Frédéric Pons dirige le service international de Valeurs actuelles. Il vient de publier une biographie du président russe, Poutine (Calmann-Lévy).

Daoud Boughezala : Au cours de ses quatorze années à la tête de la Russie, Vladimir Poutine a soufflé le chaud et le froid avec les oligarques, s’appuyant sur les uns, réprimant les autres (Berezovski, Khodorkovski). Depuis les années Eltsine le gros de l’économie ne reste-t-il pas aux mains d’une caste réduite de millionnaires ?

Frédéric Pons : Avec les oligarques, Vladimir Poutine a soufflé surtout le froid. Leur mise au pas est une constante de sa politique. Dès son arrivée au pouvoir (2000), il leur a mis un marché en mains : « Enrichissez-vous, mais à condition d’en faire aussi profiter l’économie russe et de ne pas vous occuper de politique ! » Son objectif était double : stopper leur pillage systématique des richesses nationales et en faire des relais de sa politique de puissance. Ceux qui ont accepté la règle ont pu s’enrichir. Les autres ont subi l’exil ou la prison. La population a apprécié. Cette politique du knout explique en grande partie la cote de popularité de Poutine. Les Russes lui savent gré de cette reprise de contrôle par l’Etat des richesses nationales.

Malgré ses haussements d’épaule occasionnels, Poutine n’est-il pas prisonnier d’une économie amorphe dépendante des revenus gazo-pétroliers ?

L’économie russe était hyper-centralisée et hyper-administrée sous les Soviétiques. Elle le reste sous bien des aspects, parce que le nouveau système n’a pas réussi à mettre en place le réseau de PME-PMI qui structure les économies occidentales. Poutine veut y arriver. Il l’avait annoncé dès décembre 1999, dans un texte inédit que je publie : «L’Etat doit agir où et quand on a besoin de lui ; la liberté doit exister où et quand elle est requise.»

Où en est vraiment l’économie russe ?

Elle est à la fois archaïque, marquée par trois quarts de siècles de communisme, et novatrice, avec des jeunes générations qui découvrent à peine les règles et les promesses de l’économie de marché. Les Russes apprennent très vite et la classe moyenne ne cesse de croitre. En 2003, elle représentait 29 % de la population. Aujourd’hui, c’est 42%, près de 60 millions de personnes. Cette économie reste en effet trop fortement dépendante des hydrocarbures, la cash-machine au service de la géopolitique de Poutine. Cette dépendance est un vrai risque, surtout si l’Occident prive la Russie des technologies qui lui sont nécessaires pour moderniser ses installations hors d’âge. Poutine le sait. Il a annoncé une ambitieuse politique de recherche et de hautes technologies. Pour l’instant, les résultats se font attendre.

Face à l’OTAN, Poutine a également évolué. Au lendemain du 11 septembre, il proposait une grande alliance avec les Etats-Unis de George W. Bush, avant que la guerre russo-géorgienne de 2008 n’émeuve les chancelleries occidentales. Le Kremlin navigue-t-il à vue ?

Poutine est un pragmatique. Il s’adapte aux circonstances, aux forces et aux faiblesses de ses adversaires, fidèle à une constante de la politique russe : la hantise de l’encerclement, qu’il vienne de l’est (Chine) ou de l’ouest (Otan, Etats-Unis). Malgré sa méfiance innée à l’égard de l’Otan, il avait réellement tenté de s’en rapprocher dans les années 2000. Les Russes assurent qu’ils avaient obtenu, en 1991, l’assurance de l’Allemagne et des Etats-Unis que l’Otan ne s’étendrait pas à l’est. L’intégration dans l’Otan des pays baltes, de la Pologne et d’autres pays de l’ancien bloc de l’Est a été pour eux une humiliation nationale. Leur réaction a été tardive mais brutale. D’abord en 2008, quand l’Otan a cherché à intégrer la Géorgie. Ensuite en 2013 en Ukraine, quand la perspective de voir Kiev rejoindre l’Otan s’est précisée. Moscou estime que l’Ukraine doit rester une passerelle entre l’Est et l’Ouest. En Géorgie comme en Ukraine, les Russes accusent les Américains d’avoir poussé à la roue et manipulé l’Europe, entraînée malgré elle, faute de politique cohérente. D’une manière générale, Poutine a profité de ces crises pour imposer le retour de son pays au premier plan international.

Quid de son projet d’Union eurasiatique entre la Russie, le Belarus et le Kazakhstan ? N’est-il qu’une simple zone de libre-échange destinée à développer la prospérité économique du monde russophone ou un moyen de restaurer l’hégémonie de l’Empire déchu sur ses anciennes marches ?

Poutine agit en permanence sur plusieurs plans. Oui, il veut restaurer la puissance de son pays. Oui, il veut redonner une fierté nationale à ses habitants. Sa remise en ordre intérieur lancée en 2000 est en train de stabiliser la Russie. Il passe maintenant à la politique extérieure. Il veut réaffirmer non pas l’hégémonie russe – il est lucide – mais l’influence russe sur les pays qui échappent à l’orbite américaine, otanienne ou européenne. Sa proposition d’une « Europe de Lisbonne à Vladivostok » n’ayant suscité aucun intérêt en Europe occidentale – à tort -, il s’est tourné vers l’Asie centrale et la Chine. Ces immenses marchés offrent à la Russie des relais de croissance et une intéressante profondeur stratégique.

Vous semblez accréditer l’idée que le président russe projette de créer un véritable « pôle civilisationnel » alternatif à l’Occident. Comme l’a montré l’annexion de la Crimée, cette haute ambition affichée ne cache-t-elle pas de simples objectifs de puissance ?

Nationaliste convaincu, Poutine a une très haute idée de la civilisation russe. Pour lui, elle mêle la richesse de la culture, les valeurs de l’orthodoxie et un modèle original de développement. Il en fait une alternative au « libéralisme déraciné » de l’Occident, que lui et ses amis estiment à bout de souffle, miné par ses doutes identitaires, paralysé par son relativisme culturel et son laxisme sociétal (notamment sur la famille). Poutine veut protéger le « pôle civilisationnel » russe pour le transmettre aux générations futures. Il cherche aussi à le mettre au service de sa politique, en y intégrant les 40 à 50 millions de Russes de la diaspora, qu’il voit comme des vecteurs d’influence et de puissance.

Les manifestations monstres de l’opposition après les législatives de l’automne 2011 ont fait craindre le pire à Poutine. Ce début de mobilisation a-t-il provoqué un changement de politique chez un Poutine que l’on dit de plus en plus autoritaire et conservateur ?

Cette mobilisation est un épiphénomène. Elle n’a touché qu’une partie des classes urbaines branchées, dans deux ou trois grandes villes. Le pays profond n’a pas bougé. Il continue de voter Poutine sans état d’âme parce qu’il incarne l’ordre, la stabilité, la fierté russe. Aidé par la quasi-totalité des médias, Poutine ne descend jamais en dessous de 65% d’opinions positives. Cet été, il était à 87% ! Poutine est autoritaire et conservateur depuis ses débuts politiques. Il ne l’est pas plus aujourd’hui qu’hier. Il s’inscrit en cela dans la longue tradition des dirigeants russes – les tsars puis les soviets -, avec une différence de taille : le suffrage universel. Elu et réélu depuis 2000, il est le premier dirigeant démocrate de l’histoire russe. Cette démocratie autoritaire n’est évidemment pas parfaite. Comment pourrait-elle l’être ? La démocratie n’existe en Russie que depuis le début des années 2000, après six siècles d’autocratie tsariste, trois quarts de siècle de dictature communiste, dix ans d’anarchie mortifère. L’Occident pratique la démocratie depuis deux cents ans ! Pays de 145 millions d’habitants (une centaine d’ethnies différentes) sur 11 millions de kilomètres carrés, la Russie ne se gouverne pas comme la douce France ou le paisible Royaume-Uni.

D’après Marlène Laruelle, la promotion des valeurs traditionnelles par le pouvoir russe, relayée par l’Eglise orthodoxe, dissimule un vide idéologique majeur. Vladimir Poutine pose-t-il en champion des valeurs conservatrices à seule fin de séduire son opinion ?

Si c’est le cas, c’est plutôt bon signe. Cela signifie que l’opinion existe, qu’elle pèse et que Poutine en tient compte. Il séduit l’opinion russe et déroute l’opinion occidentale parce qu’il cherche à incarner la synthèse de l’histoire russe : Pierre le Grand et Staline, les tsars et le Parti, le KGB et Soljenitsyne, les popes et les soviets. Patriote tendance nationaliste, libéral en économie, religieux traditionaliste, réactionnaire sociétal (sur la famille), il rejette précisément toute idéologie. Je regrette que trop d’analystes occidentaux n’aient pas vraiment cherché à mieux comprendre ce phénomène, le réduisant à quelques clichés qui entretiennent un confortable prêt-à-penser ambiant. Mon ambition a été justement d’aller au-delà de ces clichés, en toute liberté, pour décrypter le code mental de Poutine et de la nouvelle Russie. Les deux n’ont pas fini de faire parler d’eux.

*Photo : wikicommons.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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