29 juin – C’est vers midi que Facebook et Twitter s’affolent. L’explosion a été entendue dans tout le quartier résidentiel d’Héliopolis. La cible est vite identifiée par tous : le convoi du procureur de la République. Une vidéo publiée sur Internet montre des images impressionnantes. Les communiqués officiels tombent et affirment que le magistrat n’est que blessé. Cela n’est guère crédible. Un peu plus tard, on annonce son décès et la revendication de l’attentat par la « Résistance populaire », un des bras armés des Frères musulmans. Cette escalade dans la violence ne surprend pas. Sur Facebook, chaque camp prend position : la joie des Frères est patente, le persiflage des jeunes révolutionnaires hostiles au nouveau régime rappelle que la victime du jour a fait condamner beaucoup d’« innocents ». Les partisans du régime, très majoritaires sur Facebook, tirent dans tous les sens : non contents d’éradiquer les Frères, les pro-Sissi polémiquent en ligne avec les défenseurs des droits de l’homme auxquels ils opposent la raison d’Etat : en « temps de guerre », pas question de tolérer le moindre bémol. Sur Al-Jazira, les Frères sortent leur rengaine habituelle : les services de sécurité ont fait exploser leur homme, afin de trouver un prétexte pour pendre le président Morsi.

J’éprouve un sentiment d’impuissance et de lassitude – cette bombe était lointaine, mais d’autres ont explosé bien plus près de mon domicile, ou du lieu de travail de mes amis.

30 juin- A la télévision, je vois que Sissi a promis d’accélérer les procès et d’exécuter les verdicts de peine capitale prononcés contre de nombreux islamistes. L’homme est énervé. Il oscille toujours entre une bonhomie rassurante et des crises de colère brèves et violentes. Celle-ci est-elle sincère ou feinte? Quoi qu’il en soit, les recours en cassation n’étant pas épuisés, les exécutions attendront.

1er juillet, midi- Sur Facebook, je découvre l’attaque de grande envergure lancée quelques heures plus tôt par les djihadistes contre l’armée égyptienne dans le Sinaï. Les premiers échos font état de très lourdes pertes – mais je ne vois pas quelle sont les sources des journalistes ou des blogueurs. Je lis donc la page d’un blogueur habitant Shaykh Zuwayd, la bourgade qui passe pour le fief des djihadistes. Il  parle de combats violents – bon, au moins il ne s’agit pas d’un enième massacre éclair de conscrits par des djihadistes, l’armée se bat. Il se plaint des explosions, de l’absence de courant, du sentiment d’être piégé. La prière du muezzin le rassure. Je passe sur la page d’un général à la retraite fiable et bien informé. Surprise, cet ancien officier assure – et il a des contacts – que les choses se passent très bien, que les troupes ont encerclé les djihadistes, que l’aviation les bombarde, que des forces aéroportées viennent d’être parachutées dans Shaykh Zuwayd. Je le crois et suis rassuré – il n’a jamais raconté de bêtises. Le lendemain, il affirme que les F16 ont permis à l’armée d’emporter ce round et d’écraser les djihadistes – reste à compter le nombre de les victimes collatérales, à organiser la vie sans hôpital, sans électricité et sans eau, même salée. En ce lendemain d’attentat, les pleurs des enfants supplantent le vacarme des explosions. Le général, après avoir salué la réaction de l’armée, souligne les défaillances du renseignement et de la surveillance du territoire. On n’a rien vu venir – même si la réaction a posteriori a été excellente. Sur Facebook, la majorité des Egyptiens salue la mort « des chiens », Frères et grincheux (le sobriquet des ni-ni) oscillent entre la minimisation de la performance de l’armée et la dénonciation de la joie de voir des morts. Beaucoup de jeunes révolutionnaires affirment penser au pays et aux conscrits morts pour nous. Polémiques sur les pertes de l’armée.

2-10 juillet- Dans les jours qui suivent, l’armée remporte de nouveaux succès dans le Sinaï. Dans la vallée du Nil, la police a depuis longtemps remporté la bataille, mais perd presque tous les jours un ou deux hommes. Introspection. L’assassinat du procureur avait renforcé la détermination de la population, son rejet viscéral des Frères. L’attaque djihadiste dans le Sinaï, qui a pourtant lamentablement échoué, inquiète. Cela n’en finit pas. Pis, à chaque fois l’attaque barbue est plus sophistiquée, mobilise davantage de troupes : l’hydre a des milliers de têtes. Et si l’armée finissait par plier ? Dans mes cauchemars, je vois mes amis et moi décapités. Réveillé, je retrouve un ami, fin connaisseur des questions sécuritaires. Il est optimiste. Oui, cela prendra du temps. Oui, les djihadistes ont des appuis régionaux, le Qatar et la Turquie. Oui, ils essaient de se « mettre aux normes » de l’État islamique, tant du point de vue de l’idéologie que de ce qui a a trait aux techniques de combat et de terreur. Non, les terroristes n’ont aucune chance de gagner et l’armée se bat de mieux en mieux.

Le gouvernement annonce qu’il va promulguer une nouvelle loi antiterroriste, qui comporte de nouvelles restrictions aux libertés et une nouvelle clause, prévoyant de lourdes amendes et des peines de prison pour les journalistes qui diffuseront une version autre que celle des communiqués officiels de l’armée. Cette nouvelle inquiète la presse. L’émoi, dans ce milieu, est grand, mais j’avoue être à la fois indifférent et blasé. Je vois déjà la suite : les journalistes vont se mobiliser, le pouvoir va reculer sur plusieurs points et tout le monde criera victoire. La loi fera peur mais ne sera probablement appliquée qu’aux dépens de ceux qui prennent fait et cause pour les islamistes, plus quelques jeunes révolutionnaires. C’est du Moubarak tout cru : tout interdire, puis beaucoup tolérer. La notion de droit est la grande perdante à ce jeu. Un mois plus tard, le texte passe – avec les fortes amendes, sans les peines de prison.

Sur Facebook, je m’énerve : ce gouvernement a décidé d’étouffer (mortellement ?) la vie politique, au nom de la lutte contre la pauvreté. Pain et électricité contre renonciation aux libertés caricaturées en terrorisme, désordres, troubles et palabres puérils. Les principaux ennemis de Sissi, islamistes et une fraction importante de la jeunesse révolutionnaire, nient avec obstination tout succès de la formule. Au lieu de poser le problème de l’autoritarisme avec force, ils nient l’évidence et l’existence de résultats : l’élargissement du Canal de Suez est une réussite, les chaînes de distributions des denrées de première nécessité (pain, huile, thé, entre autres) ont été restructurées et pour la première fois depuis longtemps « cela marche bien ». Les terribles pénuries d’électricité sont en effet en voie d’être surmontées, des réseaux de routes facilitent un peu les choses pour les classes moyennes cairotes et provinciales même si le trafic reste une plaie, la reprise économique est là. En niant l’incontestable, les opposants se décrédibilisent et surtout décrédibilisent la notion de vie politique : des jérémiades de gens de mauvaise foi qui font, pense le peuple, le jeu des Frères, lesquels veulent à tout prix l’échec de Sissi.

 

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21626268_000005.

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est un historien égyptien, chercheur associé à la chaire est un historien égyptien, chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France.