Ils aiment la mort plus que nous aimons la vie

Ils aiment la mort plus que nous aimons la vie

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La croyance en la puissance du Ciel m’a toujours contrarié. Au-dessus des nuages, j’aperçois des avions, des planètes, tout un univers, mais jamais de bon D. ni de mauvais D. Juste des appareils, Air France de préférence. Jeune, ma mère allait prier sur le tombeau d’un saint pour obtenir la guérison d’un enfant malade. Quand la médecine a débarqué à la ville voisine, elle s’est rabattue sur le docteur, plus puissant thérapeute que le Tout-Puissant. La question était réglée. Les mille et une preuves de l’inexistence, de la nullité de D. n’y font rien. Pas mal de nos contemporains s’obstinent à se dévoyer dans ces errements qui les comblent. Je ne vais pas être désagréable et les empoisonner avec mes hôpitaux et mes Airbus. S’ils veulent prier, qu’ils prient. Grand bien leur fasse !

Athée indécrottable, je n’aime pas beaucoup qu’on médise des miens, qu’on dégoise contre l’une de mes nombreuses familles. Ces jours-ci, l’islam en prend plein la figure. Là, je bondis. Touche pas à mon zume (apocope du mot musulman en verlan. Ça se disait dans mon pays). Charlie, je trouvais ça plutôt marrant quand c’était bien ficelé. Mais Houellebecq, lorsque les journaux m’ont appris ce qu’il racontait, je suis entré dans une colère folle. Encore un salaud de raciste ! Le tsunami Charlie passé, j’ai enfin chargé le bouquin sur mon Kindle. J’ai lu une nuit entière en me demandant si je ne m’étais pas gouré dans les clics. Je n’ai pas trouvé une ligne de ce qu’on m’avait annoncé. J’ai passé une bonne nuit, j’ai dégusté un bon Houellebecq, pas son meilleur mais top quand même. J’y ai vu une satire mélancolique de la France actuelle et de ses élites, un peu comme Le Meilleur des Mondes de Huxley ou 1984 de George Orwell. Moi, l’islamosensible, j’ai adoré. C’est vous dire que la boussole de mes confrères se détraque parfois.

En caricaturiste de notre temps, Houellebecq part de l’enracinement massif des Arabo-musulmans. Il vise juste. Au moins le dixième du pays est issu désormais de l’autre rive méditerranéenne. S’en réjouir ou s’en lamenter ne change rien à la donne. C’est ainsi, et il en sera ainsi à tout jamais. Aucun fantasme de démigration n’y changera rien.[access capability=”lire_inedits”]

Avec nos cinq, six millions de zumes, nous pesons plus lourd qu’une bonne dizaine des pays de l’Organisation de la conférence islamique ou même de la Ligue arabe (Koweït, Palestine, Mauritanie, Liban, Oman, Qatar, etc.). Houellebecq a parfaitement raison, la France est aussi un pays musulman. Rien ne nous empêche de demander notre adhésion à ces organisations, comme l’a fait la Russie en occupant un poste d’État observateur à l’OCI. Aux profits de cette nouvelle France (couscous, Kamel Daoud, danse du ventre) s’associent quelques tracasseries (voile, halal, cités interdites) et un désagrément majeur : le terrorisme.

Comme dans tous les pays musulmans, notre islam traverse une sale tempête : l’épidémie du retour au religieux. Au moment même où, s’implantant dans une Europe de culture et de tradition chrétienne, il aurait dû arrondir ses angles et ses ongles, choisir dans son patrimoine les pans les plus compatibles avec le folklore local, il se crispe sur son passé le plus médiéval. Il avait besoin d’une couche de modernité, il s’est badigeonné d’hyper-rigorisme. Pourquoi ça ? On n’en sait strictement rien. On peut avancer des encyclopédies de théories, je les tiens à votre disposition, aucune ne satisfait. Le fait est là : depuis près d’un demi-siècle, la montée en puissance des impératifs religieux ne cesse de se vérifier. En France, le marché des produits halal (licites) croît de 10 % par an. On en est à une forte demande de médicaments halal, sensible percée technologique, car jusqu’à ce jour les imams les plus regardants avaient avalé l’aspirine illicite sans y voir péché mortel.

Chacun son Doliprane. Chacun son Coca. Chacun son rouge à lèvres. Sans ses produits halal, les actions de L’Oréal s’affaisseraient à Wall Street et D. sait comment Mme Bettencourt bouclerait ses fins de mois. L’industrie mondiale du halal s’élève à 700 milliards de dollars (près de deux fois le budget de la France), dont 9 milliards dans le seul Hexagone. Et il se gonfle, se gonfle chaque année, suivant le curseur du retour à la pureté religieuse. Ne pas manquer de lire La Bible du halal, de Lotfi Bel Hadj, aux Éditions du Moment, vous y apprendrez tout sur ce dossier devenu aussi stratégique que l’armement nucléaire. Vous y découvrirez comment M. Charles Doux, entrepreneur breton astucieux, inonde de ses poulets coraniques le Yémen, l’Arabie saoudite et autres régions assez peu tricolores.

La France ne se distingue en rien des autres pays musulmans. À Kaboul comme à Paris, on est chaque jour un peu plus bondieusard. C’est comme ça, on n’y peut rien. Vous pourrez leur faire apprendre par cœur la Déclaration des droits de l’homme, ils vous répondront, non sans raison, que l’exercice de la religion est justement un droit de l’homme et que vous pouvez allez vous faire foutre avec vos indignations islamophobes.

Le revival religieux n’est pas une exclusivité musulmane. Les israélites connaissent le même phénomène. Les évangélistes protestants aussi. Seuls les cathos papistes, que D. les bénisse, en sont épargnés. Cela dit, les porteurs de kippa ne sont pas tous des tueurs d’Yitzhak Rabin. Les suceurs de bonbons halal ne sont pas tous des Coulibaly, des djihadistes.

Le djihadisme est une nouvelle religion, un schisme récent issu d’une interprétation à la noix de textes prétendument divins. Il se fractionne en deux courants parfaitement identifiés, Al-Qaïda et Daesh (État islamique). Leur foi se résume en peu de mots : convertir par la terreur. En tête de course, Daesh, actuellement maître d’un territoire aussi vaste que le Royaume-Uni, sérieux point de départ pour la constitution d’un empire, entend rétablir le califat déchu depuis la déposition du dernier Ottoman en 1924. Le 29 juin 2014, Abou Bakr al-Baghdadi est proclamé nouveau calife, avec le dessein d’étendre son hégémonie sur les 420 millions d’Arabes (y compris ma pomme), avec une option sur les 1 619 324 000 musulmans vivants. Vaste programme. Daesh possède une carte maîtresse : la sidération. Il décapite James Foley devant les caméras dans une impeccable mise en scène satanique. Égorgeurs et internautes forment un grand spectacle d’horreur d’où se recruteront les Coulibaly.

Les Coulibaly présents et à venir obéissent à un dogme dont je ne vois pas de précédent dans l’histoire des religions : J’aime la mort plus que vous n’aimez la vie. Tous les credo ont leurs martyrs, aucun n’aime la mort. Les Coulibaly aiment la mort. Ils aiment votre mort, ils aiment leur mort, il aime la mort. Inédit depuis M. Cromagnon. Coulibaly ne sort pas des limbes de l’enfer, il est français comme vous et moi. Les services ont repéré plus d’un millier de Coulibaly tricolores. Pas six millions. Les six millions sont aussi horrifiés que n’importe qui. Les mille djihadistes vont nous faire chier encore longtemps. Très longtemps. À bon entendeur, salut.

Pour aujourd’hui, je n’avais rien d’autre à vous dire.[/access]

*Photo : AY-COLLECTION/SIPA. 00704025_000001.

Février 2015 #21

Article extrait du Magazine Causeur


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Guy Sitbon, ex-journaliste au Nouvel Obs, est chroniqueur à Marianne.

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