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Casse-toi, pauv’Slovène!

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Alenka Bratusek, ancienne Premier ministre de Slovénie, a été la seule candidate à un poste de commissaire européen de l’équipe proposée par Jean Claude Juncker à avoir été retoquée par le Parlement de Strasbourg. Son « grand oral », où elle présentait devant les députés ses projets de future vice présidente de la Commission chargée de l’énergie n’a pas été transcendant, paraît-il. Une mauvaise prestation devant les eurodéputés serait donc rédhibitoire, pour la plus grande gloire de la démocratie continentale comme nous le serinent les chantres de l’européisme du genre de Bernard Guetta.  Pas forcément.

Ainsi, le candidat commissaire espagnol Miguel Arias Canete s’est, de l’avis général, totalement planté à l’oral sur son futur domaine de compétence, le climat et l’énergie, donnant, de surcroît, prise au soupçon de conflit d’intérêt potentiel à cause de ses liens avec l’industrie pétrolière. A l’issue d’intenses tractations de coulisses, Arias Canete, membre du PPE (centre droit) à été validé, en échange du feu vert donné au socialiste français Pierre Moscovici pour le poste de commissaire aux affaires économiques, en dépit des réticences allemandes. Comme il fallait bien que le Parlement ne ressorte pas totalement essoré de ces magouilles, c’est la pauvre Alenka Bratusek qui fera  office de chèvre émissaire de la vindicte parlementaire… Sans le moindre risque, car elle vient d’un petit pays, fort sympathique certes, mais sans grand pouvoir de nuisance, et relève de la famille politique libérale, dont le poids parlementaire n’est pas celui des mastodontes de droite et de gauche.

Elle fut  donc chargée de tous les maux, y compris d’être une taupe bolchévique infiltrée à Bruxelles. La preuve ? Une vidéo circule sur la toile la montrant en train de chanter « Bandiera rossa », l’hymne emblématique des partisans communistes italiens, dont Pierre Moscovici est capable de chanter toutes les strophes a capella depuis son passage à la Ligue communiste révolutionnaire, dont il fut membre jusqu’en 1984…

Du bon usage du français et de la Française

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sandrinde-mazetier-assemblée

Alors ? « Madame le président ? » « Madame la présidente ? » « Madame le ministre ? » « Madame… »

On ne plaisante pas avec le genre : cela peut vous coûter jusqu’à 1300 euros par mois — c’est du moins ce qui est arrivé au député du Vaucluse Julien Aubert, que Sandrine Mazetier, la (vice)présidente de séance à l’Assemblée a fustigé au portefeuille parce qu’il avait opté pour l’Académique au détriment du linguistiquement correct. 1300 euros pour avoir respecté la langue, voilà qui ferait rêver bien des profs : imaginez, si vous pouviez taxer chaque élève auteur d’une impropriété… Voilà résolu le douloureux problème des salaires notoirement insuffisants des enseignants.
Soyons clairs : « Madame le président » est absolument correct. En français, « Madame la présidente » désigne la femme du président : je travaille une fois de plus en ce moment sur les Liaisions dangereuses, et Mme de Tourvel y est constamment appelée « la divine Présidente », parce que son mari, heureusement absent, est Président à mortier, comme on disait, d’un parlement régional. Noblesse de robe. Et Baudelaire mourait d’amour pour la « présidente » Sabatier, «  la très chère, la très belle, l’idole immortelle », pendant que Gautier la baisait sauvagement et lui écrivait des lettres torrides — à chacun selon ses moyens. Tout comme le « Madame le ministre » que le même Julien Aubert, dix minutes plus tard, adressa à Ségolène Royal, qui ne s’en est pas particulièrement émue.
Parce qu’enfin, comme le signale avec un vrai humour Sandrine Campese dans l’Obs, « Madame la maire », parmi tant d’ambiguïtés malsonnantes, serait particulièrement mal venu — « Je vois la maire d’ici », comme dirait un kakemphaton que j’ai beaucoup aimé… La féminisation systématique voulue par les plus crétines des féministes, et par une Gauche qui n’a vraiment rien d’autre à faire que des réformes sociétales, vu que les autres sont votées à Berlin ou à Bruxelles, est une faute contre la langue. « Professeure », « auteure », et autres monstruosités peuvent, si ça leur chante, trouver un hébergement dans les colonnes du Monde, mais pas sous la souris d’un honnête homme (mince alors, je ne peux pas écrire « honnête femme » sans verser dans le quiproquo — peut-être parce que l’homme d’« honnête homme » désigne l’être humain, hé, patate !). Sandrine Mazetier est cette députée qui proposa jadis de débaptiser les écoles maternelles, parce qu’elles trouvait que l’adjectif réduisait la femme à sa fonction reproductrice. Elle a des enfants, la madame ? Ou faut-il dire « le madame », elle qui avait précédemment interpellé  Julien Aubert « monsieur la député(e) »? Comme quoi donner le « la » peut désormais être une faute d’accord… Bizarre, bizarre…
Que dit la langue ? La langue dit que seul l’usage impose, et non une sous-commission des lois. Sandrine Mazetier, qui a fait une classe prépa et même une Licence de Lettres classiques, avant de dériver vers le CELSA, aurait dû l’apprendre : c’est Vaugelas qui a formulé cela le plus nettement. « L’usage est le maître de la langue », dit-il — avant de préciser que par « usage » il faut encore entendre le « bon usage », conformément à « la façon de parler de la partie la plus saine de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — pas les journalistes qui se croient obligés de rajouter des œufs à des mots qui ne leur ont rien fait. Pour le moment, ni l’Académie ni le Larousse n’ont encore entériné « professeure » — ni le féminin de « ministre ». Valérie Pécresse, que j’ai un peu fréquentée, préférait être « madame le ministre », parce que l’expression associe une femme à une fonction, et que la fonction est neutre, d’autant plus neutre qu’elle est prestigieuse (pas de ma faute si en français le neutre se confond, morphologiquement, avec le masculin). Amis enseignants, demandez donc dans vos académies si le recteur, quand il est une femme, exige d’être appelé « madame la recteur » ou « madame la rectrice » — beurk… À Clermont-Ferrand, par exemple, Marie-Danièle Campion est appelée « madame le recteur », et elle a bien raison.
Interviewé par Atlantico sur le sujet, j’ai juste rappelé que « le vrai féminisme, celui que je pourrais revendiquer, consiste à former des hommes et des femmes, indifféremment, pour les amener au plus haut de leurs capacités afin qu’ils occupent les postes les plus éminents pour lesquels ils sont faits » et que « la politique des quotas est une absurdité sans nom : je n’ai aucune objection à avoir un gouvernement essentiellement ou totalement féminin, dès lorsque les femmes choisis seront plus compétentes que les hommes. Le vrai féminisme consiste à avoir des femmes compétentes à de vrais postes de présidents (et elles se ficheront pas mal, alors, d’être appelées présidentes), et non des guignols de sexe féminin à des postes pour lesquels elles ne sont pas faits » — vice-présidente de l’Assemblée, par exemple. Parce qu’enfin, soit le genre des mots (qui n’est pas un sexe des mots, comme je l’entends parfois) est devenu indifférent, et nous allons vers des temps troublés, soit il a été sanctifié par l’usage, même quand l’usage est arbitraire : demandez ce qu’ils en pensent à amour, délice et orgue, auxquels le même Vaugelas a imposé un changement de genre selon qu’ils sont singulier ou pluriel. Au lieu de se focaliser sur des appellations in contrôlées, les féministes feraient mieux de s’occuper des jeunes Maghrébines forcées de porter un voile. Elles feraient mieux de se battre pour que les ouvrières illettrées de Gad et d’ailleurs apprennent correctement à lire et à écrire (j’ai participé dans les années 1970 à des formations d’immigrés auxquels nous apprenions à décrypter le français, assez pour qu’ils évitent les pièges tendus dans les contrats que leur faisaient signer les patrons et les marchands de sommeil de l’époque — apparemment, ça ne se fait plus). Elles feraient mieux de se battre pour que le slogan « à travail égal, salaire égal » ne soit pas un vain mot. Bref, elles feraient mieux de se battre, au lieu de sodomiser les diptères et les lexicographes avec un olisbos législatif. Mais pour cela, il aurait fallu qu’elles soient féministes avant d’être hollandistes, et qu’elles sussent parler français. Et ça…

*Photo: IBO/SIPA.00602995_000005

Modiano, prix Nobel

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patrick modiano prix nobel

Patrick Modiano vient de recevoir le Prix Nobel de littérature. C’est plutôt une surprise. Cela faisait tellement longtemps que l’on attendait, à nouveau, un prix Nobel de langue française. On nous objectera que Claude Simon (1985) et Le Clézio (2008), ce n’est pas si loin. Encore faut-il s’entendre sur les termes. Claude Simon, opaque disciple du Nouveau Roman, donne l’impression d’être un écrivain ruthène qui intéresserait surtout des universitaires de Tasmanie tandis que Le Clézio a quelque chose d’un sympathique boy-scout, genre « safari signe de piste » avec illustrations de Joubert, le tout traduit d’un improbable dialecte toltèque. D’ailleurs, ces deux-là prouvaient bien les goûts habituels du jury Nobel en matière de littérature : soit l’expérimentation snobinarde élitiste, soit les bons sentiments mondialisés. Modiano, ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est un écrivain qui n’a jamais rien eu à vendre, ni expérimentation de laboratoire, ni idéologie, ni bons sentiments, toute chose qui n’ont jamais  donné de la bonne littérature.

Le hasard fait que nous apprenons cette excellente nouvelle alors que son dernier roman vient de sortir, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, et que nous en avions prévu la lecture ce week-end car Modiano va bien avec la mélancolie d’un dimanche d’automne au goût de noix et de chinon quand on interrompt sa lecture seulement pour jeter un œil par la fenêtre sur une avenue déserte bordée d’immeubles Haussmann avec les feuilles des peupliers qui  commencent à tomber dans les contre-allées. La rencontre avec Modiano, pourtant, nous avait pris du temps. Il faut dire qu’on nous l’avait un peu caché, Modiano. Ou, pour formuler les choses différemment, jusqu’à la fin des années 80, on avait l’impression que Modiano était un écrivain pour cadres sup qui recherchaient un supplément d’âme, un écrivain qui allait apporter la littérature dans la corbeille de leurs signes extérieurs de richesse. Bien entendu, tout cela a changé. La barbarie n’ayant cessé de s’amplifier, le cadre n’a même plus besoin de l’alibi littéraire pour paraître. Et si vraiment il s’ennuie, et qu’il n’a rien d’autre à faire pendant une heure de plage ou de train, il lui suffira de lire un roman de Guillaume Musso ou de Marc Levy. On ne trouve plus que ça sur les maigres tourniquets consacrés à la littérature française et dans les listes des meilleures ventes. Tant mieux, finalement : nos nouveaux seigneurs, en se concentrant exclusivement sur l’appétit de richesses, ont libéré des territoires entiers de l’imaginaire qu’il ne tient qu’à nous de réinvestir.

Ainsi, oublions ceux qui lisaient ou feignaient de lire Modiano, ceux qui disaient qu’il qu’il fallait lire Modiano,  que ce soit les critiques paresseux ou les profs en facilité. Et redécouvrons-le pour ce qu’il est : l’écrivain français qui a le mieux saisi depuis quarante ans, dans ses romans qui font semblant de tous se ressembler, les corsi et recorsi de notre durée humaine. Le Nobel a cru faire un choix mainstream, tant mieux, car il n’a pas vu à quel point Modiano est inassimilable aujourd’hui et que son succès public, comme souvent en littérature, relève du malentendu : Modiano ne raconte pas vraiment d’histoire et il aime la lenteur et les traces du monde d’avant. Comment voulez-vous faire un roman avec ça? Nous vous invitons cependant à éteindre les portables et à mesurer, très précisément ce que dégagent de silence, de lumière, de subversion discrète aussi, les quelques lignes qui suivent : « À l’époque, j’y trouvais encore des vestiges de mon enfance: les hôtels délabrés de la rue Dauphine, le hangar du catéchisme, le café du Carrefour de l’Odéon où trafiquaient quelques déserteurs des bases américaines, l’escalier obscur du Vert Galant,  et cette inscription sur le mur crasseux de la rue Mazarine, que je lisais chaque fois que j’allais à l’école: NE TRAVAILLEZ JAMAIS. » Ou encore : « Notre seul but de voyage, c’était d’aller au coeur de l’été; là où le temps s’arrête et où les aiguilles de l’horloge marquent pour toujours la même heure: midi. «  Il s’agit d’extraits  du roman Dans le café de la jeunesse perdue qui reprend, en creux, l’histoire des dérives des jeunes situs dans le Saint-Germain des années 50.

On dit que Modiano écrit toujours le même livre. Outre que c’est souvent la marque d’un écrivain de race, ce n’est pas tout à fait vrai. L’œuvre de Modiano a aussi connu des bifurcations, derrière l’apparente unité que lui donne sa fameuse petite musique. On connaît très précisément son roman familial douloureux depuis Un pedigree et le passé trouble de son père pendant l’Occupation : il était juif, fréquentait des milieux interlopes et avait fait une éphémère fortune grâce à des trafics divers. Quant à sa mère, comédienne belge, elle s’est désintéressée de lui dès l’enfance et l’a abandonné à ses grands-parents. Modiano, à ses débuts, ne voulait pas parler explicitement de sa propre vie. Il écrivit ainsi une série de romans subtilement angoissants, flirtant avec le fantastique dans leur description de Paris sous l’Occupation avec des personnages en apesanteur sociale, vaguement collabos, vaguement truands, toujours sur le point d’être arrêtés.

Modiano,  finalement, c’est un Simenon sans Maigret. Il écrit autour des creux, des absences, des non-dits avec des narrateurs orphelins qui louent des chambres à la semaine dans des arrondissements excentrés et qui recherchent les traces d’une petite fille déportée. Modiano est l’écrivain de la mélancolie sereine, de la mémoire inguérissable, de la nostalgie apaisée. Autant dire l’exact envers du présent perpétuel, de l’amnésie organisée, de l’éphémère médiatique.

Alors remercions encore une fois le Nobel qui, même s’il ne l’a pas fait exprès, ne s’est pas perdu dans le quartier.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21635482_000019.

Tortionnaires en série

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homeland scandal torture

Les séries américaines Homeland et Scandal viennent de redémarrer pour une nouvelle saison. A l’instar d’autres séries de qualité et à succès comme 24 heures, Crisis, ou Hostages, la torture y est une pratique courante et totalement décomplexée.

En 1976, le public découvrait avec frisson Marathon Man de John Schlesinger avec Dustin Hoffmann et Laurence Olivier. La scène de torture à la fraise de dentiste est dans toutes les mémoires. C’est sans doute la première fois que l’on montrait avec autant de réalisme et d’évidence une scène de torture dans un film grand public américain. Mais, dans ce film, le tortionnaire était un ancien nazi qui avait précédemment torturé dans les camps de la mort. Un méchant qui torturait un gentil.

Désormais, ce sont les gentils qui torturent les méchants. Les tortionnaires représentés aujourd’hui ne sont pas d’anciens nazis, mais des agents du FBI ou de la CIA. Et les méthodes employées par Laurence Olivier dans Marathon man sont assez « light » à côté des scènes de percement de tibias à la perceuse, de lacération à la lame de rasoir, d’arrachage d’ongles ou de dents que l’on peut voir dans Scandal. Le sang qui gicle ne fait plus peur au public américain, du moment que c’est pour la bonne cause. Et la torture est devenue un acte tellement banalisé dans l’imaginaire collectif américain, qu’elle n’est pas mise en scène pour dénoncer un acte contraire aux droits les plus fondamentaux de l’homme, mais comme une péripétie du scénario. Dans Scandal, ce sont même des avocats qui ordonnent à leurs collaborateurs d’aller torturer (à la perceuse !!) un tortionnaire des services secrets pour lui soutirer des secrets…

Comment comprendre une telle évolution de la mentalité américaine ? Elle se cristallise certainement dans le Patriot Act qui autorise aux services américains de pratiquer la torture si la sécurité nationale est en danger. La CIA entretient d’ailleurs plusieurs centres de torture secrets à l’étranger. Et la torture est officiellement pratiquée quotidiennement à Guantanamo. Mais elle puise plus loin dans la mentalité américaine. Le général Bradley ne déclarait-il pas en 1944 qu’il n’hésiterait pas une seconde à raser un immeuble, un quartier ou même une ville si cela pouvait sauver un soldat américain ? La sacralité de la vie d’un Américain atteint aujourd’hui son acmé et le citoyen américain tolère l’intolérable, du moment qu’il s’agit de sauver la vie d’un Américain. La guerre doit désormais faire zéro mort (du côté américain). Le droit à la vie d’un soldat ou d’un citoyen américain passe avant les droits de l’homme.

Jusqu’où cette dérive ira-t-elle ? La NSA espionne désormais le monde entier et enregistre toutes les conversations de tous les Américains. Au nom de la sécurité nationale. La CIA torture chaque année un nombre conséquent de personnes dans le monde. Toujours au nom de la sécurité nationale. La nation qui a inscrit « le bonheur de l’homme » dans sa Constitution même ira-t-elle jusqu’à entériner la torture comme nécessaire au bonheur des Américains ?

Rebelles libertaires et tentation totalitaire

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christophe bourseiller gauchet blois

Christophe Bourseiller est essayiste, écrivain et acteur, notamment spécialiste des extrêmes. Dernier livre paru : Les Faux Messies. Histoire d’une attente (Pocket).

Propos recueillis par Daoud Boughezala

Daoud Boughezala. Dans une tribune publiée dans Libération, Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie ont exprimé leur refus de débattre avec Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’histoire de Blois sur la rébellion, au prétexte de son prétendu conformisme idéologique [1. « Pourquoi il faut boycotter les Rendez-vous de l’histoire : un appel collectif », Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, Libération, 6 août 2014.]. Comprenez-vous ce parti pris ?

Christophe Bourseiller. Je n’imagine pas que des intellectuels puissent se montrer réfractaires à un débat d’idées. S’ils ne sont pas d’accord avec Marcel Gauchet, qu’ils aillent le dire ! Ce qui fait le sel d’un débat, c’est justement le choc des idées contradictoires. Si le frottement n’intervient pas, on meurt d’ennui, ce qui arrive aujourd’hui de plus en plus fréquemment, tant la France se meurt d’atonie.[access capability= »lire_inedits »]

Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie semblent estimer que les thèses défendues par Gauchet sont à ce point discutables qu’on ne saurait les discuter. Il y a quelques années, l’extrême gauche refusait ainsi de débattre avec l’extrême droite. Ses opposants tiennent-ils aujourd’hui Gauchet pour un néofasciste ? Je ne peux le croire. Cela dit, je vous rappelle qu’Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie sont souvent considérés comme des disciples de Pierre Bourdieu. Or, Bourdieu ostracisait les penseurs qui n’étaient pas d’accord avec lui. C’est du moins ce qu’Edgar Morin affirme dans son Journal. Il aurait souffert d’avoir été « désinvité » à des colloques, à la demande de Pierre Bourdieu.

Cette excommunication de l’adversaire a-t-elle des racines idéologiques ?

La pratique évoque celles du PCF à l’époque stalinienne. Il est aussi vrai que Bourdieu a été lu et relayé dans l’Université par des trotskistes qui admiraient son travail sur la misère du monde et sa sociologie ouvrière. Ils ont un peu annexé sa pensée. Comme leurs ennemis staliniens, dont ils partagent l’héritage léniniste, les trotskistes se positionnent volontiers comme les seuls détenteurs de « la » vérité, et les seuls gardiens de la flamme révolutionnaire. Observe-t-on de nos jours la récurrence de pratiques léninistes ?

Mais ces « Beria de bac à sable », comme les a baptisés Élisabeth Lévy, n’ont pas de comptes à rendre au moindre Politburo. Louis et Lagasnerie se réclament moins de Trotski que de Foucault…

Et en ce sens, ils seraient moins classables ? Michel Foucault s’est lui-même commis dans les années 1970 avec la Gauche prolétarienne, un groupe maoïste dont il fut le « compagnon de route ». L’extrême gauche produit en tout état de cause de curieux mélanges idéologiques. Par exemple, je suis toujours étonné de voir des anarchistes participer aux « manifs pour Gaza », alors que l’anarchisme s’oppose autant à l’État – qu’il soit israélien ou palestinien – qu’à la religion – « Ni Dieu ni maître ! ».  Le problème, c’est que toute une branche de l’archipel libertaire se trouve aujourd’hui imprégnée de valeurs trotskistes. Olivier Besancenot se réclame ainsi de l’anarchiste communarde Louise Michel, alors qu’il est issu d’un courant qui célèbre Trotski, l’assassin de Cronstadt, ennemi farouche des anarchistes… Le souci de modernisation idéologique passe par de troublantes hybridations.

Dans leur mythologie, la « cause » homosexuelle occupe une place de choix. En s’érigeant comme les seuls représentants légitimes du progressisme gay, ces militants du mariage et des enfants pour tous ne promeuvent-ils pas l’ordre moral bourgeois ?

Lorsqu’elle a éclos dans les années 1970, la cause homosexuelle relevait de la contre-culture, ses défenseurs se montrant hostiles au patriarcat, tout autant qu’au mariage. Aujourd’hui, la cause gay passe à l’inverse par la défense des valeurs du mariage et de la famille. Verra-t-on demain des militants homosexuels défendre également le travail et la patrie ? Il est difficilement tenable de prétendre incarner une rébellion contre-culturelle tout en défendant des valeurs familiales. Les partisans du mariage gay doivent tirer les leçons de leur engagement, et assumer leur ralliement à l’ordre patriarcal traditionnel.

Voilà qui ferait tache au pays des rebelles ! Si l’on en croit les conjurés de Blois, tout homme de gauche devrait contester l’ordre établi, sans que soit discutée le bienfondé de sa démarche. Ce sentiment de révolte intransitif ne vide-t-il pas la rébellion de son sens ?

À l’évidence, le terme de rebelle fait problème. Comment dénommer l’ensemble des courants contestataires ? À la fin des années 1980, j’avais proposé dans un livre éponyme de les désigner comme « ennemis du système ». Par-delà les divergences idéologiques, ce qui unit les extrêmes droites, les extrêmes gauches et les mouvances inclassables, c’est le rejet du système actuel. Le consensus par la négation. Toutefois, la notion m’a vite paru insuffisante, et j’ai préféré travailler plus tard sur « l’extrémisme ». En parallèle, nous avons vu éclore dans le champ de la recherche la notion de « rebelle ». En 1999, Emmanuel de Waresquiel a publié un livre sur le xxe siècle intitulé Le Siècle rebelle. Dans cet ouvrage collectif, il traitait à la fois du syndicat SUD, des situationnistes, de José Bové, de l’Action française, des intermittents du spectacle, etc. À la lecture de cet essai, j’avais été frappé par le caractère hétérogène de la notion de rebelle, dans laquelle on mettait tout et rien.

Je déduis de votre désarroi qu’il est impossible de définir une quelconque essence de la rébellion, laquelle n’est peut-être qu’une étiquette autogratifiante…

Le rebelle, c’est vaguement celui qui conteste, sans qu’on sache s’il se place dans une perspective révolutionnaire ou réformiste : si je ne suis pas content et que je gueule au feu rouge, je deviens un rebelle. Le contribuable en colère se trouve hissé au même niveau que le djihadiste décapiteur. Pierre Poujade, Che Guevara, Guy Debord, José Bové et Ben Laden se trouvent mis dans le même sac. En tout état de cause, ce terme minimal ne sert qu’à chapeauter un archipel hétérogène. Je préfère pour ma part m’interroger sur l’extrémisme. Comment le qualifier ? Existe-t-il des idées proprement extrémistes, ou l’étude de l’extrémisme se réduit-elle à une sociologie des comportements ? Le débat est ouvert.

Par souci d’objectivité, plutôt que de rebelles ou d’extrémistes, pourquoi ne pas parler de pensées radicales ?

Tout dépend de la façon dont vous observez les courants politiques de marge. Si vous prenez en compte leur impact sur ce que Foucault appelait l’épistémè, c’est-à-dire le champ culturel, vous voyez émerger au fil des années des pensées radicales qui constituent des anomalies au cœur de chaque époque. Ces anomalies annoncent bien souvent la transition vers une autre période historique. Ces idées neuves éclosent au sein de courants politiques répertoriés, mais elles les transcendent. J’oppose ainsi les pensées de Debord ou de l’Encyclopédie des nuisances, toutes deux inclassables, au ronron du NPA et des groupes qui lui ressemblent.

L’extrême gauche ne produit-elle plus d’idées vraiment révolutionnaires ?

L’extrême gauche politique est plurielle. Je crains toutefois qu’elle ne souffre aujourd’hui d’une certaine stérilité. Il y a une vraie crise de l’alternative révolutionnaire. Critiquer les injustices, tout le monde peut le faire. Mais que va-t-on mettre à la place ? Les extrêmes gauches peinent à formuler une alternative nouvelle. On en revient ainsi chez les trotskistes à évoquer des modèles récents, qui vont de la Tchécoslovaquie du Printemps de Prague à l’URSS de Gorbatchev. On voit certes de nombreux penseurs tenter de rénover le corpus. Je songe à Toni Negri, Alain Badiou, Étienne Balibar ou Slavoj Zizek. Ces théoriciens qui tentent de dépasser le marxisme se contentent de rhabiller Marx avec des habits neufs. Derrière leurs formules ronflantes, il reste l’idée qu’une classe capitaliste et bourgeoise opprime une classe prolétaire et qu’il faut en conséquence envisager une révolution socialiste. On en revient toujours à cette notion dont on ne sort jamais, la lutte des classes, qui a nourri tant d’espoir et tant d’injustice.

Pendant que la gauche de la gauche vaticine dans le vide, le socialisme de gouvernement a pleinement intégré la société de marché, au point qu’on peine à le distinguer de la droite. De mémoire d’historien des idées, avez-vous déjà observé une telle déliquescence de la gauche intellectuelle et politique ?

Ce n’est pas nouveau. Dès son origine, le courant socialiste se trouve scindé entre les extrémistes et les modérés, qu’on appelle « possibilistes ». Plus tard, Jules Moch, Guy Mollet, Michel Rocard, Olaf Palme ou plus récemment Tony Blair, ont essuyé des torrents d’invectives, en raison de leur pragmatisme ou de leur modération. J’observe aujourd’hui dans le Parti socialiste français la présence d’un certain archaïsme postmarxiste, qui s’incarne dans la prolifération des courants « de gauche ». La présence influente des « frondeurs » et autres gauches du PS prouve que la social-démocratie se trouve encore éperonnée par une extrême gauche qui aimerait la durcir et qui ne renonce pas à l’espoir de « régénérer » une formation qu’elle désigne encore en 2014 comme un « parti ouvrier ». Arnaud Montebourg et ses amis démissionnaires prouvent au minimum que le PS demeure irrigué par des thèses issues de la gauche de la gauche.

On dirait que la gauche n’a plus guère que quelques causes sociétales et une vague « moraline » antiraciste à se mettre sous la dent. Cette obsession de la pureté vertueuse n’est-elle pas d’ailleurs ce qui réunit Didier Eribon, Édouard Louis et Najat Vallaud-Belkacem ?

La crise de l’alternative révolutionnaire, qui touche au premier chef les extrêmes gauches, se répercute dans la gauche modérée. Comment concilier les impératifs du marché avec les proclamations électorales visant à combattre la finance ? Aux yeux de son aile gauche, le gouvernement a renié ses promesses. Est-il encore de gauche ? Il a trahi sur le plan social. Il va tenter de se rattraper sur le plan sociétal. Le gouvernement a été très en pointe sur la question du mariage gay pour contrebalancer les hausses d’impôts et la taxation des heures supplémentaires. La cause du mariage gay a sans doute été une diversion, permettant de déplacer le débat vers un terrain moral. Dès lors, on a vu prospérer une « gauche morale », s’arrogeant plus que jamais le monopole du cœur. Nous avons connu les « restaurants du cœur ». Voici maintenant le « gouvernement du cœur ». Mais peut-on gouverner avec son cœur ?[/access]

*Photo: Hannah

Moscou : Ronald McDonald convoqué au tribunal

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Le cheeseburger tiède, est-ce la guerre froide qui continue par d’autres moyens ? Toujours est-il que la justice russe (les amateurs de guillemets peuvent en rajouter à volonté, façon ketchup) vient de mettre en examen Ronald McDonald. C’est une image, bien sûr : en vérité, c’est la fondation du même nom qui fait l’objet d’une enquête du parquet de Moscou.

On savait depuis plusieurs semaines que la fondation, dont la raison sociale est l’aide aux enfants, notamment en milieu hospitalier, était l’objet d’une flopée de critiques. Ces soupçons étaient principalement alimentés par le député « Russie Juste »[1. Parti modérément pro-Poutine et ultra pro-life, dont Wiki nous dit par ailleurs qu’il est membre de l’Internationale socialiste, hi, hi, hi.],  Andreï Kroutov – qui, selon Les Izvestia, a demandé, début septembre, au Procureur général de Moscou de fourrer son nez dans les comptes de Ronald. Ce qui fut fait un mois plus tard : la responsable de la branche russe de la fondation a confirmé à l’AFP qu’elle venait d’être sommée par le proc de Moscou de fournir la preuve que la totalité des sommes récoltées ont bien été affectées à de justes causes. Affaire à suivre.

On s’en doute bien, la Fondation clame son innocence, mais on n’est guère optimiste pour le camarade Ronald. On sait que McDo s’est fait mal voir du Kremlin après sa décision de fermer ses établissements en Crimée, l’été dernier. On sait aussi que depuis, les fermetures de restaurants de la marque se sont multipliées en Russie. On sait enfin qu’il n’y a aucune raison de penser que le Parquet de Moscou soit plus indépendant du pouvoir politique indigène que ses équivalents de Paris, New-York ou Cotonou.

En tant qu’ami sincère de la justice juste et des droits de l’homme, je suis inquiet. En tant qu’amateur exclusif de Whopper, je me marre.

La jeune femme et la mort

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ari mirkan kobane

Je n’irai probablement jamais à Kobané mais je ne suis pas près d’oublier ce nom. Je ne peux qu’imaginer cette ville avec une image mentale sans doute fausse. Une  cité d’Orient, écrasée de soleil, une ville qui pourrait entrer sans problème dans un vers de Racine : « Je demeurai longtemps errant dans Kobané. » Si je ne vais pas oublier Kobané, c’est parce que ce qui s’y joue, ces jours-ci, a pris soudain un visage, un beau visage de femme,  celui d’Arin Mirkan.

Oui, jusque-là, quitte à choquer, je regardais cette guerre avec une certaine circonspection. Oh, je suis bien convaincu que l’Etat Islamique est composé d’affreux décérébrés. Seulement personne ne m’a expliqué de manière vraiment convaincante comment il se fait qu’ils aient apparu si vite et si fort en Irak. On avait pourtant installé la démocratie, en Irak, non, en éliminant de la scène le plus affreux dictateur de tous les temps, un certain Saddam Hussein ? Personne ne m’a expliqué non plus pourquoi soudain l’Iran et Bachar Al-Assad étaient devenus fréquentables. Parce que sauf hallucination psychotique de ma part, l’année dernière, il était très urgent de bombarder Assad et de faire de même avec l’Iran en passe de devenir une puissance nucléaire. Winston Smith, dans 1984, qui travaille au ministère de la Vérité, sait bien qu’il ne faut pas chercher trop loin, que si l’année dernière Océania était en guerre avec Eurasia contre Estasia, maintenant Océania est alliée avec Eurasia et est en guerre avec Estasia et qu’il en a toujours été ainsi puisque la réécriture permanente du passé crée la vérité du présent. Celui qui oserait dire le contraire ne serait qu’un allié objectif des djihadistes, un affreux, un relativiste…

Arin Mirkan, donc. L’histoire est connue : capitaine dans les troupes kurdes de l’YJP, le bras armé du Parti de l’Unité démocratique, Arin Mirkan cernée par les djihadistes de l’Etat islamique a préféré, -les sources divergent- dégoupiller une grenade ou déclencher des explosifs dans une ceinture pour entraîner avec elle dans la mort une dizaine d’assaillants. On ne sait pas exactement son âge, on dit qu’elle avait des enfants et on souligne assez peu que son parti est un vrai parti progressiste, avec même dedans des vrais bouts de marxisme. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi, quand les peuples luttent pour leur indépendance, cette indépendance va si souvent de  pair avec un projet social avancé, voire révolutionnaire. Il faut croire que la patrie n’est pas incompatible avec le socialisme, le vrai, et quitte à se libérer d’une tutelle politique pourquoi ne pas le faire aussi d’un système économique pour faire d’une pierre deux coups et aller vers plus de justice sociale, ce qui fut la philosophie, si décriée aujourd’hui, de notre Conseil National de la Résistance dès 1943.

Enfin quand je dis l’histoire que l’histoire d’Arin Mirkan  est connue, finalement pas tant que ça. On en a parlé mais pas au point d’en faire un symbole, tout au moins dans les médias occidentaux. Que nous arrive-t-il nous si prompts à nous enflammer sur commande médiatique ? La peur de se faire manipuler par un bouteillon de la propagande kurde ? Ce serait tout à l’honneur des rédactions pourtant si disposées à avaler n’importe quoi dès qu’un conflit où nous sommes mêlés de près ou de loin, -ici plutôt de loin-, permet de faire de l’audience avec des images martiales, belles comme un extrait de Top Gun.

Mais il y a une autre hypothèse, moins glorieuse. On a peut-être un peu honte devant le visage souriant, tellement proche, d’Arin Mirkan. On célèbre depuis des semaines l’héroïsme kurde, ce qui ne mange pas de pain, mais apparemment à part des frappes aériennes à haute altitude qui semblent moyennement efficaces puisque Kobané est sur le point de tomber, on ne fait pas grand chose. On leur avait promis des armes mais il doit y avoir de sacrées difficultés d’acheminement, comme les colis de la poste, car ils n’ont visiblement toujours rien reçu. Ou alors, comme l’Angleterre et la France pendant la Guerre d’Espagne, l’Occident joue à la non-intervention déguisée et nos armes arriveront trop tard comme sont arrivés trop tard les avions de Staline pour les Républicains.

Et puis, sans doute, surement même, Arin Mirkan nous renvoie à quelque chose qui nous a définitivement dépassé : l’héroïsme. Et en plus, c’est une femme. Une belle femme héroïque…. Je sais, les néo-féministes ou post-féministes vont pousser des hauts cris mais je reste indécrottablement « genré » : quand c’est une femme qui meurt à la guerre, en combattant, il y  a pour moi  une manière de valeur ajoutée symbolique qui rend la chose encore plus tragique. Apparemment, pour la France aussi puisqu’on se rappellera que notre héroïne nationale est tout de même Jeanne d’Arc.

On fera bien de se le rappeler, aussi,  quand nous contemplerons le visage d’Arin Mirkan qui s’est battue pour sauver le droit de nous regarder, nous, en souriant, avec ses yeux sombres et profonds. Sans que rien, ni un voile ni même sa mort, ne vienne s’interposer entre elle et nous, à Kobané ou ailleurs.

«Poutine est avant tout un pragmatique»

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vladimir poutine frederic pons

Frédéric Pons dirige le service international de Valeurs actuelles. Il vient de publier une biographie du président russe, Poutine (Calmann-Lévy).

Daoud Boughezala : Au cours de ses quatorze années à la tête de la Russie, Vladimir Poutine a soufflé le chaud et le froid avec les oligarques, s’appuyant sur les uns, réprimant les autres (Berezovski, Khodorkovski). Depuis les années Eltsine le gros de l’économie ne reste-t-il pas aux mains d’une caste réduite de millionnaires ?

Frédéric Pons : Avec les oligarques, Vladimir Poutine a soufflé surtout le froid. Leur mise au pas est une constante de sa politique. Dès son arrivée au pouvoir (2000), il leur a mis un marché en mains : « Enrichissez-vous, mais à condition d’en faire aussi profiter l’économie russe et de ne pas vous occuper de politique ! » Son objectif était double : stopper leur pillage systématique des richesses nationales et en faire des relais de sa politique de puissance. Ceux qui ont accepté la règle ont pu s’enrichir. Les autres ont subi l’exil ou la prison. La population a apprécié. Cette politique du knout explique en grande partie la cote de popularité de Poutine. Les Russes lui savent gré de cette reprise de contrôle par l’Etat des richesses nationales.

Malgré ses haussements d’épaule occasionnels, Poutine n’est-il pas prisonnier d’une économie amorphe dépendante des revenus gazo-pétroliers ?

L’économie russe était hyper-centralisée et hyper-administrée sous les Soviétiques. Elle le reste sous bien des aspects, parce que le nouveau système n’a pas réussi à mettre en place le réseau de PME-PMI qui structure les économies occidentales. Poutine veut y arriver. Il l’avait annoncé dès décembre 1999, dans un texte inédit que je publie : «L’Etat doit agir où et quand on a besoin de lui ; la liberté doit exister où et quand elle est requise.»

Où en est vraiment l’économie russe ?

Elle est à la fois archaïque, marquée par trois quarts de siècles de communisme, et novatrice, avec des jeunes générations qui découvrent à peine les règles et les promesses de l’économie de marché. Les Russes apprennent très vite et la classe moyenne ne cesse de croitre. En 2003, elle représentait 29 % de la population. Aujourd’hui, c’est 42%, près de 60 millions de personnes. Cette économie reste en effet trop fortement dépendante des hydrocarbures, la cash-machine au service de la géopolitique de Poutine. Cette dépendance est un vrai risque, surtout si l’Occident prive la Russie des technologies qui lui sont nécessaires pour moderniser ses installations hors d’âge. Poutine le sait. Il a annoncé une ambitieuse politique de recherche et de hautes technologies. Pour l’instant, les résultats se font attendre.

Face à l’OTAN, Poutine a également évolué. Au lendemain du 11 septembre, il proposait une grande alliance avec les Etats-Unis de George W. Bush, avant que la guerre russo-géorgienne de 2008 n’émeuve les chancelleries occidentales. Le Kremlin navigue-t-il à vue ?

Poutine est un pragmatique. Il s’adapte aux circonstances, aux forces et aux faiblesses de ses adversaires, fidèle à une constante de la politique russe : la hantise de l’encerclement, qu’il vienne de l’est (Chine) ou de l’ouest (Otan, Etats-Unis). Malgré sa méfiance innée à l’égard de l’Otan, il avait réellement tenté de s’en rapprocher dans les années 2000. Les Russes assurent qu’ils avaient obtenu, en 1991, l’assurance de l’Allemagne et des Etats-Unis que l’Otan ne s’étendrait pas à l’est. L’intégration dans l’Otan des pays baltes, de la Pologne et d’autres pays de l’ancien bloc de l’Est a été pour eux une humiliation nationale. Leur réaction a été tardive mais brutale. D’abord en 2008, quand l’Otan a cherché à intégrer la Géorgie. Ensuite en 2013 en Ukraine, quand la perspective de voir Kiev rejoindre l’Otan s’est précisée. Moscou estime que l’Ukraine doit rester une passerelle entre l’Est et l’Ouest. En Géorgie comme en Ukraine, les Russes accusent les Américains d’avoir poussé à la roue et manipulé l’Europe, entraînée malgré elle, faute de politique cohérente. D’une manière générale, Poutine a profité de ces crises pour imposer le retour de son pays au premier plan international.

Quid de son projet d’Union eurasiatique entre la Russie, le Belarus et le Kazakhstan ? N’est-il qu’une simple zone de libre-échange destinée à développer la prospérité économique du monde russophone ou un moyen de restaurer l’hégémonie de l’Empire déchu sur ses anciennes marches ?

Poutine agit en permanence sur plusieurs plans. Oui, il veut restaurer la puissance de son pays. Oui, il veut redonner une fierté nationale à ses habitants. Sa remise en ordre intérieur lancée en 2000 est en train de stabiliser la Russie. Il passe maintenant à la politique extérieure. Il veut réaffirmer non pas l’hégémonie russe – il est lucide – mais l’influence russe sur les pays qui échappent à l’orbite américaine, otanienne ou européenne. Sa proposition d’une « Europe de Lisbonne à Vladivostok » n’ayant suscité aucun intérêt en Europe occidentale – à tort -, il s’est tourné vers l’Asie centrale et la Chine. Ces immenses marchés offrent à la Russie des relais de croissance et une intéressante profondeur stratégique.

Vous semblez accréditer l’idée que le président russe projette de créer un véritable « pôle civilisationnel » alternatif à l’Occident. Comme l’a montré l’annexion de la Crimée, cette haute ambition affichée ne cache-t-elle pas de simples objectifs de puissance ?

Nationaliste convaincu, Poutine a une très haute idée de la civilisation russe. Pour lui, elle mêle la richesse de la culture, les valeurs de l’orthodoxie et un modèle original de développement. Il en fait une alternative au « libéralisme déraciné » de l’Occident, que lui et ses amis estiment à bout de souffle, miné par ses doutes identitaires, paralysé par son relativisme culturel et son laxisme sociétal (notamment sur la famille). Poutine veut protéger le « pôle civilisationnel » russe pour le transmettre aux générations futures. Il cherche aussi à le mettre au service de sa politique, en y intégrant les 40 à 50 millions de Russes de la diaspora, qu’il voit comme des vecteurs d’influence et de puissance.

Les manifestations monstres de l’opposition après les législatives de l’automne 2011 ont fait craindre le pire à Poutine. Ce début de mobilisation a-t-il provoqué un changement de politique chez un Poutine que l’on dit de plus en plus autoritaire et conservateur ?

Cette mobilisation est un épiphénomène. Elle n’a touché qu’une partie des classes urbaines branchées, dans deux ou trois grandes villes. Le pays profond n’a pas bougé. Il continue de voter Poutine sans état d’âme parce qu’il incarne l’ordre, la stabilité, la fierté russe. Aidé par la quasi-totalité des médias, Poutine ne descend jamais en dessous de 65% d’opinions positives. Cet été, il était à 87% ! Poutine est autoritaire et conservateur depuis ses débuts politiques. Il ne l’est pas plus aujourd’hui qu’hier. Il s’inscrit en cela dans la longue tradition des dirigeants russes – les tsars puis les soviets -, avec une différence de taille : le suffrage universel. Elu et réélu depuis 2000, il est le premier dirigeant démocrate de l’histoire russe. Cette démocratie autoritaire n’est évidemment pas parfaite. Comment pourrait-elle l’être ? La démocratie n’existe en Russie que depuis le début des années 2000, après six siècles d’autocratie tsariste, trois quarts de siècle de dictature communiste, dix ans d’anarchie mortifère. L’Occident pratique la démocratie depuis deux cents ans ! Pays de 145 millions d’habitants (une centaine d’ethnies différentes) sur 11 millions de kilomètres carrés, la Russie ne se gouverne pas comme la douce France ou le paisible Royaume-Uni.

D’après Marlène Laruelle, la promotion des valeurs traditionnelles par le pouvoir russe, relayée par l’Eglise orthodoxe, dissimule un vide idéologique majeur. Vladimir Poutine pose-t-il en champion des valeurs conservatrices à seule fin de séduire son opinion ?

Si c’est le cas, c’est plutôt bon signe. Cela signifie que l’opinion existe, qu’elle pèse et que Poutine en tient compte. Il séduit l’opinion russe et déroute l’opinion occidentale parce qu’il cherche à incarner la synthèse de l’histoire russe : Pierre le Grand et Staline, les tsars et le Parti, le KGB et Soljenitsyne, les popes et les soviets. Patriote tendance nationaliste, libéral en économie, religieux traditionaliste, réactionnaire sociétal (sur la famille), il rejette précisément toute idéologie. Je regrette que trop d’analystes occidentaux n’aient pas vraiment cherché à mieux comprendre ce phénomène, le réduisant à quelques clichés qui entretiennent un confortable prêt-à-penser ambiant. Mon ambition a été justement d’aller au-delà de ces clichés, en toute liberté, pour décrypter le code mental de Poutine et de la nouvelle Russie. Les deux n’ont pas fini de faire parler d’eux.

*Photo : wikicommons.

Jeux de dupes dans le désert

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bombardement desert irak

Quand, à la fin de l’été, Barack Obama a avoué que les États-Unis n’avaient pas de stratégie pour contrer l’État islamique, sa désarmante franchise révélait une vérité profonde : l’Occident est dans une impasse. La sortie d’Obama montre que la prudence et la sagesse qui sont de mise à Washington depuis 2008, en rupture avec l’interventionnisme teinté de messianisme des années George W. Bush, n’apportent pas les fruits escomptés. Dire qu’on s’était bien moqué de Bush junior qui avait osé entrer avec ses santiags dans l’Orient compliqué, comme un éléphant – l’icône des Républicains américains – dans un magasin de porcelaine… Et qu’on avait même accordé à son successeur le prix Nobel de la paix au début de son premier mandat, rien que pour avoir remplacé le Texan à la Maison Blanche ! Six ans plus tard – et pas uniquement en Irak –, on constate que la nouvelle méthode produit des monceaux de cadavres qui ont à peu près les mêmes dimensions. Face au double échec de la thèse et de l’antithèse, nous sommes condamnés à masquer notre indécision collective sous l’apparence de la synthèse : si l’US Army frappera indifféremment les bases de l’État islamique en Syrie (donc sans l’aval de l’ONU) et en Irak (à l’invitation de son gouvernement), l’armée française ne bombardera que ce dernier pays, comme l’a précisé François Hollande lors de sa dernière conférence de presse.[access capability= »lire_inedits »]

Soyons clairs : si les États-Unis, la France et, plus largement, les Occidentaux veulent vraiment – comme ils ne cessent de le déclarer – éradiquer l’EI, il faut le priver de ses bases et des territoires qu’il contrôle. Or, l’honnêteté et la lucidité commandent de bien comprendre qu’aucune des forces locales ne finira le travail au sol pour nous. Les différents acteurs de la région ont leurs propres intérêts et – ce qui est plus important – leurs propres cultures politiques, lesquelles excluent toute victoire claire d’un des deux camps. La guerre contre les djihadistes n’aura ni son 8-Mai ni son 11-Novembre. Face à un ennemi hybride – conjuguant les méthodes de la guérilla, du terrorisme, et d’un embryon d’armée régulière  – dans un environnement instable de nations artificielles gangrenées par la corruption, d’États fantoches aux frontières floues, on ne peut pas espérer mieux qu’une « gestion » plus ou moins habile d’une pathologie chronique.

Ainsi, puisque les États occidentaux n’envisagent pas d’envoyer des forces terrestres – au-delà des simples commandos et autres unités spéciales –, choix sans doute raisonnable au demeurant, leur stratégie militaire ne peut être que boiteuse. L’EI va apprendre tôt ou tard à se battre sous un ciel hostile. Les techniques militaires sont nombreuses, et l’exemple donné par le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza – s’abriter dans un milieu urbain derrière la population civile – pourrait aussi l’inspirer. Les frappes aériennes peuvent alors soutenir la mission ingrate des fantassins locaux – Irakiens, Kurdes, Turcs, Syriens ou Iraniens –, pas faire le boulot à leur place. Or, pour le moment, ils sont loin du compte. Pire encore, il est possible qu’une partie des populations des pays directement menacés par l’EI s’accommode de ce pourrissement, qui nous paraît intolérable. Autrement dit, la présence d’une organisation comme l’EI pourrait devenir un phénomène aussi « normal » que la famine en Afrique.

S’agissant du nerf de la guerre sainte, les circuits de financement sont, à l’image de la région, difficilement contrôlables. Les Qataris et les Saoudiens peuvent toujours s’engager à assécher les sources qui irriguent les fous d’Allah, ils devront ensuite tenir parole dans la durée. Quant aux Turcs, on les voit mal fermer drastiquement leur frontière avec la Syrie pour empêcher les trafics, notamment de pétrole. Le gouvernement syrien se trouve quant à lui dans une lutte sans merci pour sa survie, qui ne passe pas forcément par l’affaiblissement de l’EI. Quant à la France, ce pays « qui ne paie pas de rançon pour la libération de ses otages » mais qui arrive quand même à les récupérer miraculeusement, on ignore si elle changerait de stratégie dans le cas où certains de ses ressortissants seraient détenus par l’État islamique. Sommes-nous capables de subir sans broncher la diffusion des vidéos de Français torturés par les djihadistes ? Si de surcroît ces bourreaux s’avéraient être des Français, de confession musulmane, partis faire le djihad, serions-nous même capables d’ouvrir les yeux ?

Cependant, si notre stratégie globale ne semble pas brillante, nous avons mis au point une excellente riposte lexicale. L’appellation d’État islamique sème la confusion au point qu’il est aujourd’hui de bon ton de refuser d’utiliser ce terme. Désormais, notre ennemi s’appelle donc Daech, un acronyme arabe qui signifie… l’État islamique en Irak et au Levant (dawla islamiyya fil-‘iraq wal-cham). On nous répète que ces égorgeurs fous ne méritent pas le noble qualificatif d’« État ». Au-delà de ce point subtil de science politique, le plus probable est que cet accès de purisme sémantique s’explique par le fait qu’il devient de plus en plus gênant d’utiliser le terme « islamique » pour le groupe le plus abject au monde. Jadis les trotskistes considéraient l’Union soviétique comme un État socialiste dégénéré, qui avait détourné les sains principes de la sainte révolution. Les mêmes mettaient des guillemets lorsqu’ils citaient le Parti dit « communiste », afin de préserver la pureté marxiste-léniniste dont ils se réclamaient. Mais mille précautions oratoires n’effacent pas la dure réalité : « État » ou groupe djihadiste, « islamique » ou « islamiste », l’EI restera longtemps une sacrée épine dans le pied de l’Occident.[/access]

*Photo: Wikicommons/U.S. Marine Corps

Pédagogie Médiatiquement Assistée

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gpa cedh manif pour tous

La Manif Pour Tous a remis le couvert, ou plutôt le bavoir, dimanche. Le défilé, qui a comme d’habitude rassemblé 500000 manifestants selon les organisateurs et 30000 selon le Nouvel Observateur, a rallié la place de l’appel du 18 juin 1940 à Paris, pour marquer d’un symbole fort sa volonté de résistance. Oui mais de résistance à quoi ? Le débat sur le mariage pour tous ne semble plus d’actualité même si certaines personnalités, comme Xavier Bertrand, se passionnent soudain pour la question et agitent désespérément les bras afin d’exister politiquement. Alors pourquoi à nouveau descendre dans la rue ? Quant à la PMA et à la GPA, Manuel Valls lui-même s’est pourtant voulu rassurant en déclarant qu’il était opposé à toute légalisation de cette dernière en France.

Et pourtant tout un chacun devrait savoir que quand un ministre déclare solennellement son attachement ou son opposition à tel ou tel principe la main sur le cœur, c’est à ce moment qu’il faut se méfier le plus. Surtout si l’on considère que la loi Taubira sur le « mariage pour tous » consistait avant tout en un replâtrage juridique dont la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, le 26 juin dernier, a représenté une nouvelle étape. Le mariage pour tous n’a jamais complètement réglé la question qui est depuis le début au centre des débats: la filiation doit-elle rester attachée au couple biologique ou doit-elle devenir l’effet d’une volonté ?

La France n’a en rien cherché à contester la condamnation de la CEDH alors qu’elle avait jusqu’au 26 septembre pour le faire. Elle s’est contentée d’avaliser la décision et a consenti à reconnaître la filiation de l’enfant conçu par GPA en Californie. Il faut dire que la pression s’accroît sur la France qui est loin d’être le seul Etat à faire face à cette situation. Après quelques pas de valse hésitants, l’Espagne, dont les tribunaux avaient déjà accédé à la requête d’un couple d’hommes souhaitant adopter un enfant conçu grâce à la GPA en Californie, a finalement admis la possibilité d’inscrire à nouveau des enfants nés sous GPA à l’Etat civil. La question se pose également sérieusement aujourd’hui en Suisse et montre que la condamnation de la France par la CEDH a des répercutions très rapides sur le plan international et que les groupes de pression et la logique économique forcent aujourd’hui aisément la main au législateur.

Cela fait longtemps en effet que les tribunaux californiens ont légiféré sur la question, avec l’affaire de Bébé M en 1987, qui ouvrait la voie à un vaste ensemble d’évolutions juridiques et sociales parmi lesquelles la possibilité d’admettre que la filiation peut désormais découler d’un simple accord contractuel assorti aux possibilités techniques de procréation artificielle. Dans les faits, un tribunal californien peut aujourd’hui autoriser la reconnaissance de filiation dans le cas d’un couple ayant eu recours à la GPA pour concevoir un enfant. Si ce couple revient aujourd’hui en France, l’enfant, dans l’éventualité où il est né d’un parent français, se verra reconnaître la nationalité française. La mère qui n’a pas porté l’enfant, ou l’un des conjoints dans le cas d’un couple homosexuel, devra produire le jugement du tribunal américain afin de prouver la filiation établie juridiquement. Si toutefois le père biologique de l’enfant vient à décéder, le lien naturel ne sera plus reconnu, puisqu’il n’existe pas biologiquement. La CEDH a donc statué « en faveur du droit de l’enfant », c’est-à dire de l’intérêt de celui-ci à se voir reconnaître cette filiation, au détriment toutefois des principes généraux du droit. La décision constitue également une victoire de l’intérêt privé sur l’intérêt général et  s’apparente à une uniformisation progressive des normes juridiques sur le plan international en faveur du régime de la common law anglo-saxonne au détriment de la tradition romano-civiliste. Il suffit désormais pour un couple de se rendre au Royaume-Uni ou en Californie afin de concevoir un enfant par le biais de la GPA ou de la PMA pour ensuite faire reconnaître la filiation sur le sol français en sollicitant éventuellement l’intervention de la CEDH et en insistant médiatiquement sur la valeur symbolique de ce combat.

Dans ce domaine, les associations et lobbys de défense des droits des couples homosexuels ont acquis un professionnalisme certain. L’association « All out » a fait une apparition médiatique remarquée à l’occasion d’une contre-manifestation dimanche, qui n’a pourtant rassemblé que quelques centaines d’opposants place de la République, pour protester contre la Manif Pour Tous et « célébrer la diversité de toutes les familles ». Ce collectif, émanation d’une ONG fondée en 2010 à New-York par Jérémy Heimans, créateur de l’organisation cybermilitante Avaaz, est en effet bien plus efficace dans le domaine du lobbying médiatique que dans l’action de rue. Appuyée sur Purpose Action, une ONG qui se définit comme « une organisation caritative de statut américain 501(c)(3) consacrée à l’éducation et au changement des mentalités et (…) une organisation de statut 501(c)(4) consacrée aux campagnes politiques », All Out peut compter sur des soutiens puissants au niveau européen. Celui du Sigrid Rausing Trust, association philanthropique et think tank britannique, ou encore de la fondation Ford ou du Fonds d’Action Gill. Ces différents groupes de défense des homosexuels participent également avec beaucoup de succès à l’adaptation sur le plan international les différentes formes de droits nationaux aux revendications associant progressisme sociétal et libéralisation économique. Guillaume Bonnet, ancien de l’ESSEC et de Médecin sans Frontières, qui coordonne les actions de All Out pour la France, ne fait pas mystère de ses ambitions en ce qui concerne la GPA et la PMA : « Je ne comprends pas que le Premier ministre exprime le refus d’une revendication qui participe d’une grande générosité. Si elles sont encadrées par l’Etat, la GPA et la PMA ne seront pas à la merci d’une commercialisation. » (20 Minutes. 6 octobre). Comme le rappelle le magazine Têtu, le simplisme qui pouvait être reproché à All Out à ses débuts en France « est devenu une force pédagogique pour expliquer des sujets complexes au grand public. » Par pédagogie, il faut comprendre la capacité à faciliter un glissement sémantique assez peu subtil : au moment des manifestations contre la loi Taubira, l’opposition au « Mariage pour tous » était systématiquement associée à l’homophobie, aujourd’hui c’est le fait de refuser la légalisation de la GPA qui expose à cette accusation.

La condamnation de la CEDH montre au passage que, dans bien d’autres domaines, toutes les décisions prises en vertu de la loi française sont désormais soumises à l’aval de la puissante cour de justice européenne comme l’a montré encore très récemment la validation, du bout des lèvres, par les juges européens, de l’interdiction du port du voile intégral en France dans les lieux publics. Le pouvoir exorbitant de la CEDH répond à la tentation d’imposer, au nom des droits de l’homme, une normativité juridique et culturelle qui fait fi de toutes différences culturelles au nom du principe d’égalité. Celui-ci devient un dogme s’appliquant peu à peu à tous les domaines et à tous les aspects de l’existence et justifie l’impossibilité complète de s’opposer à une logique de marchandisation qui s’applique aussi à la manufacture du vivant. Comme le rappelle d’ailleurs, avec une logique impeccable, un collaborateur de Contrepoints¸ les partisans de « la diversité des familles » et de la GPA sont les avocats de l’application des règles du marché libre au corps humain, une logique à laquelle les représentants de la « France rassie », qui « tremble de passer à la moulinette de l’histoire et de la modernité », n’a plus aucune chance de s’opposer. D’ailleurs, les écologistes eux-mêmes s’offusquent qu’un José Bové ou un Noël Mamère expriment leur scepticisme vis-à-vis de toutes ses merveilleuses avancées du progrès. Après tout, c’est bien un député écolo qui avait dégainé le premier en proposant de transcrire dans l’état civil français l’acte de naissance d’un enfant « établi par une autorité étrangère dont le droit national autorise la gestation ou la maternité pour autrui ». Il est vrai que les Verts et EELV semblent avoir décidément abandonné toute cohérence sur la question, à l’image de Jean-Vincent Placé qui s’empêtre tout seul dans ses « connotations de la Seconde guerre mondiale » à force de vouloir faire de la démagogie pour tous à tout propos. C’est toujours plus facile de ressasser éternellement les heures les plus sombres de notre histoire que d’essayer d’entrevoir celles que nous prépare l’avenir.

*Photo : DES Daughter.

Casse-toi, pauv’Slovène!

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Alenka Bratusek, ancienne Premier ministre de Slovénie, a été la seule candidate à un poste de commissaire européen de l’équipe proposée par Jean Claude Juncker à avoir été retoquée par le Parlement de Strasbourg. Son « grand oral », où elle présentait devant les députés ses projets de future vice présidente de la Commission chargée de l’énergie n’a pas été transcendant, paraît-il. Une mauvaise prestation devant les eurodéputés serait donc rédhibitoire, pour la plus grande gloire de la démocratie continentale comme nous le serinent les chantres de l’européisme du genre de Bernard Guetta.  Pas forcément.

Ainsi, le candidat commissaire espagnol Miguel Arias Canete s’est, de l’avis général, totalement planté à l’oral sur son futur domaine de compétence, le climat et l’énergie, donnant, de surcroît, prise au soupçon de conflit d’intérêt potentiel à cause de ses liens avec l’industrie pétrolière. A l’issue d’intenses tractations de coulisses, Arias Canete, membre du PPE (centre droit) à été validé, en échange du feu vert donné au socialiste français Pierre Moscovici pour le poste de commissaire aux affaires économiques, en dépit des réticences allemandes. Comme il fallait bien que le Parlement ne ressorte pas totalement essoré de ces magouilles, c’est la pauvre Alenka Bratusek qui fera  office de chèvre émissaire de la vindicte parlementaire… Sans le moindre risque, car elle vient d’un petit pays, fort sympathique certes, mais sans grand pouvoir de nuisance, et relève de la famille politique libérale, dont le poids parlementaire n’est pas celui des mastodontes de droite et de gauche.

Elle fut  donc chargée de tous les maux, y compris d’être une taupe bolchévique infiltrée à Bruxelles. La preuve ? Une vidéo circule sur la toile la montrant en train de chanter « Bandiera rossa », l’hymne emblématique des partisans communistes italiens, dont Pierre Moscovici est capable de chanter toutes les strophes a capella depuis son passage à la Ligue communiste révolutionnaire, dont il fut membre jusqu’en 1984…

Du bon usage du français et de la Française

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sandrinde-mazetier-assemblée

sandrinde-mazetier-assemblée

Alors ? « Madame le président ? » « Madame la présidente ? » « Madame le ministre ? » « Madame… »

On ne plaisante pas avec le genre : cela peut vous coûter jusqu’à 1300 euros par mois — c’est du moins ce qui est arrivé au député du Vaucluse Julien Aubert, que Sandrine Mazetier, la (vice)présidente de séance à l’Assemblée a fustigé au portefeuille parce qu’il avait opté pour l’Académique au détriment du linguistiquement correct. 1300 euros pour avoir respecté la langue, voilà qui ferait rêver bien des profs : imaginez, si vous pouviez taxer chaque élève auteur d’une impropriété… Voilà résolu le douloureux problème des salaires notoirement insuffisants des enseignants.
Soyons clairs : « Madame le président » est absolument correct. En français, « Madame la présidente » désigne la femme du président : je travaille une fois de plus en ce moment sur les Liaisions dangereuses, et Mme de Tourvel y est constamment appelée « la divine Présidente », parce que son mari, heureusement absent, est Président à mortier, comme on disait, d’un parlement régional. Noblesse de robe. Et Baudelaire mourait d’amour pour la « présidente » Sabatier, «  la très chère, la très belle, l’idole immortelle », pendant que Gautier la baisait sauvagement et lui écrivait des lettres torrides — à chacun selon ses moyens. Tout comme le « Madame le ministre » que le même Julien Aubert, dix minutes plus tard, adressa à Ségolène Royal, qui ne s’en est pas particulièrement émue.
Parce qu’enfin, comme le signale avec un vrai humour Sandrine Campese dans l’Obs, « Madame la maire », parmi tant d’ambiguïtés malsonnantes, serait particulièrement mal venu — « Je vois la maire d’ici », comme dirait un kakemphaton que j’ai beaucoup aimé… La féminisation systématique voulue par les plus crétines des féministes, et par une Gauche qui n’a vraiment rien d’autre à faire que des réformes sociétales, vu que les autres sont votées à Berlin ou à Bruxelles, est une faute contre la langue. « Professeure », « auteure », et autres monstruosités peuvent, si ça leur chante, trouver un hébergement dans les colonnes du Monde, mais pas sous la souris d’un honnête homme (mince alors, je ne peux pas écrire « honnête femme » sans verser dans le quiproquo — peut-être parce que l’homme d’« honnête homme » désigne l’être humain, hé, patate !). Sandrine Mazetier est cette députée qui proposa jadis de débaptiser les écoles maternelles, parce qu’elles trouvait que l’adjectif réduisait la femme à sa fonction reproductrice. Elle a des enfants, la madame ? Ou faut-il dire « le madame », elle qui avait précédemment interpellé  Julien Aubert « monsieur la député(e) »? Comme quoi donner le « la » peut désormais être une faute d’accord… Bizarre, bizarre…
Que dit la langue ? La langue dit que seul l’usage impose, et non une sous-commission des lois. Sandrine Mazetier, qui a fait une classe prépa et même une Licence de Lettres classiques, avant de dériver vers le CELSA, aurait dû l’apprendre : c’est Vaugelas qui a formulé cela le plus nettement. « L’usage est le maître de la langue », dit-il — avant de préciser que par « usage » il faut encore entendre le « bon usage », conformément à « la façon de parler de la partie la plus saine de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » — pas les journalistes qui se croient obligés de rajouter des œufs à des mots qui ne leur ont rien fait. Pour le moment, ni l’Académie ni le Larousse n’ont encore entériné « professeure » — ni le féminin de « ministre ». Valérie Pécresse, que j’ai un peu fréquentée, préférait être « madame le ministre », parce que l’expression associe une femme à une fonction, et que la fonction est neutre, d’autant plus neutre qu’elle est prestigieuse (pas de ma faute si en français le neutre se confond, morphologiquement, avec le masculin). Amis enseignants, demandez donc dans vos académies si le recteur, quand il est une femme, exige d’être appelé « madame la recteur » ou « madame la rectrice » — beurk… À Clermont-Ferrand, par exemple, Marie-Danièle Campion est appelée « madame le recteur », et elle a bien raison.
Interviewé par Atlantico sur le sujet, j’ai juste rappelé que « le vrai féminisme, celui que je pourrais revendiquer, consiste à former des hommes et des femmes, indifféremment, pour les amener au plus haut de leurs capacités afin qu’ils occupent les postes les plus éminents pour lesquels ils sont faits » et que « la politique des quotas est une absurdité sans nom : je n’ai aucune objection à avoir un gouvernement essentiellement ou totalement féminin, dès lorsque les femmes choisis seront plus compétentes que les hommes. Le vrai féminisme consiste à avoir des femmes compétentes à de vrais postes de présidents (et elles se ficheront pas mal, alors, d’être appelées présidentes), et non des guignols de sexe féminin à des postes pour lesquels elles ne sont pas faits » — vice-présidente de l’Assemblée, par exemple. Parce qu’enfin, soit le genre des mots (qui n’est pas un sexe des mots, comme je l’entends parfois) est devenu indifférent, et nous allons vers des temps troublés, soit il a été sanctifié par l’usage, même quand l’usage est arbitraire : demandez ce qu’ils en pensent à amour, délice et orgue, auxquels le même Vaugelas a imposé un changement de genre selon qu’ils sont singulier ou pluriel. Au lieu de se focaliser sur des appellations in contrôlées, les féministes feraient mieux de s’occuper des jeunes Maghrébines forcées de porter un voile. Elles feraient mieux de se battre pour que les ouvrières illettrées de Gad et d’ailleurs apprennent correctement à lire et à écrire (j’ai participé dans les années 1970 à des formations d’immigrés auxquels nous apprenions à décrypter le français, assez pour qu’ils évitent les pièges tendus dans les contrats que leur faisaient signer les patrons et les marchands de sommeil de l’époque — apparemment, ça ne se fait plus). Elles feraient mieux de se battre pour que le slogan « à travail égal, salaire égal » ne soit pas un vain mot. Bref, elles feraient mieux de se battre, au lieu de sodomiser les diptères et les lexicographes avec un olisbos législatif. Mais pour cela, il aurait fallu qu’elles soient féministes avant d’être hollandistes, et qu’elles sussent parler français. Et ça…

*Photo: IBO/SIPA.00602995_000005

Modiano, prix Nobel

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patrick modiano prix nobel

patrick modiano prix nobel

Patrick Modiano vient de recevoir le Prix Nobel de littérature. C’est plutôt une surprise. Cela faisait tellement longtemps que l’on attendait, à nouveau, un prix Nobel de langue française. On nous objectera que Claude Simon (1985) et Le Clézio (2008), ce n’est pas si loin. Encore faut-il s’entendre sur les termes. Claude Simon, opaque disciple du Nouveau Roman, donne l’impression d’être un écrivain ruthène qui intéresserait surtout des universitaires de Tasmanie tandis que Le Clézio a quelque chose d’un sympathique boy-scout, genre « safari signe de piste » avec illustrations de Joubert, le tout traduit d’un improbable dialecte toltèque. D’ailleurs, ces deux-là prouvaient bien les goûts habituels du jury Nobel en matière de littérature : soit l’expérimentation snobinarde élitiste, soit les bons sentiments mondialisés. Modiano, ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est un écrivain qui n’a jamais rien eu à vendre, ni expérimentation de laboratoire, ni idéologie, ni bons sentiments, toute chose qui n’ont jamais  donné de la bonne littérature.

Le hasard fait que nous apprenons cette excellente nouvelle alors que son dernier roman vient de sortir, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, et que nous en avions prévu la lecture ce week-end car Modiano va bien avec la mélancolie d’un dimanche d’automne au goût de noix et de chinon quand on interrompt sa lecture seulement pour jeter un œil par la fenêtre sur une avenue déserte bordée d’immeubles Haussmann avec les feuilles des peupliers qui  commencent à tomber dans les contre-allées. La rencontre avec Modiano, pourtant, nous avait pris du temps. Il faut dire qu’on nous l’avait un peu caché, Modiano. Ou, pour formuler les choses différemment, jusqu’à la fin des années 80, on avait l’impression que Modiano était un écrivain pour cadres sup qui recherchaient un supplément d’âme, un écrivain qui allait apporter la littérature dans la corbeille de leurs signes extérieurs de richesse. Bien entendu, tout cela a changé. La barbarie n’ayant cessé de s’amplifier, le cadre n’a même plus besoin de l’alibi littéraire pour paraître. Et si vraiment il s’ennuie, et qu’il n’a rien d’autre à faire pendant une heure de plage ou de train, il lui suffira de lire un roman de Guillaume Musso ou de Marc Levy. On ne trouve plus que ça sur les maigres tourniquets consacrés à la littérature française et dans les listes des meilleures ventes. Tant mieux, finalement : nos nouveaux seigneurs, en se concentrant exclusivement sur l’appétit de richesses, ont libéré des territoires entiers de l’imaginaire qu’il ne tient qu’à nous de réinvestir.

Ainsi, oublions ceux qui lisaient ou feignaient de lire Modiano, ceux qui disaient qu’il qu’il fallait lire Modiano,  que ce soit les critiques paresseux ou les profs en facilité. Et redécouvrons-le pour ce qu’il est : l’écrivain français qui a le mieux saisi depuis quarante ans, dans ses romans qui font semblant de tous se ressembler, les corsi et recorsi de notre durée humaine. Le Nobel a cru faire un choix mainstream, tant mieux, car il n’a pas vu à quel point Modiano est inassimilable aujourd’hui et que son succès public, comme souvent en littérature, relève du malentendu : Modiano ne raconte pas vraiment d’histoire et il aime la lenteur et les traces du monde d’avant. Comment voulez-vous faire un roman avec ça? Nous vous invitons cependant à éteindre les portables et à mesurer, très précisément ce que dégagent de silence, de lumière, de subversion discrète aussi, les quelques lignes qui suivent : « À l’époque, j’y trouvais encore des vestiges de mon enfance: les hôtels délabrés de la rue Dauphine, le hangar du catéchisme, le café du Carrefour de l’Odéon où trafiquaient quelques déserteurs des bases américaines, l’escalier obscur du Vert Galant,  et cette inscription sur le mur crasseux de la rue Mazarine, que je lisais chaque fois que j’allais à l’école: NE TRAVAILLEZ JAMAIS. » Ou encore : « Notre seul but de voyage, c’était d’aller au coeur de l’été; là où le temps s’arrête et où les aiguilles de l’horloge marquent pour toujours la même heure: midi. «  Il s’agit d’extraits  du roman Dans le café de la jeunesse perdue qui reprend, en creux, l’histoire des dérives des jeunes situs dans le Saint-Germain des années 50.

On dit que Modiano écrit toujours le même livre. Outre que c’est souvent la marque d’un écrivain de race, ce n’est pas tout à fait vrai. L’œuvre de Modiano a aussi connu des bifurcations, derrière l’apparente unité que lui donne sa fameuse petite musique. On connaît très précisément son roman familial douloureux depuis Un pedigree et le passé trouble de son père pendant l’Occupation : il était juif, fréquentait des milieux interlopes et avait fait une éphémère fortune grâce à des trafics divers. Quant à sa mère, comédienne belge, elle s’est désintéressée de lui dès l’enfance et l’a abandonné à ses grands-parents. Modiano, à ses débuts, ne voulait pas parler explicitement de sa propre vie. Il écrivit ainsi une série de romans subtilement angoissants, flirtant avec le fantastique dans leur description de Paris sous l’Occupation avec des personnages en apesanteur sociale, vaguement collabos, vaguement truands, toujours sur le point d’être arrêtés.

Modiano,  finalement, c’est un Simenon sans Maigret. Il écrit autour des creux, des absences, des non-dits avec des narrateurs orphelins qui louent des chambres à la semaine dans des arrondissements excentrés et qui recherchent les traces d’une petite fille déportée. Modiano est l’écrivain de la mélancolie sereine, de la mémoire inguérissable, de la nostalgie apaisée. Autant dire l’exact envers du présent perpétuel, de l’amnésie organisée, de l’éphémère médiatique.

Alors remercions encore une fois le Nobel qui, même s’il ne l’a pas fait exprès, ne s’est pas perdu dans le quartier.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21635482_000019.

Tortionnaires en série

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homeland scandal torture

homeland scandal torture

Les séries américaines Homeland et Scandal viennent de redémarrer pour une nouvelle saison. A l’instar d’autres séries de qualité et à succès comme 24 heures, Crisis, ou Hostages, la torture y est une pratique courante et totalement décomplexée.

En 1976, le public découvrait avec frisson Marathon Man de John Schlesinger avec Dustin Hoffmann et Laurence Olivier. La scène de torture à la fraise de dentiste est dans toutes les mémoires. C’est sans doute la première fois que l’on montrait avec autant de réalisme et d’évidence une scène de torture dans un film grand public américain. Mais, dans ce film, le tortionnaire était un ancien nazi qui avait précédemment torturé dans les camps de la mort. Un méchant qui torturait un gentil.

Désormais, ce sont les gentils qui torturent les méchants. Les tortionnaires représentés aujourd’hui ne sont pas d’anciens nazis, mais des agents du FBI ou de la CIA. Et les méthodes employées par Laurence Olivier dans Marathon man sont assez « light » à côté des scènes de percement de tibias à la perceuse, de lacération à la lame de rasoir, d’arrachage d’ongles ou de dents que l’on peut voir dans Scandal. Le sang qui gicle ne fait plus peur au public américain, du moment que c’est pour la bonne cause. Et la torture est devenue un acte tellement banalisé dans l’imaginaire collectif américain, qu’elle n’est pas mise en scène pour dénoncer un acte contraire aux droits les plus fondamentaux de l’homme, mais comme une péripétie du scénario. Dans Scandal, ce sont même des avocats qui ordonnent à leurs collaborateurs d’aller torturer (à la perceuse !!) un tortionnaire des services secrets pour lui soutirer des secrets…

Comment comprendre une telle évolution de la mentalité américaine ? Elle se cristallise certainement dans le Patriot Act qui autorise aux services américains de pratiquer la torture si la sécurité nationale est en danger. La CIA entretient d’ailleurs plusieurs centres de torture secrets à l’étranger. Et la torture est officiellement pratiquée quotidiennement à Guantanamo. Mais elle puise plus loin dans la mentalité américaine. Le général Bradley ne déclarait-il pas en 1944 qu’il n’hésiterait pas une seconde à raser un immeuble, un quartier ou même une ville si cela pouvait sauver un soldat américain ? La sacralité de la vie d’un Américain atteint aujourd’hui son acmé et le citoyen américain tolère l’intolérable, du moment qu’il s’agit de sauver la vie d’un Américain. La guerre doit désormais faire zéro mort (du côté américain). Le droit à la vie d’un soldat ou d’un citoyen américain passe avant les droits de l’homme.

Jusqu’où cette dérive ira-t-elle ? La NSA espionne désormais le monde entier et enregistre toutes les conversations de tous les Américains. Au nom de la sécurité nationale. La CIA torture chaque année un nombre conséquent de personnes dans le monde. Toujours au nom de la sécurité nationale. La nation qui a inscrit « le bonheur de l’homme » dans sa Constitution même ira-t-elle jusqu’à entériner la torture comme nécessaire au bonheur des Américains ?

Rebelles libertaires et tentation totalitaire

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christophe bourseiller gauchet blois

christophe bourseiller gauchet blois

Christophe Bourseiller est essayiste, écrivain et acteur, notamment spécialiste des extrêmes. Dernier livre paru : Les Faux Messies. Histoire d’une attente (Pocket).

Propos recueillis par Daoud Boughezala

Daoud Boughezala. Dans une tribune publiée dans Libération, Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie ont exprimé leur refus de débattre avec Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’histoire de Blois sur la rébellion, au prétexte de son prétendu conformisme idéologique [1. « Pourquoi il faut boycotter les Rendez-vous de l’histoire : un appel collectif », Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, Libération, 6 août 2014.]. Comprenez-vous ce parti pris ?

Christophe Bourseiller. Je n’imagine pas que des intellectuels puissent se montrer réfractaires à un débat d’idées. S’ils ne sont pas d’accord avec Marcel Gauchet, qu’ils aillent le dire ! Ce qui fait le sel d’un débat, c’est justement le choc des idées contradictoires. Si le frottement n’intervient pas, on meurt d’ennui, ce qui arrive aujourd’hui de plus en plus fréquemment, tant la France se meurt d’atonie.[access capability= »lire_inedits »]

Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie semblent estimer que les thèses défendues par Gauchet sont à ce point discutables qu’on ne saurait les discuter. Il y a quelques années, l’extrême gauche refusait ainsi de débattre avec l’extrême droite. Ses opposants tiennent-ils aujourd’hui Gauchet pour un néofasciste ? Je ne peux le croire. Cela dit, je vous rappelle qu’Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie sont souvent considérés comme des disciples de Pierre Bourdieu. Or, Bourdieu ostracisait les penseurs qui n’étaient pas d’accord avec lui. C’est du moins ce qu’Edgar Morin affirme dans son Journal. Il aurait souffert d’avoir été « désinvité » à des colloques, à la demande de Pierre Bourdieu.

Cette excommunication de l’adversaire a-t-elle des racines idéologiques ?

La pratique évoque celles du PCF à l’époque stalinienne. Il est aussi vrai que Bourdieu a été lu et relayé dans l’Université par des trotskistes qui admiraient son travail sur la misère du monde et sa sociologie ouvrière. Ils ont un peu annexé sa pensée. Comme leurs ennemis staliniens, dont ils partagent l’héritage léniniste, les trotskistes se positionnent volontiers comme les seuls détenteurs de « la » vérité, et les seuls gardiens de la flamme révolutionnaire. Observe-t-on de nos jours la récurrence de pratiques léninistes ?

Mais ces « Beria de bac à sable », comme les a baptisés Élisabeth Lévy, n’ont pas de comptes à rendre au moindre Politburo. Louis et Lagasnerie se réclament moins de Trotski que de Foucault…

Et en ce sens, ils seraient moins classables ? Michel Foucault s’est lui-même commis dans les années 1970 avec la Gauche prolétarienne, un groupe maoïste dont il fut le « compagnon de route ». L’extrême gauche produit en tout état de cause de curieux mélanges idéologiques. Par exemple, je suis toujours étonné de voir des anarchistes participer aux « manifs pour Gaza », alors que l’anarchisme s’oppose autant à l’État – qu’il soit israélien ou palestinien – qu’à la religion – « Ni Dieu ni maître ! ».  Le problème, c’est que toute une branche de l’archipel libertaire se trouve aujourd’hui imprégnée de valeurs trotskistes. Olivier Besancenot se réclame ainsi de l’anarchiste communarde Louise Michel, alors qu’il est issu d’un courant qui célèbre Trotski, l’assassin de Cronstadt, ennemi farouche des anarchistes… Le souci de modernisation idéologique passe par de troublantes hybridations.

Dans leur mythologie, la « cause » homosexuelle occupe une place de choix. En s’érigeant comme les seuls représentants légitimes du progressisme gay, ces militants du mariage et des enfants pour tous ne promeuvent-ils pas l’ordre moral bourgeois ?

Lorsqu’elle a éclos dans les années 1970, la cause homosexuelle relevait de la contre-culture, ses défenseurs se montrant hostiles au patriarcat, tout autant qu’au mariage. Aujourd’hui, la cause gay passe à l’inverse par la défense des valeurs du mariage et de la famille. Verra-t-on demain des militants homosexuels défendre également le travail et la patrie ? Il est difficilement tenable de prétendre incarner une rébellion contre-culturelle tout en défendant des valeurs familiales. Les partisans du mariage gay doivent tirer les leçons de leur engagement, et assumer leur ralliement à l’ordre patriarcal traditionnel.

Voilà qui ferait tache au pays des rebelles ! Si l’on en croit les conjurés de Blois, tout homme de gauche devrait contester l’ordre établi, sans que soit discutée le bienfondé de sa démarche. Ce sentiment de révolte intransitif ne vide-t-il pas la rébellion de son sens ?

À l’évidence, le terme de rebelle fait problème. Comment dénommer l’ensemble des courants contestataires ? À la fin des années 1980, j’avais proposé dans un livre éponyme de les désigner comme « ennemis du système ». Par-delà les divergences idéologiques, ce qui unit les extrêmes droites, les extrêmes gauches et les mouvances inclassables, c’est le rejet du système actuel. Le consensus par la négation. Toutefois, la notion m’a vite paru insuffisante, et j’ai préféré travailler plus tard sur « l’extrémisme ». En parallèle, nous avons vu éclore dans le champ de la recherche la notion de « rebelle ». En 1999, Emmanuel de Waresquiel a publié un livre sur le xxe siècle intitulé Le Siècle rebelle. Dans cet ouvrage collectif, il traitait à la fois du syndicat SUD, des situationnistes, de José Bové, de l’Action française, des intermittents du spectacle, etc. À la lecture de cet essai, j’avais été frappé par le caractère hétérogène de la notion de rebelle, dans laquelle on mettait tout et rien.

Je déduis de votre désarroi qu’il est impossible de définir une quelconque essence de la rébellion, laquelle n’est peut-être qu’une étiquette autogratifiante…

Le rebelle, c’est vaguement celui qui conteste, sans qu’on sache s’il se place dans une perspective révolutionnaire ou réformiste : si je ne suis pas content et que je gueule au feu rouge, je deviens un rebelle. Le contribuable en colère se trouve hissé au même niveau que le djihadiste décapiteur. Pierre Poujade, Che Guevara, Guy Debord, José Bové et Ben Laden se trouvent mis dans le même sac. En tout état de cause, ce terme minimal ne sert qu’à chapeauter un archipel hétérogène. Je préfère pour ma part m’interroger sur l’extrémisme. Comment le qualifier ? Existe-t-il des idées proprement extrémistes, ou l’étude de l’extrémisme se réduit-elle à une sociologie des comportements ? Le débat est ouvert.

Par souci d’objectivité, plutôt que de rebelles ou d’extrémistes, pourquoi ne pas parler de pensées radicales ?

Tout dépend de la façon dont vous observez les courants politiques de marge. Si vous prenez en compte leur impact sur ce que Foucault appelait l’épistémè, c’est-à-dire le champ culturel, vous voyez émerger au fil des années des pensées radicales qui constituent des anomalies au cœur de chaque époque. Ces anomalies annoncent bien souvent la transition vers une autre période historique. Ces idées neuves éclosent au sein de courants politiques répertoriés, mais elles les transcendent. J’oppose ainsi les pensées de Debord ou de l’Encyclopédie des nuisances, toutes deux inclassables, au ronron du NPA et des groupes qui lui ressemblent.

L’extrême gauche ne produit-elle plus d’idées vraiment révolutionnaires ?

L’extrême gauche politique est plurielle. Je crains toutefois qu’elle ne souffre aujourd’hui d’une certaine stérilité. Il y a une vraie crise de l’alternative révolutionnaire. Critiquer les injustices, tout le monde peut le faire. Mais que va-t-on mettre à la place ? Les extrêmes gauches peinent à formuler une alternative nouvelle. On en revient ainsi chez les trotskistes à évoquer des modèles récents, qui vont de la Tchécoslovaquie du Printemps de Prague à l’URSS de Gorbatchev. On voit certes de nombreux penseurs tenter de rénover le corpus. Je songe à Toni Negri, Alain Badiou, Étienne Balibar ou Slavoj Zizek. Ces théoriciens qui tentent de dépasser le marxisme se contentent de rhabiller Marx avec des habits neufs. Derrière leurs formules ronflantes, il reste l’idée qu’une classe capitaliste et bourgeoise opprime une classe prolétaire et qu’il faut en conséquence envisager une révolution socialiste. On en revient toujours à cette notion dont on ne sort jamais, la lutte des classes, qui a nourri tant d’espoir et tant d’injustice.

Pendant que la gauche de la gauche vaticine dans le vide, le socialisme de gouvernement a pleinement intégré la société de marché, au point qu’on peine à le distinguer de la droite. De mémoire d’historien des idées, avez-vous déjà observé une telle déliquescence de la gauche intellectuelle et politique ?

Ce n’est pas nouveau. Dès son origine, le courant socialiste se trouve scindé entre les extrémistes et les modérés, qu’on appelle « possibilistes ». Plus tard, Jules Moch, Guy Mollet, Michel Rocard, Olaf Palme ou plus récemment Tony Blair, ont essuyé des torrents d’invectives, en raison de leur pragmatisme ou de leur modération. J’observe aujourd’hui dans le Parti socialiste français la présence d’un certain archaïsme postmarxiste, qui s’incarne dans la prolifération des courants « de gauche ». La présence influente des « frondeurs » et autres gauches du PS prouve que la social-démocratie se trouve encore éperonnée par une extrême gauche qui aimerait la durcir et qui ne renonce pas à l’espoir de « régénérer » une formation qu’elle désigne encore en 2014 comme un « parti ouvrier ». Arnaud Montebourg et ses amis démissionnaires prouvent au minimum que le PS demeure irrigué par des thèses issues de la gauche de la gauche.

On dirait que la gauche n’a plus guère que quelques causes sociétales et une vague « moraline » antiraciste à se mettre sous la dent. Cette obsession de la pureté vertueuse n’est-elle pas d’ailleurs ce qui réunit Didier Eribon, Édouard Louis et Najat Vallaud-Belkacem ?

La crise de l’alternative révolutionnaire, qui touche au premier chef les extrêmes gauches, se répercute dans la gauche modérée. Comment concilier les impératifs du marché avec les proclamations électorales visant à combattre la finance ? Aux yeux de son aile gauche, le gouvernement a renié ses promesses. Est-il encore de gauche ? Il a trahi sur le plan social. Il va tenter de se rattraper sur le plan sociétal. Le gouvernement a été très en pointe sur la question du mariage gay pour contrebalancer les hausses d’impôts et la taxation des heures supplémentaires. La cause du mariage gay a sans doute été une diversion, permettant de déplacer le débat vers un terrain moral. Dès lors, on a vu prospérer une « gauche morale », s’arrogeant plus que jamais le monopole du cœur. Nous avons connu les « restaurants du cœur ». Voici maintenant le « gouvernement du cœur ». Mais peut-on gouverner avec son cœur ?[/access]

*Photo: Hannah

Moscou : Ronald McDonald convoqué au tribunal

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Le cheeseburger tiède, est-ce la guerre froide qui continue par d’autres moyens ? Toujours est-il que la justice russe (les amateurs de guillemets peuvent en rajouter à volonté, façon ketchup) vient de mettre en examen Ronald McDonald. C’est une image, bien sûr : en vérité, c’est la fondation du même nom qui fait l’objet d’une enquête du parquet de Moscou.

On savait depuis plusieurs semaines que la fondation, dont la raison sociale est l’aide aux enfants, notamment en milieu hospitalier, était l’objet d’une flopée de critiques. Ces soupçons étaient principalement alimentés par le député « Russie Juste »[1. Parti modérément pro-Poutine et ultra pro-life, dont Wiki nous dit par ailleurs qu’il est membre de l’Internationale socialiste, hi, hi, hi.],  Andreï Kroutov – qui, selon Les Izvestia, a demandé, début septembre, au Procureur général de Moscou de fourrer son nez dans les comptes de Ronald. Ce qui fut fait un mois plus tard : la responsable de la branche russe de la fondation a confirmé à l’AFP qu’elle venait d’être sommée par le proc de Moscou de fournir la preuve que la totalité des sommes récoltées ont bien été affectées à de justes causes. Affaire à suivre.

On s’en doute bien, la Fondation clame son innocence, mais on n’est guère optimiste pour le camarade Ronald. On sait que McDo s’est fait mal voir du Kremlin après sa décision de fermer ses établissements en Crimée, l’été dernier. On sait aussi que depuis, les fermetures de restaurants de la marque se sont multipliées en Russie. On sait enfin qu’il n’y a aucune raison de penser que le Parquet de Moscou soit plus indépendant du pouvoir politique indigène que ses équivalents de Paris, New-York ou Cotonou.

En tant qu’ami sincère de la justice juste et des droits de l’homme, je suis inquiet. En tant qu’amateur exclusif de Whopper, je me marre.

La jeune femme et la mort

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ari mirkan kobane

ari mirkan kobane

Je n’irai probablement jamais à Kobané mais je ne suis pas près d’oublier ce nom. Je ne peux qu’imaginer cette ville avec une image mentale sans doute fausse. Une  cité d’Orient, écrasée de soleil, une ville qui pourrait entrer sans problème dans un vers de Racine : « Je demeurai longtemps errant dans Kobané. » Si je ne vais pas oublier Kobané, c’est parce que ce qui s’y joue, ces jours-ci, a pris soudain un visage, un beau visage de femme,  celui d’Arin Mirkan.

Oui, jusque-là, quitte à choquer, je regardais cette guerre avec une certaine circonspection. Oh, je suis bien convaincu que l’Etat Islamique est composé d’affreux décérébrés. Seulement personne ne m’a expliqué de manière vraiment convaincante comment il se fait qu’ils aient apparu si vite et si fort en Irak. On avait pourtant installé la démocratie, en Irak, non, en éliminant de la scène le plus affreux dictateur de tous les temps, un certain Saddam Hussein ? Personne ne m’a expliqué non plus pourquoi soudain l’Iran et Bachar Al-Assad étaient devenus fréquentables. Parce que sauf hallucination psychotique de ma part, l’année dernière, il était très urgent de bombarder Assad et de faire de même avec l’Iran en passe de devenir une puissance nucléaire. Winston Smith, dans 1984, qui travaille au ministère de la Vérité, sait bien qu’il ne faut pas chercher trop loin, que si l’année dernière Océania était en guerre avec Eurasia contre Estasia, maintenant Océania est alliée avec Eurasia et est en guerre avec Estasia et qu’il en a toujours été ainsi puisque la réécriture permanente du passé crée la vérité du présent. Celui qui oserait dire le contraire ne serait qu’un allié objectif des djihadistes, un affreux, un relativiste…

Arin Mirkan, donc. L’histoire est connue : capitaine dans les troupes kurdes de l’YJP, le bras armé du Parti de l’Unité démocratique, Arin Mirkan cernée par les djihadistes de l’Etat islamique a préféré, -les sources divergent- dégoupiller une grenade ou déclencher des explosifs dans une ceinture pour entraîner avec elle dans la mort une dizaine d’assaillants. On ne sait pas exactement son âge, on dit qu’elle avait des enfants et on souligne assez peu que son parti est un vrai parti progressiste, avec même dedans des vrais bouts de marxisme. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi, quand les peuples luttent pour leur indépendance, cette indépendance va si souvent de  pair avec un projet social avancé, voire révolutionnaire. Il faut croire que la patrie n’est pas incompatible avec le socialisme, le vrai, et quitte à se libérer d’une tutelle politique pourquoi ne pas le faire aussi d’un système économique pour faire d’une pierre deux coups et aller vers plus de justice sociale, ce qui fut la philosophie, si décriée aujourd’hui, de notre Conseil National de la Résistance dès 1943.

Enfin quand je dis l’histoire que l’histoire d’Arin Mirkan  est connue, finalement pas tant que ça. On en a parlé mais pas au point d’en faire un symbole, tout au moins dans les médias occidentaux. Que nous arrive-t-il nous si prompts à nous enflammer sur commande médiatique ? La peur de se faire manipuler par un bouteillon de la propagande kurde ? Ce serait tout à l’honneur des rédactions pourtant si disposées à avaler n’importe quoi dès qu’un conflit où nous sommes mêlés de près ou de loin, -ici plutôt de loin-, permet de faire de l’audience avec des images martiales, belles comme un extrait de Top Gun.

Mais il y a une autre hypothèse, moins glorieuse. On a peut-être un peu honte devant le visage souriant, tellement proche, d’Arin Mirkan. On célèbre depuis des semaines l’héroïsme kurde, ce qui ne mange pas de pain, mais apparemment à part des frappes aériennes à haute altitude qui semblent moyennement efficaces puisque Kobané est sur le point de tomber, on ne fait pas grand chose. On leur avait promis des armes mais il doit y avoir de sacrées difficultés d’acheminement, comme les colis de la poste, car ils n’ont visiblement toujours rien reçu. Ou alors, comme l’Angleterre et la France pendant la Guerre d’Espagne, l’Occident joue à la non-intervention déguisée et nos armes arriveront trop tard comme sont arrivés trop tard les avions de Staline pour les Républicains.

Et puis, sans doute, surement même, Arin Mirkan nous renvoie à quelque chose qui nous a définitivement dépassé : l’héroïsme. Et en plus, c’est une femme. Une belle femme héroïque…. Je sais, les néo-féministes ou post-féministes vont pousser des hauts cris mais je reste indécrottablement « genré » : quand c’est une femme qui meurt à la guerre, en combattant, il y  a pour moi  une manière de valeur ajoutée symbolique qui rend la chose encore plus tragique. Apparemment, pour la France aussi puisqu’on se rappellera que notre héroïne nationale est tout de même Jeanne d’Arc.

On fera bien de se le rappeler, aussi,  quand nous contemplerons le visage d’Arin Mirkan qui s’est battue pour sauver le droit de nous regarder, nous, en souriant, avec ses yeux sombres et profonds. Sans que rien, ni un voile ni même sa mort, ne vienne s’interposer entre elle et nous, à Kobané ou ailleurs.

«Poutine est avant tout un pragmatique»

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vladimir poutine frederic pons

vladimir poutine frederic pons

Frédéric Pons dirige le service international de Valeurs actuelles. Il vient de publier une biographie du président russe, Poutine (Calmann-Lévy).

Daoud Boughezala : Au cours de ses quatorze années à la tête de la Russie, Vladimir Poutine a soufflé le chaud et le froid avec les oligarques, s’appuyant sur les uns, réprimant les autres (Berezovski, Khodorkovski). Depuis les années Eltsine le gros de l’économie ne reste-t-il pas aux mains d’une caste réduite de millionnaires ?

Frédéric Pons : Avec les oligarques, Vladimir Poutine a soufflé surtout le froid. Leur mise au pas est une constante de sa politique. Dès son arrivée au pouvoir (2000), il leur a mis un marché en mains : « Enrichissez-vous, mais à condition d’en faire aussi profiter l’économie russe et de ne pas vous occuper de politique ! » Son objectif était double : stopper leur pillage systématique des richesses nationales et en faire des relais de sa politique de puissance. Ceux qui ont accepté la règle ont pu s’enrichir. Les autres ont subi l’exil ou la prison. La population a apprécié. Cette politique du knout explique en grande partie la cote de popularité de Poutine. Les Russes lui savent gré de cette reprise de contrôle par l’Etat des richesses nationales.

Malgré ses haussements d’épaule occasionnels, Poutine n’est-il pas prisonnier d’une économie amorphe dépendante des revenus gazo-pétroliers ?

L’économie russe était hyper-centralisée et hyper-administrée sous les Soviétiques. Elle le reste sous bien des aspects, parce que le nouveau système n’a pas réussi à mettre en place le réseau de PME-PMI qui structure les économies occidentales. Poutine veut y arriver. Il l’avait annoncé dès décembre 1999, dans un texte inédit que je publie : «L’Etat doit agir où et quand on a besoin de lui ; la liberté doit exister où et quand elle est requise.»

Où en est vraiment l’économie russe ?

Elle est à la fois archaïque, marquée par trois quarts de siècles de communisme, et novatrice, avec des jeunes générations qui découvrent à peine les règles et les promesses de l’économie de marché. Les Russes apprennent très vite et la classe moyenne ne cesse de croitre. En 2003, elle représentait 29 % de la population. Aujourd’hui, c’est 42%, près de 60 millions de personnes. Cette économie reste en effet trop fortement dépendante des hydrocarbures, la cash-machine au service de la géopolitique de Poutine. Cette dépendance est un vrai risque, surtout si l’Occident prive la Russie des technologies qui lui sont nécessaires pour moderniser ses installations hors d’âge. Poutine le sait. Il a annoncé une ambitieuse politique de recherche et de hautes technologies. Pour l’instant, les résultats se font attendre.

Face à l’OTAN, Poutine a également évolué. Au lendemain du 11 septembre, il proposait une grande alliance avec les Etats-Unis de George W. Bush, avant que la guerre russo-géorgienne de 2008 n’émeuve les chancelleries occidentales. Le Kremlin navigue-t-il à vue ?

Poutine est un pragmatique. Il s’adapte aux circonstances, aux forces et aux faiblesses de ses adversaires, fidèle à une constante de la politique russe : la hantise de l’encerclement, qu’il vienne de l’est (Chine) ou de l’ouest (Otan, Etats-Unis). Malgré sa méfiance innée à l’égard de l’Otan, il avait réellement tenté de s’en rapprocher dans les années 2000. Les Russes assurent qu’ils avaient obtenu, en 1991, l’assurance de l’Allemagne et des Etats-Unis que l’Otan ne s’étendrait pas à l’est. L’intégration dans l’Otan des pays baltes, de la Pologne et d’autres pays de l’ancien bloc de l’Est a été pour eux une humiliation nationale. Leur réaction a été tardive mais brutale. D’abord en 2008, quand l’Otan a cherché à intégrer la Géorgie. Ensuite en 2013 en Ukraine, quand la perspective de voir Kiev rejoindre l’Otan s’est précisée. Moscou estime que l’Ukraine doit rester une passerelle entre l’Est et l’Ouest. En Géorgie comme en Ukraine, les Russes accusent les Américains d’avoir poussé à la roue et manipulé l’Europe, entraînée malgré elle, faute de politique cohérente. D’une manière générale, Poutine a profité de ces crises pour imposer le retour de son pays au premier plan international.

Quid de son projet d’Union eurasiatique entre la Russie, le Belarus et le Kazakhstan ? N’est-il qu’une simple zone de libre-échange destinée à développer la prospérité économique du monde russophone ou un moyen de restaurer l’hégémonie de l’Empire déchu sur ses anciennes marches ?

Poutine agit en permanence sur plusieurs plans. Oui, il veut restaurer la puissance de son pays. Oui, il veut redonner une fierté nationale à ses habitants. Sa remise en ordre intérieur lancée en 2000 est en train de stabiliser la Russie. Il passe maintenant à la politique extérieure. Il veut réaffirmer non pas l’hégémonie russe – il est lucide – mais l’influence russe sur les pays qui échappent à l’orbite américaine, otanienne ou européenne. Sa proposition d’une « Europe de Lisbonne à Vladivostok » n’ayant suscité aucun intérêt en Europe occidentale – à tort -, il s’est tourné vers l’Asie centrale et la Chine. Ces immenses marchés offrent à la Russie des relais de croissance et une intéressante profondeur stratégique.

Vous semblez accréditer l’idée que le président russe projette de créer un véritable « pôle civilisationnel » alternatif à l’Occident. Comme l’a montré l’annexion de la Crimée, cette haute ambition affichée ne cache-t-elle pas de simples objectifs de puissance ?

Nationaliste convaincu, Poutine a une très haute idée de la civilisation russe. Pour lui, elle mêle la richesse de la culture, les valeurs de l’orthodoxie et un modèle original de développement. Il en fait une alternative au « libéralisme déraciné » de l’Occident, que lui et ses amis estiment à bout de souffle, miné par ses doutes identitaires, paralysé par son relativisme culturel et son laxisme sociétal (notamment sur la famille). Poutine veut protéger le « pôle civilisationnel » russe pour le transmettre aux générations futures. Il cherche aussi à le mettre au service de sa politique, en y intégrant les 40 à 50 millions de Russes de la diaspora, qu’il voit comme des vecteurs d’influence et de puissance.

Les manifestations monstres de l’opposition après les législatives de l’automne 2011 ont fait craindre le pire à Poutine. Ce début de mobilisation a-t-il provoqué un changement de politique chez un Poutine que l’on dit de plus en plus autoritaire et conservateur ?

Cette mobilisation est un épiphénomène. Elle n’a touché qu’une partie des classes urbaines branchées, dans deux ou trois grandes villes. Le pays profond n’a pas bougé. Il continue de voter Poutine sans état d’âme parce qu’il incarne l’ordre, la stabilité, la fierté russe. Aidé par la quasi-totalité des médias, Poutine ne descend jamais en dessous de 65% d’opinions positives. Cet été, il était à 87% ! Poutine est autoritaire et conservateur depuis ses débuts politiques. Il ne l’est pas plus aujourd’hui qu’hier. Il s’inscrit en cela dans la longue tradition des dirigeants russes – les tsars puis les soviets -, avec une différence de taille : le suffrage universel. Elu et réélu depuis 2000, il est le premier dirigeant démocrate de l’histoire russe. Cette démocratie autoritaire n’est évidemment pas parfaite. Comment pourrait-elle l’être ? La démocratie n’existe en Russie que depuis le début des années 2000, après six siècles d’autocratie tsariste, trois quarts de siècle de dictature communiste, dix ans d’anarchie mortifère. L’Occident pratique la démocratie depuis deux cents ans ! Pays de 145 millions d’habitants (une centaine d’ethnies différentes) sur 11 millions de kilomètres carrés, la Russie ne se gouverne pas comme la douce France ou le paisible Royaume-Uni.

D’après Marlène Laruelle, la promotion des valeurs traditionnelles par le pouvoir russe, relayée par l’Eglise orthodoxe, dissimule un vide idéologique majeur. Vladimir Poutine pose-t-il en champion des valeurs conservatrices à seule fin de séduire son opinion ?

Si c’est le cas, c’est plutôt bon signe. Cela signifie que l’opinion existe, qu’elle pèse et que Poutine en tient compte. Il séduit l’opinion russe et déroute l’opinion occidentale parce qu’il cherche à incarner la synthèse de l’histoire russe : Pierre le Grand et Staline, les tsars et le Parti, le KGB et Soljenitsyne, les popes et les soviets. Patriote tendance nationaliste, libéral en économie, religieux traditionaliste, réactionnaire sociétal (sur la famille), il rejette précisément toute idéologie. Je regrette que trop d’analystes occidentaux n’aient pas vraiment cherché à mieux comprendre ce phénomène, le réduisant à quelques clichés qui entretiennent un confortable prêt-à-penser ambiant. Mon ambition a été justement d’aller au-delà de ces clichés, en toute liberté, pour décrypter le code mental de Poutine et de la nouvelle Russie. Les deux n’ont pas fini de faire parler d’eux.

*Photo : wikicommons.

Jeux de dupes dans le désert

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bombardement desert irak

bombardement desert irak

Quand, à la fin de l’été, Barack Obama a avoué que les États-Unis n’avaient pas de stratégie pour contrer l’État islamique, sa désarmante franchise révélait une vérité profonde : l’Occident est dans une impasse. La sortie d’Obama montre que la prudence et la sagesse qui sont de mise à Washington depuis 2008, en rupture avec l’interventionnisme teinté de messianisme des années George W. Bush, n’apportent pas les fruits escomptés. Dire qu’on s’était bien moqué de Bush junior qui avait osé entrer avec ses santiags dans l’Orient compliqué, comme un éléphant – l’icône des Républicains américains – dans un magasin de porcelaine… Et qu’on avait même accordé à son successeur le prix Nobel de la paix au début de son premier mandat, rien que pour avoir remplacé le Texan à la Maison Blanche ! Six ans plus tard – et pas uniquement en Irak –, on constate que la nouvelle méthode produit des monceaux de cadavres qui ont à peu près les mêmes dimensions. Face au double échec de la thèse et de l’antithèse, nous sommes condamnés à masquer notre indécision collective sous l’apparence de la synthèse : si l’US Army frappera indifféremment les bases de l’État islamique en Syrie (donc sans l’aval de l’ONU) et en Irak (à l’invitation de son gouvernement), l’armée française ne bombardera que ce dernier pays, comme l’a précisé François Hollande lors de sa dernière conférence de presse.[access capability= »lire_inedits »]

Soyons clairs : si les États-Unis, la France et, plus largement, les Occidentaux veulent vraiment – comme ils ne cessent de le déclarer – éradiquer l’EI, il faut le priver de ses bases et des territoires qu’il contrôle. Or, l’honnêteté et la lucidité commandent de bien comprendre qu’aucune des forces locales ne finira le travail au sol pour nous. Les différents acteurs de la région ont leurs propres intérêts et – ce qui est plus important – leurs propres cultures politiques, lesquelles excluent toute victoire claire d’un des deux camps. La guerre contre les djihadistes n’aura ni son 8-Mai ni son 11-Novembre. Face à un ennemi hybride – conjuguant les méthodes de la guérilla, du terrorisme, et d’un embryon d’armée régulière  – dans un environnement instable de nations artificielles gangrenées par la corruption, d’États fantoches aux frontières floues, on ne peut pas espérer mieux qu’une « gestion » plus ou moins habile d’une pathologie chronique.

Ainsi, puisque les États occidentaux n’envisagent pas d’envoyer des forces terrestres – au-delà des simples commandos et autres unités spéciales –, choix sans doute raisonnable au demeurant, leur stratégie militaire ne peut être que boiteuse. L’EI va apprendre tôt ou tard à se battre sous un ciel hostile. Les techniques militaires sont nombreuses, et l’exemple donné par le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza – s’abriter dans un milieu urbain derrière la population civile – pourrait aussi l’inspirer. Les frappes aériennes peuvent alors soutenir la mission ingrate des fantassins locaux – Irakiens, Kurdes, Turcs, Syriens ou Iraniens –, pas faire le boulot à leur place. Or, pour le moment, ils sont loin du compte. Pire encore, il est possible qu’une partie des populations des pays directement menacés par l’EI s’accommode de ce pourrissement, qui nous paraît intolérable. Autrement dit, la présence d’une organisation comme l’EI pourrait devenir un phénomène aussi « normal » que la famine en Afrique.

S’agissant du nerf de la guerre sainte, les circuits de financement sont, à l’image de la région, difficilement contrôlables. Les Qataris et les Saoudiens peuvent toujours s’engager à assécher les sources qui irriguent les fous d’Allah, ils devront ensuite tenir parole dans la durée. Quant aux Turcs, on les voit mal fermer drastiquement leur frontière avec la Syrie pour empêcher les trafics, notamment de pétrole. Le gouvernement syrien se trouve quant à lui dans une lutte sans merci pour sa survie, qui ne passe pas forcément par l’affaiblissement de l’EI. Quant à la France, ce pays « qui ne paie pas de rançon pour la libération de ses otages » mais qui arrive quand même à les récupérer miraculeusement, on ignore si elle changerait de stratégie dans le cas où certains de ses ressortissants seraient détenus par l’État islamique. Sommes-nous capables de subir sans broncher la diffusion des vidéos de Français torturés par les djihadistes ? Si de surcroît ces bourreaux s’avéraient être des Français, de confession musulmane, partis faire le djihad, serions-nous même capables d’ouvrir les yeux ?

Cependant, si notre stratégie globale ne semble pas brillante, nous avons mis au point une excellente riposte lexicale. L’appellation d’État islamique sème la confusion au point qu’il est aujourd’hui de bon ton de refuser d’utiliser ce terme. Désormais, notre ennemi s’appelle donc Daech, un acronyme arabe qui signifie… l’État islamique en Irak et au Levant (dawla islamiyya fil-‘iraq wal-cham). On nous répète que ces égorgeurs fous ne méritent pas le noble qualificatif d’« État ». Au-delà de ce point subtil de science politique, le plus probable est que cet accès de purisme sémantique s’explique par le fait qu’il devient de plus en plus gênant d’utiliser le terme « islamique » pour le groupe le plus abject au monde. Jadis les trotskistes considéraient l’Union soviétique comme un État socialiste dégénéré, qui avait détourné les sains principes de la sainte révolution. Les mêmes mettaient des guillemets lorsqu’ils citaient le Parti dit « communiste », afin de préserver la pureté marxiste-léniniste dont ils se réclamaient. Mais mille précautions oratoires n’effacent pas la dure réalité : « État » ou groupe djihadiste, « islamique » ou « islamiste », l’EI restera longtemps une sacrée épine dans le pied de l’Occident.[/access]

*Photo: Wikicommons/U.S. Marine Corps

Pédagogie Médiatiquement Assistée

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gpa cedh manif pour tous

gpa cedh manif pour tous

La Manif Pour Tous a remis le couvert, ou plutôt le bavoir, dimanche. Le défilé, qui a comme d’habitude rassemblé 500000 manifestants selon les organisateurs et 30000 selon le Nouvel Observateur, a rallié la place de l’appel du 18 juin 1940 à Paris, pour marquer d’un symbole fort sa volonté de résistance. Oui mais de résistance à quoi ? Le débat sur le mariage pour tous ne semble plus d’actualité même si certaines personnalités, comme Xavier Bertrand, se passionnent soudain pour la question et agitent désespérément les bras afin d’exister politiquement. Alors pourquoi à nouveau descendre dans la rue ? Quant à la PMA et à la GPA, Manuel Valls lui-même s’est pourtant voulu rassurant en déclarant qu’il était opposé à toute légalisation de cette dernière en France.

Et pourtant tout un chacun devrait savoir que quand un ministre déclare solennellement son attachement ou son opposition à tel ou tel principe la main sur le cœur, c’est à ce moment qu’il faut se méfier le plus. Surtout si l’on considère que la loi Taubira sur le « mariage pour tous » consistait avant tout en un replâtrage juridique dont la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, le 26 juin dernier, a représenté une nouvelle étape. Le mariage pour tous n’a jamais complètement réglé la question qui est depuis le début au centre des débats: la filiation doit-elle rester attachée au couple biologique ou doit-elle devenir l’effet d’une volonté ?

La France n’a en rien cherché à contester la condamnation de la CEDH alors qu’elle avait jusqu’au 26 septembre pour le faire. Elle s’est contentée d’avaliser la décision et a consenti à reconnaître la filiation de l’enfant conçu par GPA en Californie. Il faut dire que la pression s’accroît sur la France qui est loin d’être le seul Etat à faire face à cette situation. Après quelques pas de valse hésitants, l’Espagne, dont les tribunaux avaient déjà accédé à la requête d’un couple d’hommes souhaitant adopter un enfant conçu grâce à la GPA en Californie, a finalement admis la possibilité d’inscrire à nouveau des enfants nés sous GPA à l’Etat civil. La question se pose également sérieusement aujourd’hui en Suisse et montre que la condamnation de la France par la CEDH a des répercutions très rapides sur le plan international et que les groupes de pression et la logique économique forcent aujourd’hui aisément la main au législateur.

Cela fait longtemps en effet que les tribunaux californiens ont légiféré sur la question, avec l’affaire de Bébé M en 1987, qui ouvrait la voie à un vaste ensemble d’évolutions juridiques et sociales parmi lesquelles la possibilité d’admettre que la filiation peut désormais découler d’un simple accord contractuel assorti aux possibilités techniques de procréation artificielle. Dans les faits, un tribunal californien peut aujourd’hui autoriser la reconnaissance de filiation dans le cas d’un couple ayant eu recours à la GPA pour concevoir un enfant. Si ce couple revient aujourd’hui en France, l’enfant, dans l’éventualité où il est né d’un parent français, se verra reconnaître la nationalité française. La mère qui n’a pas porté l’enfant, ou l’un des conjoints dans le cas d’un couple homosexuel, devra produire le jugement du tribunal américain afin de prouver la filiation établie juridiquement. Si toutefois le père biologique de l’enfant vient à décéder, le lien naturel ne sera plus reconnu, puisqu’il n’existe pas biologiquement. La CEDH a donc statué « en faveur du droit de l’enfant », c’est-à dire de l’intérêt de celui-ci à se voir reconnaître cette filiation, au détriment toutefois des principes généraux du droit. La décision constitue également une victoire de l’intérêt privé sur l’intérêt général et  s’apparente à une uniformisation progressive des normes juridiques sur le plan international en faveur du régime de la common law anglo-saxonne au détriment de la tradition romano-civiliste. Il suffit désormais pour un couple de se rendre au Royaume-Uni ou en Californie afin de concevoir un enfant par le biais de la GPA ou de la PMA pour ensuite faire reconnaître la filiation sur le sol français en sollicitant éventuellement l’intervention de la CEDH et en insistant médiatiquement sur la valeur symbolique de ce combat.

Dans ce domaine, les associations et lobbys de défense des droits des couples homosexuels ont acquis un professionnalisme certain. L’association « All out » a fait une apparition médiatique remarquée à l’occasion d’une contre-manifestation dimanche, qui n’a pourtant rassemblé que quelques centaines d’opposants place de la République, pour protester contre la Manif Pour Tous et « célébrer la diversité de toutes les familles ». Ce collectif, émanation d’une ONG fondée en 2010 à New-York par Jérémy Heimans, créateur de l’organisation cybermilitante Avaaz, est en effet bien plus efficace dans le domaine du lobbying médiatique que dans l’action de rue. Appuyée sur Purpose Action, une ONG qui se définit comme « une organisation caritative de statut américain 501(c)(3) consacrée à l’éducation et au changement des mentalités et (…) une organisation de statut 501(c)(4) consacrée aux campagnes politiques », All Out peut compter sur des soutiens puissants au niveau européen. Celui du Sigrid Rausing Trust, association philanthropique et think tank britannique, ou encore de la fondation Ford ou du Fonds d’Action Gill. Ces différents groupes de défense des homosexuels participent également avec beaucoup de succès à l’adaptation sur le plan international les différentes formes de droits nationaux aux revendications associant progressisme sociétal et libéralisation économique. Guillaume Bonnet, ancien de l’ESSEC et de Médecin sans Frontières, qui coordonne les actions de All Out pour la France, ne fait pas mystère de ses ambitions en ce qui concerne la GPA et la PMA : « Je ne comprends pas que le Premier ministre exprime le refus d’une revendication qui participe d’une grande générosité. Si elles sont encadrées par l’Etat, la GPA et la PMA ne seront pas à la merci d’une commercialisation. » (20 Minutes. 6 octobre). Comme le rappelle le magazine Têtu, le simplisme qui pouvait être reproché à All Out à ses débuts en France « est devenu une force pédagogique pour expliquer des sujets complexes au grand public. » Par pédagogie, il faut comprendre la capacité à faciliter un glissement sémantique assez peu subtil : au moment des manifestations contre la loi Taubira, l’opposition au « Mariage pour tous » était systématiquement associée à l’homophobie, aujourd’hui c’est le fait de refuser la légalisation de la GPA qui expose à cette accusation.

La condamnation de la CEDH montre au passage que, dans bien d’autres domaines, toutes les décisions prises en vertu de la loi française sont désormais soumises à l’aval de la puissante cour de justice européenne comme l’a montré encore très récemment la validation, du bout des lèvres, par les juges européens, de l’interdiction du port du voile intégral en France dans les lieux publics. Le pouvoir exorbitant de la CEDH répond à la tentation d’imposer, au nom des droits de l’homme, une normativité juridique et culturelle qui fait fi de toutes différences culturelles au nom du principe d’égalité. Celui-ci devient un dogme s’appliquant peu à peu à tous les domaines et à tous les aspects de l’existence et justifie l’impossibilité complète de s’opposer à une logique de marchandisation qui s’applique aussi à la manufacture du vivant. Comme le rappelle d’ailleurs, avec une logique impeccable, un collaborateur de Contrepoints¸ les partisans de « la diversité des familles » et de la GPA sont les avocats de l’application des règles du marché libre au corps humain, une logique à laquelle les représentants de la « France rassie », qui « tremble de passer à la moulinette de l’histoire et de la modernité », n’a plus aucune chance de s’opposer. D’ailleurs, les écologistes eux-mêmes s’offusquent qu’un José Bové ou un Noël Mamère expriment leur scepticisme vis-à-vis de toutes ses merveilleuses avancées du progrès. Après tout, c’est bien un député écolo qui avait dégainé le premier en proposant de transcrire dans l’état civil français l’acte de naissance d’un enfant « établi par une autorité étrangère dont le droit national autorise la gestation ou la maternité pour autrui ». Il est vrai que les Verts et EELV semblent avoir décidément abandonné toute cohérence sur la question, à l’image de Jean-Vincent Placé qui s’empêtre tout seul dans ses « connotations de la Seconde guerre mondiale » à force de vouloir faire de la démagogie pour tous à tout propos. C’est toujours plus facile de ressasser éternellement les heures les plus sombres de notre histoire que d’essayer d’entrevoir celles que nous prépare l’avenir.

*Photo : DES Daughter.