le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim, avec des résultats assez mitigés, la drogue a fait l’objet de nouvelles recherches afin de devenir le nouveau blockbuster de la libido féminine et de la médecine du XXIe siècle. Les essais cliniques ne furent toutefois pas non plus concluants dans ce domaine et Boehringer ne parvint pas à convaincre la FDA de lui accorder le sésame obligatoire pour investir le marché américain. L’institution avait d’autre part souligné que les possibles effets secondaires de la Flibasérine – fatigue, évanouissements, risque accru de dépression – n’étaient certainement pas compensés par les très hypothétiques vertus aphrodisiaques de la Flibasérine. Marie-Claire eût beau se réjouir que « la petite pilule rose arrive sur le marché en 2011 », le médicament ne passa en 2010 la barrière d’aucun comité médical, pas plus en France qu’aux Etats-Unis.

Mais quand il s’agit de mettre la main sur un marché aussi prometteur, les laboratoires pharmaceutiques ne manquent pas de ressources et d’entêtement. En 2013, Sprout Pharmaceuticals racheta le brevet de Boerhinger et reprit les études sur la Flibasérine, sans réussir toutefois à obtenir des résultats beaucoup plus convaincants. La FDA estima à nouveau en 2013 que le produit n’était pas commercialisable, d’autant que les effets indésirables déjà constatés perduraient à une fréquence accrue, selon les conclusions des études menées, et que quelques “incidents plus significatifs”[1. Rapport de la FDA de 2010 disponible en PDF ici.] pouvaient être encore susceptibles : à nouveau dépression, syncope et évanouissements. Les laboratoires Sprout décidèrent donc de recourir à une nouvelle stratégie, plus payante, mettant en avant la discrimination dont les femmes seraient victimes aux Etats-Unis en raison de la décision de ne pas laisser commercialiser un Viagra féminin.

Voilà comment est né le collectif Even The Score, rassemblant 24 associations soi-disant féministes, réunies afin de mener une efficace campagne de lobbying pour promouvoir une « équité sanitaire » et « dire à la FDA qu’il est temps d’offrir aux femmes le choix qui leur revient de droit de traiter les dysfonctionnement de la sexualité. »  En consultant la liste des 24 sponsors affichés sur le site, on tombe sur l’ASHA (American Sexual Health Association), la Black Women Health Imperative ou encore la Jewish Women International mais aussi – ô surprise ! – sur les laboratoires Sprout Pharmaceuticals, qui ont déjà investi plus de 50 millions de dollars dans la nouvelle mouture de Viagra féminin à base de Flibasérine, et comptent bien s’ouvrir enfin un très lucratif marché en invoquant le droit des femmes au plaisir à tout âge. On trouve également la firme canadienne Trimel Pharmaceuticals qui travaille, elle, depuis 2012 sur le Tefina, un gel à base de testostérone à inhaler par le nez deux heures avant les rapports sexuels.

La méthode semble être payante. Even the score a mené une campagne intensive auprès des institutions américains et, le 5 juin 2015, un premier comité d’experts de la FDA a rendu un avis positif. Reste à savoir quelle sera la conclusion finale de l’agence américaine mais en attendant, il semble bien que le fait de se prévaloir de la lutte pour la reconnaissance des droits d’une catégorie de la population soit aussi devenue une excellente manière de faire triompher le droit de l’industrie pharmaceutique à gagner plus de sous.

*Photo : William Vazquez/AP/SIPA/NYBZ103/13042406622/

Contre les agressions, une seule solution: le face-kini!

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(Avec AFP) – En Chine, la décadente oisiveté n’a pas encore entièrement détruit ce qu’il restait du bon sens aristocrate. La preuve ? Des chinoises refusent d’exposer leur peau au soleil. Un teint hâlé est en effet symbole de grossièreté puisque la peau cuivrée est l’apanage des travailleurs agricoles. Les Chinoises s’affichent donc avec des combinaisons intégrales anti soleil.

face-kini Chine

Ce n’est pas parce qu’on ne veut pas bronzer qu’on doit se priver de la mer. Des pieds jusqu’à la tête encagoulée, les vacancières font tout pour éviter le soleil et garder leur teint pâle. Le face-kini rencontre donc un immense succès et les plages chinoises se remplissent de femmes ressemblant à des super-héros. Le face-kini permet de se baigner sans brunir mais aussi, cerise sur le gâteau, de se prémunir des piqûres de méduses.

face-kini Chine

Encore mieux, se couvrir le corps permet de rester à la pointe de la mode. Sur les plages bondées de Qingdao, station balnéaire très touristique de la côte orientale de la Chine, les baigneuses masquées adoptent des teintes de plus en plus fluo. Les combinaisons couvrantes et les face-kinis, en coton fin ou acrylique, se déclinent dans toute une gamme de couleurs, s’inspirant même des masques bariolés traditionnels de l’opéra de Pékin.

Alors que dans les parcs de France, on se bat comme des chiffonnières en bikini pour d’obscurs motifs (selon les différentes rumeurs et les fantasmes de chacun), les Chinoises sont heureusement là pour nous rappeler les vraies valeurs : le bronzage, c’est vraiment un truc de péquenaud.

*Photos : © AFP FRED DUFOUR

Que faire du communisme après Staline, Pol Pot et tous les autres?

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Karl Marx communisme

Régis de Castelnau a écrit :

« André Sénik, rappelant régulièrement qu’il a été communiste, somme ceux qui le seraient restés d’abjurer la foi que lui-même a abandonnée. »

On peut me relire dans tous les sens, je n’ai sommé personne de renier la foi que j’ai abandonnée : j’ai invité ceux qui sont restés communistes à suivre l’exemple de Lacouture, qui a reconnu fort honnêtement s’être aveuglé sur les crimes du communisme.

Il est vrai que je ne me suis pas contenté de rendre hommage à l’honnêteté exemplaire de Lacouture. J’ai ajouté qu’un effort de lucidité s’impose à ceux qui se veulent communistes tout en reconnaissant les crimes du communisme. Ils ont le devoir de chercher sans complaisance si le communisme qu’ils portent aux nues est coupable ou innocent des crimes commis en son nom.

J’ai formulé ce devoir de lucidité en faisant écho à la façon dont Lacouture explique son aveuglement de l’époque : « J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme sans que j’aie pu déceler en eux les racines du totalitarisme. J’avoue que j’ai manqué de pénétration politique. » Lacouture estimait donc qu’à l’époque rien ne lui permettait de déceler un rapport de causalité entre le marxisme dont ces dirigeants se réclamaient et les racines du totalitarisme. C’est ce qui m’a fait écrire : « On peut aller plus loin que Lacouture dans la lucidité. Par exemple, en se demandant sans complaisance si aujourd’hui encore rien ne permet de déceler les racines du totalitarisme chez des gens qui se réclament du marxisme. »

Cette question signifie « Peut-on être marxiste, après Staline, Pol Pot et tous ceux qui ont soumis le marxisme à l’épreuve de la pratique, c’est-à-dire à l’épreuve de la réalité ? »

Ce n’est manifestement pas la question de Régis de Castelnau. Lui se vante au contraire de partager le point de vue de Slavoy Zizek pour lequel la question qui se pose est : « Comment être communiste après Staline ? »

La question, ou plutôt la problématique « comment rester fidèle au communisme malgré l’horreur dont Staline n’est qu’un nom propre parmi tous les autres ? » barre la route au devoir de lucidité. Elle signifie qu’il faut impérativement chercher à sauver le communisme, au lieu d’examiner s’il est innocent ou coupable de l’une des deux pires tragédies du XXe siècle.

Je précise que je prône la mise en examen sans complaisance du communisme de Marx, et non du marxisme-léninisme que presque plus personne ne défend sérieusement.

Voyons la façon dont  Régis de Castelnau s’y prend pour justifier sa question, je veux dire son refus de mettre le marxisme en examen.

Dans un premier temps, s’il reconnaît les faits, il ne remonte pas au-delà de Lénine, jusqu’ à Marx, et cela afin de ne pas s’interroger sur la responsabilité de la pensée de Marx dans les révolutions communistes. « Parce que c’est là où André Sénik a raison, toutes les expériences de « socialisme réel » engendrées par la révolution d’octobre ont débouché sur des dictatures, qui furent pour certaines des tragédies sanglantes. »

Comment échappe-t-il ensuite à  cette écrasante preuve à charge ? Au moyen de deux procédés.

Le premier procédé nous est bien connu. C’est l’inversion de la responsabilité. Les crimes du communisme sont reconnus, certes, mais à la condition d’être immédiatement imputés à ses ennemis. C’est ainsi que Régis de Castelnau nous raconte en long et en large comment et pourquoi les Américains furent les premiers responsables des atrocités commises par les Khmers rouges, que Lacouture attribua trop naïvement à ces derniers. Dans la même veine, il nous explique que le capitalisme est le premier responsable de l’illusion communiste. « Mais ce qui fut la grande passion du XXe siècle, aux dimensions religieuses évidentes, n’est pas tombé du ciel. Elle fut le fruit des affrontements sociaux du XIXe siècle qui virent le triomphe du capitalisme dans l’accouchement terriblement brutal de la société industrielle. Triomphe qui déboucha sur une guerre commencée le 1er août 1914 et terminée le 9 novembre 1989. »

Dans ces deux cas, le communisme est présenté comme une réaction aux crimes des capitalistes. Moyen oblique d’exonérer le système communiste tout en prétendant reconnaître ses crimes. On connaît ce procédé, qui sert d’autres causes. Il permet ainsi d’« expliquer » le nazisme (sans l’innocenter) par le traité de Versailles, la crise de 29 et la révolution bolchévique, et d’« expliquer » l’islamisme barbare (tout en le condamnant) par les crimes et les fautes de l’Occident libéral colonialiste et dominateur. Glissons.

Le second procédé utilisé par Régis de Castelnau consiste à justifier la fidélité au communisme par l’espérance qui fut projetée sur lui, qui en serait inséparable, et qui risquerait donc d’être condamnée avec lui.  Je le cite : « Car le travail de déconstruction du marxisme-léninisme (y compris dans son absurde version maoïste) est tout à fait indispensable. Ne serait-ce que pour enfin savoir si les idées d’universalisme et d’émancipation humaine doivent être définitivement enterrées. »

Il se trouve que j’ai fait ce travail de déconstruction, ou plutôt ce travail d’enquête, pour enfin savoir si les idées d’universalisme et d’émancipation humaine doivent être définitivement enterrées.

Le résultat de mon enquête est sans ambiguïté : oui, les idées marxistes d’universalisme et d’émancipation humaine doivent être définitivement enterrées.

J’ai publié il y a quatre ans une longue critique de Sur la question juive, l’article inaugural de Marx dans lequel il a exposé pour elles-mêmes ses idées sur l’universalisme et sur l’émancipation humaine[1. Marx, les Juifs et les droits de l’homme, à l’origine de la catastrophe communiste, postface de Pierre-André Taguieff,  Denoël 2011.].

« L’universalisme » signifie pour lui l’abolition de tout ce qui fait de l’homme un individu particulier. Le Juif, parce qu’il est homme de commerce et d’argent, porte à son comble ce particularisme anti-universaliste et donc aliénant.

Pour définir sa sa conception de ce qu’il appelle « l’émancipation humaine », Marx l’oppose à « l’émancipation politique » apportée par 1789. L’émancipation politique reconnaît les droits des hommes tels qu’ils sont. L’émancipation humaine vise à les transformer radicalement en les émancipant de ce qu’ils sont.

L’homme « humainement émancipé », c’est le citoyen qui n’est plus du tout une personne privée, et c’est l’être générique qui n’est plus rien d’autre qu’un membre du genre humain.  C’est l’individu désintégré et dissous dans la totalité.

C’est au nom de cet universalisme et de cette émancipation humaine que Marx fait le procès de tous les droits de l’homme, depuis la liberté jusqu’à la propriété privée.

C’est au nom de cet universalisme et de cette émancipation humaine qu’il condamne l’existence de la société civile au sein de laquelle les hommes agissent en tant que particuliers. C’est encore au nom de cet universalisme et de cette émancipation humaine qu’il fait l’éloge de la Terreur robespierriste.

Un détail qui intriguera, du moins je l’espère, ceux qui attribuent la passion communiste aux horreurs du capitalisme industriel : dans Sur la question juive, qui date de 1844, il n’est question ni du capitalisme, ni de la lutte des classes, ni de l’inégalité et de l’exploitation. Pas plus d’ailleurs qu’on ne trouve ces concepts dans les passages de Platon en faveur du communisme.

Quant à l’universalisme au sens humaniste du terme, rien n’est plus étranger à Marx.

C’est lui qui fait remplacer la devise de la Ligue des communistes « Tous les hommes sont frères » par le célèbre « Prolétaires de tous les pays unissez-vous » qu’on trouve à la fin du Manifeste du parti communiste. Ce slogan est un appel à la lutte à mort contre les bourgeois, qui n’appartiennent pas à la même communauté humaine que les prolétaires. En octobre prochain paraîtra ma critique du Manifeste du parti communiste, qui montre que cet appel était porteur du pire de ce que  firent les communistes au pouvoir[2. Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’Histoire, à paraître chez Pierre-Guillaume de Roux, en octobre 2015.].

J’espère que j’en ai assez dit et assez fait pour rassurer Régis de Castelnau, qui craignait que je ne sois pas assez anticommuniste.

*Photo : Wikimedia Commons

Marx, les Juifs et les droits de l'homme: À l'origine de la catastrophe communiste

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Umberto Eco en quête des années 90

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umberto eco numero zero

umberto eco numero zero

Nous avions laissé le grand Umberto-de-Bologne au Cimetière de Prague, parmi les malentendus, dans la Mitteleuropa du XIXème siècle… C’était il y a quatre ans. Dès son premier opus, Le nom de la rose – grand éloge de l’intelligence spéculative sur fond de polar médiéval – Eco nous a fait voyager dans l’Histoire.

Son septième roman, Numéro zéro, dont la traduction française vient de paraître chez Grasset, ne déroge pas à la règle puisque l’action ne se passe pas de nos jours, mais au tout début des années 90. Et compte tenu de l’accélération continue du temps présent, de l’obsolescence quasiment instantanée de nos technologies et des « mutations sociétales » fonctionnant à flux tendus, nous voilà quasiment aussi éloignés des années 90 que nous l’étions, dans les années 90, de la Renaissance. J’exagère un peu, certes, mais Umberto Eco projette ici ses personnages dans un univers saugrenu, où il faut s’arrêter dans un bistrot pour téléphoner, où l’on fait des rencontres amoureuses sans passer par une « appli », où l’hygiénisme et la police du langage n’ont pas encore atteint leur niveau de terrorisme actuel, un monde dans lequel on ne lit pas encore de romans sur des « tablettes ».

Numéro zéro est donc un roman historique, narrant l’aventure rocambolesque de la création d’un quotidien fantoche – Domani (Demain) – lancé par un homme d’affaire cherchant à étendre son influence. Personnage énigmatique, omniprésent mais fantomatique, le Commandeur Vimercate réunit à Milan une demi-douzaine de journalistes pour produire des spécimens du futur journal, bourré d’indiscrétions et de révélations explosives, dans le seul but de se faire craindre, et de montrer quel pourrait être son pouvoir de nuisance.

L’éphémère Domani est dirigé par Simei, vieux briscard cynique adhérant sans passion au projet déroutant de son donneur d’ordres ; autour de lui une équipe hétéroclite est rassemblée, faite tout à la fois d’échotiers issus des mines de sel de la presse « people », de baroudeurs fatigués de l’investigation, et de pigistes blasés à l’extrême ; une équipe journalistique comportant aussi son écrivain raté, le narrateur, Colonna. Un reporter qui, à la cinquantaine, se considère comme un vaincu de la vie. « J’étais sans patrie, j’ai vécu dans différentes villes, j’ai corrigé des épreuves pour au moins trois maisons d’édition (universitaires, jamais pour les grands éditeurs), pour l’une d’elles j’ai revu les entrées d’une encyclopédie (il fallait contrôler les dates, les titres des œuvres, et ainsi de suite). Grâce à ces travaux, je me suis fait ce qu’à un moment donné Paolo Villaggio a appelé une culture monstre. Les perdants, comme les autodidactes, ont toujours des connaissances plus vastes que les gagnants, pour gagner il faut savoir une chose et ne pas perdre son temps à les connaître toutes. Le plaisir de l’érudition est réservé aux perdants. Plus quelqu’un sait de choses, plus elles lui sont allées de travers« . Le voilà propulsé adjoint de Simei, complice du naufrage, témoin du désastre annoncé et confident de ses collègues.

Colonna entame une histoire d’amour avec l’une des journalistes de Domani, Maïa, personnage délicieusement déjanté, autiste et se défendant du cynisme ambiant par un humour ravageur. Il l s’engage dans un échange au long cours avec Braggadocio, grand investigateur paranoïaque, ivre de machinations et de complots historiques. Une bonne partie du livre d’Eco est composé de la fascinante logorrhée de Braggadocio, déroulant plusieurs théories abracadabrantes imbriquées, voulant notamment que Mussolini n’ait pas été tué en avril 1945, mais qu’un sosie ait été lynché par la foule à sa place ; que le Duce ait trouvé asile au Vatican, avant de fuir en Argentine ; un paradis sud-américain depuis lequel il aurait continué à faire le mal, en orchestrant tout un tas de menées louches (impliquant les pays de l’Est, la mafia, des attentats, et naturellement l’assassinat d’Aldo Moro!) Un récit extraordinaire que le journaliste – restant nébuleux sur ses sources d’information – livre au compte-goutte, attirant son chef Colonna dans des endroits improbables, inquiétants, catalogue du Milan occulte, nocturne et pittoresque. Des précautions qui ne suffiront peut-être pas… La fin du récit, captivante, construite sur un crescendo d’angoisse, faisant complètement basculer l’histoire dans le polar, permet de le comprendre…

Non seulement Numéro zéro propose une belle galerie de fêlés, mais pointe avec jubilation les pires travers journalistiques – Simei encourageant toutes les techniques de conditionnement du lecteur, jouant avec ses émotions dans le cas de faits divers sordides, créant de la confusion en rapprochant des informations sans relation entre elles, à ignorer des faits graves (impliquant des proches du Commandeur Vimercate), à propager des insinuations, etc. Umberto Eco nous propose ainsi un vadémécum de la presse trash, qui vaut contre-exemple.

Voici un récit historique qui s’arrête juste avant un moment clé pour l’Italie : l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi. L’épopée tragi-comique du Cavaliere sera-t-elle au cœur du prochain opus d’Umberto Eco ? Espérons-le.

Numéro zéro: roman

Prix: 1,80 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

*Photo: BALTEL/SIPA. 00657378_000022.

Avocats: feu le secret professionnel

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avocats secret professionnel

avocats secret professionnel

Le secret professionnel des avocats est décédé. Alors qu’il était depuis un moment déjà dans le coma, le Conseil Constitutionnel vient de le débrancher.

Ceux qui ont l’indulgence de me lire vont prétendre à juste titre que sur les questions judiciaires, j’ai tendance à rabâcher (radoter ?). Mais Aristote nous a dit que « la pédagogie c’est l’art de la répétition », alors…

Qu’est-ce que le secret professionnel de l’avocat ? Pourquoi est-ce que les principes judiciaires exigent depuis fort longtemps que ce qui relève de la communication entre un avocat et son client soit frappé d’un secret absolu ? Rappelons que l’État moderne s’arroge le pouvoir d’exercer la violence légitime. Prérogative qui porte atteinte à la liberté et à l’intégrité de l’individu. L’acceptabilité sociale de la décision prise impose que le mis en cause soit assisté par quelqu’un qui l’aidera à rétablir un peu l’équilibre entre le Léviathan et le citoyen seul.

En France, depuis la Révolution, on n’aime pas beaucoup les avocats. Sans forcément aller aussi loin que Couthon qui disait : « Un avocat ? Les coupables n’y ont pas droit, les innocents n’en ont pas besoin ». Dans un pays de tradition étatique forte, on préfère souvent  l’Ordre à la Justice. Un coupable en liberté c’est une injustice, un innocent en prison un désordre. Ce devrait être le contraire. Nous n’avons pas la pire justice du monde, loin de là, mais les avocats y sont souvent perçus comme des complices.

Pourquoi un secret professionnel ? Il répond à deux objectifs. Tout d’abord, il s’impose à l’avocat dont personne, pas même le client, ne peut le relever. Cela va asseoir la confiance de celui qui s’en remet à lui pour le défendre. Il aura la certitude que rien de ce qu’il dira à son conseil ne pourra se retourner contre lui, et cette confiance est indispensable à la mission de défense. Ensuite, le secret s’impose également aux autorités de poursuite et aux juges. L’établissement de la « vérité judiciaire » doit se faire loyalement. Sinon l’exercice de la violence légitime devient illégitime.

En système anglo-saxon, il est absolu et protégé depuis longtemps comme relevant de l’ordre public. En Angleterre, cette protection est reconnue depuis le XVIe siècle. Il a été confirmé encore récemment par une décision de la chambre des Lords de 1995 affirmant « qu’aucune exception ne peut s’opposer au caractère absolu du privilège ». À l’objection, bien française, selon laquelle le secret ne devrait pas permettre aux avocats de commettre des infractions, le droit anglais répond : « L’intérêt général commande que ce secret soit absolu. S’il faut réprimer d’éventuelles infractions commises par les avocats, il faudra utiliser d’autres moyens de preuve que ceux que fourniraient la violation du secret. »

En France le secret professionnel des avocats a fait depuis une vingtaine d’années l’objet d’une déconstruction méthodique. On a commencé en inversant l’application du principe. La loi Perben II nous dit en 2004 que : « Le Procureur de la République ou l’officier de police judiciaire peut requérir de toute personne, (…) susceptible de détenir des documents intéressant l’enquête, (…) de lui remettre ces documents, sans que puisse être opposée, sans motif légitime, l’obligation du secret professionnel. » Secret professionnel oui, mais à condition d’avoir un motif légitime établi. De règle, le secret devient l’exception.

La pratique de l’instruction à la française, et la Cour de Cassation ont poursuivi ce travail.

La pratique tout d’abord, qui a vu se multiplier les perquisitions dans les cabinets d’avocats, les saisies d’ordinateurs et autres écoutes téléphoniques, créant une insécurité totale dans la relation avocats-clients. Jusqu’au juge d’instruction de l’affaire Bettencourt à Bordeaux, qui avant de mettre l’ancien Président de la République en examen avait fait convoquer par la police (!) sur commission rogatoire l’avocat de celui-ci. En lui demandant de bien vouloir apporter son agenda pour le verser au dossier ! Cela n’a pas eu l’air d’émouvoir grand monde. La pratique des écoutes téléphoniques qui, par le jeu des transcriptions, donnent une information tronquée et coupée de son contexte, la Justice en a fait une nouvelle reine des preuves. Mettre un avocat sur écoute, c’est délicat, alors ce sera le client. On transcrit les conversations avec son conseil, puis enquêteurs et juges d’instruction prennent connaissance du contenu. Et décident ensuite ce qui relève du secret et ne doit pas être versé au dossier! Ouf, la morale est sauve, les transcriptions des conversations confidentielles ne seront pas dans le dossier. Mais tout le monde les a lues…

La Cour de Cassation n’y a vu aucun problème. Et a trouvé une autre astuce pour affaiblir encore ce maudit secret. Par un arrêt du 31 janvier 2012, elle a validé le versement au dossier de l’affaire Bettencourt de la transcription (effectuée par le parquet !) des enregistrements clandestins et strictement illégaux du majordome. Et notamment d’une conversation entre Madame Bettencourt et son avocat. La Cour nous indiquant benoîtement que ces transcriptions ne sont pas en elle-même « des actes ou des pièces de l’information, au sens de l’article 170 du code de procédure pénale, et comme tels, susceptibles d’être annulés, mais des moyens de preuve qui peuvent être discutés contradictoirement ». Donc, si l’on fait un enregistrement pirate ou un cambriolage pour voler les lettres échangées par l’avocat et son client, et que l’on envoie le tout à la police ou au juge, c’est bon. Dites, amis journalistes, votre secret des sources on le dirait un peu mal barré, non ?

Plus récemment encore, il y a eu l’arrêt rendu par la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire concernant la surveillance téléphonique dont a été l’objet Thierry Herzog, puisque la Cour a considéré que le secret professionnel était réservé exclusivement à la relation unissant un avocat et un client mis en examen. Joli, non ? Il suffit d’attendre un peu, de ne pas mettre en examen et hop, on a accès à tout.

Les avocats pénalistes français, qui essaient de s’adapter tant bien que mal à cette disparition, sourient quand on leur parle de l’article 6 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et du droit à un procès équitable.

Alors, pourquoi ai-je accusé le Conseil Constitutionnel d’avoir fermé le cercueil ? Parce que le parlement à majorité socialiste a voté la « Loi sur le renseignement ». Cette loi de surveillance de masse a suscité – y compris bien au-delà de nos frontières – critiques et inquiétudes. Et elles n’ont guère été apaisées par Bruno Leroux nous disant que si le texte était attentatoire aux libertés, ce n’était pas grave puisqu’il suffisait de voter pour les socialistes qui en feraient une application bienveillante !

Ce texte prévoit la conservation et l’utilisation par l’administration de « métadonnées » relatives à toute l’activité de tous les citoyens sur le Net. Le débat a porté sur le fait de savoir jusqu’où l’Etat pouvait aller dans la collecte et l’utilisation de ces données, qui ne disent rien du contenu-même des communications mais renseignent complètement sur leur contexte : qui appelle qui, à quelle heure, où, qui envoie des e-mails à qui, de quelle taille, avec des pièces jointes ou non, chiffrés ou non. Devant le Conseil Constitutionnel, le gouvernement a soutenu que l’avocat n’avait pas droit au secret des correspondances avec ses clients, en dehors du contenu même des correspondances. L’exécutif peut connaître l’identité des clients, la fréquence, l’heure ou le lieu des communications. Merci Monsieur Hollande, message reçu. Car c’est le Président de la République, adepte des petites ruses ayant bien évidemment pris ses précautions à l’avance, qui a saisi le Conseil. Celui-ci ne l’a pas déçu en affirmant, et c’est le pire, que le secret professionnel des avocats ne faisait pas partie des libertés protégées par la Constitution, et relevait par conséquent du domaine de la loi (et de la jurisprudence bien sûr…). Mort et enterré.

Ce qui m’attriste le plus, c’est le constat de l’effondrement de la culture des libertés publiques chez les socialistes, alors que je l’y ai connue si vivace. Les grands anciens, mes maîtres, ne rigolaient pas avec la défense des libertés. Ceux d’entre eux qui sont encore là se sont retrouvés du bon côté dans les combats récents. Mais les autres, tous les autres, n’ont pas hésité à soutenir l’insoutenable et à tout justifier. De la destruction du secret professionnel des avocats à l’adoption de cette loi liberticide en passant par l’approbation du scandale de l’affaire du singe en Guyane ou de celui du « mur des cons ».

Même la défense des libertés, ils l’auront balancée par-dessus bord.

*Photo : AP/SIPA/Thibault Camus/XTC114/493227597618/1403101534

Protestants: querelles de paroisses autour du mariage gay

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protestants mariage gay

protestants mariage gay

La décision a défrayé la presse profane : « Les protestants disent oui au mariage gay. » Ce 17 mai 2015, à Sète, le synode de l’Église protestante unie de France a permis la bénédiction des couples de même sexe, après un vote à la quasi-unanimité. Clin d’œil de la Providence ou calcul de communication, la décision fut prise à la date de la Journée mondiale contre l’homophobie. La bonne nouvelle à peine connue, une question surgissait de toutes parts : quand les catholiques, si rétrogrades, allaient-ils se décider à imiter ce geste d’ouverture protestant ? L’âne papiste allait-il enfin suivre le coq parpaillot ?

Pourtant, cette décision n’allait pas de soi. Au sein même de l’Église protestante unie, beaucoup estiment que bénir les couples de même sexe va à l’encontre de la Bible. Or, l’attachement à l’Écriture, Sola Scriptura (l’Écriture seule), est un principe fondateur historique de la Réforme protestante. De nombreuses paroisses ont donc désapprouvé la décision synodale.[access capability= »lire_inedits »] C’est le cas du temple du Marais, à Paris. L’un de ses pasteurs, Gilles Boucomont, est un énergique prédicateur qui a fait de sa paroisse un lieu actif d’accueil et d’évangélisation. Et il ne fait pas mystère de son opposition au mariage gay. Son église est pourtant connue pour être fréquentée par pas mal d’homosexuels. « Il faut croire que l’agenda de François Hollande s’est imposé à l’Église », lâche-t-il, à la fois ironique et fataliste. Il dénonce les pressions, exercées au prétexte de suivre les évolutions de la société : « La décision de bénir des couples de même sexe a été prise au nom de l’éthique, mais d’une éthique déracinée de ce qui la sous-tend, la foi chrétienne, et la croyance dans la Bible. » Pour Boucomont, le fait d’avoir ignoré les passages bibliques relatifs à l’homosexualité est totalement contradictoire avec la Sola Scriptura protestante : « Il faut évidemment lire le texte avec distance, mais entre lapider les homosexuels, et prétendre que toutes les formes de conjugalité sont équivalentes, il y a un équilibre à tenir, à la fois ferme et plein de respect. » Au fond, estime le pasteur, la bénédiction des couples de même sexe est un symptôme supplémentaire du relativisme dominant : « En laissant la liberté aux pasteurs de célébrer ou non ces mariages, l’Église ne tranche pas. Elle affirme qu’il n’y a aucun problème avec l’homosexualité, mais reconnaît que cela en pose pour beaucoup. Nous sommes en plein dans le paradoxe interne du relativisme, qui s’auto-discrédite. » Le pasteur du Marais redoute que ce relativisme entraîne une dilution du christianisme dans un humanisme flexible.

Les protestants représentent entre 3 et 4 % de la population française. Le courant protestant « historique », luthérien et réformé (calviniste), incarné par l’Église protestante unie, est en déclin numérique. Environ 300 000 personnes se rattachent à elle, et la décision synodale de bénir les couples de même sexe a révélé ses divisions, entre une majorité de plus en plus libérale, et une minorité confessante. Le cas de la paroisse du Marais prouve que cette minorité est pourtant très dynamique.

À côté de l’Église protestante unie, entre 700 000 et 1 million de protestants français sont membres des Églises évangéliques : une myriade de communautés en pleine expansion, qui sont bien loin des débats qui agitent les luthéro-réformés. Pour elles, pas question d’admettre la bénédiction des couples homosexuels. Nous nous retrouvons à l’Église évangélique baptiste de la rue de Sèvres, dans le VIIe arrondissement de Paris, que fréquentent  de nombreux jeunes, étudiants et professionnels, de toutes situations sociales. Cette communauté se rattache à la tradition anabaptiste piétiste du xviie siècle, qui se distinguait par le baptême des adultes, signe d’une foi choisie personnellement. C’est ce courant qui a donné naissance aux évangéliques que nous connaissons.

D’après Matthieu Sanders, l’un des trois pasteurs de l’Église de la rue de Sèvres, la décision des luthéro-réformés n’a pas suscité de remous dans sa communauté. En réalité, le fossé qui sépare les évangéliques baptistes des autres protestants était déjà large. « Ce n’est pas en emboîtant systématiquement le pas à l’air du temps que l’Église attirera de nouveaux fidèles. Si c’est le relativisme bien-pensant de notre temps qu’on recherche, nul besoin d’aller le chercher à l’Église. On le trouvera à peu près partout ailleurs. »

L’exigence de Matthieu Sanders et de ses fidèles s’explique notamment par l’importance qu’ils attachent au texte biblique. Le pasteur se garde cependant de jouer les boutefeux : « Cela ne signifie pas non plus que l’Église ait vocation à être une force de réaction ou d’opposition systématique. Elle a plutôt à interpeller le monde au nom d’une espérance qui la dépasse, qui ne se laisse enfermer ni par des traditions rigides ni par un prétendu progressisme sociétal qui se résume à démonter soigneusement toute notion de transcendance et à abolir toutes les limites. » Reste alors à traiter la difficile question posée par l’homosexualité. Le pasteur Sanders ne l’esquive pas : « Il faut reconnaître que nous, chrétiens, avons longtemps péché – au sens fort du terme – dans ce domaine. L’Église est infidèle à sa vocation lorsqu’elle stigmatise ou méprise les homosexuels. » Pour autant, précise-t-il, sa communauté croit fermement que la complémentarité entre un homme et une femme n’est pas simplement une option sexuelle majoritaire, mais une structuration essentielle de l’humanité, voulue par Dieu.

Pour Matthieu Sanders, c’est précisément la fermeté des évangéliques, dans tous les domaines, qui explique leur dynamisme. La quête de sens et de radicalité qui se dégage de la société libérale, atomisée et désabusée, trouverait plus de réponses chez ces prosélytes que dans le protestantisme libéral. « Il n’y a aujourd’hui aucune raison d’être chrétien en France, à moins de croire que cela change vraiment la vie », affirme-t-il. Une conviction qu’il se fait fort de partager, y compris avec certains catholiques, chez lesquels il observe un renouveau : « L’Église catholique, qui devient minoritaire, devient également une Église de ‘‘professants’’, c’est-à-dire une Église dont les membres sont engagés à titre personnel : c’est précisément la conception de l’Église selon les évangéliques. » Dans la République réputée sécularisée jusqu’à la moelle, un réveil chrétien serait-il possible ?[/access]

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*Photo : Pascal Guyot

Règlement de comptes à Pouff’s Corral

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bagarre jeunes filles Reims

bagarre jeunes filles Reims

Tout bel été se doit d’engendrer au moins un tube, pour que les amoureux puissent se remémorer la date de leurs premiers émois quand Alzheimer rôdera, et une polémique d’ampleur nationale pour réveiller des rédactions alanguies en période de canicule. Depuis quelques années, la polémique était fournie par l’une ou l’autre des prestations (les snobs disent « propositions ») théâtrales présentées au festival d’Avignon, une défécation collective d’acteurs dénudés devant le Palais des papes, par exemple. La nullité auto-satisfaite du nouveau directeur du festival, Olivier Py, spécialiste du rapt d’œuvres classiques pour fourguer en douce ses obsessions idéologiques, rend toute polémique culturelle sans objet : on ne se dispute pas à propos du néant.

Alors, sous réserve qu’une grosse bonne querelle médiatisée n’éclate pas d’ici la fin août, il faudra se contenter, pour le millésime 2015, de la bagarre de Reims, fait divers champenois qui a produit pas mal de bulles médiatiques et d’agitation sur les réseaux sociaux. Les faits, d’abord, tels qu’ils furent rapportés par le quotidien régional L’Union. Mercredi 22 juillet, une partie de la jeunesse rémoise, écrasée de chaleur, était venue prendre le frais au parc Léo Lagrange (merci le Front populaire !), agréable espace vert situé non loin du centre-ville. Trois copines dans la fleur de l’âge, belles et délurées, se font dorer au soleil seulement vêtues d’un mini-short en jean et d’un soutien-gorge de maillot de bain. Vint à passer un groupe formé de cinq jeunes filles, âgées de 15 à 24 ans. A la vue des bronzeuses, l’une d’entre elles dit à ses compagnes, suffisamment fort pour que l’on puisse l’entendre alentour, que jamais, elle, ne se laisserait aller une telle exposition de son corps dans un lieu public. Puis elle se retourne vers les « dénudées » et leur lance : « Allez-vous rhabiller, c’est pas l’été ! » Il n’a pas échappé à l’interpellée que cette injonction est proférée par une jeune fille visiblement en surpoids, et la réponse fuse : « Faut dire que toi, avec ton physique de camionneur… »  On reconnaîtra là le schéma classique du duel agonistique entre pouffes, qui s’arrête généralement lorsque la provision d’insultes est épuisée. Or, il apparaît que l’infériorité langagière du groupe des cinq est telle que l’insulte envers la grosse ne peut être réparée que par l’usage de la force physique. L’affaire tourne donc au crêpage de chignon force 6, car l’agressée ne se laisse pas faire, ce qui produit une mêlée générale où les gnons pleuvent comme au marché de Brive-la-Gaillarde visité par Georges Brassens. Les combattantes sont séparées par les policiers qui emmènent tout ce beau monde à l’hôpital pour les deux plus amochées, et au poste pour les autres. Résultat des courses : trois jours d’incapacité de travail pour l’agressée, quatre jours pour l’agresseuse (agresseure ?), mises en examen pour les cogneuses, à l’exception de l’une d’entre elles, mineure, placée sous le statut de témoin assisté. Comment ce fait divers, dont la banalité est flagrante, a-t-il pu prendre une dimension nationale, alors que des bastons autrement ravageuses restent confinées dans les colonnes de nos éminents confrères de la PQR ? Il aura suffi d’une petite phrase du journaliste de l’Union chargé de l’histoire pour que toutes les « sphères » (Twitto- réaco- gaucho-) se mettent à carburer plein pot. La jeune fille en short jeans et soutif aurait été « effarée par un tel discours aux relents de police religieuse », et se serait rebiffée en taclant verbalement son interpellatrice. En utilisant la prosopopée[1. Figure rhétorique consistant, pour le rédacteur, à se mettre dans l’état d’esprit d’un acteur, de son récit, et d’en reproduire les pensées supposées.] pour éclairer son propos, et proposer un début d’interprétation de l’affaire, le journaliste s’est mis dans un mauvais cas, car rien, dans l’état des informations fournies par la police et la justice, ne permet de conférer une dimension religieuse à cette querelle de jeunes filles. En fait, cette formulation relevait du sous-texte que l’air du temps impose au discours public, donc aux rédacteurs de quotidiens locaux traitant d’affaires mettant en cause des acteurs issus de la diversité. Lorsqu’il ne s’agit pas de crimes graves, l’origine des perpétrateurs de délits mineurs ou d’incivilités répétées n’est pas indiquée dans les comptes rendus de presse, par un louable souci de ne pas stigmatiser des communautés entières à cause des agissements de quelques-uns. Sauf que cela ne trompe personne. Gommer la dimension culturelle (et pas forcément religieuse) du conflit qui a opposé les  deux groupes de demoiselles contribue à accroître le malaise général. Tout le monde sait de quoi il retourne quand des « jeunes » font brûler des bagnoles le 14 juillet dans des quartiers bien connus pour les incivilités à répétitions qui s’y produisent.

On voudrait donc nous faire passer la chicore de Léo-Lagrange pour une version moderne, donc féminisée, de  l’affrontement des Longeverne et des Velrans immortalisée dans le roman de Louis Pergaud, La guerre des boutons. Décrire un épisode houellebecquien avec les mots d’un roman picaresque rural du début du siècle dernier expose à des désagréments, et le journaliste de l’Union, comme l’âne de la fable de La Fontaine, s’est vu accuser de tous les maux pour avoir suggéré l’aspect ethnico-religieux de la querelle en assimilant les cogneuses à la police religieuse sévissant en Iran ou dans les territoires conquis par Daech. L’excellente chroniqueuse judiciaire du Monde, Pascale Robert-Diard, commise par sa rédaction à la curée contre  l’emballement médiatique et politique déclenché par cette affaire – les réactions offusquées ont surgi comme l’éclair de l’ensemble de la sphère politique, du FN à SOS racisme – divulgue, enfin, les noms des principales protagonistes : Inès Nouri, Zohra Karim, Hadoune Tadjouri (les cogneuses) et Angélique Slosse (la cognée qui s’est défendue). Les juges de Reims ont alors beau clamer que « ni les auteures, ni la victime des coups n’ont fait état, lors de leurs auditions d’un mobile religieux ou d’un mobile moral qui aurait déclenché l’altercation », il est impossible de réduire ce fait divers à une simple explosion de violence pubertaire… Deux mondes se sont bel et bien affrontés dans un parc public : le trop plein de frustration d’une arabe trop grosse, donc doublement dominée dans l’espace symbolique bourdivin, a déclenché notre polémique de l’été.

*Photo : MICHEL GANGNE/AFP

Féministes contre féministes (suite, sans fin)

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féminisme Lou Doillon Nicki Minaj Kim Kardashian

féminisme Lou Doillon Nicki Minaj Kim Kardashian

On a failli croire que le microcosme néo-féministe ne se remettrait jamais de la sortie de notre numéro d’été. Vu le flot d’insultes rageuses qu’elles nous ont adressées, on les imaginait outrées comme jamais par notre couverture sur « la terreur féministe ». Jackpot ! Sauf qu’à peine quelques jours plus tard, on a réalisé que ce n’était pas grand-chose, seulement la routine. Nos amies en lutte perpétuelle, qui ne prennent jamais de vacances, n’ont pas tardé à nous faire des infidélités, en se trouvant un nouvel ennemi. Une nouvelle ennemie, d’ailleurs, puisque c’est Lou Doillon qui a eu droit, après Pascal Bories, à une lettre ouverte sur un site spécialisé. Si un mâle osant s’attaquer à la sainte cause mérite le pilori, aucune raison qu’une femme, a fortiori une féministe revendiquée, s’en sorte comme si de rien n’était…

Lou Doillon, qu’il ne s’agit pas ici de défendre puisqu’elle ne m’a rien demandé, s’est attiré les foudres des féministes en s’attaquant à des stars américaines qu’elle décrivait comme des fémino-traîtresses rétrogrades : « Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string. »

Autrement dit, Lou Doillon sous-entend que ces deux femmes ne font que se déshabiller pour de l’argent. Et ça, ça fait tout bizarre à la bloggeuse « afro-féministe »[1. A ne pas confondre avec une militante spéléo-féministe, ou une activiste aéro-féministe, sans doute…] Kiyémis sur Slate : « Je voulais pas faire un billet, je le jure. Je ne voulais pas que mon agacement passager se transforme en colère dévorante parce que, vous voyez, on est en juillet, il fait bien trop chaud pour avoir la rage et puis c’est pas bon pour ma jauge de bonheur. Et pourtant, nous y voilà. Je suis fâchée. »

Je décrypte : « C’est le mois de juillet, je n’ai rien à écrire, mais là, on me propose de taper sur quelqu’un à peu de frais, alors j’en profite. » Enfin, madame est fâchée et nous explique ce qu’est le bon féminisme : en gros, pas celui de Lou Doillon, mais celui qui aime Nicki Minaj et son fessier bondissant. Un féminisme vraiment proche du peuple et des masses opprimées car il affronte le « patriarcat » et le « racisme ». Et la blanche et bourgeoise Lou Doillon n’a pas le droit de s’attaquer à Nicki Minaj puisque celle-ci incarne la minorité afro-américaine opprimée.

Dans Libération[2. Ah, que deviendrait-on sans Libération…], Quentin Girard dissèque encore plus brillamment la haine raciste qui anime Lou Doillon. Avec le délice du délateur, il nous peint le tableau des forces en présence : « D’un côté, une ‟fille de”, bien née, bien éduquée, vivant entre gens de bonne compagnie. Se dénuder dans la neige, au rythme d’une jolie musique pour du prêt-à-porter, c’est élégant, classe. De l’autre, des stars du hip-hop, non blanches de surcroît, qui mènent leur vie comme elles l’entendent et qui n’hésitent pas à casser tous les codes, quitte à déstabiliser (…). Malheureusement ce mépris de classe est récurrent. »

Aveuglée par sa supériorité de classe, Lou Doillon s’en prend à la subversive icône prolétarienne Nicki Minaj. Un seul détail semble avoir échappé à Quentin Girard : Mme Minaj est bien plus riche que ne le seront jamais Lou Doillon, lui et moi réunis. Et elle n’a d’ailleurs sûrement pas besoin de son aide pour se défendre. Mais il suffit à la rappeuse américaine d’être issue d’un milieu défavorisé et de « casser les codes » pour se voir décerner la médaille de la Subversion.

Jusqu’à nouvel ordre, Nicki Minaj n’incarne pas exactement le prolétariat et n’œuvre pas pour sa libération. Bien au contraire, c’est une brillante femme d’affaires, qui utilise sciemment son corps pour attirer le public masculin et vendre le plus d’albums possible. La stratégie fonctionne à merveille, semble-t-il. Mais pendant que Nicki Minaj croule sous les dollars, la situation des Afro-américains ne s’améliore pas pour autant. A peine cela donne-t-il aux jeunes filles l’espoir qu’un jour elles aussi, si elles se battent, pourront réussir, c’est-à-dire gagner des millions de dollars et être « libres ». Sauf si elles deviennent femmes de ménage.

Alors, que Lou Doillon ait tort ou raison, cela n’a pas grande importance. Qu’importe les crêpages de chignons qui divisent le féminisme en une multitude de luttes communautaires et contradictoires. Nicki Minaj continuera à nous montrer ses fesses de couleur, on continuera à les regarder et les billets verts continueront à pleuvoir sur elle. Mais que certains, pour la défendre, s’emparent de la rhétorique marxiste a quelque chose d’éminemment comique. Si la gauche branchée tient tant à défendre des multimillionnaires flambeuses et vulgaires, c’est la droite bling-bling qui va finir par se retrouver au chômage.

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*Photo : Nicholas Hunt/PatrickMcMullan.com/Sipa USA/sipausa.12116388/1309120055

Second amendement: le pari perdu d’Obama

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second amendement armes Obama

second amendement armes Obama

Le 23 juillet 2015, dans une interview pour la BBC, Barack Obama est revenu sur le sujet du contrôle des armes à feu en Amérique. Lui qui avait promis durant sa campagne de changer le second amendement, a déclaré que son échec à le réformer était la « plus grande frustration » de ses deux mandats. Un sentiment compréhensible, tant les chiffres des morts par balles aux Etats-Unis, qu’il a rappelés dans la même interview, parlent d’eux-mêmes. Les victimes se comptent par « dizaines de milliers » a-t-il dit, tandis que moins d’une centaine de personnes sont mortes dans des attentats terroristes depuis le 11 Septembre 2001.

De toutes les tueries qui ont émaillé l’histoire récente des Etats-Unis, celle qui a le plus  marqué l’opinion a eu lieu à Newton le 14 décembre 2012. Après avoir tué sa mère, Adam Lanza avait abattu 25 personnes, dont 20 enfants, avant de se suicider. C’est suite à cet événement, qui avait choqué l’opinion publique, que Barack Obama avait initié une procédure au Sénat pour réguler la vente des armes à feu. Mais les élus démocrates ont progressivement renoncé au projet car ils ne disposaient pas des soutiens nécessaires à l’adoption d’un texte.

L’échec de Barack Obama s’explique par la forte opposition qu’il a rencontrée de la part, notamment, du lobby de l’armement. La National Rifle Association (NRA), plus puissant comité de défense du port d’armes, a tout fait pour éviter que les démocrates fassent passer leur projet de loi. Fort de ses quatre millions d’adhérents, la NRA dispose d’une grande influence sur les résultats des élections et donc sur les sénateurs, en particulier républicains. Mais, plus généralement, une grande partie du corps politique américain défend le droit des citoyens à porter des armes. Et si le président porte un point de vue tranché sur la question, en phase avec l’opinion internationale (qui adore se mêler des problèmes américains), beaucoup d’hommes politiques de premier plan n’hésitent pas à dénoncer sa position.

Ainsi, Rick Perry, ancien gouverneur du Texas et candidat à la primaire républicaine pour la présidentielle, a déclaré, après la tuerie qui a eu lieu dans un cinéma à Lafayette en Louisiane ce 23 juillet, que les gens devraient être autorisés à se rendre au cinéma avec une arme. En disant cela, il reprend une vieille antienne du dirigeant de la NRA Wayne Lapierre : « La seule chose qui arrête un sale type avec une arme, c’est un type bien avec une arme. »

Et cette opinion est très répandue dans la société américaine, notamment dans le sud. Au Texas, justement, où les armes à feu constituent une véritable tradition, la législation sur le port d’armes évolue… en faveur des pro-armes. Dès août 2016, les étudiants et les professeurs seront par exemple autorisés à porter leurs revolvers sur eux au sein des campus.

Malgré la multiplication des tueries en Amérique[1. Une étude de la police fédérale du 24 septembre 2014 dénombre 160 fusillades entre 2000 et 2013 et relève une importante augmentation : 6 fusillades par an entre 2000 et 2006, 16 entre 2006 et 2013.], le lobby de l’armement continue de recueillir de nombreux soutiens. Obama a donc dû avouer son échec et n’a quasiment plus aucune chance de faire avancer la situation d’ici la fin de son second mandat.

Son erreur est d’avoir cru que la déferlante de violences auraient l’effet d’une catharsis pour les Américains. Dans un discours de 2012, le président américain avait notamment mis en avant le fait que son pays était le seul en Occident à déplorer ce type de carnages puisqu’il était aussi le seul à être à ce point libéral dans sa législation sur l’armement des citoyens. Il pensait que la traditionnelle défense du second amendement ne résisterait pas à l’épreuve du réel.

Mais les résistances au contrôle des armes ne viennent pas seulement d’une défense de la tradition. Au contraire, ce n’est pas l’aveuglement qui dicte aux Américains leur frilosité, mais la peur qui dope leur désir d’armement. Et la multiplication des tueries a fait augmenter significativement le nombre d’Américains favorables au libre-commerce des armes, y compris les plus meurtrières.

Une étude menée par la Pew Research montre comment l’opinion américaine évolue sur ce sujet depuis la fusillade de Newton. Alors que 48% des Américains pensaient en 2012 que les armes peuvent aider à lutter contre les crimes, ils étaient 57% à partager cette opinion en 2014. Se ralliant au discours de la NRA, les Américains veulent assurer par eux-mêmes leur sécurité.

Autrement dit, plus les tueries se multiplient, plus l’électorat est défavorable à la réglementation sur les armes. Face à ces chiffres, Barack Obama ne peut que s’avouer vaincu. Sans une baisse notable de la criminalité, il semble qu’il lui sera impossible de changer la loi. On ne se débarrasse jamais que de ce dont on n’a plus besoin.

*Photo : Sam Greene/AP/SIPA/NO SALES/OHCIN101/824847026340/MANDATORY

La perversité d’Erdogan, le cynisme de l’Occident

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Erdogan Turquie Etat islamique

Erdogan Turquie Etat islamique

Recep Tayyip Erdogan est un pervers dangereux. Le président turc, autocrate qui n’écoute personne, pas même ses conseillers, et se voudrait le nouveau calife ottoman, n’a pas hésité à instrumentaliser l’agressivité de Daech, organisation envers laquelle il a eu pour le moins une bienveillante complaisance (souvenons-nous des chars turcs observant à 500m la ville kurde de Kobané, en Syrie, presque succomber aux assauts de l’EI).

Et pourquoi ? Pourquoi la Turquie est-elle, comme trop de monde le répète, « entrée à son tour en guerre contre l’organisation Etat Islamique », profitant d’un attentat commis sur son sol et d’un accrochage entre ses soldats et les combattants de Daech ? Pour effacer les résultats des élections législatives du 7 juin dernier. C’est-à-dire pour, d’une part, montrer au petit frère Daech ce que c’est que le respect que l’on doit au grand frère en punissant son agressivité et sa prétention. Cet ingrat de petit frère dont la Turquie a laissé passer longtemps les volontaires et l’approvisionnement, soigné les blessés dans ses hôpitaux et accueilli les « permissionnaires » dans ses villes frontalières quand ceux-ci avaient besoin de se ressourcer avant de retourner tuer en Syrie. D’autre part et surtout, en profiter pour taper sur les positions du PKK kurde en Irak et sur celles du PYD kurde en Syrie (qui pourtant résiste admirablement, comme il l’a fait à Kobané, dos au mur contre Daech). Et enfin, après que les Kurdes de Turquie aient réagi violemment, comme monsieur Erdogan le voulait, pouvoir les criminaliser, les assimiler à des groupes terroristes. Et ce, pour se débarrasser, en le faisant interdire, du parti d’opposition Kurde HDP qui a commis le crime de lèse-calife de priver le parti présidentiel islamo-conservateur AKP, le 7 juin, de la majorité absolue au parlement. But ultime de l’opération : provoquer des élections législatives anticipées qui effaceraient le désastreux résultat de ce 7 juin et redonneraient cette majorité absolue à l’AKP…

Car monsieur Erdogan a besoin de la majorité absolue au parlement pour pouvoir faire modifier la constitution turque, renforcer ses pouvoirs et présidentialiser le régime. A cet égard, le titre de calife qu’Abou Bakr al–Baghdadi, le chef de Daech, s’est auto-octroyé, a dû être ressenti par monsieur Erdogan comme une usurpation. Dans la tête du président turc, le calife, c’est lui. Daech payera un petit peu pour avoir cru pouvoir le défier, et les Kurdes payeront beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur, pour avoir réussi à entraver ses ambitions…

Le cynisme et la perversité de monsieur Erdogan sont une chose. Ceux des pays occidentaux en sont une autre. Le communiqué publié à la suite de la réunion d’urgence, demandée par la Turquie, du Conseil de l’OTAN de ce 28 juillet, manifestant sa « forte solidarité » avec son membre turc, est honteux. Le silence des européens, de la France, et le soutien à Erdogan des Etats-Unis, satisfaits de pouvoir enfin utiliser les bases aériennes turques dans leur campagne contre Daech, le sont aussi. Nos dirigeants ne sont pas idiots. Ils ont très bien compris ce que fait monsieur Erdogan, qui ne s’engage pas dans une lutte à mort contre Daech en se défendant simultanément et impartialement contre des terroristes kurdes, mais utilise la dangerosité de l’organisation Etat Islamique pour mener à bien ses ambitions personnelles.

Le cynisme et la perversité sont à l’œuvre dans ce coin du monde où déjà frappé par tant de barbarie et de calculs monstrueux. Nos dirigeants auraient pu, à tout le moins, faire l’économie d’en être complice, ne serait-ce que par leur silence.

*Photo : © AFP-Archives ADEM ALTAN

L’égalité par le Viagra

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Viagra égalité hommes femmes

Viagra égalité hommes femmes

La lutte contre les discriminations entre hommes et femmes prend parfois des formes déconcertantes. Lassées peut-être de dénoncer l’hétéro-patriarcat agressif des hommes qui urinent debout ou de lutter contre l’inégalité syntaxique et l’orthographe oppressive, voilà que des associations féministes portent désormais le fer contre l’industrie pharmaceutique au nom du désir pour tous afin d’obtenir enfin la commercialisation du Viagra féminin.

Le Viagra a été sans conteste le grand succès pharmaceutique de ces vingt dernières années. Découvert par les chercheurs des laboratoires Pfizer en 1996, le citrate de sildénafil était supposé au départ être utilisé dans le traitement des maladies cardio-vasculaires. Le médicament n’eût pas l’effet escompté et se révéla plus propice à susciter les érections qu’à soigner les cœurs malades, un redressement très productif pour les laboratoires Pfizer. De même que Colomb découvrit l’Amérique en pensant arriver en Inde, cette sérendipité ouvrit à l’industrie pharmaceutique un nouveau continent très lucratif.

Moins sereines et plus dépitées, les associations féministes américaines trouvent cependant aujourd’hui anormal que les miracles de la science ne leur aient pas encore offert les mêmes commodités qu’aux hommes, sous la forme du Viagra Féminin. En pointe de ce combat pour l’égalité des sexes épanouis, la plate-forme Even the score – on traduira plus ou moins bien cela par « revenir aux points » – regroupe 24 associations qui pensent que le temps est venu « d’égaliser le terrain » (il doit y avoir des amatrices de football à la tête de ce collectif) en matière de traitement des dysfonctionnements sexuels féminin. Even the score mène donc un lobbying intensif auprès des membres du Congrès américain pour que la rétive Federal Drug Agency (FDA) accepte enfin d’autoriser la commercialisation du Viagra féminin. En témoigne la lettre au « commissioner Woodcock » (ça ne s’invente pas), mise en ligne sur le site du collectif, qui dénonce le fait qu’il existe « 26 traitements commerciaux autorisés par la FDA pour traiter les troubles sexuels masculins et à ce jour pas un seul qui soit approuvé en ce qui concerne les troubles sexuels féminins. » Les signataires de la missive insistent sur le fait que « l’égalité de genre devrait être la norme suivie dans la définition de l’accessibilité aux traitements sexuels. »

Le petit problème est que si le Viagra a réussi à détromper Georges Brassens et à démontrer que la bandaison ça se commande un petit peu, ce fut au prix de quelques effets secondaires plus ou moins préoccupants allant de l’éruption cutanée à l’arrêt cardiaque, ce qui peut représenter un gros handicap pour conter fleurette à Fernande. Les laboratoires ont dû progressivement réajuster leur cuisine moléculaire, en omettant d’informer quelquefois les candidats au priapisme à la demande de tous les risques induits par l’absorption du remède miracle. Mais que ne ferait-on pas pour plaire, même à Lulu.

Avec le Viagra féminin, c’est encore plus compliqué. Si le mécanisme du plaisir masculin n’est lui-même pas aussi sommaire que l’on veut bien le présenter, celui du désir féminin reste un mystère plus difficile à percer, même pour une armée de laborantins généreusement financés. Le miracle est pourtant en passe se produire : il porte le doux nom de Flibaserine, un médicament censé remédier aux pannes du désir chez les femmes et traiter le syndrome, plutôt controversé dans le monde médical, des « dysfonctionnements sexuels de la pré-ménopause ». Tandis que le Viagra rend vigueur et enthousiasme à Monsieur, le Viagra féminin doit redonner à Madame un peu plus d’intérêt pour le regain de vigueur de Monsieur. Une armée de chercheurs s’active donc autour de nos chambres à coucher et banquettes arrière pour permettre à la concupiscence et à la bagatelle de nous occuper jusqu’à un âge avancé, ce qui tombe plutôt bien, Derrick ayant été récemment déprogrammé par France Télévision pour cause de passé nazi.

Malheureusement, la Flibasérine s’avère ne pas tout à fait être le Viagra miracle que les femmes attendaient. D’abord testée comme antidépresseur par le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim, avec des résultats assez mitigés, la drogue a fait l’objet de nouvelles recherches afin de devenir le nouveau blockbuster de la libido féminine et de la médecine du XXIe siècle. Les essais cliniques ne furent toutefois pas non plus concluants dans ce domaine et Boehringer ne parvint pas à convaincre la FDA de lui accorder le sésame obligatoire pour investir le marché américain. L’institution avait d’autre part souligné que les possibles effets secondaires de la Flibasérine – fatigue, évanouissements, risque accru de dépression – n’étaient certainement pas compensés par les très hypothétiques vertus aphrodisiaques de la Flibasérine. Marie-Claire eût beau se réjouir que « la petite pilule rose arrive sur le marché en 2011 », le médicament ne passa en 2010 la barrière d’aucun comité médical, pas plus en France qu’aux Etats-Unis.

Mais quand il s’agit de mettre la main sur un marché aussi prometteur, les laboratoires pharmaceutiques ne manquent pas de ressources et d’entêtement. En 2013, Sprout Pharmaceuticals racheta le brevet de Boerhinger et reprit les études sur la Flibasérine, sans réussir toutefois à obtenir des résultats beaucoup plus convaincants. La FDA estima à nouveau en 2013 que le produit n’était pas commercialisable, d’autant que les effets indésirables déjà constatés perduraient à une fréquence accrue, selon les conclusions des études menées, et que quelques “incidents plus significatifs”[1. Rapport de la FDA de 2010 disponible en PDF ici.] pouvaient être encore susceptibles : à nouveau dépression, syncope et évanouissements. Les laboratoires Sprout décidèrent donc de recourir à une nouvelle stratégie, plus payante, mettant en avant la discrimination dont les femmes seraient victimes aux Etats-Unis en raison de la décision de ne pas laisser commercialiser un Viagra féminin.

Voilà comment est né le collectif Even The Score, rassemblant 24 associations soi-disant féministes, réunies afin de mener une efficace campagne de lobbying pour promouvoir une « équité sanitaire » et « dire à la FDA qu’il est temps d’offrir aux femmes le choix qui leur revient de droit de traiter les dysfonctionnement de la sexualité. »  En consultant la liste des 24 sponsors affichés sur le site, on tombe sur l’ASHA (American Sexual Health Association), la Black Women Health Imperative ou encore la Jewish Women International mais aussi – ô surprise ! – sur les laboratoires Sprout Pharmaceuticals, qui ont déjà investi plus de 50 millions de dollars dans la nouvelle mouture de Viagra féminin à base de Flibasérine, et comptent bien s’ouvrir enfin un très lucratif marché en invoquant le droit des femmes au plaisir à tout âge. On trouve également la firme canadienne Trimel Pharmaceuticals qui travaille, elle, depuis 2012 sur le Tefina, un gel à base de testostérone à inhaler par le nez deux heures avant les rapports sexuels.

La méthode semble être payante. Even the score a mené une campagne intensive auprès des institutions américains et, le 5 juin 2015, un premier comité d’experts de la FDA a rendu un avis positif. Reste à savoir quelle sera la conclusion finale de l’agence américaine mais en attendant, il semble bien que le fait de se prévaloir de la lutte pour la reconnaissance des droits d’une catégorie de la population soit aussi devenue une excellente manière de faire triompher le droit de l’industrie pharmaceutique à gagner plus de sous.

*Photo : William Vazquez/AP/SIPA/NYBZ103/13042406622/

Contre les agressions, une seule solution: le face-kini!

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(Avec AFP) – En Chine, la décadente oisiveté n’a pas encore entièrement détruit ce qu’il restait du bon sens aristocrate. La preuve ? Des chinoises refusent d’exposer leur peau au soleil. Un teint hâlé est en effet symbole de grossièreté puisque la peau cuivrée est l’apanage des travailleurs agricoles. Les Chinoises s’affichent donc avec des combinaisons intégrales anti soleil.

face-kini Chine

Ce n’est pas parce qu’on ne veut pas bronzer qu’on doit se priver de la mer. Des pieds jusqu’à la tête encagoulée, les vacancières font tout pour éviter le soleil et garder leur teint pâle. Le face-kini rencontre donc un immense succès et les plages chinoises se remplissent de femmes ressemblant à des super-héros. Le face-kini permet de se baigner sans brunir mais aussi, cerise sur le gâteau, de se prémunir des piqûres de méduses.

face-kini Chine

Encore mieux, se couvrir le corps permet de rester à la pointe de la mode. Sur les plages bondées de Qingdao, station balnéaire très touristique de la côte orientale de la Chine, les baigneuses masquées adoptent des teintes de plus en plus fluo. Les combinaisons couvrantes et les face-kinis, en coton fin ou acrylique, se déclinent dans toute une gamme de couleurs, s’inspirant même des masques bariolés traditionnels de l’opéra de Pékin.

Alors que dans les parcs de France, on se bat comme des chiffonnières en bikini pour d’obscurs motifs (selon les différentes rumeurs et les fantasmes de chacun), les Chinoises sont heureusement là pour nous rappeler les vraies valeurs : le bronzage, c’est vraiment un truc de péquenaud.

*Photos : © AFP FRED DUFOUR

Que faire du communisme après Staline, Pol Pot et tous les autres?

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Karl Marx communisme

Karl Marx communisme

Régis de Castelnau a écrit :

« André Sénik, rappelant régulièrement qu’il a été communiste, somme ceux qui le seraient restés d’abjurer la foi que lui-même a abandonnée. »

On peut me relire dans tous les sens, je n’ai sommé personne de renier la foi que j’ai abandonnée : j’ai invité ceux qui sont restés communistes à suivre l’exemple de Lacouture, qui a reconnu fort honnêtement s’être aveuglé sur les crimes du communisme.

Il est vrai que je ne me suis pas contenté de rendre hommage à l’honnêteté exemplaire de Lacouture. J’ai ajouté qu’un effort de lucidité s’impose à ceux qui se veulent communistes tout en reconnaissant les crimes du communisme. Ils ont le devoir de chercher sans complaisance si le communisme qu’ils portent aux nues est coupable ou innocent des crimes commis en son nom.

J’ai formulé ce devoir de lucidité en faisant écho à la façon dont Lacouture explique son aveuglement de l’époque : « J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme sans que j’aie pu déceler en eux les racines du totalitarisme. J’avoue que j’ai manqué de pénétration politique. » Lacouture estimait donc qu’à l’époque rien ne lui permettait de déceler un rapport de causalité entre le marxisme dont ces dirigeants se réclamaient et les racines du totalitarisme. C’est ce qui m’a fait écrire : « On peut aller plus loin que Lacouture dans la lucidité. Par exemple, en se demandant sans complaisance si aujourd’hui encore rien ne permet de déceler les racines du totalitarisme chez des gens qui se réclament du marxisme. »

Cette question signifie « Peut-on être marxiste, après Staline, Pol Pot et tous ceux qui ont soumis le marxisme à l’épreuve de la pratique, c’est-à-dire à l’épreuve de la réalité ? »

Ce n’est manifestement pas la question de Régis de Castelnau. Lui se vante au contraire de partager le point de vue de Slavoy Zizek pour lequel la question qui se pose est : « Comment être communiste après Staline ? »

La question, ou plutôt la problématique « comment rester fidèle au communisme malgré l’horreur dont Staline n’est qu’un nom propre parmi tous les autres ? » barre la route au devoir de lucidité. Elle signifie qu’il faut impérativement chercher à sauver le communisme, au lieu d’examiner s’il est innocent ou coupable de l’une des deux pires tragédies du XXe siècle.

Je précise que je prône la mise en examen sans complaisance du communisme de Marx, et non du marxisme-léninisme que presque plus personne ne défend sérieusement.

Voyons la façon dont  Régis de Castelnau s’y prend pour justifier sa question, je veux dire son refus de mettre le marxisme en examen.

Dans un premier temps, s’il reconnaît les faits, il ne remonte pas au-delà de Lénine, jusqu’ à Marx, et cela afin de ne pas s’interroger sur la responsabilité de la pensée de Marx dans les révolutions communistes. « Parce que c’est là où André Sénik a raison, toutes les expériences de « socialisme réel » engendrées par la révolution d’octobre ont débouché sur des dictatures, qui furent pour certaines des tragédies sanglantes. »

Comment échappe-t-il ensuite à  cette écrasante preuve à charge ? Au moyen de deux procédés.

Le premier procédé nous est bien connu. C’est l’inversion de la responsabilité. Les crimes du communisme sont reconnus, certes, mais à la condition d’être immédiatement imputés à ses ennemis. C’est ainsi que Régis de Castelnau nous raconte en long et en large comment et pourquoi les Américains furent les premiers responsables des atrocités commises par les Khmers rouges, que Lacouture attribua trop naïvement à ces derniers. Dans la même veine, il nous explique que le capitalisme est le premier responsable de l’illusion communiste. « Mais ce qui fut la grande passion du XXe siècle, aux dimensions religieuses évidentes, n’est pas tombé du ciel. Elle fut le fruit des affrontements sociaux du XIXe siècle qui virent le triomphe du capitalisme dans l’accouchement terriblement brutal de la société industrielle. Triomphe qui déboucha sur une guerre commencée le 1er août 1914 et terminée le 9 novembre 1989. »

Dans ces deux cas, le communisme est présenté comme une réaction aux crimes des capitalistes. Moyen oblique d’exonérer le système communiste tout en prétendant reconnaître ses crimes. On connaît ce procédé, qui sert d’autres causes. Il permet ainsi d’« expliquer » le nazisme (sans l’innocenter) par le traité de Versailles, la crise de 29 et la révolution bolchévique, et d’« expliquer » l’islamisme barbare (tout en le condamnant) par les crimes et les fautes de l’Occident libéral colonialiste et dominateur. Glissons.

Le second procédé utilisé par Régis de Castelnau consiste à justifier la fidélité au communisme par l’espérance qui fut projetée sur lui, qui en serait inséparable, et qui risquerait donc d’être condamnée avec lui.  Je le cite : « Car le travail de déconstruction du marxisme-léninisme (y compris dans son absurde version maoïste) est tout à fait indispensable. Ne serait-ce que pour enfin savoir si les idées d’universalisme et d’émancipation humaine doivent être définitivement enterrées. »

Il se trouve que j’ai fait ce travail de déconstruction, ou plutôt ce travail d’enquête, pour enfin savoir si les idées d’universalisme et d’émancipation humaine doivent être définitivement enterrées.

Le résultat de mon enquête est sans ambiguïté : oui, les idées marxistes d’universalisme et d’émancipation humaine doivent être définitivement enterrées.

J’ai publié il y a quatre ans une longue critique de Sur la question juive, l’article inaugural de Marx dans lequel il a exposé pour elles-mêmes ses idées sur l’universalisme et sur l’émancipation humaine[1. Marx, les Juifs et les droits de l’homme, à l’origine de la catastrophe communiste, postface de Pierre-André Taguieff,  Denoël 2011.].

« L’universalisme » signifie pour lui l’abolition de tout ce qui fait de l’homme un individu particulier. Le Juif, parce qu’il est homme de commerce et d’argent, porte à son comble ce particularisme anti-universaliste et donc aliénant.

Pour définir sa sa conception de ce qu’il appelle « l’émancipation humaine », Marx l’oppose à « l’émancipation politique » apportée par 1789. L’émancipation politique reconnaît les droits des hommes tels qu’ils sont. L’émancipation humaine vise à les transformer radicalement en les émancipant de ce qu’ils sont.

L’homme « humainement émancipé », c’est le citoyen qui n’est plus du tout une personne privée, et c’est l’être générique qui n’est plus rien d’autre qu’un membre du genre humain.  C’est l’individu désintégré et dissous dans la totalité.

C’est au nom de cet universalisme et de cette émancipation humaine que Marx fait le procès de tous les droits de l’homme, depuis la liberté jusqu’à la propriété privée.

C’est au nom de cet universalisme et de cette émancipation humaine qu’il condamne l’existence de la société civile au sein de laquelle les hommes agissent en tant que particuliers. C’est encore au nom de cet universalisme et de cette émancipation humaine qu’il fait l’éloge de la Terreur robespierriste.

Un détail qui intriguera, du moins je l’espère, ceux qui attribuent la passion communiste aux horreurs du capitalisme industriel : dans Sur la question juive, qui date de 1844, il n’est question ni du capitalisme, ni de la lutte des classes, ni de l’inégalité et de l’exploitation. Pas plus d’ailleurs qu’on ne trouve ces concepts dans les passages de Platon en faveur du communisme.

Quant à l’universalisme au sens humaniste du terme, rien n’est plus étranger à Marx.

C’est lui qui fait remplacer la devise de la Ligue des communistes « Tous les hommes sont frères » par le célèbre « Prolétaires de tous les pays unissez-vous » qu’on trouve à la fin du Manifeste du parti communiste. Ce slogan est un appel à la lutte à mort contre les bourgeois, qui n’appartiennent pas à la même communauté humaine que les prolétaires. En octobre prochain paraîtra ma critique du Manifeste du parti communiste, qui montre que cet appel était porteur du pire de ce que  firent les communistes au pouvoir[2. Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’Histoire, à paraître chez Pierre-Guillaume de Roux, en octobre 2015.].

J’espère que j’en ai assez dit et assez fait pour rassurer Régis de Castelnau, qui craignait que je ne sois pas assez anticommuniste.

*Photo : Wikimedia Commons

Marx, les Juifs et les droits de l'homme: À l'origine de la catastrophe communiste

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