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Passion de la mort et exotisme révolutionnaire

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« Peu importe où nous surprendra la mort. Qu’elle soit la bienvenue, pourvu que notre appel soit entendu, qu’une autre main se tende pour empoigner nos armes et que d’autres hommes se lèvent. »

Qu’est-ce qui poussait Régis Debray et quelques autres à partir en réponse à cet appel de Che Guevara ?

Ce n’était pas non plus la misère, le chômage ou l’exclusion qui poussaient d’autres étudiants de la rue d’Ulm à se faire prochinois jusqu’en Chine. Ni les trotskistes à soutenir ou à rejoindre tous les mouvements anti-impérialistes, depuis la bande à Baader jusqu’aux terroristes palestiniens, sans oublier leurs enthousiasmes successifs pour Ho Chi Minh, Fidel Castro, le commandant Marcos, Lula, Chavez et ainsi de suite.

Quant à nos aspirants djihadistes, si c’était leur intolérable situation en Europe qui les poussait à partir pour s’exploser au loin, … ils n’auraient pas  plus de raisons de partir que n’en avaient leurs prédécesseurs. Ils pourraient affronter le système qui les révolte, sur place, en son centre, ici même…

Il leur faut partir ailleurs, parce qu’ici, ça manque de motifs suffisants pour s’offrir à la mort. Faute d’avoir de quoi s’exploser ici, nos passionnés de la mort sont voués à l’exotisme révolutionnaire. Comme leurs prédécesseurs.

Je sais bien que les situations ne sont pas identiques. Tout semble même opposer leurs degrés respectifs de culture.  Raison de plus pour admettre que ce qui joue dans ce phénomène générationnel, ce n’est pas la situation sociale : c’est la passion suprême d’exploser sa vie, et celles des autres.

Attentats de Paris, marche du 11 janvier : le journal d’Alain Finkielkraut

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charlie hebdo 11 janvier

Les attentats de Paris (11 janvier)

Élisabeth Lévy. Le 7 janvier, dix journalistes et collaborateurs de Charlie Hebdo ainsi que deux policiers qui tentaient de les protéger ont été froidement abattus à la kalachnikov. Le surlendemain, quatre juifs étaient tués dans une épicerie cachère de Vincennes. Au total, dix-sept victimes se sont fait assassiner par des fous d’Allah qui entendaient venger le Prophète. Que vous inspirent ces actes odieux ?

Alain Finkielkraut. Les Français ont été sidérés et, qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre, touchés au plus intime d’eux-mêmes par la tuerie de Charlie Hebdo. On ne lisait plus guère ce journal, mais nul n’ignorait les noms de Wolinski, de Cabu, de Bernard Maris ou de Charb. Ces figures familières peuplaient le monde commun de leurs voix, de leurs croquis, de leurs blagues et de leurs blasphèmes. Ce ne sont donc pas seulement des symboles de la liberté d’expression qui ont été fauchés au cri de « Allahou Akbar », ce sont de vieilles connaissances. Et nous en portons le deuil.

Comme beaucoup d’entre nous, les gens de Charlie étaient individualistes, hédonistes, cosmopolites, et ils ont longtemps batifolé dans la joyeuse apesanteur de la post-histoire. Depuis peu, cependant, l’ombre du tragique enveloppait leur vie et leur travail. Charb savait les risques que courait Charlie Hebdo en publiant l’image d’un Mahomet qui soupirait, la tête dans les mains : « C’est dur d’être aimé par des cons ! » En récidivant, il défiait des « cons » d’un tout autre calibre que ceux auxquels il avait précédemment eu affaire, et il acceptait d’en payer le prix : « Je n’ai pas de gosses, pas de voiture, pas de crédit. C’est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux. » Qu’est-ce qui fait venir une phrase pompeuse aux lèvres d’un farceur ? La découverte de l’ennemi. En bon citoyen de l’Europe post-hitlérienne, Charb était antiraciste avant toute chose, et ses dessins servaient la lutte contre les préjugés qui de l’étranger font un ennemi. Et puis, il s’est, malgré lui, rendu compte qu’on pouvait avoir des ennemis même quand on en avait décidé autrement. Car, comme l’écrit Julien Freund, « c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin ».

La « rue arabe » avait promis de ne pas laisser sans réponse les offenses faites au Prophète : « Europe, ton 11 Septembre va venir ! » L’engagement a été tenu.[access capability= »lire_inedits »], à la différence que, cette fois, les cibles ont été soigneusement choisies : les fous d’Allah ont tué les journalistes de Charlie parce qu’ils avaient publié des caricatures de Mahomet, des policiers parce qu’ils étaient au service d’un État engagé sur plusieurs théâtres d’opérations dans une guerre contre l’islam, et des juifs pour les punir d’être juifs. Face à ce carnage, l’horreur a été unanime. Tout le monde a dit : « Je suis Charlie. » Mais ce « je » s’est aussitôt scindé en deux camps : le parti du sursaut et le parti de « l’Autre ». À la volonté islamiste de subvertir la société française par tous les moyens, le parti du sursaut a riposté par la défense intransigeante des principes dont cette société se réclame. Au nom de la lutte contre l’islamophobie, le parti de l’Autre s’est précipité, ventre à terre, sur les causes de l’événement dès que le « Allahou Akbar » des frères Kouachi a retenti à nos oreilles.  Edwy Plenel, l’un des grands orateurs de ce parti, a cité Zola : « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel. » Et il a conclu : « Ce monstre a tué douze personnes le 7 janvier 2015. » Traduction : Éric Zemmour, avec son Suicide français, Michel Houellebecq, avec son roman Soumission, et moi, avec mon Identité malheureuse, nous avons « poussé de jeunes Arabes à la faute », comme le dit un autre membre du parti, l’écrivain Laurent Chalumeau. Nous sommes les incendiaires. Nous sommes les docteurs Frankenstein de la terreur qui s’abat sur la France. Et avec nous, il y a l’ensemble des dominants. De tout crime commis par un « dominé », le parti de l’Autre remonte automatiquement au crime originel qu’a constitué la colonisation et que perpétue le traitement réservé aux immigrés par l’Europe postcoloniale. Le même raisonnement est appliqué à la nouvelle question juive. Comme l’écrivaient en 2003 Edgar Morin, Danièle Sallenave et Sami Naïr, les Israéliens « humilient », « méprisent », « persécutent », « ghettoïsent » les Palestiniens, et les institutions juives s’alignent sur les positions du gouvernement d’Israël. Résultat : l’antisémitisme se répand dans le monde arabo-musulman. Le terrorisme est certes abominable, mais c’est la faute à la France, c’est la faute aux juifs si la France et les juifs font l’objet d’une haine implacable.

Au moment même où Abdennour Bidar, intellectuel musulman, ose affirmer que les monstres islamiques naissent dans « la prison morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire », le parti de l’Autre verrouille la porte du pénitencier en dressant la liste nominative des offenseurs de l’islam.

 

L’esprit de la manifestation du 11 janvier (18 janvier)

La marche contre le terrorisme a rassemblé quatre millions de Français. On aura vu Clémentine Autain défiler derrière les Israéliens Netanyahou et Lieberman. Dans la foulée, l’Assemblée nationale s’est levée comme un seul homme pour acclamer le discours de guerre et de vérité de Manuel Valls, et François Hollande a parlé de la fierté d’être français. Avez-vous été frappé par l’esprit du 11 janvier ? 

Le 11 janvier 2015, la France est sortie de l’après-guerre et de ce temps d’irresponsabilité dont témoignait avec éclat l’esprit soixante-huitard. Faute d’ennemi réel, on contestait le système, on dénonçait la répression, on célébrait la transgression, la subversion, la folie même, et on se servait dans le « magasin de défroques » qu’était devenue l’histoire pour éprouver, sans frais, le frisson de la Révolution ou de la Résistance. La parenthèse enchantée se referme. On ne crie plus « CRS, SS », on applaudit les forces de l’ordre et on chante La Marseillaise. La France redécouvre qu’elle est une nation menacée, c’est-à-dire mortelle. En disant « Je suis Charlie », les marcheurs du 11 janvier défendaient le droit voltairien à la satire mais aussi cette forme particulière et si précieuse d’humour qui réside, comme dit Kundera, dans « le plaisir étrange issu de la certitude qu’il n’y a pas de certitude ». Gravement blessé par la kalachnikov des frères Kouachi, Philippe Lançon a trouvé la force d’écrire, dans sa chambre d’hôpital, un article sur les derniers moments de Charlie, et de rappeler « l’extraordinaire tradition de l’engueulade, qui gonfle, qui gonfle, et que dégonfle soudain une blague de Charb, de Luz, ou de Wolinski ». Consciemment ou non, ce dégonflement est inspiré par Montaigne : « C’est mettre ces conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. »

Le 11 janvier, le peuple est descendu dans la rue pour montrer son attachement à l’ironie et au scepticisme. Le peuple, mais pas les habitants des quartiers « populaires ». Ceux-là, pour la plupart, n’ont pas fait le déplacement. Les grandes marches de Paris et des autres villes de France ont été beaucoup moins bigarrées que les fêtes qui avaient suivi la victoire de l’équipe black-blanc-beur en 1998 ou l’élection de François Hollande à la présidence de la République en 2012. Et les jours d’après, les « jeunes des cités » ont justifié leur absence en affirmant, devant leurs professeurs médusés, que « les vengeurs du Prophète » étaient des héros, morts les armes à la main, ou bien, thèse de plus en plus répandue sur la Toile, que toute cette affaire était un complot de l’Amérique et d’Israël pour salir l’islam…

La modernité est cette époque de l’histoire où l’être devient transformable et malléable. Seuls les faits, jusqu’à une date récente, restaient obstinément eux-mêmes. La volonté s’emparait toujours plus avidement du monde mais elle ne pouvait pas effacer ou modifier l’advenu. Internet, notre dernière révolution technologique, a levé l’obstacle. L’actualité y est remodelée au gré des idéologies. La croyance y prend la forme du doute méthodique. La rumeur y revêt les atours royaux de la démystification. Et les maîtres sont démunis face à ce qui n’est plus l’ignorance mais un pseudo-savoir, imbu de ses trouvailles et fier de ne pas s’en laisser conter.

 

L’après-Charlie (25 janvier)

Lors de ses vœux à la presse, Manuel Valls a dénoncé la situation d’« apartheid social, territorial et ethnique » qui serait celui des quartiers dits « difficiles ». Tandis que Najat Vallaud-Belkacem annonce l’instauration d’une Journée de la laïcité à l’école, le Premier ministre entend jouer sur le levier du peuplement pour forcer la mixité sociale. Bref, à en juger par la tournure du débat public, on est en droit de se demander si l’après-Charlie ne ressemblera furieusement pas à l’avant… 

Comme le dit Pierre Manent, « le politiquement correct est la langue de gens qui tremblent à l’idée de ce qui pourrait arriver s’ils arrêtaient de se mentir ».

Sous le choc des tueries de Charlie Hebdo et du magasin Hyper Cacher de Vincennes, la France a semblé sortir du pieux mensonge où l’avait maintenue la peur de faire le jeu du Front national et de stigmatiser ceux qui, du fait de leur origine ethnique, sont les plus durement frappés par le chômage, la pauvreté, les conditions d’habitat dégradées, et qui doivent subir, par surcroît, des attaques xénophobes. La télévision a découvert le rapport Obin sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, qui avait été enfoui lors de sa parution, en 2004, parce qu’on ne voulait surtout pas savoir que « dans certains quartiers, les élèves sont incités à se méfier de tout ce que les professeurs proposent, qui doit être d’abord objet de suspicion, comme ce qu’ils trouvent à la cantine dans leur assiette » ; et qu’ils sont engagés à « trier les textes étudiés selon les mêmes catégories religieuses de halal (autorisé) et haram (interdit) ».

Alors que les professeurs intraitables étaient constamment désavoués par une institution soucieuse avant tout de ne pas faire de vagues, le gouvernement a décidé de prendre désormais le rhinocéros de l’incivilité par les cornes. La sévérité est donc de mise, les professeurs sont invités à ne rien laisser passer. La laïcité, qu’il convenait jusqu’à hier d’assouplir, retrouve aujourd’hui son tranchant.

On pourrait se féliciter de ce tardif réveil, si le Premier ministre n’avait pas choisi le mot d’apartheid pour qualifier la situation de certains territoires. Sans vouloir, bien sûr, comparer terme à terme la France de maintenant à l’Afrique du Sud de l’avant-Mandela, Manuel Valls a entonné, à son tour, la comptine rousseauiste du « coupable mais pas responsable ». Après avoir incarné le parti du sursaut, il validait, dans la foulée du mot apartheid, l’argumentaire du parti de l’Autre : la criminalité, les trafics, la radicalisation islamiste, tout cela s’explique par la ségrégation et l’absence d’une vraie politique de la ville. Or, non seulement les habitants des « quartiers sensibles » bénéficient de tous les attributs de la citoyenneté républicaine et de la citoyenneté sociale, mais ils ont été l’objet d’une sollicitude ininterrompue depuis le début des années 1980. Avec la création des ZEP (zones d’éducation prioritaire) et des ZUS (zones urbaines sensibles), on peut même parler à leur propos de discrimination positive. S’il y a des lieux à l’abandon aujourd’hui, ils se trouvent dans la France rurale ou dans la province profonde. Quarante milliards d’euros ont été dépensés pour la rénovation des banlieues, et le gouvernement promet de continuer dans le même sens avec la ténacité et les moyens que les événements imposent. Il a choisi, en effet, d’écouter les sociologues.

L’anthropologie nous a appris que toute expérience humaine est structurée par une culture, c’est-à-dire par une expérience humaine du monde. De cette réalité et des conflits qui peuvent en découler, la sociologie contemporaine ne veut rien entendre. Cette discipline postule que la question sociale est, en dernière analyse, une question économique, et ses enquêtes ne servent jamais qu’à ratifier cet a priori. La dimension culturelle des phénomènes est pour la majorité des sociologues un effet secondaire de l’inégalité.

Avec le politiquement correct, Bourdieu bâillonne Lévi-Strauss, la sociologie censure le savoir de l’anthropologie et les nouveaux historiens parachèvent son œuvre. Interrogé et intronisé par Le Monde, Gérard Noiriel, l’auteur du Creuset français, homologue le concept d’apartheid, et il assimile la question de savoir si la religion musulmane peut être un obstacle à l’intégration aux « discours antisémites qui affirmaient sans cesse que les juifs ne s’étaient jamais intégrés à la nation française et qui ont abouti aux lois raciales de Vichy ». Ainsi, l’antisémitisme français est-il mobilisé pour frapper d’inexistence l’antisémitisme et la francophobie islamistes d’aujourd’hui.

J’ai cru, au soir, du 11 janvier 2015, que c’en était fini de la tartufferie humanitaire et de son « cachez ce présent que je ne saurais voir ». Faux espoir : les tartuffes sont invincibles. Et les premières victimes de ces dissimulateurs sont ceux-là même qu’ils victimisent en répétant ad nauseam que leur destin est scellé par une société injuste et hostile. Ce dont les enfants d’immigrés ont impérativement besoin, c’est de se prendre en main au lieu de s’installer dans le ressentiment dès leur plus jeune âge. Il faut cesser de leur fournir complaisamment des boucs émissaires. Et il faut aussi suivre la recommandation d’Abdennour Bidar en aidant l’islam à saisir ce moment historique pour se remettre lui-même en question. La culture d’origine peut être une ressource. Mais pourquoi devrait-elle rester une prison ?[/access]

*Photo : Michal Dolezal/AP/SIPA. AP21679273_000005.

Terrorisme islamiste : relativisons le relativisme

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En ces temps troublés, où chaque journée apporte son lot d’exactions de l’Etat islamique et de menaces terroristes, il est salutaire de ne pas céder à la psychose. Pour ne pas sombrer dans la sinistrose, la lecture de L’Obs offre une heureuse échappatoire, dont l’optimisme est la religion et le « padamalgamisme » le vénéré prophète. Sur son site, l’hebdomadaire officiel de la social-démocratie nous délivre ainsi une info inédite : « Seul 1% des terroristes en France sont islamistes » ! De quoi rassurer les corniauds islamophobes tentés par l’amalgame terroriste = islamiste = musulman, sinon par le vote FN.

Le côté réjouissant de ce scoop vient précisément de son implacabilité mathématique, propre à effacer tous les stigmates, fussent-ils aussi profonds que ceux de Padre Pio. À l’examen de ce chiffre, on peut néanmoins se poser plusieurs questions. Si vous pensez dans les clous, vous vous demanderez d’où provient le décalage entre cette statistique rassurante et le « ressenti » des Français – à la manière d’un Aymeric Caron sermonnant François Rollin pour sa fâcheuse tendance à reconnaître les effets négatifs de l’immigration. Mais si, comme moi, vous êtes un affreux sceptique, l’explication de texte façon cours de stats de L’Obs lèvera vos derniers doutes.

Comment diable ce chiffre a-t-il été fabriqué ? Le journaliste, qui a sobrement intitulé son article « Les terroristes sont tous islamistes ? Des chiffres pour relativiser », a dans un premier temps recensé l’ensemble des attaques terroristes survenues sur le sol français depuis… 1792 ! « 2.564 attaques terroristes ont été perpétrées entre 1792 et 2013, selon la base de données Global Database of Terrorism. La plupart n’a pas fait de victime. 241 personnes ont ainsi péri dans 174 attentats. L’attaque contre « Charlie Hebdo » se positionne comme la plus meurtrière depuis 1961, lorsque l’Organisation armée secrète (OAS) avait fait dérailler un train avec des explosifs (tuant 28 personnes). »

Voici la recette apparente de cette délicieuse tambouille : récoltez deux cent ans de voies de fait, le plus souvent privées de victimes, mélangez le tout, extrayez quelques brins d’islamisme et votre ragoût relativiste est prêt !

Mais, à y regarder de plus près, le fameux « 1% » ne s’obtient pas en remontant à Mathusalem. Il suffit de se cantonner aux années 2000-2015 pour accoucher de cette donnée magique : sur près de 300 attaques terroristes, on en impute 72% aux nationalistes corses, 4% aux basques et… seulement 1% aux islamistes (je l’ai déjà écrit, mais cela va mieux en le répétant !). Le secret de cette martingale ? Il suffit de considérer sur un pied d’égalité le moindre pétard mouillé déposé devant la gendarmerie de Corte et la boucherie de Charlie Hebdo. Moralité : il y a « de quoi relativiser les propos du président du Crif, Roger Cukierman, qui a estimé que « tous les terroristes qui ont commis des meurtres dans la période récente se réclamaient de l’islam », des propos appuyés par la députée FN Marion Maréchal-Le Pen. »

Admirez le procédé. Puisque les maths ne mentent pas, Cukierman a forcément tort. D’autant qu’une députée frontiste vole à sa rescousse. Il y a des signes qui ne trompent pas.

Des esprits taquins m’objecteront qu’une calculatrice ne pensant pas, il est absurde de jeter des chiffres sur la table, sans séparer  le bon grain de l’ivraie. Ces infatigables pessimistes nargueront le bisounoursisme de L’Obs en ajoutant qu’on peut être tout à la fois un as en calcul mental et une bille en politique, a fortiori lorsque le culte des chiffres ne sert qu’à occulter le réel.

Certes, « les attaques d’islamistes demeurent les plus marquantes puisque les plus meurtrières. Depuis 2000, 249 personnes ont été tuées en Europe par des islamistes, soit bien plus que par des séparatistes basques (56 morts) ou irlandais (27 morts). » mais à quoi bon se lancer dans des décomptes macabres ? Et puisque vous avez de toute façon « 250.000 fois plus de chances de mourir d’un cancer », pas de quoi vous faire de mouron si vous croisez un barbu à l’œil torve.

Bref, on se fout de notre gueule. À quand des statistiques éthiques?

*Photo : REX/REX/SIPA.REX40310841_000005.

Cukierman/Boubakeur: Le grand pardon

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cukierman boubakeur crif

Tout est pardonné ! Il y a des happy ends plus glamour, mais la guerre des civilisations n’aura pas lieu. Pas ce soir. Roger Cukierman et Dalil Boubakeur, respectivement chef des juifs et des musulmans de France, se sont embrassés sous l’œil attendri du Président – enfin serré la main mais c’est pareil. C’est marrant, j’ai l’impression que depuis quelques années, c’est une scène récurrente : des représentants des grandes religions, comme on dit sur les chaînes-info, qui se font des serments d’amour mutuel et promettent d’œuvrer à la réussite du vivre-ensemble. Heureusement qu’on vit dans un pays laïque.

Sous Sarkozy, c’était pareil. Dès que ça chauffait un peu, on voyait de respectables curés, imams et rabbins se faire des politesses dans la cour de l’Elysée. C’est que, quand ça chauffe en France, c’est souvent pour des histoires de bon dieu. Ce qui explique que des querelles de chapelles deviennent des affaires d’Etat et que la dispute entre Cukierman et Boubakeur ait été traitée au plus haut du nôtre.

Bon, c’est indéniable, Cukierman a gâché l’ambiance. Mais après tout, c’est l’ambiance de son grand raout qu’il a gâchée, il suffisait de voir la tête des invités. Le dîner du Crif devait offrir le spectacle d’une France unie contre les intégrismes, solidaire contre le racisme-et-l’antisémitisme, debout contre la barbarie. Et les conversations n’ont porté que sur les tensions entre juifs et musulmans. Que Boubakeur et Cukierman s’entendent ou pas n’a évidemment pas la moindre influence sur la vie des juifs et des musulmans concrets. Peu importe, ce qu’on attend d’eux, surtout quand il y a des invités de marque, ce sont des proclamations rassurantes et qui ne mangent pas de pain.

Et voilà que Roger Cukierman s’avise soudainement, le matin même du grand jour, de dire des banalités : d’abord, les violences antijuives sont très majoritairement commises par des musulmans, deuxio que Marine Le Pen, sur ce point est irréprochable – bon, je n’aurais peut-être pas dit irréprochable, mais je dois être plus politique que lui. Ces propos déclenchent un charivari indescriptible et la défection bruyante de Boubakeur. Mais le véritable scandale, celui qui déclenche des réactions furibardes de Jack Lang à Sarkozy, c’est le quitus accordé à Cukierman à Marine Le Pen, comme si, en la lavant du soupçon d’antisémitisme, il risquait de faire sauter la dernière digue qui empêche pas mal d’électeurs, et pas seulement les juifs, de voter FN. L’indignation enfle de toutes parts jusqu’à ce que, le lendemain, Cukierman fasse piteusement repentance en jurant qu’on l’a mal compris et en affirmant que Marine Le Pen n’est finalement pas si irréprochable que cela.

La franchise de Cukierman me semble à vrai dire plus honorable que sa reddition. Qu’il ait été lynché pour avoir dit des vérités ou en tout cas des choses raisonnables prouve, si besoin est, que le déni de réel est en passe de devenir un devoir civique.

L’ennui, c’est que ces vérités ou ces choses raisonnables, Cukierman est le dernier à pouvoir les dire. Son job de chef des juifs, s’il y tient tant, c’est de faire des gracieusetés à Boubakeur et d’encourager le Président à lutter contre l’antisémitisme. En s’exprimant comme un responsable politique, Cukierman accrédite l’idée que le Crif, c’est le Parti des juifs. Désolée, mais il ne saurait y avoir une organisation politique des juifs de France. Ou alors, qu’on arrête de parler de République au dîner du Crif.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21697918_000005.

Médine, Mosquée de Paris, Lio, etc.

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medine mosquee islam

Do you Laïk Médine ?

Juste après les tueries islamistes de Paris, le rappeur Médine publiait sur sa page Facebook un très long texte qui commençait ainsi : « Suite à l’extrême violence qui s’est abattue aujourd’hui à Paris, je tiens à témoigner tout mon soutien aux familles des victimes. Je condamne évidemment profondément ce type d’actes et ce depuis 10 ans à travers ma démarche artistique. Je me bats précisément contre cette dérive extrême qui montre son visage aujourd’hui et que je dénonce dans mes morceaux depuis 2004. Je vous encourage à faire de même quelques (sic) soient vos appartenances au nom du caractère sacré de la vie humaine.

Par ailleurs, si la satire est omniprésente dans mes albums et notamment dans mes derniers morceaux, à l’encontre des différentes formes d’extrémisme (religieux, politique et philosophique), ça n’est que pour rendre le débat serein et équilibré. »

Ça continue tout pareil sur des lignes et des lignes et des lignes, mais comme vous avez l’habitude de lire dans Causeur une prose un rien mieux tenue, j’arrête ici la citation. D’autant plus que ce court quoique trop long extrait aura probablement suffi à vous restituer le léger malaise qui étreint l’auteur de cette tentative filandreuse d’autojustification.

Pourtant, Médine, dont tous les amateurs de rap connaissent la hargne et la pugnacité, n’est pas du genre repentant. Qu’a-t-il alors à se reprocher, ou plutôt, comme il l’affirme, à ne pas se reprocher, lui qui ne pense qu’à « rendre le débat serein et équilibré » ? Eh bien voilà. Figurez-vous qu’après la tuerie de Charlie, quelques malveillants ont fait tourner sur les réseaux sociaux les paroles de son dernier tube, intitulé « Don’t Laïk », lequel, vous l’aurez deviné, était une contribution du rappeur au grand débat national sur la laïcité.

On peut y lire ce genre de joliesses :

« J’suis une djellaba à la journée de la jupe

Islamo-caillera, c’est ma prière de rue » 

Ou bien :

« Marianne est une femen tatouée “Fuck God” sur les mamelles

Où était-elle dans l’affaire d’la crèche ?

Séquestrée chez Madame Fourest » 

Ou encore :

« Les élites sont les prosélytes des propagandistes ultra laïcs

Je me suffis d’Allah, pas besoin qu’on me laïcise ».[access capability= »lire_inedits »]

On peut aimer, ou pas, mais ce n’est pas pour ces vers fort verts qu’on a cherché des crosses au pauvre Médine sur les réseaux. Ce n’est pas non plus pour le refrain de son rap, aux lyrics furieusement explicites :

« Ta barbe, rebeu, dans ce pays c’est Don’t Laïk

Ton voile, ma sœur, dans ce pays c’est Don’t Laïk »

Non, non, si après l’attentat contre Charlie Hebdo certains mélomanes s’en sont pris à Médine, c’est à cause d’un vers, et d’un seul. Faut dire qu’il était clair de chez clair : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha ! »

Vous comprenez mieux maintenant le laïus emberlificoté cité au début de l’article ?

Si vous croyez que je caricature et voulez en savoir plus sur la pensée exacte de Médine, rien ne vous empêche de vous documenter à la source. Il a publié en 2012 chez Desclée de Brouwer un copieux ouvrage, Don’t panik, coécrit avec son ami Pascal Boniface. La préface est bien sûr d’Esther Benbassa.

 

Mosquée de Paris : un islam modérément modéré

Samedi 17 janvier, deux journalistes du Monde, Anna Villechenon et Ariane Chemin se sont rendues à la Grande Mosquée de Paris. Non pas pour interviewer le recteur Dalil Boubakeur mais plutôt, passez-moi l’expression, pour faire un tour dans les cuisines. Nos consœurs ont en effet assisté à un cours dispensé par l’institut de théologie de la Grande Mosquée qui forme les futurs imams et aumôniers, des hommes et des femmes qui auront donc pour tâche de guider leurs ouailles en ces temps troublés. S’y joue l’avenir de l’islam français, ou du moins de sa branche qu’on considère habituellement comme la plus modérée.

Au lendemain et au surlendemain des attentats, ces cours étaient suspendus. À la reprise des enseignements, l’aumônier pénitentiaire Missoum Chaoui, qui officie en tant que formateur, a modifié le programme prévu pour inviter ses dix-sept élèves à engager une discussion libre, pour qu’ils puissent, dit-il, « vider leur sac ».

Dès le début de ce grand déballage, les propos de ces apprentis-imams ont de quoi inquiéter : « les terroristes [n’étant] pas des leurs », les musulmans n’ont pas « à s’excuser de ces crimes ». Et les futurs clercs ne s’arrêtent pas en si bon chemin : « La communauté musulmane, elle pleure les hommes mais pas la liberté d’expression », estiment-ils tous en chœur. On n’aperçoit pas l’ombre d’un doute, pas le moindre questionnement sur les racines islamiques du terrorisme.

La suite est encore plus grave. Petit à petit, la petite classe déploie l’argumentaire de la contre-attaque, en commençant par le fameux « deux poids, deux mesures » que subiraient les musulmans de France. Ainsi, dans notre pays, « l’antisémitisme est interdit mais pas l’islamophobie », fait valoir un élève.

Les deux journalistes n’entendent aucune objection à cette remarque ahurissante qui prépare le bouquet final. « Au premier rang de la petite salle de l’institut de théologie, racontent Anna Villechenon et Ariane Chemin, un vieil homme à bonnet blanc ronge son frein. Il ne croit pas à la version des médias. “Le scénario, il est préparé d’avance par d’autres”, lâche­t­il, péremptoire, en français et en arabe. “C’est pas ce qu’on a dit, on n’a pas vu leurs visages, c’est la preuve à cent pour cent”. “Ils sont à l’Institut médico­légal”, répond le formateur essayant d’instiller un peu de raison dans la discussion. Peine perdue. Un disciple prend le relais : “Ce journal était au bord de la faillite, maintenant ils ont beaucoup d’argent”… »

Est-ce là la pensée du « vrai islam » sur lequel mise la République pour combattre « l’islam dévoyé » des Kouachi et Coulibaly ? Si oui, alors l’islam modéré est à consommer avec modération…

Gil Mihaely

 

Kippa de panique !

Un jour, une amie qui me voyait manger en permanence de petits concombres aigre-doux casher m’a demandé si j’étais juif, je lui répondis : « Non, merci, j’ai déjà suffisamment de problèmes comme ça ! » Il faut dire que ce n’est pas si simple d’être juif, il faut encaisser l’affection déchaînée d’une partie de la population victime d’apartheid, il faut pratiquer une religion exigeante, il faut savoir se distinguer par un immense humour, à la hauteur d’une redoutable mélancolie – et en plus, comme disait Gainsbourg, « Juif, c’est pas une religion ! Aucune religion ne fait pousser un nez comme ça ! » À ces contraintes peut s’ajouter le port de la kippa, sorte de calotte portée par les pratiquants.

On apprend qu’un coiffeur israélien, Shalom Koresh, vient de mettre sur le marché un produit révolutionnaire, une kippa invisible, pouvant être portée en toute discrétion, une « kippa magique » (c’est le nom du produit…) composée de cheveux et se portant – ni vue ni connue – comme une perruque sur le sommet du crâne… Comme le dit la publicité (repérée par nos confrères de i24news) : « La kippa magique ne se remarque pas ! », elle est « simple et facile à porter ! » ; elle est destinée à « ceux qui veulent rester discrets en public », tels que « les hommes d’affaires, les fonctionnaires, les enfants ».

On pourrait être tenté de se moquer de cette kippa imperceptible – visant un public large – « Grand choix de couleurs de cheveux 100 % naturels ! » On pourrait être tenté de hurler, parce qu’on n’aime pas voir certains juifs de France être obligés de planquer ce signe discret de leur foi. Finalement, on choisira de rire, en posant la question qui tue : c’est bien beau tout ça, mais qu’a-t-on prévu pour les juifs chauves ?

François-Xavier Ajavon

 

Rions sous les bombes…

Pour se défendre et pour défendre les valeurs de l’Occident, les Israéliens ont une armée imbattable, des services de renseignement rusés et méchants, et même, dit-on, quelques têtes nucléaires aptes à faire réfléchir les plus belliqueux de leurs voisins. Comme si ça ne suffisait pas, ils ont en plus l’humour juif. Voilà ce qu’écrivait après les attentats de Paris un internaute de Tel-Aviv sur le site du Times of Israel :

« Cet attentat est dû à l’oppression et à l’occupation française en territoire musulman. Cet acte terroriste est une réaction compréhensible face à l’apartheid, le génocide et le nettoyage ethnique que l’État français pratiqué quotidiennement envers les musulmans de son pays. J’invite les Français à ne pas réagir de façon “disproportionnée”. La seule solution est la création de deux États, avec Paris comme capitale partagée entre les musulmans et les Français. Les troupes de l’ONU pourront créer une zone tampon entre eux et maintenir la paix. »

Si on racontait ce gag en prime time sur une de nos chaînes de télé, je ne suis pas certain que tout le monde comprendrait. Mais de Haïfa à Eilat, on a dû bien rigoler… 

Roland Jaccard

 

 

Lio est-elle devenue Barjot ?

Mère de six enfants conçus avec quatre pères différents, la chanteuse Lio a longtemps personnifié la femme libérée et la chanteuse engagée – c’est-à-dire de gauche. Jusqu’au drame, survenu le 3 décembre sur le plateau d’« Un soir à la tour Eiffel ». Interrogée sur le thème de la soirée « Famille française : les nouveaux modèles », l’artiste a signé son arrêt de mort médiatique en une minute chrono : « Je suis en psychanalyse lourde trois fois par semaine pour essayer d’accompagner mes enfants (…) car ils ont vécu quelque chose d’absolument pas rassurant, quelque chose qui est très difficile et qu’ils paient. (…) Je survis, je vis, je me bats, mais c’est franchement pas l’idée que j’ai d’enfants bien dans leur peau. (…) Je peux vous dire qu’être une famille recomposée, pour les enfants, c’est déchirant. »

Alessandra Sublet a failli en avaler son micro. L’animatrice a beau vouloir jouer la carte du talk-show divertissant, de là à pousser la déconne jusqu’à organiser un débat de société avec de vrais arguments contradictoires dedans… Le lendemain de ce dérapage, les juges de la bonne presse ont donc remis leurs notes, Les Inrocks condamnant une sortie « très caricaturale », cependant que la modératrice du site de L’Obs dénonçait un symptôme de la barjotisation des esprits. Horreur, malheur : Lio serait devenue Frigide ! Pour légitimer sa fatwa, l’hebdo progressiste a sélectionné quelques tweets pas piqués des vers, puisque leurs auteurs hésitent entre l’internement d’office et la rééducation au centre LGBT le plus proche. Eh oui, oser remettre en question le droit inaliénable à l’enfant, au nom des droits suprêmes de la marmaille, c’est franchement pas cool, sympa, moderne, bref de gauche.

Hélas, loin d’accomplir son autocritique façon procès de Moscou, Lio a récidivé quelques semaines plus tard dans Gala : « On a des droits et des droits et encore des droits, et nos devoirs ? Et les enfants dans tout ça ? (…) Moi, je suis une enfant de Mai 68, d’une généra­tion pour laquelle les règles justement étaient mal vues. Celle du “Il faut interdire d’inter­dire”. Or il faut des interdictions, des limites, des frustrations pour se construire. »

C’en est décidément trop. Qu’attendent L’Obs et Les Inrocks pour exiger qu’on déchoie de sa nationalité française cette réac belgo-portugaise ?

Daoud Boughezala[/access]

*Photo : wikicommons.

Terrorisme : Quelque chose de pourri au royaume de Danemark?

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danemark copenhague attentat

Foreign Policy, prestigieuse revue américaine créée en 1970 par Samuel Huntington, a publié le 21 janvier dernier un article intitulé The French Colonialist’s Comeuppance, ce que l’on pourrait traduire par La punition méritée des colonisateurs français. On peut y lire que les attentats islamistes qui ont ensanglanté Paris en janvier sont la conséquence directe de l’histoire coloniale de la France. En effet, les Français, incapables de s’adapter aux flux migratoires venant de leurs anciennes colonies, auraient continué à se comporter en colonisateurs: du coup, les enfants d’immigrés, humiliés d’être discriminés, toujours ramenés au rang de colonisés, trouveraient dans le djihad une façon d’exprimer leur rage. L’auteur de cette tartine n’est pas un obscur scribouillard de Mediapart: il est professeur d’université -avec de tels experts en relations internationales, on comprend maintenant que les États-Unis n’aient pas vu venir les attentats du World Trade Center puis qu’ils aient attaqué l’Irak de Saddam Hussein sans en mesurer les conséquences.

C’est donc la faute au général Bugeaud si des attentats meurtriers ont été commis à Paris contre Charlie Hebdo et le supermarché casher de la Porte de Vincennes. En France, ceux que l’historien Daniel Lefeuvre appelait les Repentants rabâchent le même discours: l’islamophobie, qui empêcherait l’islam de s’insérer dans la société française, est un héritage du colonialisme. À les entendre, l’ethnicisation des banlieues, qu’ils comparent à une ghettoïsation, s’inscrirait également dans le prolongement du sectarisme colonial. Ils ont donc bu du petit lait lorsque Manuel Valls a dénoncé, le 20 janvier dernier, l’existence d’un «apartheid territorial, social, ethnique», laissant penser que ces territoires sont délibérément marginalisés par la République -alors qu’ils bénéficient, comme le géographe Christophe Guilluy l’a expliqué, d’une densité d’équipements publics supérieure à la moyenne des zones périurbaines et rurales. Le Premier ministre n’est pas crédible: comment peut-il parler d’apartheid et, ensuite, nous servir l’habituel boniment sur les valeurs républicaines? N’y a-t-il pas une contradiction? De la même façon, l’histoire coloniale est liée à celle de la République: lorsqu’ils accusent le colonialisme de tous les maux, les bobos anticolonialistes du vingt-et-unième siècle remettent finalement en question les fondements d’une République porteuse de Lumières, d’universalisme et d’égalité- et c’est Jules Ferry qui doit se retourner dans sa tombe.

Mais voilà. Il y a dix jours, les attentats de Copenhague, qui ont fait deux morts et cinq blessés, ont apporté un démenti cinglant à l’idéologie gauchiste de la repentance coloniale. Car le Danemark n’a pas de passé colonial. Le seul territoire qu’il n’ait jamais colonisé est le Groenland. Or, ce n’est pas un Inuit qui ouvert le feu, à deux reprises, sur les participants d’un débat consacré à la liberté d’expression puis sur une synagogue. Ce ne sont pas, non plus, des Inuits qui sont venus déposer des fleurs en hommage au terroriste, sur le trottoir où il a été abattu par la police. Enfin, ce ne sont pas 500 Inuits qui ont participé aux funérailles du tueur. L’explication coloniale ne tient donc pas. Reste à savoir pourquoi le Danemark, pays prospère qu’on nous présentait comme un modèle, à la fois en matière d’intégration et d’État-providence, a échoué. Je me souviens de cette jeune Danoise, rencontrée au début des années 1990 lorsque je vivais à Séville. Elle s’appelait Issa, blonde, mignonne comme tout, avec de longues jambes. Le Danemark venait de voter non au traité de Maastricht. Faisant fi du politiquement correct, elle m’avait raconté -déjà- les difficultés liées à l’immigration musulmane. Aujourd’hui, ce qu’elle pressentait se vérifie: la distribution des aides sociales, loin de favoriser l’intégration, a encouragé le parasitisme et le communautarisme.

Edwy Plenel aura beau sangloter sur «l’enfance malheureuse des frères Kouachi», force est de constater que les attentats islamistes de Paris et de Copenhague sont moins une conséquence du passé colonial que le résultat de l’immigrationnisme, du laxisme et du padamalgamisme. Les gauchistes nous ont mis en garde pendant des décennies contre les dangers de la xénophobie et du fascisme; nous nous retrouvons aujourd’hui avec une menace djihadiste sur le sol européen. Et, comme par hasard, au moment des attentats de Copenhague, l’État islamique nous envoyait sa nouvelle vidéo: sur une plage libyenne, sous un ciel tempétueux, l’égorgement et la décapitation de vingt-et-un coptes égyptiens. Le chef des djihadistes, qui s’adresse à la caméra, semble défier les «nations chrétiennes», fanfaronnant qu’ils vont «conquérir Rome», là, juste derrière lui, de l’autre côté de la Méditerranée. Nous y sommes. Ça se précise; l’ennemi est . Et le vivre-ensemble, ce n’est pas son truc. Si nous ne voulons pas le voir, nous sommes fichus.

*Photo :  AP21693719_000031. Politifoto/AP/SIPA .

Ils aiment la mort plus que nous aimons la vie

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etat islamique djihad coulibaly

La croyance en la puissance du Ciel m’a toujours contrarié. Au-dessus des nuages, j’aperçois des avions, des planètes, tout un univers, mais jamais de bon D. ni de mauvais D. Juste des appareils, Air France de préférence. Jeune, ma mère allait prier sur le tombeau d’un saint pour obtenir la guérison d’un enfant malade. Quand la médecine a débarqué à la ville voisine, elle s’est rabattue sur le docteur, plus puissant thérapeute que le Tout-Puissant. La question était réglée. Les mille et une preuves de l’inexistence, de la nullité de D. n’y font rien. Pas mal de nos contemporains s’obstinent à se dévoyer dans ces errements qui les comblent. Je ne vais pas être désagréable et les empoisonner avec mes hôpitaux et mes Airbus. S’ils veulent prier, qu’ils prient. Grand bien leur fasse !

Athée indécrottable, je n’aime pas beaucoup qu’on médise des miens, qu’on dégoise contre l’une de mes nombreuses familles. Ces jours-ci, l’islam en prend plein la figure. Là, je bondis. Touche pas à mon zume (apocope du mot musulman en verlan. Ça se disait dans mon pays). Charlie, je trouvais ça plutôt marrant quand c’était bien ficelé. Mais Houellebecq, lorsque les journaux m’ont appris ce qu’il racontait, je suis entré dans une colère folle. Encore un salaud de raciste ! Le tsunami Charlie passé, j’ai enfin chargé le bouquin sur mon Kindle. J’ai lu une nuit entière en me demandant si je ne m’étais pas gouré dans les clics. Je n’ai pas trouvé une ligne de ce qu’on m’avait annoncé. J’ai passé une bonne nuit, j’ai dégusté un bon Houellebecq, pas son meilleur mais top quand même. J’y ai vu une satire mélancolique de la France actuelle et de ses élites, un peu comme Le Meilleur des Mondes de Huxley ou 1984 de George Orwell. Moi, l’islamosensible, j’ai adoré. C’est vous dire que la boussole de mes confrères se détraque parfois.

En caricaturiste de notre temps, Houellebecq part de l’enracinement massif des Arabo-musulmans. Il vise juste. Au moins le dixième du pays est issu désormais de l’autre rive méditerranéenne. S’en réjouir ou s’en lamenter ne change rien à la donne. C’est ainsi, et il en sera ainsi à tout jamais. Aucun fantasme de démigration n’y changera rien.[access capability= »lire_inedits »]

Avec nos cinq, six millions de zumes, nous pesons plus lourd qu’une bonne dizaine des pays de l’Organisation de la conférence islamique ou même de la Ligue arabe (Koweït, Palestine, Mauritanie, Liban, Oman, Qatar, etc.). Houellebecq a parfaitement raison, la France est aussi un pays musulman. Rien ne nous empêche de demander notre adhésion à ces organisations, comme l’a fait la Russie en occupant un poste d’État observateur à l’OCI. Aux profits de cette nouvelle France (couscous, Kamel Daoud, danse du ventre) s’associent quelques tracasseries (voile, halal, cités interdites) et un désagrément majeur : le terrorisme.

Comme dans tous les pays musulmans, notre islam traverse une sale tempête : l’épidémie du retour au religieux. Au moment même où, s’implantant dans une Europe de culture et de tradition chrétienne, il aurait dû arrondir ses angles et ses ongles, choisir dans son patrimoine les pans les plus compatibles avec le folklore local, il se crispe sur son passé le plus médiéval. Il avait besoin d’une couche de modernité, il s’est badigeonné d’hyper-rigorisme. Pourquoi ça ? On n’en sait strictement rien. On peut avancer des encyclopédies de théories, je les tiens à votre disposition, aucune ne satisfait. Le fait est là : depuis près d’un demi-siècle, la montée en puissance des impératifs religieux ne cesse de se vérifier. En France, le marché des produits halal (licites) croît de 10 % par an. On en est à une forte demande de médicaments halal, sensible percée technologique, car jusqu’à ce jour les imams les plus regardants avaient avalé l’aspirine illicite sans y voir péché mortel.

Chacun son Doliprane. Chacun son Coca. Chacun son rouge à lèvres. Sans ses produits halal, les actions de L’Oréal s’affaisseraient à Wall Street et D. sait comment Mme Bettencourt bouclerait ses fins de mois. L’industrie mondiale du halal s’élève à 700 milliards de dollars (près de deux fois le budget de la France), dont 9 milliards dans le seul Hexagone. Et il se gonfle, se gonfle chaque année, suivant le curseur du retour à la pureté religieuse. Ne pas manquer de lire La Bible du halal, de Lotfi Bel Hadj, aux Éditions du Moment, vous y apprendrez tout sur ce dossier devenu aussi stratégique que l’armement nucléaire. Vous y découvrirez comment M. Charles Doux, entrepreneur breton astucieux, inonde de ses poulets coraniques le Yémen, l’Arabie saoudite et autres régions assez peu tricolores.

La France ne se distingue en rien des autres pays musulmans. À Kaboul comme à Paris, on est chaque jour un peu plus bondieusard. C’est comme ça, on n’y peut rien. Vous pourrez leur faire apprendre par cœur la Déclaration des droits de l’homme, ils vous répondront, non sans raison, que l’exercice de la religion est justement un droit de l’homme et que vous pouvez allez vous faire foutre avec vos indignations islamophobes.

Le revival religieux n’est pas une exclusivité musulmane. Les israélites connaissent le même phénomène. Les évangélistes protestants aussi. Seuls les cathos papistes, que D. les bénisse, en sont épargnés. Cela dit, les porteurs de kippa ne sont pas tous des tueurs d’Yitzhak Rabin. Les suceurs de bonbons halal ne sont pas tous des Coulibaly, des djihadistes.

Le djihadisme est une nouvelle religion, un schisme récent issu d’une interprétation à la noix de textes prétendument divins. Il se fractionne en deux courants parfaitement identifiés, Al-Qaïda et Daesh (État islamique). Leur foi se résume en peu de mots : convertir par la terreur. En tête de course, Daesh, actuellement maître d’un territoire aussi vaste que le Royaume-Uni, sérieux point de départ pour la constitution d’un empire, entend rétablir le califat déchu depuis la déposition du dernier Ottoman en 1924. Le 29 juin 2014, Abou Bakr al-Baghdadi est proclamé nouveau calife, avec le dessein d’étendre son hégémonie sur les 420 millions d’Arabes (y compris ma pomme), avec une option sur les 1 619 324 000 musulmans vivants. Vaste programme. Daesh possède une carte maîtresse : la sidération. Il décapite James Foley devant les caméras dans une impeccable mise en scène satanique. Égorgeurs et internautes forment un grand spectacle d’horreur d’où se recruteront les Coulibaly.

Les Coulibaly présents et à venir obéissent à un dogme dont je ne vois pas de précédent dans l’histoire des religions : J’aime la mort plus que vous n’aimez la vie. Tous les credo ont leurs martyrs, aucun n’aime la mort. Les Coulibaly aiment la mort. Ils aiment votre mort, ils aiment leur mort, il aime la mort. Inédit depuis M. Cromagnon. Coulibaly ne sort pas des limbes de l’enfer, il est français comme vous et moi. Les services ont repéré plus d’un millier de Coulibaly tricolores. Pas six millions. Les six millions sont aussi horrifiés que n’importe qui. Les mille djihadistes vont nous faire chier encore longtemps. Très longtemps. À bon entendeur, salut.

Pour aujourd’hui, je n’avais rien d’autre à vous dire.[/access]

*Photo : AY-COLLECTION/SIPA. 00704025_000001.

Gleeden : on a les ennemis qu’on mérite

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gleeden cathos reacs

Je suis souvent d’accord avec Régis de Castelnau. Souvent mais pas toujours. C’est le cas pour cette affaire Gleeden. Mon propos ici n’est pas d’appuyer en quoi que ce soit les plaintes des associations catholiques où les décisions de maires de droite qui s’en prennent à l’affichage publicitaire pour ce site de rencontres adultérines. On a déjà vu ce genre de maires ou la RATP avoir ce genre d’excès de zèle pour des affiches de spectacles et de films. Et je me souviens encore de la façon brutale dont Les saisons du plaisir (film ô combien adultérin et même partouzard) du délicieux Mocky fut interdit dans les couloirs du métro, comme si on se souciait plus de ce qui se passe dans notre slip que de notre santé puisque les pubs pour la malbouffe n’ont jamais connu de genre de censure.

Et après tout, je commencerai à prendre les cathos tradis et autres parpaillots sourcilleux au sérieux dans leur souci « d’écologie humaine »  le jour où ils sauront se mobiliser contre le travail du dimanche avec la même ardeur qu’ils ont mis à manifester par centaines de milliers contre le mariage gay ou, comme ici, en portant plainte parce qu’un site Internet se propose de favoriser l’adultère.  Jusqu’à preuve du contraire, en effet, j’estimerai qu’ils tiennent un double langage : conservateurs sur le plan des moeurs et libéraux sur le plan économique, car il est toujours plus facile de continuer à faire des profits dans une société où règne l’ordre moral, puisque le sexe c’est toujours plus ou moins du temps volé, du temps pour rien et une énergie dépensée en vain plutôt que mise à profit dans l’effort productif. Ils n’ont pas toujours eu d’ailleurs, les cathos, le monopole de ce moralisme. Que l’on se souvienne de la formation des hussards noirs de la IIIème république où il était conseillé, outre une tenue irréprochable en face des élèves, de n’avoir de rapports conjugaux que le samedi soir afin de garder ses forces intactes pour une bonne pédagogie, tout comme la masturbation fut d’abord condamnée par monsieur Samuel-Auguste Tissot, un médecin suisse du XVIIIème siècle, fervent adepte des Lumières mais pas des parties de un contre cinq puisqu’il est à l’origine, à égalité avec l’Onan biblique, de la réprobation encore présente aujourd’hui autour de cette pratique solitaire.

En même temps, pourquoi s’indigner que ces associations et élus le fassent ? Si Régis a raison de voir là une tentative de réinjecter  de la morale religieuse dans la sphère publique, il semble aussi oublier que ces associations et ces élus sont dans leurs rôles. Après tout, on ne va pas reprocher à des croyants de voir dans cette publicité et dans ce site une apologie de l’adultère puisque c’est vrai. De même qu’il est absurde de demander au Pape d’approuver l’homosexualité, la contraception ou l’usage du préservatif. On peut trouver cela affreusement rétrograde mais il y a pire que d’être rétrograde, c’est d’être en contradiction avec soi-même. Le Pape autorisant la capote par une bulle ou les AFC (association des familles catholiques) se félicitant que les galipettes extra-conjugales soient à deux clics, ce serait un peu comme des socialistes chantant l’économie de marché: ils risqueraient vite de perdre leurs fidèles et leurs adhérents. (On me souffle dans l’oreillette qu’en ce qui concerne le PS, c’est déjà fait.)

Mais ce n’est pas ça qui me chagrine le plus dans cette affaire Gleeden. Ce qui me chagrine, et qui devrait chagriner Régis, c’est que ce soit des cathos qui m’indiquent pour de mauvaises raisons où il y a un vrai problème aujourd’hui. Le problème, Houellebecq l’avait déjà discerné dans Extension du domaine de la lutte, son premier roman de 1994 : tout ce qui concerne l’amour et le sexe est entré dans le domaine de la compétition libérale. Chaque comportement, chaque choix qui était soumis au bienheureux hasard des rencontres, du mouvement même de la vie, sont entrés dans des cases commerciales où le marketing s’en donne à coeur joie. Sites internet, applications pour smartphones, et boites spécialisées pour les gays, les bi, les trans, les échangistes, tout est fait, et Gleeden ne fait que s’inscrire dans cette logique, pour normaliser, classer, rentabiliser ce qui était dans le monde d’avant de l’ordre du hasard, de l’imprévu, de la quête incertaine du plaisir. Guy Debord appelait cette propension de nos sociétés modernes à nous éloigner de ce qui fait la vérité de nos vies sous prétexte de rendre les choses plus faciles, la « séparation » Tromper sa femme ou son mari pouvait être, autrefois, de l’ordre de l’aventure agréable et mélancolique (que l’on se souvienne du délicieux Paris au mois d’août de René Fallet), avec Gleeden, c’est juste obscène parce que programmé, prévu, prémédité.

Ajoutons à cela, chez Gleeden, une vraie vision machiste et classiste de l’adultère: soi-disant créé par les femmes et pour les femmes, il est certain que Lady Chatterley ne risque pas de tomber, avec Gleeden, sur son garde chasse qui lui étant un homme, devra en moyenne dépenser 500 euros pour espérer pécho la belle dame. Bref, restons en CSP+ pour des rencontres sous poutres apparentes.

Voilà pourquoi, si par hasard la procédure entamée par les réacs de l’AFC aboutissait, j’aurais dû mal à pleurer.

*Photo : freestockphotos.

François Hollande, Louis XVIII et la Chambre introuvable

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hollande frondeurs louis xviii

La semaine dernière, François Hollande et le gouvernement de Manuel Valls n’ont manifestement pas pu compter sur la majorité parlementaire pour faire voter, en première lecture à l’Assemblée nationale, le « projet de loi pour l’activité et l’égalité des chances économiques », dit projet de loi Macron. D’inspiration libérale, ce texte, qui a pour ambition de « libérer le potentiel inexploité de croissance et d’activité » en « levant les freins » à celle-ci, n’a pas su convaincre l’ensemble des députés socialistes et a requis le passage en force du gouvernement.

Comme le prévoit la Constitution, le gouvernement a choisi, en utilisant l’article 49 alinéa 3, de ne pas soumettre le texte au vote et de présumer la confiance de sa majorité. La motion de censure, prévue à l’article 49 alinéa 2 et corollaire de l’engagement par le gouvernement de sa responsabilité politique sur ce texte, permet aux députés, et notamment aux réfractaires de la majorité – les « frondeurs » – d’exprimer leur désaccord si jamais la présomption optimiste du gouvernement sur leur soutien devait être infondée.

Or la motion de censure a été rejetée. Dès lors, un problème se pose : le gouvernement de Manuel Valls n’a donc ni une majorité avec lui pour le soutenir, ni une majorité contre lui pour le démettre. Où est la Chambre ? Elle est introuvable, au sens propre du terme. Ce cas s’est déjà présenté dans l’histoire de France.

Il y a deux cent ans, en août 1815, alors que Louis XVIII retrouvait le trône après l’épisode des Cent-Jours, des élections à la Chambre des députés marquèrent le triomphe des ultra-royalistes. L’assemblée ainsi élue passera à la postérité sous le nom de « Chambre introuvable », d’après l’expression de Louis XVIII lui-même qui exprimait sa surprise et son plaisir de pouvoir ainsi compter sur un aréopage d’élus a priori si favorables à son pouvoir. Mais les députés ultras exigèrent et obtinrent du duc de Richelieu, le remplaçant Talleyrand à la tête du gouvernement, la légalisation de la Terreur blanche et des mesures extrémistes que Louis XVIII, à l’aune des leçons du passé, savait vouées à l’échec. Inquiet de voir sa volonté de réconcilier les deux France s’abîmer dans une nouvelle guerre civile, il se résolut à dissoudre en septembre 1816 cette chambre qui lui était pourtant, sur le papier, si favorable. En 1815, la chambre était donc « plus royaliste que le Roi ». En 2015, elle est plus socialiste que le président.

L’épisode soulève la question de la responsabilité politique des représentants et de la cohérence des positions qu’ils prennent au nom de leurs mandants. Les frondeurs, qui sont restés dans l’esprit de la campagne de 2012, sont à l’image des ultras sous la Seconde Restauration : ils ne sont plus en phase avec leur chef. En toute logique, ils auraient donc dû manifester leur désaccord en votant la censure du gouvernement de Manuel Valls, dont la ligne politique est, comme l’a montré la primaire socialiste de 2011, très largement contraire à la leur. Or il n’en fut rien. Aucun des « frondeurs » n’a concrétisé sa défiance répétée envers la politique du gouvernement en votant la censure. Qui ne dit mot consent ; la démocratie parlementaire s’en remettra.

Beaucoup se défendront en imputant aisément ces dysfonctionnements du parlementarisme français d’aujourd’hui à la facture même de la Ve République : le parlementarisme rationalisé qu’elle met en œuvre contraindrait les députés à n’être que des godillots, sans aucune latitude décisionnelle, et l’Assemblée ne serait dès lors qu’une chambre d’enregistrement des volontés de l’exécutif.

Cette critique institutionnelle est récurrente à la gauche de la gauche française. De Jean-Luc Mélenchon à Arnaud Montebourg, les appels pour une VIe République, nécessairement parlementaire, y sont fréquents. Il s’agirait de débarrasser la République de la « monarchie présidentielle » et rendre l’entièreté du pouvoir exécutif au parlement – nécessaire monocaméral, ou au moins débarrassé d’un véritable Sénat, « anomalie démocratique » selon Lionel Jospin, encombrant car  conservateur. Le pouvoir devrait revenir à la Chambre et être exercé souverainement par les députés au travers d’un gouvernement responsable devant eux. Le sort des III et IVe Républiques n’a pas droit de cité dans ces réflexions.

Dans les rangs des « frondeurs », il est déroutant de voir se confondre les tenants de cet aggiornamento constitutionnel, pour libérer les députés du parlementarisme rationalisé, avec ceux qui se soumettent sans broncher à un gouvernement qu’ils honnissent par ailleurs, en ne votant pas la censure. Une confusion que seule la prétention à l’irresponsabilité politique explique. Le pouvoir induisant la responsabilité, la « fronde », pour être sincère, induit un rapport de force dont les conséquences doivent être assumées. Le pouvoir oblige. En l’occurrence, si le gouvernement avait dû être renversé, il revenait au président soit d’en prendre acte et de nommer un nouveau gouvernement, soit de maintenir le gouvernement et de dissoudre l’Assemblée, comme le fit le général de Gaulle à l’issue de la motion de censure votée contre le gouvernement Pompidou à l’automne 1962. L’ambivalence d’une partie des députés sur le projet de loi Macron démontre qu’ils rechignent à endosser la responsabilité qu’induit leur mandat ; ils ont préféré se soumettre plutôt que de risquer une hypothétique perte de leur siège. Il s’agirait de décider sans assumer : une place au Palais-Bourbon vaut bien quelques arrangements avec ses convictions.

Il ne manque pourtant aux députés frondeurs que la volonté de tenir leurs positions, dans la mesure où les moyens effectifs pour le faire existent. Nombreuses en effet sont les révisions constitutionnelles qui ont permis une certaine reparlementarisation la Ve République pour renforcer le rôle des députés. En vain. La majorité parlementaire reste inexorablement docile au gouvernement, en dépit de ses prérogatives et de ses désaccords parfois fondamentaux avec celui-ci. Les « frondeurs » rentrent dans le rang dès lors que leurs positions dépassent le cadre médiatique. La dernière révision constitutionnelle en date, celle du 23 juillet 2008, entendait même consacrer l’avènement d’un « hyper-parlement » (Jean-François Copé) face à un « hyper-président », en encadrant notamment les prérogatives de l’exécutif, en renforçant le contrôle du parlement sur celui-ci, et en développant le poids des assemblées dans la procédure législative. Mais dans les faits, la soumission inconditionnelle de toute la majorité au gouvernement demeure. Et certains entendent même la renforcer ! Razzy Hammadi, député de la Seine-Saint-Denis, a proposé mercredi d’interdire aux députés de la majorité de voter contre le gouvernement. Godillot, vous avez dit godillot ?

Au vu de ces événements, où majorité et opposition tiennent sur un texte des positions diamétralement contraires à leurs convictions, il semble à propos de se réjouir de l’équilibre institutionnel que consacre la Ve République, en isolant le pouvoir exécutif des arrangements et autres compromissions auxquels la chambre basse est historiquement encline.

Rappelons les fondements du mandat représentatif en citant Sieyès : « le seul devoir du représentant, c’est d’être libre ». Sieyès le régicide qui, lors de la Seconde Restauration, s’exila pour ne pas souffrir le pouvoir de Louis XVIII et des ultras. Autre temps, autre mœurs.

*Photo : wikicommons.

Antiterrorisme : va-t-on passer du déni à la réalité?

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beatrice brugere juge

Béatrice Brugère est magistrat, ancien juge antiterroriste et secrétaire générale du Syndicat national des magistrats Force ouvrière.

Causeur : La lutte contre le terrorisme incombe avant tout aux services de renseignement et aux forces de police. Quel est le rôle de la justice dans le dispositif ?

Béatrice Brugère : Par nature, la justice est en deuxième ligne : elle intervient quand une infraction a été commise ou est en train de se commettre. Son rôle, et c’est évidemment fondamental, est de poursuivre et sanctionner les coupables ou, s’ils sont morts, les complices, voire les instigateurs. Cependant, à la différence de ce qui se passe dans d’autres pays, il existe en droit français une infraction qui permet d’anticiper les attaques terroristes : le délit d’association de malfaiteurs en vue de commettre un acte de terrorisme. Si on dispose de suffisamment d’éléments matériels pour démontrer l’intention, on peut donc intervenir avant le passage à l’acte. En résumé, notre arsenal judiciaire et législatif est plutôt bien fait, non seulement contre le terrorisme, mais aussi contre la menace terroriste.

Pardon, mais cette excellence ne se voit pas à l’œil nu…

Ce dispositif dépend de l’usage qu’on en fait. Il faut savoir s’adapter. Le vieux terrorisme d’État, qui a sévi entre les années 1960 et les années 1980, et même le terrorisme sophistiqué et à grand spectacle d’Al-Qaïda, qui a culminé avec la destruction des tours jumelles, ne sont plus d’actualité. Nous sommes aujourd’hui mis au défi par un terrorisme intérieur, qui repose en grande part sur l’initiative personnelle et s’incarne dans des profils hybrides conjuguant délinquance et idéologie.[access capability= »lire_inedits »]
Et nous nous adaptons à cette nouvelle menace : la loi permettant de réprimer l’entreprise terroriste individuelle est entrée en vigueur en novembre 2014. Nous sommes donc pénalement armés pour traiter le loup solitaire autant que la meute. Cependant, n’oubliez pas que, même avec un dispositif adapté à « l’intention terroriste », la justice ne peut intervenir que lorsque des informations recueillies par les services de police révèlent des préparatifs avancés d’attentat ou d’attaque.
C’est bien le problème ! Merah, Coulibaly, les frères Kouachi étaient tous connus des services de renseignement. Il a pourtant été décidé de ne pas ou de ne plus les surveiller. Est-ce, comme le croient pas mal de Français, à cause de failles dans la loi et dans la procédure – qui seraient en quelque sorte trop douces aux durs ?

Si failles il y a, elles ne se situent pas dans la loi, mais dans son application par l’ensemble de la chaîne judiciaire et carcérale. Notre culture judiciaire a tendance à faire prévaloir la réinsertion sur la sanction. Et cette tendance est aggravée par la déperdition de l’information : plus on avance dans la chaîne pénale, moins l’information est transmise, ce qui signifie concrètement qu’on ignore de plus en plus l’infraction pour s’occuper de l’individu. En bout de chaîne, il y a des éducateurs qui n’ont pas la moindre idée des enjeux auxquels ils sont confrontés. Or, il faut savoir que la loi pénale présentée par Mme Taubira et votée le 15 août 2014 encourage cette dimension en quelque sorte rédemptrice de la justice, priorité véritablement fatale quand il s’agit de terrorisme.

On a pourtant le sentiment, au contraire, que la justice antiterroriste française est composée de magistrats qui connaissent leurs dossiers.

Au niveau du parquet, des juges d’instruction, nous avons effectivement de bons spécialistes. Mais les magistrats qui siègent – en général d’excellents pénalistes au demeurant – ne sont pas toujours formés pour appréhender le phénomène terroriste. Pour juger les actes terroristes, il faut avoir à l’esprit la gravité de la menace. De surcroît, j’y ai déjà fait allusion, la deuxième faille structurelle de notre système se situe au niveau de l’application des peines. Une fois les jugements prononcés, les dossiers passent entre les mains de gens qui ne connaissent rien à l’antiterrorisme. Concrètement, quand un condamné est clairement identifié comme dangereux, on alerte l’administration pénitentiaire qui, dans la plupart des cas, se contente de le placer en quartier d’isolement. On ne fait pas de prévention ! Plus grave, ces condamnés sont éligibles à la libération conditionnelle, au bracelet électronique et aux autres peines alternatives, exactement comme tous les autres ! Chérif Kouachi avait réussi à endormir la méfiance et avait obtenu des aménagements de peine comme les délinquants ordinaires : en termes de réinsertion, on pouvait quand même mieux faire !

Ce qui signifie qu’on n’est jamais certain de ne pas avoir relâché dans la nature un Merah ou un Kouachi ? Y a-t-il une expertise pour évaluer la sincérité d’un terroriste repenti et repérer le type qui cherche simplement à endormir la vigilance des services ?

Pour cela, il faudrait déjà que nous ayons une approche plus professionnelle de la menace. Pendant la guerre froide, nos services de renseignement possédaient ce genre de compétences, ils savaient débriefer les transfuges pour distinguer les vrais des faux. Il est urgent pour la justice de retrouver ces compétences. Aujourd’hui, nous sommes quasiment désarmés face à des gens très intelligents et manipulateurs qui ont en face d’eux des éducateurs ou des juges d’application des peines. Il est vrai que le risque de se faire manipuler existe toujours, que ce soit par un « simple » délinquant ou par un terroriste. Mais, encore une fois, ce risque est aggravé par le fait que notre système judiciaire traite de la même manière tous les délinquants, y compris les profils dangereux. Et, je le répète, les services de probation ne sont pas armés intellectuellement pour sonder les cœurs et les reins d’un terroriste chevronné.

La prison, jadis école du crime, est-elle devenue l’académie du terrorisme ?

Les prisons sont sans doute l’un des maillons faibles de la justice, mais les campagnes constantes de dénigrement, qui pointent certes de réels problèmes, se trompent de cible. On s’en prend à de l’immobilier ! La prison est ce qu’on en fait. Au lieu d’incriminer la prison, il faudrait incriminer les pouvoirs politiques, qui ne se sont jamais donné les moyens d’en faire un lieu de prévention. Cela fait des années que l’administration pénitentiaire nous alerte sur la montée inquiétante de la radicalisation dans nos prisons. Que fait-on ? Des mesurettes prises dans l’urgence, qui partent parfois d’idées intéressantes mais que l’on ne prolonge jamais dans le temps. C’est du coup par coup. Pour faire un travail de prévention, d’analyse et de renseignement, il faut des prisons permettant une approche beaucoup plus individualisée des détenus. Aujourd’hui, les terroristes, comme beaucoup de délinquants de droit commun, passent entre les mailles du filet car la politique pénale se contente de gérer des flux. On ne fait pas de travail de renseignement sur les personnes identifiées comme des menaces, ni sur les détenus en cours de radicalisation, donc potentiellement dangereux à leur sortie.

À vous entendre, on a l’impression que la puissance publique n’est absolument pas outillée pour assumer sa première mission, la protection des citoyens…

Encore une fois, c’est d’abord une question de volonté. Et de prise de conscience. Après ces attentats, une seule question se pose : va-t-on enfin passer du déni à la réalité ? Ou se bornera-ton à des effets d’annonce qui rassurent la population et satisfont les politiques, et sont aussi vite oubliés ?

Quelle est votre position sur le big data ou mégadonnées, c’est-à-dire le stockage de toutes les traces informatiques que nous laissons derrière nous ? Après tout, si ce traçage numérique à grande échelle permet de repérer des schémas et des profils potentiellement dangereux, faut-il s’y résigner ?
Ce n’est pas parce que vous enregistrez tout et que vous avez un énorme stock d’informations accumulées sans la moindre hiérarchisation que vous faites un bon travail de renseignement. Le renseignement est une information hiérarchisée, analysée, validée et vérifiée en permanence. La France a les moyens de recueillir ces mégadonnées. Mais, ce qui compte, c’est la façon dont on les transforme en renseignements. Quant à la dimension juridique, elle est cruciale. Il arrive que notre droit fasse obstacle aux besoins du renseignement. Aujourd’hui, la doctrine de la CNCIS (Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité) est tellement restrictive en matière d’écoutes administratives que la DGSI ne peut pratiquement plus en faire utilement. Ainsi, la plupart du temps, les écoutes ne sont autorisées que pour des personnes déjà identifiées comme terroristes. Mais quand on fait du renseignement, on ne cherche pas nécessairement des preuves, mais d’abord des filières et des projets. Cependant, une polémique publique pointe son nez sur cette question, et j’espère qu’il en sortira des améliorations pour le renseignement. Ce sera un bon test pour savoir si les actes vont suivre les paroles.

On parle d’un Patriot Act français, sans savoir très bien ce qu’il contiendrait. La lutte contre le terrorisme passe-t-elle par une restriction de nos libertés ; en particulier sur Internet ? Faudrait-il, par exemple, interdire les sites crypto-djihadistes ?

Manuel Valls a eu raison de le dire, nous n’avons nullement besoin de lois d’exception. Sur la question précise des sites qui nourrissent le terrorisme, il ne faut pas céder à l’indignation. N’oubliez pas que le renseignement est la clé de voûte de la lutte antiterroriste et que la surveillance de ces sites peut permettre de repérer des préparatifs, d’identifier des terroristes potentiels et de les empêcher de nuire. Si on les oblige à passer par des canaux plus discrets, on ne fait que compliquer encore le travail de renseignement.

Oui, mais vous oubliez que ces sites sont aussi des lieux d’endoctrinement et de propagation d’idéologies qui constituent en elles-mêmes des menaces. D’ailleurs, tandis que des millions de Français défilaient pour défendre la liberté d’expression et le droit au blasphème, quelques dizaines d’autres ont été condamnés pour « apologie du terrorisme ». Êtes-vous gênée par cette concomitance ?

La liberté d’expression a évidemment des limites, et les attentats nous obligeront peut-être à les redéfinir. Pour commencer, ne nous emballons pas ! Tout d’abord, ne confondons pas la véritable apologie du terrorisme et les réactions épidermiques, les âneries proférées sous l’emprise de la colère, de l’alcool, ou de la bêtise. Mais même dans les cas où l’apologie est dangereuse parce que la publicité lui donne de la légitimité, ce n’est pas de même nature que le terrorisme lui-même. Approuver, même bruyamment, un acte terroriste, c’est choquant, indigne, mais ce n’est pas la même chose que tuer des gens. L’apologie du terrorisme est donc une incrimination à manier avec prudence, si on ne veut pas créer en douce un délit d’imbécillité. Toute la grandeur de la justice réside dans le fait qu’elle ne juge pas sous le coup de l’émotion mais avec distance et raison, et en respectant nos grands principes de liberté. Et puis, n’oublions pas que l’attentat contre Charlie Hebdo était une attaque contre la liberté d’expression ![/access]

Passion de la mort et exotisme révolutionnaire

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« Peu importe où nous surprendra la mort. Qu’elle soit la bienvenue, pourvu que notre appel soit entendu, qu’une autre main se tende pour empoigner nos armes et que d’autres hommes se lèvent. »

Qu’est-ce qui poussait Régis Debray et quelques autres à partir en réponse à cet appel de Che Guevara ?

Ce n’était pas non plus la misère, le chômage ou l’exclusion qui poussaient d’autres étudiants de la rue d’Ulm à se faire prochinois jusqu’en Chine. Ni les trotskistes à soutenir ou à rejoindre tous les mouvements anti-impérialistes, depuis la bande à Baader jusqu’aux terroristes palestiniens, sans oublier leurs enthousiasmes successifs pour Ho Chi Minh, Fidel Castro, le commandant Marcos, Lula, Chavez et ainsi de suite.

Quant à nos aspirants djihadistes, si c’était leur intolérable situation en Europe qui les poussait à partir pour s’exploser au loin, … ils n’auraient pas  plus de raisons de partir que n’en avaient leurs prédécesseurs. Ils pourraient affronter le système qui les révolte, sur place, en son centre, ici même…

Il leur faut partir ailleurs, parce qu’ici, ça manque de motifs suffisants pour s’offrir à la mort. Faute d’avoir de quoi s’exploser ici, nos passionnés de la mort sont voués à l’exotisme révolutionnaire. Comme leurs prédécesseurs.

Je sais bien que les situations ne sont pas identiques. Tout semble même opposer leurs degrés respectifs de culture.  Raison de plus pour admettre que ce qui joue dans ce phénomène générationnel, ce n’est pas la situation sociale : c’est la passion suprême d’exploser sa vie, et celles des autres.

Attentats de Paris, marche du 11 janvier : le journal d’Alain Finkielkraut

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charlie hebdo 11 janvier

charlie hebdo 11 janvier

Les attentats de Paris (11 janvier)

Élisabeth Lévy. Le 7 janvier, dix journalistes et collaborateurs de Charlie Hebdo ainsi que deux policiers qui tentaient de les protéger ont été froidement abattus à la kalachnikov. Le surlendemain, quatre juifs étaient tués dans une épicerie cachère de Vincennes. Au total, dix-sept victimes se sont fait assassiner par des fous d’Allah qui entendaient venger le Prophète. Que vous inspirent ces actes odieux ?

Alain Finkielkraut. Les Français ont été sidérés et, qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre, touchés au plus intime d’eux-mêmes par la tuerie de Charlie Hebdo. On ne lisait plus guère ce journal, mais nul n’ignorait les noms de Wolinski, de Cabu, de Bernard Maris ou de Charb. Ces figures familières peuplaient le monde commun de leurs voix, de leurs croquis, de leurs blagues et de leurs blasphèmes. Ce ne sont donc pas seulement des symboles de la liberté d’expression qui ont été fauchés au cri de « Allahou Akbar », ce sont de vieilles connaissances. Et nous en portons le deuil.

Comme beaucoup d’entre nous, les gens de Charlie étaient individualistes, hédonistes, cosmopolites, et ils ont longtemps batifolé dans la joyeuse apesanteur de la post-histoire. Depuis peu, cependant, l’ombre du tragique enveloppait leur vie et leur travail. Charb savait les risques que courait Charlie Hebdo en publiant l’image d’un Mahomet qui soupirait, la tête dans les mains : « C’est dur d’être aimé par des cons ! » En récidivant, il défiait des « cons » d’un tout autre calibre que ceux auxquels il avait précédemment eu affaire, et il acceptait d’en payer le prix : « Je n’ai pas de gosses, pas de voiture, pas de crédit. C’est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux. » Qu’est-ce qui fait venir une phrase pompeuse aux lèvres d’un farceur ? La découverte de l’ennemi. En bon citoyen de l’Europe post-hitlérienne, Charb était antiraciste avant toute chose, et ses dessins servaient la lutte contre les préjugés qui de l’étranger font un ennemi. Et puis, il s’est, malgré lui, rendu compte qu’on pouvait avoir des ennemis même quand on en avait décidé autrement. Car, comme l’écrit Julien Freund, « c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin ».

La « rue arabe » avait promis de ne pas laisser sans réponse les offenses faites au Prophète : « Europe, ton 11 Septembre va venir ! » L’engagement a été tenu.[access capability= »lire_inedits »], à la différence que, cette fois, les cibles ont été soigneusement choisies : les fous d’Allah ont tué les journalistes de Charlie parce qu’ils avaient publié des caricatures de Mahomet, des policiers parce qu’ils étaient au service d’un État engagé sur plusieurs théâtres d’opérations dans une guerre contre l’islam, et des juifs pour les punir d’être juifs. Face à ce carnage, l’horreur a été unanime. Tout le monde a dit : « Je suis Charlie. » Mais ce « je » s’est aussitôt scindé en deux camps : le parti du sursaut et le parti de « l’Autre ». À la volonté islamiste de subvertir la société française par tous les moyens, le parti du sursaut a riposté par la défense intransigeante des principes dont cette société se réclame. Au nom de la lutte contre l’islamophobie, le parti de l’Autre s’est précipité, ventre à terre, sur les causes de l’événement dès que le « Allahou Akbar » des frères Kouachi a retenti à nos oreilles.  Edwy Plenel, l’un des grands orateurs de ce parti, a cité Zola : « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel. » Et il a conclu : « Ce monstre a tué douze personnes le 7 janvier 2015. » Traduction : Éric Zemmour, avec son Suicide français, Michel Houellebecq, avec son roman Soumission, et moi, avec mon Identité malheureuse, nous avons « poussé de jeunes Arabes à la faute », comme le dit un autre membre du parti, l’écrivain Laurent Chalumeau. Nous sommes les incendiaires. Nous sommes les docteurs Frankenstein de la terreur qui s’abat sur la France. Et avec nous, il y a l’ensemble des dominants. De tout crime commis par un « dominé », le parti de l’Autre remonte automatiquement au crime originel qu’a constitué la colonisation et que perpétue le traitement réservé aux immigrés par l’Europe postcoloniale. Le même raisonnement est appliqué à la nouvelle question juive. Comme l’écrivaient en 2003 Edgar Morin, Danièle Sallenave et Sami Naïr, les Israéliens « humilient », « méprisent », « persécutent », « ghettoïsent » les Palestiniens, et les institutions juives s’alignent sur les positions du gouvernement d’Israël. Résultat : l’antisémitisme se répand dans le monde arabo-musulman. Le terrorisme est certes abominable, mais c’est la faute à la France, c’est la faute aux juifs si la France et les juifs font l’objet d’une haine implacable.

Au moment même où Abdennour Bidar, intellectuel musulman, ose affirmer que les monstres islamiques naissent dans « la prison morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire », le parti de l’Autre verrouille la porte du pénitencier en dressant la liste nominative des offenseurs de l’islam.

 

L’esprit de la manifestation du 11 janvier (18 janvier)

La marche contre le terrorisme a rassemblé quatre millions de Français. On aura vu Clémentine Autain défiler derrière les Israéliens Netanyahou et Lieberman. Dans la foulée, l’Assemblée nationale s’est levée comme un seul homme pour acclamer le discours de guerre et de vérité de Manuel Valls, et François Hollande a parlé de la fierté d’être français. Avez-vous été frappé par l’esprit du 11 janvier ? 

Le 11 janvier 2015, la France est sortie de l’après-guerre et de ce temps d’irresponsabilité dont témoignait avec éclat l’esprit soixante-huitard. Faute d’ennemi réel, on contestait le système, on dénonçait la répression, on célébrait la transgression, la subversion, la folie même, et on se servait dans le « magasin de défroques » qu’était devenue l’histoire pour éprouver, sans frais, le frisson de la Révolution ou de la Résistance. La parenthèse enchantée se referme. On ne crie plus « CRS, SS », on applaudit les forces de l’ordre et on chante La Marseillaise. La France redécouvre qu’elle est une nation menacée, c’est-à-dire mortelle. En disant « Je suis Charlie », les marcheurs du 11 janvier défendaient le droit voltairien à la satire mais aussi cette forme particulière et si précieuse d’humour qui réside, comme dit Kundera, dans « le plaisir étrange issu de la certitude qu’il n’y a pas de certitude ». Gravement blessé par la kalachnikov des frères Kouachi, Philippe Lançon a trouvé la force d’écrire, dans sa chambre d’hôpital, un article sur les derniers moments de Charlie, et de rappeler « l’extraordinaire tradition de l’engueulade, qui gonfle, qui gonfle, et que dégonfle soudain une blague de Charb, de Luz, ou de Wolinski ». Consciemment ou non, ce dégonflement est inspiré par Montaigne : « C’est mettre ces conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. »

Le 11 janvier, le peuple est descendu dans la rue pour montrer son attachement à l’ironie et au scepticisme. Le peuple, mais pas les habitants des quartiers « populaires ». Ceux-là, pour la plupart, n’ont pas fait le déplacement. Les grandes marches de Paris et des autres villes de France ont été beaucoup moins bigarrées que les fêtes qui avaient suivi la victoire de l’équipe black-blanc-beur en 1998 ou l’élection de François Hollande à la présidence de la République en 2012. Et les jours d’après, les « jeunes des cités » ont justifié leur absence en affirmant, devant leurs professeurs médusés, que « les vengeurs du Prophète » étaient des héros, morts les armes à la main, ou bien, thèse de plus en plus répandue sur la Toile, que toute cette affaire était un complot de l’Amérique et d’Israël pour salir l’islam…

La modernité est cette époque de l’histoire où l’être devient transformable et malléable. Seuls les faits, jusqu’à une date récente, restaient obstinément eux-mêmes. La volonté s’emparait toujours plus avidement du monde mais elle ne pouvait pas effacer ou modifier l’advenu. Internet, notre dernière révolution technologique, a levé l’obstacle. L’actualité y est remodelée au gré des idéologies. La croyance y prend la forme du doute méthodique. La rumeur y revêt les atours royaux de la démystification. Et les maîtres sont démunis face à ce qui n’est plus l’ignorance mais un pseudo-savoir, imbu de ses trouvailles et fier de ne pas s’en laisser conter.

 

L’après-Charlie (25 janvier)

Lors de ses vœux à la presse, Manuel Valls a dénoncé la situation d’« apartheid social, territorial et ethnique » qui serait celui des quartiers dits « difficiles ». Tandis que Najat Vallaud-Belkacem annonce l’instauration d’une Journée de la laïcité à l’école, le Premier ministre entend jouer sur le levier du peuplement pour forcer la mixité sociale. Bref, à en juger par la tournure du débat public, on est en droit de se demander si l’après-Charlie ne ressemblera furieusement pas à l’avant… 

Comme le dit Pierre Manent, « le politiquement correct est la langue de gens qui tremblent à l’idée de ce qui pourrait arriver s’ils arrêtaient de se mentir ».

Sous le choc des tueries de Charlie Hebdo et du magasin Hyper Cacher de Vincennes, la France a semblé sortir du pieux mensonge où l’avait maintenue la peur de faire le jeu du Front national et de stigmatiser ceux qui, du fait de leur origine ethnique, sont les plus durement frappés par le chômage, la pauvreté, les conditions d’habitat dégradées, et qui doivent subir, par surcroît, des attaques xénophobes. La télévision a découvert le rapport Obin sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, qui avait été enfoui lors de sa parution, en 2004, parce qu’on ne voulait surtout pas savoir que « dans certains quartiers, les élèves sont incités à se méfier de tout ce que les professeurs proposent, qui doit être d’abord objet de suspicion, comme ce qu’ils trouvent à la cantine dans leur assiette » ; et qu’ils sont engagés à « trier les textes étudiés selon les mêmes catégories religieuses de halal (autorisé) et haram (interdit) ».

Alors que les professeurs intraitables étaient constamment désavoués par une institution soucieuse avant tout de ne pas faire de vagues, le gouvernement a décidé de prendre désormais le rhinocéros de l’incivilité par les cornes. La sévérité est donc de mise, les professeurs sont invités à ne rien laisser passer. La laïcité, qu’il convenait jusqu’à hier d’assouplir, retrouve aujourd’hui son tranchant.

On pourrait se féliciter de ce tardif réveil, si le Premier ministre n’avait pas choisi le mot d’apartheid pour qualifier la situation de certains territoires. Sans vouloir, bien sûr, comparer terme à terme la France de maintenant à l’Afrique du Sud de l’avant-Mandela, Manuel Valls a entonné, à son tour, la comptine rousseauiste du « coupable mais pas responsable ». Après avoir incarné le parti du sursaut, il validait, dans la foulée du mot apartheid, l’argumentaire du parti de l’Autre : la criminalité, les trafics, la radicalisation islamiste, tout cela s’explique par la ségrégation et l’absence d’une vraie politique de la ville. Or, non seulement les habitants des « quartiers sensibles » bénéficient de tous les attributs de la citoyenneté républicaine et de la citoyenneté sociale, mais ils ont été l’objet d’une sollicitude ininterrompue depuis le début des années 1980. Avec la création des ZEP (zones d’éducation prioritaire) et des ZUS (zones urbaines sensibles), on peut même parler à leur propos de discrimination positive. S’il y a des lieux à l’abandon aujourd’hui, ils se trouvent dans la France rurale ou dans la province profonde. Quarante milliards d’euros ont été dépensés pour la rénovation des banlieues, et le gouvernement promet de continuer dans le même sens avec la ténacité et les moyens que les événements imposent. Il a choisi, en effet, d’écouter les sociologues.

L’anthropologie nous a appris que toute expérience humaine est structurée par une culture, c’est-à-dire par une expérience humaine du monde. De cette réalité et des conflits qui peuvent en découler, la sociologie contemporaine ne veut rien entendre. Cette discipline postule que la question sociale est, en dernière analyse, une question économique, et ses enquêtes ne servent jamais qu’à ratifier cet a priori. La dimension culturelle des phénomènes est pour la majorité des sociologues un effet secondaire de l’inégalité.

Avec le politiquement correct, Bourdieu bâillonne Lévi-Strauss, la sociologie censure le savoir de l’anthropologie et les nouveaux historiens parachèvent son œuvre. Interrogé et intronisé par Le Monde, Gérard Noiriel, l’auteur du Creuset français, homologue le concept d’apartheid, et il assimile la question de savoir si la religion musulmane peut être un obstacle à l’intégration aux « discours antisémites qui affirmaient sans cesse que les juifs ne s’étaient jamais intégrés à la nation française et qui ont abouti aux lois raciales de Vichy ». Ainsi, l’antisémitisme français est-il mobilisé pour frapper d’inexistence l’antisémitisme et la francophobie islamistes d’aujourd’hui.

J’ai cru, au soir, du 11 janvier 2015, que c’en était fini de la tartufferie humanitaire et de son « cachez ce présent que je ne saurais voir ». Faux espoir : les tartuffes sont invincibles. Et les premières victimes de ces dissimulateurs sont ceux-là même qu’ils victimisent en répétant ad nauseam que leur destin est scellé par une société injuste et hostile. Ce dont les enfants d’immigrés ont impérativement besoin, c’est de se prendre en main au lieu de s’installer dans le ressentiment dès leur plus jeune âge. Il faut cesser de leur fournir complaisamment des boucs émissaires. Et il faut aussi suivre la recommandation d’Abdennour Bidar en aidant l’islam à saisir ce moment historique pour se remettre lui-même en question. La culture d’origine peut être une ressource. Mais pourquoi devrait-elle rester une prison ?[/access]

*Photo : Michal Dolezal/AP/SIPA. AP21679273_000005.

Terrorisme islamiste : relativisons le relativisme

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obs islam terrorisme

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En ces temps troublés, où chaque journée apporte son lot d’exactions de l’Etat islamique et de menaces terroristes, il est salutaire de ne pas céder à la psychose. Pour ne pas sombrer dans la sinistrose, la lecture de L’Obs offre une heureuse échappatoire, dont l’optimisme est la religion et le « padamalgamisme » le vénéré prophète. Sur son site, l’hebdomadaire officiel de la social-démocratie nous délivre ainsi une info inédite : « Seul 1% des terroristes en France sont islamistes » ! De quoi rassurer les corniauds islamophobes tentés par l’amalgame terroriste = islamiste = musulman, sinon par le vote FN.

Le côté réjouissant de ce scoop vient précisément de son implacabilité mathématique, propre à effacer tous les stigmates, fussent-ils aussi profonds que ceux de Padre Pio. À l’examen de ce chiffre, on peut néanmoins se poser plusieurs questions. Si vous pensez dans les clous, vous vous demanderez d’où provient le décalage entre cette statistique rassurante et le « ressenti » des Français – à la manière d’un Aymeric Caron sermonnant François Rollin pour sa fâcheuse tendance à reconnaître les effets négatifs de l’immigration. Mais si, comme moi, vous êtes un affreux sceptique, l’explication de texte façon cours de stats de L’Obs lèvera vos derniers doutes.

Comment diable ce chiffre a-t-il été fabriqué ? Le journaliste, qui a sobrement intitulé son article « Les terroristes sont tous islamistes ? Des chiffres pour relativiser », a dans un premier temps recensé l’ensemble des attaques terroristes survenues sur le sol français depuis… 1792 ! « 2.564 attaques terroristes ont été perpétrées entre 1792 et 2013, selon la base de données Global Database of Terrorism. La plupart n’a pas fait de victime. 241 personnes ont ainsi péri dans 174 attentats. L’attaque contre « Charlie Hebdo » se positionne comme la plus meurtrière depuis 1961, lorsque l’Organisation armée secrète (OAS) avait fait dérailler un train avec des explosifs (tuant 28 personnes). »

Voici la recette apparente de cette délicieuse tambouille : récoltez deux cent ans de voies de fait, le plus souvent privées de victimes, mélangez le tout, extrayez quelques brins d’islamisme et votre ragoût relativiste est prêt !

Mais, à y regarder de plus près, le fameux « 1% » ne s’obtient pas en remontant à Mathusalem. Il suffit de se cantonner aux années 2000-2015 pour accoucher de cette donnée magique : sur près de 300 attaques terroristes, on en impute 72% aux nationalistes corses, 4% aux basques et… seulement 1% aux islamistes (je l’ai déjà écrit, mais cela va mieux en le répétant !). Le secret de cette martingale ? Il suffit de considérer sur un pied d’égalité le moindre pétard mouillé déposé devant la gendarmerie de Corte et la boucherie de Charlie Hebdo. Moralité : il y a « de quoi relativiser les propos du président du Crif, Roger Cukierman, qui a estimé que « tous les terroristes qui ont commis des meurtres dans la période récente se réclamaient de l’islam », des propos appuyés par la députée FN Marion Maréchal-Le Pen. »

Admirez le procédé. Puisque les maths ne mentent pas, Cukierman a forcément tort. D’autant qu’une députée frontiste vole à sa rescousse. Il y a des signes qui ne trompent pas.

Des esprits taquins m’objecteront qu’une calculatrice ne pensant pas, il est absurde de jeter des chiffres sur la table, sans séparer  le bon grain de l’ivraie. Ces infatigables pessimistes nargueront le bisounoursisme de L’Obs en ajoutant qu’on peut être tout à la fois un as en calcul mental et une bille en politique, a fortiori lorsque le culte des chiffres ne sert qu’à occulter le réel.

Certes, « les attaques d’islamistes demeurent les plus marquantes puisque les plus meurtrières. Depuis 2000, 249 personnes ont été tuées en Europe par des islamistes, soit bien plus que par des séparatistes basques (56 morts) ou irlandais (27 morts). » mais à quoi bon se lancer dans des décomptes macabres ? Et puisque vous avez de toute façon « 250.000 fois plus de chances de mourir d’un cancer », pas de quoi vous faire de mouron si vous croisez un barbu à l’œil torve.

Bref, on se fout de notre gueule. À quand des statistiques éthiques?

*Photo : REX/REX/SIPA.REX40310841_000005.

Cukierman/Boubakeur: Le grand pardon

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cukierman boubakeur crif

cukierman boubakeur crif

Tout est pardonné ! Il y a des happy ends plus glamour, mais la guerre des civilisations n’aura pas lieu. Pas ce soir. Roger Cukierman et Dalil Boubakeur, respectivement chef des juifs et des musulmans de France, se sont embrassés sous l’œil attendri du Président – enfin serré la main mais c’est pareil. C’est marrant, j’ai l’impression que depuis quelques années, c’est une scène récurrente : des représentants des grandes religions, comme on dit sur les chaînes-info, qui se font des serments d’amour mutuel et promettent d’œuvrer à la réussite du vivre-ensemble. Heureusement qu’on vit dans un pays laïque.

Sous Sarkozy, c’était pareil. Dès que ça chauffait un peu, on voyait de respectables curés, imams et rabbins se faire des politesses dans la cour de l’Elysée. C’est que, quand ça chauffe en France, c’est souvent pour des histoires de bon dieu. Ce qui explique que des querelles de chapelles deviennent des affaires d’Etat et que la dispute entre Cukierman et Boubakeur ait été traitée au plus haut du nôtre.

Bon, c’est indéniable, Cukierman a gâché l’ambiance. Mais après tout, c’est l’ambiance de son grand raout qu’il a gâchée, il suffisait de voir la tête des invités. Le dîner du Crif devait offrir le spectacle d’une France unie contre les intégrismes, solidaire contre le racisme-et-l’antisémitisme, debout contre la barbarie. Et les conversations n’ont porté que sur les tensions entre juifs et musulmans. Que Boubakeur et Cukierman s’entendent ou pas n’a évidemment pas la moindre influence sur la vie des juifs et des musulmans concrets. Peu importe, ce qu’on attend d’eux, surtout quand il y a des invités de marque, ce sont des proclamations rassurantes et qui ne mangent pas de pain.

Et voilà que Roger Cukierman s’avise soudainement, le matin même du grand jour, de dire des banalités : d’abord, les violences antijuives sont très majoritairement commises par des musulmans, deuxio que Marine Le Pen, sur ce point est irréprochable – bon, je n’aurais peut-être pas dit irréprochable, mais je dois être plus politique que lui. Ces propos déclenchent un charivari indescriptible et la défection bruyante de Boubakeur. Mais le véritable scandale, celui qui déclenche des réactions furibardes de Jack Lang à Sarkozy, c’est le quitus accordé à Cukierman à Marine Le Pen, comme si, en la lavant du soupçon d’antisémitisme, il risquait de faire sauter la dernière digue qui empêche pas mal d’électeurs, et pas seulement les juifs, de voter FN. L’indignation enfle de toutes parts jusqu’à ce que, le lendemain, Cukierman fasse piteusement repentance en jurant qu’on l’a mal compris et en affirmant que Marine Le Pen n’est finalement pas si irréprochable que cela.

La franchise de Cukierman me semble à vrai dire plus honorable que sa reddition. Qu’il ait été lynché pour avoir dit des vérités ou en tout cas des choses raisonnables prouve, si besoin est, que le déni de réel est en passe de devenir un devoir civique.

L’ennui, c’est que ces vérités ou ces choses raisonnables, Cukierman est le dernier à pouvoir les dire. Son job de chef des juifs, s’il y tient tant, c’est de faire des gracieusetés à Boubakeur et d’encourager le Président à lutter contre l’antisémitisme. En s’exprimant comme un responsable politique, Cukierman accrédite l’idée que le Crif, c’est le Parti des juifs. Désolée, mais il ne saurait y avoir une organisation politique des juifs de France. Ou alors, qu’on arrête de parler de République au dîner du Crif.

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21697918_000005.

Médine, Mosquée de Paris, Lio, etc.

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medine mosquee islam

medine mosquee islam

Do you Laïk Médine ?

Juste après les tueries islamistes de Paris, le rappeur Médine publiait sur sa page Facebook un très long texte qui commençait ainsi : « Suite à l’extrême violence qui s’est abattue aujourd’hui à Paris, je tiens à témoigner tout mon soutien aux familles des victimes. Je condamne évidemment profondément ce type d’actes et ce depuis 10 ans à travers ma démarche artistique. Je me bats précisément contre cette dérive extrême qui montre son visage aujourd’hui et que je dénonce dans mes morceaux depuis 2004. Je vous encourage à faire de même quelques (sic) soient vos appartenances au nom du caractère sacré de la vie humaine.

Par ailleurs, si la satire est omniprésente dans mes albums et notamment dans mes derniers morceaux, à l’encontre des différentes formes d’extrémisme (religieux, politique et philosophique), ça n’est que pour rendre le débat serein et équilibré. »

Ça continue tout pareil sur des lignes et des lignes et des lignes, mais comme vous avez l’habitude de lire dans Causeur une prose un rien mieux tenue, j’arrête ici la citation. D’autant plus que ce court quoique trop long extrait aura probablement suffi à vous restituer le léger malaise qui étreint l’auteur de cette tentative filandreuse d’autojustification.

Pourtant, Médine, dont tous les amateurs de rap connaissent la hargne et la pugnacité, n’est pas du genre repentant. Qu’a-t-il alors à se reprocher, ou plutôt, comme il l’affirme, à ne pas se reprocher, lui qui ne pense qu’à « rendre le débat serein et équilibré » ? Eh bien voilà. Figurez-vous qu’après la tuerie de Charlie, quelques malveillants ont fait tourner sur les réseaux sociaux les paroles de son dernier tube, intitulé « Don’t Laïk », lequel, vous l’aurez deviné, était une contribution du rappeur au grand débat national sur la laïcité.

On peut y lire ce genre de joliesses :

« J’suis une djellaba à la journée de la jupe

Islamo-caillera, c’est ma prière de rue » 

Ou bien :

« Marianne est une femen tatouée “Fuck God” sur les mamelles

Où était-elle dans l’affaire d’la crèche ?

Séquestrée chez Madame Fourest » 

Ou encore :

« Les élites sont les prosélytes des propagandistes ultra laïcs

Je me suffis d’Allah, pas besoin qu’on me laïcise ».[access capability= »lire_inedits »]

On peut aimer, ou pas, mais ce n’est pas pour ces vers fort verts qu’on a cherché des crosses au pauvre Médine sur les réseaux. Ce n’est pas non plus pour le refrain de son rap, aux lyrics furieusement explicites :

« Ta barbe, rebeu, dans ce pays c’est Don’t Laïk

Ton voile, ma sœur, dans ce pays c’est Don’t Laïk »

Non, non, si après l’attentat contre Charlie Hebdo certains mélomanes s’en sont pris à Médine, c’est à cause d’un vers, et d’un seul. Faut dire qu’il était clair de chez clair : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha ! »

Vous comprenez mieux maintenant le laïus emberlificoté cité au début de l’article ?

Si vous croyez que je caricature et voulez en savoir plus sur la pensée exacte de Médine, rien ne vous empêche de vous documenter à la source. Il a publié en 2012 chez Desclée de Brouwer un copieux ouvrage, Don’t panik, coécrit avec son ami Pascal Boniface. La préface est bien sûr d’Esther Benbassa.

 

Mosquée de Paris : un islam modérément modéré

Samedi 17 janvier, deux journalistes du Monde, Anna Villechenon et Ariane Chemin se sont rendues à la Grande Mosquée de Paris. Non pas pour interviewer le recteur Dalil Boubakeur mais plutôt, passez-moi l’expression, pour faire un tour dans les cuisines. Nos consœurs ont en effet assisté à un cours dispensé par l’institut de théologie de la Grande Mosquée qui forme les futurs imams et aumôniers, des hommes et des femmes qui auront donc pour tâche de guider leurs ouailles en ces temps troublés. S’y joue l’avenir de l’islam français, ou du moins de sa branche qu’on considère habituellement comme la plus modérée.

Au lendemain et au surlendemain des attentats, ces cours étaient suspendus. À la reprise des enseignements, l’aumônier pénitentiaire Missoum Chaoui, qui officie en tant que formateur, a modifié le programme prévu pour inviter ses dix-sept élèves à engager une discussion libre, pour qu’ils puissent, dit-il, « vider leur sac ».

Dès le début de ce grand déballage, les propos de ces apprentis-imams ont de quoi inquiéter : « les terroristes [n’étant] pas des leurs », les musulmans n’ont pas « à s’excuser de ces crimes ». Et les futurs clercs ne s’arrêtent pas en si bon chemin : « La communauté musulmane, elle pleure les hommes mais pas la liberté d’expression », estiment-ils tous en chœur. On n’aperçoit pas l’ombre d’un doute, pas le moindre questionnement sur les racines islamiques du terrorisme.

La suite est encore plus grave. Petit à petit, la petite classe déploie l’argumentaire de la contre-attaque, en commençant par le fameux « deux poids, deux mesures » que subiraient les musulmans de France. Ainsi, dans notre pays, « l’antisémitisme est interdit mais pas l’islamophobie », fait valoir un élève.

Les deux journalistes n’entendent aucune objection à cette remarque ahurissante qui prépare le bouquet final. « Au premier rang de la petite salle de l’institut de théologie, racontent Anna Villechenon et Ariane Chemin, un vieil homme à bonnet blanc ronge son frein. Il ne croit pas à la version des médias. “Le scénario, il est préparé d’avance par d’autres”, lâche­t­il, péremptoire, en français et en arabe. “C’est pas ce qu’on a dit, on n’a pas vu leurs visages, c’est la preuve à cent pour cent”. “Ils sont à l’Institut médico­légal”, répond le formateur essayant d’instiller un peu de raison dans la discussion. Peine perdue. Un disciple prend le relais : “Ce journal était au bord de la faillite, maintenant ils ont beaucoup d’argent”… »

Est-ce là la pensée du « vrai islam » sur lequel mise la République pour combattre « l’islam dévoyé » des Kouachi et Coulibaly ? Si oui, alors l’islam modéré est à consommer avec modération…

Gil Mihaely

 

Kippa de panique !

Un jour, une amie qui me voyait manger en permanence de petits concombres aigre-doux casher m’a demandé si j’étais juif, je lui répondis : « Non, merci, j’ai déjà suffisamment de problèmes comme ça ! » Il faut dire que ce n’est pas si simple d’être juif, il faut encaisser l’affection déchaînée d’une partie de la population victime d’apartheid, il faut pratiquer une religion exigeante, il faut savoir se distinguer par un immense humour, à la hauteur d’une redoutable mélancolie – et en plus, comme disait Gainsbourg, « Juif, c’est pas une religion ! Aucune religion ne fait pousser un nez comme ça ! » À ces contraintes peut s’ajouter le port de la kippa, sorte de calotte portée par les pratiquants.

On apprend qu’un coiffeur israélien, Shalom Koresh, vient de mettre sur le marché un produit révolutionnaire, une kippa invisible, pouvant être portée en toute discrétion, une « kippa magique » (c’est le nom du produit…) composée de cheveux et se portant – ni vue ni connue – comme une perruque sur le sommet du crâne… Comme le dit la publicité (repérée par nos confrères de i24news) : « La kippa magique ne se remarque pas ! », elle est « simple et facile à porter ! » ; elle est destinée à « ceux qui veulent rester discrets en public », tels que « les hommes d’affaires, les fonctionnaires, les enfants ».

On pourrait être tenté de se moquer de cette kippa imperceptible – visant un public large – « Grand choix de couleurs de cheveux 100 % naturels ! » On pourrait être tenté de hurler, parce qu’on n’aime pas voir certains juifs de France être obligés de planquer ce signe discret de leur foi. Finalement, on choisira de rire, en posant la question qui tue : c’est bien beau tout ça, mais qu’a-t-on prévu pour les juifs chauves ?

François-Xavier Ajavon

 

Rions sous les bombes…

Pour se défendre et pour défendre les valeurs de l’Occident, les Israéliens ont une armée imbattable, des services de renseignement rusés et méchants, et même, dit-on, quelques têtes nucléaires aptes à faire réfléchir les plus belliqueux de leurs voisins. Comme si ça ne suffisait pas, ils ont en plus l’humour juif. Voilà ce qu’écrivait après les attentats de Paris un internaute de Tel-Aviv sur le site du Times of Israel :

« Cet attentat est dû à l’oppression et à l’occupation française en territoire musulman. Cet acte terroriste est une réaction compréhensible face à l’apartheid, le génocide et le nettoyage ethnique que l’État français pratiqué quotidiennement envers les musulmans de son pays. J’invite les Français à ne pas réagir de façon “disproportionnée”. La seule solution est la création de deux États, avec Paris comme capitale partagée entre les musulmans et les Français. Les troupes de l’ONU pourront créer une zone tampon entre eux et maintenir la paix. »

Si on racontait ce gag en prime time sur une de nos chaînes de télé, je ne suis pas certain que tout le monde comprendrait. Mais de Haïfa à Eilat, on a dû bien rigoler… 

Roland Jaccard

 

 

Lio est-elle devenue Barjot ?

Mère de six enfants conçus avec quatre pères différents, la chanteuse Lio a longtemps personnifié la femme libérée et la chanteuse engagée – c’est-à-dire de gauche. Jusqu’au drame, survenu le 3 décembre sur le plateau d’« Un soir à la tour Eiffel ». Interrogée sur le thème de la soirée « Famille française : les nouveaux modèles », l’artiste a signé son arrêt de mort médiatique en une minute chrono : « Je suis en psychanalyse lourde trois fois par semaine pour essayer d’accompagner mes enfants (…) car ils ont vécu quelque chose d’absolument pas rassurant, quelque chose qui est très difficile et qu’ils paient. (…) Je survis, je vis, je me bats, mais c’est franchement pas l’idée que j’ai d’enfants bien dans leur peau. (…) Je peux vous dire qu’être une famille recomposée, pour les enfants, c’est déchirant. »

Alessandra Sublet a failli en avaler son micro. L’animatrice a beau vouloir jouer la carte du talk-show divertissant, de là à pousser la déconne jusqu’à organiser un débat de société avec de vrais arguments contradictoires dedans… Le lendemain de ce dérapage, les juges de la bonne presse ont donc remis leurs notes, Les Inrocks condamnant une sortie « très caricaturale », cependant que la modératrice du site de L’Obs dénonçait un symptôme de la barjotisation des esprits. Horreur, malheur : Lio serait devenue Frigide ! Pour légitimer sa fatwa, l’hebdo progressiste a sélectionné quelques tweets pas piqués des vers, puisque leurs auteurs hésitent entre l’internement d’office et la rééducation au centre LGBT le plus proche. Eh oui, oser remettre en question le droit inaliénable à l’enfant, au nom des droits suprêmes de la marmaille, c’est franchement pas cool, sympa, moderne, bref de gauche.

Hélas, loin d’accomplir son autocritique façon procès de Moscou, Lio a récidivé quelques semaines plus tard dans Gala : « On a des droits et des droits et encore des droits, et nos devoirs ? Et les enfants dans tout ça ? (…) Moi, je suis une enfant de Mai 68, d’une généra­tion pour laquelle les règles justement étaient mal vues. Celle du “Il faut interdire d’inter­dire”. Or il faut des interdictions, des limites, des frustrations pour se construire. »

C’en est décidément trop. Qu’attendent L’Obs et Les Inrocks pour exiger qu’on déchoie de sa nationalité française cette réac belgo-portugaise ?

Daoud Boughezala[/access]

*Photo : wikicommons.

Terrorisme : Quelque chose de pourri au royaume de Danemark?

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danemark copenhague attentat

danemark copenhague attentat

Foreign Policy, prestigieuse revue américaine créée en 1970 par Samuel Huntington, a publié le 21 janvier dernier un article intitulé The French Colonialist’s Comeuppance, ce que l’on pourrait traduire par La punition méritée des colonisateurs français. On peut y lire que les attentats islamistes qui ont ensanglanté Paris en janvier sont la conséquence directe de l’histoire coloniale de la France. En effet, les Français, incapables de s’adapter aux flux migratoires venant de leurs anciennes colonies, auraient continué à se comporter en colonisateurs: du coup, les enfants d’immigrés, humiliés d’être discriminés, toujours ramenés au rang de colonisés, trouveraient dans le djihad une façon d’exprimer leur rage. L’auteur de cette tartine n’est pas un obscur scribouillard de Mediapart: il est professeur d’université -avec de tels experts en relations internationales, on comprend maintenant que les États-Unis n’aient pas vu venir les attentats du World Trade Center puis qu’ils aient attaqué l’Irak de Saddam Hussein sans en mesurer les conséquences.

C’est donc la faute au général Bugeaud si des attentats meurtriers ont été commis à Paris contre Charlie Hebdo et le supermarché casher de la Porte de Vincennes. En France, ceux que l’historien Daniel Lefeuvre appelait les Repentants rabâchent le même discours: l’islamophobie, qui empêcherait l’islam de s’insérer dans la société française, est un héritage du colonialisme. À les entendre, l’ethnicisation des banlieues, qu’ils comparent à une ghettoïsation, s’inscrirait également dans le prolongement du sectarisme colonial. Ils ont donc bu du petit lait lorsque Manuel Valls a dénoncé, le 20 janvier dernier, l’existence d’un «apartheid territorial, social, ethnique», laissant penser que ces territoires sont délibérément marginalisés par la République -alors qu’ils bénéficient, comme le géographe Christophe Guilluy l’a expliqué, d’une densité d’équipements publics supérieure à la moyenne des zones périurbaines et rurales. Le Premier ministre n’est pas crédible: comment peut-il parler d’apartheid et, ensuite, nous servir l’habituel boniment sur les valeurs républicaines? N’y a-t-il pas une contradiction? De la même façon, l’histoire coloniale est liée à celle de la République: lorsqu’ils accusent le colonialisme de tous les maux, les bobos anticolonialistes du vingt-et-unième siècle remettent finalement en question les fondements d’une République porteuse de Lumières, d’universalisme et d’égalité- et c’est Jules Ferry qui doit se retourner dans sa tombe.

Mais voilà. Il y a dix jours, les attentats de Copenhague, qui ont fait deux morts et cinq blessés, ont apporté un démenti cinglant à l’idéologie gauchiste de la repentance coloniale. Car le Danemark n’a pas de passé colonial. Le seul territoire qu’il n’ait jamais colonisé est le Groenland. Or, ce n’est pas un Inuit qui ouvert le feu, à deux reprises, sur les participants d’un débat consacré à la liberté d’expression puis sur une synagogue. Ce ne sont pas, non plus, des Inuits qui sont venus déposer des fleurs en hommage au terroriste, sur le trottoir où il a été abattu par la police. Enfin, ce ne sont pas 500 Inuits qui ont participé aux funérailles du tueur. L’explication coloniale ne tient donc pas. Reste à savoir pourquoi le Danemark, pays prospère qu’on nous présentait comme un modèle, à la fois en matière d’intégration et d’État-providence, a échoué. Je me souviens de cette jeune Danoise, rencontrée au début des années 1990 lorsque je vivais à Séville. Elle s’appelait Issa, blonde, mignonne comme tout, avec de longues jambes. Le Danemark venait de voter non au traité de Maastricht. Faisant fi du politiquement correct, elle m’avait raconté -déjà- les difficultés liées à l’immigration musulmane. Aujourd’hui, ce qu’elle pressentait se vérifie: la distribution des aides sociales, loin de favoriser l’intégration, a encouragé le parasitisme et le communautarisme.

Edwy Plenel aura beau sangloter sur «l’enfance malheureuse des frères Kouachi», force est de constater que les attentats islamistes de Paris et de Copenhague sont moins une conséquence du passé colonial que le résultat de l’immigrationnisme, du laxisme et du padamalgamisme. Les gauchistes nous ont mis en garde pendant des décennies contre les dangers de la xénophobie et du fascisme; nous nous retrouvons aujourd’hui avec une menace djihadiste sur le sol européen. Et, comme par hasard, au moment des attentats de Copenhague, l’État islamique nous envoyait sa nouvelle vidéo: sur une plage libyenne, sous un ciel tempétueux, l’égorgement et la décapitation de vingt-et-un coptes égyptiens. Le chef des djihadistes, qui s’adresse à la caméra, semble défier les «nations chrétiennes», fanfaronnant qu’ils vont «conquérir Rome», là, juste derrière lui, de l’autre côté de la Méditerranée. Nous y sommes. Ça se précise; l’ennemi est . Et le vivre-ensemble, ce n’est pas son truc. Si nous ne voulons pas le voir, nous sommes fichus.

*Photo :  AP21693719_000031. Politifoto/AP/SIPA .

Ils aiment la mort plus que nous aimons la vie

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etat islamique djihad coulibaly

etat islamique djihad coulibaly

La croyance en la puissance du Ciel m’a toujours contrarié. Au-dessus des nuages, j’aperçois des avions, des planètes, tout un univers, mais jamais de bon D. ni de mauvais D. Juste des appareils, Air France de préférence. Jeune, ma mère allait prier sur le tombeau d’un saint pour obtenir la guérison d’un enfant malade. Quand la médecine a débarqué à la ville voisine, elle s’est rabattue sur le docteur, plus puissant thérapeute que le Tout-Puissant. La question était réglée. Les mille et une preuves de l’inexistence, de la nullité de D. n’y font rien. Pas mal de nos contemporains s’obstinent à se dévoyer dans ces errements qui les comblent. Je ne vais pas être désagréable et les empoisonner avec mes hôpitaux et mes Airbus. S’ils veulent prier, qu’ils prient. Grand bien leur fasse !

Athée indécrottable, je n’aime pas beaucoup qu’on médise des miens, qu’on dégoise contre l’une de mes nombreuses familles. Ces jours-ci, l’islam en prend plein la figure. Là, je bondis. Touche pas à mon zume (apocope du mot musulman en verlan. Ça se disait dans mon pays). Charlie, je trouvais ça plutôt marrant quand c’était bien ficelé. Mais Houellebecq, lorsque les journaux m’ont appris ce qu’il racontait, je suis entré dans une colère folle. Encore un salaud de raciste ! Le tsunami Charlie passé, j’ai enfin chargé le bouquin sur mon Kindle. J’ai lu une nuit entière en me demandant si je ne m’étais pas gouré dans les clics. Je n’ai pas trouvé une ligne de ce qu’on m’avait annoncé. J’ai passé une bonne nuit, j’ai dégusté un bon Houellebecq, pas son meilleur mais top quand même. J’y ai vu une satire mélancolique de la France actuelle et de ses élites, un peu comme Le Meilleur des Mondes de Huxley ou 1984 de George Orwell. Moi, l’islamosensible, j’ai adoré. C’est vous dire que la boussole de mes confrères se détraque parfois.

En caricaturiste de notre temps, Houellebecq part de l’enracinement massif des Arabo-musulmans. Il vise juste. Au moins le dixième du pays est issu désormais de l’autre rive méditerranéenne. S’en réjouir ou s’en lamenter ne change rien à la donne. C’est ainsi, et il en sera ainsi à tout jamais. Aucun fantasme de démigration n’y changera rien.[access capability= »lire_inedits »]

Avec nos cinq, six millions de zumes, nous pesons plus lourd qu’une bonne dizaine des pays de l’Organisation de la conférence islamique ou même de la Ligue arabe (Koweït, Palestine, Mauritanie, Liban, Oman, Qatar, etc.). Houellebecq a parfaitement raison, la France est aussi un pays musulman. Rien ne nous empêche de demander notre adhésion à ces organisations, comme l’a fait la Russie en occupant un poste d’État observateur à l’OCI. Aux profits de cette nouvelle France (couscous, Kamel Daoud, danse du ventre) s’associent quelques tracasseries (voile, halal, cités interdites) et un désagrément majeur : le terrorisme.

Comme dans tous les pays musulmans, notre islam traverse une sale tempête : l’épidémie du retour au religieux. Au moment même où, s’implantant dans une Europe de culture et de tradition chrétienne, il aurait dû arrondir ses angles et ses ongles, choisir dans son patrimoine les pans les plus compatibles avec le folklore local, il se crispe sur son passé le plus médiéval. Il avait besoin d’une couche de modernité, il s’est badigeonné d’hyper-rigorisme. Pourquoi ça ? On n’en sait strictement rien. On peut avancer des encyclopédies de théories, je les tiens à votre disposition, aucune ne satisfait. Le fait est là : depuis près d’un demi-siècle, la montée en puissance des impératifs religieux ne cesse de se vérifier. En France, le marché des produits halal (licites) croît de 10 % par an. On en est à une forte demande de médicaments halal, sensible percée technologique, car jusqu’à ce jour les imams les plus regardants avaient avalé l’aspirine illicite sans y voir péché mortel.

Chacun son Doliprane. Chacun son Coca. Chacun son rouge à lèvres. Sans ses produits halal, les actions de L’Oréal s’affaisseraient à Wall Street et D. sait comment Mme Bettencourt bouclerait ses fins de mois. L’industrie mondiale du halal s’élève à 700 milliards de dollars (près de deux fois le budget de la France), dont 9 milliards dans le seul Hexagone. Et il se gonfle, se gonfle chaque année, suivant le curseur du retour à la pureté religieuse. Ne pas manquer de lire La Bible du halal, de Lotfi Bel Hadj, aux Éditions du Moment, vous y apprendrez tout sur ce dossier devenu aussi stratégique que l’armement nucléaire. Vous y découvrirez comment M. Charles Doux, entrepreneur breton astucieux, inonde de ses poulets coraniques le Yémen, l’Arabie saoudite et autres régions assez peu tricolores.

La France ne se distingue en rien des autres pays musulmans. À Kaboul comme à Paris, on est chaque jour un peu plus bondieusard. C’est comme ça, on n’y peut rien. Vous pourrez leur faire apprendre par cœur la Déclaration des droits de l’homme, ils vous répondront, non sans raison, que l’exercice de la religion est justement un droit de l’homme et que vous pouvez allez vous faire foutre avec vos indignations islamophobes.

Le revival religieux n’est pas une exclusivité musulmane. Les israélites connaissent le même phénomène. Les évangélistes protestants aussi. Seuls les cathos papistes, que D. les bénisse, en sont épargnés. Cela dit, les porteurs de kippa ne sont pas tous des tueurs d’Yitzhak Rabin. Les suceurs de bonbons halal ne sont pas tous des Coulibaly, des djihadistes.

Le djihadisme est une nouvelle religion, un schisme récent issu d’une interprétation à la noix de textes prétendument divins. Il se fractionne en deux courants parfaitement identifiés, Al-Qaïda et Daesh (État islamique). Leur foi se résume en peu de mots : convertir par la terreur. En tête de course, Daesh, actuellement maître d’un territoire aussi vaste que le Royaume-Uni, sérieux point de départ pour la constitution d’un empire, entend rétablir le califat déchu depuis la déposition du dernier Ottoman en 1924. Le 29 juin 2014, Abou Bakr al-Baghdadi est proclamé nouveau calife, avec le dessein d’étendre son hégémonie sur les 420 millions d’Arabes (y compris ma pomme), avec une option sur les 1 619 324 000 musulmans vivants. Vaste programme. Daesh possède une carte maîtresse : la sidération. Il décapite James Foley devant les caméras dans une impeccable mise en scène satanique. Égorgeurs et internautes forment un grand spectacle d’horreur d’où se recruteront les Coulibaly.

Les Coulibaly présents et à venir obéissent à un dogme dont je ne vois pas de précédent dans l’histoire des religions : J’aime la mort plus que vous n’aimez la vie. Tous les credo ont leurs martyrs, aucun n’aime la mort. Les Coulibaly aiment la mort. Ils aiment votre mort, ils aiment leur mort, il aime la mort. Inédit depuis M. Cromagnon. Coulibaly ne sort pas des limbes de l’enfer, il est français comme vous et moi. Les services ont repéré plus d’un millier de Coulibaly tricolores. Pas six millions. Les six millions sont aussi horrifiés que n’importe qui. Les mille djihadistes vont nous faire chier encore longtemps. Très longtemps. À bon entendeur, salut.

Pour aujourd’hui, je n’avais rien d’autre à vous dire.[/access]

*Photo : AY-COLLECTION/SIPA. 00704025_000001.

Gleeden : on a les ennemis qu’on mérite

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gleeden cathos reacs

gleeden cathos reacs

Je suis souvent d’accord avec Régis de Castelnau. Souvent mais pas toujours. C’est le cas pour cette affaire Gleeden. Mon propos ici n’est pas d’appuyer en quoi que ce soit les plaintes des associations catholiques où les décisions de maires de droite qui s’en prennent à l’affichage publicitaire pour ce site de rencontres adultérines. On a déjà vu ce genre de maires ou la RATP avoir ce genre d’excès de zèle pour des affiches de spectacles et de films. Et je me souviens encore de la façon brutale dont Les saisons du plaisir (film ô combien adultérin et même partouzard) du délicieux Mocky fut interdit dans les couloirs du métro, comme si on se souciait plus de ce qui se passe dans notre slip que de notre santé puisque les pubs pour la malbouffe n’ont jamais connu de genre de censure.

Et après tout, je commencerai à prendre les cathos tradis et autres parpaillots sourcilleux au sérieux dans leur souci « d’écologie humaine »  le jour où ils sauront se mobiliser contre le travail du dimanche avec la même ardeur qu’ils ont mis à manifester par centaines de milliers contre le mariage gay ou, comme ici, en portant plainte parce qu’un site Internet se propose de favoriser l’adultère.  Jusqu’à preuve du contraire, en effet, j’estimerai qu’ils tiennent un double langage : conservateurs sur le plan des moeurs et libéraux sur le plan économique, car il est toujours plus facile de continuer à faire des profits dans une société où règne l’ordre moral, puisque le sexe c’est toujours plus ou moins du temps volé, du temps pour rien et une énergie dépensée en vain plutôt que mise à profit dans l’effort productif. Ils n’ont pas toujours eu d’ailleurs, les cathos, le monopole de ce moralisme. Que l’on se souvienne de la formation des hussards noirs de la IIIème république où il était conseillé, outre une tenue irréprochable en face des élèves, de n’avoir de rapports conjugaux que le samedi soir afin de garder ses forces intactes pour une bonne pédagogie, tout comme la masturbation fut d’abord condamnée par monsieur Samuel-Auguste Tissot, un médecin suisse du XVIIIème siècle, fervent adepte des Lumières mais pas des parties de un contre cinq puisqu’il est à l’origine, à égalité avec l’Onan biblique, de la réprobation encore présente aujourd’hui autour de cette pratique solitaire.

En même temps, pourquoi s’indigner que ces associations et élus le fassent ? Si Régis a raison de voir là une tentative de réinjecter  de la morale religieuse dans la sphère publique, il semble aussi oublier que ces associations et ces élus sont dans leurs rôles. Après tout, on ne va pas reprocher à des croyants de voir dans cette publicité et dans ce site une apologie de l’adultère puisque c’est vrai. De même qu’il est absurde de demander au Pape d’approuver l’homosexualité, la contraception ou l’usage du préservatif. On peut trouver cela affreusement rétrograde mais il y a pire que d’être rétrograde, c’est d’être en contradiction avec soi-même. Le Pape autorisant la capote par une bulle ou les AFC (association des familles catholiques) se félicitant que les galipettes extra-conjugales soient à deux clics, ce serait un peu comme des socialistes chantant l’économie de marché: ils risqueraient vite de perdre leurs fidèles et leurs adhérents. (On me souffle dans l’oreillette qu’en ce qui concerne le PS, c’est déjà fait.)

Mais ce n’est pas ça qui me chagrine le plus dans cette affaire Gleeden. Ce qui me chagrine, et qui devrait chagriner Régis, c’est que ce soit des cathos qui m’indiquent pour de mauvaises raisons où il y a un vrai problème aujourd’hui. Le problème, Houellebecq l’avait déjà discerné dans Extension du domaine de la lutte, son premier roman de 1994 : tout ce qui concerne l’amour et le sexe est entré dans le domaine de la compétition libérale. Chaque comportement, chaque choix qui était soumis au bienheureux hasard des rencontres, du mouvement même de la vie, sont entrés dans des cases commerciales où le marketing s’en donne à coeur joie. Sites internet, applications pour smartphones, et boites spécialisées pour les gays, les bi, les trans, les échangistes, tout est fait, et Gleeden ne fait que s’inscrire dans cette logique, pour normaliser, classer, rentabiliser ce qui était dans le monde d’avant de l’ordre du hasard, de l’imprévu, de la quête incertaine du plaisir. Guy Debord appelait cette propension de nos sociétés modernes à nous éloigner de ce qui fait la vérité de nos vies sous prétexte de rendre les choses plus faciles, la « séparation » Tromper sa femme ou son mari pouvait être, autrefois, de l’ordre de l’aventure agréable et mélancolique (que l’on se souvienne du délicieux Paris au mois d’août de René Fallet), avec Gleeden, c’est juste obscène parce que programmé, prévu, prémédité.

Ajoutons à cela, chez Gleeden, une vraie vision machiste et classiste de l’adultère: soi-disant créé par les femmes et pour les femmes, il est certain que Lady Chatterley ne risque pas de tomber, avec Gleeden, sur son garde chasse qui lui étant un homme, devra en moyenne dépenser 500 euros pour espérer pécho la belle dame. Bref, restons en CSP+ pour des rencontres sous poutres apparentes.

Voilà pourquoi, si par hasard la procédure entamée par les réacs de l’AFC aboutissait, j’aurais dû mal à pleurer.

*Photo : freestockphotos.

François Hollande, Louis XVIII et la Chambre introuvable

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hollande frondeurs louis xviii

hollande frondeurs louis xviii

La semaine dernière, François Hollande et le gouvernement de Manuel Valls n’ont manifestement pas pu compter sur la majorité parlementaire pour faire voter, en première lecture à l’Assemblée nationale, le « projet de loi pour l’activité et l’égalité des chances économiques », dit projet de loi Macron. D’inspiration libérale, ce texte, qui a pour ambition de « libérer le potentiel inexploité de croissance et d’activité » en « levant les freins » à celle-ci, n’a pas su convaincre l’ensemble des députés socialistes et a requis le passage en force du gouvernement.

Comme le prévoit la Constitution, le gouvernement a choisi, en utilisant l’article 49 alinéa 3, de ne pas soumettre le texte au vote et de présumer la confiance de sa majorité. La motion de censure, prévue à l’article 49 alinéa 2 et corollaire de l’engagement par le gouvernement de sa responsabilité politique sur ce texte, permet aux députés, et notamment aux réfractaires de la majorité – les « frondeurs » – d’exprimer leur désaccord si jamais la présomption optimiste du gouvernement sur leur soutien devait être infondée.

Or la motion de censure a été rejetée. Dès lors, un problème se pose : le gouvernement de Manuel Valls n’a donc ni une majorité avec lui pour le soutenir, ni une majorité contre lui pour le démettre. Où est la Chambre ? Elle est introuvable, au sens propre du terme. Ce cas s’est déjà présenté dans l’histoire de France.

Il y a deux cent ans, en août 1815, alors que Louis XVIII retrouvait le trône après l’épisode des Cent-Jours, des élections à la Chambre des députés marquèrent le triomphe des ultra-royalistes. L’assemblée ainsi élue passera à la postérité sous le nom de « Chambre introuvable », d’après l’expression de Louis XVIII lui-même qui exprimait sa surprise et son plaisir de pouvoir ainsi compter sur un aréopage d’élus a priori si favorables à son pouvoir. Mais les députés ultras exigèrent et obtinrent du duc de Richelieu, le remplaçant Talleyrand à la tête du gouvernement, la légalisation de la Terreur blanche et des mesures extrémistes que Louis XVIII, à l’aune des leçons du passé, savait vouées à l’échec. Inquiet de voir sa volonté de réconcilier les deux France s’abîmer dans une nouvelle guerre civile, il se résolut à dissoudre en septembre 1816 cette chambre qui lui était pourtant, sur le papier, si favorable. En 1815, la chambre était donc « plus royaliste que le Roi ». En 2015, elle est plus socialiste que le président.

L’épisode soulève la question de la responsabilité politique des représentants et de la cohérence des positions qu’ils prennent au nom de leurs mandants. Les frondeurs, qui sont restés dans l’esprit de la campagne de 2012, sont à l’image des ultras sous la Seconde Restauration : ils ne sont plus en phase avec leur chef. En toute logique, ils auraient donc dû manifester leur désaccord en votant la censure du gouvernement de Manuel Valls, dont la ligne politique est, comme l’a montré la primaire socialiste de 2011, très largement contraire à la leur. Or il n’en fut rien. Aucun des « frondeurs » n’a concrétisé sa défiance répétée envers la politique du gouvernement en votant la censure. Qui ne dit mot consent ; la démocratie parlementaire s’en remettra.

Beaucoup se défendront en imputant aisément ces dysfonctionnements du parlementarisme français d’aujourd’hui à la facture même de la Ve République : le parlementarisme rationalisé qu’elle met en œuvre contraindrait les députés à n’être que des godillots, sans aucune latitude décisionnelle, et l’Assemblée ne serait dès lors qu’une chambre d’enregistrement des volontés de l’exécutif.

Cette critique institutionnelle est récurrente à la gauche de la gauche française. De Jean-Luc Mélenchon à Arnaud Montebourg, les appels pour une VIe République, nécessairement parlementaire, y sont fréquents. Il s’agirait de débarrasser la République de la « monarchie présidentielle » et rendre l’entièreté du pouvoir exécutif au parlement – nécessaire monocaméral, ou au moins débarrassé d’un véritable Sénat, « anomalie démocratique » selon Lionel Jospin, encombrant car  conservateur. Le pouvoir devrait revenir à la Chambre et être exercé souverainement par les députés au travers d’un gouvernement responsable devant eux. Le sort des III et IVe Républiques n’a pas droit de cité dans ces réflexions.

Dans les rangs des « frondeurs », il est déroutant de voir se confondre les tenants de cet aggiornamento constitutionnel, pour libérer les députés du parlementarisme rationalisé, avec ceux qui se soumettent sans broncher à un gouvernement qu’ils honnissent par ailleurs, en ne votant pas la censure. Une confusion que seule la prétention à l’irresponsabilité politique explique. Le pouvoir induisant la responsabilité, la « fronde », pour être sincère, induit un rapport de force dont les conséquences doivent être assumées. Le pouvoir oblige. En l’occurrence, si le gouvernement avait dû être renversé, il revenait au président soit d’en prendre acte et de nommer un nouveau gouvernement, soit de maintenir le gouvernement et de dissoudre l’Assemblée, comme le fit le général de Gaulle à l’issue de la motion de censure votée contre le gouvernement Pompidou à l’automne 1962. L’ambivalence d’une partie des députés sur le projet de loi Macron démontre qu’ils rechignent à endosser la responsabilité qu’induit leur mandat ; ils ont préféré se soumettre plutôt que de risquer une hypothétique perte de leur siège. Il s’agirait de décider sans assumer : une place au Palais-Bourbon vaut bien quelques arrangements avec ses convictions.

Il ne manque pourtant aux députés frondeurs que la volonté de tenir leurs positions, dans la mesure où les moyens effectifs pour le faire existent. Nombreuses en effet sont les révisions constitutionnelles qui ont permis une certaine reparlementarisation la Ve République pour renforcer le rôle des députés. En vain. La majorité parlementaire reste inexorablement docile au gouvernement, en dépit de ses prérogatives et de ses désaccords parfois fondamentaux avec celui-ci. Les « frondeurs » rentrent dans le rang dès lors que leurs positions dépassent le cadre médiatique. La dernière révision constitutionnelle en date, celle du 23 juillet 2008, entendait même consacrer l’avènement d’un « hyper-parlement » (Jean-François Copé) face à un « hyper-président », en encadrant notamment les prérogatives de l’exécutif, en renforçant le contrôle du parlement sur celui-ci, et en développant le poids des assemblées dans la procédure législative. Mais dans les faits, la soumission inconditionnelle de toute la majorité au gouvernement demeure. Et certains entendent même la renforcer ! Razzy Hammadi, député de la Seine-Saint-Denis, a proposé mercredi d’interdire aux députés de la majorité de voter contre le gouvernement. Godillot, vous avez dit godillot ?

Au vu de ces événements, où majorité et opposition tiennent sur un texte des positions diamétralement contraires à leurs convictions, il semble à propos de se réjouir de l’équilibre institutionnel que consacre la Ve République, en isolant le pouvoir exécutif des arrangements et autres compromissions auxquels la chambre basse est historiquement encline.

Rappelons les fondements du mandat représentatif en citant Sieyès : « le seul devoir du représentant, c’est d’être libre ». Sieyès le régicide qui, lors de la Seconde Restauration, s’exila pour ne pas souffrir le pouvoir de Louis XVIII et des ultras. Autre temps, autre mœurs.

*Photo : wikicommons.

Antiterrorisme : va-t-on passer du déni à la réalité?

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beatrice brugere juge

beatrice brugere juge

Béatrice Brugère est magistrat, ancien juge antiterroriste et secrétaire générale du Syndicat national des magistrats Force ouvrière.

Causeur : La lutte contre le terrorisme incombe avant tout aux services de renseignement et aux forces de police. Quel est le rôle de la justice dans le dispositif ?

Béatrice Brugère : Par nature, la justice est en deuxième ligne : elle intervient quand une infraction a été commise ou est en train de se commettre. Son rôle, et c’est évidemment fondamental, est de poursuivre et sanctionner les coupables ou, s’ils sont morts, les complices, voire les instigateurs. Cependant, à la différence de ce qui se passe dans d’autres pays, il existe en droit français une infraction qui permet d’anticiper les attaques terroristes : le délit d’association de malfaiteurs en vue de commettre un acte de terrorisme. Si on dispose de suffisamment d’éléments matériels pour démontrer l’intention, on peut donc intervenir avant le passage à l’acte. En résumé, notre arsenal judiciaire et législatif est plutôt bien fait, non seulement contre le terrorisme, mais aussi contre la menace terroriste.

Pardon, mais cette excellence ne se voit pas à l’œil nu…

Ce dispositif dépend de l’usage qu’on en fait. Il faut savoir s’adapter. Le vieux terrorisme d’État, qui a sévi entre les années 1960 et les années 1980, et même le terrorisme sophistiqué et à grand spectacle d’Al-Qaïda, qui a culminé avec la destruction des tours jumelles, ne sont plus d’actualité. Nous sommes aujourd’hui mis au défi par un terrorisme intérieur, qui repose en grande part sur l’initiative personnelle et s’incarne dans des profils hybrides conjuguant délinquance et idéologie.[access capability= »lire_inedits »]
Et nous nous adaptons à cette nouvelle menace : la loi permettant de réprimer l’entreprise terroriste individuelle est entrée en vigueur en novembre 2014. Nous sommes donc pénalement armés pour traiter le loup solitaire autant que la meute. Cependant, n’oubliez pas que, même avec un dispositif adapté à « l’intention terroriste », la justice ne peut intervenir que lorsque des informations recueillies par les services de police révèlent des préparatifs avancés d’attentat ou d’attaque.
C’est bien le problème ! Merah, Coulibaly, les frères Kouachi étaient tous connus des services de renseignement. Il a pourtant été décidé de ne pas ou de ne plus les surveiller. Est-ce, comme le croient pas mal de Français, à cause de failles dans la loi et dans la procédure – qui seraient en quelque sorte trop douces aux durs ?

Si failles il y a, elles ne se situent pas dans la loi, mais dans son application par l’ensemble de la chaîne judiciaire et carcérale. Notre culture judiciaire a tendance à faire prévaloir la réinsertion sur la sanction. Et cette tendance est aggravée par la déperdition de l’information : plus on avance dans la chaîne pénale, moins l’information est transmise, ce qui signifie concrètement qu’on ignore de plus en plus l’infraction pour s’occuper de l’individu. En bout de chaîne, il y a des éducateurs qui n’ont pas la moindre idée des enjeux auxquels ils sont confrontés. Or, il faut savoir que la loi pénale présentée par Mme Taubira et votée le 15 août 2014 encourage cette dimension en quelque sorte rédemptrice de la justice, priorité véritablement fatale quand il s’agit de terrorisme.

On a pourtant le sentiment, au contraire, que la justice antiterroriste française est composée de magistrats qui connaissent leurs dossiers.

Au niveau du parquet, des juges d’instruction, nous avons effectivement de bons spécialistes. Mais les magistrats qui siègent – en général d’excellents pénalistes au demeurant – ne sont pas toujours formés pour appréhender le phénomène terroriste. Pour juger les actes terroristes, il faut avoir à l’esprit la gravité de la menace. De surcroît, j’y ai déjà fait allusion, la deuxième faille structurelle de notre système se situe au niveau de l’application des peines. Une fois les jugements prononcés, les dossiers passent entre les mains de gens qui ne connaissent rien à l’antiterrorisme. Concrètement, quand un condamné est clairement identifié comme dangereux, on alerte l’administration pénitentiaire qui, dans la plupart des cas, se contente de le placer en quartier d’isolement. On ne fait pas de prévention ! Plus grave, ces condamnés sont éligibles à la libération conditionnelle, au bracelet électronique et aux autres peines alternatives, exactement comme tous les autres ! Chérif Kouachi avait réussi à endormir la méfiance et avait obtenu des aménagements de peine comme les délinquants ordinaires : en termes de réinsertion, on pouvait quand même mieux faire !

Ce qui signifie qu’on n’est jamais certain de ne pas avoir relâché dans la nature un Merah ou un Kouachi ? Y a-t-il une expertise pour évaluer la sincérité d’un terroriste repenti et repérer le type qui cherche simplement à endormir la vigilance des services ?

Pour cela, il faudrait déjà que nous ayons une approche plus professionnelle de la menace. Pendant la guerre froide, nos services de renseignement possédaient ce genre de compétences, ils savaient débriefer les transfuges pour distinguer les vrais des faux. Il est urgent pour la justice de retrouver ces compétences. Aujourd’hui, nous sommes quasiment désarmés face à des gens très intelligents et manipulateurs qui ont en face d’eux des éducateurs ou des juges d’application des peines. Il est vrai que le risque de se faire manipuler existe toujours, que ce soit par un « simple » délinquant ou par un terroriste. Mais, encore une fois, ce risque est aggravé par le fait que notre système judiciaire traite de la même manière tous les délinquants, y compris les profils dangereux. Et, je le répète, les services de probation ne sont pas armés intellectuellement pour sonder les cœurs et les reins d’un terroriste chevronné.

La prison, jadis école du crime, est-elle devenue l’académie du terrorisme ?

Les prisons sont sans doute l’un des maillons faibles de la justice, mais les campagnes constantes de dénigrement, qui pointent certes de réels problèmes, se trompent de cible. On s’en prend à de l’immobilier ! La prison est ce qu’on en fait. Au lieu d’incriminer la prison, il faudrait incriminer les pouvoirs politiques, qui ne se sont jamais donné les moyens d’en faire un lieu de prévention. Cela fait des années que l’administration pénitentiaire nous alerte sur la montée inquiétante de la radicalisation dans nos prisons. Que fait-on ? Des mesurettes prises dans l’urgence, qui partent parfois d’idées intéressantes mais que l’on ne prolonge jamais dans le temps. C’est du coup par coup. Pour faire un travail de prévention, d’analyse et de renseignement, il faut des prisons permettant une approche beaucoup plus individualisée des détenus. Aujourd’hui, les terroristes, comme beaucoup de délinquants de droit commun, passent entre les mailles du filet car la politique pénale se contente de gérer des flux. On ne fait pas de travail de renseignement sur les personnes identifiées comme des menaces, ni sur les détenus en cours de radicalisation, donc potentiellement dangereux à leur sortie.

À vous entendre, on a l’impression que la puissance publique n’est absolument pas outillée pour assumer sa première mission, la protection des citoyens…

Encore une fois, c’est d’abord une question de volonté. Et de prise de conscience. Après ces attentats, une seule question se pose : va-t-on enfin passer du déni à la réalité ? Ou se bornera-ton à des effets d’annonce qui rassurent la population et satisfont les politiques, et sont aussi vite oubliés ?

Quelle est votre position sur le big data ou mégadonnées, c’est-à-dire le stockage de toutes les traces informatiques que nous laissons derrière nous ? Après tout, si ce traçage numérique à grande échelle permet de repérer des schémas et des profils potentiellement dangereux, faut-il s’y résigner ?
Ce n’est pas parce que vous enregistrez tout et que vous avez un énorme stock d’informations accumulées sans la moindre hiérarchisation que vous faites un bon travail de renseignement. Le renseignement est une information hiérarchisée, analysée, validée et vérifiée en permanence. La France a les moyens de recueillir ces mégadonnées. Mais, ce qui compte, c’est la façon dont on les transforme en renseignements. Quant à la dimension juridique, elle est cruciale. Il arrive que notre droit fasse obstacle aux besoins du renseignement. Aujourd’hui, la doctrine de la CNCIS (Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité) est tellement restrictive en matière d’écoutes administratives que la DGSI ne peut pratiquement plus en faire utilement. Ainsi, la plupart du temps, les écoutes ne sont autorisées que pour des personnes déjà identifiées comme terroristes. Mais quand on fait du renseignement, on ne cherche pas nécessairement des preuves, mais d’abord des filières et des projets. Cependant, une polémique publique pointe son nez sur cette question, et j’espère qu’il en sortira des améliorations pour le renseignement. Ce sera un bon test pour savoir si les actes vont suivre les paroles.

On parle d’un Patriot Act français, sans savoir très bien ce qu’il contiendrait. La lutte contre le terrorisme passe-t-elle par une restriction de nos libertés ; en particulier sur Internet ? Faudrait-il, par exemple, interdire les sites crypto-djihadistes ?

Manuel Valls a eu raison de le dire, nous n’avons nullement besoin de lois d’exception. Sur la question précise des sites qui nourrissent le terrorisme, il ne faut pas céder à l’indignation. N’oubliez pas que le renseignement est la clé de voûte de la lutte antiterroriste et que la surveillance de ces sites peut permettre de repérer des préparatifs, d’identifier des terroristes potentiels et de les empêcher de nuire. Si on les oblige à passer par des canaux plus discrets, on ne fait que compliquer encore le travail de renseignement.

Oui, mais vous oubliez que ces sites sont aussi des lieux d’endoctrinement et de propagation d’idéologies qui constituent en elles-mêmes des menaces. D’ailleurs, tandis que des millions de Français défilaient pour défendre la liberté d’expression et le droit au blasphème, quelques dizaines d’autres ont été condamnés pour « apologie du terrorisme ». Êtes-vous gênée par cette concomitance ?

La liberté d’expression a évidemment des limites, et les attentats nous obligeront peut-être à les redéfinir. Pour commencer, ne nous emballons pas ! Tout d’abord, ne confondons pas la véritable apologie du terrorisme et les réactions épidermiques, les âneries proférées sous l’emprise de la colère, de l’alcool, ou de la bêtise. Mais même dans les cas où l’apologie est dangereuse parce que la publicité lui donne de la légitimité, ce n’est pas de même nature que le terrorisme lui-même. Approuver, même bruyamment, un acte terroriste, c’est choquant, indigne, mais ce n’est pas la même chose que tuer des gens. L’apologie du terrorisme est donc une incrimination à manier avec prudence, si on ne veut pas créer en douce un délit d’imbécillité. Toute la grandeur de la justice réside dans le fait qu’elle ne juge pas sous le coup de l’émotion mais avec distance et raison, et en respectant nos grands principes de liberté. Et puis, n’oublions pas que l’attentat contre Charlie Hebdo était une attaque contre la liberté d’expression ![/access]