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Alain Finkielkraut et l’après-Charlie Hebdo

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Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur les débats nés au lendemain des attentats de Paris. Alors que la parole semblait se libérer, le gouvernement lui-même reconnaissant les reculs de la laïcité à l’école dans certains territoires perdus de la République, le discours de l’excuse fait son grand retour.

En faisant des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly de simples victimes de l’exclusion, une certaine sociologie ignore les réelles inégalités sociales et le poids de l’islam dans la radicalisation des terroristes.

À contre-courant des déclarations de Manuel Valls sur l' »apartheid, territorial, ethnique, et social » qui fracturerait notre pays, Alain Finkielkraut reprend les mots de Pierre Manent : « Le politiquement correct est la langue de gens qui tremblent à l’idée de ce qui pourrait arriver s’ils arrêtaient de se mentir. »

*Photo : Hannah.

Justice sur mesure pour Christiane Taubira

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Pas de prison ferme pour les primo-délinquants. Cette volonté, maintes fois proclamée par Christiane Taubira, est inscrite dans la loi du 15 août 2014 qui fait du recours à des peines alternatives la priorité de la politique pénale. « L’opinion a été intoxiquée par un discours sommaire, qui consiste à dire que chaque délinquant est un criminel en puissance qu’il faut enfermer », déclarait-elle par exemple au Monde le 19 septembre 2012[1. En réalité, si on est inconnu des services de police, on peut commettre un délit grave, éventuellement avec violence, et échapper à la prison.].

La ministre n’a pourtant rien trouvé à redire à la peine de neuf mois ferme, assortie de 50 000 € de dommages et intérêts, prononcée le 16 juillet 2014, soit neuf mois seulement après les faits, par le tribunal correctionnel de Cayenne à l’encontre d’une primo-délinquante inconnue des services de police (qui ne s’était pas rendue coupable de violence physique ni d’atteinte aux biens, mais de diffusion d’une image raciste). Interrogée par l’AFP, Christiane Taubira a au contraire paru fort satisfaite de cette décision : « Les magistrats jugent en droit, pas selon leur fantaisie, a-t-elle dit. Ils ont prononcé les peines prévues par le Code pénal pour ce type de délit. »

Mme Taubira est sans doute mal informée sur ce dossier dans lequel les magistrats, contrairement à ce qu’elle affirme, ont fait preuve d’une fantaisie procédurale et juridique spectaculaire à toutes les étapes, du déclenchement des poursuites jusqu’à la rédaction de leur décision, truffée d’édifiantes considérations à prétention anthropologique. Ainsi le jugement dénonce-t-il « la volonté d’avilir la personne visée et, au-delà, toutes les personnes mélanodermiques » – ce qui signifie probablement « noires ». On apprend aussi qu’il existe une « race noire », tout entière outragée par l’image infâme, comme « toutes les races » d’ailleurs : le tribunal de Cayenne a inventé le délit contre l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]

Quant au Code pénal, il faut croire qu’on n’utilise pas le même à Cayenne et à Annecy, où, pour des faits similaires, un élu frontiste, Olivier Burlats, a été condamné le 5 décembre à 3 000 euros d’amende – il avait publié sur Twitter une photo comparant Taubira à un singe. S’agissant de délits de presse (diffamation, injure), même aggravés par le racisme, la décision rendue par le tribunal correctionnel de la capitale guyanaise est sans précédent dans les annales judiciaires des dernières décennies[2. Seuls quelques négationnistes multirécidivistes ayant jusque-là réussi à user la patience des juges au point d’écoper de prison ferme]. Nous pouvons nous honorer d’avoir mis le racisme hors-la-loi. Reste qu’en France on ne va pas en prison pour ses idées, aussi « nauséabondes » soient-elles. Et encore moins au premier dérapage.

C’est le droit du garde des sceaux de défendre une conception compassionnelle de la justice. C’est aussi son droit de penser que certains délinquants sont indignes de compassion et certains délits insusceptibles d’indulgence dès la première infraction – encore qu’en matière de politique pénale un peu de cohérence ne nuirait pas. En approuvant ce jugement, exceptionnel par sa sévérité, Christiane Taubira fait clairement une entorse aux principes qu’elle défend habituellement. Il est un peu fâcheux que cette entorse intervienne précisément dans une affaire qui la concerne étroitement : si la ministre n’est pas la plaignante, elle est la victime. Pure coïncidence, certainement, comme le fait qu’elle ait été jugée à Cayenne, fief politique de la même ministre. Certes, Christiane Taubira a balayé par avance tout soupçon – comment oserait-on ? Dans cette affaire, elle s’est proclamée au-dessus de la mêlée. Elle s’est contentée de laisser la justice faire son travail, exactement comme si l’insulté avait été un citoyen lambda. L’ennui, c’est que cet aimable conte de fées ne résiste guère à l’examen des faits. Au terme de notre enquête, il est au moins permis de se demander si le garde des sceaux n’a pas eu droit à une justice sur-mesure – et son insulteuse à une justice d’exception.

Pour apprécier dans toute sa saveur la conception baroque du droit qui a prévalu dans ce dossier, il faut revenir à l’époque des faits. Nous sommes à l’automne 2013. Le vote, quelques mois plus tôt, de la loi Taubira instaurant le « mariage pour tous » (et que ça saute !), n’a pas réconcilié les deux France qui se regardent en chiens de faïence. Le gouvernement, toujours sonné par les manifs monstres du printemps précédent, ne comprend goutte à cette opposition sortie de nulle part – c’est-à-dire de la France des provinces, des familles et des cathos. Incapable de lui parler, il s’est exclusivement employé, avec quelques variations tactiques, à la diaboliser en l’ensevelissant sous les vocables habituels – de réac à facho. Les protestataires, eux, n’ont pas digéré le mépris, les insultes et les procès en sorcellerie qui ont été les seules réponses à la mobilisation. Le gros des troupes attend son heure électorale, mais la frange jusqu’au-boutiste « ne lâche rien ». Pour le camp LGBT, c’est une bénédiction. On entame les vieilles rengaines de l’ordre moral à nos portes et de l’homophobie partout. Autant dire que, quand le racisme pointe son nez pour de bon, les prêchi-prêcheurs ont du mal à camoufler leur exultation derrière leurs mines de circonstance. Divine surprise, on a déniché dans les manifs une ou des gamines de huit ans brandissant des bananes pour insulter Taubira, tandis que quelques abrutis publient d’odieux photomontages sur leur compte Facebook ou Twitter. Ces attaques racistes sont unanimement dénoncées, mais la cause est entendue : contre le mariage homo, ça veut dire « homophobe », et quand il y a de l’homophobie, le racisme n’est jamais loin – allez, coffrez-moi tout ça ! Les juges de Cayenne, reconvertis en chroniqueurs, évoqueront dans leur décision « le paroxysme de réflexions racistes faites notamment dans le cadre du débat sur le “mariage pour tous” à l’encontre de Mme Taubira ». Ce qui revient peu ou prou à ériger une interprétation politique en vérité judiciaire officielle.

Le 17 octobre, dans ce climat rendu pesant, d’abord par les propos racistes, bien réels quoique bien plus rares que ce qu’on dit, ensuite par les fantasmes antiracistes d’une France gangrenée par la haine, « Envoyé spécial » diffuse sur France 2 un reportage consacré à Anne-Sophie Leclère, commerçante à Rethel dans les Ardennes et candidate Front national pour les municipales de mars 2014. La journaliste lui flanque sous le nez une image, repérée sur sa page Facebook, qui deviendra tristement célèbre, où sont juxtaposées la photo d’un bébé singe et un portrait de Mme Taubira, respectivement légendés « À 18 mois » et « Maintenant ». On voit Anne-Sophie Leclère s’embrouiller dans une explication confuse, puis affirmer qu’elle assume la présence de cette image sur son mur Facebook. Aujourd’hui, elle soutient au contraire qu’elle l’avait retirée « depuis trois mois » et qu’elle a été « piégée ». Piégée ou pas, elle a bien publié puis défendu le photomontage. Elle a aussi prononcé cette phrase, au sujet de Mme Taubira : « À la limite, je préfère la voir dans un arbre après les branches que de la voir comme ça au gouvernement, franchement. »

Ces agissements tombent évidemment sous le coup de la loi de 1881 et constituent, sans aucun doute possible, une « injure publique envers un particulier en raison de sa race, de sa religion ou de son origine », voire une « provocation à la haine ou à la violence en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion ». Anne-Sophie Leclère méritait d’être condamnée (dans ces matières, il n’y a pas de politique de l’excuse et nul n’a tenté d’amoindrir sa faute en invoquant son milieu social et son niveau culturel). Mais les tribunaux, dans leur sagesse, considèrent généralement qu’une condamnation symbolique et l’opprobre qui va avec constituent une sanction suffisante. Débarquée par le FN, montrée du doigt par la France entière, sans relations ni argent, y compris pour assurer sa défense, Leclère avait déjà pris cher au sens figuré. Le jugement de Cayenne la condamne à la ruine, au sens propre. S’il devenait définitif (issue assez improbable néanmoins), elle serait la première Française incarcérée pour « injure à caractère racial » et « provocation à la haine raciale ». On a le droit de le souhaiter. Mais si on veut appliquer la « tolérance zéro » à la diffusion de propos, écrits ou images racistes, il est urgent de construire des prisons.

Il faut quelques jours pour que l’information se transforme en scandale – ce « retard à l’allumage », imputable aux mystérieuses lois du buzz, sera une preuve supplémentaire des vents mauvais qui soufflent sur le pays. Car ce n’est pas Leclère qui siège au banc des accusés, c’est la France entière, ou plutôt une moitié de la France – la mauvaise. Dans un texte d’anthologie, Christine Angot écrit précisément qu’une moitié de la France pleure avec elle, tandis que « l’autre agite des bananes en insultant la ministre de la Justice ».

On ne minimisera pas le caractère douloureux de telles insultes pour ceux qui en sont l’objet. Mais force est de constater que Christiane Taubira fait au passage une excellente opération politique. Elle est soutenue par la quasi-totalité de la classe politique, révérée par les journalistes, célébrée par des intellectuels. La Règle du Jeu, la revue de BHL, organise une journée de soutien, les médias multiplient les débats pour tenter de découvrir à quel point la France est raciste. Le 13 novembre, la une de l’hebdomadaire Minute annonce, avec un mauvais goût prononcé et un sous-texte destiné à choquer, que «Taubira retrouve la banane »[3. Le directeur de la rédaction de Minute, Jean-Marie Molitor sera condamné à une amende de 10 000 euros le 30 octobre 2014.]. Sanctifiée par l’insulte, la ministre devient intouchable. Ainsi pourra-t-elle s’afficher avec les frondeurs du PS tout en échappant au remaniement.

Pendant ce temps, la machine judiciaire se met en branle. Saisi par le défenseur des droits Dominique Baudis, le procureur de la République François Molins ouvre une enquête préliminaire et en informe sa patronne par une lettre datée du 26 novembre, dans laquelle il lui demande si elle souhaite lui « adresser une éventuelle plainte ». Mais malgré les innombrables suppliques qui lui sont adressées en ce sens, la principale intéressée refuse de se commettre dans ces basses œuvres judiciaires. La gravité de l’offense infligée, à travers elle, à toute la France, lui interdit d’en faire une affaire personnelle. De plus, en engageant elle-même des poursuites, elle donnerait l’impression d’attaquer une mouche à l’arme nucléaire. Chef direct des parquets, le garde des sceaux n’a en théorie aucun pouvoir sur les magistrats du siège. Mais avoir sa faveur, ou sa défaveur, n’est évidemment pas sans effet sur une carrière – une mutation (on n’ose dire à Cayenne) est si vite arrivée. Nul ne peut donc croire qu’il soit un justiciable comme les autres, ni qu’une affaire le concernant ne soit pas l’objet de toutes les attentions à tous les étages de l’institution judiciaire. Face à une Taubira de fer, Leclère était le pot de terre idéal. Une solution élégante, pour garantir un procès équitable à cette prévenue passablement inculte et dépourvue de tout réseau, aurait consisté à déclencher l’action publique pour interrompre le délai de prescription tout en se débrouillant pour que l’affaire soit renvoyée jusqu’à ce que Christiane Taubira ait quitté la Chancellerie.

Après tout, l’élégance n’est pas une obligation. Le 10ٔ décembre, la ministre répond à François Molins qu’elle « n’envisage pas, à ce stade, de déposer plainte », et le remercie simplement de l’informer « des suites de cette enquête et de l’audience qui pourrait intervenir ». En clair, elle lui donne son aval pour poursuivre ses investigations mais refuse de se constituer partie civile – décision parfaitement raisonnable. Le storytelling est impeccable : en s’abstenant de demander réparation, Christiane Taubira fait preuve d’une retenue empreinte de grandeur, ou l’inverse. Dans les procédures lancées contre Leclère, Minute et le FN, elle n’apparaît jamais en première ligne, comme si tout cela ne la concernait pas. Le combat ne peut pas être déséquilibré puisqu’il n’y a pas de combat.

De fait, ce n’est pas de la faute de Christiane Taubira si, le 16 janvier 2014, Walwari, parti politique guyanais dont elle est cofondatrice, décide, de sa propre initiative, de poursuivre Anne-Sophie Leclère, mais aussi le Front national, encore une sacrée fantaisie au regard du droit, qui interdit de poursuivre une personne morale pour des délits de presse. Certes, il est un peu embêtant que la prévenue, dont les revenus extrêmement modestes proviennent principalement de l’activité de charpentier de son mari, soit manifestement dépourvue des moyens financiers d’assurer sa défense à 7 000 kilomètres de chez elle, mais si les membres guyanais de Walwari se sont sentis insultés, Mme Taubira n’y peut rien. Anne-Sophie Leclère sera jugée – et condamnée – en son absence, et d’ailleurs en l’absence de toute défense.

Elle n’est pas non plus responsable du fait que la plainte ait été jugée recevable par le tribunal correctionnel, alors même que les statuts de l’association n’indiquent pas qu’elle ait pour objet d’agir en justice ni de lutter contre le racisme – la garante de l’indépendance de la justice ne saurait commenter une décision de justice, en tout cas en France. Des esprits suspicieux pourraient remarquer que l’adresse du parti à Cayenne est la même que celle de la permanence parlementaire de Taubira. Ou encore que, parmi les six membres du bureau exécutif de Walwari, figurent Nolywé Delannon, fille de la ministre, et Éric Lafontaine, conseiller aux affaires réservées au sein de son cabinet. Ça ne prouve pas que la ministre ait été consultée. Ce n’est pas parce qu’on appartient au même parti, à la même famille ou à la même équipe ministérielle qu’on n’a pas le droit d’avoir des secrets.

Reste un petit détail qui écorne légèrement l’image pieuse d’une Christiane Taubira sacrifiant ses intérêts et ses sentiments personnels à des principes supérieurs. En effet, dans le cas d’injure raciale visant une personne particulière, une association ne peut se porter partie civile que si elle obtient l’accord, appelé « acquiescement », de la victime. D’après notre enquête, la ministre a donné le sien à Walwari dans une lettre adressée à son secrétaire général Joël Pied, le 3 juillet, soit cinq jours avant l’audience, qui s’est déroulée le 8 juillet – quelqu’un ayant dû se rappeler in extremis que cette formalité était indispensable. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : sans ce blanc-seing donné à Walwari par Taubira, il n’y aurait pas eu de procès à Cayenne. Elle ne pouvait donc ignorer l’existence de cette procédure.

Ce n’est pas tout. Christiane Taubira savait aussi depuis le mois de novembre qu’une autre procédure (moins prometteuse peut-être en termes de sanction mais plus sérieuse) était en cours à Paris. Donner à Cayenne une longueur d’avance sans pour autant suggérer à Paris de se désister permettait à la fois de court-circuiter Paris et de le garder comme deuxième fer au feu, pour le cas où les choses se gâteraient à Cayenne. On imagine la stupeur, pour ne pas dire la rage, des parquetiers parisiens et des juges de la dix-septième chambre correctionnelle, le 16 juillet, lorsqu’ils ont appris par les médias qu’ils avaient été doublés.

En tout cas, comme prévenue, Anne-Sophie Leclère a droit au service VIP. Elle pourrait ainsi connaître le douteux privilège, non pas d’être condamnée deux fois pour les mêmes faits, ce que la loi interdit, mais d’être jugée deux fois pour ces faits ce qui est tout de même hallucinant. Le 29 janvier, son affaire sera examinée par la cour d’appel de Cayenne, la requête en dépaysement déposée par son avocat ayant été, on le verra, rejetée dans des formes toujours rocambolesques. Et, quelques mois plus tard, elle pourrait comparaître en première instance devant la XVIIe chambre à Paris. Ceinture et bretelles. Rien de personnel bien sûr, aucun acharnement. La justice s’assure qu’une délinquante ne passera pas entre les mailles de son filet, quoi de plus normal ? Saine prudence au demeurant : les juges parisiens n’enverront pas Anne-Sophie Leclère derrière les barreaux, mais ils la condamneront, et leur condamnation tiendra, car, à la différence de leurs collègues guyanais, ils font du droit.

Bien sûr, on ne saurait douter l’indépendance des magistrats de Cayenne. C’est certainement en leur âme et conscience qu’ils ont tenu à infliger à Anne-Sophie Leclère un châtiment exemplaire. Avec une franchise dans le zèle qui confine à la candeur, ils précisent noir sur blanc dans leur décision du 16 juillet que la peine, exceptionnellement sévère, est «sans sursis, et insusceptible de conversion » – c’est la « prison sans passer par la case départ » du Monopoly, à ceci près qu’en la matière l’appel est suspensif. Précaution inhabituelle, dans un climat où l’idéologie et la disette budgétaire invitent plutôt les juges d’application des peines à se montrer créatifs afin que les peines d’emprisonnement prononcées soient exécutées le moins souvent possible. Cela ne prouve pas que le président Jean-Pierre Rémy et ses deux assesseurs aient voulu complaire à Christiane Taubira.

Ce n’est pas non plus pour être agréable à la ministre que les magistrats ont tenu, de façon encore très inhabituelle, à satisfaire intégralement les exigences financières de Walwari en condamnant solidairement le Front national et Anne-Sophie Leclère à lui verser 50 000 euros. La facture est à la mesure de l’injure : « Cette atteinte à une race entière est largement aussi grave que certaines infractions individuelles de droit commun donnant lieu à plusieurs dizaines de milliers d’euros d’indemnités », affirme le jugement. On appréciera cette contribution de la justice de la République à l’instauration d’une saine émulation entre victimes.

C’est dans le volet consacré au Front national que les juges déploient une audace stupéfiante pour quiconque possède quelques notions de droit. Ils affirment notamment : « En ne s’assurant pas des opinions républicaines et en ne mettant pas en œuvre par une formation minimale destinée à éviter de tels dérapages (sic), le Front national a participé au délit commis par Mme Leclère. » Autrement dit : le FN a péché en pensée et par omission, et se voit accuser d’inaction et de délit d’opinion. Or on ne trouve évidemment nulle trace, dans la loi française, de telles infractions. On ne sache pas non plus que notre droit interdise de soutenir une « analyse politique imputant aux immigrés l’essentiel des difficultés rencontrés (sic) par le pays » ou d’adopter un « programme visant à limiter l’immigration de façon drastique ».

Ses avocats font appel de la décision du 15 juillet, et adressent dans la foulée à la cour d’appel de Cayenne une demande de dessaisissement, afin que l’affaire soit rejugée plus près de la prévenue. Le 2 septembre, le procureur général guyanais accepte le dépaysement : « L’éloignement géographique du domicile habituel de la prévenue et du lieu de son jugement en appel, au regard des frais de transport inhérents à ce déplacement et à son statut de bénéficiaire de l’aide juridictionnelle, ne peuvent être ignorés. J’ai donc l’honneur d’émettre un avis favorable à la demande de renvoi devant une autre juridiction. »

Mais, le 12 septembre, contre toute attente, le procureur général près la cour de cassation, Jean-Claude Marin, retourne l’argument de la défense : « On ne voit pas ce qui justifierait d’imposer aux plaignants, par le biais d’un dessaisissement, les difficultés matérielles évoquées par la prévenue. » Autrement dit, pour le magistrat, bien que la victime et la coupable présumée de l’affaire résident toutes deux en métropole, « aucun élément objectif ne vient justifier » que celle-ci soit jugée à moins de 7 000 kilomètres de chez elles. Cela n’a évidemment aucun rapport avec l’attachement de la ministre à la cour d’appel de Cayenne, à la création de laquelle elle a participé. N’empêche, tout cela finit par ressembler à de l’acharnement. Mais on ne peut pas soupçonner Christiane Taubira d’être animée par un esprit de vengeance qui serait peu compatible avec sa fonction. Reste encore à comprendre pourquoi cette lionne déploie tant d’énergie pour écraser une mouche.[/access]

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00699881_000020.

Syriza : victoire à la Pyrrhus en Grèce

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alexis tsipras syriza grece

Le peuple grec a parlé haut et fort. Il a massivement apporté son soutien à Syriza et à son leader Alexis Tsipras. C’est la démocratie et comme tout le monde sait, le mot – contrairement à la chose, assez récente chez les Hellènes – a été inventé en Grèce. Le peuple a donc parlé, mais que diable a-t-il  voulu dire ? Quelques témoignages d’électeurs grecs glanés dans la presse de ce dimanche permettent d’esquisser un début de réponse.

Sur le site du Monde, quatre citoyens grecs expliquent leurs choix. Areti, ne veut pas dévoiler quelle bulletin elle vient de déposer dans l’urne mais elle laisse peu de place au suspens puisqu’elle déclare avoir rejeté le parti conservateur au pouvoir (Nouvelle démocratie). « Pendant ces années de crise, les Grecs ont été déshonorés devant le monde entier. On veut retrouver notre honneur », explique-t-elle pour justifier son choix. Comprenez : l’Europe et le monde entier nous ont humilié, maintenant c’est à nous de jouer, et de nous venger. Et la meilleure des vengeances, selon la presse mondiale, consiste à voter Syriza. Si ce raisonnement vous semble un peu rudimentaire, vous n’avez pas tort, mais c’est ainsi qu’on explique en France le vote FN des « beaufs »…

De son côté, Katarina avoue clairement avoir voté Syriza. Elle va jusqu’à le « [clamer] haut et fort ». « C’est le seul moyen de retrouver notre dignité », explique-t-elle à la suite d’Areti. Pour que la vengeance soit complète, elle espère que le parti d’Alexis Tsipras « aura une majorité absolue ». Chez Syriza on n’ignore pas cet état d’esprit d’une partie de l’électorat, raison qui a poussé Alexis Tsipras à utiliser quatre fois le mot dignité dans son dernier message aux électeurs.     

Après ces deux cris du cœur, les deux autres témoins du micro-trottoir du Monde déploient un argumentaire très différent mais tout aussi intéressant. Le premier, Vassilis Sklias, un ancien fonctionnaire européen, souhaite le succès de Syriza pour… mieux faire avancer les reformes ! Pour lui « Il faut assainir la fonction publique [..] mettre fin au système clientéliste créé par le Pasok et Nouvelle démocratie, avec leurs cortèges d’employés du parti. » Stratège, il espère que le score de Syriza permettra à la Grèce d’améliorer son jeu avant le prochain tour de poker avec ses créanciers. Il compte sur l’Europe pour comprendre le message « Que va-t-il se passer si on attaque cette gauche pro-européenne ? Cela profitera à l’extrême droite anti-européenne. On est prêts à discuter. Nous voulons rester  dans le cadre institutionnel européen. Nous ne voulons pas devenir Cuba. »

Pour finir, Le Monde donne la parole à Alex, un électeur de Nouvelle Démocratie et fier de l’être. Mais la perspectives d’une victoire de Syriza ne lui fait pas peur : « Ils ont promis tellement de choses que tout le monde sait qu’ils ne pourront pas les appliquer, et heureusement, car elles sont dangereuses. Dès lundi, ils reviendront à la raison et suivront les règles. »

Les cris d’enthousiasme des militants de Syriza sentant l’odeur de la victoire rappellent un certain 10 mai 1981. Si ces quelques cas cités plus hauts sont anecdotiques, beaucoup d’électeurs de Syriza n’adhérent pas aux idées et encore moins au programme de cette formation. Humiliés et en colère, ils cherchent à faire du mal à l’Europe. En anglais, on appelle cette attitude « cutting off the nose to spite the face” (se couper le nez pour se venger du visage). Ce genre de châtiment procure un plaisir aussi intense que bref. Les regrets, en revanche, peuvent durer plus longtemps. Ainsi, certains esprits rationnels font le pari de  « mouiller » l’extrême gauche dans la politique actuelle de la Grèce, laquelle ne se détournera pas de son cadre actuel, c’est-à-dire la démocratie libérale, le capitalisme, et l’économie de marché. D’aucuns ne croient pas un mot de ce que dit Syriza et souhaitent compromettre durablement la gauche radicale grecque pour prouver, une bonne fois pour toutes, qu’il n’existe pas de véritable alternative politique et idéologique.

En France, il nous a fallu presque trois ans (entre la victoire de mai 1981 et la formation du gouvernement Fabius, sans les communistes en 1984) pour évaluer les véritables marges de manœuvre politiques d’un gouvernement de gauche. On peut souhaiter aux Grecs que le processus soit plus rapide chez eux. De toute façon, la gauche radicale européenne doit dès à présent répondre à cette question décisive : comment survivre à l’inéluctable trahison idéologique de Syriza ? Certaines victoires sont pires que des défaites. 

*Photo : Lefteris Pitarakis/AP/SIPA. AP21683178_000037. 

Maximum Muray

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Muray

Caroline Noirot dirige les éditions des Belles Lettres, où paraît le Journal de Philippe Muray.

Élisabeth Lévy. Les Belles Lettres sont l’éditeur « historique » de Muray. « Mon imprimeur », disait-il de cette maison. Est-ce que vous jugez cela vexant ? 

Caroline Noirot. Non : vous savez, il y a de bons et mauvais imprimeurs…

On pourrait se demander s’il a sa place au milieu de vos très vieux auteurs, mais, au fond, on peut y trouver une certaine logique : ce serait un classique au milieu des classiques…

Il est un peu tôt pour en juger, c’est le temps qui fait d’un auteur un classique. De fait, nous éditons peu de contemporains : l’essentiel de nos activités consiste à publier des éditions critiques de tous les textes latins et grecs transmis depuis l’Antiquité. C’est une immense tâche, dont nous avons déjà accompli les deux tiers. Ce domaine antique est sans aucun doute la partie la plus productive de la maison : bien qu’elles passent inaperçues du grand public, entre douze et quatorze nouveautés sortent chaque année.

Vous êtes entrée aux Belles Lettres en tant que stagiaire en 1995, pour finalement présider la maison depuis 2007. C’est votre prédécesseur, Michel Desgranges, qui avait commencé à publier Philippe Muray, alors inconnu du grand public.

Philippe Muray est un auteur que Michel Desgranges jugeait extrêmement important, et qu’il a suivi tout en lui accordant une totale liberté. Il a publié neuf de ses livres. C’était son ami – ils se sont connus en 1969 – mais aussi un écrivain qu’il admirait. À son décès, Michel Desgranges a rendu hommage à l’homme, « bien élevé et intègre », ou, selon l’expression américaine, qui a plus de force que le français : « a truly decent man », mais aussi à l’« auteur parfait » qu’avait été Muray, en rappelant que jamais les questions d’argent n’avaient pollué leurs relations, que jamais non plus il ne s’était plaint, comme tant d’autres, que son nouveau livre ne soit pas en pile dans telle ou telle librairie, et que jamais il ne l’a harcelé pour connaître les ventes. S’il avait des exigences, elles portaient seulement sur l’édition proprement dite du livre et sur sa présentation.

Et vous, comment avez-vous découvert Muray ?

En travaillant aux Belles Lettres, tout simplement.[access capability= »lire_inedits »] Dans la maison, tout le monde m’en avait parlé comme d’un auteur important, qu’il fallait absolument lire. Personnellement, je ne l’ai pas connu. Mais je me souviens par exemple de la préparation de son recueil de poèmes, Minimum Respect. Nous cherchions une idée pour le bandeau, et c’est Desgranges qui l’a trouvée : « Maximum Muray », c’était excellent ! La sortie des livres de Muray était une fête pour nous tous, de la fabrication à la promotion.

Muray était toujours très attentif à chaque virgule, soucieux de chaque détail typographique. Il m’a raconté que l’un des tomes des Exorcismes était parti au pilon parce qu’à l’impression les italiques étaient apparues en gras… Comment se déroule aujourd’hui l’édition du Journal ?

Je me souviens de l’anecdote que vous citez, et je conserve encore l’échange de fax entre Michel Desgranges et Muray – Internet n’existait pas encore. Aujourd’hui, mon interlocutrice, c’est Anne Sefrioui, et notre exigence de qualité reste la même, dans la ligne de ce que Philippe Muray aurait certainement souhaité. Nous avons été en contact permanent pour choisir la typographie, la toile de la reliure, la couverture. Et quand il y avait un doute sur le texte, elle a pu vérifier sur les manuscrits originaux. En fait, je ne suis pas l’éditrice de Philippe Muray mais celle d’Anne Sefrioui ! Nous avons passé de longs moments à prendre des décisions pour ce Journal, et pas seulement sur les questions techniques. Nous nous entendons fort bien, et nous partageons la volonté de faire les choses le mieux possible.

C’est d’abord à elle que nous devons la publication du Journal, dont le premier volume paraît moins de dix ans après la mort de Muray. Pour les lecteurs et, je suppose, pour l’éditeur, c’est un événement considérable – et très émouvant. Quelle place le Journal occupe-t-il dans l’œuvre, selon vous ?

Ce Journal en est la matrice ! Ce n’est pas un titre de plus, c’est un livre important, et même fondamental, dont la publication s’étalera sur plusieurs années. Ce premier volume va sans doute étonner beaucoup de lecteurs de Muray.

J’ai moi-même été déconcertée, surtout par les cent premières pages, où il est à la fois assez obscur et terriblement tourmenté.

Oui, c’est Muray avant Muray, ou Philippe plus que Muray ! Ces textes m’ont énormément touchée. À 33 ans, quand il commence son Journal, il a tous les doutes, toutes les hésitations de la jeunesse. Mais les notes qu’il a ajoutées dix ans plus tard sont extrêmement drôles !

Mais dans le Journal lui-même, on découvre un Muray qui manque quelque peu d’ironie…

En fait, les années couvertes par ce tome, 1978-1985, constituent une période charnière dans sa vie d’écrivain, et son séjour aux États-Unis, en 1983, a été déterminant. On a le sentiment que sa vision du monde change à partir de là. Quand j’ai commencé à lire Muray, une phrase de Nietzsche de la Généalogie de la morale que j’avais recopiée étant jeune m’est revenue en tête : « Cela, un grand homme ? Je ne vois jamais que le comédien de son propre idéal. » J’ai pensé alors qu’il s’était donné pour but de ne jamais être ce comédien.

Il ne doutait pas d’être écrivain, et même un grand écrivain, mais le roman est resté pour lui problématique. Avez-vous le sentiment d’une œuvre inachevée ?

Je le vois comme un écrivain et comme un romancier. Il était extrêmement dur avec lui-même, d’une exigence exceptionnelle et d’une grande honnêteté. Le Journal rend justement bien compte de l’énorme travail qu’il a fourni, du sérieux avec lequel il considérait son activité.

Ce grand maître de la langue française est-il traduisible ?

Parfaitement ! Faire connaître Philippe Muray en Allemagne ou en Italie n’est pas impossible du tout. En réalité, ce n’est pas un problème de langue, ce qui rend difficile une traduction, pour les éditeurs étrangers, ce sont plutôt les références, le contexte, qui restent très français.

À part Muray, quels auteurs vivants publiez-vous en ce moment ?

Serge Rezvani, par exemple, qui est auteur de romans, de pièces de théâtre, de poèmes, qui est aussi peintre et musicien, bref, un artiste complet. Nous publions aussi des auteurs débutants, comme Muray l’était en 1978, et que nous suivrons comme il a été suivi.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Christine Lagarde, islamolibérale

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christine lagarde fmi arabie saoudite

On connaissait l’islamogauchisme où quelques marxistes égarés ont cru bien à tort guérir leur culpabilité occidentale en trouvant dans l’islamisme un communisme de substitution. On parle beaucoup moins de l’islamolibéralisme qui a mis sur le devant de la scène, à l’occasion de la mort du roi Abdallah d’Arabie Saoudite (pays islamiste, certes, mais islamiste allié et pétrolifère), l’islamolibéralisme en la personne de Christine Lagarde, actuelle présidente du FMI. Certes, on savait que le libéralisme, contrairement à ce qu’il prétend, n’entretient que des liens lointains et plutôt lâches avec la démocratie. Du putsch de Pinochet en 1973 avec des Chicago Boys dans la remorque des chars d’assaut aux referendums pour l’Europe rejoués jusqu’à ce que les peuples daignent voter dans l’intérêt de l’UE, c’est à dire des marchés, la stratégie du choc telle que l’a définie Naomi Klein a depuis longtemps balayé nos illusions sur la question.

Le FMI de Christine Lagarde, d’ailleurs, l’a bien montré dans sa gestion au hachoir des crises de la zone euro en soumettant de force des populations entières à un recul social sans précédent. Cependant, on n’imaginait tout de même pas que cela puisse aller jusqu’à un éloge de la politique d’égalité des sexes du défunt Abdallah présenté comme un parangon du féminisme . 

Ce côté inimitable et très Marie-Antoinette de Christine Lagarde ne date pas d’hier : elle conseillait naguère aux Français, devant l’augmentation des prix du carburant, de prendre leur vélo et elle eut cette phrase inoubliable alors qu’elle venait d’être nommée ministre des Finances par Sarkozy en 2007 : « C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé maintenant. Retroussons nos manches. »

Elle a donc dû, de fait, très moyennement penser en invoquant la mémoire d’Abdallah défenseur des femmes dans un pays qui pointe à la 130ème place sur 142 pour la parité et où ces dernières ne peuvent pas aller à l’école, travailler ou ouvrir un compte en banque sans une autorisation masculine mais, en revanche, peuvent assez facilement se faire décapiter en public. Bon, ne soyons pas trop sévère, Christine Lagarde a sans doute songé aux garagistes saoudiennes qui ne se trouvent pas surchargées en réparations de carrosserie puisque les femmes ne pouvant pas non plus conduire, il y a évidemment beaucoup moins d’accidents au royaume du défunt Abdallah.

*Photo : Pablo Martinez Monsivais/AP/SIPA. AP21678816_000002. 

Houellebecq en rade

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michel houellebecq bloy soumission

Si nous avons lu jusqu’à la fin Soumission de Michel Houellebecq, ce fut dans le seul, mais vain, espoir d’enfin découvrir les raisons pourquoi maint de mes contemporains, parfois fort avisés par ailleurs, s’époumonent à en faire l’un des plus grands écrivains français de notre temps. Force m’est hélas d’admettre qu’une fois encore, les altitudes auxquelles s’ébroue le génie de Michel Houellebecq me demeurent inaccessibles. Disons néanmoins en quelques mots les péripéties de Soumission, dont il faut bien admettre que si la littérature, à quelque égard, s’avère un apostolat, la sous-mission artistique de l’auteur, grand envoyé fatigué auprès des populations hébétées, pourrait prendre un sens nouveau.

François, le narrateur, est professeur à l’université Paris III – Sorbonne, athée et spécialiste de Huysmans sur lequel il a rédigé une thèse, et dont la vie se met progressivement à macérer dans les tièdes vapeurs d’un marasme existentiel auquel l’auteur des Particules élémentaires nous a longuement habitué. Nous comprenons au bout de quelques pages que les élections présidentielles de 2022 sont imminentes et que le parti de la Fraternité Musulmane accédera au pouvoir ; l’amie juive du narrateur, Myriam, s’exile alors en Israël, et plus encore qu’au début du récit, le spécialiste de Huysmans se retrouve seul.

C’est donc à la très-grise odyssée d’un homme seul, existentiellement seul, que nous assistons ensuite ; un homme qui observe avec impavidité les bouleversements du monde alentour sans jamais trouver la force d’y opposer la moindre résistance. Certes, cet homme commence par fuir Paris pour s’aller réfugier dans le Sud-Ouest, mais comme toutes les initiatives, chez Houellebecq, ce voyage se révèle sans issue et le narrateur remonte rapidement vers la capitale, après une brève expédition à Rocamadour où il fera l’expérience de son imperméabilité au catholicisme. Il finira d’ailleurs par accepter de se convertir à l’Islam, tout à la fois pour pouvoir conserver son emploi à l’université et, plus encore peut-être, afin de pouvoir bénéficier des avantages de la polygamie. « Je n’aurais rien à regretter », conclut François après avoir pris sa décision, – et en effet, le narrateur venant d’un vide qui succède à sa relation avec Myriam puis à sa furtive tentative de voir la Grâce de la Vierge noire de Rocamadour, il nous est possible de subodorer ce que peut avoir d’appétissant, pour un tel être, la perspective d’un avenir polygame.

Sans doute l’on criera ou continuera de crier à « l’islamophobie » : il n’est  pourtant dans ce texte nullement question de porter le moindre jugement de valeur sur ce qui devient, en 2022, l’officielle religion française. Ce n’est pas l’Islam qui se trouve avec une certaine sauvagerie matraqué par Houellebecq,  c’est… Léon Bloy ! Ce pèlerin d’un absolu semble plaire ni au narrateur ni l’auteur. En effet, Bloy est, dès sa première apparition, décrit comme un « catholique mauvais », un homme « dont la foi et l’enthousiasme ne s’exaltent vraiment que lorsqu’il peut considérer ses interlocuteurs comme damnés ». Houellebecq, disons-le, est allergique à Bloy, quelque chose en cet auteur semble le repousser et les explications qu’il donne à ce dégoût prêtent à rire tant elles sont maladroites. Si Bloy a raison, Houellebecq a tort. Tort de prendre prétexte de la platitude d’une époque pour dire platement cette époque, et de croire encore aux poncifs de l’école flaubertienne qui castrent l’écrivain dont on ne tolère rien de plus qu’une très-discrète ironie, le cas échéant.

Houellebecq peut aimer Huysmans parce qu’il fut, jusqu’à la fin, un esprit décadent, qui disait lui-même être « devenu catholique parce que extrêmement pessimiste ». Sans trop d’effort, l’on pourrait imaginer un Huysmans converti à n’importe quelle religion, pour autant qu’elle lui puisse offrir les suaves réconforts esthétiques auxquels son esprit aspirait plus que tout. Léon Bloy le flamboyant, tout au contraire, est la hantise de Houellebecq. Combien de fois ai-je pu entendre que le génie de Michel Houellebecq était d’avoir su trouver la langue adéquate à notre époque ! Mais imagine-t-on Céline se mettant à écrire le bruit de son temps sans transposer ? A-t-on jamais vu, enfin, un écrivain renoncer à son essence même – le style – sous qu’elle ne serait qu’une étrangeté nuisible à l’acuité de sa vision ?

Tel est pourtant le travail de Houellebecq : écrire la laideur du monde en une prose plus laide encore. Si l’essence de l’art est de n’être rien de plus que la réalité qu’il décrit, de n’être qu’un simple miroir tendu au monde moderne afin qu’il s’y puisse contempler, alors sans doute Soumission est un grand roman puisqu’il n’est, littéralement, rien.

Quant aux  « prophéties du Mage Houellebecq », cette appellation étant la dernière trouvaille de Charlie Hebdo avant l’horreur,  elles sont finalement banales : l’auteur se contente d’offrir au reflux hypothétique du religieux un visage islamique, dont il faut bien admettre qu’à première vue il s’avère fortement vraisemblable du fait de la vitalité spirituelle de l’Islam contemporain. À seconde vue, pourtant, l’on se prend à rêver à cette formule de Philippe Muray dans Chers Djihadistes, placée dans la bouche de l’Occident terminal : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts ». Si le narrateur se convertit, c’est parce qu’en face du Rien de son existence, l’Islam se présente à lui comme lui pouvant offrir un Quelque chose – peu importe quoi, d’ailleurs. François se convertit presque exclusivement par passivité.

Pour que le scénario de Soumission apparaisse plausible, il faudrait que l’intégralité de la population soit composée de François : la France aux François, qui tous auraient donc gravi ces « cimes du désespoir » dont parlait Cioran. Pourtant, nos contemporains clignent encore de l’œil en clamant avoir inventé le bonheur et croient, gesticulant comme de sinistres moulins  toujours avoir des choses à regretter, et avant tout l’infini confort, précisément, de n’être rien.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010. 

Soumission

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Druon le magnifique

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maurice druon partisan

La littérature s’accommode mal de la demi-mesure. Elle s’exprime pleinement dans la démesure. Le Grand écrivain, personnage jadis central de notre pays, avait des manières excessives, une puissance de travail démiurgique et le sens du faste, du grandiloquent aussi. Il y a parfois du panache à être ridicule, à braver jusqu’à l’entêtement les bonnes gens. C’est la réaction saine d’un être entier donc hautement estimable. Aujourd’hui, les auteurs longent les murs des librairies, tirent à la ligne et se font oublier par peur du scandale. Ces serviles agents d’écriture ont endossé le costume transparent de l’homme normal. De discours œcuméniques en fadaises scripturales, leur insignifiance qui cache souvent une profonde aigreur s’étale partout. On barbotte dans la fausse bienséance.

Evidemment, Maurice Druon (1918-2009) n’était pas un homme à freiner ses ambitions, ni à taire son admiration pour ses amis puissants (Edgar Faure, Pompidou, Hassan II, Poutine, Sarkozy, etc.). Il fonçait sans se soucier des dommages collatéraux. Une équipe de communicants ne venait pas brider ce tempérament éruptif ou polir les déclarations de cet irréductible duelliste. Les combats perdus d’avance ne sont-ils pas les plus beaux ? Et, puis quel spectacle, ces joutes d’un autre temps ! Son expression libre manque terriblement au paysage littéraire français qui étouffe sous l’édredon des convenances. Que l’on soit d’accord ou non avec ses positions sur la langue, la culture ou l’exercice du pouvoir, peu importe, Druon, c’était, avant tout, une certaine idée de la France et un destin national forgé à la pointe de la plume. « Ma principale ambition était d’écrire, d’avoir un certain nombre de livres sur un rang de bibliothèque » confessait-il, en 1969, à Jacques Chancel dans Radioscopie. Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin lui consacrent une biographie passionnante intitulée « Le partisan » aux Editions du Cerf.

Instructif, clair, équilibré, n’omettant aucune étape de ce parcours hors-norme, leur travail est remarquable de justesse et non dénué d’une tendresse pour ce flamboyant héros. Les deux auteurs aiment Druon l’impétueux et nous font découvrir un Druon plus paradoxal, à la fois insatiable quémandeur de gloire(s) et cependant, toujours agitateur féroce du système. Le ressentiment n’est jamais propice à l’établissement de la vérité. Les biographes de la détestation produisent souvent des livres périssables. Dans « Le partisan », on suit, avec plaisir, cette ascension menée tambour battant, cette volonté acharnée d’accumuler toutes les distinctions et bien sûr, le talent nécessaire à l’accomplissement d’une telle œuvre. Du Prix Goncourt pour Les Grandes Familles aux millions d’exemplaires vendus partout dans le monde des Rois Maudits, sans parler de l’adaptation télévisée, en passant par la charge de Ministre des affaires culturelles au Secrétariat perpétuel de l’Académie, Druon, amateur de réussites, aura tout raflé sur son passage. Des ennemis, il en avait moins que de lecteurs, des scrupuleux qui auront taclé ses approximations historiques et surtout des jaloux. Dans une époque blanche de sentiments, Druon et son style de vie « Grand Siècle », ne pouvaient qu’heurter. Il était transgressif par nature, par son port de tête aristocratique, ses cannes à pommeaux d’argent, cette belle crinière blanche venue d’Oural et son air satisfait d’Homme de la Renaissance. Mais, dans sa voix traînante, appuyée sur certaines syllabes, on pouvait déceler des intonations populaires celles d’un Paris poulbot. Alors, oui, Druon était impossible et ne cadrait pas avec nos mœurs « exemplaires ». Avec son oncle Kessel, le futur immortel avait rejoint Londres en 1943 et rencontré le Général. En un après-midi, ils avaient écrit les paroles du Chant des partisans. « L’air est martial et facile à retenir. Les paroles de Jef et de Maurice sont parfaitement adaptées à ce qu’on attend, la fraternité, le courage, la détermination » soulignent les deux auteurs. Qui n’a pas ressenti aux premières notes, cette boule monter dans la gorge et cette communion d’âmes s’élever a le cœur sec.

Maurice Druon. Le partisan, Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin – Editions du Cerf.

*Photo : DALMAS/SIPA. 00577626_000001.

Maurice Druon

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Muray, le dernier écrivain moderne

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posterite philippe muray

Il était temps. Voilà presque neuf ans que Muray est mort, et qu’une note discrète de son Portatif posthume nous a annoncé « trois cents pages au grand jour, trois mille sous le boisseau », une « bonne proportion dans les temps d’abjection ». De 1978 aux années 2000, l’écriture de Muray s’est dédoublée, le Journal formant un flux continu, souterrain, dont se sont détachés, au fil des années, quelques morceaux finis et choisis, les seuls à parvenir aux lecteurs. Même, comme le montre bien ce premier volume, l’écriture de Muray fut triple : les livres publiés, essais ou romans, d’abord ; le flux diariste ensuite, quasi ininterrompu ; enfin, les « BM », ces volumes de la collection « Brigade mondaine » qui ont ponctué le quotidien de l’écrivain et miné son moral des années durant. Une écriture publique, digne d’être montrée ; une écriture cachée, privée, laboratoire psychique et littéraire d’un écrivain en invention perpétuelle, en « état de résurrection », comme il dit ; une écriture honteuse, pénible, prix de la liberté matérielle et source intarissable des déprimes chroniques qui s’abattaient sur Muray.

Le seul point depuis lequel toute sa production soit perceptible d’un coup d’œil, le seul lieu où tout Muray se concentre, c’est le Journal. Non seulement toutes ses pratiques d’écriture y cohabitent et s’entrechoquent, mais c’est aussi son œuvre à venir qui déjà s’élabore, en linéaments plus ou moins désordonnés, partout dispersés dans ce premier volume d’Ultima necat, qui mène le lecteur jusqu’en 1985, entre Le xixe Siècle à travers les âges et Postérité – entre Denoël et Grasset, du même coup, c’est-à-dire entre Sollers et BHL, ses éditeurs successifs, et bientôt dindons de la farce murayenne.[access capability= »lire_inedits »]

Mais, pour le moment, l’ombre de Sollers plane sur le Journal, et Muray est encore loin d’être sorti de l’orbite de Tel Quel et de L’Infini. Quelque chose, cependant, cherche à se dérober, un esprit gigote sous l’emprise : Muray déjà se dessine. Il serait vain de récapituler ici tout ce qui se joue dans ces années de Journal, tant sa densité écrase par avance le commentaire, mais il n’est pas difficile de voir poindre le futur Muray, aux prises avec lui-même, dans ces tergiversations douloureuses. Non seulement ses livres de l’époque se trouvent épaissis de toute la réflexion qui a mené à eux, non seulement nous découvrons aussi des livres-fantômes, jamais publiés par Muray, dont seules parviennent à nous ces notes préparatoires, mais, surtout, c’est Muray lui-même qui s’invente, se construit, éclaire les pistes dont il fera plus tard les autoroutes herméneutiques de la modernité, à partir de L’Empire du Bien.

Le 5 février 1984, imaginant une suite au xixe Siècle à travers les âges, Muray laisse échapper une formule bien familière au lecteur d’aujourd’hui : « La grande littérature est exorciste. Les exorcismes spirituels/Ce que j’ai commencé avec le 19: une entreprise d’exorcisme. Une grande opération de chasse des démons. (…) Survivre, c’est vraiment rien que des exorcismes. » Devant la grande littérature du passé, Muray identifie ce qui sera le gage de sa « survie » : un exorcisme généralisé du monde contemporain, une démonologie d’un genre nouveau, propre à révéler l’époque à elle-même, malgré les résistances bruyantes de ses thuriféraires – la protestation d’Homo festivus devant les moqueries géniales de Muray n’est peut-être que la lointaine petite cousine des éructations de la petite fille de L’Exorciste, insultant les deux prêtres à son chevet.

Même visuellement, Muray semble pressentir l’aspect de ses livres à venir, lorsqu’il imagine, le 8 juin 1980, la forme que doit prendre Le Genre humain, son vaste projet romanesque d’alors : « Les volumes du GH, car il y en aura autant que je le pourrai, s’intituleraient aussi bien Container 1, 2, 3, etc., puisqu’il s’agit à présent, dans la perspective toujours mouvante du récit que j’envisage, de tenter de conserver, au milieu de la tempête, au milieu du désastre général, du déluge, les différents objets de la mémoire menacée, c’est-à-dire de leur donner une forme, de les raconter. » Ces containers numérotés, ne sont-ce pas déjà les volumes gris-bleu des Belles Lettres, garnissant l’étagère de tout lecteur de Muray, comme des containers sur le pont d’un cargo, préservant, au milieu du naufrage général, l’ambition d’une « grande littérature » qu’on croyait définitivement engloutie ?

Mais cette préfiguration dépasse largement ce registre anecdotique. En particulier, le passage de Muray, un trimestre durant, à l’université Stanford, à l’invitation de René Girard, offre au lecteur un spectacle d’autant plus frappant qu’il est contemporain des réflexions du xxie Siècle à travers les âges. En même temps que Muray s’immerge dans les secrets du siècle de Victor Hugo, à travers les noces inavouées de l’occultisme et du socialisme, il court à la pointe du contemporain, il observe, effaré, la pièce nouvelle qui se joue, dans l’exceptionnel théâtre d’avant-garde que constitue alors la Silicon Valley. D’un côté, Muray épouse le combat de Baudelaire contre son siècle, contre tous les hugoliens gesticulants ; de l’autre, il prend en pleine figure l’expérience américaine, et y saisit le secret de son propre monde. À peine a-t-il posé le pied sur le sol californien qu’il note, le 6 janvier 1983 : « Stanford, Palo Alto, Stanford, Californie, petites maisons de bois, Allemagne multipliée, incroyable ennui, culte de la santé, vouloir-guérir effréné, maladie frénétique du bien-se-porter, etc. Misère de l’homme sans Faute. Je me demande ce qui les fait tenir. » Et deux jours plus tard : « Triomphe du socialisme : avoir fait croire que les États-Unis seraient un pays capitaliste. Plus généralement, triomphe du socialisme : faire croire que le socialisme se définit uniquement par l’attitude économique, et l’appropriation des moyens de production. Pendant ce temps-là, le vrai socialisme fait son chemin partout, et d’abord aux États-Unis. Par le seul biais vraiment socialiste : le vouloir-guérir. (…) Inadaptabilité à leur mode de vie finalement nordique. Des Allemands campant sous le soleil. Pas chez eux. Ils ont chassé les Mexicains pour installer l’Allemagne. »

Socialistes, les États-Unis ? L’économiste bondit, l’éditorialiste du Figaro déglutit d’un air ahuri, la rédaction du Monde diplomatique se disperse dans la panique. Déjà, Muray joue au Moderne contre Moderne : derrière les oppositions factices, il révèle l’amalgame, le magma gluant du contemporain, le rêve d’indifférenciation utopique enfin parvenu à l’état solide, des campus américains aux derniers hoquets de l’empire soviétique, des quartiers homos et festifs de Paris ou de San Francisco aux discours joviaux des socialistes français au pouvoir. Et ça continue, le 14 janvier : « Californie. Ils s’emmerdent tellement qu’ils vont dans les shopping centers voir des têtes de gens. Luther sous les palmiers. Christian Scientists… Ils ont fait des compartiments fumeurs dans les restaurants… Misère de l’homme sans Faute… Luther en pyjama joggant sous les palmiers. Avec ça, le côté vieux de tout, pas moderne du tout. Étonnement. Faux vieux. Rustique. J’attendais l’électronique, je trouve du Henri II. » Nous pourrions continuer indéfiniment : ces trois mois américains sont truffés de telles notes, qui annoncent directement la radiographie méthodique d’Après l’histoire. Sous le sourire moderne, sous le discours prétendument libertaire, sous l’illusion individualiste, Muray débusque les résurgences du puritanisme collectiviste dont Le xixe Siècle à travers les âges, sur un autre mode, explore au même moment la généalogie.

Mais l’expérience américaine et ses conséquences sur l’intelligence murayenne du monde moderne ne doivent pas être confondues avec quelque pilier de Notre-Dame, et la prise de conscience de Muray n’a rien d’une subite et spectaculaire conversion. Tout cela est dûment préparé, et c’est peut-être par là que le Journal nous est le plus précieux. D’aucuns, Sollers en tête, ont voulu séparer un premier Muray, subtil et complexe, érudit et métaphysicien, d’un second Muray brutal, vitupérateur et, tout bonnement, réactionnaire. Mais le Journal oblige les derniers récalcitrants à rebattre les cartes. Toute la radicalité de Muray, qui donnera lieu, quelques années plus tard, à ses monumentaux essais publiés aux Belles Lettres, est partout présente dans le Journal, et, même, elle est affrontée comme telle, détaillée, questionnée, expliquée, pressée comme un citron pour en extraire le suc essentiel d’une littérature nouvelle. Dès ses premiers livres, antérieurs à l’ouverture d’Ultima necat, Muray était obsédé par une question – et il faut entendre le latin : l’obsessio, c’est le « siège », le « blocus » –, celle de l’Un et du multiple. Dire la foule, la masse, l’énorme anonyme contemporain, telle a toujours été l’ambition de Muray, dont témoignent ses tentatives seventies : Chant pluriel, Au cœur des hachloums, Jubila et L’Opium des lettres. J’avance ici une hypothèse (bien appuyée sur le Journal, le lecteur pourra le constater) : Muray sentit, vers 1978, que quelque chose clochait dans ces livres, que le projet n’aboutissait pas au résultat escompté (ce dont il continuera de faire l’expérience en butant sans succès sur son Genre humain), et s’il a alors ouvert un Journal, c’était pour se forcer à comprendre sa propre obsession, pour l’approfondir jusqu’à ce que lui apparût, en toute clarté, une manière d’écrire apte à dévoiler le « sosialisme » contemporain, la nouvelle « ère des sosies », comme il l’écrit le 31 mars 1982.

 

Que Muray commente le mouvement homosexuel ou le féminisme, les nouvelles technologies, les émissions télé-psychanalysantes, la propagande soviétique ou ses propres et nombreuses lectures, c’est la même question qui court tout le long du Journal : comment donner au désastre contemporain une forme littéraire qui dépasse le seul diagnostic ? La réponse à cette question objective sera subjective, et terriblement moderne, n’en déplaise aux amateurs de catégories rassurantes : il faut s’inventer une position, un point d’appui, qui soit hors de tout – ici comme ailleurs, l’œuvre de Muray recueille l’écho de celle de Baudelaire. Il faut s’extraire du monde, tout en saisissant le monde d’un seul regard. « Ne pas avoir peur de l’accusation d’amalgame », note-t-il le 26 janvier 1984. Muray se découvre lui-même comme l’Autre radical, le point hétérogène bouillonnant à partir duquel toute son œuvre pourra poursuivre la description du Même, de l’indifférencié homogène et galopant – Homo festivus n’est pas loin. Le Journal permet alors de mieux comprendre l’impression ambiguë dans laquelle se trouve plongé le lecteur des Exorcismes et d’Après l’histoire : l’auteur semble absent de tels livres, jamais nommé, toujours en retrait, et pourtant, en même temps, s’impose au lecteur une présence étouffante de celui qui tient la plume, un Muray tyran, impitoyable despote baignant la moindre parcelle de réalité de son regard. Le lecteur rit avec Muray, mais il est aussi terrassé par lui, enfermé dans le vertige obsessionnel de la comédie hyperfestive. Cette énormité de Muray, elle n’avait pas même besoin d’être explicitée dans les livres publiés ; si elle pouvait avoir une telle force, sans même être nommée, c’est qu’elle était recueillie, explorée, étoffée jour après jour, dans le Journal, durant presque trente ans. Ultima necat, « la dernière tue » : vous avez ri avec Muray, mais Muray ne se réconciliera jamais avec quiconque. Celui que vous ne pouviez pas voir, tout en sentant partout sa terrible présence, le voici, en détail, sous toutes les coutures. Muray absconditus nous ouvre les portes de son repère ; il est le seul à s’y être réfugié.

Le Journal donne la mesure de cette irréductibilité, qui en déconcertera plus d’un. Que le portrait de Muray n’ait aucune chance de se trouver placardé dans les couloirs de la Mairie de Paris, c’est chose entendue ; mais les menues récupérations désormais courantes volent elles aussi en éclats. Les petits maurrassiens de l’Internet – qu’on puisse encore croire aux vertus du positivisme de Maurras, c’est déjà accablant, mais qu’on y associe Muray, cela a de quoi plonger dans une perplexité sans fond – auront du mal à se dépêtrer de ce Muray aussi furieusement moderne que désespérément antimoderne. Chez Muray, Mallarmé fréquente Léon Bloy, la théologie négative côtoie la sociologie, la profondeur tragique accouche du nihilisme comique, l’amour des classiques rencontre le projet typiquement moderne du « roman de l’impossibilité d’écrire le roman de l’impossibilité, etc. », comme il s’en amuse lui-même, en février 1981. On comprend mieux pourquoi, au micro d’Alain Finkielkraut, en 2005, il refusait de se considérer comme un écrivain « antimoderne », et prétendait poursuivre le projet des Lumières, par un effort continu pour soumettre les nouveaux dogmatismes à son libre examen. Le Journal permet de trancher : « nouveau réactionnaire », Muray ? Mais n’est-ce pas plutôt le contraire ? Dans la déconfiture générale, et à la différence de ses ambitieux contemporains, Muray aura plutôt été le dernier écrivain moderne.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview!

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interview coree nord

Je suis Charlie à Ventura, jolie ville de Californie au nord de Los Angeles. Je suis même Charlie Hebdo, et doublement Charlie Hebdo, puisque j’ai vu à deux reprises un film à l’humour résolument charlie-hebdesque. Il s’agit de The Interview, mis en scène par Seth Rogen et Evan Goldberg, produit par Sony et assez platement nommé en français L’interview qui tue. Ce film, rendu célèbre par les attaques informatiques dont Sony a été l’objet, a reçu un accueil critique dédaigneux. Même Le Figaro parle de  »nanar » (un terme que toute la presse française s’est refilé comme la grippe) et  »d’humour potache ». Si les élèves étaient capables de cet humour déjanté et décapant, la vie dans les lycées serait un permanent éclat de rire. Ce qui, de notoriété publique, n’est pas le cas.  Il y a plus surprenant : ce film très drôle est aussi un film profond. En avant la démonstration.

Dave Skylark (joué par James Franco) est un journaliste star de la télé américaine, spécialiste très manipulateur des interviews qui mettent à poils les interviewés. Eminem y révèle son homosexualité, comme il a fait dans la réalité. Dave est cornaqué par son producteur et ami Aaron Rapaport, joué par un des metteurs en scène, Seth Roge. Un jour leur arrive le message d’un fan de l’émission qui demande a être interviewé : il ne s’agit rien moins que du dictateur de père en fils de la Corée du Nord, Kim Jong-un. La CIA s’en mêle…

Comment définir l’humour de Charlie Hebdo ? Une irrévérence absolue envers les grands, les moyens et les petits  de ce monde et de l’Autre, et une pratique sans modération de l’humour sexe et pipi-caca. Aristophane et Shakespeare étaient Charlie, mais ces satanés Français du XVIIème siècle ont inventé les Bienséances, sorte de politiquement correct avant la lettre. Dave et Aaron se retrouvent en Corée du Nord, ce dernier doit de toute urgence cacher un objet archi-hyper-secret, il est obligé de se le fourrer dans le fondement pour tromper la fouille. Pendant son interview, le dictateur, violemment trituré par Dave dans ses souvenirs de fils humilié, ne peut s’empêcher de faire dans sa culotte. Les deux copains se vantent d’avoir à eux deux couché avec plus de femmes qu’Ellen DeGeneres, une flamboyante et bien réelle star lesbienne de la télé américaine. Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview.

Mine de rien, ce  »nanar » pense. Il analyse la puissance émotionnelle de l’image qui sidère aussi bien les téléspectateurs face à leur présentateur préféré que les foules de Nuremberg face à leur führer bien aimé. Le film est un jeu de miroirs à donner le vertige : le cinéma représente la télévision qui représente des stars qui représentent des dictateurs qui représentent leur peuple. La raison et l’analyse des faits n’ont plus rien à dire, l’émotion emporte tout sur son passage. Les esclaves par servitude volontaire ou involontaire se pâment devant l’image de leur tyran ou de leur journaliste préféré.

Nanar, oui, et digne de son grand ancêtre, Le Dictateur de Chaplin. Le tyran est tué par le ridicule avant de périr par les armes. La séquence de l’interview restera un morceau d’anthologie, comme celle d’Hitler-Chaplin jouant au ballon avec une mappemonde. Mine de rien, ce  »nanar » milite. Il désigne nommément Kim Jong-un et propose tout bonnement aux Nord-Coréens de se révolter contre lui ! Un fan-club s’est créé pour faire passer des vidéos dans le pays, et le film fuitera forcément par internet de la Corée du Sud à la Corée du Nord. Fabuleux Américains ! Leurs gouvernements se plantent souvent dans leurs expéditions militaires (avec leurs alliés, ils ont tout de même libéré le Koweït de ses envahisseurs), mais leurs cinéastes continuent à brandir bien haut le drapeau de la liberté. Comment ne pas penser à  Viva Zapata d’Elia Kazan, et au journaliste américain du film qui se fait le porte-voix du jeune révolutionnaire mexicain ?

Alors où est le problème ? Pourquoi ce mépris des critiques américains et français ? En les lisant, on croit que The Interview ressemble à la énième histoire de cuite à las Vegas. Quelle injustice ! Certains cerveaux ne seraient-ils pas capables de  »briser l’os pour trouver la substantifique moelle » ? L’humour à la Charlie-Hebdo les rebute donc tant qu’ils ne sont pas capables de lire le message fort de tant de dessins de Cabu ou Wolinski ? Ou bien auraient-ils encore un peu d’indulgence pour les tyrans de gauche ? Au fait, qui a moqué Staline au cinéma ? Personne à ma connaissance. Le régime de Corée du Nord affame 16 millions de personnes, en retient 200.000 dans des camps de concentration qui ont l’atroce particularité de garder enfermés les enfants et les petits-enfants des condamnés. Donc, aucune pitié pour ce régime. Tirez sur le quartier général de Pyongyang, allez voir The Interview, il sortira en France le 28 janvier.

Alain Finkielkraut et l’après-Charlie Hebdo

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charlie hebdo finkielkraut

 charlie hebdo finkielkraut

Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur les débats nés au lendemain des attentats de Paris. Alors que la parole semblait se libérer, le gouvernement lui-même reconnaissant les reculs de la laïcité à l’école dans certains territoires perdus de la République, le discours de l’excuse fait son grand retour.

En faisant des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly de simples victimes de l’exclusion, une certaine sociologie ignore les réelles inégalités sociales et le poids de l’islam dans la radicalisation des terroristes.

À contre-courant des déclarations de Manuel Valls sur l' »apartheid, territorial, ethnique, et social » qui fracturerait notre pays, Alain Finkielkraut reprend les mots de Pierre Manent : « Le politiquement correct est la langue de gens qui tremblent à l’idée de ce qui pourrait arriver s’ils arrêtaient de se mentir. »

*Photo : Hannah.

Justice sur mesure pour Christiane Taubira

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taubira fn justice leclere

taubira fn justice leclere

Pas de prison ferme pour les primo-délinquants. Cette volonté, maintes fois proclamée par Christiane Taubira, est inscrite dans la loi du 15 août 2014 qui fait du recours à des peines alternatives la priorité de la politique pénale. « L’opinion a été intoxiquée par un discours sommaire, qui consiste à dire que chaque délinquant est un criminel en puissance qu’il faut enfermer », déclarait-elle par exemple au Monde le 19 septembre 2012[1. En réalité, si on est inconnu des services de police, on peut commettre un délit grave, éventuellement avec violence, et échapper à la prison.].

La ministre n’a pourtant rien trouvé à redire à la peine de neuf mois ferme, assortie de 50 000 € de dommages et intérêts, prononcée le 16 juillet 2014, soit neuf mois seulement après les faits, par le tribunal correctionnel de Cayenne à l’encontre d’une primo-délinquante inconnue des services de police (qui ne s’était pas rendue coupable de violence physique ni d’atteinte aux biens, mais de diffusion d’une image raciste). Interrogée par l’AFP, Christiane Taubira a au contraire paru fort satisfaite de cette décision : « Les magistrats jugent en droit, pas selon leur fantaisie, a-t-elle dit. Ils ont prononcé les peines prévues par le Code pénal pour ce type de délit. »

Mme Taubira est sans doute mal informée sur ce dossier dans lequel les magistrats, contrairement à ce qu’elle affirme, ont fait preuve d’une fantaisie procédurale et juridique spectaculaire à toutes les étapes, du déclenchement des poursuites jusqu’à la rédaction de leur décision, truffée d’édifiantes considérations à prétention anthropologique. Ainsi le jugement dénonce-t-il « la volonté d’avilir la personne visée et, au-delà, toutes les personnes mélanodermiques » – ce qui signifie probablement « noires ». On apprend aussi qu’il existe une « race noire », tout entière outragée par l’image infâme, comme « toutes les races » d’ailleurs : le tribunal de Cayenne a inventé le délit contre l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]

Quant au Code pénal, il faut croire qu’on n’utilise pas le même à Cayenne et à Annecy, où, pour des faits similaires, un élu frontiste, Olivier Burlats, a été condamné le 5 décembre à 3 000 euros d’amende – il avait publié sur Twitter une photo comparant Taubira à un singe. S’agissant de délits de presse (diffamation, injure), même aggravés par le racisme, la décision rendue par le tribunal correctionnel de la capitale guyanaise est sans précédent dans les annales judiciaires des dernières décennies[2. Seuls quelques négationnistes multirécidivistes ayant jusque-là réussi à user la patience des juges au point d’écoper de prison ferme]. Nous pouvons nous honorer d’avoir mis le racisme hors-la-loi. Reste qu’en France on ne va pas en prison pour ses idées, aussi « nauséabondes » soient-elles. Et encore moins au premier dérapage.

C’est le droit du garde des sceaux de défendre une conception compassionnelle de la justice. C’est aussi son droit de penser que certains délinquants sont indignes de compassion et certains délits insusceptibles d’indulgence dès la première infraction – encore qu’en matière de politique pénale un peu de cohérence ne nuirait pas. En approuvant ce jugement, exceptionnel par sa sévérité, Christiane Taubira fait clairement une entorse aux principes qu’elle défend habituellement. Il est un peu fâcheux que cette entorse intervienne précisément dans une affaire qui la concerne étroitement : si la ministre n’est pas la plaignante, elle est la victime. Pure coïncidence, certainement, comme le fait qu’elle ait été jugée à Cayenne, fief politique de la même ministre. Certes, Christiane Taubira a balayé par avance tout soupçon – comment oserait-on ? Dans cette affaire, elle s’est proclamée au-dessus de la mêlée. Elle s’est contentée de laisser la justice faire son travail, exactement comme si l’insulté avait été un citoyen lambda. L’ennui, c’est que cet aimable conte de fées ne résiste guère à l’examen des faits. Au terme de notre enquête, il est au moins permis de se demander si le garde des sceaux n’a pas eu droit à une justice sur-mesure – et son insulteuse à une justice d’exception.

Pour apprécier dans toute sa saveur la conception baroque du droit qui a prévalu dans ce dossier, il faut revenir à l’époque des faits. Nous sommes à l’automne 2013. Le vote, quelques mois plus tôt, de la loi Taubira instaurant le « mariage pour tous » (et que ça saute !), n’a pas réconcilié les deux France qui se regardent en chiens de faïence. Le gouvernement, toujours sonné par les manifs monstres du printemps précédent, ne comprend goutte à cette opposition sortie de nulle part – c’est-à-dire de la France des provinces, des familles et des cathos. Incapable de lui parler, il s’est exclusivement employé, avec quelques variations tactiques, à la diaboliser en l’ensevelissant sous les vocables habituels – de réac à facho. Les protestataires, eux, n’ont pas digéré le mépris, les insultes et les procès en sorcellerie qui ont été les seules réponses à la mobilisation. Le gros des troupes attend son heure électorale, mais la frange jusqu’au-boutiste « ne lâche rien ». Pour le camp LGBT, c’est une bénédiction. On entame les vieilles rengaines de l’ordre moral à nos portes et de l’homophobie partout. Autant dire que, quand le racisme pointe son nez pour de bon, les prêchi-prêcheurs ont du mal à camoufler leur exultation derrière leurs mines de circonstance. Divine surprise, on a déniché dans les manifs une ou des gamines de huit ans brandissant des bananes pour insulter Taubira, tandis que quelques abrutis publient d’odieux photomontages sur leur compte Facebook ou Twitter. Ces attaques racistes sont unanimement dénoncées, mais la cause est entendue : contre le mariage homo, ça veut dire « homophobe », et quand il y a de l’homophobie, le racisme n’est jamais loin – allez, coffrez-moi tout ça ! Les juges de Cayenne, reconvertis en chroniqueurs, évoqueront dans leur décision « le paroxysme de réflexions racistes faites notamment dans le cadre du débat sur le “mariage pour tous” à l’encontre de Mme Taubira ». Ce qui revient peu ou prou à ériger une interprétation politique en vérité judiciaire officielle.

Le 17 octobre, dans ce climat rendu pesant, d’abord par les propos racistes, bien réels quoique bien plus rares que ce qu’on dit, ensuite par les fantasmes antiracistes d’une France gangrenée par la haine, « Envoyé spécial » diffuse sur France 2 un reportage consacré à Anne-Sophie Leclère, commerçante à Rethel dans les Ardennes et candidate Front national pour les municipales de mars 2014. La journaliste lui flanque sous le nez une image, repérée sur sa page Facebook, qui deviendra tristement célèbre, où sont juxtaposées la photo d’un bébé singe et un portrait de Mme Taubira, respectivement légendés « À 18 mois » et « Maintenant ». On voit Anne-Sophie Leclère s’embrouiller dans une explication confuse, puis affirmer qu’elle assume la présence de cette image sur son mur Facebook. Aujourd’hui, elle soutient au contraire qu’elle l’avait retirée « depuis trois mois » et qu’elle a été « piégée ». Piégée ou pas, elle a bien publié puis défendu le photomontage. Elle a aussi prononcé cette phrase, au sujet de Mme Taubira : « À la limite, je préfère la voir dans un arbre après les branches que de la voir comme ça au gouvernement, franchement. »

Ces agissements tombent évidemment sous le coup de la loi de 1881 et constituent, sans aucun doute possible, une « injure publique envers un particulier en raison de sa race, de sa religion ou de son origine », voire une « provocation à la haine ou à la violence en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion ». Anne-Sophie Leclère méritait d’être condamnée (dans ces matières, il n’y a pas de politique de l’excuse et nul n’a tenté d’amoindrir sa faute en invoquant son milieu social et son niveau culturel). Mais les tribunaux, dans leur sagesse, considèrent généralement qu’une condamnation symbolique et l’opprobre qui va avec constituent une sanction suffisante. Débarquée par le FN, montrée du doigt par la France entière, sans relations ni argent, y compris pour assurer sa défense, Leclère avait déjà pris cher au sens figuré. Le jugement de Cayenne la condamne à la ruine, au sens propre. S’il devenait définitif (issue assez improbable néanmoins), elle serait la première Française incarcérée pour « injure à caractère racial » et « provocation à la haine raciale ». On a le droit de le souhaiter. Mais si on veut appliquer la « tolérance zéro » à la diffusion de propos, écrits ou images racistes, il est urgent de construire des prisons.

Il faut quelques jours pour que l’information se transforme en scandale – ce « retard à l’allumage », imputable aux mystérieuses lois du buzz, sera une preuve supplémentaire des vents mauvais qui soufflent sur le pays. Car ce n’est pas Leclère qui siège au banc des accusés, c’est la France entière, ou plutôt une moitié de la France – la mauvaise. Dans un texte d’anthologie, Christine Angot écrit précisément qu’une moitié de la France pleure avec elle, tandis que « l’autre agite des bananes en insultant la ministre de la Justice ».

On ne minimisera pas le caractère douloureux de telles insultes pour ceux qui en sont l’objet. Mais force est de constater que Christiane Taubira fait au passage une excellente opération politique. Elle est soutenue par la quasi-totalité de la classe politique, révérée par les journalistes, célébrée par des intellectuels. La Règle du Jeu, la revue de BHL, organise une journée de soutien, les médias multiplient les débats pour tenter de découvrir à quel point la France est raciste. Le 13 novembre, la une de l’hebdomadaire Minute annonce, avec un mauvais goût prononcé et un sous-texte destiné à choquer, que «Taubira retrouve la banane »[3. Le directeur de la rédaction de Minute, Jean-Marie Molitor sera condamné à une amende de 10 000 euros le 30 octobre 2014.]. Sanctifiée par l’insulte, la ministre devient intouchable. Ainsi pourra-t-elle s’afficher avec les frondeurs du PS tout en échappant au remaniement.

Pendant ce temps, la machine judiciaire se met en branle. Saisi par le défenseur des droits Dominique Baudis, le procureur de la République François Molins ouvre une enquête préliminaire et en informe sa patronne par une lettre datée du 26 novembre, dans laquelle il lui demande si elle souhaite lui « adresser une éventuelle plainte ». Mais malgré les innombrables suppliques qui lui sont adressées en ce sens, la principale intéressée refuse de se commettre dans ces basses œuvres judiciaires. La gravité de l’offense infligée, à travers elle, à toute la France, lui interdit d’en faire une affaire personnelle. De plus, en engageant elle-même des poursuites, elle donnerait l’impression d’attaquer une mouche à l’arme nucléaire. Chef direct des parquets, le garde des sceaux n’a en théorie aucun pouvoir sur les magistrats du siège. Mais avoir sa faveur, ou sa défaveur, n’est évidemment pas sans effet sur une carrière – une mutation (on n’ose dire à Cayenne) est si vite arrivée. Nul ne peut donc croire qu’il soit un justiciable comme les autres, ni qu’une affaire le concernant ne soit pas l’objet de toutes les attentions à tous les étages de l’institution judiciaire. Face à une Taubira de fer, Leclère était le pot de terre idéal. Une solution élégante, pour garantir un procès équitable à cette prévenue passablement inculte et dépourvue de tout réseau, aurait consisté à déclencher l’action publique pour interrompre le délai de prescription tout en se débrouillant pour que l’affaire soit renvoyée jusqu’à ce que Christiane Taubira ait quitté la Chancellerie.

Après tout, l’élégance n’est pas une obligation. Le 10ٔ décembre, la ministre répond à François Molins qu’elle « n’envisage pas, à ce stade, de déposer plainte », et le remercie simplement de l’informer « des suites de cette enquête et de l’audience qui pourrait intervenir ». En clair, elle lui donne son aval pour poursuivre ses investigations mais refuse de se constituer partie civile – décision parfaitement raisonnable. Le storytelling est impeccable : en s’abstenant de demander réparation, Christiane Taubira fait preuve d’une retenue empreinte de grandeur, ou l’inverse. Dans les procédures lancées contre Leclère, Minute et le FN, elle n’apparaît jamais en première ligne, comme si tout cela ne la concernait pas. Le combat ne peut pas être déséquilibré puisqu’il n’y a pas de combat.

De fait, ce n’est pas de la faute de Christiane Taubira si, le 16 janvier 2014, Walwari, parti politique guyanais dont elle est cofondatrice, décide, de sa propre initiative, de poursuivre Anne-Sophie Leclère, mais aussi le Front national, encore une sacrée fantaisie au regard du droit, qui interdit de poursuivre une personne morale pour des délits de presse. Certes, il est un peu embêtant que la prévenue, dont les revenus extrêmement modestes proviennent principalement de l’activité de charpentier de son mari, soit manifestement dépourvue des moyens financiers d’assurer sa défense à 7 000 kilomètres de chez elle, mais si les membres guyanais de Walwari se sont sentis insultés, Mme Taubira n’y peut rien. Anne-Sophie Leclère sera jugée – et condamnée – en son absence, et d’ailleurs en l’absence de toute défense.

Elle n’est pas non plus responsable du fait que la plainte ait été jugée recevable par le tribunal correctionnel, alors même que les statuts de l’association n’indiquent pas qu’elle ait pour objet d’agir en justice ni de lutter contre le racisme – la garante de l’indépendance de la justice ne saurait commenter une décision de justice, en tout cas en France. Des esprits suspicieux pourraient remarquer que l’adresse du parti à Cayenne est la même que celle de la permanence parlementaire de Taubira. Ou encore que, parmi les six membres du bureau exécutif de Walwari, figurent Nolywé Delannon, fille de la ministre, et Éric Lafontaine, conseiller aux affaires réservées au sein de son cabinet. Ça ne prouve pas que la ministre ait été consultée. Ce n’est pas parce qu’on appartient au même parti, à la même famille ou à la même équipe ministérielle qu’on n’a pas le droit d’avoir des secrets.

Reste un petit détail qui écorne légèrement l’image pieuse d’une Christiane Taubira sacrifiant ses intérêts et ses sentiments personnels à des principes supérieurs. En effet, dans le cas d’injure raciale visant une personne particulière, une association ne peut se porter partie civile que si elle obtient l’accord, appelé « acquiescement », de la victime. D’après notre enquête, la ministre a donné le sien à Walwari dans une lettre adressée à son secrétaire général Joël Pied, le 3 juillet, soit cinq jours avant l’audience, qui s’est déroulée le 8 juillet – quelqu’un ayant dû se rappeler in extremis que cette formalité était indispensable. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : sans ce blanc-seing donné à Walwari par Taubira, il n’y aurait pas eu de procès à Cayenne. Elle ne pouvait donc ignorer l’existence de cette procédure.

Ce n’est pas tout. Christiane Taubira savait aussi depuis le mois de novembre qu’une autre procédure (moins prometteuse peut-être en termes de sanction mais plus sérieuse) était en cours à Paris. Donner à Cayenne une longueur d’avance sans pour autant suggérer à Paris de se désister permettait à la fois de court-circuiter Paris et de le garder comme deuxième fer au feu, pour le cas où les choses se gâteraient à Cayenne. On imagine la stupeur, pour ne pas dire la rage, des parquetiers parisiens et des juges de la dix-septième chambre correctionnelle, le 16 juillet, lorsqu’ils ont appris par les médias qu’ils avaient été doublés.

En tout cas, comme prévenue, Anne-Sophie Leclère a droit au service VIP. Elle pourrait ainsi connaître le douteux privilège, non pas d’être condamnée deux fois pour les mêmes faits, ce que la loi interdit, mais d’être jugée deux fois pour ces faits ce qui est tout de même hallucinant. Le 29 janvier, son affaire sera examinée par la cour d’appel de Cayenne, la requête en dépaysement déposée par son avocat ayant été, on le verra, rejetée dans des formes toujours rocambolesques. Et, quelques mois plus tard, elle pourrait comparaître en première instance devant la XVIIe chambre à Paris. Ceinture et bretelles. Rien de personnel bien sûr, aucun acharnement. La justice s’assure qu’une délinquante ne passera pas entre les mailles de son filet, quoi de plus normal ? Saine prudence au demeurant : les juges parisiens n’enverront pas Anne-Sophie Leclère derrière les barreaux, mais ils la condamneront, et leur condamnation tiendra, car, à la différence de leurs collègues guyanais, ils font du droit.

Bien sûr, on ne saurait douter l’indépendance des magistrats de Cayenne. C’est certainement en leur âme et conscience qu’ils ont tenu à infliger à Anne-Sophie Leclère un châtiment exemplaire. Avec une franchise dans le zèle qui confine à la candeur, ils précisent noir sur blanc dans leur décision du 16 juillet que la peine, exceptionnellement sévère, est «sans sursis, et insusceptible de conversion » – c’est la « prison sans passer par la case départ » du Monopoly, à ceci près qu’en la matière l’appel est suspensif. Précaution inhabituelle, dans un climat où l’idéologie et la disette budgétaire invitent plutôt les juges d’application des peines à se montrer créatifs afin que les peines d’emprisonnement prononcées soient exécutées le moins souvent possible. Cela ne prouve pas que le président Jean-Pierre Rémy et ses deux assesseurs aient voulu complaire à Christiane Taubira.

Ce n’est pas non plus pour être agréable à la ministre que les magistrats ont tenu, de façon encore très inhabituelle, à satisfaire intégralement les exigences financières de Walwari en condamnant solidairement le Front national et Anne-Sophie Leclère à lui verser 50 000 euros. La facture est à la mesure de l’injure : « Cette atteinte à une race entière est largement aussi grave que certaines infractions individuelles de droit commun donnant lieu à plusieurs dizaines de milliers d’euros d’indemnités », affirme le jugement. On appréciera cette contribution de la justice de la République à l’instauration d’une saine émulation entre victimes.

C’est dans le volet consacré au Front national que les juges déploient une audace stupéfiante pour quiconque possède quelques notions de droit. Ils affirment notamment : « En ne s’assurant pas des opinions républicaines et en ne mettant pas en œuvre par une formation minimale destinée à éviter de tels dérapages (sic), le Front national a participé au délit commis par Mme Leclère. » Autrement dit : le FN a péché en pensée et par omission, et se voit accuser d’inaction et de délit d’opinion. Or on ne trouve évidemment nulle trace, dans la loi française, de telles infractions. On ne sache pas non plus que notre droit interdise de soutenir une « analyse politique imputant aux immigrés l’essentiel des difficultés rencontrés (sic) par le pays » ou d’adopter un « programme visant à limiter l’immigration de façon drastique ».

Ses avocats font appel de la décision du 15 juillet, et adressent dans la foulée à la cour d’appel de Cayenne une demande de dessaisissement, afin que l’affaire soit rejugée plus près de la prévenue. Le 2 septembre, le procureur général guyanais accepte le dépaysement : « L’éloignement géographique du domicile habituel de la prévenue et du lieu de son jugement en appel, au regard des frais de transport inhérents à ce déplacement et à son statut de bénéficiaire de l’aide juridictionnelle, ne peuvent être ignorés. J’ai donc l’honneur d’émettre un avis favorable à la demande de renvoi devant une autre juridiction. »

Mais, le 12 septembre, contre toute attente, le procureur général près la cour de cassation, Jean-Claude Marin, retourne l’argument de la défense : « On ne voit pas ce qui justifierait d’imposer aux plaignants, par le biais d’un dessaisissement, les difficultés matérielles évoquées par la prévenue. » Autrement dit, pour le magistrat, bien que la victime et la coupable présumée de l’affaire résident toutes deux en métropole, « aucun élément objectif ne vient justifier » que celle-ci soit jugée à moins de 7 000 kilomètres de chez elles. Cela n’a évidemment aucun rapport avec l’attachement de la ministre à la cour d’appel de Cayenne, à la création de laquelle elle a participé. N’empêche, tout cela finit par ressembler à de l’acharnement. Mais on ne peut pas soupçonner Christiane Taubira d’être animée par un esprit de vengeance qui serait peu compatible avec sa fonction. Reste encore à comprendre pourquoi cette lionne déploie tant d’énergie pour écraser une mouche.[/access]

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA. 00699881_000020.

Syriza : victoire à la Pyrrhus en Grèce

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alexis tsipras syriza grece

alexis tsipras syriza grece

Le peuple grec a parlé haut et fort. Il a massivement apporté son soutien à Syriza et à son leader Alexis Tsipras. C’est la démocratie et comme tout le monde sait, le mot – contrairement à la chose, assez récente chez les Hellènes – a été inventé en Grèce. Le peuple a donc parlé, mais que diable a-t-il  voulu dire ? Quelques témoignages d’électeurs grecs glanés dans la presse de ce dimanche permettent d’esquisser un début de réponse.

Sur le site du Monde, quatre citoyens grecs expliquent leurs choix. Areti, ne veut pas dévoiler quelle bulletin elle vient de déposer dans l’urne mais elle laisse peu de place au suspens puisqu’elle déclare avoir rejeté le parti conservateur au pouvoir (Nouvelle démocratie). « Pendant ces années de crise, les Grecs ont été déshonorés devant le monde entier. On veut retrouver notre honneur », explique-t-elle pour justifier son choix. Comprenez : l’Europe et le monde entier nous ont humilié, maintenant c’est à nous de jouer, et de nous venger. Et la meilleure des vengeances, selon la presse mondiale, consiste à voter Syriza. Si ce raisonnement vous semble un peu rudimentaire, vous n’avez pas tort, mais c’est ainsi qu’on explique en France le vote FN des « beaufs »…

De son côté, Katarina avoue clairement avoir voté Syriza. Elle va jusqu’à le « [clamer] haut et fort ». « C’est le seul moyen de retrouver notre dignité », explique-t-elle à la suite d’Areti. Pour que la vengeance soit complète, elle espère que le parti d’Alexis Tsipras « aura une majorité absolue ». Chez Syriza on n’ignore pas cet état d’esprit d’une partie de l’électorat, raison qui a poussé Alexis Tsipras à utiliser quatre fois le mot dignité dans son dernier message aux électeurs.     

Après ces deux cris du cœur, les deux autres témoins du micro-trottoir du Monde déploient un argumentaire très différent mais tout aussi intéressant. Le premier, Vassilis Sklias, un ancien fonctionnaire européen, souhaite le succès de Syriza pour… mieux faire avancer les reformes ! Pour lui « Il faut assainir la fonction publique [..] mettre fin au système clientéliste créé par le Pasok et Nouvelle démocratie, avec leurs cortèges d’employés du parti. » Stratège, il espère que le score de Syriza permettra à la Grèce d’améliorer son jeu avant le prochain tour de poker avec ses créanciers. Il compte sur l’Europe pour comprendre le message « Que va-t-il se passer si on attaque cette gauche pro-européenne ? Cela profitera à l’extrême droite anti-européenne. On est prêts à discuter. Nous voulons rester  dans le cadre institutionnel européen. Nous ne voulons pas devenir Cuba. »

Pour finir, Le Monde donne la parole à Alex, un électeur de Nouvelle Démocratie et fier de l’être. Mais la perspectives d’une victoire de Syriza ne lui fait pas peur : « Ils ont promis tellement de choses que tout le monde sait qu’ils ne pourront pas les appliquer, et heureusement, car elles sont dangereuses. Dès lundi, ils reviendront à la raison et suivront les règles. »

Les cris d’enthousiasme des militants de Syriza sentant l’odeur de la victoire rappellent un certain 10 mai 1981. Si ces quelques cas cités plus hauts sont anecdotiques, beaucoup d’électeurs de Syriza n’adhérent pas aux idées et encore moins au programme de cette formation. Humiliés et en colère, ils cherchent à faire du mal à l’Europe. En anglais, on appelle cette attitude « cutting off the nose to spite the face” (se couper le nez pour se venger du visage). Ce genre de châtiment procure un plaisir aussi intense que bref. Les regrets, en revanche, peuvent durer plus longtemps. Ainsi, certains esprits rationnels font le pari de  « mouiller » l’extrême gauche dans la politique actuelle de la Grèce, laquelle ne se détournera pas de son cadre actuel, c’est-à-dire la démocratie libérale, le capitalisme, et l’économie de marché. D’aucuns ne croient pas un mot de ce que dit Syriza et souhaitent compromettre durablement la gauche radicale grecque pour prouver, une bonne fois pour toutes, qu’il n’existe pas de véritable alternative politique et idéologique.

En France, il nous a fallu presque trois ans (entre la victoire de mai 1981 et la formation du gouvernement Fabius, sans les communistes en 1984) pour évaluer les véritables marges de manœuvre politiques d’un gouvernement de gauche. On peut souhaiter aux Grecs que le processus soit plus rapide chez eux. De toute façon, la gauche radicale européenne doit dès à présent répondre à cette question décisive : comment survivre à l’inéluctable trahison idéologique de Syriza ? Certaines victoires sont pires que des défaites. 

*Photo : Lefteris Pitarakis/AP/SIPA. AP21683178_000037. 

Maximum Muray

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Muray

Muray

Caroline Noirot dirige les éditions des Belles Lettres, où paraît le Journal de Philippe Muray.

Élisabeth Lévy. Les Belles Lettres sont l’éditeur « historique » de Muray. « Mon imprimeur », disait-il de cette maison. Est-ce que vous jugez cela vexant ? 

Caroline Noirot. Non : vous savez, il y a de bons et mauvais imprimeurs…

On pourrait se demander s’il a sa place au milieu de vos très vieux auteurs, mais, au fond, on peut y trouver une certaine logique : ce serait un classique au milieu des classiques…

Il est un peu tôt pour en juger, c’est le temps qui fait d’un auteur un classique. De fait, nous éditons peu de contemporains : l’essentiel de nos activités consiste à publier des éditions critiques de tous les textes latins et grecs transmis depuis l’Antiquité. C’est une immense tâche, dont nous avons déjà accompli les deux tiers. Ce domaine antique est sans aucun doute la partie la plus productive de la maison : bien qu’elles passent inaperçues du grand public, entre douze et quatorze nouveautés sortent chaque année.

Vous êtes entrée aux Belles Lettres en tant que stagiaire en 1995, pour finalement présider la maison depuis 2007. C’est votre prédécesseur, Michel Desgranges, qui avait commencé à publier Philippe Muray, alors inconnu du grand public.

Philippe Muray est un auteur que Michel Desgranges jugeait extrêmement important, et qu’il a suivi tout en lui accordant une totale liberté. Il a publié neuf de ses livres. C’était son ami – ils se sont connus en 1969 – mais aussi un écrivain qu’il admirait. À son décès, Michel Desgranges a rendu hommage à l’homme, « bien élevé et intègre », ou, selon l’expression américaine, qui a plus de force que le français : « a truly decent man », mais aussi à l’« auteur parfait » qu’avait été Muray, en rappelant que jamais les questions d’argent n’avaient pollué leurs relations, que jamais non plus il ne s’était plaint, comme tant d’autres, que son nouveau livre ne soit pas en pile dans telle ou telle librairie, et que jamais il ne l’a harcelé pour connaître les ventes. S’il avait des exigences, elles portaient seulement sur l’édition proprement dite du livre et sur sa présentation.

Et vous, comment avez-vous découvert Muray ?

En travaillant aux Belles Lettres, tout simplement.[access capability= »lire_inedits »] Dans la maison, tout le monde m’en avait parlé comme d’un auteur important, qu’il fallait absolument lire. Personnellement, je ne l’ai pas connu. Mais je me souviens par exemple de la préparation de son recueil de poèmes, Minimum Respect. Nous cherchions une idée pour le bandeau, et c’est Desgranges qui l’a trouvée : « Maximum Muray », c’était excellent ! La sortie des livres de Muray était une fête pour nous tous, de la fabrication à la promotion.

Muray était toujours très attentif à chaque virgule, soucieux de chaque détail typographique. Il m’a raconté que l’un des tomes des Exorcismes était parti au pilon parce qu’à l’impression les italiques étaient apparues en gras… Comment se déroule aujourd’hui l’édition du Journal ?

Je me souviens de l’anecdote que vous citez, et je conserve encore l’échange de fax entre Michel Desgranges et Muray – Internet n’existait pas encore. Aujourd’hui, mon interlocutrice, c’est Anne Sefrioui, et notre exigence de qualité reste la même, dans la ligne de ce que Philippe Muray aurait certainement souhaité. Nous avons été en contact permanent pour choisir la typographie, la toile de la reliure, la couverture. Et quand il y avait un doute sur le texte, elle a pu vérifier sur les manuscrits originaux. En fait, je ne suis pas l’éditrice de Philippe Muray mais celle d’Anne Sefrioui ! Nous avons passé de longs moments à prendre des décisions pour ce Journal, et pas seulement sur les questions techniques. Nous nous entendons fort bien, et nous partageons la volonté de faire les choses le mieux possible.

C’est d’abord à elle que nous devons la publication du Journal, dont le premier volume paraît moins de dix ans après la mort de Muray. Pour les lecteurs et, je suppose, pour l’éditeur, c’est un événement considérable – et très émouvant. Quelle place le Journal occupe-t-il dans l’œuvre, selon vous ?

Ce Journal en est la matrice ! Ce n’est pas un titre de plus, c’est un livre important, et même fondamental, dont la publication s’étalera sur plusieurs années. Ce premier volume va sans doute étonner beaucoup de lecteurs de Muray.

J’ai moi-même été déconcertée, surtout par les cent premières pages, où il est à la fois assez obscur et terriblement tourmenté.

Oui, c’est Muray avant Muray, ou Philippe plus que Muray ! Ces textes m’ont énormément touchée. À 33 ans, quand il commence son Journal, il a tous les doutes, toutes les hésitations de la jeunesse. Mais les notes qu’il a ajoutées dix ans plus tard sont extrêmement drôles !

Mais dans le Journal lui-même, on découvre un Muray qui manque quelque peu d’ironie…

En fait, les années couvertes par ce tome, 1978-1985, constituent une période charnière dans sa vie d’écrivain, et son séjour aux États-Unis, en 1983, a été déterminant. On a le sentiment que sa vision du monde change à partir de là. Quand j’ai commencé à lire Muray, une phrase de Nietzsche de la Généalogie de la morale que j’avais recopiée étant jeune m’est revenue en tête : « Cela, un grand homme ? Je ne vois jamais que le comédien de son propre idéal. » J’ai pensé alors qu’il s’était donné pour but de ne jamais être ce comédien.

Il ne doutait pas d’être écrivain, et même un grand écrivain, mais le roman est resté pour lui problématique. Avez-vous le sentiment d’une œuvre inachevée ?

Je le vois comme un écrivain et comme un romancier. Il était extrêmement dur avec lui-même, d’une exigence exceptionnelle et d’une grande honnêteté. Le Journal rend justement bien compte de l’énorme travail qu’il a fourni, du sérieux avec lequel il considérait son activité.

Ce grand maître de la langue française est-il traduisible ?

Parfaitement ! Faire connaître Philippe Muray en Allemagne ou en Italie n’est pas impossible du tout. En réalité, ce n’est pas un problème de langue, ce qui rend difficile une traduction, pour les éditeurs étrangers, ce sont plutôt les références, le contexte, qui restent très français.

À part Muray, quels auteurs vivants publiez-vous en ce moment ?

Serge Rezvani, par exemple, qui est auteur de romans, de pièces de théâtre, de poèmes, qui est aussi peintre et musicien, bref, un artiste complet. Nous publions aussi des auteurs débutants, comme Muray l’était en 1978, et que nous suivrons comme il a été suivi.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Christine Lagarde, islamolibérale

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christine lagarde fmi arabie saoudite

christine lagarde fmi arabie saoudite

On connaissait l’islamogauchisme où quelques marxistes égarés ont cru bien à tort guérir leur culpabilité occidentale en trouvant dans l’islamisme un communisme de substitution. On parle beaucoup moins de l’islamolibéralisme qui a mis sur le devant de la scène, à l’occasion de la mort du roi Abdallah d’Arabie Saoudite (pays islamiste, certes, mais islamiste allié et pétrolifère), l’islamolibéralisme en la personne de Christine Lagarde, actuelle présidente du FMI. Certes, on savait que le libéralisme, contrairement à ce qu’il prétend, n’entretient que des liens lointains et plutôt lâches avec la démocratie. Du putsch de Pinochet en 1973 avec des Chicago Boys dans la remorque des chars d’assaut aux referendums pour l’Europe rejoués jusqu’à ce que les peuples daignent voter dans l’intérêt de l’UE, c’est à dire des marchés, la stratégie du choc telle que l’a définie Naomi Klein a depuis longtemps balayé nos illusions sur la question.

Le FMI de Christine Lagarde, d’ailleurs, l’a bien montré dans sa gestion au hachoir des crises de la zone euro en soumettant de force des populations entières à un recul social sans précédent. Cependant, on n’imaginait tout de même pas que cela puisse aller jusqu’à un éloge de la politique d’égalité des sexes du défunt Abdallah présenté comme un parangon du féminisme . 

Ce côté inimitable et très Marie-Antoinette de Christine Lagarde ne date pas d’hier : elle conseillait naguère aux Français, devant l’augmentation des prix du carburant, de prendre leur vélo et elle eut cette phrase inoubliable alors qu’elle venait d’être nommée ministre des Finances par Sarkozy en 2007 : « C’est pourquoi j’aimerais vous dire : assez pensé maintenant. Retroussons nos manches. »

Elle a donc dû, de fait, très moyennement penser en invoquant la mémoire d’Abdallah défenseur des femmes dans un pays qui pointe à la 130ème place sur 142 pour la parité et où ces dernières ne peuvent pas aller à l’école, travailler ou ouvrir un compte en banque sans une autorisation masculine mais, en revanche, peuvent assez facilement se faire décapiter en public. Bon, ne soyons pas trop sévère, Christine Lagarde a sans doute songé aux garagistes saoudiennes qui ne se trouvent pas surchargées en réparations de carrosserie puisque les femmes ne pouvant pas non plus conduire, il y a évidemment beaucoup moins d’accidents au royaume du défunt Abdallah.

*Photo : Pablo Martinez Monsivais/AP/SIPA. AP21678816_000002. 

Houellebecq en rade

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michel houellebecq bloy soumission

michel houellebecq bloy soumission

Si nous avons lu jusqu’à la fin Soumission de Michel Houellebecq, ce fut dans le seul, mais vain, espoir d’enfin découvrir les raisons pourquoi maint de mes contemporains, parfois fort avisés par ailleurs, s’époumonent à en faire l’un des plus grands écrivains français de notre temps. Force m’est hélas d’admettre qu’une fois encore, les altitudes auxquelles s’ébroue le génie de Michel Houellebecq me demeurent inaccessibles. Disons néanmoins en quelques mots les péripéties de Soumission, dont il faut bien admettre que si la littérature, à quelque égard, s’avère un apostolat, la sous-mission artistique de l’auteur, grand envoyé fatigué auprès des populations hébétées, pourrait prendre un sens nouveau.

François, le narrateur, est professeur à l’université Paris III – Sorbonne, athée et spécialiste de Huysmans sur lequel il a rédigé une thèse, et dont la vie se met progressivement à macérer dans les tièdes vapeurs d’un marasme existentiel auquel l’auteur des Particules élémentaires nous a longuement habitué. Nous comprenons au bout de quelques pages que les élections présidentielles de 2022 sont imminentes et que le parti de la Fraternité Musulmane accédera au pouvoir ; l’amie juive du narrateur, Myriam, s’exile alors en Israël, et plus encore qu’au début du récit, le spécialiste de Huysmans se retrouve seul.

C’est donc à la très-grise odyssée d’un homme seul, existentiellement seul, que nous assistons ensuite ; un homme qui observe avec impavidité les bouleversements du monde alentour sans jamais trouver la force d’y opposer la moindre résistance. Certes, cet homme commence par fuir Paris pour s’aller réfugier dans le Sud-Ouest, mais comme toutes les initiatives, chez Houellebecq, ce voyage se révèle sans issue et le narrateur remonte rapidement vers la capitale, après une brève expédition à Rocamadour où il fera l’expérience de son imperméabilité au catholicisme. Il finira d’ailleurs par accepter de se convertir à l’Islam, tout à la fois pour pouvoir conserver son emploi à l’université et, plus encore peut-être, afin de pouvoir bénéficier des avantages de la polygamie. « Je n’aurais rien à regretter », conclut François après avoir pris sa décision, – et en effet, le narrateur venant d’un vide qui succède à sa relation avec Myriam puis à sa furtive tentative de voir la Grâce de la Vierge noire de Rocamadour, il nous est possible de subodorer ce que peut avoir d’appétissant, pour un tel être, la perspective d’un avenir polygame.

Sans doute l’on criera ou continuera de crier à « l’islamophobie » : il n’est  pourtant dans ce texte nullement question de porter le moindre jugement de valeur sur ce qui devient, en 2022, l’officielle religion française. Ce n’est pas l’Islam qui se trouve avec une certaine sauvagerie matraqué par Houellebecq,  c’est… Léon Bloy ! Ce pèlerin d’un absolu semble plaire ni au narrateur ni l’auteur. En effet, Bloy est, dès sa première apparition, décrit comme un « catholique mauvais », un homme « dont la foi et l’enthousiasme ne s’exaltent vraiment que lorsqu’il peut considérer ses interlocuteurs comme damnés ». Houellebecq, disons-le, est allergique à Bloy, quelque chose en cet auteur semble le repousser et les explications qu’il donne à ce dégoût prêtent à rire tant elles sont maladroites. Si Bloy a raison, Houellebecq a tort. Tort de prendre prétexte de la platitude d’une époque pour dire platement cette époque, et de croire encore aux poncifs de l’école flaubertienne qui castrent l’écrivain dont on ne tolère rien de plus qu’une très-discrète ironie, le cas échéant.

Houellebecq peut aimer Huysmans parce qu’il fut, jusqu’à la fin, un esprit décadent, qui disait lui-même être « devenu catholique parce que extrêmement pessimiste ». Sans trop d’effort, l’on pourrait imaginer un Huysmans converti à n’importe quelle religion, pour autant qu’elle lui puisse offrir les suaves réconforts esthétiques auxquels son esprit aspirait plus que tout. Léon Bloy le flamboyant, tout au contraire, est la hantise de Houellebecq. Combien de fois ai-je pu entendre que le génie de Michel Houellebecq était d’avoir su trouver la langue adéquate à notre époque ! Mais imagine-t-on Céline se mettant à écrire le bruit de son temps sans transposer ? A-t-on jamais vu, enfin, un écrivain renoncer à son essence même – le style – sous qu’elle ne serait qu’une étrangeté nuisible à l’acuité de sa vision ?

Tel est pourtant le travail de Houellebecq : écrire la laideur du monde en une prose plus laide encore. Si l’essence de l’art est de n’être rien de plus que la réalité qu’il décrit, de n’être qu’un simple miroir tendu au monde moderne afin qu’il s’y puisse contempler, alors sans doute Soumission est un grand roman puisqu’il n’est, littéralement, rien.

Quant aux  « prophéties du Mage Houellebecq », cette appellation étant la dernière trouvaille de Charlie Hebdo avant l’horreur,  elles sont finalement banales : l’auteur se contente d’offrir au reflux hypothétique du religieux un visage islamique, dont il faut bien admettre qu’à première vue il s’avère fortement vraisemblable du fait de la vitalité spirituelle de l’Islam contemporain. À seconde vue, pourtant, l’on se prend à rêver à cette formule de Philippe Muray dans Chers Djihadistes, placée dans la bouche de l’Occident terminal : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts ». Si le narrateur se convertit, c’est parce qu’en face du Rien de son existence, l’Islam se présente à lui comme lui pouvant offrir un Quelque chose – peu importe quoi, d’ailleurs. François se convertit presque exclusivement par passivité.

Pour que le scénario de Soumission apparaisse plausible, il faudrait que l’intégralité de la population soit composée de François : la France aux François, qui tous auraient donc gravi ces « cimes du désespoir » dont parlait Cioran. Pourtant, nos contemporains clignent encore de l’œil en clamant avoir inventé le bonheur et croient, gesticulant comme de sinistres moulins  toujours avoir des choses à regretter, et avant tout l’infini confort, précisément, de n’être rien.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701179_000010. 

Soumission

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Druon le magnifique

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maurice druon partisan

maurice druon partisan

La littérature s’accommode mal de la demi-mesure. Elle s’exprime pleinement dans la démesure. Le Grand écrivain, personnage jadis central de notre pays, avait des manières excessives, une puissance de travail démiurgique et le sens du faste, du grandiloquent aussi. Il y a parfois du panache à être ridicule, à braver jusqu’à l’entêtement les bonnes gens. C’est la réaction saine d’un être entier donc hautement estimable. Aujourd’hui, les auteurs longent les murs des librairies, tirent à la ligne et se font oublier par peur du scandale. Ces serviles agents d’écriture ont endossé le costume transparent de l’homme normal. De discours œcuméniques en fadaises scripturales, leur insignifiance qui cache souvent une profonde aigreur s’étale partout. On barbotte dans la fausse bienséance.

Evidemment, Maurice Druon (1918-2009) n’était pas un homme à freiner ses ambitions, ni à taire son admiration pour ses amis puissants (Edgar Faure, Pompidou, Hassan II, Poutine, Sarkozy, etc.). Il fonçait sans se soucier des dommages collatéraux. Une équipe de communicants ne venait pas brider ce tempérament éruptif ou polir les déclarations de cet irréductible duelliste. Les combats perdus d’avance ne sont-ils pas les plus beaux ? Et, puis quel spectacle, ces joutes d’un autre temps ! Son expression libre manque terriblement au paysage littéraire français qui étouffe sous l’édredon des convenances. Que l’on soit d’accord ou non avec ses positions sur la langue, la culture ou l’exercice du pouvoir, peu importe, Druon, c’était, avant tout, une certaine idée de la France et un destin national forgé à la pointe de la plume. « Ma principale ambition était d’écrire, d’avoir un certain nombre de livres sur un rang de bibliothèque » confessait-il, en 1969, à Jacques Chancel dans Radioscopie. Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin lui consacrent une biographie passionnante intitulée « Le partisan » aux Editions du Cerf.

Instructif, clair, équilibré, n’omettant aucune étape de ce parcours hors-norme, leur travail est remarquable de justesse et non dénué d’une tendresse pour ce flamboyant héros. Les deux auteurs aiment Druon l’impétueux et nous font découvrir un Druon plus paradoxal, à la fois insatiable quémandeur de gloire(s) et cependant, toujours agitateur féroce du système. Le ressentiment n’est jamais propice à l’établissement de la vérité. Les biographes de la détestation produisent souvent des livres périssables. Dans « Le partisan », on suit, avec plaisir, cette ascension menée tambour battant, cette volonté acharnée d’accumuler toutes les distinctions et bien sûr, le talent nécessaire à l’accomplissement d’une telle œuvre. Du Prix Goncourt pour Les Grandes Familles aux millions d’exemplaires vendus partout dans le monde des Rois Maudits, sans parler de l’adaptation télévisée, en passant par la charge de Ministre des affaires culturelles au Secrétariat perpétuel de l’Académie, Druon, amateur de réussites, aura tout raflé sur son passage. Des ennemis, il en avait moins que de lecteurs, des scrupuleux qui auront taclé ses approximations historiques et surtout des jaloux. Dans une époque blanche de sentiments, Druon et son style de vie « Grand Siècle », ne pouvaient qu’heurter. Il était transgressif par nature, par son port de tête aristocratique, ses cannes à pommeaux d’argent, cette belle crinière blanche venue d’Oural et son air satisfait d’Homme de la Renaissance. Mais, dans sa voix traînante, appuyée sur certaines syllabes, on pouvait déceler des intonations populaires celles d’un Paris poulbot. Alors, oui, Druon était impossible et ne cadrait pas avec nos mœurs « exemplaires ». Avec son oncle Kessel, le futur immortel avait rejoint Londres en 1943 et rencontré le Général. En un après-midi, ils avaient écrit les paroles du Chant des partisans. « L’air est martial et facile à retenir. Les paroles de Jef et de Maurice sont parfaitement adaptées à ce qu’on attend, la fraternité, le courage, la détermination » soulignent les deux auteurs. Qui n’a pas ressenti aux premières notes, cette boule monter dans la gorge et cette communion d’âmes s’élever a le cœur sec.

Maurice Druon. Le partisan, Hervé du Boisbaudry et Philippe Verdin – Editions du Cerf.

*Photo : DALMAS/SIPA. 00577626_000001.

Maurice Druon

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Muray, le dernier écrivain moderne

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posterite philippe muray

posterite philippe muray

Il était temps. Voilà presque neuf ans que Muray est mort, et qu’une note discrète de son Portatif posthume nous a annoncé « trois cents pages au grand jour, trois mille sous le boisseau », une « bonne proportion dans les temps d’abjection ». De 1978 aux années 2000, l’écriture de Muray s’est dédoublée, le Journal formant un flux continu, souterrain, dont se sont détachés, au fil des années, quelques morceaux finis et choisis, les seuls à parvenir aux lecteurs. Même, comme le montre bien ce premier volume, l’écriture de Muray fut triple : les livres publiés, essais ou romans, d’abord ; le flux diariste ensuite, quasi ininterrompu ; enfin, les « BM », ces volumes de la collection « Brigade mondaine » qui ont ponctué le quotidien de l’écrivain et miné son moral des années durant. Une écriture publique, digne d’être montrée ; une écriture cachée, privée, laboratoire psychique et littéraire d’un écrivain en invention perpétuelle, en « état de résurrection », comme il dit ; une écriture honteuse, pénible, prix de la liberté matérielle et source intarissable des déprimes chroniques qui s’abattaient sur Muray.

Le seul point depuis lequel toute sa production soit perceptible d’un coup d’œil, le seul lieu où tout Muray se concentre, c’est le Journal. Non seulement toutes ses pratiques d’écriture y cohabitent et s’entrechoquent, mais c’est aussi son œuvre à venir qui déjà s’élabore, en linéaments plus ou moins désordonnés, partout dispersés dans ce premier volume d’Ultima necat, qui mène le lecteur jusqu’en 1985, entre Le xixe Siècle à travers les âges et Postérité – entre Denoël et Grasset, du même coup, c’est-à-dire entre Sollers et BHL, ses éditeurs successifs, et bientôt dindons de la farce murayenne.[access capability= »lire_inedits »]

Mais, pour le moment, l’ombre de Sollers plane sur le Journal, et Muray est encore loin d’être sorti de l’orbite de Tel Quel et de L’Infini. Quelque chose, cependant, cherche à se dérober, un esprit gigote sous l’emprise : Muray déjà se dessine. Il serait vain de récapituler ici tout ce qui se joue dans ces années de Journal, tant sa densité écrase par avance le commentaire, mais il n’est pas difficile de voir poindre le futur Muray, aux prises avec lui-même, dans ces tergiversations douloureuses. Non seulement ses livres de l’époque se trouvent épaissis de toute la réflexion qui a mené à eux, non seulement nous découvrons aussi des livres-fantômes, jamais publiés par Muray, dont seules parviennent à nous ces notes préparatoires, mais, surtout, c’est Muray lui-même qui s’invente, se construit, éclaire les pistes dont il fera plus tard les autoroutes herméneutiques de la modernité, à partir de L’Empire du Bien.

Le 5 février 1984, imaginant une suite au xixe Siècle à travers les âges, Muray laisse échapper une formule bien familière au lecteur d’aujourd’hui : « La grande littérature est exorciste. Les exorcismes spirituels/Ce que j’ai commencé avec le 19: une entreprise d’exorcisme. Une grande opération de chasse des démons. (…) Survivre, c’est vraiment rien que des exorcismes. » Devant la grande littérature du passé, Muray identifie ce qui sera le gage de sa « survie » : un exorcisme généralisé du monde contemporain, une démonologie d’un genre nouveau, propre à révéler l’époque à elle-même, malgré les résistances bruyantes de ses thuriféraires – la protestation d’Homo festivus devant les moqueries géniales de Muray n’est peut-être que la lointaine petite cousine des éructations de la petite fille de L’Exorciste, insultant les deux prêtres à son chevet.

Même visuellement, Muray semble pressentir l’aspect de ses livres à venir, lorsqu’il imagine, le 8 juin 1980, la forme que doit prendre Le Genre humain, son vaste projet romanesque d’alors : « Les volumes du GH, car il y en aura autant que je le pourrai, s’intituleraient aussi bien Container 1, 2, 3, etc., puisqu’il s’agit à présent, dans la perspective toujours mouvante du récit que j’envisage, de tenter de conserver, au milieu de la tempête, au milieu du désastre général, du déluge, les différents objets de la mémoire menacée, c’est-à-dire de leur donner une forme, de les raconter. » Ces containers numérotés, ne sont-ce pas déjà les volumes gris-bleu des Belles Lettres, garnissant l’étagère de tout lecteur de Muray, comme des containers sur le pont d’un cargo, préservant, au milieu du naufrage général, l’ambition d’une « grande littérature » qu’on croyait définitivement engloutie ?

Mais cette préfiguration dépasse largement ce registre anecdotique. En particulier, le passage de Muray, un trimestre durant, à l’université Stanford, à l’invitation de René Girard, offre au lecteur un spectacle d’autant plus frappant qu’il est contemporain des réflexions du xxie Siècle à travers les âges. En même temps que Muray s’immerge dans les secrets du siècle de Victor Hugo, à travers les noces inavouées de l’occultisme et du socialisme, il court à la pointe du contemporain, il observe, effaré, la pièce nouvelle qui se joue, dans l’exceptionnel théâtre d’avant-garde que constitue alors la Silicon Valley. D’un côté, Muray épouse le combat de Baudelaire contre son siècle, contre tous les hugoliens gesticulants ; de l’autre, il prend en pleine figure l’expérience américaine, et y saisit le secret de son propre monde. À peine a-t-il posé le pied sur le sol californien qu’il note, le 6 janvier 1983 : « Stanford, Palo Alto, Stanford, Californie, petites maisons de bois, Allemagne multipliée, incroyable ennui, culte de la santé, vouloir-guérir effréné, maladie frénétique du bien-se-porter, etc. Misère de l’homme sans Faute. Je me demande ce qui les fait tenir. » Et deux jours plus tard : « Triomphe du socialisme : avoir fait croire que les États-Unis seraient un pays capitaliste. Plus généralement, triomphe du socialisme : faire croire que le socialisme se définit uniquement par l’attitude économique, et l’appropriation des moyens de production. Pendant ce temps-là, le vrai socialisme fait son chemin partout, et d’abord aux États-Unis. Par le seul biais vraiment socialiste : le vouloir-guérir. (…) Inadaptabilité à leur mode de vie finalement nordique. Des Allemands campant sous le soleil. Pas chez eux. Ils ont chassé les Mexicains pour installer l’Allemagne. »

Socialistes, les États-Unis ? L’économiste bondit, l’éditorialiste du Figaro déglutit d’un air ahuri, la rédaction du Monde diplomatique se disperse dans la panique. Déjà, Muray joue au Moderne contre Moderne : derrière les oppositions factices, il révèle l’amalgame, le magma gluant du contemporain, le rêve d’indifférenciation utopique enfin parvenu à l’état solide, des campus américains aux derniers hoquets de l’empire soviétique, des quartiers homos et festifs de Paris ou de San Francisco aux discours joviaux des socialistes français au pouvoir. Et ça continue, le 14 janvier : « Californie. Ils s’emmerdent tellement qu’ils vont dans les shopping centers voir des têtes de gens. Luther sous les palmiers. Christian Scientists… Ils ont fait des compartiments fumeurs dans les restaurants… Misère de l’homme sans Faute… Luther en pyjama joggant sous les palmiers. Avec ça, le côté vieux de tout, pas moderne du tout. Étonnement. Faux vieux. Rustique. J’attendais l’électronique, je trouve du Henri II. » Nous pourrions continuer indéfiniment : ces trois mois américains sont truffés de telles notes, qui annoncent directement la radiographie méthodique d’Après l’histoire. Sous le sourire moderne, sous le discours prétendument libertaire, sous l’illusion individualiste, Muray débusque les résurgences du puritanisme collectiviste dont Le xixe Siècle à travers les âges, sur un autre mode, explore au même moment la généalogie.

Mais l’expérience américaine et ses conséquences sur l’intelligence murayenne du monde moderne ne doivent pas être confondues avec quelque pilier de Notre-Dame, et la prise de conscience de Muray n’a rien d’une subite et spectaculaire conversion. Tout cela est dûment préparé, et c’est peut-être par là que le Journal nous est le plus précieux. D’aucuns, Sollers en tête, ont voulu séparer un premier Muray, subtil et complexe, érudit et métaphysicien, d’un second Muray brutal, vitupérateur et, tout bonnement, réactionnaire. Mais le Journal oblige les derniers récalcitrants à rebattre les cartes. Toute la radicalité de Muray, qui donnera lieu, quelques années plus tard, à ses monumentaux essais publiés aux Belles Lettres, est partout présente dans le Journal, et, même, elle est affrontée comme telle, détaillée, questionnée, expliquée, pressée comme un citron pour en extraire le suc essentiel d’une littérature nouvelle. Dès ses premiers livres, antérieurs à l’ouverture d’Ultima necat, Muray était obsédé par une question – et il faut entendre le latin : l’obsessio, c’est le « siège », le « blocus » –, celle de l’Un et du multiple. Dire la foule, la masse, l’énorme anonyme contemporain, telle a toujours été l’ambition de Muray, dont témoignent ses tentatives seventies : Chant pluriel, Au cœur des hachloums, Jubila et L’Opium des lettres. J’avance ici une hypothèse (bien appuyée sur le Journal, le lecteur pourra le constater) : Muray sentit, vers 1978, que quelque chose clochait dans ces livres, que le projet n’aboutissait pas au résultat escompté (ce dont il continuera de faire l’expérience en butant sans succès sur son Genre humain), et s’il a alors ouvert un Journal, c’était pour se forcer à comprendre sa propre obsession, pour l’approfondir jusqu’à ce que lui apparût, en toute clarté, une manière d’écrire apte à dévoiler le « sosialisme » contemporain, la nouvelle « ère des sosies », comme il l’écrit le 31 mars 1982.

 

Que Muray commente le mouvement homosexuel ou le féminisme, les nouvelles technologies, les émissions télé-psychanalysantes, la propagande soviétique ou ses propres et nombreuses lectures, c’est la même question qui court tout le long du Journal : comment donner au désastre contemporain une forme littéraire qui dépasse le seul diagnostic ? La réponse à cette question objective sera subjective, et terriblement moderne, n’en déplaise aux amateurs de catégories rassurantes : il faut s’inventer une position, un point d’appui, qui soit hors de tout – ici comme ailleurs, l’œuvre de Muray recueille l’écho de celle de Baudelaire. Il faut s’extraire du monde, tout en saisissant le monde d’un seul regard. « Ne pas avoir peur de l’accusation d’amalgame », note-t-il le 26 janvier 1984. Muray se découvre lui-même comme l’Autre radical, le point hétérogène bouillonnant à partir duquel toute son œuvre pourra poursuivre la description du Même, de l’indifférencié homogène et galopant – Homo festivus n’est pas loin. Le Journal permet alors de mieux comprendre l’impression ambiguë dans laquelle se trouve plongé le lecteur des Exorcismes et d’Après l’histoire : l’auteur semble absent de tels livres, jamais nommé, toujours en retrait, et pourtant, en même temps, s’impose au lecteur une présence étouffante de celui qui tient la plume, un Muray tyran, impitoyable despote baignant la moindre parcelle de réalité de son regard. Le lecteur rit avec Muray, mais il est aussi terrassé par lui, enfermé dans le vertige obsessionnel de la comédie hyperfestive. Cette énormité de Muray, elle n’avait pas même besoin d’être explicitée dans les livres publiés ; si elle pouvait avoir une telle force, sans même être nommée, c’est qu’elle était recueillie, explorée, étoffée jour après jour, dans le Journal, durant presque trente ans. Ultima necat, « la dernière tue » : vous avez ri avec Muray, mais Muray ne se réconciliera jamais avec quiconque. Celui que vous ne pouviez pas voir, tout en sentant partout sa terrible présence, le voici, en détail, sous toutes les coutures. Muray absconditus nous ouvre les portes de son repère ; il est le seul à s’y être réfugié.

Le Journal donne la mesure de cette irréductibilité, qui en déconcertera plus d’un. Que le portrait de Muray n’ait aucune chance de se trouver placardé dans les couloirs de la Mairie de Paris, c’est chose entendue ; mais les menues récupérations désormais courantes volent elles aussi en éclats. Les petits maurrassiens de l’Internet – qu’on puisse encore croire aux vertus du positivisme de Maurras, c’est déjà accablant, mais qu’on y associe Muray, cela a de quoi plonger dans une perplexité sans fond – auront du mal à se dépêtrer de ce Muray aussi furieusement moderne que désespérément antimoderne. Chez Muray, Mallarmé fréquente Léon Bloy, la théologie négative côtoie la sociologie, la profondeur tragique accouche du nihilisme comique, l’amour des classiques rencontre le projet typiquement moderne du « roman de l’impossibilité d’écrire le roman de l’impossibilité, etc. », comme il s’en amuse lui-même, en février 1981. On comprend mieux pourquoi, au micro d’Alain Finkielkraut, en 2005, il refusait de se considérer comme un écrivain « antimoderne », et prétendait poursuivre le projet des Lumières, par un effort continu pour soumettre les nouveaux dogmatismes à son libre examen. Le Journal permet de trancher : « nouveau réactionnaire », Muray ? Mais n’est-ce pas plutôt le contraire ? Dans la déconfiture générale, et à la différence de ses ambitieux contemporains, Muray aura plutôt été le dernier écrivain moderne.[/access]

*Photo : Hannah.

Ultima necat: Journal intime Tome 1, 1978-1985

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Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview!

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interview coree nord

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Je suis Charlie à Ventura, jolie ville de Californie au nord de Los Angeles. Je suis même Charlie Hebdo, et doublement Charlie Hebdo, puisque j’ai vu à deux reprises un film à l’humour résolument charlie-hebdesque. Il s’agit de The Interview, mis en scène par Seth Rogen et Evan Goldberg, produit par Sony et assez platement nommé en français L’interview qui tue. Ce film, rendu célèbre par les attaques informatiques dont Sony a été l’objet, a reçu un accueil critique dédaigneux. Même Le Figaro parle de  »nanar » (un terme que toute la presse française s’est refilé comme la grippe) et  »d’humour potache ». Si les élèves étaient capables de cet humour déjanté et décapant, la vie dans les lycées serait un permanent éclat de rire. Ce qui, de notoriété publique, n’est pas le cas.  Il y a plus surprenant : ce film très drôle est aussi un film profond. En avant la démonstration.

Dave Skylark (joué par James Franco) est un journaliste star de la télé américaine, spécialiste très manipulateur des interviews qui mettent à poils les interviewés. Eminem y révèle son homosexualité, comme il a fait dans la réalité. Dave est cornaqué par son producteur et ami Aaron Rapaport, joué par un des metteurs en scène, Seth Roge. Un jour leur arrive le message d’un fan de l’émission qui demande a être interviewé : il ne s’agit rien moins que du dictateur de père en fils de la Corée du Nord, Kim Jong-un. La CIA s’en mêle…

Comment définir l’humour de Charlie Hebdo ? Une irrévérence absolue envers les grands, les moyens et les petits  de ce monde et de l’Autre, et une pratique sans modération de l’humour sexe et pipi-caca. Aristophane et Shakespeare étaient Charlie, mais ces satanés Français du XVIIème siècle ont inventé les Bienséances, sorte de politiquement correct avant la lettre. Dave et Aaron se retrouvent en Corée du Nord, ce dernier doit de toute urgence cacher un objet archi-hyper-secret, il est obligé de se le fourrer dans le fondement pour tromper la fouille. Pendant son interview, le dictateur, violemment trituré par Dave dans ses souvenirs de fils humilié, ne peut s’empêcher de faire dans sa culotte. Les deux copains se vantent d’avoir à eux deux couché avec plus de femmes qu’Ellen DeGeneres, une flamboyante et bien réelle star lesbienne de la télé américaine. Vous avez aimé Borat, vous adorerez The Interview.

Mine de rien, ce  »nanar » pense. Il analyse la puissance émotionnelle de l’image qui sidère aussi bien les téléspectateurs face à leur présentateur préféré que les foules de Nuremberg face à leur führer bien aimé. Le film est un jeu de miroirs à donner le vertige : le cinéma représente la télévision qui représente des stars qui représentent des dictateurs qui représentent leur peuple. La raison et l’analyse des faits n’ont plus rien à dire, l’émotion emporte tout sur son passage. Les esclaves par servitude volontaire ou involontaire se pâment devant l’image de leur tyran ou de leur journaliste préféré.

Nanar, oui, et digne de son grand ancêtre, Le Dictateur de Chaplin. Le tyran est tué par le ridicule avant de périr par les armes. La séquence de l’interview restera un morceau d’anthologie, comme celle d’Hitler-Chaplin jouant au ballon avec une mappemonde. Mine de rien, ce  »nanar » milite. Il désigne nommément Kim Jong-un et propose tout bonnement aux Nord-Coréens de se révolter contre lui ! Un fan-club s’est créé pour faire passer des vidéos dans le pays, et le film fuitera forcément par internet de la Corée du Sud à la Corée du Nord. Fabuleux Américains ! Leurs gouvernements se plantent souvent dans leurs expéditions militaires (avec leurs alliés, ils ont tout de même libéré le Koweït de ses envahisseurs), mais leurs cinéastes continuent à brandir bien haut le drapeau de la liberté. Comment ne pas penser à  Viva Zapata d’Elia Kazan, et au journaliste américain du film qui se fait le porte-voix du jeune révolutionnaire mexicain ?

Alors où est le problème ? Pourquoi ce mépris des critiques américains et français ? En les lisant, on croit que The Interview ressemble à la énième histoire de cuite à las Vegas. Quelle injustice ! Certains cerveaux ne seraient-ils pas capables de  »briser l’os pour trouver la substantifique moelle » ? L’humour à la Charlie-Hebdo les rebute donc tant qu’ils ne sont pas capables de lire le message fort de tant de dessins de Cabu ou Wolinski ? Ou bien auraient-ils encore un peu d’indulgence pour les tyrans de gauche ? Au fait, qui a moqué Staline au cinéma ? Personne à ma connaissance. Le régime de Corée du Nord affame 16 millions de personnes, en retient 200.000 dans des camps de concentration qui ont l’atroce particularité de garder enfermés les enfants et les petits-enfants des condamnés. Donc, aucune pitié pour ce régime. Tirez sur le quartier général de Pyongyang, allez voir The Interview, il sortira en France le 28 janvier.