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Marine Tondelier se mélenchonise-t-elle ?

Critiques internes, abandon du scrutin proportionnel, élévation des seuils de parrainages… Marine Tondelier semble atteinte d’une « mélenchonite » aigüe !


Depuis toujours, les Verts sont notoirement connus pour leur manque de discipline interne. Dans sa course à la réélection à la tête du parti où elle est favorite, l’actuelle Secrétaire nationale des Écologistes multiplie les fausses notes. Des fausses notes qui disent la vérité de son mouvement. Dans l’impatience du désaccord, les hiérarques du parti se divisent… Et la très médiatique Mme Tondelier n’y va pas de main morte pour discipliner son appareil militant, quitte à sacrifier sur l’autel des présidentielles une part de sa propre crédibilité. Elle a presque tout tenté pour verrouiller les choses, et se faire réélire triomphalement. Le premier tour a lieu ce mercredi.

Le monopole du cœur

On compare souvent la politique à un jeu d’échecs. On a tort : il s’agit en réalité d’un jeu de dames. Lors de son élection comme Secrétaire nationale d’EELV en 2022, Marine Tondelier revendiquait l’avènement d’un «mouvement bienveillant». Elle affirmait incarner un parti «inclusif», loin des recettes de la vieille politicaillerie. Le lancement de campagne des européennes en fut une illustration pour le moins éloquente. Le fameux meeting Pulsations était un long bêlement progressiste, entre poèmes New Age, exercices de booty therapy et généreuses couches de moraline — cette bien mauvaise graisse. Sandrine Rousseau, Éric Piolle et Yannick Jadot n’avaient pas manqué, alors, de « twerker » tous ensemble à cette occasion. Incroyable mais vrai.

Eric Piolle, Marine Tondelier, Marie Toussaint, Sandrine Rousseau et Yannick Jadot. Meeting de lancement de la campagne Europe Ecologie les Verts EELV pour les elections europeennes nomme Pulsations par Marie Toussaint, tete de liste des Ecologistes pour 2024, Paris, 2 décembre 2023 © ISA HARSIN/SIPA

Mais cette bienveillance revendiquée ne serait-elle pas en réalité une image de catalogue ? Karima Delli reproche à Marine Tondelier d’avoir instrumentalisé les règles internes du parti en modifiant les statuts cet hiver. Selon elle, « la démocratie interne a été sérieusement restreinte ». Cette critique est partagée par Harmonie Lecerf Meunier, adjointe au maire de Bordeaux, et par Florentin Letissier, adjoint à la maire de Paris. Tous deux briguent la direction du parti face à la Secrétaire nationale sortante. Karima Delli a en outre pointé du doigt la mauvaise gestion de l’affaire Bayou : «Je considère de A à Z que mon parti a complètement merdé». Sur la question des alliances, elle se dit pragmatique malgré les bisbilles de l’ex-NUPES. Elle ne souhaite « exclure » aucun parti de gauche.

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« Nous évoluons au sein d’un parti verrouillé, où les statuts complexes semblent avoir pour seul but de renforcer la majorité actuelle », regrette de son côté l’écoféministe Harmonie Lecerf Meunier, exprimant son opposition à un système qu’elle juge rigide et restrictif. Le maire-adjoint de Paris, Florentin Letissier, favorable à une écologie de gouvernement, a lui aussi envoyé des courriers pour déplorer « le manque d’équité et de pluralisme » dans les modalités de participation au congrès. Mais alors, la bienveillance des Verts ne serait-elle qu’un vaste canular où s’abîme la vanité des plus dévots ?

Disciplinarisation

Marine Tondelier verrouille. Contrôle du calendrier, règles de participation, mode de scrutin : tout semble calibré pour neutraliser les oppositions et préparer la prochaine présidentielle. Les courants minoritaires n’ont plus voix au chapitre. Les nouvelles règles d’adhésion et de cotisation, formulées dans la dernière réforme statutaire, diminuent la portée de la démocratie interne. Dès mars 2024, certains militants ont noté que « le pluralisme interne sera rendu plus difficile par les nouvelles règles », tandis que d’autres s’inquiétaient du nouveau mode de désignation du Secrétaire national, jugé proche d’un « vote plébiscitaire », contraire aux « valeurs et principes qu[’ils] envisage[nt] d’appliquer [s’ils] arriv[ent] au pouvoir »

Les conditions pour participer pleinement au congrès font l’objet de vives critiques : adhésion avant le 16 octobre 2024, cotisations à jour avant les 4 et 15 avril, paliers de parrainages d’adhérents pour pouvoir candidater aux différents postes en jeu, scrutin majoritaire… Les prétendants au Secrétariat national déplorent notamment que chaque responsabilité — trésorerie, secrétariat en charge du projet, porte-parolat… — fasse également l’objet d’un vote. Là encore, chaque candidat doit obtenir 329 parrainages.

Marine Tondelier reprend la tactique Mélenchon

Cette mélenchonisation ne concerne pas seulement ce « bidouillage » des règles du jeu, mais aussi l’esprit même du parti. Le remplacement du scrutin proportionnel par un scrutin majoritaire uninominal est perçu comme un pas de plus vers une personnalisation du pouvoir et une fermeture idéologique. Ce mode de scrutin favorise les majorités écrasantes et élimine les nuances. Dans cette dynamique, la culture interne du parti glisse vers une radicalité illibérale : les débats se réduisent à une ligne officielle, les désaccords sont perçus comme des trahisons, et l’espace du pluralisme se rétrécit.

Marine Tondelier, en réponse aux critiques internes, prévient : « Les congrès sont trop souvent l’occasion pour certain(e)s de régler leurs petits comptes personnels (…), des séquences qui risquent de se transformer en moment de rechute collective. » Comme chez les Insoumis, l’autorité du leader se présente de plus en plus comme prophétique, au-dessus de la critique, indépassable.

Par ailleurs, Marine Tondelier se met en scène, et même chez les Écologistes, la vie privée devient un outil de pouvoir. Tout est bon pour policer son image. Le 11 avril, la candidate sortante n’a pas hésité à se livrer dans les colonnes de Paris Match, journal détenu par Bernard Arnault. Pourtant, elle affirmait encore le 29 janvier au 20h de France 2 : « Bernard Arnault n’a vraiment honte de rien. En 2024, les actionnaires ont touché un record de dividendes, mais il se plaint encore. Non seulement son entreprise devrait payer plus d’impôts, mais lui devrait aussi payer un ISF climatique. Et ce serait juste NORMAL, juste JUSTE. » Pour reprendre Coluche : « La politique, c’est pas compliqué, il suffit d’avoir une bonne conscience. Et pour cela, il faut juste avoir une mauvaise mémoire ! »

L’affaire Bayou, en 2022, avait déjà marqué une rupture. Julien Bayou, alors à la tête des écologistes, avait été méthodiquement poussé vers la sortie. Le lynchage fut immédiat, au mépris des garanties fondamentales de l’État de droit que l’on estime tant menacées ces jours-ci à gauche. Julien Bayou a dénoncé une purge ; il a accusé la direction actuelle de « médiocrité », de « lâcheté » et de « bassesse » dans le traitement de cette affaire. L’ancien député estime avoir « tout perdu ». Il a été innocenté par la Justice. Mais c’est dans ce contexte que Marine Tondelier est parvenue au Secrétariat national.

Éric Piolle dénonce lui aussi cette neutralisation des oppositions. Le désaccord n’a plus sa place, regrette-t-il, et il pointe du doigt « une purge digne de LFI ». Le maire écologiste de Grenoble affirme avoir été supprimé de toutes les boucles de discussion animées par Marine Tondelier pour avoir été candidat au poste de porte-parole. En réponse, Marine Tondelier n’a pas manqué de revendiquer son inaltérable bienveillance — une fois n’est pas coutume : « Certains me reprocheront peut-être de la jouer… collectif ». Si une qualité est un défaut qui sait se rendre utile, souhaitons au moins à Marine Tondelier que son machiavélisme lui permette la victoire.

Quand un journaliste anti-Trump mange à la Maison Blanche, les Démocrates s’insurgent

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Connu pour ses saillies tant anti-woke qu’anti-Trump, le présentateur américain vedette Bill Maher aime le dialogue. Invité à un dîner par Donald Trump fin mars, il a été vivement critiqué par l’aile la plus radicale d’un Parti démocrate qui semble avoir désormais perdu toute capacité argumentative.


Son émission hebdomadaire, Real Time with Bill Maher, retransmise sur HBO et CNN (disponible sur la plateforme Max, en France[1]), est un ovni médiatique outre-Atlantique. Son influence dépasse largement sa seule audience car l’échange a la particularité d’être parfaitement bipartisan, tant dans sa programmation que son public. En effet, chaque semaine, des commentateurs démocrates et républicains (pas forcément parmi les plus modérés) se succèdent en plateau. Ces débats étant en outre regardés par des téléspectateurs aussi variés que les invités, les propos qui y sont discutés promettent d’alimenter la controverse les jours suivant leur diffusion.

Bill Maher : surtout si vous n’êtes pas d’accord

Le présentateur, Bill Maher, un progressiste à l’ancienne — (un peu trop) libéral sur la question des mœurs mais effrayé par l’identitarisme antidémocratique woke — a pour habitude, dans ses éditoriaux, de reprocher tant aux Démocrates d’avoir perdu la raison qu’aux Républicains de se complaire dans un histrionisme dévastateur. La surprise fut donc générale lorsqu’il a annoncé avoir accepté l’invitation de Donald Trump à un dîner à la Maison-Blanche le 31 mars. La branche MAGA des Républicains était convaincue d’avoir rallié à sa cause l’une des voix les plus influentes du pays, tandis que les Démocrates les plus radicaux s’étonnaient que Maher ne constitue aucun des quatorze points d’Umberto Eco pour reconnaître le fascisme. L’intéressé, lui, s’est refusé tout commentaire sur le sujet pendant plus d’une semaine.

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Relations tendues

Si la nouvelle avait été entre temps largement dissertée sur les chaînes d’information américaines, le présentateur a attendu le 11 avril dernier pour en dire plus sur son échange avec le président américain. Il faut préciser que les relations entre les deux hommes étaient tendues au point d’avoir abouti à un procès intenté par Trump contre Maher à la suite des nombreux reproches prononcés par le journaliste, connu pour sa malicieuse irrévérence (Trump avait finalement retiré sa plainte avant le moindre jugement). Pour autant, les deux affirment avoir passé une excellente soirée. Et si M. Maher a repris ses critiques à l’encontre de l’administration républicaine, il a confié s’être rendu à la Maison Blanche avec une liste des insultes que Trump lui a élégamment adressées ces dernières années. Le président, amusé, y a apposé sa signature pour en faire un autographe. De quoi rappeler aux woke que l’autodérision dont ils dénoncent le caractère criminel peut s’avérer salvatrice en démocratie.


[1] https://www.max.com/fr/fr/shows/real-time-with-bill-maher/abc00905-6a23-46f6-a531-20214bb06f37

Identité nationale: dessine-moi un Français

François Bayrou a annoncé que des « conventions citoyennes décentralisées » seraient organisées à travers tout le pays pour débattre de la question : « Qu’est-ce qu’être français? » Sans attendre un premier tour de table officiel, Céline Pina a posé cette question dans un village au cœur de la Bourgogne


Une petite commune bourguignonne de 500 habitants. Il fait froid en cette soirée de février. Au milieu du salon, un feu de poêle réchauffe l’atmosphère. Dans cet environnement représentatif de ce qu’on nomme à Paris « les territoires » (une appellation qui permet, dans le même mouvement, d’embrasser et d’ignorer la richesse humaine des provinces françaises), ils sont six à avoir accepté de venir discuter politique – en réalité, même s’ils ne le savent pas, métapolitique.

Portraits croisés d’une communauté rurale

Jean-Pierre, 75 ans, ancien cadre commercial, Sophie, 49 ans, infirmière pénitentiaire, Michel, 65 ans, ex-policier, Pascale, 50 ans, cadre dans une banque, David, la soixantaine qui vient de prendre sa retraite de la SNCF, et Mika, 32 ans, menuisier. Six piliers d’une petite communauté de 500 âmes, non loin d’Auxerre. En marge de cette rencontre, ont également témoigné Gabriel, 20 ans, élève en prépa et Elsa, 22 ans, étudiante en sciences humaines.

Les plus âgés ne semblent guère à l’aise quand je leur soumets le thème du jour : « Qu’est-ce qu’être français ? » La question, il est vrai, n’est pas banale, et surtout elle paraît piégée, car elle suscite la crainte d’être jugé socialement si on y répond sans filtre.

Les plus jeunes se montreront moins réservés. Il faut dire qu’ils étaient encore enfants en 2009, quand le « grand débat sur la valeur de l’identité nationale », lancé en grande pompe par l’Élysée, a permis à la gauche d’intenter un procès en racisme systémique à Nicolas Sarkozy.

Autre temps, autres mœurs ? En 2025, la nouvelle mouture du débat, voulue par François Bayrou, n’a pas provoqué de levée de boucliers particulière en France, si ce n’est dans quelques rédactions au progressisme particulièrement sensible. Ainsi, dans ce village de Bourgogne, aucun de mes interlocuteurs ne s’indigne quand je pose la question. Et tous savent parfaitement de quoi il est question – de l’immigration incontrôlée et de ses méfaits, de la panne de l’assimilation.

Michel, le policier à la retraite, choisit d’aborder ce terrain mouvant par Mayotte : « Cette île est envahie par une immigration tellement importante que la situation est devenue ingérable. Mayotte est en France, mais personne n’y vit comme en France. La situation, dramatique, apparaît définitive. Les Français de là-bas ont, de fait, perdu une partie de leurs droits et vivent dans l’insécurité. Forcément ça interroge. Et si cela préfigurait l’avenir ici ? »

Pour David, l’ancien de la SNCF, le débat a été mis sur la table par la Macronie pour préparer la prochaine présidentielle : « Les politiques veulent nous poser la question peut-être parce qu’eux-mêmes ne savent pas y répondre, peut-être parce qu’ils se demandent s’il existe encore une réponse collective, peut-être pour voir si on se fait encore juger et traiter de tous les noms rien qu’en la posant. » « On peut vite se faire traiter », abonde Mika, le menuisier. Gabriel, l’élève en prépa, se montre plus serein : « Pour moi c’est une évidence, je suis français, c’est une donnée, mais parfois je me demande si cela constitue encore un avenir ou si face aux menaces existentielles, comme la guerre, on ne devra pas tous penser l’identité au niveau de l’Europe. En face des grandes puissances, on a peut-être intérêt à aller vers plus grand que nos États actuels. »

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Preuve que la foi en l’Europe fait partie de la doxa à l’œuvre dans les universités, c’est aussi l’avis d’Elsa, l’étudiante en sciences humaines. Selon elle, « être français » recouvre un ensemble de droits et de principes désormais partagés au niveau européen. Pour elle comme pour Gabriel, l’identité s’inscrit dans un registre rationnel, pas affectif. Les Français solubles dans l’Union européenne alors ? Une évidence pour eux.

Sans surprise, les plus anciens sont nettement moins européistes. Le plus optimiste, c’est le plus âgé, Jean-Pierre, qui veut croire que les valeurs démocratiques seront le fondement d’une appartenance supranationale. À ce mot, Michel, Sophie, Pascale, Mika et David sursautent. Le référendum de 2005 a laissé des traces : « Ça va être compliqué le socle commun autour de la démocratie si on s’assoit sur le vote des gens dès que cela contrarie trop ceux qui ont le pouvoir », tempête Sophie.

La démocratie européenne, un horizon ou une illusion ?

Tous sont néanmoins d’accord pour se demander si l’échelon national n’est pas sous-dimensionné face au regain des tensions avec les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Algérie, auxquels s’ajoute la menace du terrorisme islamiste. « Sauf que côté protection, l’Europe ressemble plus à un placebo qu’à un médicament, cingle David. On voudrait y croire parce qu’on n’arrive plus vraiment à croire en nous, et qu’il faut bien garder l’espoir quand même, sinon il ne nous reste que la peur. » « L’Europe, ça sonne un peu sec, administratif, terne, pas très charnel, renchérit Sophie, l’infirmière. Même le mot “patriotisme” a un côté protocolaire, distant. Le lien à son pays, c’est inexplicable, ce n’est pas objectif, même pas raisonnable. C’est quelque chose d’humain, de chaleureux, notre enfance, notre présent et notre avenir normalement. L’arbre en entier : racine, tronc et branches… »

Quand le passé est criminalisé et l’avenir incertain, beaucoup de Français, justement, ont le sentiment d’être amputés, réduits à un présent déprimant. « On dit communément que, pour savoir où on va, il faut savoir qui on est. Mais on dirait qu’on est maintenant dans la situation inverse : on ne sait pas où on va, donc on ne sait plus qui on est. »

Pour Mika, questionner l’avenir du pays, c’est interroger le sien : « Qu’est-ce qu’on veut être dans vingt ans ? On sent un gouffre s’ouvrir sous ses pieds. C’est quoi la France dans vingt ans ? C’est quoi être français dans vingt ans ? Aujourd’hui lever les yeux vers l’horizon ça fait mal… et pas à cause du soleil… » Chez Michel, logiquement, c’est le sentiment de perte qui l’emporte : « Il y a surtout quelque chose de nostalgique, soupire Michel. Comme si le décor de notre monde était déjà à moitié effacé. Se demander ce que signifie être français, ça rend mélancolique. Comme si on cherchait ce qui devient une absence. »

Alors abordons la question différemment : « Quand vous êtes-vous senti français pour la dernière fois ? » Alors que la discussion a été laborieuse jusque-là, les réponses fusent. Et elles sont unanimes : au moment des gilets jaunes ! « On était ensemble,se souvient Sophie. On agissait. Les premières manifestations sur Paris étaient joyeuses. Là, ça voulait dire quelque chose. La fraternité, on la vivait sur les ronds-points, dans les manifestations. »

Des jours heureux, alors ? Pas tant que ça. En tout cas, une sacrée gueule de bois après : « On s’est fait traiter comme des voyous,se remémore Sophie. On était pacifique, mais on se faisait flash-baller. La violence des charges des policiers m’a marquée. Comme si on était des dangers publics. » « Et pour quel résultat au final ? embraye Pascale, la cadre bancaire. Elle était à combien l’essence quand on a pris les fourches ? Autour de 1,40 euro. Aujourd’hui elle a plus de deux euros et tout le monde se la boucle. En vérité, on est résigné. » Et la résignation, ce n’est pas français.

Retransmission de la demi-finale France-Belgique de la Coupe du monde, Montereau-Fault-Yonne, 10
juillet 2018. Un élan collectif fugace dans une France morcelée © Vincent Loison/SIPA

Un peuple politique avant d’être sportif

Les langues se sont déliées. Les Français, en tout cas ceux présents dans cette pièce, restent un peuple politique. Pour eux, le dernier grand moment de partage collectif n’a pas été la Coupe du monde ou les JO, pourtant récents, mais celui où ils sont descendus dans la rue. « On a quand même fait la révolution en 1789 ! » rappelle David, avant de lancer : « Liberté, égalité, fraternité, laïcité ! »

Être français, ce serait donc d’abord l’adhésion à un corpus d’idées, à quelque chose d’aussi abstrait et désincarné que le lien européen ? « Oui, il y a quelque chose d’abstrait, mais pas seulement, réagit Michel. C’est très concret, surtout quand on est né dans ce pays. C’est physique. Un paysage, un village, ça existe. Une langue, ça n’est pas rien. On ne peut pas se lier si on ne peut pas se comprendre. Et si les hommes font des lois, la langue organise aussi leur existence. Le droit, ce sont des mots et après on espère créer des réalités à partir de cela. Idem pour le service public. Au départ il ne s’agit que d’un principe. Mais derrière, on trouve du concret : l’école et l’hôpital. »

Ah, l’école et l’hôpital ! Ils font l’unanimité. Et suscitent l’angoisse. « Notre service public c’est The Walking Dead,dit Sophie. Comme s’il était déjà mort. Il se délite et ne tient plus que sur le dévouement, qui est souvent le stade avant l’effondrement. » En tant que fonctionnaire dans le domaine de la santé, elle sait de quoi elle parle. Pourtant, les autres veulent encore y croire. « Les gens y tiennent à leur système, même s’ils le pourrissent », estime Mika.

Personne ne pense ici que moins d’état « libérerait les énergies ». « Il n’y a pas de modèle de remplacement derrière la disparition de notre système de protection sociale, qui paraît programmée », redoute David. « La suite, ça va se passer comme en Amérique ? s’interroge Mika. Comme dans ces films où on voit les couples, au moindre coup dur, sacrifier l’avenir de leurs enfants en liquidant les économies faites pour les études ? Ou dans ces séries qui montrent des personnes condamnées à mourir faute d’assurance maladie ? »

Humanisme, protection sociale et contrat de solidarité

Certes, mais si on vivait plus mal, serait-on moins français pour autant ? « Oui, répond Sophie. Parce que notre système protecteur dit quelque chose de profond sur les engagements qui nous lient. C’est ce qui fait que notre contrat social n’est pas juste un système d’intérêts bien compris. Il y a quelque chose en plus : l’humanisme. On est censé être présent les uns pour les autres. Les vieux, pour les jeunes. Les bien portants pour les malades. Ceux qui travaillent pour ceux qui connaissent le chômage… Ce n’est pas rien comme lien. L’État, c’est froid. Le contrat social, ça fait commercial. Mais la Nation, cela exprime ces liens-là. » « Sauf que ces liens ne concernent pas que les Français,rétorque Michel. Les droits sociaux ne sont pas conditionnés à la citoyenneté… » Sophie ne se démonte pas : « Oui, mais c’est en tant que Français que nous avons voulu ces droits universels. Voilà notre identité. »

Pour Pascale, si la question de l’identité est si compliquée, c’est qu’on mélange trop de choses : « Si on demande si quelqu’un qui n’est pas né en France peut devenir français, je réponds oui, mais s’il adhère aux principes qui font que nous formons une communauté. Ensuite, il pourra construire un lien charnel avec son nouveau pays, où ses enfants trouveront un berceau, ça devrait être plus simple pour eux. » « C’est vrai en théorie, objecte Michel. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Les jeunes d’origine étrangère, même quand ils sont français de naissance, sont souvent en plein conflit de loyauté, leur double appartenance les met le cul entre deux chaises, ballottés entre des références qui ne sont pas compatibles. Et certains choisissent la fidélité à une culture d’origine dont les références sont loin des nôtres, alors qu’ils vivent et comptent continuer à vivre ici. Forcément ça grince. » Mika se marre : « Faut dire que si on compte sur les cours d’éducation civique pour aimer la France et avoir envie d’être français, il faut être sacrément résistant à l’ennui. On a tous un lien fort avec notre pays et finalement on partage beaucoup de visions communes. Mais à l’école, on ne nous a pas transmis grand-chose d’exaltant. » Tout est dit.

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Comprenne qui pourra

«Des devenirs canins queer»… Trente ans après un canular d’Alan Sokal sur les prétendus harcèlements sexuels dans les parcs canins, la chercheuse en études de genre Chloé Diamond-Lenow parvient à publier des thèses encore plus farfelues. Mais elle, elle est sérieuse


En 1996, Alan Sokal, professeur de physique, a porté un coup dur à la pensée postmoderne qui dominait les sciences humaines. Il a proposé à une revue académique un faux article rempli d’absurdités prétentieuses qui flattait les idées à la mode. La publication du texte, suivie de la révélation que c’était un canular, a mis à nu le vide intellectuel de tout un pan de la recherche universitaire.

Trente ans après, un article publié dans The Journal of Lesbian Studies semble aussi être un canular. Sauf que non. Son auteur, Chloe Diamond-Lenow, professeur adjoint d’études de genre à l’université de l’État de New York à Oneonta, a l’air parfaitement sérieux. Son titre seul est un galimatias résumant la plupart des doctrines progressistes en vogue, du rejet de l’hétéronormativité à l’antispécisme en passant par la robotique : « Queer canine becomings : lesbian feminist cyborg politics and interspecies intimacies in ecologies of love and violence » (« Des devenirs canins queer : la politique lesbienne féministe cyborg et les intimités interespèces dans des écologies de l’amour et de la violence »).

Si la traduction française semble opaque, elle est en cela fidèle à la version anglaise. L’auteur soulève un paradoxe. D’un côté, une relation avec un chien peut être très positive pour des personnes lesbiennes, non binaires et transgenres. De l’autre, le gouvernement américain, au nom de la suprématie et du militarisme blancs, utilise des chiens et des robots-chiens pour commettre des actes de violence impérialiste contre des communautés marginalisées.

Les travaux antérieurs de l’auteur portent sur la manière dont l’armée américaine, en Irak et en Afghanistan, a traité ses chiens de travail comme des hommes pour mieux déshumaniser les hommes arabes et musulmans. Cette leçon d’islamo-gauchisme option délirant est saupoudrée de références à la philosophie d’Emmanuel Lévinas. La chercheuse se présente comme « queer, grosse, non binaire, blanche, juive, lesbienne fem, colonisatrice » et « antisioniste ».

Elle a recours à l’« auto-ethnographie », pratique répandue en Amérique du Nord qui consiste à écrire sur soi-même et à présenter le résultat comme de la recherche. C’est ainsi qu’on comprend que, derrière son charabia pseudoscientifique, Chloe aime les femmes, les chiens et le yoga et qu’elle n’aime pas l’armée américaine, Donald Trump et Israël.

Jean Sévillia: un barrage contre le conformisme

Jean Sévillia dénonçait il y a vingt-cinq ans Le Terrorisme intellectuel. Avec Les Habits neufs du terrorisme intellectuel, il alerte aujourd’hui sur son développement : une idéologie qui remet en cause la nation, la culture et l’idée même de l’espèce humaine, et recourt à la censure pour s’imposer. Mais qu’on ne désespère pas, la résistance se lève !


Un premier sentiment entre effroi et consternation

Il faut toujours se fier à son premier sentiment. Celui qui saisit à la lecture le dernier opus de Jean Sévillia, Les Habits neufs du terrorisme intellectuel, se situe entre effroi et dégoût, consternation et suffocation. Il suffit en effet de feuilleter cette lumineuse démonstration pour comprendre, preuves à l’appui, que depuis un quart de siècle, la garde-robe du terrorisme intellectuel s’est considérablement étoffée. Et qu’il en va de même de l’arsenal dont il dispose, et des sévices qu’il est en mesure d’infliger à ceux qui refusent de se prosterner. En 2000, dans la première édition de son ouvrage, Sévillia avait consacré douze chapitres à des thèmes essentiellement politiques et qui, souvent, se croisaient : révolution, communisme, décolonisation… En 2025, à l’issue d’une période pourtant plus brève que celle qu’il avait traitée dans la version initiale, huit nouveaux chapitres viennent s’ajouter à l’ensemble, des chapitres qui, plus encore que les précédents, traitent de problèmes que la novlangue contemporaine n’hésiterait pas à qualifier d’« existentiels ». Ces menaces nouvelles, en effet, portent moins sur la forme du pouvoir ou la construction des mythes historiques que sur la nature de l’homme, de la famille, de la nation, de la culture et même de l’espèce. Leur nature et, au-delà, leur pérennité exigent ou impliquent leur élimination. Cette dernière est ouvertement réclamée au nom d’une idéologie plus totalitaire qu’aucune autre avant elle, puisqu’elle va encore plus loin dans la déconstruction du monde ancien et la fabrication d’un « Homme nouveau » dont elle précise avec insistance qu’il ne sera plus un homme.

Des menaces plus proches et omniprésentes

Les menaces implacablement dévoilées par Jean Sévillia se distinguent des précédentes en ce qu’elles paraissent infiniment plus proches. Elles ne se situent plus de l’autre côté du rideau de fer, ou de la Méditerranée, ou de l’histoire : elles sont à nos portes, dans nos maisons ou sur nos pas, ici et maintenant – avec, bien plus puissants que jadis, les gardiens de la révolution et les fourriers de la bien-pensance, prêts à tout pour interdire qu’on les nomme –, puisque les nommer, ce serait déjà les circonscrire et les combattre. Cachez ce sein que je ne saurais voir, taisez ce mot que je ne saurais entendre : Jean Sévillia rappelle à ce propos la passe d’armes mémorable autour du « sentiment d’insécurité », opposant le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui avait osé employer le mot d’« ensauvagement » pour désigner les explosions de violence de l’été 2020, et le garde des Sceaux (et du politiquement correct) Éric Dupond-Moretti, lui reprochant d’avoir employé un terme nourrissant « le sentiment d’insécurité », c’est-à-dire les plus « bas instincts » des Français, « parce que le sentiment d’insécurité, c’est de l’ordre du fantasme »

À lire aussi, Jean Sévillia : «Depuis 40 ans, la France se couche devant le pouvoir algérien»

Pour autant, les « habits neufs » ne se substituent pas aux anciens. Dans la plupart des cas, ils ne font que les prolonger, mais en les rendant encore plus lourds, plus suffocants, et surtout plus intouchables. Tel est en effet le propre de ce terrorisme, dont l’auteur observe que, refusant par avance « tout débat de fond sur les questions politiques et sociales qui engagent l’avenir », il « vise à ôter toute légitimité à son contradicteur en l’assimilant » à ce qui symbolise « le mal absolu ». Jadis, sous la Révolution, le terrorisme jacobin accusait ses adversaires, quels qu’ils fussent, d’être contre-révolutionnaires et royalistes ; de nos jours, le terrorisme intellectuel n’hésite pas à qualifier de nazis ceux qui ne se plient pas à son catéchisme idéologique. Et par conséquent, à leur couper la parole et à les bâillonner, en toute bonne conscience : nul moyen n’est trop rude pour faire taire les ennemis du Bien, c’est-à-dire de ce que ce terrorisme mainstream définit comme tel. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté, proclamait déjà Saint-Just, en faisant en sorte que cela ne reste pas une parole en l’air.

Vers une résistance organisée ?

En somme, souligne Mathieu Bock-Coté dans sa préface, « ces Habits neufs sont une histoire du totalitarisme au temps présent ». Mais c’est aussi, symétriquement, l’histoire d’une résistance qui s’amorce. Si tout système totalitaire suscite une résistance, celle-ci commence toujours par être frêle et embryonnaire, comme celle que décrivait Sévillia dans la première version de son livre : un demi-siècle plus tard, elle a eu le temps de croître et d’embellir, de s’organiser. Et telle est l’autre nouveauté que dévoile cet essai : les menaces se sont considérablement accrues depuis vingt-cinq ans, mais il en va de même des barrières susceptibles de leur être opposées.

A lire aussi, Mathieu Bock-Côté: «On nous condamne à un monde désexualisé, puritain et insultant»

« Les néoréactionnaires ont-ils gagné ? » s’inquiétait d’ailleurs Le Monde en janvier 2016, à l’occasion de la réédition du pamphlet de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Et le grand quotidien du soir de pointer avec horreur l’assurance croissante du camp du Mal, la « libération de la parole réactionnaire » et (l’abjecte) « extrême droitisation du débat public », avant de dénoncer à la vindicte publique les intellectuels coupables de ce crime, au premier rang desquels « l’infatigable Patrick Buisson », artisan d’un « continuum qui va de l’aile dure de la droite républicaine aux Identitaires en passant par Philippe de Villiers, l’hebdomadaire Valeurs actuelles, le site Figarovox et l’inévitable Éric Zemmour ». Dans cette « affiche rouge » d’un nouveau genre, ce panorama de la résistance, il manquait pourtant un nom, celui d’un auteur aussi discret que crucial, Jean Sévillia lui-même, qui depuis le tout début des années 1990 – dix ans avant la parution de son Terrorisme intellectuel puis de ses essais fondateurs, Historiquement correct (2003) et Moralement correct (2007) – laboure et prépare patiemment le terrain pour ceux qui, sur le modèle d’Andreas Hofer, le « Chouan du Tyrol », refusent de se laisser égorger sans rien faire.

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Salauds de pauvres!

Faisant partie du projet de loi dit de «simplification» autour duquel les députés s’écharpent depuis plusieurs semaines à l’Assemblée, les ZFE limitent, dans les grandes villes, la circulation des véhicules les plus polluants. À la tête des «gueux», le romancier iconoclaste Alexandre Jardin prévient le gouvernement: il est hors de question que les riches privatisent davantage la capitale de la France…


Avec les ZFE (zones à faible émission), la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, a fait souffler le zef de l’indignation, en déclarant que les pauvres n’étaient pas concernés, car «les moins riches, ils n’ont pas de voiture»1. Dans la bouche d’une ministre surdiplômée (elle a fait Science-po, HEC, l’ENA), c’est un mépris affiché pour les autodidactes, qui ne roulent pas sur l’or, ça résonne comme une insulte :  »Salauds de pauvres ! », qui ne pouvez pas vous payer des voitures électriques !

Conduisez-vous bien…

Pour amortir cette sortie malheureuse, le gouvernement a mis la pédale douce, et au final seule la traversée de Paris (et peut-être de Lyon) pourrait être concernée et interdite aux moins riches. La traversée de Paris, c’est le titre d’une nouvelle de Marcel Aymé, portée à l’écran par Claude Autant-Lara, où à Paris sous l’Occupation allemande, le personnage de Grangil, interprété par Jean Gabin, traîte de  »salauds de pauvres » les tenanciers et clients d’un bistro. Une réplique, à répliquer pour le plaisir : « Mais qu’est-ce que vous êtes venus faire sur Terre, nom de Dieu, vous n’avez pas honte d’exister, hein ? Regarde-les, tiens ! Ils bougent même plus ! Et après ça ils iront aboyer contre le marché noir… Salauds d’pauvres ! »

A lire aussi, Pierre Meurin: « Sur les ZFE, je ne lâcherai rien ! »

Mais pour Aymé, contrairement au ministre, il ne s’agissait pas d’insulter la pauvreté mais de dénoncer un manque de dignité, de moquer les Parigots tête de veau qui avaient baissé la tête sous le joug de l’Occupation. Or Paris est aujourd’hui occupé, par des illuminés qui veulent recréer la campagne à la ville. Alors, salauds de pauvres, il est encore permis de bien se conduire, en envoyant bouler les autocrates.

Le mépris

Un appel que relaie vertement l’écrivain Alexandre Jardin, qui n’hésite jamais à jeter la pierre aux bobos, dont les « idées parisiano-centrées puent le mépris ». Sur son compte X, il publie le témoignage d’un  »pauvre » paysan, un laissé-pour-compte qui ne veut pas s’en laisser conter : « Ils ne peuvent pas nous interdire Paris, se barricader entre eux, faire un mur anti-gueux. Paris n’est pas à eux. On ne les laissera pas privatiser la capitale des Français. » Les Mickey de Boboland sont prévenus.

Traversée de Paris

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  1. BFMTV, mardi 8 avril 2025 https://x.com/BFMTV/status/1909486559520268566 ↩︎

AME à Mayotte: un moindre mal

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​Le 15 mai 2025, l’Assemblée nationale examinera une proposition de loi visant à étendre l’Aide médicale d’État (AME) à Mayotte, actuellement le seul département français exclu de ce dispositif destiné aux étrangers en situation irrégulière. Portée par la députée Estelle Youssouffa (groupe LIOT), cette initiative vise à répondre aux défis sanitaires de l’île. « Les étrangers en situation irrégulière se tournent majoritairement vers le seul Centre hospitalier de Mayotte (CHM), et plus spécifiquement vers ses services d’urgence, plutôt que vers la médecine de ville, où ils seraient confrontés à des frais à avancer » plaide-t-elle. Pour Mansour Kamardine, le statu quo est intenable: il défend cette instauration de l’AME sur l’île, mais aussi une réforme globale au niveau national


Mansour Kamardine photograpghié en novembre 2017. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Une proposition de loi pour étendre à Mayotte l’aide médicale de l’État (AME), réservée aux étrangers sans papiers, sera étudiée le 15 mai dans le cadre de la journée dédiée aux textes du groupe indépendant LIOT. Mayotte est aujourd’hui le seul département français exclu du dispositif de l’AME. Quelle est votre position sur cette situation ?

Mansour Kamardine. L’établissement de l’AME à Mayotte impliquerait le transfert d’environ 200 millions d’euros d’une enveloppe budgétaire existante vers une autre. Ce simple ajustement comptable ferait apparaître, mécaniquement et d’un seul coup, une hausse de 20 % du budget national alloué à l’AME. S’ajouterait à cela la visibilité immédiate de 150 000 bénéficiaires clandestins supplémentaires, jusque-là dissimulés dans les statistiques.

C’est précisément pour ne pas assumer cette réalité budgétaire et sanitaire que l’AME n’a jamais été appliquée à Mayotte.

Or, un tiers de la population réelle de l’île est en situation irrégulière. À l’hôpital, environ la moitié des dépenses concerne des patients étrangers, et plus de 80 % des 2 000 évacuations sanitaires annuelles vers La Réunion ou la Métropole concernent également des personnes non françaises.

La normalisation de la prise en charge des soins pour les personnes en situation irrégulière ferait tomber un tabou : celui de l’impact massif de l’immigration clandestine sur notre système de santé. C’est un sujet que beaucoup veulent éviter, notamment ceux que j’appellerais, pour reprendre une terminologie aujourd’hui bien connue, les « droit-de-l’hommistes » ou les « immigrationnistes ».

A lire aussi, Pierre Manent: Nous avons épuisé les dividendes de notre puissance

Pendant ce temps, les Mahorais paient le prix fort. L’espérance de vie sur l’île est inférieure de sept ans à la moyenne nationale. Le système de santé est à la fois sous-développé et saturé. À Mayotte, pardonnez-moi l’expression, mais on crève du déni de réalité.

Estelle Youssouffa défend cette proposition de loi. La soutenez-vous ? Pourquoi ?

Absolument. Entre 2018 et 2024, en tant que député, j’ai porté à de nombreuses reprises cette demande au parlement, à travers des interventions et des amendements. Ma collègue Véronique Louwagie, du groupe Les Républicains, a appuyé la même démarche en commission des finances.

Il est donc évident que je soutiens pleinement la proposition de loi du groupe LIOT. Néanmoins, nous pensons qu’il faut aller plus loin et faire évoluer l’AME en AMU, Aide Médicale d’Urgence, sur l’ensemble du territoire, avec un panier de soins réduit à l’essentiel, en cohérence avec les contraintes actuelles de notre système de santé.

Par ailleurs, je demande l’application de la T2A, c’est-à-dire la tarification à l’acte, au Centre Hospitalier de Mayotte, comme c’est déjà le cas dans les autres départements français. Il est également temps de mettre à niveau notre hôpital, en le transformant en CHRU (Centre Hospitalier Régional Universitaire), à l’occasion de la construction — tant attendue — du deuxième établissement promis depuis des années.

Enfin, rappelons un fait dramatique : Mayotte compte vingt fois moins de médecins libéraux et quatre fois moins de pharmacies par habitant que la moyenne nationale. C’est le plus grand désert médical de France. La mise en place de l’AME permettrait aussi d’encourager l’installation de la médecine de ville et de faciliter l’accès aux médicaments, qui sont évidemment essentiels à la santé des Français, où qu’ils vivent.

Certains estiment que l’extension de l’AME à Mayotte provoquerait un appel d’air migratoire. Que répondez-vous à cette crainte ?

Franchement ? C’est une vue de l’esprit totalement dépassée. L’appel d’air migratoire, à Mayotte, il existe déjà, et ce depuis des années. Aujourd’hui, l’accès aux soins est gratuit, généralisé et illimité pour les étrangers en situation régulière comme pour les demandeurs d’asile. Pire : dans bien des cas, les personnes en situation irrégulière sont prioritaires dans l’accès aux soins.

Ce déséquilibre conduit les Mahorais à devoir se rendre à La Réunion ou en Métropole pour des soins, des examens ou un simple suivi médical. Mais comment faire, quand 75 % des Mahorais vivent sous le seuil de pauvreté ? Ce type de mobilité est inaccessible pour la majorité d’entre eux.

La mise en place de l’AME, ou plutôt de l’AME-AMU, à Mayotte permettra au contraire de rétablir un minimum d’égalité entre les citoyens français et les étrangers. C’est, si vous me permettez l’expression, le minimum syndical.

À lire aussi, Anne Lejoly et Martin Pimentel : « Il faut en finir avec l’angélisme migratoire à Mayotte »

En l’absence d’AME, les étrangers en situation irrégulière se tournent massivement vers le CHM, contribuant à sa saturation. Comment répondre à cette urgence sanitaire sans encourager l’immigration illégale ?

D’abord, en instaurant l’AME à Mayotte, tout en la transformant, à l’échelle nationale, en AMU, c’est-à-dire en une aide restreinte aux soins essentiels, urgents et non programmables. Ensuite, en facturant à prix coûtant tous les soins hors AMU : examens, consultations, traitements, médicaments. Cela permettra aussi de tarir les trafics de médicaments qui alimentent aujourd’hui certaines filières entre les territoires français et des pays tiers.

Ensuite, il faut cesser les demi-mesures. Il est temps de mettre en place une politique cohérente, ferme et globale de lutte contre l’immigration clandestine :
– un contrôle réel des frontières,
– une action diplomatique sans ambiguïté,
– une lutte déterminée contre les réseaux criminels transnationaux,
– et surtout une réforme de notre cadre législatif, pour empêcher les contournements de l’esprit des lois.

Notre humanisme doit être protégé, mais il doit aussi être respecté.

L’Arcom, ou lard de la com’ en France

Liberté d’expression. Parce que l’extrème gauche l’appelle à toujours davantage sanctionner des figures médiatiques comme Cyril Hanouna – tandis que Jordan Bardella a dû dans le même temps passer par la justice pour défendre la promotion de son livre! – l’Arcom est accusée de censure. En comparaison avec les États-Unis, où la liberté d’expression reste sacrée, notre contributeur critique une régulation française jugée idéologique, sélective et contre-productive.


Ce sont rarement les réponses qui apportent la vérité, mais l’enchaînement des questions.
Daniel Pennac (La Fée carabine).

Plus de censure, ni sur les films ni dans les prisons ! 
Valéry Gisgard d’Estaing, le 27 août 1974.


La France n’est pas la Corée du Nord, mais elle est friande de ces mesures attentatoires à la liberté d’expression.

D’abord la loi Gayssot, réprimant le négationnisme des crimes nazis.

L’article 434-25 du code pénal punit l’insolent qui « cherché à jeter le discrédit (…) dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance ».

L’art. 421-2-5 du Code pénal vise l’apologie du terrorisme.

Sans oublier les lois portant sur les discours haineux….

Les conférenciers se voient trop souvent interdits de meeting sous le fallacieux prétexte de « menace à l’ordre public », constat conjectural a priori fondé  sur leurs antécédents, plus ou moins authentifiés et souvent tronqués, alors que, en réalité, la menace provient plutôt des perturbateurs qui veulent les museler. En toute logique, il faut éviter de « préjuger » l’orateur, qui doit être, de prime abord, toujours libre de s’exprimer et, si ses déclarations vont au-delà des limites permises, la justice peut alors intervenir et sanctionner, mais a posteriori. Cependant, il faut compter avec la logique juridique française…

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) est chargée notamment de déterminer s’il y a manquement aux obligations en matière de pluralisme et d’honnêteté dans la présentation des informations. Rien que ça. Elle est donc censée veiller à l’observation des lois suivantes : la loi du 24 juin 2020 visant à lutter contre les contenus haineux sur internet; la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République; et la plus belle, la plus orwellienne : la loi contre la manipulation de l’information de 2018.

Etat de droit : Ferrand au sommet, Hanouna au bûcher !

Selon une décision du Conseil d’Etat, le régulateur doit veiller, sur « les sujets prêtant à controverse », au « respect de l’obligation d’assurer l’expression des différents points de vue ». Pour juger d’un éventuel « déséquilibre manifeste et durable » dans le traitement du sujet, il devra s’appuyer sur un faisceau d’indices – la diversité des intervenants, des thématiques et des points de vue exprimés, sur les antennes. Texto. Une formule aussi simple qu’une recette de cuisine. L’enfance de lard.

L’actualité donne de la brioche sur la planche de l’Arcom. Voici quelques affaires dont elle vient d’être saisie.

CNews et Europe 1 n’auraient pas « traité l’affaire [de la condamnation de Marine Le Pen] avec mesure, rigueur et honnêteté », « la présentation des différentes thèses en présence » n’aurait pas été assurée.

A lire aussi: Marine Le Pen, victime du «coup d’Etat» des juges

Dans le cadre d’une discussion concernant la notion de consentement dans la définition pénale du viol adoptée deux jours auparavant par l’Assemblée nationalePascal Praud affirmait sur CNews que « beaucoup de femmes qui n’ont pas eu la chance d’être regardées par les hommes […] nourrissent parfois contre eux un sentiment de revanche ». Mathilde Panot et Sarah Legrain sont horrifiées.

Aymeric Caron fulmine car Yoann Usai a déclaré mardi 8 avril sur CNews que « les juifs n’ont pas d’importance à LFI… pour La France insoumise, les otages israéliens peuvent crever dans la bande de Gaza parce que ce sont des juifs ».

« CNews a muté en organe de propagande officiel de l’extrême droite », s’étrangle le député LFI Aurélien Saintoul.

Aux Etats-Unis, on ne blague pas avec la liberté d’expression, mais…

« Comparer, c’est comprendre » disait Claude Lévi-Strauss. Et quel contraste avec les Etats-Unis, où, le droit, noir sur blanc, ne plaisante pas avec la liberté d’expression.

Cela n’exclut malheureusement pas, sur le terrain, une tradition de harcèlement des contestataires de la part des hargneuses autorités politiques que nourrit un climat d’hystérie : notons les « Palmer Raids »  dans une atmosphère de « peur rouge » et d’attentats anarchistes, qui aboutirent à l’expulsion de militants de gauche en 1919 et 1920; le McCarthisme des années 1950 et le mouvement de défense des droits civiques, où s’illustra le directeur du KGB… rectification, du FBI, J. Edgar Hoover. Le président Trump n’a donc pas réinventé la roue en reprenant le flambeau aujourd’hui contre les humanistes qui ne peuvent pas rester complètement de marbre face au vécu (si l’on peut dire) des Palestiniens, avec peut-être une énergie accrue.

Il a ouvert en priorité la chasse aux non-Américains « simplement »  titulaires d’une carte verte de résident permanent, ou, pire, d’un encore plus « simple » visa d’étudiant. (Pour mémoire, John Lennon subit l’ire du président Nixon en raison de son hostilité publique envers la guerre au Vietnam et il dut batailler devant les tribunaux pour obtenir sa carte verte). Les citoyens américains, eux ne sont évidemment pas attaqués frontalement… pour l’instant (mais pensons à l’ex-champion du monde d’échecs Bobby Fischer, qui fut inculpé, mensongèrement, de violation de l’embargo frappant l’ex-Yougoslavie en 1992, et qui finit ses jours en exil en Islande); à ce stade, ils font « simplement » l’objet de mesures d’intimidation sournoises : par exemple, plusieurs cabinets d’avocats ayant participé aux enquêtes visant Sa majesté orange ont dû accepter des offres qu’ils ne pouvaient pas refuser de la part d’une administration vengeresse.

Cela dit, vu la position traditionnelle des juridictions américaines, ces lois françaises, anti voltairiennes, sont impensables car elles ne résisteraient pas plus de cinq minutes à l’examen.

(Incidemment, l’infraction de « common law » équivalente à l’article 434-25 du code pénal français, dite « scandalizing the court » [les lecteurs auront traduit d’eux-même], n’a plus cours que dans les pays du tiers-monde n’ayant pas encore atteint un niveau de civilisation démocratique).

A fortiori, le concept même d’une Arcom américaine relèverait de l’hérésie et provoquerait des fous rires chez les étudiants en deuxième année de droit.

De façon générale, ces lois de circonstances, adoptées à chaud, sous le coup de l’émotion, parfois bien intentionnées, ne sont qu’un mirage : elles sont trop souvent sélectives; pire, elles sont facilement instrumentalisables (les lois sur les discours de haine constituent un arsenal particulièrement prisé des groupes de pression religieux) et surtout contreproductives car elles font des martyrs et leur servent de caisses de résonnance. Par contraste, les délires des négationnistes américains (oui, il y an a) tombent toujours à plat, car ils ne bénéficient pas de l’effet publicitaire de lois liberticides.

Fatwahs de vérité

Comment soutenir, sans rire, qu’il revient à des fonctionnaires français, tout augustes et bien intentionnés fussent-ils, de prononcer des fatwahs de vérité ? Encore que l’on pourrait peut-être s’y résigner s’ils ne disposaient pas du glaive de la sanction. Mais comme le démontre la jurisprudence de l’Arcom, elle dispose d’un troublant pouvoir de censure de la presse d’opinion si elle est audio-visuelle : est particulièrrement sinistre la récente suppression de C8. Une consolation : cette excommunication est devenue, comme il se doit, un argument de vente pour Cyril Hanouna, auquel il faut souhaiter bonne chance avec son passage à M6 annoncé, encore qu’il a dû payer le prix d’une équipe réduite.

Chaque média doit demeurer libre de s’exprimer exclusivement selon son propre point de vue et même selon sa propre idéologie, sans faire dans la dentelle : il peut instruire un thème à charge, et/ou à décharge et opter pour la provocation. Il est hallucinant de lui imposer le rôle d’organisateur de débats et assurer un chimérique équilibre des thèses en son sein. Au final, l’équilibre résulte de la juxtaposition des thèses présentées par différents médias concurrents. C’est au citoyen/contribuable/justiciable lambda qu’il incombe de tirer ses propres conclusions après avoir effectué les recoupements pertinents à partir des innombrables sources, y compris judiciaires, accessibles au grand public, qu’il est libre de consulter et de soupeser. Ou pas.

Les seules limites voltairiennes sont celle de la diffamation visant des personnes précises et celle définie par la jurisprudence américaine : le « danger manifeste et imminent » (« clear and present danger » en v.o.). Sinon, tous les coups (même de gueule) sont permis et de bonne guerre.

A lire aussi: L’Arcom, « autorité indépendante », mais de qui ?

Mais même en France, il y a quelques lueurs d’espoir en matière de liberté d’expression.

Saluons d’abord le jugement de simple bon sens (une denrée trop rare) rendu le 9 avril dernier par le tribunal des activités économiques de Paris : la régie publicitaire ferroviaire MediaTransports avait refusé la campagne d’affichage du livre de Jordan Bardella, Ce que je cherche, et elle est condamnée pour « inexécution fautive du contrat » de diffusion publicitaire pour le livre du président du Rassemblement national.

Par ailleurs, la députée européenne (et authentique française) Rima Hassan, a pu tenir sa conférence sur la Palestine à l’université de Rennes 2 le 10 avril dernier. Les canidés avaient aboyé, mais la caravane est finalement passée sereinement.

Les glapissements d’indignation des députés LFI Aymeric Caron, Mathilde Panot, Sarah Legrain et Aurélien Saintoul font partie du débat. Le téléspectateur appréciera. Souverainement.

Cela dit, quel affligeant spectacle que ces élus se blottissant dans les jupons de maman Arcom pour lui faire part de leurs doléances, qui ne sont que pleurnicheries bien franchouillardes.

L’Arcom est-elle soluble dans l’alcool?

PS. Livre incontournable (non traduit): Defending My Enemy: American Nazis in Skokie, Illinois, and the Risks of Freedom (1979 de Arieh Neier (Défendre mon ennemi : les Nazis américains à Skokie (Illinois), et les risques de la liberté, en v.f.).

Canada: la chute hors de l’histoire d’un pays en pyjama

Le Canada, entre confort douillet et déclin discret, glisse peu à peu hors de l’Histoire. La très probable succession de Mark Carney à la tête du pays à la fin du mois n’est pas de nature à rassurer une population trop naïve et continuellement en pantoufles.


Le constat est sans appel: le Canada affiche aujourd’hui l’une des plus faibles croissances économiques par habitant de tout l’Occident. Malgré les beaux discours sur les vertus de l’ouverture et de l’inclusion, censées garantir sa prospérité pour l’éternité, cette étoile boréale pâlit, s’appauvrit et se referme sur elle-même.

Le Canada vit dans le déni de son propre déclin. Après dix ans de règne catastrophique marqué par l’expansion de l’État, l’explosion de la dette publique et l’immigration massive, Justin Trudeau laisse derrière lui un pays très faible.

Et le 28 avril prochain, l’élection maintenant probable du banquier Mark Carney, son successeur à la tête du Parti libéral du Canada, ne ferait qu’accélérer cette tendance.

La peur comme gouvernail

Le phénomène tient d’abord à ce que l’on pourrait appeler l’idéologie sécuritaire. Depuis la Covid en particulier, le Canada est obsédé par la gestion des risques en tous genres: sanitaires, climatiques, numériques, etc., et aujourd’hui économiques face à l’hostilité d’un Donald Trump armé de tarifs punitifs.

Seule l’immigration massive – dont les effets culturels et démographiques ne sont plus à démontrer – semble encore bénéficier d’un certain laxisme de la part des autorités.

A lire aussi: L’improbable retour de Kamala Harris

Au Canada, tout est matière à encadrement. On multiplie les règles dans le but de rassurer une population devenue hyper anxieuse à force d’être gavée de récits catastrophistes, on normalise l’état d’urgence sous couvert de bienveillance.

Sous l’emprise du wokisme, le Canada a rompu avec le politique pour entrer dans le psychopolitique. Désormais, pratiquement tout y est vécu sous l’angle du stress et de l’anxiété. La raison a cédé le pas à l’émotion. Un nombre faramineux d’articles de presse ont pour titre «l’inquiétude» sur un phénomène X, dans un tintamarre de nouvelles insignifiantes mais jugées préoccupantes.

Un État omniprésent, une population infantilisée et une classe politique transformée en comité thérapeutique: la pandémie a été le tremplin d’un nouveau mode de gouvernance fondé sur la peur et le contrôle social.

Le Canada s’est engagé sur la voie d’un autoritarisme soft. Dans cet univers ultra aseptisé, la liberté d’expression est suspectée d’exposer les citoyens à des idées inconfortables et anxiogènes, qu’il vaut mieux encadrer ou réprimer au nom de la nouvelle hygiène publique. Ce fantasme d’un monde sans heurts — d’un grand safe space national – étouffe le débat démocratique.

Dogme du confort et culte des loisirs

À cette obsession sécuritaire s’ajoute le triomphe d’une philosophie du confort et du bien-être. Le bien-être émotionnel et corporel est devenu le nouvel horizon du Canada, cette oasis gelée où des hordes de gens plus «en santé» les uns que les autres font leur jogging dans la rue en semblant fuir la mort.

Ce bien-être érigé en dogme est presque devenu une finalité politique, comme si la mission d’un gouvernement était désormais de garantir à chacun un équilibre physique et psychologique.

Dans cette société des loisirs hypertrophiée, où les citoyens-consommateurs sont invités à «prendre soin d’eux-mêmes» en toutes circonstances, la moindre contrariété est perçue comme une forme de violence symbolique, comme une «micro-agression».

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On soigne des traumatismes imaginaires, on prône l’évitement des défis personnels et professionnels, on décourage l’effort. Loin de valoriser la résilience, le Canada en est venu à institutionnaliser la paresse, après avoir récompensé financièrement des milliers de citoyens pour être restés chez eux à ne rien faire durant le Covid.

Résultat: une population surmédicalisée et désarmée devant la rudesse du monde, et des politiciens qui n’hésiteraient plus à promettre des séances de yoga gratuites pour se montrer sensibles à la détresse ambiante. Au Canada, on ne veut plus travailler mais se relaxer, on ne veut plus être représenté par ses élus, mais protégé par ces derniers.

Une société-chalet

Enfin, le caractère insulaire du Canada a contribué à son isolement mental et ipso facto à son déclin global. Ce refus du monde extérieur au profit d’un repli dans l’arrière-pays a nourri l’illusion que le Canada vivait à l’abri de toutes les intempéries internationales. C’est ce que j’appelle la «société-chalet», c’est-à-dire cette société périphérique où les interactions sociales sont secondaires et où se détendre et avoir du «temps de qualité» est l’objectif suprême de tous ces êtres stériles.

L’Homo canadicus est persuadé d’habiter le meilleur pays sur la planète, mais parce qu’il n’a jamais eu à lutter pour en défendre la souveraineté ni les grands principes sur lesquels il est censé reposer. Prétentieux, le Canada a cru pouvoir s’élever au-dessus du monde, alors qu’il s’en est seulement détaché pour mieux vivre dans sa bulle. Hissés sur les épaules des États-Unis, les Canadiens se sont longtemps crus exemptés de toute adversité. Les ratés de la mondialisation, les guerres, les crises migratoires, les bouleversements géopolitiques? Tout cela semblait si lointain, si abstrait, jusqu’à ce que le retour de Trump à la Maison-Blanche vienne brutalement rappeler que l’Histoire n’épargnait personne. Pas même les gentils et naïfs Canadiens.

Laurent Wauquiez, on ne délocalise pas la honte!

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En pleine campagne pour la présidence des Républicains, Laurent Wauquiez est contraint de faire parler de lui pour se démarquer de son rival Bruno Retailleau. La semaine dernière, le député de la Haute-Loire a proposé une mesure choc: envoyer à Saint-Pierre-et-Miquelon – territoire hors de l’espace Schengen, sans possibilité de retour en métropole – les personnes sous OQTF jugées dangereuses et que l’on n’arrive pas à expulser, souvent relâchées dans la nature après 90 jours. La France, jadis puissance respectée, est-elle devenue un simple foyer social ? — Le billet de Driss Ghali


Envoyer les OQTF dangereux à Saint-Pierre-et-Miquelon au lieu de les envoyer à Rabat, Alger ou Bamako. Laurent Wauquiez étale donc, sans s’en rendre compte peut-être, l’impuissance française sur toute la surface du débat public. Le pays qui, avec une poignée de soldats, a conquis l’Afrique et l’Indochine, et qui avec un petit nombre d’administrateurs sous-payés et sous-équipés les avait tenus, ce pays n’est plus en mesure aujourd’hui de faire appliquer le droit international qui exige le renvoi de ces fameux OQTF à leur pays d’origine. Comme une femme saisie par son impuissance à se faire respecter par son mari, la France menace de sauter du balcon du premier étage. Où et comment avons-nous perdu la recette de la dignité et de la puissance ?

Affaiblissement

Laurent Wauquiez est loin de se poser cette question. Car y répondre reviendrait à faire exploser la République française, le tombeau de l’âme française qu’elle a déshabitué à la grandeur. La monarchie n’aurait peut-être pas fait mieux. Il n’y a qu’à voir la déréliction du peuple anglais devant les violeurs pakistanais et la capitulation du peuple belge face aux Frères musulmans. Mais, toute réflexion sérieuse sur l’affaiblissement français exigerait d’entrée de faire voler en éclats le gouvernement des incapables dotés d’ambition qui opèrent l’Etat français à tous les niveaux. Ils sont une menace systémique à la France. Ils sont, bien avant l’islam, la grande menace existentielle. Laurent Wauquiez est à mille lieux de souhaiter leur départ, il veut simplement se loger à leur tête comme un cornac incapable qui fait semblant de conduire un éléphant affranchi de toute allégeance.  Il est toléré, à peine autorisé à s’asseoir sur le siège du pilote, à tout moment il peut se retrouver par terre.

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La question de la puissance est pourtant la seule digne d’intérêt. Elle commande tout. Si nous étions puissants, les violeurs et les voleurs d’origine étrangère n’auraient pas osé passer à l’acte. Si nous étions puissants, il n’y aurait même pas d’OQTF car personne ne serait rentré chez nous par effraction. Si nous étions puissants, il n’y aurait même pas de Saint-Pierre-et-Miquelon, nous serions les maîtres du Canada, terre que Louis XV a abandonné aux Anglais.

La France entourée de carnivores

D’ailleurs, à ce rythme, il n’y aura plus de DOM-TOM. Ces territoires seront absorbés par des hommes agressifs et déterminés qui n’auront pas été exposés à la CAF ni au RSA. Mayotte aux Comoriens, la Nouvelle-Calédonie aux Chinois, la Réunion aux Malgaches assurément, les Antilles aux cartels peut-être ou aux Américains qui leur auront délégué la gestion de ces territoires, va savoir…

Comment conclure sur une note positive ? En renchérissant sur la proposition de Laurent Wauquiez. Et pourquoi ne pas les enrôler dans la Légion Etrangère ces OQTF ? Qu’il serait beau un camp d’entraînement et de des-ensauvagement sous les auspices de la Légion à Saint-Pierre-et-Miquelon ! D’un terreau pourri naîtrait peut-être, grâce au génie français, une plante splendide mais épineuse. La France n’est utile que lorsqu’elle réalise des miracles ! Elle n’a pas besoin de Wauquiez ni de Retailleau ni de Macron, elle a besoin d’un prophète qui lit clair dans son identité et la remette sur le droit chemin. Le reste suivra spontanément.

Marine Tondelier se mélenchonise-t-elle ?

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Marine Tondelier et Karima Delli photographiées en 2022 à Rungis © ISA HARSIN/SIPA

Critiques internes, abandon du scrutin proportionnel, élévation des seuils de parrainages… Marine Tondelier semble atteinte d’une « mélenchonite » aigüe !


Depuis toujours, les Verts sont notoirement connus pour leur manque de discipline interne. Dans sa course à la réélection à la tête du parti où elle est favorite, l’actuelle Secrétaire nationale des Écologistes multiplie les fausses notes. Des fausses notes qui disent la vérité de son mouvement. Dans l’impatience du désaccord, les hiérarques du parti se divisent… Et la très médiatique Mme Tondelier n’y va pas de main morte pour discipliner son appareil militant, quitte à sacrifier sur l’autel des présidentielles une part de sa propre crédibilité. Elle a presque tout tenté pour verrouiller les choses, et se faire réélire triomphalement. Le premier tour a lieu ce mercredi.

Le monopole du cœur

On compare souvent la politique à un jeu d’échecs. On a tort : il s’agit en réalité d’un jeu de dames. Lors de son élection comme Secrétaire nationale d’EELV en 2022, Marine Tondelier revendiquait l’avènement d’un «mouvement bienveillant». Elle affirmait incarner un parti «inclusif», loin des recettes de la vieille politicaillerie. Le lancement de campagne des européennes en fut une illustration pour le moins éloquente. Le fameux meeting Pulsations était un long bêlement progressiste, entre poèmes New Age, exercices de booty therapy et généreuses couches de moraline — cette bien mauvaise graisse. Sandrine Rousseau, Éric Piolle et Yannick Jadot n’avaient pas manqué, alors, de « twerker » tous ensemble à cette occasion. Incroyable mais vrai.

Eric Piolle, Marine Tondelier, Marie Toussaint, Sandrine Rousseau et Yannick Jadot. Meeting de lancement de la campagne Europe Ecologie les Verts EELV pour les elections europeennes nomme Pulsations par Marie Toussaint, tete de liste des Ecologistes pour 2024, Paris, 2 décembre 2023 © ISA HARSIN/SIPA

Mais cette bienveillance revendiquée ne serait-elle pas en réalité une image de catalogue ? Karima Delli reproche à Marine Tondelier d’avoir instrumentalisé les règles internes du parti en modifiant les statuts cet hiver. Selon elle, « la démocratie interne a été sérieusement restreinte ». Cette critique est partagée par Harmonie Lecerf Meunier, adjointe au maire de Bordeaux, et par Florentin Letissier, adjoint à la maire de Paris. Tous deux briguent la direction du parti face à la Secrétaire nationale sortante. Karima Delli a en outre pointé du doigt la mauvaise gestion de l’affaire Bayou : «Je considère de A à Z que mon parti a complètement merdé». Sur la question des alliances, elle se dit pragmatique malgré les bisbilles de l’ex-NUPES. Elle ne souhaite « exclure » aucun parti de gauche.

A lire aussi: Laurent Wauquiez, on ne délocalise pas la honte!

« Nous évoluons au sein d’un parti verrouillé, où les statuts complexes semblent avoir pour seul but de renforcer la majorité actuelle », regrette de son côté l’écoféministe Harmonie Lecerf Meunier, exprimant son opposition à un système qu’elle juge rigide et restrictif. Le maire-adjoint de Paris, Florentin Letissier, favorable à une écologie de gouvernement, a lui aussi envoyé des courriers pour déplorer « le manque d’équité et de pluralisme » dans les modalités de participation au congrès. Mais alors, la bienveillance des Verts ne serait-elle qu’un vaste canular où s’abîme la vanité des plus dévots ?

Disciplinarisation

Marine Tondelier verrouille. Contrôle du calendrier, règles de participation, mode de scrutin : tout semble calibré pour neutraliser les oppositions et préparer la prochaine présidentielle. Les courants minoritaires n’ont plus voix au chapitre. Les nouvelles règles d’adhésion et de cotisation, formulées dans la dernière réforme statutaire, diminuent la portée de la démocratie interne. Dès mars 2024, certains militants ont noté que « le pluralisme interne sera rendu plus difficile par les nouvelles règles », tandis que d’autres s’inquiétaient du nouveau mode de désignation du Secrétaire national, jugé proche d’un « vote plébiscitaire », contraire aux « valeurs et principes qu[’ils] envisage[nt] d’appliquer [s’ils] arriv[ent] au pouvoir »

Les conditions pour participer pleinement au congrès font l’objet de vives critiques : adhésion avant le 16 octobre 2024, cotisations à jour avant les 4 et 15 avril, paliers de parrainages d’adhérents pour pouvoir candidater aux différents postes en jeu, scrutin majoritaire… Les prétendants au Secrétariat national déplorent notamment que chaque responsabilité — trésorerie, secrétariat en charge du projet, porte-parolat… — fasse également l’objet d’un vote. Là encore, chaque candidat doit obtenir 329 parrainages.

Marine Tondelier reprend la tactique Mélenchon

Cette mélenchonisation ne concerne pas seulement ce « bidouillage » des règles du jeu, mais aussi l’esprit même du parti. Le remplacement du scrutin proportionnel par un scrutin majoritaire uninominal est perçu comme un pas de plus vers une personnalisation du pouvoir et une fermeture idéologique. Ce mode de scrutin favorise les majorités écrasantes et élimine les nuances. Dans cette dynamique, la culture interne du parti glisse vers une radicalité illibérale : les débats se réduisent à une ligne officielle, les désaccords sont perçus comme des trahisons, et l’espace du pluralisme se rétrécit.

Marine Tondelier, en réponse aux critiques internes, prévient : « Les congrès sont trop souvent l’occasion pour certain(e)s de régler leurs petits comptes personnels (…), des séquences qui risquent de se transformer en moment de rechute collective. » Comme chez les Insoumis, l’autorité du leader se présente de plus en plus comme prophétique, au-dessus de la critique, indépassable.

Par ailleurs, Marine Tondelier se met en scène, et même chez les Écologistes, la vie privée devient un outil de pouvoir. Tout est bon pour policer son image. Le 11 avril, la candidate sortante n’a pas hésité à se livrer dans les colonnes de Paris Match, journal détenu par Bernard Arnault. Pourtant, elle affirmait encore le 29 janvier au 20h de France 2 : « Bernard Arnault n’a vraiment honte de rien. En 2024, les actionnaires ont touché un record de dividendes, mais il se plaint encore. Non seulement son entreprise devrait payer plus d’impôts, mais lui devrait aussi payer un ISF climatique. Et ce serait juste NORMAL, juste JUSTE. » Pour reprendre Coluche : « La politique, c’est pas compliqué, il suffit d’avoir une bonne conscience. Et pour cela, il faut juste avoir une mauvaise mémoire ! »

L’affaire Bayou, en 2022, avait déjà marqué une rupture. Julien Bayou, alors à la tête des écologistes, avait été méthodiquement poussé vers la sortie. Le lynchage fut immédiat, au mépris des garanties fondamentales de l’État de droit que l’on estime tant menacées ces jours-ci à gauche. Julien Bayou a dénoncé une purge ; il a accusé la direction actuelle de « médiocrité », de « lâcheté » et de « bassesse » dans le traitement de cette affaire. L’ancien député estime avoir « tout perdu ». Il a été innocenté par la Justice. Mais c’est dans ce contexte que Marine Tondelier est parvenue au Secrétariat national.

Éric Piolle dénonce lui aussi cette neutralisation des oppositions. Le désaccord n’a plus sa place, regrette-t-il, et il pointe du doigt « une purge digne de LFI ». Le maire écologiste de Grenoble affirme avoir été supprimé de toutes les boucles de discussion animées par Marine Tondelier pour avoir été candidat au poste de porte-parole. En réponse, Marine Tondelier n’a pas manqué de revendiquer son inaltérable bienveillance — une fois n’est pas coutume : « Certains me reprocheront peut-être de la jouer… collectif ». Si une qualité est un défaut qui sait se rendre utile, souhaitons au moins à Marine Tondelier que son machiavélisme lui permette la victoire.

Quand un journaliste anti-Trump mange à la Maison Blanche, les Démocrates s’insurgent

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L'humoriste, animateur de télévision et commentateur politique américain Bill Maher photographié à Beverly Hills le 3 mars 2025 © Evan Agostini/AP/SIPA

Connu pour ses saillies tant anti-woke qu’anti-Trump, le présentateur américain vedette Bill Maher aime le dialogue. Invité à un dîner par Donald Trump fin mars, il a été vivement critiqué par l’aile la plus radicale d’un Parti démocrate qui semble avoir désormais perdu toute capacité argumentative.


Son émission hebdomadaire, Real Time with Bill Maher, retransmise sur HBO et CNN (disponible sur la plateforme Max, en France[1]), est un ovni médiatique outre-Atlantique. Son influence dépasse largement sa seule audience car l’échange a la particularité d’être parfaitement bipartisan, tant dans sa programmation que son public. En effet, chaque semaine, des commentateurs démocrates et républicains (pas forcément parmi les plus modérés) se succèdent en plateau. Ces débats étant en outre regardés par des téléspectateurs aussi variés que les invités, les propos qui y sont discutés promettent d’alimenter la controverse les jours suivant leur diffusion.

Bill Maher : surtout si vous n’êtes pas d’accord

Le présentateur, Bill Maher, un progressiste à l’ancienne — (un peu trop) libéral sur la question des mœurs mais effrayé par l’identitarisme antidémocratique woke — a pour habitude, dans ses éditoriaux, de reprocher tant aux Démocrates d’avoir perdu la raison qu’aux Républicains de se complaire dans un histrionisme dévastateur. La surprise fut donc générale lorsqu’il a annoncé avoir accepté l’invitation de Donald Trump à un dîner à la Maison-Blanche le 31 mars. La branche MAGA des Républicains était convaincue d’avoir rallié à sa cause l’une des voix les plus influentes du pays, tandis que les Démocrates les plus radicaux s’étonnaient que Maher ne constitue aucun des quatorze points d’Umberto Eco pour reconnaître le fascisme. L’intéressé, lui, s’est refusé tout commentaire sur le sujet pendant plus d’une semaine.

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Relations tendues

Si la nouvelle avait été entre temps largement dissertée sur les chaînes d’information américaines, le présentateur a attendu le 11 avril dernier pour en dire plus sur son échange avec le président américain. Il faut préciser que les relations entre les deux hommes étaient tendues au point d’avoir abouti à un procès intenté par Trump contre Maher à la suite des nombreux reproches prononcés par le journaliste, connu pour sa malicieuse irrévérence (Trump avait finalement retiré sa plainte avant le moindre jugement). Pour autant, les deux affirment avoir passé une excellente soirée. Et si M. Maher a repris ses critiques à l’encontre de l’administration républicaine, il a confié s’être rendu à la Maison Blanche avec une liste des insultes que Trump lui a élégamment adressées ces dernières années. Le président, amusé, y a apposé sa signature pour en faire un autographe. De quoi rappeler aux woke que l’autodérision dont ils dénoncent le caractère criminel peut s’avérer salvatrice en démocratie.


[1] https://www.max.com/fr/fr/shows/real-time-with-bill-maher/abc00905-6a23-46f6-a531-20214bb06f37

Identité nationale: dessine-moi un Français

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Blocage du rond-point de Mandelieu, dans les Alpes-Maritimes, 17 novembre 2018. La fraternité vécue des gilets jaunes reste, pour certains, le dernier souvenir d’une identité française partagée © Frédéric DIDES/SIPA

François Bayrou a annoncé que des « conventions citoyennes décentralisées » seraient organisées à travers tout le pays pour débattre de la question : « Qu’est-ce qu’être français? » Sans attendre un premier tour de table officiel, Céline Pina a posé cette question dans un village au cœur de la Bourgogne


Une petite commune bourguignonne de 500 habitants. Il fait froid en cette soirée de février. Au milieu du salon, un feu de poêle réchauffe l’atmosphère. Dans cet environnement représentatif de ce qu’on nomme à Paris « les territoires » (une appellation qui permet, dans le même mouvement, d’embrasser et d’ignorer la richesse humaine des provinces françaises), ils sont six à avoir accepté de venir discuter politique – en réalité, même s’ils ne le savent pas, métapolitique.

Portraits croisés d’une communauté rurale

Jean-Pierre, 75 ans, ancien cadre commercial, Sophie, 49 ans, infirmière pénitentiaire, Michel, 65 ans, ex-policier, Pascale, 50 ans, cadre dans une banque, David, la soixantaine qui vient de prendre sa retraite de la SNCF, et Mika, 32 ans, menuisier. Six piliers d’une petite communauté de 500 âmes, non loin d’Auxerre. En marge de cette rencontre, ont également témoigné Gabriel, 20 ans, élève en prépa et Elsa, 22 ans, étudiante en sciences humaines.

Les plus âgés ne semblent guère à l’aise quand je leur soumets le thème du jour : « Qu’est-ce qu’être français ? » La question, il est vrai, n’est pas banale, et surtout elle paraît piégée, car elle suscite la crainte d’être jugé socialement si on y répond sans filtre.

Les plus jeunes se montreront moins réservés. Il faut dire qu’ils étaient encore enfants en 2009, quand le « grand débat sur la valeur de l’identité nationale », lancé en grande pompe par l’Élysée, a permis à la gauche d’intenter un procès en racisme systémique à Nicolas Sarkozy.

Autre temps, autres mœurs ? En 2025, la nouvelle mouture du débat, voulue par François Bayrou, n’a pas provoqué de levée de boucliers particulière en France, si ce n’est dans quelques rédactions au progressisme particulièrement sensible. Ainsi, dans ce village de Bourgogne, aucun de mes interlocuteurs ne s’indigne quand je pose la question. Et tous savent parfaitement de quoi il est question – de l’immigration incontrôlée et de ses méfaits, de la panne de l’assimilation.

Michel, le policier à la retraite, choisit d’aborder ce terrain mouvant par Mayotte : « Cette île est envahie par une immigration tellement importante que la situation est devenue ingérable. Mayotte est en France, mais personne n’y vit comme en France. La situation, dramatique, apparaît définitive. Les Français de là-bas ont, de fait, perdu une partie de leurs droits et vivent dans l’insécurité. Forcément ça interroge. Et si cela préfigurait l’avenir ici ? »

Pour David, l’ancien de la SNCF, le débat a été mis sur la table par la Macronie pour préparer la prochaine présidentielle : « Les politiques veulent nous poser la question peut-être parce qu’eux-mêmes ne savent pas y répondre, peut-être parce qu’ils se demandent s’il existe encore une réponse collective, peut-être pour voir si on se fait encore juger et traiter de tous les noms rien qu’en la posant. » « On peut vite se faire traiter », abonde Mika, le menuisier. Gabriel, l’élève en prépa, se montre plus serein : « Pour moi c’est une évidence, je suis français, c’est une donnée, mais parfois je me demande si cela constitue encore un avenir ou si face aux menaces existentielles, comme la guerre, on ne devra pas tous penser l’identité au niveau de l’Europe. En face des grandes puissances, on a peut-être intérêt à aller vers plus grand que nos États actuels. »

À lire aussi, Céline Pina : Port du voile dans les compétitions sportives: les jeunes confondent égalité et naïveté

Preuve que la foi en l’Europe fait partie de la doxa à l’œuvre dans les universités, c’est aussi l’avis d’Elsa, l’étudiante en sciences humaines. Selon elle, « être français » recouvre un ensemble de droits et de principes désormais partagés au niveau européen. Pour elle comme pour Gabriel, l’identité s’inscrit dans un registre rationnel, pas affectif. Les Français solubles dans l’Union européenne alors ? Une évidence pour eux.

Sans surprise, les plus anciens sont nettement moins européistes. Le plus optimiste, c’est le plus âgé, Jean-Pierre, qui veut croire que les valeurs démocratiques seront le fondement d’une appartenance supranationale. À ce mot, Michel, Sophie, Pascale, Mika et David sursautent. Le référendum de 2005 a laissé des traces : « Ça va être compliqué le socle commun autour de la démocratie si on s’assoit sur le vote des gens dès que cela contrarie trop ceux qui ont le pouvoir », tempête Sophie.

La démocratie européenne, un horizon ou une illusion ?

Tous sont néanmoins d’accord pour se demander si l’échelon national n’est pas sous-dimensionné face au regain des tensions avec les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Algérie, auxquels s’ajoute la menace du terrorisme islamiste. « Sauf que côté protection, l’Europe ressemble plus à un placebo qu’à un médicament, cingle David. On voudrait y croire parce qu’on n’arrive plus vraiment à croire en nous, et qu’il faut bien garder l’espoir quand même, sinon il ne nous reste que la peur. » « L’Europe, ça sonne un peu sec, administratif, terne, pas très charnel, renchérit Sophie, l’infirmière. Même le mot “patriotisme” a un côté protocolaire, distant. Le lien à son pays, c’est inexplicable, ce n’est pas objectif, même pas raisonnable. C’est quelque chose d’humain, de chaleureux, notre enfance, notre présent et notre avenir normalement. L’arbre en entier : racine, tronc et branches… »

Quand le passé est criminalisé et l’avenir incertain, beaucoup de Français, justement, ont le sentiment d’être amputés, réduits à un présent déprimant. « On dit communément que, pour savoir où on va, il faut savoir qui on est. Mais on dirait qu’on est maintenant dans la situation inverse : on ne sait pas où on va, donc on ne sait plus qui on est. »

Pour Mika, questionner l’avenir du pays, c’est interroger le sien : « Qu’est-ce qu’on veut être dans vingt ans ? On sent un gouffre s’ouvrir sous ses pieds. C’est quoi la France dans vingt ans ? C’est quoi être français dans vingt ans ? Aujourd’hui lever les yeux vers l’horizon ça fait mal… et pas à cause du soleil… » Chez Michel, logiquement, c’est le sentiment de perte qui l’emporte : « Il y a surtout quelque chose de nostalgique, soupire Michel. Comme si le décor de notre monde était déjà à moitié effacé. Se demander ce que signifie être français, ça rend mélancolique. Comme si on cherchait ce qui devient une absence. »

Alors abordons la question différemment : « Quand vous êtes-vous senti français pour la dernière fois ? » Alors que la discussion a été laborieuse jusque-là, les réponses fusent. Et elles sont unanimes : au moment des gilets jaunes ! « On était ensemble,se souvient Sophie. On agissait. Les premières manifestations sur Paris étaient joyeuses. Là, ça voulait dire quelque chose. La fraternité, on la vivait sur les ronds-points, dans les manifestations. »

Des jours heureux, alors ? Pas tant que ça. En tout cas, une sacrée gueule de bois après : « On s’est fait traiter comme des voyous,se remémore Sophie. On était pacifique, mais on se faisait flash-baller. La violence des charges des policiers m’a marquée. Comme si on était des dangers publics. » « Et pour quel résultat au final ? embraye Pascale, la cadre bancaire. Elle était à combien l’essence quand on a pris les fourches ? Autour de 1,40 euro. Aujourd’hui elle a plus de deux euros et tout le monde se la boucle. En vérité, on est résigné. » Et la résignation, ce n’est pas français.

Retransmission de la demi-finale France-Belgique de la Coupe du monde, Montereau-Fault-Yonne, 10
juillet 2018. Un élan collectif fugace dans une France morcelée © Vincent Loison/SIPA

Un peuple politique avant d’être sportif

Les langues se sont déliées. Les Français, en tout cas ceux présents dans cette pièce, restent un peuple politique. Pour eux, le dernier grand moment de partage collectif n’a pas été la Coupe du monde ou les JO, pourtant récents, mais celui où ils sont descendus dans la rue. « On a quand même fait la révolution en 1789 ! » rappelle David, avant de lancer : « Liberté, égalité, fraternité, laïcité ! »

Être français, ce serait donc d’abord l’adhésion à un corpus d’idées, à quelque chose d’aussi abstrait et désincarné que le lien européen ? « Oui, il y a quelque chose d’abstrait, mais pas seulement, réagit Michel. C’est très concret, surtout quand on est né dans ce pays. C’est physique. Un paysage, un village, ça existe. Une langue, ça n’est pas rien. On ne peut pas se lier si on ne peut pas se comprendre. Et si les hommes font des lois, la langue organise aussi leur existence. Le droit, ce sont des mots et après on espère créer des réalités à partir de cela. Idem pour le service public. Au départ il ne s’agit que d’un principe. Mais derrière, on trouve du concret : l’école et l’hôpital. »

Ah, l’école et l’hôpital ! Ils font l’unanimité. Et suscitent l’angoisse. « Notre service public c’est The Walking Dead,dit Sophie. Comme s’il était déjà mort. Il se délite et ne tient plus que sur le dévouement, qui est souvent le stade avant l’effondrement. » En tant que fonctionnaire dans le domaine de la santé, elle sait de quoi elle parle. Pourtant, les autres veulent encore y croire. « Les gens y tiennent à leur système, même s’ils le pourrissent », estime Mika.

Personne ne pense ici que moins d’état « libérerait les énergies ». « Il n’y a pas de modèle de remplacement derrière la disparition de notre système de protection sociale, qui paraît programmée », redoute David. « La suite, ça va se passer comme en Amérique ? s’interroge Mika. Comme dans ces films où on voit les couples, au moindre coup dur, sacrifier l’avenir de leurs enfants en liquidant les économies faites pour les études ? Ou dans ces séries qui montrent des personnes condamnées à mourir faute d’assurance maladie ? »

Humanisme, protection sociale et contrat de solidarité

Certes, mais si on vivait plus mal, serait-on moins français pour autant ? « Oui, répond Sophie. Parce que notre système protecteur dit quelque chose de profond sur les engagements qui nous lient. C’est ce qui fait que notre contrat social n’est pas juste un système d’intérêts bien compris. Il y a quelque chose en plus : l’humanisme. On est censé être présent les uns pour les autres. Les vieux, pour les jeunes. Les bien portants pour les malades. Ceux qui travaillent pour ceux qui connaissent le chômage… Ce n’est pas rien comme lien. L’État, c’est froid. Le contrat social, ça fait commercial. Mais la Nation, cela exprime ces liens-là. » « Sauf que ces liens ne concernent pas que les Français,rétorque Michel. Les droits sociaux ne sont pas conditionnés à la citoyenneté… » Sophie ne se démonte pas : « Oui, mais c’est en tant que Français que nous avons voulu ces droits universels. Voilà notre identité. »

Pour Pascale, si la question de l’identité est si compliquée, c’est qu’on mélange trop de choses : « Si on demande si quelqu’un qui n’est pas né en France peut devenir français, je réponds oui, mais s’il adhère aux principes qui font que nous formons une communauté. Ensuite, il pourra construire un lien charnel avec son nouveau pays, où ses enfants trouveront un berceau, ça devrait être plus simple pour eux. » « C’est vrai en théorie, objecte Michel. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Les jeunes d’origine étrangère, même quand ils sont français de naissance, sont souvent en plein conflit de loyauté, leur double appartenance les met le cul entre deux chaises, ballottés entre des références qui ne sont pas compatibles. Et certains choisissent la fidélité à une culture d’origine dont les références sont loin des nôtres, alors qu’ils vivent et comptent continuer à vivre ici. Forcément ça grince. » Mika se marre : « Faut dire que si on compte sur les cours d’éducation civique pour aimer la France et avoir envie d’être français, il faut être sacrément résistant à l’ennui. On a tous un lien fort avec notre pays et finalement on partage beaucoup de visions communes. Mais à l’école, on ne nous a pas transmis grand-chose d’exaltant. » Tout est dit.

Ces biens essentiels

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Comprenne qui pourra

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Chloe Diamond-Lenow © D.R.

«Des devenirs canins queer»… Trente ans après un canular d’Alan Sokal sur les prétendus harcèlements sexuels dans les parcs canins, la chercheuse en études de genre Chloé Diamond-Lenow parvient à publier des thèses encore plus farfelues. Mais elle, elle est sérieuse


En 1996, Alan Sokal, professeur de physique, a porté un coup dur à la pensée postmoderne qui dominait les sciences humaines. Il a proposé à une revue académique un faux article rempli d’absurdités prétentieuses qui flattait les idées à la mode. La publication du texte, suivie de la révélation que c’était un canular, a mis à nu le vide intellectuel de tout un pan de la recherche universitaire.

Trente ans après, un article publié dans The Journal of Lesbian Studies semble aussi être un canular. Sauf que non. Son auteur, Chloe Diamond-Lenow, professeur adjoint d’études de genre à l’université de l’État de New York à Oneonta, a l’air parfaitement sérieux. Son titre seul est un galimatias résumant la plupart des doctrines progressistes en vogue, du rejet de l’hétéronormativité à l’antispécisme en passant par la robotique : « Queer canine becomings : lesbian feminist cyborg politics and interspecies intimacies in ecologies of love and violence » (« Des devenirs canins queer : la politique lesbienne féministe cyborg et les intimités interespèces dans des écologies de l’amour et de la violence »).

Si la traduction française semble opaque, elle est en cela fidèle à la version anglaise. L’auteur soulève un paradoxe. D’un côté, une relation avec un chien peut être très positive pour des personnes lesbiennes, non binaires et transgenres. De l’autre, le gouvernement américain, au nom de la suprématie et du militarisme blancs, utilise des chiens et des robots-chiens pour commettre des actes de violence impérialiste contre des communautés marginalisées.

Les travaux antérieurs de l’auteur portent sur la manière dont l’armée américaine, en Irak et en Afghanistan, a traité ses chiens de travail comme des hommes pour mieux déshumaniser les hommes arabes et musulmans. Cette leçon d’islamo-gauchisme option délirant est saupoudrée de références à la philosophie d’Emmanuel Lévinas. La chercheuse se présente comme « queer, grosse, non binaire, blanche, juive, lesbienne fem, colonisatrice » et « antisioniste ».

Elle a recours à l’« auto-ethnographie », pratique répandue en Amérique du Nord qui consiste à écrire sur soi-même et à présenter le résultat comme de la recherche. C’est ainsi qu’on comprend que, derrière son charabia pseudoscientifique, Chloe aime les femmes, les chiens et le yoga et qu’elle n’aime pas l’armée américaine, Donald Trump et Israël.

Jean Sévillia: un barrage contre le conformisme

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Jean Sévillia © Hannah Assouline

Jean Sévillia dénonçait il y a vingt-cinq ans Le Terrorisme intellectuel. Avec Les Habits neufs du terrorisme intellectuel, il alerte aujourd’hui sur son développement : une idéologie qui remet en cause la nation, la culture et l’idée même de l’espèce humaine, et recourt à la censure pour s’imposer. Mais qu’on ne désespère pas, la résistance se lève !


Un premier sentiment entre effroi et consternation

Il faut toujours se fier à son premier sentiment. Celui qui saisit à la lecture le dernier opus de Jean Sévillia, Les Habits neufs du terrorisme intellectuel, se situe entre effroi et dégoût, consternation et suffocation. Il suffit en effet de feuilleter cette lumineuse démonstration pour comprendre, preuves à l’appui, que depuis un quart de siècle, la garde-robe du terrorisme intellectuel s’est considérablement étoffée. Et qu’il en va de même de l’arsenal dont il dispose, et des sévices qu’il est en mesure d’infliger à ceux qui refusent de se prosterner. En 2000, dans la première édition de son ouvrage, Sévillia avait consacré douze chapitres à des thèmes essentiellement politiques et qui, souvent, se croisaient : révolution, communisme, décolonisation… En 2025, à l’issue d’une période pourtant plus brève que celle qu’il avait traitée dans la version initiale, huit nouveaux chapitres viennent s’ajouter à l’ensemble, des chapitres qui, plus encore que les précédents, traitent de problèmes que la novlangue contemporaine n’hésiterait pas à qualifier d’« existentiels ». Ces menaces nouvelles, en effet, portent moins sur la forme du pouvoir ou la construction des mythes historiques que sur la nature de l’homme, de la famille, de la nation, de la culture et même de l’espèce. Leur nature et, au-delà, leur pérennité exigent ou impliquent leur élimination. Cette dernière est ouvertement réclamée au nom d’une idéologie plus totalitaire qu’aucune autre avant elle, puisqu’elle va encore plus loin dans la déconstruction du monde ancien et la fabrication d’un « Homme nouveau » dont elle précise avec insistance qu’il ne sera plus un homme.

Des menaces plus proches et omniprésentes

Les menaces implacablement dévoilées par Jean Sévillia se distinguent des précédentes en ce qu’elles paraissent infiniment plus proches. Elles ne se situent plus de l’autre côté du rideau de fer, ou de la Méditerranée, ou de l’histoire : elles sont à nos portes, dans nos maisons ou sur nos pas, ici et maintenant – avec, bien plus puissants que jadis, les gardiens de la révolution et les fourriers de la bien-pensance, prêts à tout pour interdire qu’on les nomme –, puisque les nommer, ce serait déjà les circonscrire et les combattre. Cachez ce sein que je ne saurais voir, taisez ce mot que je ne saurais entendre : Jean Sévillia rappelle à ce propos la passe d’armes mémorable autour du « sentiment d’insécurité », opposant le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui avait osé employer le mot d’« ensauvagement » pour désigner les explosions de violence de l’été 2020, et le garde des Sceaux (et du politiquement correct) Éric Dupond-Moretti, lui reprochant d’avoir employé un terme nourrissant « le sentiment d’insécurité », c’est-à-dire les plus « bas instincts » des Français, « parce que le sentiment d’insécurité, c’est de l’ordre du fantasme »

À lire aussi, Jean Sévillia : «Depuis 40 ans, la France se couche devant le pouvoir algérien»

Pour autant, les « habits neufs » ne se substituent pas aux anciens. Dans la plupart des cas, ils ne font que les prolonger, mais en les rendant encore plus lourds, plus suffocants, et surtout plus intouchables. Tel est en effet le propre de ce terrorisme, dont l’auteur observe que, refusant par avance « tout débat de fond sur les questions politiques et sociales qui engagent l’avenir », il « vise à ôter toute légitimité à son contradicteur en l’assimilant » à ce qui symbolise « le mal absolu ». Jadis, sous la Révolution, le terrorisme jacobin accusait ses adversaires, quels qu’ils fussent, d’être contre-révolutionnaires et royalistes ; de nos jours, le terrorisme intellectuel n’hésite pas à qualifier de nazis ceux qui ne se plient pas à son catéchisme idéologique. Et par conséquent, à leur couper la parole et à les bâillonner, en toute bonne conscience : nul moyen n’est trop rude pour faire taire les ennemis du Bien, c’est-à-dire de ce que ce terrorisme mainstream définit comme tel. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté, proclamait déjà Saint-Just, en faisant en sorte que cela ne reste pas une parole en l’air.

Vers une résistance organisée ?

En somme, souligne Mathieu Bock-Coté dans sa préface, « ces Habits neufs sont une histoire du totalitarisme au temps présent ». Mais c’est aussi, symétriquement, l’histoire d’une résistance qui s’amorce. Si tout système totalitaire suscite une résistance, celle-ci commence toujours par être frêle et embryonnaire, comme celle que décrivait Sévillia dans la première version de son livre : un demi-siècle plus tard, elle a eu le temps de croître et d’embellir, de s’organiser. Et telle est l’autre nouveauté que dévoile cet essai : les menaces se sont considérablement accrues depuis vingt-cinq ans, mais il en va de même des barrières susceptibles de leur être opposées.

A lire aussi, Mathieu Bock-Côté: «On nous condamne à un monde désexualisé, puritain et insultant»

« Les néoréactionnaires ont-ils gagné ? » s’inquiétait d’ailleurs Le Monde en janvier 2016, à l’occasion de la réédition du pamphlet de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Et le grand quotidien du soir de pointer avec horreur l’assurance croissante du camp du Mal, la « libération de la parole réactionnaire » et (l’abjecte) « extrême droitisation du débat public », avant de dénoncer à la vindicte publique les intellectuels coupables de ce crime, au premier rang desquels « l’infatigable Patrick Buisson », artisan d’un « continuum qui va de l’aile dure de la droite républicaine aux Identitaires en passant par Philippe de Villiers, l’hebdomadaire Valeurs actuelles, le site Figarovox et l’inévitable Éric Zemmour ». Dans cette « affiche rouge » d’un nouveau genre, ce panorama de la résistance, il manquait pourtant un nom, celui d’un auteur aussi discret que crucial, Jean Sévillia lui-même, qui depuis le tout début des années 1990 – dix ans avant la parution de son Terrorisme intellectuel puis de ses essais fondateurs, Historiquement correct (2003) et Moralement correct (2007) – laboure et prépare patiemment le terrain pour ceux qui, sur le modèle d’Andreas Hofer, le « Chouan du Tyrol », refusent de se laisser égorger sans rien faire.

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Salauds de pauvres!

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La ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher, à l'Assemblée nationale le 9 avril 2025 © Chang Martin/SIPA

Faisant partie du projet de loi dit de «simplification» autour duquel les députés s’écharpent depuis plusieurs semaines à l’Assemblée, les ZFE limitent, dans les grandes villes, la circulation des véhicules les plus polluants. À la tête des «gueux», le romancier iconoclaste Alexandre Jardin prévient le gouvernement: il est hors de question que les riches privatisent davantage la capitale de la France…


Avec les ZFE (zones à faible émission), la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, a fait souffler le zef de l’indignation, en déclarant que les pauvres n’étaient pas concernés, car «les moins riches, ils n’ont pas de voiture»1. Dans la bouche d’une ministre surdiplômée (elle a fait Science-po, HEC, l’ENA), c’est un mépris affiché pour les autodidactes, qui ne roulent pas sur l’or, ça résonne comme une insulte :  »Salauds de pauvres ! », qui ne pouvez pas vous payer des voitures électriques !

Conduisez-vous bien…

Pour amortir cette sortie malheureuse, le gouvernement a mis la pédale douce, et au final seule la traversée de Paris (et peut-être de Lyon) pourrait être concernée et interdite aux moins riches. La traversée de Paris, c’est le titre d’une nouvelle de Marcel Aymé, portée à l’écran par Claude Autant-Lara, où à Paris sous l’Occupation allemande, le personnage de Grangil, interprété par Jean Gabin, traîte de  »salauds de pauvres » les tenanciers et clients d’un bistro. Une réplique, à répliquer pour le plaisir : « Mais qu’est-ce que vous êtes venus faire sur Terre, nom de Dieu, vous n’avez pas honte d’exister, hein ? Regarde-les, tiens ! Ils bougent même plus ! Et après ça ils iront aboyer contre le marché noir… Salauds d’pauvres ! »

A lire aussi, Pierre Meurin: « Sur les ZFE, je ne lâcherai rien ! »

Mais pour Aymé, contrairement au ministre, il ne s’agissait pas d’insulter la pauvreté mais de dénoncer un manque de dignité, de moquer les Parigots tête de veau qui avaient baissé la tête sous le joug de l’Occupation. Or Paris est aujourd’hui occupé, par des illuminés qui veulent recréer la campagne à la ville. Alors, salauds de pauvres, il est encore permis de bien se conduire, en envoyant bouler les autocrates.

Le mépris

Un appel que relaie vertement l’écrivain Alexandre Jardin, qui n’hésite jamais à jeter la pierre aux bobos, dont les « idées parisiano-centrées puent le mépris ». Sur son compte X, il publie le témoignage d’un  »pauvre » paysan, un laissé-pour-compte qui ne veut pas s’en laisser conter : « Ils ne peuvent pas nous interdire Paris, se barricader entre eux, faire un mur anti-gueux. Paris n’est pas à eux. On ne les laissera pas privatiser la capitale des Français. » Les Mickey de Boboland sont prévenus.

Traversée de Paris

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  1. BFMTV, mardi 8 avril 2025 https://x.com/BFMTV/status/1909486559520268566 ↩︎

AME à Mayotte: un moindre mal

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La maternité de Mamoudzou, capitale de l'ile française de Mayotte © DUPUY FLORENT/SIPA

​Le 15 mai 2025, l’Assemblée nationale examinera une proposition de loi visant à étendre l’Aide médicale d’État (AME) à Mayotte, actuellement le seul département français exclu de ce dispositif destiné aux étrangers en situation irrégulière. Portée par la députée Estelle Youssouffa (groupe LIOT), cette initiative vise à répondre aux défis sanitaires de l’île. « Les étrangers en situation irrégulière se tournent majoritairement vers le seul Centre hospitalier de Mayotte (CHM), et plus spécifiquement vers ses services d’urgence, plutôt que vers la médecine de ville, où ils seraient confrontés à des frais à avancer » plaide-t-elle. Pour Mansour Kamardine, le statu quo est intenable: il défend cette instauration de l’AME sur l’île, mais aussi une réforme globale au niveau national


Mansour Kamardine photograpghié en novembre 2017. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Une proposition de loi pour étendre à Mayotte l’aide médicale de l’État (AME), réservée aux étrangers sans papiers, sera étudiée le 15 mai dans le cadre de la journée dédiée aux textes du groupe indépendant LIOT. Mayotte est aujourd’hui le seul département français exclu du dispositif de l’AME. Quelle est votre position sur cette situation ?

Mansour Kamardine. L’établissement de l’AME à Mayotte impliquerait le transfert d’environ 200 millions d’euros d’une enveloppe budgétaire existante vers une autre. Ce simple ajustement comptable ferait apparaître, mécaniquement et d’un seul coup, une hausse de 20 % du budget national alloué à l’AME. S’ajouterait à cela la visibilité immédiate de 150 000 bénéficiaires clandestins supplémentaires, jusque-là dissimulés dans les statistiques.

C’est précisément pour ne pas assumer cette réalité budgétaire et sanitaire que l’AME n’a jamais été appliquée à Mayotte.

Or, un tiers de la population réelle de l’île est en situation irrégulière. À l’hôpital, environ la moitié des dépenses concerne des patients étrangers, et plus de 80 % des 2 000 évacuations sanitaires annuelles vers La Réunion ou la Métropole concernent également des personnes non françaises.

La normalisation de la prise en charge des soins pour les personnes en situation irrégulière ferait tomber un tabou : celui de l’impact massif de l’immigration clandestine sur notre système de santé. C’est un sujet que beaucoup veulent éviter, notamment ceux que j’appellerais, pour reprendre une terminologie aujourd’hui bien connue, les « droit-de-l’hommistes » ou les « immigrationnistes ».

A lire aussi, Pierre Manent: Nous avons épuisé les dividendes de notre puissance

Pendant ce temps, les Mahorais paient le prix fort. L’espérance de vie sur l’île est inférieure de sept ans à la moyenne nationale. Le système de santé est à la fois sous-développé et saturé. À Mayotte, pardonnez-moi l’expression, mais on crève du déni de réalité.

Estelle Youssouffa défend cette proposition de loi. La soutenez-vous ? Pourquoi ?

Absolument. Entre 2018 et 2024, en tant que député, j’ai porté à de nombreuses reprises cette demande au parlement, à travers des interventions et des amendements. Ma collègue Véronique Louwagie, du groupe Les Républicains, a appuyé la même démarche en commission des finances.

Il est donc évident que je soutiens pleinement la proposition de loi du groupe LIOT. Néanmoins, nous pensons qu’il faut aller plus loin et faire évoluer l’AME en AMU, Aide Médicale d’Urgence, sur l’ensemble du territoire, avec un panier de soins réduit à l’essentiel, en cohérence avec les contraintes actuelles de notre système de santé.

Par ailleurs, je demande l’application de la T2A, c’est-à-dire la tarification à l’acte, au Centre Hospitalier de Mayotte, comme c’est déjà le cas dans les autres départements français. Il est également temps de mettre à niveau notre hôpital, en le transformant en CHRU (Centre Hospitalier Régional Universitaire), à l’occasion de la construction — tant attendue — du deuxième établissement promis depuis des années.

Enfin, rappelons un fait dramatique : Mayotte compte vingt fois moins de médecins libéraux et quatre fois moins de pharmacies par habitant que la moyenne nationale. C’est le plus grand désert médical de France. La mise en place de l’AME permettrait aussi d’encourager l’installation de la médecine de ville et de faciliter l’accès aux médicaments, qui sont évidemment essentiels à la santé des Français, où qu’ils vivent.

Certains estiment que l’extension de l’AME à Mayotte provoquerait un appel d’air migratoire. Que répondez-vous à cette crainte ?

Franchement ? C’est une vue de l’esprit totalement dépassée. L’appel d’air migratoire, à Mayotte, il existe déjà, et ce depuis des années. Aujourd’hui, l’accès aux soins est gratuit, généralisé et illimité pour les étrangers en situation régulière comme pour les demandeurs d’asile. Pire : dans bien des cas, les personnes en situation irrégulière sont prioritaires dans l’accès aux soins.

Ce déséquilibre conduit les Mahorais à devoir se rendre à La Réunion ou en Métropole pour des soins, des examens ou un simple suivi médical. Mais comment faire, quand 75 % des Mahorais vivent sous le seuil de pauvreté ? Ce type de mobilité est inaccessible pour la majorité d’entre eux.

La mise en place de l’AME, ou plutôt de l’AME-AMU, à Mayotte permettra au contraire de rétablir un minimum d’égalité entre les citoyens français et les étrangers. C’est, si vous me permettez l’expression, le minimum syndical.

À lire aussi, Anne Lejoly et Martin Pimentel : « Il faut en finir avec l’angélisme migratoire à Mayotte »

En l’absence d’AME, les étrangers en situation irrégulière se tournent massivement vers le CHM, contribuant à sa saturation. Comment répondre à cette urgence sanitaire sans encourager l’immigration illégale ?

D’abord, en instaurant l’AME à Mayotte, tout en la transformant, à l’échelle nationale, en AMU, c’est-à-dire en une aide restreinte aux soins essentiels, urgents et non programmables. Ensuite, en facturant à prix coûtant tous les soins hors AMU : examens, consultations, traitements, médicaments. Cela permettra aussi de tarir les trafics de médicaments qui alimentent aujourd’hui certaines filières entre les territoires français et des pays tiers.

Ensuite, il faut cesser les demi-mesures. Il est temps de mettre en place une politique cohérente, ferme et globale de lutte contre l’immigration clandestine :
– un contrôle réel des frontières,
– une action diplomatique sans ambiguïté,
– une lutte déterminée contre les réseaux criminels transnationaux,
– et surtout une réforme de notre cadre législatif, pour empêcher les contournements de l’esprit des lois.

Notre humanisme doit être protégé, mais il doit aussi être respecté.

L’Arcom, ou lard de la com’ en France

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© Yassine Mahjoub/SIPA

Liberté d’expression. Parce que l’extrème gauche l’appelle à toujours davantage sanctionner des figures médiatiques comme Cyril Hanouna – tandis que Jordan Bardella a dû dans le même temps passer par la justice pour défendre la promotion de son livre! – l’Arcom est accusée de censure. En comparaison avec les États-Unis, où la liberté d’expression reste sacrée, notre contributeur critique une régulation française jugée idéologique, sélective et contre-productive.


Ce sont rarement les réponses qui apportent la vérité, mais l’enchaînement des questions.
Daniel Pennac (La Fée carabine).

Plus de censure, ni sur les films ni dans les prisons ! 
Valéry Gisgard d’Estaing, le 27 août 1974.


La France n’est pas la Corée du Nord, mais elle est friande de ces mesures attentatoires à la liberté d’expression.

D’abord la loi Gayssot, réprimant le négationnisme des crimes nazis.

L’article 434-25 du code pénal punit l’insolent qui « cherché à jeter le discrédit (…) dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance ».

L’art. 421-2-5 du Code pénal vise l’apologie du terrorisme.

Sans oublier les lois portant sur les discours haineux….

Les conférenciers se voient trop souvent interdits de meeting sous le fallacieux prétexte de « menace à l’ordre public », constat conjectural a priori fondé  sur leurs antécédents, plus ou moins authentifiés et souvent tronqués, alors que, en réalité, la menace provient plutôt des perturbateurs qui veulent les museler. En toute logique, il faut éviter de « préjuger » l’orateur, qui doit être, de prime abord, toujours libre de s’exprimer et, si ses déclarations vont au-delà des limites permises, la justice peut alors intervenir et sanctionner, mais a posteriori. Cependant, il faut compter avec la logique juridique française…

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) est chargée notamment de déterminer s’il y a manquement aux obligations en matière de pluralisme et d’honnêteté dans la présentation des informations. Rien que ça. Elle est donc censée veiller à l’observation des lois suivantes : la loi du 24 juin 2020 visant à lutter contre les contenus haineux sur internet; la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République; et la plus belle, la plus orwellienne : la loi contre la manipulation de l’information de 2018.

Etat de droit : Ferrand au sommet, Hanouna au bûcher !

Selon une décision du Conseil d’Etat, le régulateur doit veiller, sur « les sujets prêtant à controverse », au « respect de l’obligation d’assurer l’expression des différents points de vue ». Pour juger d’un éventuel « déséquilibre manifeste et durable » dans le traitement du sujet, il devra s’appuyer sur un faisceau d’indices – la diversité des intervenants, des thématiques et des points de vue exprimés, sur les antennes. Texto. Une formule aussi simple qu’une recette de cuisine. L’enfance de lard.

L’actualité donne de la brioche sur la planche de l’Arcom. Voici quelques affaires dont elle vient d’être saisie.

CNews et Europe 1 n’auraient pas « traité l’affaire [de la condamnation de Marine Le Pen] avec mesure, rigueur et honnêteté », « la présentation des différentes thèses en présence » n’aurait pas été assurée.

A lire aussi: Marine Le Pen, victime du «coup d’Etat» des juges

Dans le cadre d’une discussion concernant la notion de consentement dans la définition pénale du viol adoptée deux jours auparavant par l’Assemblée nationalePascal Praud affirmait sur CNews que « beaucoup de femmes qui n’ont pas eu la chance d’être regardées par les hommes […] nourrissent parfois contre eux un sentiment de revanche ». Mathilde Panot et Sarah Legrain sont horrifiées.

Aymeric Caron fulmine car Yoann Usai a déclaré mardi 8 avril sur CNews que « les juifs n’ont pas d’importance à LFI… pour La France insoumise, les otages israéliens peuvent crever dans la bande de Gaza parce que ce sont des juifs ».

« CNews a muté en organe de propagande officiel de l’extrême droite », s’étrangle le député LFI Aurélien Saintoul.

Aux Etats-Unis, on ne blague pas avec la liberté d’expression, mais…

« Comparer, c’est comprendre » disait Claude Lévi-Strauss. Et quel contraste avec les Etats-Unis, où, le droit, noir sur blanc, ne plaisante pas avec la liberté d’expression.

Cela n’exclut malheureusement pas, sur le terrain, une tradition de harcèlement des contestataires de la part des hargneuses autorités politiques que nourrit un climat d’hystérie : notons les « Palmer Raids »  dans une atmosphère de « peur rouge » et d’attentats anarchistes, qui aboutirent à l’expulsion de militants de gauche en 1919 et 1920; le McCarthisme des années 1950 et le mouvement de défense des droits civiques, où s’illustra le directeur du KGB… rectification, du FBI, J. Edgar Hoover. Le président Trump n’a donc pas réinventé la roue en reprenant le flambeau aujourd’hui contre les humanistes qui ne peuvent pas rester complètement de marbre face au vécu (si l’on peut dire) des Palestiniens, avec peut-être une énergie accrue.

Il a ouvert en priorité la chasse aux non-Américains « simplement »  titulaires d’une carte verte de résident permanent, ou, pire, d’un encore plus « simple » visa d’étudiant. (Pour mémoire, John Lennon subit l’ire du président Nixon en raison de son hostilité publique envers la guerre au Vietnam et il dut batailler devant les tribunaux pour obtenir sa carte verte). Les citoyens américains, eux ne sont évidemment pas attaqués frontalement… pour l’instant (mais pensons à l’ex-champion du monde d’échecs Bobby Fischer, qui fut inculpé, mensongèrement, de violation de l’embargo frappant l’ex-Yougoslavie en 1992, et qui finit ses jours en exil en Islande); à ce stade, ils font « simplement » l’objet de mesures d’intimidation sournoises : par exemple, plusieurs cabinets d’avocats ayant participé aux enquêtes visant Sa majesté orange ont dû accepter des offres qu’ils ne pouvaient pas refuser de la part d’une administration vengeresse.

Cela dit, vu la position traditionnelle des juridictions américaines, ces lois françaises, anti voltairiennes, sont impensables car elles ne résisteraient pas plus de cinq minutes à l’examen.

(Incidemment, l’infraction de « common law » équivalente à l’article 434-25 du code pénal français, dite « scandalizing the court » [les lecteurs auront traduit d’eux-même], n’a plus cours que dans les pays du tiers-monde n’ayant pas encore atteint un niveau de civilisation démocratique).

A fortiori, le concept même d’une Arcom américaine relèverait de l’hérésie et provoquerait des fous rires chez les étudiants en deuxième année de droit.

De façon générale, ces lois de circonstances, adoptées à chaud, sous le coup de l’émotion, parfois bien intentionnées, ne sont qu’un mirage : elles sont trop souvent sélectives; pire, elles sont facilement instrumentalisables (les lois sur les discours de haine constituent un arsenal particulièrement prisé des groupes de pression religieux) et surtout contreproductives car elles font des martyrs et leur servent de caisses de résonnance. Par contraste, les délires des négationnistes américains (oui, il y an a) tombent toujours à plat, car ils ne bénéficient pas de l’effet publicitaire de lois liberticides.

Fatwahs de vérité

Comment soutenir, sans rire, qu’il revient à des fonctionnaires français, tout augustes et bien intentionnés fussent-ils, de prononcer des fatwahs de vérité ? Encore que l’on pourrait peut-être s’y résigner s’ils ne disposaient pas du glaive de la sanction. Mais comme le démontre la jurisprudence de l’Arcom, elle dispose d’un troublant pouvoir de censure de la presse d’opinion si elle est audio-visuelle : est particulièrrement sinistre la récente suppression de C8. Une consolation : cette excommunication est devenue, comme il se doit, un argument de vente pour Cyril Hanouna, auquel il faut souhaiter bonne chance avec son passage à M6 annoncé, encore qu’il a dû payer le prix d’une équipe réduite.

Chaque média doit demeurer libre de s’exprimer exclusivement selon son propre point de vue et même selon sa propre idéologie, sans faire dans la dentelle : il peut instruire un thème à charge, et/ou à décharge et opter pour la provocation. Il est hallucinant de lui imposer le rôle d’organisateur de débats et assurer un chimérique équilibre des thèses en son sein. Au final, l’équilibre résulte de la juxtaposition des thèses présentées par différents médias concurrents. C’est au citoyen/contribuable/justiciable lambda qu’il incombe de tirer ses propres conclusions après avoir effectué les recoupements pertinents à partir des innombrables sources, y compris judiciaires, accessibles au grand public, qu’il est libre de consulter et de soupeser. Ou pas.

Les seules limites voltairiennes sont celle de la diffamation visant des personnes précises et celle définie par la jurisprudence américaine : le « danger manifeste et imminent » (« clear and present danger » en v.o.). Sinon, tous les coups (même de gueule) sont permis et de bonne guerre.

A lire aussi: L’Arcom, « autorité indépendante », mais de qui ?

Mais même en France, il y a quelques lueurs d’espoir en matière de liberté d’expression.

Saluons d’abord le jugement de simple bon sens (une denrée trop rare) rendu le 9 avril dernier par le tribunal des activités économiques de Paris : la régie publicitaire ferroviaire MediaTransports avait refusé la campagne d’affichage du livre de Jordan Bardella, Ce que je cherche, et elle est condamnée pour « inexécution fautive du contrat » de diffusion publicitaire pour le livre du président du Rassemblement national.

Par ailleurs, la députée européenne (et authentique française) Rima Hassan, a pu tenir sa conférence sur la Palestine à l’université de Rennes 2 le 10 avril dernier. Les canidés avaient aboyé, mais la caravane est finalement passée sereinement.

Les glapissements d’indignation des députés LFI Aymeric Caron, Mathilde Panot, Sarah Legrain et Aurélien Saintoul font partie du débat. Le téléspectateur appréciera. Souverainement.

Cela dit, quel affligeant spectacle que ces élus se blottissant dans les jupons de maman Arcom pour lui faire part de leurs doléances, qui ne sont que pleurnicheries bien franchouillardes.

L’Arcom est-elle soluble dans l’alcool?

PS. Livre incontournable (non traduit): Defending My Enemy: American Nazis in Skokie, Illinois, and the Risks of Freedom (1979 de Arieh Neier (Défendre mon ennemi : les Nazis américains à Skokie (Illinois), et les risques de la liberté, en v.f.).

Canada: la chute hors de l’histoire d’un pays en pyjama

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Le chef du Parti libéral du Canada, Mark Carney, prend la parole à Calgary, en Alberta, le mercredi 9 avril 2025 © Sean Kilpatrick/AP/SIPA

Le Canada, entre confort douillet et déclin discret, glisse peu à peu hors de l’Histoire. La très probable succession de Mark Carney à la tête du pays à la fin du mois n’est pas de nature à rassurer une population trop naïve et continuellement en pantoufles.


Le constat est sans appel: le Canada affiche aujourd’hui l’une des plus faibles croissances économiques par habitant de tout l’Occident. Malgré les beaux discours sur les vertus de l’ouverture et de l’inclusion, censées garantir sa prospérité pour l’éternité, cette étoile boréale pâlit, s’appauvrit et se referme sur elle-même.

Le Canada vit dans le déni de son propre déclin. Après dix ans de règne catastrophique marqué par l’expansion de l’État, l’explosion de la dette publique et l’immigration massive, Justin Trudeau laisse derrière lui un pays très faible.

Et le 28 avril prochain, l’élection maintenant probable du banquier Mark Carney, son successeur à la tête du Parti libéral du Canada, ne ferait qu’accélérer cette tendance.

La peur comme gouvernail

Le phénomène tient d’abord à ce que l’on pourrait appeler l’idéologie sécuritaire. Depuis la Covid en particulier, le Canada est obsédé par la gestion des risques en tous genres: sanitaires, climatiques, numériques, etc., et aujourd’hui économiques face à l’hostilité d’un Donald Trump armé de tarifs punitifs.

Seule l’immigration massive – dont les effets culturels et démographiques ne sont plus à démontrer – semble encore bénéficier d’un certain laxisme de la part des autorités.

A lire aussi: L’improbable retour de Kamala Harris

Au Canada, tout est matière à encadrement. On multiplie les règles dans le but de rassurer une population devenue hyper anxieuse à force d’être gavée de récits catastrophistes, on normalise l’état d’urgence sous couvert de bienveillance.

Sous l’emprise du wokisme, le Canada a rompu avec le politique pour entrer dans le psychopolitique. Désormais, pratiquement tout y est vécu sous l’angle du stress et de l’anxiété. La raison a cédé le pas à l’émotion. Un nombre faramineux d’articles de presse ont pour titre «l’inquiétude» sur un phénomène X, dans un tintamarre de nouvelles insignifiantes mais jugées préoccupantes.

Un État omniprésent, une population infantilisée et une classe politique transformée en comité thérapeutique: la pandémie a été le tremplin d’un nouveau mode de gouvernance fondé sur la peur et le contrôle social.

Le Canada s’est engagé sur la voie d’un autoritarisme soft. Dans cet univers ultra aseptisé, la liberté d’expression est suspectée d’exposer les citoyens à des idées inconfortables et anxiogènes, qu’il vaut mieux encadrer ou réprimer au nom de la nouvelle hygiène publique. Ce fantasme d’un monde sans heurts — d’un grand safe space national – étouffe le débat démocratique.

Dogme du confort et culte des loisirs

À cette obsession sécuritaire s’ajoute le triomphe d’une philosophie du confort et du bien-être. Le bien-être émotionnel et corporel est devenu le nouvel horizon du Canada, cette oasis gelée où des hordes de gens plus «en santé» les uns que les autres font leur jogging dans la rue en semblant fuir la mort.

Ce bien-être érigé en dogme est presque devenu une finalité politique, comme si la mission d’un gouvernement était désormais de garantir à chacun un équilibre physique et psychologique.

Dans cette société des loisirs hypertrophiée, où les citoyens-consommateurs sont invités à «prendre soin d’eux-mêmes» en toutes circonstances, la moindre contrariété est perçue comme une forme de violence symbolique, comme une «micro-agression».

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On soigne des traumatismes imaginaires, on prône l’évitement des défis personnels et professionnels, on décourage l’effort. Loin de valoriser la résilience, le Canada en est venu à institutionnaliser la paresse, après avoir récompensé financièrement des milliers de citoyens pour être restés chez eux à ne rien faire durant le Covid.

Résultat: une population surmédicalisée et désarmée devant la rudesse du monde, et des politiciens qui n’hésiteraient plus à promettre des séances de yoga gratuites pour se montrer sensibles à la détresse ambiante. Au Canada, on ne veut plus travailler mais se relaxer, on ne veut plus être représenté par ses élus, mais protégé par ces derniers.

Une société-chalet

Enfin, le caractère insulaire du Canada a contribué à son isolement mental et ipso facto à son déclin global. Ce refus du monde extérieur au profit d’un repli dans l’arrière-pays a nourri l’illusion que le Canada vivait à l’abri de toutes les intempéries internationales. C’est ce que j’appelle la «société-chalet», c’est-à-dire cette société périphérique où les interactions sociales sont secondaires et où se détendre et avoir du «temps de qualité» est l’objectif suprême de tous ces êtres stériles.

L’Homo canadicus est persuadé d’habiter le meilleur pays sur la planète, mais parce qu’il n’a jamais eu à lutter pour en défendre la souveraineté ni les grands principes sur lesquels il est censé reposer. Prétentieux, le Canada a cru pouvoir s’élever au-dessus du monde, alors qu’il s’en est seulement détaché pour mieux vivre dans sa bulle. Hissés sur les épaules des États-Unis, les Canadiens se sont longtemps crus exemptés de toute adversité. Les ratés de la mondialisation, les guerres, les crises migratoires, les bouleversements géopolitiques? Tout cela semblait si lointain, si abstrait, jusqu’à ce que le retour de Trump à la Maison-Blanche vienne brutalement rappeler que l’Histoire n’épargnait personne. Pas même les gentils et naïfs Canadiens.

Laurent Wauquiez, on ne délocalise pas la honte!

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Le député de droite Laurent Wauquiez, Paris, 10 mars 2025 © JP Pariente/SIPA

En pleine campagne pour la présidence des Républicains, Laurent Wauquiez est contraint de faire parler de lui pour se démarquer de son rival Bruno Retailleau. La semaine dernière, le député de la Haute-Loire a proposé une mesure choc: envoyer à Saint-Pierre-et-Miquelon – territoire hors de l’espace Schengen, sans possibilité de retour en métropole – les personnes sous OQTF jugées dangereuses et que l’on n’arrive pas à expulser, souvent relâchées dans la nature après 90 jours. La France, jadis puissance respectée, est-elle devenue un simple foyer social ? — Le billet de Driss Ghali


Envoyer les OQTF dangereux à Saint-Pierre-et-Miquelon au lieu de les envoyer à Rabat, Alger ou Bamako. Laurent Wauquiez étale donc, sans s’en rendre compte peut-être, l’impuissance française sur toute la surface du débat public. Le pays qui, avec une poignée de soldats, a conquis l’Afrique et l’Indochine, et qui avec un petit nombre d’administrateurs sous-payés et sous-équipés les avait tenus, ce pays n’est plus en mesure aujourd’hui de faire appliquer le droit international qui exige le renvoi de ces fameux OQTF à leur pays d’origine. Comme une femme saisie par son impuissance à se faire respecter par son mari, la France menace de sauter du balcon du premier étage. Où et comment avons-nous perdu la recette de la dignité et de la puissance ?

Affaiblissement

Laurent Wauquiez est loin de se poser cette question. Car y répondre reviendrait à faire exploser la République française, le tombeau de l’âme française qu’elle a déshabitué à la grandeur. La monarchie n’aurait peut-être pas fait mieux. Il n’y a qu’à voir la déréliction du peuple anglais devant les violeurs pakistanais et la capitulation du peuple belge face aux Frères musulmans. Mais, toute réflexion sérieuse sur l’affaiblissement français exigerait d’entrée de faire voler en éclats le gouvernement des incapables dotés d’ambition qui opèrent l’Etat français à tous les niveaux. Ils sont une menace systémique à la France. Ils sont, bien avant l’islam, la grande menace existentielle. Laurent Wauquiez est à mille lieux de souhaiter leur départ, il veut simplement se loger à leur tête comme un cornac incapable qui fait semblant de conduire un éléphant affranchi de toute allégeance.  Il est toléré, à peine autorisé à s’asseoir sur le siège du pilote, à tout moment il peut se retrouver par terre.

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La question de la puissance est pourtant la seule digne d’intérêt. Elle commande tout. Si nous étions puissants, les violeurs et les voleurs d’origine étrangère n’auraient pas osé passer à l’acte. Si nous étions puissants, il n’y aurait même pas d’OQTF car personne ne serait rentré chez nous par effraction. Si nous étions puissants, il n’y aurait même pas de Saint-Pierre-et-Miquelon, nous serions les maîtres du Canada, terre que Louis XV a abandonné aux Anglais.

La France entourée de carnivores

D’ailleurs, à ce rythme, il n’y aura plus de DOM-TOM. Ces territoires seront absorbés par des hommes agressifs et déterminés qui n’auront pas été exposés à la CAF ni au RSA. Mayotte aux Comoriens, la Nouvelle-Calédonie aux Chinois, la Réunion aux Malgaches assurément, les Antilles aux cartels peut-être ou aux Américains qui leur auront délégué la gestion de ces territoires, va savoir…

Comment conclure sur une note positive ? En renchérissant sur la proposition de Laurent Wauquiez. Et pourquoi ne pas les enrôler dans la Légion Etrangère ces OQTF ? Qu’il serait beau un camp d’entraînement et de des-ensauvagement sous les auspices de la Légion à Saint-Pierre-et-Miquelon ! D’un terreau pourri naîtrait peut-être, grâce au génie français, une plante splendide mais épineuse. La France n’est utile que lorsqu’elle réalise des miracles ! Elle n’a pas besoin de Wauquiez ni de Retailleau ni de Macron, elle a besoin d’un prophète qui lit clair dans son identité et la remette sur le droit chemin. Le reste suivra spontanément.