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Ne pas jeter de l’huile sur le feu…

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Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand j’entendis au premier étage du Flore un écrivain, par ailleurs aussi un ami pour autant que cela soit compatible, me dire qu’après tout les dessinateurs de Charlie l’avaient sinon mérité, du moins bien cherché.
Sachant qu’il n’apprécie guère plus l’Islam que moi, je cherchais à en savoir plus. Il se déroba. Il avoua finalement que son confort personnel (ce que les artistes nomment pompeusement : leur œuvre) lui importait plus que le destin du monde.
La discussion aurait pu s’arrêter là. Mais quand il ajouta : « Il ne faut surtout pas jeter de l’huile sur le feu » et qu’il me traita de type belliqueux qui jouit sexuellement des conflits qu’il provoque et qu’il mit en cause un mensuel dirigé par Elisabeth Lévy auquel mon nom est parfois associé, je me demandai si ce qu’il fallait déplorer le plus était son aveuglement ou sa lâcheté.

« Ne pas jeter de l’huile sur le feu » : aucune expression ne m’agace plus. Elle signe une forme d’asservissement volontaire qui va de pair avec un pacifisme mou et la fin de toute pensée. Mon ami m’expliqua ensuite, comme si je n’en avais jamais eu la moindre conscience, que tout est plus compliqué qu’on ne l’imagine, qu’il ne faut pas avoir une vision du monde en noir et blanc et que respecter les croyances et les valeurs de chacun est un impératif que je devrais respecter. Je sais par ailleurs qu’il enseigne aussi à Sciences Po. Le Barbare que je suis songe dorénavant à s’y inscrire une seconde fois pour mieux comprendre comment la morale s’est substituée à la politique, le droit-de-l’hommisme à la Realpolitik. Et surtout pourquoi, comme le suggère le rapport Conesa (Pierre Conesa est un ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense) « la France doit désormais assumer qu’elle est un pays musulman et revendiquer un siège à l’Organisation de la Conférence Islamique ».

Peut-être, mais j’en doute fort, en viendrais-je même à ne pas trouver abject le Manifeste des cinéastes et artistes anglais (dont Ken Loach et Mike Leigh) invitant à boycotter Israêl, ainsi que tous les festivals où des films Israéliens seraient présentés. Car il va de soi que s’il y a un pays qui jette de l’huile sur le feu dans le paisible monde arabe en refusant un État palestinien, c’est bien ce surgeon du nazisme implanté au Proche Orient…

Adultère : Gleeden assigné en justice

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gleeden adultere eglise

Islamophobie et antisémitisme sont des mots que l’on entend beaucoup en ces temps difficiles. Christianophobie c’est plus rare… Le Président de la République condamne la décapitation de 21 coptes en faisant seulement état de leur nationalité égyptienne. Le même Président suivi par le maire de Paris a pris l’habitude de saluer soigneusement les fêtes juives et musulmanes, se gardant bien de faire de même pour les fêtes chrétiennes. À la trappe Noël et Pâques. Voilà un tableau faisant le compte des profanations de cimetières chrétiens, juifs et musulmans. Horreur !

Quelques instants plus tard, les cimetières chrétiens sont devenus simplement municipaux ! À Nantes, un énergumène entre dans la basilique Saint-Nicolas, jette un crucifix à terre et urine dessus. Immédiatement, le parquet colmate. Simple « dégradation de monument historique ». Qui débouchera sur une relaxe comme dans l’affaire de des cloches de Notre-Dame. Allons, qu’est-ce que vous allez chercher, une fois nettoyé le crucifix sera comme neuf. Rappelons à ce procureur subtil que pour une tête de porc laissé devant une mosquée un soir de beuverie, en France, c’est neuf mois dont trois fermes.

Alors, le républicain équitable sent naître vis-à-vis de ses concitoyens chrétiens un sentiment de solidarité. Patatras ! C’est le moment choisi par certains de nos amis cathos pour lancer une campagne absurde et cédant à la mode qui consiste à saisir la justice. Démontrant que derrière les ouvertures papales, la tentation de l’ordre moral est toujours bien présente chez certains.

De quoi s’agit-il ? Une partie de la cathosphère s’est offusqué des publicités affichées à l’arrière des bus faisant la promotion d’une application numérique mettant en contact des gens tentés par des aventures extra-conjugales. L’existence d’une telle application démontre s’il en était besoin la capacité de la société marchande de s’insinuer partout, ce qui n’est quand même pas un scoop.

Ah mais non ! Attention, tout ceci est très mal ! Tollé, campagne, lobbying, « morale, bonnes moeurs, valeurs, scandale ! ». Les maires ne sont pas en reste qui pour certains demandent (et obtiennent) le retrait des affiches, et pour d’autres prennent des arrêtés d’interdiction (!). Jusqu’à Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’assemblée, qui prend leur parti. Ce qui aurait dû attirer l’attention, le soutien d’un personnage de ce calibre étant quand même très mauvais signe. Le pire est atteint par ces 170 élus qui se fendent d’une lettre ouverte au patron de la RATP dans Le Figaro

Montrant qu’ils ne sont pas remis de n’avoir su monter dans le train de la Manif pour tous. En se bousculant pour monter dans le tortillard de cette mauvaise cause. Pour breveter les pauvres arguments, on les prétend juridiques et on annonce à grand fracas « qu’on a saisi la justice ».

Une fédération d’associations catholiques aurait assigné la société propriétaire du site de rencontres adultérines Gleeden pour « contester la légalité du site et de ses communications publicitaires« . Gros doutes : quel est l’objet de la procédure, quelle juridiction saisie, quel intérêt pour agir ? En France, le contrôle de la conformité à l’ordre public appartient à l’État.

Et surtout quels sont les arguments juridiques ? Ne disposant pas de l’assignation, contentons-nous de ceux publiés dans la presse et sur les réseaux.

Pour les associations, Gleeden, en facilitant « l’adultère, fait la promotion publique de la duplicité, du mensonge et de la violation de la loi. Car si l’infidélité n’est plus une faute pénale depuis 1975, l’article 212 du Code civil dispose que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance ». La convention entre le site et ses membres serait donc irrégulière car basée sur la promotion de comportements illicites. »

Bien bien bien. Malheureusement, cette initiative est juridiquement fantaisiste, et surtout politiquement sévèrement à côté de la plaque. Et en ce moment c’est une mauvaise action.

Sur le plan juridique tout d’abord. Qu’est-ce que le mariage ?  Un objet juridique double. C’est tout d’abord un contrat spécifique auquel le couple adhère pour obtenir le statut « d’époux ». Ensuite une institution organisée et contrôlée par l’État en raison de ses conséquences familiales et patrimoniales.  Cette double nature explique qu’il soit prononcé par le maire agissant comme officier d’État civil au nom de l’État (l’institution), mais qui va vérifier et recueillir le consentement des époux à cet engagement (le contrat). Une fois prononcé il est publié et devient opposable aux tiers. Toutes les sociétés humaines connaissent ou ont connu le mariage. Celui-ci a pris des formes et connu des évolutions différentes. Chez nous, au mariage religieux a succédé le mariage républicain. En 1804 Portalis un des auteurs du Code civil le définissait comme « la société de l’homme et de la femme qui s’unissent pour perpétuer leur espèce, pour s’aider par des secours mutuels à porter le poids de la vie et pour partager leur commune destinée. » Cette simple lecture démontre à quel point nous en sommes loin aujourd’hui. Le divorce de masse, l’individualisme triomphant, et plus récemment le « mariage pour tous », dernier clou planté dans le cercueil, ont peu à peu vidé l’institution de sa substance. Le mariage est devenu un contrat presque comme les autres. Qui prévoit des obligations et une rupture fautive si elles ne sont pas respectées.

En quoi l’adultère, non-respect de l’obligation contractuelle de fidélité serait-elle un comportement illicite, pour d’autres que les deux époux concernés ? Alors, qui prête son appartement à une copine qui a une aventure, est le complice d’une opération contraire à l’ordre public ? L’époux, pris par le démon du jeu, qui dilapide l’argent du ménage, contrevenant ainsi à son devoir de secours verra le divorce prononcé à ses torts. Mais devrait-on aussi poursuivre les casinos et la Française des jeux ?

Et qu’est-ce que l’adultère aujourd’hui ? Une question relevant de la vie privée. Dans les sociétés antiques, elle était souvent considérée comme portant atteint à l’ordre social. La parabole de la première pierre nous rappelle que les musulmans n’étaient pas les seuls à lapider. Les Romains n’étaient pas tendres non plus. Aujourd’hui c’est fini. L’infraction pénale tombée en désuétude a été abrogée en 1975. Ce n’est plus une cause péremptoire (automatique) de divorce. Et si elle est encore utilisée dans les procédures pour faute (20 % des divorces), c’est une forme très subjective et relative qui est utilisée par le juge. Ainsi, la simple inscription sur un site de rencontre peut être considérée comme une infidélité. Au contraire des Romains pour lesquels il n’y avait d’adultère que « gladius in vaginam » (traduction inutile), la consommation n’est plus nécessaire pour constituer une faute contractuelle susceptible de faire prononcer le divorce.

Deux autres arguments de nos nouveaux pères–la-pudeur lèvent le voile sur l’opération. Gleeden ferait « la promotion publique de la duplicité et du mensonge » au-delà du ridicule de l’affirmation, on répondra : et alors? Le mensonge et la dissimulation font partie des universaux anthropologiques dont l’utilité sociale est évidente. Et puis s’il vous plaît, adultère et mensonge, laissez-nous tranquilles avec vos dix commandements.

Et on nous assène que « derrière l’infidélité, il y a des enfants, des familles brisées, des drames familiaux ». Inversion des causes et des conséquences. Il vaudrait peut-être mieux incriminer d’abord sur les causes sociales de ces problèmes. Le sort d’un enfant français d’une famille recomposée sera de toute façon toujours plus enviable que celui d’un gamin des trottoirs de Manille. Ajoutons méchamment qu’il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Et puisque l’adultère est responsable de tant de malheurs, suivre l’ayatollah Kazem Sidighi qui lui impute les tremblements de terre…

On voit bien dans ces discours se profiler l’envie irrépressible de réinjecter dans la sphère publique une morale religieuse qui n’a rien à y faire. Ces tentatives récurrentes sont vouées à l’échec. Et disqualifient leurs auteurs

Et ce n’était franchement pas le moment d’agiter ce grelot. Le difficile débat sur la laïcité, qui concerne d’abord l’islam de France n’a pas besoin de ce genre de diversion qui permet tous les amalgames. Bien qu’athée, je sais faire la différence  entre les religions.

Islam de France Inter

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salafisme france inter

J’avoue, j’ai toujours été un peu réfractaire à l’intégrisme. Contrairement à certains de mes congénères, le fondamentalisme religieux ne suscite chez moi nul enthousiasme jovial, nulle montée d’adrénaline et de testostérone à l’idée de me flageller matin et soir, ou d’instaurer par la lance ou la kalachnikov une théocratie de quartier afin de convaincre tous mes voisins d’aimer leur prochain. Les pères élevés chez les Jésuites ne sauront jamais de quelles jouissances bien légitimes ils privent inconsciemment leurs fils en leur transmettant la passion surannée pour les humanités en général, et l’humanité en particulier. Bref, je renâcle encore aujourd’hui à la perspective de fréquenter assidûment la paroisse schismatique de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, que je préfèrerais voir évacuer une fois pour toutes par des CRS casqués.

Aussi, quelle ne fut pas ma stupeur vendredi matin, en écoutant la revue de presse de France Inter, d’apprendre que 89 mosquées françaises avaient été identifiées par le ministère de l’Intérieur comme des lieux de propagande salafiste ! Citant Le Figaro, l’animatrice m’annonçait par ailleurs posément que 41 autres subissaient déjà l’entrisme de ce courant fondamentaliste. Après avoir demandé à ma moitié si la radio était bien réglée sur France Inter, je me suis interrogé : avais-je raté un épisode ? En général, à cette heure matinale, on évoquait plutôt la montée effrayante de « l’islamophobie », fameuse maladie mentale qui consiste à prendre peur en visionnant les vidéos de Daech ou à affirmer qu’une femme aurait le droit d’aller à la piscine.

Des journaux épris de liberté nous rappelaient eux aussi depuis un mois combien la plupart des musulmans français souffraient d’un mystérieux « amalgame » avec les terroristes, ainsi que d’une « stigmatisation » éhontée, fondée sur un ignoble « apartheid » territorial et une tragique « ségrégation » sociale. Mais ce jour-là, l’antenne publique sur laquelle officie toujours Pascale Clark semblait soudain avoir décidé d’en finir avec le silence radio qui s’imposait, jusqu’ici, dès lors qu’une info liée à l’islam de France se révélait vaguement anxiogène. Les données des services de renseignements que s’était procurées Le Figaro amenaient le journaliste à ce verdict formel : « Le spectre d’une véritable contagion radicale plane sur les mosquées de France. »

D’après l’article, le rapport rendu par un expert du bureau des cultes au ministère de l’Intérieur précisait à propos de ces militants radicaux, bien qu’ils condamnent officiellement le djihad : « Ils prônent un retrait du monde et une rupture quasi-totale avec les non-musulmans afin de se consacrer à la religion. Cette vision exclusive considère toute soumission aux lois de la République, dans le cadre d’une convocation au commissariat ou au tribunal, comme illicite car revenant à cautionner un ordre impie. » Pour séduire, ils emploient un discours « victimaire et complotiste », mais font aussi rêver leurs ouailles en leur promettant la « lumière », des amis et des « maris ou épouses pures ». Ensuite seulement viennent « les cours coraniques et la prise en main radicale ». Leur objectif, de plus en plus souvent atteint : se faire élire à la tête des associations qui gèrent les salles de prières et autres mosquées à proximité desquelles ils ouvrent boutique.

Voilà qui justifiait peut-être le réveil inattendu de radio bobo. Alors que les Croisés ont remis leurs épées au fourreau depuis quelques siècles, des hordes de fanatiques musulmans déferlaient quant à eux ces jours-ci sur tous les continents pour égorger nos fils, nos compagnes, et bien d’autres. Chez nous, certains flinguaient à bout portant des petites filles ou des agents de la paix, tandis que d’autres s’envolaient pour la Syrie. Mais sans doute n’avait-on pas, jusqu’à présent, tous les éléments pour mesurer à quel point le cancer de l’islam radical s’était métastasé. Pourtant, dès le 10 février, une autre publication aurait pu alarmer la revuiste de France Inter. Ce jour-là, Le Monde des religions mettait en ligne, avec les précautions introductives nécessaires, l’invraisemblable lettre ouverte du docteur Abdelrahmène Azzouzzi, urologue, chef de service au CHU d’Angers et conseiller municipal de la ville, à « ses collègues et amis élus ».

Ce médecin, dont l’histoire ne dit pas s’il refusait d’examiner des patients de sexe féminin, feint d’abord de s’interroger : « Il faudrait peut-être que je continue à faire semblant de partager un chemin commun avec vous ». Mais il tranche aussitôt : « Je ne le ferai pas car beaucoup trop nous sépare. » À savoir ? « Que toute une partie de nos concitoyens vit déjà dans une situation d’exception et que des lois visant implicitement les Français musulmans se succèdent. » Malheureusement, le signataire du serment d’Hippocrate omet de préciser lesquelles. En revanche, il énumère exhaustivement les cibles qu’il vise quant à lui : « l’école de la République » qui « s’attaque avec violence à des enfants de 8 ou 10 ans parce que musulmans », mais aussi la police et l’armée françaises où « le racisme est endémique ». À travers ses fonctions régaliennes, c’est contre « la politique islamophobe de l’Etat français » et sa « laïcité à géométrie variable » que notre damné de la terre Bac + 10 s’insurge.

D’ailleurs, du haut de son statut de chef de service hospitalier, il évoque une « discrimination à l’emploi », entre « l’apartheid médiatique » et la « nausée » que lui donne – accrochez-vous à votre parasol – « la nuée de candidats et candidates locaux tous plus blancs les uns que les autres ». Du point de vue de ce pauvre nanti ségrégé, la France est aussi « la nation la plus islamophobe du monde » parce qu’après l’assassinat de quatre juifs par des islamistes, « elle termine ce merveilleux élan républicain du 11 janvier dans la synagogue de la Victoire ». Sans compter l’absence persistante d’une interdiction définitive de recevoir Zemmour ou Finkielkraut sur un plateau télé, au profit de leurs « concitoyens d’obédience musulmane majoritairement issus des colonies de feu l’Empire français ». De toute façon, « notre présente société asservie par l’argent » comme le prolo par son tiers-payant n’est plus digne, dit-il, de son attachement aux véritables valeurs de la République.

« Le camp des éradicateurs est activement à l’œuvre et couvre les voix du camp des conciliateurs », clame-t-il encore avant de conclure – en bon conciliateur – par une menace : « Ce qui en ressortira sera le fruit de vos actions ou inactions (…) Ceux qui ne s’obstinent pas à construire la paix obtiennent la guerre ». Au terme de cette déclaration de sécession, unilatérale et sans appel, notre concitoyen évoque enfin son « retrait » et précise : « Je m’en lave les mains et (…) je m’en retourne à mon épouse, à mes enfants et à mes deux ânes. » Mon père m’a souvent répété ce proverbe latin : « Asinus asinum fricat »[1. L’âne frotte l’âne.].

*Photo : YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA. 00624790_000009.

Même les barbares sont décevants

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islam charlie hebdo nihilisme

Symptômes.

Il est vraisemblable qu’un jour plus ou moins lointain Causeur n’existera plus et ne sera même plus pensable. Chacun d’entre nous sait qu’il est mortel. Et nous avons tous appris à l’école que les civilisations aussi sont mortelles. Nous avons un peu de peine à le reconnaître, mais nous assistons à l’agonie de nos sociétés. Les symptômes sont si nombreux que nous nous abstiendrons de les énumérer.

Le premier est que nous avons désappris à lire et à écrire. Et que nous avons oublié que le silence et la solitude sont les conditions de la culture. Bref, qu’il vaut mieux avoir pour compagnons Montaigne, Baudelaire, Amiel ou Proust que Laurent Ruquier, des jeux vidéo ou des professionnels de la compassion.

L’agonie d’une civilisation tient aussi au fait qu’elle a perdu ses défenses immunitaires. Elle ne sait plus comment se défendre, ni même pourquoi elle devrait le faire. Elle est devenue totalement nihiliste, mais d’un nihilisme qui est de l’ordre du renoncement parfois, de la bêtise souvent, de la lâcheté toujours. Au fond, personne ne veut croire que nous sommes en guerre. On privilégie le vivre-ensemble, la tolérance, voire une neutralité bienveillante. Certes, les enfants perdus de la République nous bousculent un peu, mais c’est sans doute que nous n’en avons pas fait assez pour eux. Certes, des musulmans légèrement plus agressifs que d’autres violentent ou massacrent. Mais c’est que nous n’avons pas bien formé leurs imams et pas construit suffisamment de mosquées.[access capability= »lire_inedits »]

Là où débute le débat

Se poser la question de savoir pourquoi nous n’avons pas de problème avec les bouddhistes, les shintoïstes ou les hindouistes, alors que nous en avons tant avec les musulmans, serait indélicat. Dire que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie serait d’une grossièreté insupportable. Se demander pourquoi les trois millions de jeunes Égyptiens qui affirment leur athéisme se retrouvent dans des prisons ou des camps de rééducation, quand ils ne sont pas obligés de s’exiler, est une question qu’il vaut mieux esquiver. De même que l’éradication des juifs ou des chrétiens dans le Proche-Orient. À la limite, comparer les fous d’Allah aux évangélistes protestants (qui n’ont fait de mal à personne) est acceptable. Le débat s’arrête là. Or, à mon avis, c’est là qu’il débute. L’islam, qui a sans doute aussi de bons côtés – même si je peine à les percevoir et si je préfère les laisser aux Arabes ou aux Indonésiens – exerce aujourd’hui un pouvoir de fascination à peu près équivalent à celui que le nazisme, le stalinisme ou le maoïsme ont exercé en leur temps. Le désir de soumission, la peur de la liberté, le retour à un modèle patriarcal, sans omettre un zeste de culpabilité lié à un passé colonial, lui ont donné des ailes. La manne pétrolière, de sérieuses assises. Et, par un effet de mode, rien n’étant plus contagieux que la mode, un élan inattendu. L’idée, par ailleurs assez géniale, d’un califat lui a permis de disposer d’une stratégie offensive dont je vois mal ce qui pourrait l’arrêter. En outre, la nature ayant horreur du vide – et la France étant entrée dans l’ère du vide – je parierais volontiers sur la victoire de ceux qui croient encore en quelque chose sur ceux qui ne croient plus en rien.

Le lieu le plus rapproché de l’enfer

Il y a plus de cinquante ans, à l’université de Lausanne, presque tous mes amis étaient algériens. Ils avaient fui la France. Aucun d’eux ne lisait le Coran. Ils se battaient pour une Algérie indépendante et socialiste. Aujourd’hui, ils me mettent tous en garde contre l’islam. Et quand je regarde les vidéos d’Aldo Sterone (un immigré algérien qui commente mieux que quiconque l’actualité politique sur YouTube) je me demande : comment en sommes-nous arrivés là ? Éric Zemmour formule quelques hypothèses avec lesquelles je suis souvent en accord. Mais la réponse qui me semble la plus judicieuse est la lassitude. Chacun sent bien que tant sur le plan culturel qu’économique la France est à bout de souffle. Et que les Français, sans oser se l’avouer, attendent les Barbares. Mais même les Barbares seront décevants.

Je suis arrivé à Paris dans les années 1960. C’était sans doute, comme le répétait volontiers Cioran, le lieu le plus rapproché du paradis. Comme personne ne me croit quand je raconte l’ébullition intellectuelle et artistique qui régnait alors, je préfère m’abstenir. Mais c’est sans regret que je quitterai le lieu le plus rapproché de l’enfer, même si, pour un nihiliste frivole, l’enfer présente, lui aussi, un certain attrait. À la condition de disposer d’un climatiseur assez puissant pour ne pas être totalement asphyxié par la débilité ambiante dont je sais gré à François Hollande de l’incarner de façon irréprochable.

Je conclurai en lui disant, moi aussi : « Merci pour ce moment ! »[/access]

Pierre Autin-Grenier, Brautigan français

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pierre autin grenier

Avez-vous lu Pierre Autin-Grenier ? Si ce n’est pas le cas, ce ne serait pas très étonnant.

Pierre Autin-Grenier était un auteur confidentiel, comme on dit. Il était d’ailleurs très lucide sur sa visibilité médiatique dont il se moquait comme de l’an quarante : « Recenser en fin d’une vie rêveuse et distraite une somme d’écrits aussi minces qu’une membrane de chauve-souris et n’envisager au mieux de ne rédiger maintenant que de laconiques cartes postales à quelques rares et lointains fidèles, méritent bien, ma foi, d’être regardé comme le poète le plus prometteur du patelin par mes six cents trente neufs lecteurs et cela, mieux que de me combler d’honneur, suffit tout à fait à mon bonheur. »

D’emblée, en quelques lignes, vous avez ce qui fait la « touche » Pierre Autin Grenier. Un mélange calme d’autodérision et de mélancolie discrète, sans compter un style reconnaissable entre tous, à la simplicité travaillée, à l’évidence trompeuse car vous pouvez être emportés très loin du sujet initial qui vous fait partir d’une grille mal fermée alors que quelques paragraphes plus loin,  vous vous retrouvez, avec sur le pare-choc de votre voiture, du sang et des petites ailes blanches car vous venez d’écraser un ange sur une départementale.

Pierre Autin-Grenier, qui décidément ne fait aucun effort pour s’imposer dans le paysage des lettres, est mort le 12 avril 2014. Le lecteur comprend assez vite de quoi puisque Analyser la situation, ouvrage posthume, est dédié à son cancer du poumon. Rassurez-vous, aucune considération grave sur la maladie, la souffrance, la mort ou alors dans la suggestion, le non-dit, l’implicite qui se devine dans le blanc séparant deux textes.

Mais pour l’essentiel Pierre Autin-Grenier, dans Analyser la situation, ne change en rien la manière qui a fait sa réputation auprès d’un cercle d’admirateurs que sa mort a laissé désorientés parce qu’il faisait partie, selon le mot de Chardonne, de ces écrivains qui n’avaient pour lecteurs que des gens qu’il aurait voulu pour amis. La manière Autin-Grenier, c’est le récit court, la nouvelle, le fragment d’une autobiographie plus ou moins fantasmée, voire le poème en prose. On pense en lisant Autin-Grenier, à Richard Brautigan ou à Frédéric Berthet. Avant Analyser la situation, Autin-Grenier avait écrit des recueils qui disaient assez son humour noir, sa douceur, sa résignation polie et drôle devant l’absurdité du monde. On recommandera par exemple la trilogie parue chez Gallimard/l’Arpenteur : Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée, L’éternité est inutile. Si les choses se passent bien entre Autin-Grenier et vous, vous me remercierez et vous reviendrez régulièrement vers ces trois livres, même pour quelques minutes, en les ouvrant au hasard car une des manières de savoir que l’on a à faire à un grand écrivain, c’est qu’on ne saute jamais les mêmes passages à la relecture.

Dans Analyser la situation, nous verrons un homme rouler très vite dans la nuit en faisant le point sur sa vie puis un autre homme s’interroger avec inquiétude sur les rapports entre le sauté de riz de veau aux morilles, qui est le plat préféré de l’écrivain Jim Harrison, et la création littéraire. Sans compter celui qui emporte une « victoire au finish contre les cannibales » grâce à Samuel Beckett et un autre qui prouve sa bonne santé mentale en avalant des anxiolytiques pendant une performance d’avant-garde au Palais de Tokyo. Il s’agit sans doute d’un seul et même homme et il s’agit certainement de Pierre Autin-Grenier lui-même, c’est à dire de nous tous, en fait, qui avons, pour peu que l’on soit lucides et que l’on sache prendre un peu de temps pour se regarder dans le miroir des jours, l’impression de vivre dans un monde légèrement absurde où l’on se promène comme des étrangers en pays lointain. C’est que Pierre Autin-Grenier raconte ses histoires comme nous déroulons nos existences : on croit avoir tracé la direction une fois pour toutes et l’on s’aperçoit qu’on est soudain très loin de ce qu’on avait voulu. C’est angoissant, mais quand on lit Autin Grenier, on se dit que ce n’est pas forcément plus mal et puis, de toute façon, on finira bien par  trouver « un coin tranquille pour lancer le bouchon dans l’eau claire de ruisseaux sans prétention et taquiner le goujon en attendant que se pointe le soleil de midi, l’endroit magique où construire des cabanes en rondins pour protéger des rigueurs de l’hiver les ragondins ou batifoler l’été sur les berges sauvages en compagnie de nymphettes d’à peine seize ans aux blondeurs frisottantes. »

Analyser la situation de Pierre Autin-Grenier (Finitude)

On signalera chez le même éditeur, Une manière d’histoire saugrenue, un recueil d’hommages à Pierre Autin-Grenier.

Analyser la situation

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La BD fait sa révolution

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pilote mai 68 goscinny

À l’origine, il y avait Dieu. Le Pacha du paquebot Pilote. René Goscinny (1926-1977), le maître de la bande dessinée moderne, le créateur virtuose à qui l’on doit Astérix, Lucky Luke, Iznogoud ou encore le Petit Nicolas. A ses côtés, d’indisciplinés disciples, des chevelus, des anars, des jeunes loups à l’imaginaire halluciné qui vont faire exploser les cases. Après eux, la BD ne sera plus jamais un art inoffensif réservé aux innocentes têtes blondes. Cette nouvelle garde montante, crayons en bandoulière, terriblement douée n’a pas d’autres choix pour exister que de tuer symboliquement le « père ». La Statue du Commandeur doit tomber. Mai 1968 facilitera ce « crime » de papier.

Le journaliste Eric Aeschimann et le dessinateur Nicoby racontent la révolution au sein du magazine Pilote entre 1968 et 1972 d’après les témoignages de Gotlib, Fred, Druillet, Bretécher, Mandryka et Giraud. C’est passionnant, malin, nostalgique, triste et effervescent comme une tragédie antique. Ceux qui ne connaissent pas les protagonistes de cette affaire ou les arcanes de la BD découvriront avec avidité que le 9ème art est un univers impitoyable. Et comment de gentils hippies au style relâché peuvent devenir de féroces combattants. Pour les amateurs du genre, la réunion de l’été 1968 qui vit Goscinny convoqué devant une sorte de comité de salut public composé de dessinateurs énervés fait partie de la légende. Elle est l’élément fondateur qui donna naissance à une nouvelle forme d’expression graphique avec le lancement de L’Echo des Savanes ou Métal Hurlant. L’atmosphère enfiévrée des AG et le goût pour le lancer de pavés ont incité quelques-uns à prendre d’assaut le navire Pilote et saborder son commandant de bord. Cette manœuvre laissa des traces indélébiles car Goscinny fut le seul « patron » à se déplacer. Il dut subir des attaques injustes adressées principalement aux éditeurs. Il se trouva pris au piège. Lui, le scénariste de génie formé à l’école de Mad devenait le suppôt du Grand Capital.

Il faut avouer que sans sécurité sociale et sans retraite, les dessinateurs étaient des prolétaires corvéables à merci. Un épisode de la lutte des classes se rejouait au pays de Tintin et Spirou. Jean Giraud dit Moebius, présent à cette fameuse réunion, se souvenait de ce chahut : « On y était allés, on y allait à fond car Goscinny avait l’air tellement fort. Cette réunion concrétisait la pression de l’époque. D’une certaine façon, c’est lui qui a enregistré cette pression. Ce n’était pas méchant, on était brouillons et véhéments, dans un premier temps, j’ai cru qu’il avait digéré ».

La BD de grand-papa entrait dans l’âge adulte. Le travail d’Aeschimann et Nicoby revient sur cette folle période où une BD plus débridée, plus politisée et moins asexuée allait définitivement quitter le rayon jeunesse pour d’autres territoires de création. Tous ces fous furieux ont inventé un art nouveau qui irriguera dans les années 80, le cinéma, la publicité, la musique ou la télévision. Cette forme d’irrévérence semble quelque peu désuète à notre époque actuelle vu la manière dont toutes les dissidences sont assimilées par le système médiatique.

Près d’un demi-siècle après ce big-bang, il n’y a pas de rancœur, plutôt une immense admiration pour Goscinny. Chaque témoignage révèle le profond respect pour ce seigneur. Avec ses costumes trois pièces, sa Mercedes et sa discrétion de mise, ce Monsieur intimidait autant par son élégance que par son esprit visionnaire. Pour Claire Bretécher (Cellulite, Les Frustrés, Agrippine, etc…) : « son côté très réservé, bien élevé, courtois. Très charmant bien que sur la défensive… » avait beaucoup de classe et de charme. Pour ces révolutionnaires de pacotille qui voulaient « être calife à la place du calife », elle n’a qu’un mot : « c’étaient des connards !! ». « C’est Pilote qui m’a fabriqué et qui m’a ouvert les portes de la liberté. La créativité est restée. Après les étoiles ont voyagé » conclut Druillet (Lone Sloane, La Nuit, Salammbô, etc.). Aujourd’hui, les œuvres de tous ces énergumènes de la BD et celles de Goscinny cohabitent. Ce sont même des classiques !

La révolution Pilote 1968-1972 – Les années Goscinny, quand la bande-dessinée est devenue adulte ! – Ecrits et dessinés par Aeschimann et Nicoby – Dargaud.

La Révolution Pilote - Tome 0 - La Révolution Pilote

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Philharmonie pour tous

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philharmonique mozart ouvreuse

Ça y est, messieurs dames de Paris, de Pantin et de la planète, la Philharmonie est à vous ! Elle est grande. Elle serait même grosse pour son âge. Une énorme barre en travers de La Villette qui, comme dit le patron, « dialogue avec la banlieue », preuve de son adhésion au monde moderne.

Le soir de l’inauguration, on était mal nous autres auxiliaires de placement. Rien n’était sec, il a fallu scotcher les numéros sur les accoudoirs, les gens rataient la marche dans l’ombre et se vautraient sur leurs voisins, des rangées de fauteuils sur vérin tanguaient comme une péniche, d’autres n’avaient pas de fauteuil du tout, on a dû arrimer les baronnes à des chaises, les escalators ont tenu trois quarts d’heure, les coulisses font assez Beyrouth 1989, les panneaux acoustiques ne fonctionnent pas, alors je vous jure que dans les balcons suspendus on entend beaucoup moins qu’en bas, bref, c’est ouvert, c’est beau, c’est varié, c’est pas cher, c’est plein, c’est neuf, mais on n’est pas rendu.[access capability= »lire_inedits »]

Le 14 janvier, avant l’ouverture des portes, je n’arrivais même pas à savoir le nom. « Philharmonie 1 » qu’on m’a dit au bureau du personnel pour ne pas confondre avec la salle autrefois « modulable » qui devient « Philharmonie 2 » – comment on s’est fait incendier par les clients à la bourre qui comprenaient plus rien. D’autres préfèrent : Cité de la musique, grande salle/petite salle. Vous avez remarqué comme les lieux de fête ont le cœur administratif. À mon avis, tôt ou tard ça s’appellera SPB (Salle Pierre Boulez), et basta.

Inauguration émotionnelle. Pas de Pierre Boulez, le commanditaire, malade. Pas de Jean Nouvel, l’architecte, trahi. Mais le président Hollande venu prononcer un discours sur l’art (si, si, l’art. Il aura fallu deux carnages collatéraux pour que le mot art rentre du bagne et que le mot culture prenne une semaine de vacances). Plus applaudi, le président, qu’Hélène Grimaud, Renaud Capuçon, le Chœur et l’Orchestre de Paris ensemble. Resté jusqu’à minuit. Du coup, la maire Hidalgo a dû rester aussi, elle qui déteste les classiques, nous l’a-t-elle seriné ! Vous voulez la gloire tranquille ? L’harmonie ? Inaugurez une philharmonie.

Maintenant, le programme. Il y en a tous les jours pour tous les goûts, des stars, des bleus, du piano, du baroque, du jazz, du raga, des institutions locales, des orchestres américains, une expo David Bowie le mois prochain. Et surtout, surtout, des trucs pour les jeunes.
En France, l’âge moyen du mélomane qui fréquente les concerts classiques était de 36 ans à l’arrivée de Mitterrand (François) en 1981, il est de 61 ans aujourd’hui. Pas un auditeur nouveau. C’est le sociologue Stéphane Dorin qui nous l’apprend en marge du Salon Musicora. Si on veut qu’elle serve, la Philharmonie, va falloir en mettre un coup. Parce que les quidams qui ovationnaient le président, l’autre soir, ils habitent pas Aulnay et ils ont pas 16 ans. Oublions les quadras, génération Haribo-Tagada-Bio-Pop perdue pour la cause. Restent les petits. Mais l’école de l’art, jetez un œil aux cours de vos lardons. La pente à remonter ! Il est loin, le Mozart pour tous. Loin l’ado dénabillatisé. Loin, l’avenir de la Philharmonie. Loin, loin.>[/access]

*Image : Soleil.

American Sniper : extension du domaine de la guerre

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american sniper irak eastwood

L’Inspecteur Harry est de retour. À 84 ans, Clint Eastwood, supposé suffisamment momifié et panthéonisé pour être inoffensif, a chaussé à nouveau les rangers et enfilé le treillis du vilain papy réac parachuté sur le champ de bataille d’un nouveau film de guerre. Dans Mémoires de nos pères en 2006, alors que les Etats-Unis s’engluaient depuis trois ans en Irak, Eastwood démontait avec le classicisme rigoureux qui est sa marque de fabrique, et un soupçon de grandiloquence, les rouages de la machine à fabriquer des héros désincarnés en s’appuyant sur le sacrifice des hommes ordinaires. Dans les Lettres d’Iwo Jima, il choisissait d’inverser la perspective et d’adopter le point de vue des Japonais. American Sniper se rapproche clairement plus du premier que du second : il ne faut pas y chercher le point de vue des Irakiens, uniquement cantonnés dans le rôle de l’ennemi ou de la victime. Les insurgés courant en tous sens dans les ruelles poussiéreuses, les civils, qui de terrorisés se changent en terroristes, jusqu’au sniper ennemi dont on n’apprendra rien, sinon qu’il remportait des trophées dans sa jeunesse et manie la perceuse pour châtier les traîtres, tous se réduisent à n’être que de simples silhouettes dans la lunette de visée du protagoniste principal, Chris Kyle, the American Sniper.

De Mémoires de nos pères, American Sniper emprunte la réflexion entamée neuf ans auparavant sur la fabrique de la guerre et du héros. À cette différence près qu’Eastwood se frottait en 2006 à la « bonne guerre », celle qui a contribué à écrire la légende dorée de la « Destinée Manifeste ». L’Irak a depuis longtemps basculé dans le registre des « sales guerres », celles que l’Amérique mène, honteuse mais toujours sûre de son bon droit. Au Vietnam, l’Amérique pouvait au moins se targuer de lutter contre la propagation du communisme, au nom de la fameuse théorie des dominos. En Irak, la guerre s’est construite sur un mensonge, celui des armes de destruction massive et de « Curveball », l’indicateur mensonger de la CIA, et sur des appétits pétroliers. Elle plonge depuis 2003 des milliers de soldats et les populations civiles dans l’enfer d’un conflit qui semble bien plus injuste et facteur de chaos que le Vietnam. Mais à toute guerre, il faut des héros. L’intervention américaine en Irak n’a peut-être pas servi des motifs très honorables et a contribué à faire de l’Irak le foyer islamiste sur lequel prolifère aujourd’hui Daesh mais il faut bien que l’Amérique ait toujours raison. My country, right or wrong.

Chris Kyle fut donc en Irak le héros que l’Amérique atttendait. Avec 160 ennemis abattus selon le Pentagone, et 250 si l’on en croit ses mémoires, son record n’a été dépassé que très récemment par un membre des Royal Marine britanniques qui a tenu à conserver l’anonymat, étant toujours d’active. Les Mémoires de Kyle se sont vendus à des millions d’exemplaires. Dans American Sniper, Kyle, incarné par Bradley Cooper, qui livre une performance d’acteur assez impressionnante, justifie ses actes de manière simple : « « Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir tué plus d’ennemis, car j’aurais alors sauvé plus des nôtres. Voilà ce que je raconterai au Créateur à l’heure du jugement dernier. » À la guerre comme à la guerre et le héros n’est pas un bon samaritain, il fait sa part du sale boulot qui consiste à tuer ceux qui pourraient tuer plus d’innocents si on ne les neutralisait pas. Quand, dans Impitoyable, on reproche à William Munny d’avoir abattu un homme désarmé, celui-ci répond froidement : « M’est avis que si un type décore la devanture de son bar avec le cadavre de mon ami, il a tout intérêt à être armé. »

D’Impitoyable à American Sniper en passant par Gran Torino, Eastwood continue à explorer la figure du héros protecteur qui, tueur fatigué, simple quidam ou soldat d’élite, est une figure constitutive de la mythologie américaine. Peu importe que l’Irak soit une guerre sale, il n’y a pas grande différence entre le carré de pelouse de Walt Kolwatski, dans Gran Torino, et le Moyen-Orient où la présence américaine est présentée comme le nécessaire rempart de la démocratie. Chris Kyle trouve donc logiquement sa place au panthéon eastwoodien, figure du fort qui défend les faibles. Cette rhétorique peut être jugée purement militariste et fascisante par les détracteurs du film d’Eastwood, dont Michael Moore par exemple, ou Seth Rodgen, réalisateur du récent et controversé The Interview, qui accusent le réalisateur américain de faire tout simplement l’apologie de l’assassinat à distance avec son histoire de sniper, mais elle est pourtant inhérente à la condition militaire. Comme l’écrit le colonel Michel Goya dans Sous le feu : « Bien plus que le sacrifice, le pouvoir de tuer dans un cadre légitime est la vraie spécificité de la condition militaire. Pour beaucoup de soldats, ce pouvoir exorbitant ajoute une dimension tragique supplémentaire qui se superpose encore à la pression psychologique de la peur au combat. » La guerre impose une responsabilité écrasante et la logique qui n’appartient qu’à elle seule exige un sacrifice nécessaire, qui est d’abord l’abandon par le combattant d’une part de son humanité et la découverte d’une autre part de cette humanité qu’il ignorait, révélée par le danger et la fraternité des armes. «Quiconque, écrit Jesse Glenn Gray dans Au Combat : réflexions sur les hommes à la guerre, n’en a pas fait l’expérience pour lui-même aura du mal à comprendre ce sentiment, tout comme ceux qui sont passés par là auront du mal à l’expliquer aux autres. » Dans American Sniper, c’est ce basculement dans le domaine de la guerre qu’Eastwood met en scène. Il le fait certainement de manière bien différente d’un Terrence Malick dans La ligne rouge mais les deux cinéastes ne développement pourtant pas un propos si différent, si l’on accepte de mettre de côté l’envahissante esthétique ultra-patriotique qui pourrait laisser croire qu’American Sniper n’est rien d’autre qu’un long clip de propagande pour l’armée américaine.

Eastwood reste un grand réalisateur. La manière dont il reconstitue l’enfer du combat urbain dans les rues de Bagdad et dont il restitue l’omniprésence de la mort rappelle la maestria d’un Ridley Scott dans La Chute d’un faucon noir. Là où Paul Greengrass livrait l’action de Green Zone à une caméra fébrile et où Brian de Palma dans Redacted multipliait les points et les angles de vue, Eastwood s’autorise de longs plans fixes et cultive le classicisme d’un cinéma qui cherche à restituer le tragique parfois, il est vrai, jusqu’à la caricature. La scène durant laquelle Kyle émerge d’un nuage de poussière, courant désespérément vers un transport de troupes aux portes ouvertes, comme pour échapper à la bouche de l’enfer, est exemplaire du lyrisme eastwoodien, dans ses excès comme dans sa beauté. La manière dont il filme l’incapacité grandissante de Kyle à se rattacher à la vie civile et à sa famille entre deux permissions est aussi fascinante. Bradley Cooper figure en effet un Chris Kyle monolithique, auquel il est bien difficile de s’identifier et pour lequel on peine à éprouver de la compassion. Il y a pourtant quelque chose de profondément humain dans le désarroi qui perce derrière la fausse bonhomie du good guy quand un jeune vétéran croise par hasard son chemin dans une station-service et le remercie de lui avoir sauvé la vie lors d’une précédente campagne en Irak. Kyle ne sait visiblement pas comment accueillir cette manifestation de gratitude qui ne trouve pas de place dans la mécanique psychologique qui est la sienne : celle du combattant professionnel tentant vainement de tenir à distance le monde dans lequel il est un tueur efficace et celui dans lequel on exige de lui qu’il soit simplement un bon père de famille. La force du film d’Eastwood est de représenter avec réalisme, et surtout une certaine retenue, de quelle manière ce pari impossible à tenir ravage petit à petit l’impitoyable sniper. On lui reprochera certainement d’avoir avec moins de finesse traité la part irakienne du récit mais le monolithisme apparent de Chris Kyle nous épargne aussi le numéro rebattu du vétéran qui craque en opération face à la pression morale. Eastwood ne nous épargne peut-être pas un certain pathos patriotique mais évite en revanche de nous seriner avec lourdeur ce que l’on sait déjà, à savoir que la guerre, c’est moche.

Si Chris Kyle/Bradley Cooper semble se poser aussi peu de questions, et donc susciter de la part du spectateur aussi peu d’empathie que lui en ressent pour les cibles qu’il « neutralise », c’est qu’Eastwood semble mettre en scène avec suffisamment de réalisme ce constat de Michel Goya : « Il faut donc un verrou et ce verrou c’est l’éthique des armes nourrie par le professionnalisme. Après avoir appris à tuer, le soldat doit également apprendre à ne pas le faire et c’est presque aussi complexe. » L’inquiet colosse incarné par Bradley Cooper dans ce American Sniper, qui semble si outrageusement patriotard au premier abord, est une force qui va mais il se laisse également emprisonner par le « verrou », devenant une barrière infranchissable pour le combattant qui ne peut plus se passer la guerre dont il écoute toujours les murmures effrayants, assis seul face à la télévision de son salon. La guerre a rattrapé finalement Chris Kyle sous la forme d’un autre vétéran, brisé psychologiquement par les années de service, qui l’a abattu froidement lors d’un gala de charité en 2013.

Si American Sniper démontre qu’Eastwood se préoccupe peu de savoir si les Etats-Unis mènent une guerre juste en Irak, il a aussi les qualités d’un film produit par un grand maître de cinéma et il serait injuste de le laisser pourrir en France dans l’ornière que lui a creusée le sénateur centriste Yves Pozzo Di Borgo qui, peut-être par démagogie et plus sûrement par bêtise, proposait de reculer la sortie d’un film jugé à priori discriminant. Par les temps qui courent, on jugera seulement que pousser à ce point la délicatesse électorale ne relève plus de la prévention mais du masochisme. On peut reprocher à Eastwood le manque de finesse et de jugement politique mais il conserve le talent qui parvient à inscrire American Sniper dans cette longue geste cinématographique qui, à travers Impitoyable, La Route de Madison, l’étrange galerie de Minuit dans le jardin du bien et du mal, Million Dollar Baby, Gran Torino ou J. Edgar, continue à user d’un classicisme somptueux pour raconter le roman national américain. Il arrive en effet qu’un Américain avec des idées simples fasse un cinéma plus compliqué qu’il n’y paraît.

Cinquante nuances de Grey, film SM consensuel

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fifty shades of grey

Le film Cinquante nuances de Grey réalisé par Taylor-Johnson, paru le 11 février, aura-t-il autant de succès que le livre éponyme ? La sortie de ce film hollywoodien érotique pour grand public (adulte) est l’occasion de se poser des questions sur la sexualité de ce début de vingt-et-unième siècle. Nous pouvons nous demander si elle bénéficie de plus de liberté ou si elle subit plus de contrôle, devenant ainsi plus normée et insipide (films pornos et épilation maillot obligatoires « pour tous »). En ce qui concerne nos vies amoureuses, avons-nous plus de choix ou sommes-nous menacés d’une uniformisation des conduites ?

Plusieurs formes de sexualité autrefois considérées marginales tendent à se populariser ou se normaliser. Le roman érotique devenu un best-seller planétaire, Cinquante nuances de Grey, racontant une histoire d’amour sur fond de pratiques sexuelles sadomasochistes, a participé de la mutation sociétale concernant le sado-masochisme. Le SM avait été pendant des années à la marge de la sexualité conventionnelle, pratiqué principalement par des hommes gays. Depuis quelques années, ces pratiques sont devenues plus courantes et moins taboues. Le roman de James dépeint une relation SM consensuelle, basée sur un contrat. La réalisatrice Taylor-Johnson le décrit comme « un conte de fées sombre »  qui parle d’un beau prince riche et d’une femme modeste, une sorte de fantasme. Elle affirme que contrairement à des idées reçues, il est possible d’être féministe et soumise à la fois.  Pour elle, les rituels SM sont une manière subversive de résister dans des sociétés qui glorifient le contrôle, ne supportent pas la dépendance, et réclament sans cesse l’égalité. Qu’en est-il en France, où l’on vient de célébrer le bicentenaire de la mort du marquis de Sade ? Existe-t-il un engouement populaire nouveau autour du SM ? Si oui, nous pouvons nous interroger sur sa signification. Le film de Taylor-Johnson permettra-t-il de célébrer des plaisirs sauvages libérés ou empêchera-t-il cette même liberté, fournissant insidieusement un modèle à suivre pour être à la mode, une sexualité pré-scénarisée ? Cette oscillation entre libération et contrainte paraît paradigmatique de la sexualité de notre époque. Elle est d’ailleurs incarnée par l’héroïne Anastasia Steele qui hésite entre plaire à l’Autre en suivant son modèle ou trouver son propre plaisir et ses propres limites.

Le succès récent des films pornographiques comme Sex Tape (2014) et celui de sites web comme YouPorn montrent la démocratisation du porno amateur. Fait nouveau, ces sites sont accessibles gratuitement, ce qui risque d’impliquer la remise en question de la pornographie payante et le déclin ou l’extinction de toute une industrie. S’agit-il d’une libération par la possibilité d’exulter dans le voyeurisme sans jugement, sans crainte d’une rétorsion morale, d’un surmoi devenu « vieux-jeu » ? Ou est-ce une pression de groupe qui est à l’œuvre pour faire accepter une sexualité « aux normes » rendue transparente, mécanisée où le désir et l’érotisme  sont absents ?

Le changement du regard sur le porno semble être à double tranchant. Chaque société conjugue à sa façon des injonctions contradictoires concernant la sexualité auxquelles le porno n’échappe pas. Il y a, par exemple, l’ambivalence de la société américaine à propos de la sexualité, vacillant entre puritanisme et hédonisme. L’état d’esprit français, peut-être moins clivé au premier regard, n’est pas à l’abri de ses propres contradictions. Comment interpréter sinon la quasi-simultanéité de processus de libéralisation des mœurs (loi du mariage gay) et de répression des mœurs (proposition de loi pour l’abolition de la prostitution) ?

Mais le mariage gay s’est-il vraiment joué sur la question de la liberté ? Après de nombreuses périodes de haine homophobe, un autre mode d’aimer et désirer a été reconnu comme légitime. Le mariage gay peut être analysé comme l’aboutissement d’un souhait d’être « normal », de rentrer dans une « norme », celle du mariage, tout en modifiant cette norme.

Le regard porté par une société sur l’homosexualité peut être vu comme un marqueur de la tolérance de l’époque. L’attitude vis-à-vis de la prostitution paraît être un indicateur similaire. Qu’en est-il en France ? Contrairement aux exemples cités où des formes de sexualité autrefois marginales sont mieux acceptées aujourd’hui, le domaine de la prostitution voit la répression d’une forme de sexualité. Vis-à-vis de la prostitution, trois positionnements existent:

-le prohibitionnisme interdit la prostitution et en fait un délit. Les prostituées sont considérées comme des criminelles, les proxénètes et les clients sont peu réprimés.

-l’abolitionnisme voit les prostituées comme des victimes. Le proxénétisme est pénalisé, et éventuellement les clients.
-le réglementarisme cherche à organiser la prostitution à travers des maisons closes, une surveillance médicale, l’enregistrement des prostituées.

La France tend à devenir abolitionniste, avec la proposition récente d’une loi visant à punir les proxénètes et les clients et à abolir la prostitution. Cette politique conservatrice criminalisante semble un peu hypocrite, voire misogyne et a été dénoncée par de nombreuses personnalités, notamment dans le Manifeste des 343 salauds. Dans cette vision manichéenne, on prend en compte la réalité des victimes du trafic d’êtres humains mais on nie celle des travailleuses/- eurs du sexe.

Autre changement de perspective : des pratiques comme l’échangisme et le libertinage, plutôt marginales, perdent néanmoins leur aspect « tabou ». Tout comme celles de l’union libre et du polyamour.

Pour conclure, le film Cinquante Nuances de Grey semble bien représentatif d’une époque, où étrangement nous ne savons pas si l’autorisation à exulter dans le plaisir n’est pas en fait une intimation… à être normal. Les contradictions sont donc là : entre libération et contrôle, entre progrès et régression, entre écouter nos instincts et obéir à de nouvelles règles. Il semble bien qu’un cycle est perceptible : à chaque bouleversement sociétal où le sexe est libéré (sous la poussée du « ça » en termes freudiens), le refoulement et la censure (venant du « sur-moi ») re-pointent leur nez sous d’autres formes.

 

 

Ne pas jeter de l’huile sur le feu…

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Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand j’entendis au premier étage du Flore un écrivain, par ailleurs aussi un ami pour autant que cela soit compatible, me dire qu’après tout les dessinateurs de Charlie l’avaient sinon mérité, du moins bien cherché.
Sachant qu’il n’apprécie guère plus l’Islam que moi, je cherchais à en savoir plus. Il se déroba. Il avoua finalement que son confort personnel (ce que les artistes nomment pompeusement : leur œuvre) lui importait plus que le destin du monde.
La discussion aurait pu s’arrêter là. Mais quand il ajouta : « Il ne faut surtout pas jeter de l’huile sur le feu » et qu’il me traita de type belliqueux qui jouit sexuellement des conflits qu’il provoque et qu’il mit en cause un mensuel dirigé par Elisabeth Lévy auquel mon nom est parfois associé, je me demandai si ce qu’il fallait déplorer le plus était son aveuglement ou sa lâcheté.

« Ne pas jeter de l’huile sur le feu » : aucune expression ne m’agace plus. Elle signe une forme d’asservissement volontaire qui va de pair avec un pacifisme mou et la fin de toute pensée. Mon ami m’expliqua ensuite, comme si je n’en avais jamais eu la moindre conscience, que tout est plus compliqué qu’on ne l’imagine, qu’il ne faut pas avoir une vision du monde en noir et blanc et que respecter les croyances et les valeurs de chacun est un impératif que je devrais respecter. Je sais par ailleurs qu’il enseigne aussi à Sciences Po. Le Barbare que je suis songe dorénavant à s’y inscrire une seconde fois pour mieux comprendre comment la morale s’est substituée à la politique, le droit-de-l’hommisme à la Realpolitik. Et surtout pourquoi, comme le suggère le rapport Conesa (Pierre Conesa est un ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense) « la France doit désormais assumer qu’elle est un pays musulman et revendiquer un siège à l’Organisation de la Conférence Islamique ».

Peut-être, mais j’en doute fort, en viendrais-je même à ne pas trouver abject le Manifeste des cinéastes et artistes anglais (dont Ken Loach et Mike Leigh) invitant à boycotter Israêl, ainsi que tous les festivals où des films Israéliens seraient présentés. Car il va de soi que s’il y a un pays qui jette de l’huile sur le feu dans le paisible monde arabe en refusant un État palestinien, c’est bien ce surgeon du nazisme implanté au Proche Orient…

Adultère : Gleeden assigné en justice

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gleeden adultere eglise

gleeden adultere eglise

Islamophobie et antisémitisme sont des mots que l’on entend beaucoup en ces temps difficiles. Christianophobie c’est plus rare… Le Président de la République condamne la décapitation de 21 coptes en faisant seulement état de leur nationalité égyptienne. Le même Président suivi par le maire de Paris a pris l’habitude de saluer soigneusement les fêtes juives et musulmanes, se gardant bien de faire de même pour les fêtes chrétiennes. À la trappe Noël et Pâques. Voilà un tableau faisant le compte des profanations de cimetières chrétiens, juifs et musulmans. Horreur !

Quelques instants plus tard, les cimetières chrétiens sont devenus simplement municipaux ! À Nantes, un énergumène entre dans la basilique Saint-Nicolas, jette un crucifix à terre et urine dessus. Immédiatement, le parquet colmate. Simple « dégradation de monument historique ». Qui débouchera sur une relaxe comme dans l’affaire de des cloches de Notre-Dame. Allons, qu’est-ce que vous allez chercher, une fois nettoyé le crucifix sera comme neuf. Rappelons à ce procureur subtil que pour une tête de porc laissé devant une mosquée un soir de beuverie, en France, c’est neuf mois dont trois fermes.

Alors, le républicain équitable sent naître vis-à-vis de ses concitoyens chrétiens un sentiment de solidarité. Patatras ! C’est le moment choisi par certains de nos amis cathos pour lancer une campagne absurde et cédant à la mode qui consiste à saisir la justice. Démontrant que derrière les ouvertures papales, la tentation de l’ordre moral est toujours bien présente chez certains.

De quoi s’agit-il ? Une partie de la cathosphère s’est offusqué des publicités affichées à l’arrière des bus faisant la promotion d’une application numérique mettant en contact des gens tentés par des aventures extra-conjugales. L’existence d’une telle application démontre s’il en était besoin la capacité de la société marchande de s’insinuer partout, ce qui n’est quand même pas un scoop.

Ah mais non ! Attention, tout ceci est très mal ! Tollé, campagne, lobbying, « morale, bonnes moeurs, valeurs, scandale ! ». Les maires ne sont pas en reste qui pour certains demandent (et obtiennent) le retrait des affiches, et pour d’autres prennent des arrêtés d’interdiction (!). Jusqu’à Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’assemblée, qui prend leur parti. Ce qui aurait dû attirer l’attention, le soutien d’un personnage de ce calibre étant quand même très mauvais signe. Le pire est atteint par ces 170 élus qui se fendent d’une lettre ouverte au patron de la RATP dans Le Figaro

Montrant qu’ils ne sont pas remis de n’avoir su monter dans le train de la Manif pour tous. En se bousculant pour monter dans le tortillard de cette mauvaise cause. Pour breveter les pauvres arguments, on les prétend juridiques et on annonce à grand fracas « qu’on a saisi la justice ».

Une fédération d’associations catholiques aurait assigné la société propriétaire du site de rencontres adultérines Gleeden pour « contester la légalité du site et de ses communications publicitaires« . Gros doutes : quel est l’objet de la procédure, quelle juridiction saisie, quel intérêt pour agir ? En France, le contrôle de la conformité à l’ordre public appartient à l’État.

Et surtout quels sont les arguments juridiques ? Ne disposant pas de l’assignation, contentons-nous de ceux publiés dans la presse et sur les réseaux.

Pour les associations, Gleeden, en facilitant « l’adultère, fait la promotion publique de la duplicité, du mensonge et de la violation de la loi. Car si l’infidélité n’est plus une faute pénale depuis 1975, l’article 212 du Code civil dispose que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance ». La convention entre le site et ses membres serait donc irrégulière car basée sur la promotion de comportements illicites. »

Bien bien bien. Malheureusement, cette initiative est juridiquement fantaisiste, et surtout politiquement sévèrement à côté de la plaque. Et en ce moment c’est une mauvaise action.

Sur le plan juridique tout d’abord. Qu’est-ce que le mariage ?  Un objet juridique double. C’est tout d’abord un contrat spécifique auquel le couple adhère pour obtenir le statut « d’époux ». Ensuite une institution organisée et contrôlée par l’État en raison de ses conséquences familiales et patrimoniales.  Cette double nature explique qu’il soit prononcé par le maire agissant comme officier d’État civil au nom de l’État (l’institution), mais qui va vérifier et recueillir le consentement des époux à cet engagement (le contrat). Une fois prononcé il est publié et devient opposable aux tiers. Toutes les sociétés humaines connaissent ou ont connu le mariage. Celui-ci a pris des formes et connu des évolutions différentes. Chez nous, au mariage religieux a succédé le mariage républicain. En 1804 Portalis un des auteurs du Code civil le définissait comme « la société de l’homme et de la femme qui s’unissent pour perpétuer leur espèce, pour s’aider par des secours mutuels à porter le poids de la vie et pour partager leur commune destinée. » Cette simple lecture démontre à quel point nous en sommes loin aujourd’hui. Le divorce de masse, l’individualisme triomphant, et plus récemment le « mariage pour tous », dernier clou planté dans le cercueil, ont peu à peu vidé l’institution de sa substance. Le mariage est devenu un contrat presque comme les autres. Qui prévoit des obligations et une rupture fautive si elles ne sont pas respectées.

En quoi l’adultère, non-respect de l’obligation contractuelle de fidélité serait-elle un comportement illicite, pour d’autres que les deux époux concernés ? Alors, qui prête son appartement à une copine qui a une aventure, est le complice d’une opération contraire à l’ordre public ? L’époux, pris par le démon du jeu, qui dilapide l’argent du ménage, contrevenant ainsi à son devoir de secours verra le divorce prononcé à ses torts. Mais devrait-on aussi poursuivre les casinos et la Française des jeux ?

Et qu’est-ce que l’adultère aujourd’hui ? Une question relevant de la vie privée. Dans les sociétés antiques, elle était souvent considérée comme portant atteint à l’ordre social. La parabole de la première pierre nous rappelle que les musulmans n’étaient pas les seuls à lapider. Les Romains n’étaient pas tendres non plus. Aujourd’hui c’est fini. L’infraction pénale tombée en désuétude a été abrogée en 1975. Ce n’est plus une cause péremptoire (automatique) de divorce. Et si elle est encore utilisée dans les procédures pour faute (20 % des divorces), c’est une forme très subjective et relative qui est utilisée par le juge. Ainsi, la simple inscription sur un site de rencontre peut être considérée comme une infidélité. Au contraire des Romains pour lesquels il n’y avait d’adultère que « gladius in vaginam » (traduction inutile), la consommation n’est plus nécessaire pour constituer une faute contractuelle susceptible de faire prononcer le divorce.

Deux autres arguments de nos nouveaux pères–la-pudeur lèvent le voile sur l’opération. Gleeden ferait « la promotion publique de la duplicité et du mensonge » au-delà du ridicule de l’affirmation, on répondra : et alors? Le mensonge et la dissimulation font partie des universaux anthropologiques dont l’utilité sociale est évidente. Et puis s’il vous plaît, adultère et mensonge, laissez-nous tranquilles avec vos dix commandements.

Et on nous assène que « derrière l’infidélité, il y a des enfants, des familles brisées, des drames familiaux ». Inversion des causes et des conséquences. Il vaudrait peut-être mieux incriminer d’abord sur les causes sociales de ces problèmes. Le sort d’un enfant français d’une famille recomposée sera de toute façon toujours plus enviable que celui d’un gamin des trottoirs de Manille. Ajoutons méchamment qu’il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Et puisque l’adultère est responsable de tant de malheurs, suivre l’ayatollah Kazem Sidighi qui lui impute les tremblements de terre…

On voit bien dans ces discours se profiler l’envie irrépressible de réinjecter dans la sphère publique une morale religieuse qui n’a rien à y faire. Ces tentatives récurrentes sont vouées à l’échec. Et disqualifient leurs auteurs

Et ce n’était franchement pas le moment d’agiter ce grelot. Le difficile débat sur la laïcité, qui concerne d’abord l’islam de France n’a pas besoin de ce genre de diversion qui permet tous les amalgames. Bien qu’athée, je sais faire la différence  entre les religions.

Islam de France Inter

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salafisme france inter

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J’avoue, j’ai toujours été un peu réfractaire à l’intégrisme. Contrairement à certains de mes congénères, le fondamentalisme religieux ne suscite chez moi nul enthousiasme jovial, nulle montée d’adrénaline et de testostérone à l’idée de me flageller matin et soir, ou d’instaurer par la lance ou la kalachnikov une théocratie de quartier afin de convaincre tous mes voisins d’aimer leur prochain. Les pères élevés chez les Jésuites ne sauront jamais de quelles jouissances bien légitimes ils privent inconsciemment leurs fils en leur transmettant la passion surannée pour les humanités en général, et l’humanité en particulier. Bref, je renâcle encore aujourd’hui à la perspective de fréquenter assidûment la paroisse schismatique de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, que je préfèrerais voir évacuer une fois pour toutes par des CRS casqués.

Aussi, quelle ne fut pas ma stupeur vendredi matin, en écoutant la revue de presse de France Inter, d’apprendre que 89 mosquées françaises avaient été identifiées par le ministère de l’Intérieur comme des lieux de propagande salafiste ! Citant Le Figaro, l’animatrice m’annonçait par ailleurs posément que 41 autres subissaient déjà l’entrisme de ce courant fondamentaliste. Après avoir demandé à ma moitié si la radio était bien réglée sur France Inter, je me suis interrogé : avais-je raté un épisode ? En général, à cette heure matinale, on évoquait plutôt la montée effrayante de « l’islamophobie », fameuse maladie mentale qui consiste à prendre peur en visionnant les vidéos de Daech ou à affirmer qu’une femme aurait le droit d’aller à la piscine.

Des journaux épris de liberté nous rappelaient eux aussi depuis un mois combien la plupart des musulmans français souffraient d’un mystérieux « amalgame » avec les terroristes, ainsi que d’une « stigmatisation » éhontée, fondée sur un ignoble « apartheid » territorial et une tragique « ségrégation » sociale. Mais ce jour-là, l’antenne publique sur laquelle officie toujours Pascale Clark semblait soudain avoir décidé d’en finir avec le silence radio qui s’imposait, jusqu’ici, dès lors qu’une info liée à l’islam de France se révélait vaguement anxiogène. Les données des services de renseignements que s’était procurées Le Figaro amenaient le journaliste à ce verdict formel : « Le spectre d’une véritable contagion radicale plane sur les mosquées de France. »

D’après l’article, le rapport rendu par un expert du bureau des cultes au ministère de l’Intérieur précisait à propos de ces militants radicaux, bien qu’ils condamnent officiellement le djihad : « Ils prônent un retrait du monde et une rupture quasi-totale avec les non-musulmans afin de se consacrer à la religion. Cette vision exclusive considère toute soumission aux lois de la République, dans le cadre d’une convocation au commissariat ou au tribunal, comme illicite car revenant à cautionner un ordre impie. » Pour séduire, ils emploient un discours « victimaire et complotiste », mais font aussi rêver leurs ouailles en leur promettant la « lumière », des amis et des « maris ou épouses pures ». Ensuite seulement viennent « les cours coraniques et la prise en main radicale ». Leur objectif, de plus en plus souvent atteint : se faire élire à la tête des associations qui gèrent les salles de prières et autres mosquées à proximité desquelles ils ouvrent boutique.

Voilà qui justifiait peut-être le réveil inattendu de radio bobo. Alors que les Croisés ont remis leurs épées au fourreau depuis quelques siècles, des hordes de fanatiques musulmans déferlaient quant à eux ces jours-ci sur tous les continents pour égorger nos fils, nos compagnes, et bien d’autres. Chez nous, certains flinguaient à bout portant des petites filles ou des agents de la paix, tandis que d’autres s’envolaient pour la Syrie. Mais sans doute n’avait-on pas, jusqu’à présent, tous les éléments pour mesurer à quel point le cancer de l’islam radical s’était métastasé. Pourtant, dès le 10 février, une autre publication aurait pu alarmer la revuiste de France Inter. Ce jour-là, Le Monde des religions mettait en ligne, avec les précautions introductives nécessaires, l’invraisemblable lettre ouverte du docteur Abdelrahmène Azzouzzi, urologue, chef de service au CHU d’Angers et conseiller municipal de la ville, à « ses collègues et amis élus ».

Ce médecin, dont l’histoire ne dit pas s’il refusait d’examiner des patients de sexe féminin, feint d’abord de s’interroger : « Il faudrait peut-être que je continue à faire semblant de partager un chemin commun avec vous ». Mais il tranche aussitôt : « Je ne le ferai pas car beaucoup trop nous sépare. » À savoir ? « Que toute une partie de nos concitoyens vit déjà dans une situation d’exception et que des lois visant implicitement les Français musulmans se succèdent. » Malheureusement, le signataire du serment d’Hippocrate omet de préciser lesquelles. En revanche, il énumère exhaustivement les cibles qu’il vise quant à lui : « l’école de la République » qui « s’attaque avec violence à des enfants de 8 ou 10 ans parce que musulmans », mais aussi la police et l’armée françaises où « le racisme est endémique ». À travers ses fonctions régaliennes, c’est contre « la politique islamophobe de l’Etat français » et sa « laïcité à géométrie variable » que notre damné de la terre Bac + 10 s’insurge.

D’ailleurs, du haut de son statut de chef de service hospitalier, il évoque une « discrimination à l’emploi », entre « l’apartheid médiatique » et la « nausée » que lui donne – accrochez-vous à votre parasol – « la nuée de candidats et candidates locaux tous plus blancs les uns que les autres ». Du point de vue de ce pauvre nanti ségrégé, la France est aussi « la nation la plus islamophobe du monde » parce qu’après l’assassinat de quatre juifs par des islamistes, « elle termine ce merveilleux élan républicain du 11 janvier dans la synagogue de la Victoire ». Sans compter l’absence persistante d’une interdiction définitive de recevoir Zemmour ou Finkielkraut sur un plateau télé, au profit de leurs « concitoyens d’obédience musulmane majoritairement issus des colonies de feu l’Empire français ». De toute façon, « notre présente société asservie par l’argent » comme le prolo par son tiers-payant n’est plus digne, dit-il, de son attachement aux véritables valeurs de la République.

« Le camp des éradicateurs est activement à l’œuvre et couvre les voix du camp des conciliateurs », clame-t-il encore avant de conclure – en bon conciliateur – par une menace : « Ce qui en ressortira sera le fruit de vos actions ou inactions (…) Ceux qui ne s’obstinent pas à construire la paix obtiennent la guerre ». Au terme de cette déclaration de sécession, unilatérale et sans appel, notre concitoyen évoque enfin son « retrait » et précise : « Je m’en lave les mains et (…) je m’en retourne à mon épouse, à mes enfants et à mes deux ânes. » Mon père m’a souvent répété ce proverbe latin : « Asinus asinum fricat »[1. L’âne frotte l’âne.].

*Photo : YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA. 00624790_000009.

Même les barbares sont décevants

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islam charlie hebdo nihilisme

islam charlie hebdo nihilisme

Symptômes.

Il est vraisemblable qu’un jour plus ou moins lointain Causeur n’existera plus et ne sera même plus pensable. Chacun d’entre nous sait qu’il est mortel. Et nous avons tous appris à l’école que les civilisations aussi sont mortelles. Nous avons un peu de peine à le reconnaître, mais nous assistons à l’agonie de nos sociétés. Les symptômes sont si nombreux que nous nous abstiendrons de les énumérer.

Le premier est que nous avons désappris à lire et à écrire. Et que nous avons oublié que le silence et la solitude sont les conditions de la culture. Bref, qu’il vaut mieux avoir pour compagnons Montaigne, Baudelaire, Amiel ou Proust que Laurent Ruquier, des jeux vidéo ou des professionnels de la compassion.

L’agonie d’une civilisation tient aussi au fait qu’elle a perdu ses défenses immunitaires. Elle ne sait plus comment se défendre, ni même pourquoi elle devrait le faire. Elle est devenue totalement nihiliste, mais d’un nihilisme qui est de l’ordre du renoncement parfois, de la bêtise souvent, de la lâcheté toujours. Au fond, personne ne veut croire que nous sommes en guerre. On privilégie le vivre-ensemble, la tolérance, voire une neutralité bienveillante. Certes, les enfants perdus de la République nous bousculent un peu, mais c’est sans doute que nous n’en avons pas fait assez pour eux. Certes, des musulmans légèrement plus agressifs que d’autres violentent ou massacrent. Mais c’est que nous n’avons pas bien formé leurs imams et pas construit suffisamment de mosquées.[access capability= »lire_inedits »]

Là où débute le débat

Se poser la question de savoir pourquoi nous n’avons pas de problème avec les bouddhistes, les shintoïstes ou les hindouistes, alors que nous en avons tant avec les musulmans, serait indélicat. Dire que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie serait d’une grossièreté insupportable. Se demander pourquoi les trois millions de jeunes Égyptiens qui affirment leur athéisme se retrouvent dans des prisons ou des camps de rééducation, quand ils ne sont pas obligés de s’exiler, est une question qu’il vaut mieux esquiver. De même que l’éradication des juifs ou des chrétiens dans le Proche-Orient. À la limite, comparer les fous d’Allah aux évangélistes protestants (qui n’ont fait de mal à personne) est acceptable. Le débat s’arrête là. Or, à mon avis, c’est là qu’il débute. L’islam, qui a sans doute aussi de bons côtés – même si je peine à les percevoir et si je préfère les laisser aux Arabes ou aux Indonésiens – exerce aujourd’hui un pouvoir de fascination à peu près équivalent à celui que le nazisme, le stalinisme ou le maoïsme ont exercé en leur temps. Le désir de soumission, la peur de la liberté, le retour à un modèle patriarcal, sans omettre un zeste de culpabilité lié à un passé colonial, lui ont donné des ailes. La manne pétrolière, de sérieuses assises. Et, par un effet de mode, rien n’étant plus contagieux que la mode, un élan inattendu. L’idée, par ailleurs assez géniale, d’un califat lui a permis de disposer d’une stratégie offensive dont je vois mal ce qui pourrait l’arrêter. En outre, la nature ayant horreur du vide – et la France étant entrée dans l’ère du vide – je parierais volontiers sur la victoire de ceux qui croient encore en quelque chose sur ceux qui ne croient plus en rien.

Le lieu le plus rapproché de l’enfer

Il y a plus de cinquante ans, à l’université de Lausanne, presque tous mes amis étaient algériens. Ils avaient fui la France. Aucun d’eux ne lisait le Coran. Ils se battaient pour une Algérie indépendante et socialiste. Aujourd’hui, ils me mettent tous en garde contre l’islam. Et quand je regarde les vidéos d’Aldo Sterone (un immigré algérien qui commente mieux que quiconque l’actualité politique sur YouTube) je me demande : comment en sommes-nous arrivés là ? Éric Zemmour formule quelques hypothèses avec lesquelles je suis souvent en accord. Mais la réponse qui me semble la plus judicieuse est la lassitude. Chacun sent bien que tant sur le plan culturel qu’économique la France est à bout de souffle. Et que les Français, sans oser se l’avouer, attendent les Barbares. Mais même les Barbares seront décevants.

Je suis arrivé à Paris dans les années 1960. C’était sans doute, comme le répétait volontiers Cioran, le lieu le plus rapproché du paradis. Comme personne ne me croit quand je raconte l’ébullition intellectuelle et artistique qui régnait alors, je préfère m’abstenir. Mais c’est sans regret que je quitterai le lieu le plus rapproché de l’enfer, même si, pour un nihiliste frivole, l’enfer présente, lui aussi, un certain attrait. À la condition de disposer d’un climatiseur assez puissant pour ne pas être totalement asphyxié par la débilité ambiante dont je sais gré à François Hollande de l’incarner de façon irréprochable.

Je conclurai en lui disant, moi aussi : « Merci pour ce moment ! »[/access]

Pierre Autin-Grenier, Brautigan français

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pierre autin grenier

pierre autin grenier

Avez-vous lu Pierre Autin-Grenier ? Si ce n’est pas le cas, ce ne serait pas très étonnant.

Pierre Autin-Grenier était un auteur confidentiel, comme on dit. Il était d’ailleurs très lucide sur sa visibilité médiatique dont il se moquait comme de l’an quarante : « Recenser en fin d’une vie rêveuse et distraite une somme d’écrits aussi minces qu’une membrane de chauve-souris et n’envisager au mieux de ne rédiger maintenant que de laconiques cartes postales à quelques rares et lointains fidèles, méritent bien, ma foi, d’être regardé comme le poète le plus prometteur du patelin par mes six cents trente neufs lecteurs et cela, mieux que de me combler d’honneur, suffit tout à fait à mon bonheur. »

D’emblée, en quelques lignes, vous avez ce qui fait la « touche » Pierre Autin Grenier. Un mélange calme d’autodérision et de mélancolie discrète, sans compter un style reconnaissable entre tous, à la simplicité travaillée, à l’évidence trompeuse car vous pouvez être emportés très loin du sujet initial qui vous fait partir d’une grille mal fermée alors que quelques paragraphes plus loin,  vous vous retrouvez, avec sur le pare-choc de votre voiture, du sang et des petites ailes blanches car vous venez d’écraser un ange sur une départementale.

Pierre Autin-Grenier, qui décidément ne fait aucun effort pour s’imposer dans le paysage des lettres, est mort le 12 avril 2014. Le lecteur comprend assez vite de quoi puisque Analyser la situation, ouvrage posthume, est dédié à son cancer du poumon. Rassurez-vous, aucune considération grave sur la maladie, la souffrance, la mort ou alors dans la suggestion, le non-dit, l’implicite qui se devine dans le blanc séparant deux textes.

Mais pour l’essentiel Pierre Autin-Grenier, dans Analyser la situation, ne change en rien la manière qui a fait sa réputation auprès d’un cercle d’admirateurs que sa mort a laissé désorientés parce qu’il faisait partie, selon le mot de Chardonne, de ces écrivains qui n’avaient pour lecteurs que des gens qu’il aurait voulu pour amis. La manière Autin-Grenier, c’est le récit court, la nouvelle, le fragment d’une autobiographie plus ou moins fantasmée, voire le poème en prose. On pense en lisant Autin-Grenier, à Richard Brautigan ou à Frédéric Berthet. Avant Analyser la situation, Autin-Grenier avait écrit des recueils qui disaient assez son humour noir, sa douceur, sa résignation polie et drôle devant l’absurdité du monde. On recommandera par exemple la trilogie parue chez Gallimard/l’Arpenteur : Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée, L’éternité est inutile. Si les choses se passent bien entre Autin-Grenier et vous, vous me remercierez et vous reviendrez régulièrement vers ces trois livres, même pour quelques minutes, en les ouvrant au hasard car une des manières de savoir que l’on a à faire à un grand écrivain, c’est qu’on ne saute jamais les mêmes passages à la relecture.

Dans Analyser la situation, nous verrons un homme rouler très vite dans la nuit en faisant le point sur sa vie puis un autre homme s’interroger avec inquiétude sur les rapports entre le sauté de riz de veau aux morilles, qui est le plat préféré de l’écrivain Jim Harrison, et la création littéraire. Sans compter celui qui emporte une « victoire au finish contre les cannibales » grâce à Samuel Beckett et un autre qui prouve sa bonne santé mentale en avalant des anxiolytiques pendant une performance d’avant-garde au Palais de Tokyo. Il s’agit sans doute d’un seul et même homme et il s’agit certainement de Pierre Autin-Grenier lui-même, c’est à dire de nous tous, en fait, qui avons, pour peu que l’on soit lucides et que l’on sache prendre un peu de temps pour se regarder dans le miroir des jours, l’impression de vivre dans un monde légèrement absurde où l’on se promène comme des étrangers en pays lointain. C’est que Pierre Autin-Grenier raconte ses histoires comme nous déroulons nos existences : on croit avoir tracé la direction une fois pour toutes et l’on s’aperçoit qu’on est soudain très loin de ce qu’on avait voulu. C’est angoissant, mais quand on lit Autin Grenier, on se dit que ce n’est pas forcément plus mal et puis, de toute façon, on finira bien par  trouver « un coin tranquille pour lancer le bouchon dans l’eau claire de ruisseaux sans prétention et taquiner le goujon en attendant que se pointe le soleil de midi, l’endroit magique où construire des cabanes en rondins pour protéger des rigueurs de l’hiver les ragondins ou batifoler l’été sur les berges sauvages en compagnie de nymphettes d’à peine seize ans aux blondeurs frisottantes. »

Analyser la situation de Pierre Autin-Grenier (Finitude)

On signalera chez le même éditeur, Une manière d’histoire saugrenue, un recueil d’hommages à Pierre Autin-Grenier.

Analyser la situation

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La BD fait sa révolution

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pilote mai 68 goscinny

pilote mai 68 goscinny

À l’origine, il y avait Dieu. Le Pacha du paquebot Pilote. René Goscinny (1926-1977), le maître de la bande dessinée moderne, le créateur virtuose à qui l’on doit Astérix, Lucky Luke, Iznogoud ou encore le Petit Nicolas. A ses côtés, d’indisciplinés disciples, des chevelus, des anars, des jeunes loups à l’imaginaire halluciné qui vont faire exploser les cases. Après eux, la BD ne sera plus jamais un art inoffensif réservé aux innocentes têtes blondes. Cette nouvelle garde montante, crayons en bandoulière, terriblement douée n’a pas d’autres choix pour exister que de tuer symboliquement le « père ». La Statue du Commandeur doit tomber. Mai 1968 facilitera ce « crime » de papier.

Le journaliste Eric Aeschimann et le dessinateur Nicoby racontent la révolution au sein du magazine Pilote entre 1968 et 1972 d’après les témoignages de Gotlib, Fred, Druillet, Bretécher, Mandryka et Giraud. C’est passionnant, malin, nostalgique, triste et effervescent comme une tragédie antique. Ceux qui ne connaissent pas les protagonistes de cette affaire ou les arcanes de la BD découvriront avec avidité que le 9ème art est un univers impitoyable. Et comment de gentils hippies au style relâché peuvent devenir de féroces combattants. Pour les amateurs du genre, la réunion de l’été 1968 qui vit Goscinny convoqué devant une sorte de comité de salut public composé de dessinateurs énervés fait partie de la légende. Elle est l’élément fondateur qui donna naissance à une nouvelle forme d’expression graphique avec le lancement de L’Echo des Savanes ou Métal Hurlant. L’atmosphère enfiévrée des AG et le goût pour le lancer de pavés ont incité quelques-uns à prendre d’assaut le navire Pilote et saborder son commandant de bord. Cette manœuvre laissa des traces indélébiles car Goscinny fut le seul « patron » à se déplacer. Il dut subir des attaques injustes adressées principalement aux éditeurs. Il se trouva pris au piège. Lui, le scénariste de génie formé à l’école de Mad devenait le suppôt du Grand Capital.

Il faut avouer que sans sécurité sociale et sans retraite, les dessinateurs étaient des prolétaires corvéables à merci. Un épisode de la lutte des classes se rejouait au pays de Tintin et Spirou. Jean Giraud dit Moebius, présent à cette fameuse réunion, se souvenait de ce chahut : « On y était allés, on y allait à fond car Goscinny avait l’air tellement fort. Cette réunion concrétisait la pression de l’époque. D’une certaine façon, c’est lui qui a enregistré cette pression. Ce n’était pas méchant, on était brouillons et véhéments, dans un premier temps, j’ai cru qu’il avait digéré ».

La BD de grand-papa entrait dans l’âge adulte. Le travail d’Aeschimann et Nicoby revient sur cette folle période où une BD plus débridée, plus politisée et moins asexuée allait définitivement quitter le rayon jeunesse pour d’autres territoires de création. Tous ces fous furieux ont inventé un art nouveau qui irriguera dans les années 80, le cinéma, la publicité, la musique ou la télévision. Cette forme d’irrévérence semble quelque peu désuète à notre époque actuelle vu la manière dont toutes les dissidences sont assimilées par le système médiatique.

Près d’un demi-siècle après ce big-bang, il n’y a pas de rancœur, plutôt une immense admiration pour Goscinny. Chaque témoignage révèle le profond respect pour ce seigneur. Avec ses costumes trois pièces, sa Mercedes et sa discrétion de mise, ce Monsieur intimidait autant par son élégance que par son esprit visionnaire. Pour Claire Bretécher (Cellulite, Les Frustrés, Agrippine, etc…) : « son côté très réservé, bien élevé, courtois. Très charmant bien que sur la défensive… » avait beaucoup de classe et de charme. Pour ces révolutionnaires de pacotille qui voulaient « être calife à la place du calife », elle n’a qu’un mot : « c’étaient des connards !! ». « C’est Pilote qui m’a fabriqué et qui m’a ouvert les portes de la liberté. La créativité est restée. Après les étoiles ont voyagé » conclut Druillet (Lone Sloane, La Nuit, Salammbô, etc.). Aujourd’hui, les œuvres de tous ces énergumènes de la BD et celles de Goscinny cohabitent. Ce sont même des classiques !

La révolution Pilote 1968-1972 – Les années Goscinny, quand la bande-dessinée est devenue adulte ! – Ecrits et dessinés par Aeschimann et Nicoby – Dargaud.

La Révolution Pilote - Tome 0 - La Révolution Pilote

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Philharmonie pour tous

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philharmonique mozart ouvreuse

philharmonique mozart ouvreuse

Ça y est, messieurs dames de Paris, de Pantin et de la planète, la Philharmonie est à vous ! Elle est grande. Elle serait même grosse pour son âge. Une énorme barre en travers de La Villette qui, comme dit le patron, « dialogue avec la banlieue », preuve de son adhésion au monde moderne.

Le soir de l’inauguration, on était mal nous autres auxiliaires de placement. Rien n’était sec, il a fallu scotcher les numéros sur les accoudoirs, les gens rataient la marche dans l’ombre et se vautraient sur leurs voisins, des rangées de fauteuils sur vérin tanguaient comme une péniche, d’autres n’avaient pas de fauteuil du tout, on a dû arrimer les baronnes à des chaises, les escalators ont tenu trois quarts d’heure, les coulisses font assez Beyrouth 1989, les panneaux acoustiques ne fonctionnent pas, alors je vous jure que dans les balcons suspendus on entend beaucoup moins qu’en bas, bref, c’est ouvert, c’est beau, c’est varié, c’est pas cher, c’est plein, c’est neuf, mais on n’est pas rendu.[access capability= »lire_inedits »]

Le 14 janvier, avant l’ouverture des portes, je n’arrivais même pas à savoir le nom. « Philharmonie 1 » qu’on m’a dit au bureau du personnel pour ne pas confondre avec la salle autrefois « modulable » qui devient « Philharmonie 2 » – comment on s’est fait incendier par les clients à la bourre qui comprenaient plus rien. D’autres préfèrent : Cité de la musique, grande salle/petite salle. Vous avez remarqué comme les lieux de fête ont le cœur administratif. À mon avis, tôt ou tard ça s’appellera SPB (Salle Pierre Boulez), et basta.

Inauguration émotionnelle. Pas de Pierre Boulez, le commanditaire, malade. Pas de Jean Nouvel, l’architecte, trahi. Mais le président Hollande venu prononcer un discours sur l’art (si, si, l’art. Il aura fallu deux carnages collatéraux pour que le mot art rentre du bagne et que le mot culture prenne une semaine de vacances). Plus applaudi, le président, qu’Hélène Grimaud, Renaud Capuçon, le Chœur et l’Orchestre de Paris ensemble. Resté jusqu’à minuit. Du coup, la maire Hidalgo a dû rester aussi, elle qui déteste les classiques, nous l’a-t-elle seriné ! Vous voulez la gloire tranquille ? L’harmonie ? Inaugurez une philharmonie.

Maintenant, le programme. Il y en a tous les jours pour tous les goûts, des stars, des bleus, du piano, du baroque, du jazz, du raga, des institutions locales, des orchestres américains, une expo David Bowie le mois prochain. Et surtout, surtout, des trucs pour les jeunes.
En France, l’âge moyen du mélomane qui fréquente les concerts classiques était de 36 ans à l’arrivée de Mitterrand (François) en 1981, il est de 61 ans aujourd’hui. Pas un auditeur nouveau. C’est le sociologue Stéphane Dorin qui nous l’apprend en marge du Salon Musicora. Si on veut qu’elle serve, la Philharmonie, va falloir en mettre un coup. Parce que les quidams qui ovationnaient le président, l’autre soir, ils habitent pas Aulnay et ils ont pas 16 ans. Oublions les quadras, génération Haribo-Tagada-Bio-Pop perdue pour la cause. Restent les petits. Mais l’école de l’art, jetez un œil aux cours de vos lardons. La pente à remonter ! Il est loin, le Mozart pour tous. Loin l’ado dénabillatisé. Loin, l’avenir de la Philharmonie. Loin, loin.>[/access]

*Image : Soleil.

American Sniper : extension du domaine de la guerre

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american sniper irak eastwood

american sniper irak eastwood

L’Inspecteur Harry est de retour. À 84 ans, Clint Eastwood, supposé suffisamment momifié et panthéonisé pour être inoffensif, a chaussé à nouveau les rangers et enfilé le treillis du vilain papy réac parachuté sur le champ de bataille d’un nouveau film de guerre. Dans Mémoires de nos pères en 2006, alors que les Etats-Unis s’engluaient depuis trois ans en Irak, Eastwood démontait avec le classicisme rigoureux qui est sa marque de fabrique, et un soupçon de grandiloquence, les rouages de la machine à fabriquer des héros désincarnés en s’appuyant sur le sacrifice des hommes ordinaires. Dans les Lettres d’Iwo Jima, il choisissait d’inverser la perspective et d’adopter le point de vue des Japonais. American Sniper se rapproche clairement plus du premier que du second : il ne faut pas y chercher le point de vue des Irakiens, uniquement cantonnés dans le rôle de l’ennemi ou de la victime. Les insurgés courant en tous sens dans les ruelles poussiéreuses, les civils, qui de terrorisés se changent en terroristes, jusqu’au sniper ennemi dont on n’apprendra rien, sinon qu’il remportait des trophées dans sa jeunesse et manie la perceuse pour châtier les traîtres, tous se réduisent à n’être que de simples silhouettes dans la lunette de visée du protagoniste principal, Chris Kyle, the American Sniper.

De Mémoires de nos pères, American Sniper emprunte la réflexion entamée neuf ans auparavant sur la fabrique de la guerre et du héros. À cette différence près qu’Eastwood se frottait en 2006 à la « bonne guerre », celle qui a contribué à écrire la légende dorée de la « Destinée Manifeste ». L’Irak a depuis longtemps basculé dans le registre des « sales guerres », celles que l’Amérique mène, honteuse mais toujours sûre de son bon droit. Au Vietnam, l’Amérique pouvait au moins se targuer de lutter contre la propagation du communisme, au nom de la fameuse théorie des dominos. En Irak, la guerre s’est construite sur un mensonge, celui des armes de destruction massive et de « Curveball », l’indicateur mensonger de la CIA, et sur des appétits pétroliers. Elle plonge depuis 2003 des milliers de soldats et les populations civiles dans l’enfer d’un conflit qui semble bien plus injuste et facteur de chaos que le Vietnam. Mais à toute guerre, il faut des héros. L’intervention américaine en Irak n’a peut-être pas servi des motifs très honorables et a contribué à faire de l’Irak le foyer islamiste sur lequel prolifère aujourd’hui Daesh mais il faut bien que l’Amérique ait toujours raison. My country, right or wrong.

Chris Kyle fut donc en Irak le héros que l’Amérique atttendait. Avec 160 ennemis abattus selon le Pentagone, et 250 si l’on en croit ses mémoires, son record n’a été dépassé que très récemment par un membre des Royal Marine britanniques qui a tenu à conserver l’anonymat, étant toujours d’active. Les Mémoires de Kyle se sont vendus à des millions d’exemplaires. Dans American Sniper, Kyle, incarné par Bradley Cooper, qui livre une performance d’acteur assez impressionnante, justifie ses actes de manière simple : « « Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir tué plus d’ennemis, car j’aurais alors sauvé plus des nôtres. Voilà ce que je raconterai au Créateur à l’heure du jugement dernier. » À la guerre comme à la guerre et le héros n’est pas un bon samaritain, il fait sa part du sale boulot qui consiste à tuer ceux qui pourraient tuer plus d’innocents si on ne les neutralisait pas. Quand, dans Impitoyable, on reproche à William Munny d’avoir abattu un homme désarmé, celui-ci répond froidement : « M’est avis que si un type décore la devanture de son bar avec le cadavre de mon ami, il a tout intérêt à être armé. »

D’Impitoyable à American Sniper en passant par Gran Torino, Eastwood continue à explorer la figure du héros protecteur qui, tueur fatigué, simple quidam ou soldat d’élite, est une figure constitutive de la mythologie américaine. Peu importe que l’Irak soit une guerre sale, il n’y a pas grande différence entre le carré de pelouse de Walt Kolwatski, dans Gran Torino, et le Moyen-Orient où la présence américaine est présentée comme le nécessaire rempart de la démocratie. Chris Kyle trouve donc logiquement sa place au panthéon eastwoodien, figure du fort qui défend les faibles. Cette rhétorique peut être jugée purement militariste et fascisante par les détracteurs du film d’Eastwood, dont Michael Moore par exemple, ou Seth Rodgen, réalisateur du récent et controversé The Interview, qui accusent le réalisateur américain de faire tout simplement l’apologie de l’assassinat à distance avec son histoire de sniper, mais elle est pourtant inhérente à la condition militaire. Comme l’écrit le colonel Michel Goya dans Sous le feu : « Bien plus que le sacrifice, le pouvoir de tuer dans un cadre légitime est la vraie spécificité de la condition militaire. Pour beaucoup de soldats, ce pouvoir exorbitant ajoute une dimension tragique supplémentaire qui se superpose encore à la pression psychologique de la peur au combat. » La guerre impose une responsabilité écrasante et la logique qui n’appartient qu’à elle seule exige un sacrifice nécessaire, qui est d’abord l’abandon par le combattant d’une part de son humanité et la découverte d’une autre part de cette humanité qu’il ignorait, révélée par le danger et la fraternité des armes. «Quiconque, écrit Jesse Glenn Gray dans Au Combat : réflexions sur les hommes à la guerre, n’en a pas fait l’expérience pour lui-même aura du mal à comprendre ce sentiment, tout comme ceux qui sont passés par là auront du mal à l’expliquer aux autres. » Dans American Sniper, c’est ce basculement dans le domaine de la guerre qu’Eastwood met en scène. Il le fait certainement de manière bien différente d’un Terrence Malick dans La ligne rouge mais les deux cinéastes ne développement pourtant pas un propos si différent, si l’on accepte de mettre de côté l’envahissante esthétique ultra-patriotique qui pourrait laisser croire qu’American Sniper n’est rien d’autre qu’un long clip de propagande pour l’armée américaine.

Eastwood reste un grand réalisateur. La manière dont il reconstitue l’enfer du combat urbain dans les rues de Bagdad et dont il restitue l’omniprésence de la mort rappelle la maestria d’un Ridley Scott dans La Chute d’un faucon noir. Là où Paul Greengrass livrait l’action de Green Zone à une caméra fébrile et où Brian de Palma dans Redacted multipliait les points et les angles de vue, Eastwood s’autorise de longs plans fixes et cultive le classicisme d’un cinéma qui cherche à restituer le tragique parfois, il est vrai, jusqu’à la caricature. La scène durant laquelle Kyle émerge d’un nuage de poussière, courant désespérément vers un transport de troupes aux portes ouvertes, comme pour échapper à la bouche de l’enfer, est exemplaire du lyrisme eastwoodien, dans ses excès comme dans sa beauté. La manière dont il filme l’incapacité grandissante de Kyle à se rattacher à la vie civile et à sa famille entre deux permissions est aussi fascinante. Bradley Cooper figure en effet un Chris Kyle monolithique, auquel il est bien difficile de s’identifier et pour lequel on peine à éprouver de la compassion. Il y a pourtant quelque chose de profondément humain dans le désarroi qui perce derrière la fausse bonhomie du good guy quand un jeune vétéran croise par hasard son chemin dans une station-service et le remercie de lui avoir sauvé la vie lors d’une précédente campagne en Irak. Kyle ne sait visiblement pas comment accueillir cette manifestation de gratitude qui ne trouve pas de place dans la mécanique psychologique qui est la sienne : celle du combattant professionnel tentant vainement de tenir à distance le monde dans lequel il est un tueur efficace et celui dans lequel on exige de lui qu’il soit simplement un bon père de famille. La force du film d’Eastwood est de représenter avec réalisme, et surtout une certaine retenue, de quelle manière ce pari impossible à tenir ravage petit à petit l’impitoyable sniper. On lui reprochera certainement d’avoir avec moins de finesse traité la part irakienne du récit mais le monolithisme apparent de Chris Kyle nous épargne aussi le numéro rebattu du vétéran qui craque en opération face à la pression morale. Eastwood ne nous épargne peut-être pas un certain pathos patriotique mais évite en revanche de nous seriner avec lourdeur ce que l’on sait déjà, à savoir que la guerre, c’est moche.

Si Chris Kyle/Bradley Cooper semble se poser aussi peu de questions, et donc susciter de la part du spectateur aussi peu d’empathie que lui en ressent pour les cibles qu’il « neutralise », c’est qu’Eastwood semble mettre en scène avec suffisamment de réalisme ce constat de Michel Goya : « Il faut donc un verrou et ce verrou c’est l’éthique des armes nourrie par le professionnalisme. Après avoir appris à tuer, le soldat doit également apprendre à ne pas le faire et c’est presque aussi complexe. » L’inquiet colosse incarné par Bradley Cooper dans ce American Sniper, qui semble si outrageusement patriotard au premier abord, est une force qui va mais il se laisse également emprisonner par le « verrou », devenant une barrière infranchissable pour le combattant qui ne peut plus se passer la guerre dont il écoute toujours les murmures effrayants, assis seul face à la télévision de son salon. La guerre a rattrapé finalement Chris Kyle sous la forme d’un autre vétéran, brisé psychologiquement par les années de service, qui l’a abattu froidement lors d’un gala de charité en 2013.

Si American Sniper démontre qu’Eastwood se préoccupe peu de savoir si les Etats-Unis mènent une guerre juste en Irak, il a aussi les qualités d’un film produit par un grand maître de cinéma et il serait injuste de le laisser pourrir en France dans l’ornière que lui a creusée le sénateur centriste Yves Pozzo Di Borgo qui, peut-être par démagogie et plus sûrement par bêtise, proposait de reculer la sortie d’un film jugé à priori discriminant. Par les temps qui courent, on jugera seulement que pousser à ce point la délicatesse électorale ne relève plus de la prévention mais du masochisme. On peut reprocher à Eastwood le manque de finesse et de jugement politique mais il conserve le talent qui parvient à inscrire American Sniper dans cette longue geste cinématographique qui, à travers Impitoyable, La Route de Madison, l’étrange galerie de Minuit dans le jardin du bien et du mal, Million Dollar Baby, Gran Torino ou J. Edgar, continue à user d’un classicisme somptueux pour raconter le roman national américain. Il arrive en effet qu’un Américain avec des idées simples fasse un cinéma plus compliqué qu’il n’y paraît.

Cinquante nuances de Grey, film SM consensuel

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fifty shades of grey

fifty shades of grey

Le film Cinquante nuances de Grey réalisé par Taylor-Johnson, paru le 11 février, aura-t-il autant de succès que le livre éponyme ? La sortie de ce film hollywoodien érotique pour grand public (adulte) est l’occasion de se poser des questions sur la sexualité de ce début de vingt-et-unième siècle. Nous pouvons nous demander si elle bénéficie de plus de liberté ou si elle subit plus de contrôle, devenant ainsi plus normée et insipide (films pornos et épilation maillot obligatoires « pour tous »). En ce qui concerne nos vies amoureuses, avons-nous plus de choix ou sommes-nous menacés d’une uniformisation des conduites ?

Plusieurs formes de sexualité autrefois considérées marginales tendent à se populariser ou se normaliser. Le roman érotique devenu un best-seller planétaire, Cinquante nuances de Grey, racontant une histoire d’amour sur fond de pratiques sexuelles sadomasochistes, a participé de la mutation sociétale concernant le sado-masochisme. Le SM avait été pendant des années à la marge de la sexualité conventionnelle, pratiqué principalement par des hommes gays. Depuis quelques années, ces pratiques sont devenues plus courantes et moins taboues. Le roman de James dépeint une relation SM consensuelle, basée sur un contrat. La réalisatrice Taylor-Johnson le décrit comme « un conte de fées sombre »  qui parle d’un beau prince riche et d’une femme modeste, une sorte de fantasme. Elle affirme que contrairement à des idées reçues, il est possible d’être féministe et soumise à la fois.  Pour elle, les rituels SM sont une manière subversive de résister dans des sociétés qui glorifient le contrôle, ne supportent pas la dépendance, et réclament sans cesse l’égalité. Qu’en est-il en France, où l’on vient de célébrer le bicentenaire de la mort du marquis de Sade ? Existe-t-il un engouement populaire nouveau autour du SM ? Si oui, nous pouvons nous interroger sur sa signification. Le film de Taylor-Johnson permettra-t-il de célébrer des plaisirs sauvages libérés ou empêchera-t-il cette même liberté, fournissant insidieusement un modèle à suivre pour être à la mode, une sexualité pré-scénarisée ? Cette oscillation entre libération et contrainte paraît paradigmatique de la sexualité de notre époque. Elle est d’ailleurs incarnée par l’héroïne Anastasia Steele qui hésite entre plaire à l’Autre en suivant son modèle ou trouver son propre plaisir et ses propres limites.

Le succès récent des films pornographiques comme Sex Tape (2014) et celui de sites web comme YouPorn montrent la démocratisation du porno amateur. Fait nouveau, ces sites sont accessibles gratuitement, ce qui risque d’impliquer la remise en question de la pornographie payante et le déclin ou l’extinction de toute une industrie. S’agit-il d’une libération par la possibilité d’exulter dans le voyeurisme sans jugement, sans crainte d’une rétorsion morale, d’un surmoi devenu « vieux-jeu » ? Ou est-ce une pression de groupe qui est à l’œuvre pour faire accepter une sexualité « aux normes » rendue transparente, mécanisée où le désir et l’érotisme  sont absents ?

Le changement du regard sur le porno semble être à double tranchant. Chaque société conjugue à sa façon des injonctions contradictoires concernant la sexualité auxquelles le porno n’échappe pas. Il y a, par exemple, l’ambivalence de la société américaine à propos de la sexualité, vacillant entre puritanisme et hédonisme. L’état d’esprit français, peut-être moins clivé au premier regard, n’est pas à l’abri de ses propres contradictions. Comment interpréter sinon la quasi-simultanéité de processus de libéralisation des mœurs (loi du mariage gay) et de répression des mœurs (proposition de loi pour l’abolition de la prostitution) ?

Mais le mariage gay s’est-il vraiment joué sur la question de la liberté ? Après de nombreuses périodes de haine homophobe, un autre mode d’aimer et désirer a été reconnu comme légitime. Le mariage gay peut être analysé comme l’aboutissement d’un souhait d’être « normal », de rentrer dans une « norme », celle du mariage, tout en modifiant cette norme.

Le regard porté par une société sur l’homosexualité peut être vu comme un marqueur de la tolérance de l’époque. L’attitude vis-à-vis de la prostitution paraît être un indicateur similaire. Qu’en est-il en France ? Contrairement aux exemples cités où des formes de sexualité autrefois marginales sont mieux acceptées aujourd’hui, le domaine de la prostitution voit la répression d’une forme de sexualité. Vis-à-vis de la prostitution, trois positionnements existent:

-le prohibitionnisme interdit la prostitution et en fait un délit. Les prostituées sont considérées comme des criminelles, les proxénètes et les clients sont peu réprimés.

-l’abolitionnisme voit les prostituées comme des victimes. Le proxénétisme est pénalisé, et éventuellement les clients.
-le réglementarisme cherche à organiser la prostitution à travers des maisons closes, une surveillance médicale, l’enregistrement des prostituées.

La France tend à devenir abolitionniste, avec la proposition récente d’une loi visant à punir les proxénètes et les clients et à abolir la prostitution. Cette politique conservatrice criminalisante semble un peu hypocrite, voire misogyne et a été dénoncée par de nombreuses personnalités, notamment dans le Manifeste des 343 salauds. Dans cette vision manichéenne, on prend en compte la réalité des victimes du trafic d’êtres humains mais on nie celle des travailleuses/- eurs du sexe.

Autre changement de perspective : des pratiques comme l’échangisme et le libertinage, plutôt marginales, perdent néanmoins leur aspect « tabou ». Tout comme celles de l’union libre et du polyamour.

Pour conclure, le film Cinquante Nuances de Grey semble bien représentatif d’une époque, où étrangement nous ne savons pas si l’autorisation à exulter dans le plaisir n’est pas en fait une intimation… à être normal. Les contradictions sont donc là : entre libération et contrôle, entre progrès et régression, entre écouter nos instincts et obéir à de nouvelles règles. Il semble bien qu’un cycle est perceptible : à chaque bouleversement sociétal où le sexe est libéré (sous la poussée du « ça » en termes freudiens), le refoulement et la censure (venant du « sur-moi ») re-pointent leur nez sous d’autres formes.