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Padam, padam, padamalgam!

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zemmour naulleau charlie hebdo

Faut pas prendre les fous d’Allah pour des canards sauvages. C’est nous les connards domestiqués. On n’en serait pas là si nos représentants nous avaient représentés. Faute de s’en être pris aux causes en temps utile, ils nous font défiler contre les effets. Sans moi !

En plus, ils salopent ma copie. Moi qui voulais vous entretenir de Debray, Houellebecq et Muray – dont j’ai enfin découvert le Journal – me voilà réduit à chroniquer la bande à Kouachi. Des tueurs fous, peut-être, mais ils n’étaient même pas nés quand Giscard, Chirac, Mitterrand et les autres les ont importés. Alors, pourquoi c’est moi qu’on fait chier ?[access capability= »lire_inedits »]

 

NOËL AU GARAGE

Mercredi 24 décembre/Sparks à Londres, c’était trop bien ! Le retour en Barjomobile, un peu moins. À 22 h 30 soudain, en pleine autoroute et en pleine nuit, le coup de la panne ! Plus de batterie, plus de moteur, plus de lumières – et ce triangle rouge et ce gilet fluo, ils sont où déjà ? Heureusement qu’Ivan Dressamer était au volant, sinon l’élite de ce pays eût été fauchée, et je ne serais même pas là pour vous le raconter.

D’ailleurs c’est fait. Comptez juste en plus 1 heure  pour la dépanneuse, 1 heure de formalités avec l’assurance au garage du lieu-dit Le Transloy (!), 1 heure d’attente pour le taxi et 1 h 30 de voyage (400 € au compteur, mais on s’en fout !). À 3 heures tout le monde était au lit, et je pouvais commencer ma journée.

 

FRUITS DE MER D’ISPAHAN

Mercredi 31 décembre/Saint-Sylvestre en famille chez les Barjot-de Koch. Un plein succès, selon les organisateurs. J’en ai profité pour prendre des notes.  

Recette pour un réveillon réussi chez vous, si vous nous invitez la prochaine fois (on sera quatre) : juste un plateau de fruits de mers géant. Crabe et bulots pour Frigide, gambas et langoustines pour Constance, foie gras et tout le reste tant qu’y en a pour Bastien, huîtres et zinfandel californien pour moi.

Si c’est suffisamment copieux, vous pouvez même oublier le chapon – comme nous dans le four ce soir. En revanche, pour faire passer, on goûterait volontiers le macaron géant Ispahan (framboise-litchi-rose) de chez Hermé, sans vous commander.

 

 

VOTEZ BOURRÉS ! 

Jeudi 1er janvier, 3 heures/Excellent, décidément, ce zinfandel ! Mais qu’est-ce que je disais, déjà ? Oui, s’il en reste, j’en veux bien… Mais putain, je pensais à un truc grave, c’était quoi déjà ? Ah, oui ! Est-ce que ce changement d’année ne fait pas le jeu du Front national ? Et sinon, y a pas une autre bouteille, même du rosé ? 

 

UN DÉSERTEUR À LA LÉGION

Vendredi 2 janvier (solennité de saint Basile)/AFP : « Thomas Piketty refuse la Légion d’honneur. »

« En France, disait Jules Renard, le deuil des convictions se porte en rouge et à la boutonnière. » Apparemment, tel n’est pas encore le cas de Piketty, qui fait à ses décorateurs un joli doigt (de Légion) d’honneur : « Le gouvernement ferait mieux de se consacrer à la relance de la croissance» 

Reste à savoir si, dans sa vie, il s’est bien conformé au principe édicté par Erik Satie : « Il ne suffit pas de refuser la Légion d’honneur ; encore faut-il ne pas la mériter. »

 

RÉVEIL DOULOUREUX

Mercredi 7 janvier/Il paraît qu’on se souvient toujours de l’endroit où on était quand on a appris une nouvelle importante, comme le 11/09 ou le 21 janvier. Moi en tout cas c’est sûr : ce matin j’étais dans mon lit en train de m’endormir doucement, comme un bébé australien. À mon premier réveil (pour un coup de Badoit), j’entends vaguement à la radio, entre deux conneries : « Agression contre Charlie  Hebdo… Plus de détails dans notre journal de midi. » O.K., ruminé-je, c’est pas nouveau : les islamistes n’aiment pas Charlie, et inversement. Et de me rendormir instantanément.

C’est seulement la deuxième fois, en allant faire pipi, que j’ai mesuré la gravité de l’événement. Ces cons-là avaient tué tout ce qui bougeait sauf les femmes, à part une par nervosité.

 

PAS D’AMALGAME !

Vendredi 9 janvier/Zemmour & Naulleau, Paris Première. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est une surprise ! Même ce monstre froid de Zemmour a été personnellement touché par le massacre de Charlie. Non seulement les BD de Wolinski furent ses « premiers bouquins de cul » – « comme toute une génération », précise t-il modestement – mais il était ami avec l’économiste Bernard Maris. Pour le reste, on s’en doute, Charlie n’a jamais été sa tasse de thé : « Une tentative utopique de sortir du tragique de l’Histoire », résume-t-il. De fait, si c’était ça, c’est raté.

Mais déjà Naulleau entonne le refrain « Pas d’amalgame ! », leitmotiv de la mobilisation médiatico-politique subséquente aux boucheries halal des 7 et 9 janvier : « Le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam ! »

Ben voyons ! Et avec quoi donc, alors ? Certes, grâce à Allah, tous les musulmans ne sont pas djihadistes. Mais tous les djihadistes sont musulmans – ou pensent l’être, ce qui revient au même.

Il n’y a qu’un islam parce qu’il n’y a qu’un Coran, malgré les contradictions entre ses sourates pacifiques et guerrières, et les sens opposés du mot « djihad » lui-même.

 « La Torah et les Évangiles, écrits par des hommes, sont susceptibles d’interprétations, explique patiemment Zemmour à son compère. Le Coran, c’est la parole incréée de Dieu, transmise au Prophète par l’ange Gabriel, donc intangible. » J’ai bien peur qu’il ne faille lui réexpliquer encore, à l’ami Naulleau – si toutefois l’émission n’est pas supprimée entre-temps.

 

BISOUNOURS VAINCRA !

Dimanche 11 janvier/Je n’ai pas participé à la grande Marche républicaine de tout le monde contre personne. La seule pancarte derrière laquelle j’aurais pu fièrement défiler, c’est «  Bisounours vaincra ! » ; mais bon, j’ai pas reçu le flyer. C’était la touche d’autodérision indispensable, à mes yeux, dans ce genre de démonstration d’unanimisme non seulement virtuel, mais volatil.

 Non que j’aie été insensible à l’horreur des deux tueries de « nos » djihadistes –pas plus qu’à celles perpétrées au même moment par leurs collègues fous furieux de Boko Haram au Nigéria. Mais quoi ? Après Chantons sous la pluie et Rions contre le racisme, voilà maintenant Défilons contre les kalachnikovs (sans stigmatiser personne) ! 

Eh bien, je ne marche pas. Nos quatre millions quarante-quatre marcheurs et surtout les derniers, ceux du carré VIP, feraient mieux d’essayer de comprendre ce qui se passe, comme Zemmour, ou de se soumettre direct, comme le « héros » houellebecquien.

 

MARCHONS, MARCHONS…

Mercredi 14 janvier/Modèle de connerie triomphante : la une du « numéro spécial » de L’Obs. Sur fond de photo de jeunes à l’assaut de Marianne (la statue), l’hebdo titre « Continuons le combat ! » O.K., et on fait comment, chef, pour exorciser définitivement la terreur djihadiste ? Un petit Nation-République, pour changer ? Ou carrément Père Lachaise-Place des Fêtes ? C’est vous qui voyez.

JE SUIS ÉRIC

Jeudi 15 janvier/AFP : « Éric Zemmour placé sous protection policière depuis l’attentat contre Charlie Hebdo. » C’est marrant ( ?). Quinze jours plus tôt, dans mes vœux à Éric, je lui souhaitais entre autres, pour 2015, « des gardes du corps ».

Je ne plaisantais pas vraiment, mais lui a eu l’air de prendre ça à la légère. Aujourd’hui encore, à propos de cette décision des autorités, il dit seulement : « Je n’ai rien demandé ; je subis, c’est tout. » Aussi inconscient que François avec sa papamobile ouverte à tous les vents ! Tiens, ça leur fait au moins un point commun, à ces deux-là.

Pourvu quand même qu’on n’ait pas à porter un de ces jours un t-shirt « Je suis Éric  ». D’ailleurs, combien serait-on à le porter ? Combien de politiciens, de décideurs, d’artistes et même d’intellectuels ? 

Mais bien sûr, ça n’a rien à voir. Au-delà de la compassion envers les victimes, c’est bien autre chose qui s’est imposé d’emblée, dans le traitement médiatico-politique du drame de Charlie : un soutien inconditionnel, unanime, obligatoire à l’idéologie de l’hebdo. Ça au moins, ça ne risque pas d’arriver à Éric.

 

RIONS, MES FRÈRES !

Vendredi 16 janvier/Sans me vanter, je suis plutôt client de blagues drôles, d’humour, d’ironie et tout ça. Comme Chesterton j’aime l’esprit, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Mais comme lui aussi, j’aime plutôt mieux quand il mène à l’Esprit plutôt que nulle part.

Pas question ici de nier le talent, et les traits de génie, des dessinateurs de la bande, morts ou vivants. Mais un journal, même « irresponsable » comme se veut Charlie, c’est d’abord une ligne éditoriale. Celle de l’hebdo est claire : l’anticléricalisme avant tout. Parce que ça marche toujours, depuis un siècle et demi ; qu’à part ça, on n’a pas grand-chose de révolutionnaire à dire, et que de toute façon ça ne mange pas de pain… Voire.

Là où Charlie est vraiment irresponsable, c’est qu’il n’a pas vu le temps passer, ni monter doucement le délire djihadiste. Comme si on pouvait provoquer ces fous d’Allah aussi impunément que nos aimables curés post-conciliaires.

Un athée normalement constitué est censé tenir à la vie plus qu’à l’au-delà. Alors pourquoi ne pas s’en tenir aux provocs de tout repos, du genre le pape avec un crucifix dans le cul et une légende saignante ad hoc ? Vous me direz : il faut bien varier les plaisirs de temps en temps, et d’ailleurs, en 2006, les caricatures de Mahomet ne leur avaient valu qu’un procès, gagné en plus. Rien que de la pub !

Mais en 2011 déjà, autre chanson : suite au numéro spécial Charia Hebdo, les locaux du journal sont incendiés. Le premier, Wolinski l’hédoniste prend conscience du danger, c’est-à-dire du rapport de force : « On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation, et puis un jour la provocation se retourne contre nous. » Paroles prophétiques, hélas ! 

« Un dessin est un fusil à un coup », disait de son côté Cabu. Eh bien, face aux frères Kouachi, ça ne le fait pas ! Certains sont morts qui auraient préféré vivre, et peut-être même l’inverse… En tout cas c’est un beau gâchis, et inutile en plus. Parce qu’enfin, ça mène où tout ça ? À quoi bon, pour un canard, vendre cent fois plus, s’il est décapité ?

 

MOURIR POUR CHARLIE ?

 Samedi 17 janvier/Zemmour (déjà cité) ne serait peut-être pas d’accord, et alors ? Moi aussi, comme Florent Pagny, j’ai ma liberté de penser. Ce soir donc, sur Radio Notre-Dame, tout seul devant mon poste, j’opine du chef en entendant Patrice de Plunkett lancer une fatwa contre l’Occident crétin, et la France en particulier.

On parlait d’humour, hier encore, mais lui ne plaisante guère : c’est la dérision-tous-azimuts qu’il met en cause, non sans quelques arguments. « Se moquer est devenu le centre nerveux de notre culture, le fondement de notre République », dit-il comme Finkielkraut. « L’insulte et la caricature nous tiennent lieu de combat culturel, face à la révolution islamique mondiale et au capitalisme mondialisé », précise-t-il, et l’on croirait entendre Zemmour. Pourquoi donc est-il seul – avec mon soutien, ce qui n’arrange rien – à conclure logiquement : « Charlie donne aux djihadistes l’arme dont ils ont besoin pour dresser les communautés les unes contre les autres. C’est une folie suicidaire. »

« Mourir pour des idées ? » Déjà, c’est contraire à l’amendement Brassens ; mais surtout, lesquelles, et qui donc doit mourir ? Si jamais il s’agit de moi, ou même de mon pays, je demande à réfléchir.

 

IL PAPA E MOBILE

Dimanche 18 janvier/Problème d’oxygène ? Au-delà d’une certaine altitude, le pape François a tendance à planer, du moins vu d’ici-bas. Entre une blague gay friendly et une attaque contre les lapins, l’autre jour il a carrément montré les poings. C’était dans l’avion, retour des Philippines. Sans doute encore « emporté  par la foule » de sa mégamesse de  Manille, que même les Stones lui ont enviée, ce diable s’est permis d’interférer dans notre guerre civile larvée.

 « Tuer au nom de Dieu est une aberration », dit-il. Mais « on ne peut pas insulter la foi des autres. Si un grand ami parle mal de ma mère, il doit s’attendre à un coup de poing» J’adore ce franc-parler ; à ma connaissance c’est le premier pape qui parle aussi cash, au moins depuis Jésus.

L’ami Finkielkraut est moins emballé. En ce deuxième dimanche du Temps ordinaire, il ne ménage pas le successeur de Pierre : « Avec tout le respect que je dois à François (sic), je crois qu’il a manqué une occasion de se taire. » Et toc !

Eh bien moi, avec toute l’admiration que j’ai, sans me forcer, pour Finkie, je connais quand même au moins deux philosophes qui s’appellent Alain[1. Sans compter Badiou, qui d’après moi est plutôt un artiste.], mais je n’ai qu’un pape François. 

Même avant lui, dans le langage du Christ, insulter les croyances des autres (forcément fausses, pourtant), c’est « blasphémer ». L’idée générale, surhumaine, c’est qu’il faut toujours se mettre à la place de son « prochain », athée ou croyant, gentil ou méchant, victime ou bourreau.

Bien sûr, il est sidérant qu’en France aujourd’hui, quatre siècles après la fin des guerres de religion et plus de deux cents ans après la Terreur, on puisse encore massacrer des gens pour leurs idées supposées.

Mais en attendant les mesures qui s’imposent – et qui ne seront pas de simple police, contrairement à ce qu’une vaine élite croit –, la common decency[2. Chestertonienne, s’il vous plaît, bien avant d’être orwellienne.] devrait inciter les faiseurs d’opinion à éviter le blasphème, qui n’est jamais synonyme de Vérité.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00665031_000080.

Lettre à un «stigmatisé»

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islam azzouzi christianisme laicite

Monsieur Azzouzi,

Votre tribune du 10 février m’a agacé. Mais ne vous méprenez pas : je ne suis pas ennemi des religions. Depuis longtemps, je milite pour qu’elles soient mieux connues de mes collègues professeurs qui n’en savent plus grand-chose, et n’en veulent rien savoir. Bien souvent, j’ai eu l’impression de prêcher dans le désert. Depuis les attentats de janvier, j’ai lu des articles demandant à ce que l’enseignement des faits religieux à l’école soit renforcé. On annonce des mesurettes : on prévoit pour les enseignants deux jours de formation. Une sorte de prêche-éclair, un prêt-à-consommer de la laïcité, indigeste. Ainsi, je pourrais signer certains de vos propos. Par exemple quand, vous adressant à vos anciens collègues, vous affirmez que leur adhésion à la laïcité relève de la croyance religieuse. Mais pour l’essentiel, je trouve votre démarche injuste et dangereuse.

Vous lire, c’est lire un énième discours de victimisation. Des lois d’exception viseraient les musulmans de France. Je vous réponds que bien des religions pourraient être visées par lesdites lois. L’actualité nous leurre, qui semble désigner l’islam seul. Il arrive bien souvent, en France, que les personnes qui portent des croix les cachent sous un pull. C’est devenu pour elles une habitude. Mais imaginez quelques croix bien visibles sur les poitrines, dans un lycée public : tollé ! On crie –laïcité ! Je ne crois donc pas au deux poids-deux mesures dont vous parlez. À ce propos, l’exemple que vous donnez de ce phénomène supposé me paraît… maladroit. Vous évoquez la présence de nos ministres, le 11 janvier en la synagogue de la Victoire. Faut-il vous rappeler qu’un certain vendredi de janvier, des juifs ont été tués à Paris pour l’unique raison qu’ils étaient juifs ? Le policier prénommé Ahmed lui ne fut pas tué parce qu’il était musulman, sinon parce qu’il était policier…

Vous allez rire, mais je pense que le christianisme est plus maltraité en France que l’islam. Beaucoup dans ce pays tiennent toutes les religions pour des reliques d’un passé avec lequel il faudrait en finir une bonne fois pour toutes; mais, s’il s’agit de moquer une religion en particulier, on choisira volontiers celle des chrétiens. Et les mêmes qui ricaneront du christianisme seront bienveillants avec l’islam. Voyez le sourire quand un ami musulman nous dit qu’il fait le Ramadan. Et on ne s’en plaindra pas. Mais qu’un ami chrétien dise qu’il observe un jeûne, pendant une période de Carême, voyez les gueules des uns et des autres…

Cette bienveillance vis-à-vis de l’islam tient à un sentiment de culpabilité : islam, religion des anciens colonisés. Ce discours, c’est le vôtre. C’est alors au même niveau que ces éternels repentants de la colonisation que vous vous situez. Au sentiment de culpabilité, vous opposez celui de l’oppression. Point de bon coupable sans bonne victime. Cependant, le sentiment d’oppression n’est pas l’oppression. Mais lorsqu’il est à ce point enkysté, toutes les preuves contraires tombent à plat. À ce jeu-là, l’ « opprimé » se croira toujours opprimé ; et l’ancien colonisateur restera un éternel colon. La mairie de Paris a beau chaque année célébrer à grands frais le ramadan en ses locaux, ce n’est jamais assez. Construirait-on des centaines de mosquées que ça n’y changerait rien. Je pourrais vous faire le coup du : voyez en pays musulman, les autres religions ne sont même pas autorisées. Se convertir au christianisme ? La prison ou la mort. Mais je ne vous ferai pas ce coup, trop bas.

Le sentiment de victimisation n’est pas la victimisation. À ce propos, je vais vous raconter une histoire personnelle. J’enseignais dans le 18e arrondissement de Paris. Ce jour-là, je rends des copies. Arrivé à M. je lui tends sa feuille. M. la reçoit, baisse la tête. Soudain il la relève. « C’est parce que je suis noir, crie-t-il, que vous m’avez mis une mauvaise note ». Sur le moment, j’en reste ababouiné – mot forgé pour l’occasion. Mais cela ne dure pas. Silence sidérant de quelques secondes, tous nous regardant dans la classe. Et puis tous d’éclater de rire. Mais quel rire, un rire salutaire, un rire de connivence ! Mais on n’y comprendra rien si on n’en explique point la cause. Ce qui déclencha notre hilarité c’est que dans la classe tous les élèves étaient noirs.

Voyez-vous, monsieur, M. était sincère. Il se croyait victime. Mais il jouait aussi la victime. Je ne crois pas que l’une de ces deux parties de son être était plus fausse que l’autre. Il faut prendre cela au sérieux. Mais je pense qu’on a tort d’ajouter à cette forme de schizophrénie un troisième larron : l’islam, l’appartenance à une communauté musulmane qu’on voudrait imposer comme identité définitive.Vous dites en effet, qu’ils sont des millions, en France, marginalisés parce que musulmans. Mais qui vous autorise à les qualifier ainsi ? Beaucoup ne sont plus musulmans que de culture. Ils s’appellent Aziz ou Fatima, mais boivent de l’alcool, mangent du porc. À ce propos, d’où tenez-vous qu’ils ne puissent être élus ? À Montreuil où je vis, beaucoup d’élus se nomment Razi ou Halima. Certains d’entre eux sont même députés ou ministres, paraît-il.. Si certains ont le sentiment d’être laissés de côté, ce n’est pas d’abord en tant que musulmans- mais c’est vous qui dites qu’ils le sont. La réalité est plus triste. Comme mon élève M. ils ont ce sentiment parce qu’ils sont noirs ou arabes.

Ce n’est pas parce qu’il était musulman que mon ami Aziz, ne trouvant pas de travail en France, est parti vivre au Canada. Lui-même n’en avait pas grand-chose à faire de l’islam. C’est parce que son nom en faisait un arabe. Pas parce qu’il serait musulman qu’un certain Nasr de mes amis est bien plus souvent contrôlé que je ne le suis, dans la rue. C’est parce que sa peau est noire.

Je ne nie donc pas que le sentiment de persécution renvoie à une réalité. Celle bien banale, quand elle existe, du racisme, lequel se fiche de savoir si un homme à la peau noire est musulman. Et il ne sert à rien d’accuser tout le monde d’islamophobie. À ce jeu-là, personne ne sera bientôt plus capable de distinguer le racisme de la critique légitime d’une religion lorsque certains présentent des points de controverse comme indiscutables. D’un homme qui refuse d’en embaucher un autre parce qu’il est noir vous diriez qu’il est raciste. Mais diriez-vous à mon amie Hafida, qui a fui l’Algérie parce qu’on voulait lui imposer le foulard qu’elle est islamophobe ?

Voyez-vous donc, monsieur Azzouzi, les uns et les autres ont déjà suffisamment le sentiment – réel ou exagéré – d’être montrés du doigt ; ne les frappez pas d’un tampon islamique qui ajoutera à la confusion générale. Aux racistes, l’islam croira donner des raisons : s’ils ne peuvent vivre comme nous, c’est qu’ils sont musulmans. Aux islamistes, vous donnez des arguments : ils nous persécutent parce que nous sommes musulmans. Vous agitez ainsi un foulard rouge devant ceux qui penchent du mauvais côté, celui de la guerre civile, celui du djihadisme peut-être.

À propos de djihad, j’ai lu qu’il pouvait correspondre, chez certains jeunes gens, à un désir d’absolu. A ce désir, écrit-on, que peut donc opposer notre modèle de société ? Le luxe morne de rester des consommateurs, des chiffes molles ? Alors, plutôt la mort, sur un champ de bataille, fût-ce pour servir une cause horrible : tuer musulmans ou chrétiens, en Syrie. L’explication ne semble pas infondée. Les mêmes qui la soutiennent expliquent aussi la conversion de certains à l’islam par ce désir de spiritualité qu’ils ne trouvent plus ailleurs. Quelle raison en effet auraient-ils de se tourner vers le christianisme, quand il est autant méprisé ? Autant associé à un élan réactionnaire, autant antimoderne ? Chez ceux parmi ces nouveaux convertis qui s’en vont combattre, le djihadisme serait une sorte d’avant-gardisme. Le même élan anti-bourgeois, la même envie de détruire les musées que chez les écrivains dadas ou les peintres futuristes du début du XXe siècle. Mais quelle terrible avant-garde, celle qui préfère démembrer des corps sur un champ de bataille plutôt que sur une toile peinte.

À cette mortelle avant-garde, monsieur, je préfère celle qui se retire dans sa chambre pour prier. C’est là, dans le silence, et non dans les cris « Dieu ! Dieu ! Allah ! Allah ! » que se mène le vrai combat. Tous les prophètes nous disent que le premier ennemi d’un homme, c’est lui-même. Cessez de penser les hommes d’abord comme des communautés, dans lesquelles vous rangez en bloc des millions d’individus sans qu’ils vous aient rien demandé.

Tenez, je m’en vais jouer une minute au prophète : si nous continuons, en France, à dénigrer le christianisme ; si l’antisémitisme qui monte fait émigrer tous les juifs, dans notre pays, et peut-être dans toute l’Europe les musulmans seront un jour les derniers à encore lire la Bible. Mais ils la liront à leur façon particulière, telle qu’on la lit dans le Coran.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00506550_000017.

Pegida: «Wir sind das volk!», le retour

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pegida dresde islam rda

Pegida (prononcer péguida) est l’acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ». Cette association a été fondée en septembre 2014, à Dresde, capitale du Land de Saxe, par un groupe de citoyens de cette ville, dirigé par Lutz Bachmann, 41 ans, un repris de justice fréquentant simultanément les milieux d’extrême droite et le milieu tout court[1. Le 21 janvier 2015, Lutz Bachmann annonçait sa démission de la présidence de Pegida après la publication, dans le tabloïd Bildzeitung, d’une photo de lui grimé en Hitler, et la révélation de propos xénophobes postés en septembre 2014 sur sa page Facebook.]. La première apparition publique de cette association a lieu le 20 octobre 2014 : 350 personnes se rassemblent dans le centre-ville derrière l’étendard national noir, rouge et or, en criant des slogans hostiles aux musulmans, protestant contre le détournement du droit d’asile par des réfugiés accusés de piller le système de protection sociale. Ils accusent la classe politique dominante et les grands médias de se faire les complices de cette supposée remise en cause, par l’islamisme radical, des fondements de la culture allemande.

Cet épiphénomène groupusculaire, à la surprise générale, ne reste pas confiné dans le ghetto des néonazis à crâne rasé, qui entraînent derrière eux quelques voyous des stades de foot excités par l’abus de bière. Depuis le mois d’octobre, chaque lundi, à 18 heures, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, ils se retrouvent plus nombreux sur l’Albertplatz : le 12 janvier, au lendemain des attentats terroristes de Paris, la manifestation réunit plus de 25 000 personnes, et quelques drapeaux bleu, blanc, rouge se mêlent aux bannières de la République fédérale. « Wir sind das Volk ! », « Nous sommes le peuple ! », crie une foule dans laquelle beaucoup avaient, en novembre 1989, battu le pavé de Dresde chaque semaine en criant ce même slogan jusqu’à la chute finale du régime communiste de la RDA. Qui sont-ils ?[access capability= »lire_inedits »] Les enquêtes sociologiques révèlent que les participants appartiennent majoritairement à la classe moyenne, ont bénéficié d’un bon niveau d’éducation, et sont éloignés de la religion, comme beaucoup de citoyens de l’ex-RDA. Paradoxe apparent : Dresde est une ville où la présence d’immigrés musulmans est bien inférieure à celle d’autres métropoles, comme Berlin, Munich ou Cologne.

La science politique allemande, aidée par le génie de la langue, trouve rapidement le concept et le mot pour désigner ce mouvement surgi hors des partis et organisations établis : c’est le soulèvement pacifique de la Wutbürgertum, de la bourgeoisie en colère, le pendant conservateur des Indignés hesseliens.
Dans le reste de l’Allemagne, c’est la stupéfaction et la consternation. Certes, Pegida ne fait pas tache d’huile (ses partisans dans d’autres grandes villes ne parviennent pas à réunir plus de quelques centaines de manifestants). Certes, la riposte, un peu lente à se mettre en branle, finit par mobiliser, au total, plus de monde à l’échelle nationale que les manifs de Dresde. Certes, la chancelière Angela Merkel s’affiche devant la porte de Brandebourg aux côtés des responsables religieux musulmans et proclame que « l’islam fait partie de l’Allemagne ».

Mais le malaise est là, provoqué par la résilience des manifestants de Dresde qui ne se laissent pas intimider par la reductio ad Hitlerum dont il sont l’objet de la part de ce « front antifasciste » rassemblé à la hâte pour sauver l’honneur d’une Allemagne qui se glorifiait, jusque-là, d’avoir échappé à l’émergence d’un parti similaire au FN français, au FPÖ autrichien, ou de diverses formations nationalistes xénophobes entrées en nombre dans les Parlements de l’Europe du Nord.
Alors pourquoi Dresde ? D’abord, et avant tout, parce que cette ville, peuplée de 600 000 habitants, est la Cendrillon de la mémoire historique allemande. Ses souverains, depuis le prince électeur Auguste le Fort, ont eu le génie de les emmener du mauvais côté : avec la Pologne contre la Prusse, avec Napoléon contre les empires russe et austro-hongrois, avec l’URSS dans une RDA dominée par des apparatchiks staliniens issus de toute l’Allemagne. Ni plus ni moins nazie que le reste du pays, Dresde paya le plus lourd tribut de toutes les villes allemandes aux bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale : des dizaines de milliers de victimes civiles et l’anéantissement de l’essentiel de son patrimoine architectural (Frauenkirche, Opéra Semper, etc.). « La Saxe est un sac de farine dont il sort toujours quelque chose si l’on tape suffisamment fort dessus ! », avait dit Frédéric le Grand, qui ne manqua pas de postérité en la matière ! Région industrieuse et créative, elle fut traitée en vache à lait par la Prusse et les autres pouvoirs, de Bismarck à Honecker, en passant par Hitler, dominant ensuite l’Allemagne unie. La société civile, avec constance et courage, parvint à chaque fois à réparer les dégâts provoqués par les maîtres irresponsables et cyniques.

Cependant, c’est une autre particularité saxonne qui permet de comprendre pourquoi Dresde et sa région sont restées imperméables au surmoi « antifasciste » qui interdit aux Allemands de donner libre cours aux passions identitaires, nationalistes, voire xénophobes, que l’on observe ailleurs en Europe. Jusqu’en 1989, cette partie de la RDA n’avait pas accès, pour des raisons géographiques et techniques, aux faisceaux hertziens venus d’Allemagne de l’Ouest. On l’appelait par dérision, à Berlin-Est, Leipzig ou Magdebourg «der Tal der Ahnungslosen », « la vallée des benêts », car ils ne pouvaient pas capter la télévision ouest-allemande, qui permettait à la plupart des citoyens de la RDA d’échapper à la lourde propagande des médias communistes officiels. Les Saxons de Dresde et alentours n’ont donc pas assimilé la doxa ouest-allemande de la « Vergangenheitsbewältigung », mot illisible et inaudible à nos sens francophones, mais fondateur de l’identité allemande moderne. Il signifie l’acceptation de la charge matérielle et morale du passé nazi de la nation de Goethe et de Schiller, et donc de la nécessité de réparations aux victimes. La RDA s’était exonérée de la repentance institutionnelle, en refusant l’héritage au nom de la pureté idéologique et morale de la classe ouvrière désormais victorieuse, et en accusant constamment l’autre Allemagne, celle de Bonn, de complaisance et connivence avec des ex-nazis. Les téléspectateurs est-allemands de l’ARD et de la ZDF, les deux principales chaînes publiques de la RFA, avaient fini, à la longue, par faire leur le traitement ouest-allemand du passé nazi. À Dresde, les gens n’aimaient pas les bonzes communistes, et leur propagande passait par une oreille et sortait par l’autre, mais ils ont été laissés seuls face à leurs blessures mémorielles, et à leurs angoisses identitaires.

Mais il ne faudrait pas en conclure que le reste de l’Allemagne soit insensible à la thématique portée dans la rue pas les Saxons : si le surmoi « antifa » reste suffisamment puissant pour que les gens restent à la maison, leur inquiétude face au durcissement communautaire[2. Les cinq millions de musulmans d’Allemagne, dans leur immense majorité venus de Turquie, se sont radicalisés religieusement avec le recul du kémalisme laïc et la montée en puissance de l’islamisme politique de Recep Tayyip Erdogan.] des musulmans d’Allemagne se manifeste par d’autre canaux. L’énorme succès éditorial du pamphlet de Thilo Sarrazin L’Allemagne court à sa perte, paru en 2010, dont Éric Zemmour s’est inspiré pour son Suicide français, et les foules qu’il attire à ses conférences en sont un exemple. Il est vraisemblable que le rituel des manifestations du lundi à Dresde va s’essouffler, car il ne porte pas, comme en 1989, une revendication simple et radicale comme le départ de la direction communiste de la RDA. Mais on devrait encore entendre parler de la Wutbürgertum.[/access]

*Photo : Jens Meyer/AP/SIPA . AP21683252_000022.

La Soumission selon Houellebecq

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michel houellebecq soumission

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je-ne-sais-quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.

On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien.

L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.

*Photo : Martin Meissner/AP/SIPA. AP21680542_000004.

Climat: Marion et Mélanie vont sauver le monde

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Marion Cotillard François Hollande climat PhilippinesAussi surprenant que cela puisse paraître, François Hollande, c’est une certitude maintenant, aime les actrices. Nous n’épiloguerons pas sur Julie Gayet car selon la formule consacrée, cela ne nous regarde pas. Mais il n’y a pas que Julie Gayet, apparemment, qui occupe l’imaginaire présidentiel. Prenons par exemple Marion Cotillard, l’actrice made in France préférée du cinéma américain : un genre de Louis Jourdan (paix à son âme) version féminine, puisqu’elle incarne parfaitement cette créature mystérieuse, sensuelle et fascinante qu’est la femme française.

Eh bien Marion qui a eu, à une époque, quelques petites poussées de fièvre complotiste sur le 11 septembre, a été choisie par le Président pour l’accompagner aux Philippines. Il s’y déroule en effet ces jours-ci une conférence internationale sur le climat. Celle de Copenhague, en 2009, avait été un échec assez désastreux. Le regretté président Chavez y avait prononcé une de ces formules dont il avait le secret et qui résumait parfaitement la situation : « Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé. »

On doute, malgré tous ses mérites, de trouver une telle pépite dans l’allocution que Marion va prononcer à Manille. Toute heureuse d’avoir été désignée, elle ne voudra certainement pas embêter le président par des discours enflammés. Elle est plutôt, Marion, dans la vénération pure et simple, comme le prouve sa déclaration sur le tarmac philippin : « C’est la première fois que je rencontre François Hollande. On a dîné ensemble dans l’avion. Il a un discours intelligent, réfléchi. » On nous assure que Marion n’est pas seulement là parce qu’elle est actrice mais que c’est une vraie militante opposée au réchauffement, sans que l’on sache si on parle du climat ou du spectateur qu’elle a effectivement eu du mal à réchauffer en France. Ainsi pour Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie qui est aussi du voyage : « Marion Cotillard est ici en tant que citoyenne. » Si elle le dit, c’est que ce doit être vrai. Marion n’était pas seule dans l’avion puisqu’elle était accompagnée de Mélanie Laurent. Mélanie Laurent non plus n’est pas là par hasard. Il y a deux ans, elle avait prouvé que la lutte pour l’écologie, c’était aussi du vrai glamour, puisqu’elle avait posée nue avec un tourteau cachant ses seins pour protester contre la surpêche. C’est  d’ailleurs la seule image bunelienne – un peu troublante, façon Un chien andalou – de sa carrière que votre serviteur mettra à son actif, peu sensible qu’il est au caractère lisse de cette actrice. Marion, on espère que pendant son discours contre le réchauffement, elle ne se mettra pas à pleurer, car les actrices pleurent beaucoup ces temps-ci.

Quitte à paraître un peu bougon, des actrices mises en avant de cette manière, même engagées, même très gentilles, ne nous semblent pas forcément l’idée du siècle. La gravité du sujet, le fait que le réchauffement climatique soit l’enjeu d’une bataille idéologique autant qu’écologique opposant l’immense majorité du monde scientifique et politique à une minorité de combat, demandait peut-être d’autres voix. Face à ceux qui demeurent dans le déni, avec comme arrière-pensée de ne surtout rien changer aux modes de production, ni au système économique, qui nous a conduits au seuil de désastres majeurs, sur le mode « Après nous le déluge », ça fait un peu léger. On aurait aimé de grandes consciences, comme on dit, des intellectuels incontestables, l’équivalent d’un Albert Camus par exemple, qui sachent retourner les esprits, ceux des chefs d’Etat des pays émergents comme ceux des citoyens. Il s’agirait de les émouvoir, les ébranler et rappeler que le climat, de fait, c’est plus important qu’un système bancaire.

Le problème, plus général, est que manifestement ces grandes consciences n’existent plus, ou qu’on ne pense plus à y faire appel. La preuve : dans un tout autre domaine, celui qui court les plateaux aujourd’hui avec un livre pour critiquer le hollandisme, avec un mélange de fausse modestie insupportable et de vrai ton sentencieux, c’est Philippe Torreton. On en est là.

En pire : non seulement on n’a plus de grandes consciences, mais quitte à prendre des actrices, les seules qui auraient pu lutter contre le réchauffement climatique ont hélas disparu. Grace Kelly, Tippi Hedren et Kim Novak, merveilleuses blondes hitchcockiennes, étaient si merveilleusement glaciales qu’elles vous auraient redonné force et vigueur en deux temps trois mouvements à cette pauvre banquise qui se fait, ces temps-ci, la malle à toute vitesse.

*Photo : CHAUVEAU/SIPA/1311161247

Pas d’amalgame? Chiche!

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Islamophobie amalgame terrorismeDans ses carnets littéraires sur le génocide rwandais, l’immortel d’Ormesson, écrivait ceci : « Ce sont des massacres grandioses, dans des paysages sublimes… » Avec les mises en scène de Daech, dans leur dernière production, cette fascination pour l’abominable rejaillit.

Le monde est aux premières loges devant les crimes de l’Etat islamique comme devant un film d’horreur. Il se gêne à peine pour commander du pop-corn. Il pleure comme il tressaute devant une saillie nouvelle. Il se repositionne dans sa chaise, toujours. Je le soupçonne – timidement – entre deux dégoûts, d’apprécier le spectacle, par une loi insondable. Car oui, le crime industriel a ceci de terrible qu’il finit par vaincre l’émotion. Lassante, répétitive, fatale, semblant invincible ; même les acuités les plus constantes de la dénonciation finissent par capituler ou fléchir. Les rues de Raqqa sont comme celle de Baga, celles d’Alep, le sang n’y est plus qu’une couleur familière : une peinture des rues. Et ceci aussi que la barbarie ne déplaît pas totalement. Elle attise la curiosité. Elle pique les somnolences. Elle attise et revigore le voyeurisme sanguinolent. C’est la tragédie irréelle à portée de vidéo. Plus elle est insupportable, plus l’humanité se découvre fragile, impuissante, presque complice avec ses engeances.

Dans l’audience de ce théâtre, les spectateurs immobiles, c’est le monde, c’est toi, c’est moi. C’est la géopolitique intéressée des ogres. Ce sont les hésitations attentistes des nations indécises, prudemment occupées à regarder et à prier de peur des contagions. Ce monde inerte, ce sont aussi les chaos internationaux ouverts par des puissances peu scrupuleuses, lanceuses de guerres et de pompiers malintentionnés. Ce sont aussi ces peuples taris et épuisés par des destins pénibles qui s’abaissent à cautionner l’horreur pour s’échapper de la leur. Et l’on pourrait faire le procès d’un monde de mensonges, de querelles de pouvoirs, le procès d’une humanité vile, segmentée, sectaire, imbécilement belliqueuse, quand son destin est lui inextricablement lié. Mais laissons les complotistes, les analystes, les duellistes, à leur terrain de prédilection. Retenons ce qui nous intéresse. Dans ce tas et dans ce tout, il s’agit d’être solidaire avec une catégorie, sensible à ses tiraillements : les musulmans.

Pas d’amalgame ont-ils dit. Chiche. Il n’y a pas besoin de grande lumière ni de lunettes pour distinguer le tueur du musulman. Si l’on peut s’éviter des querelles, c’est bien là. L’évidence, comme son allié le bon sens, malgré le militantisme féroce des cons, et la duplicité des indécis, se déploie toujours pour montrer que l’égorgeur du djihad n’a rien à voir avec la famille malienne musulmane de Kayes. Ils ont la même religion : ils en font des usages différents. C’est ce lien fin – cette chose qui relie – qu’il convient d’explorer, il est riche en enseignements. L’anathème à l’amalgame est un prétexte. C’est un appel à la pitié déguisé. C’est une nouvelle bouée à laquelle la famille musulmane – inconfortable et accablée à cause de la souillure dont sa religion est maculée – s’accroche. De fait, l’injonction à ne pas verser dans l’amalgame est un gadget. L’enjeu n’y est pas.

Toutes les soupapes de protections contre le fanatisme ont été disqualifiées en pays musulmans. Nombre de brillants penseurs prônant un islam évolué ont été marginalisés, bâillonnés. Toute critique en terre d’islam réveille le démon du démiurge qui n’autorise pas la divergence au nom du délit de blasphème. Les digues nommées laïcité, république, nation, accusées et colorées du rebut occidental, ont été rejetées. Ces prérequis absolus ont été mis au pilori d’où ne pouvaient s’ensuivre que des systèmes politiques fragiles dévolus aux pouvoirs claniques, militaires, religieux, oligarchiques. De qui tient-on ces ordres, vous serez étonnés : pas des fanatiques de l’Etat islamique. C’est une famille musulmane, frileuse, homogène, qui n’a que rarement interrogé ses défis internes. L’Etat islamique récolte le fruit de la duplicité des trajectoires de pays musulmans. C’est cette famille-islam, majoritaire, qui crie à l’islamophobie à gorge déployée. Elle s’emploie avec une énergie inépuisable à dénoncer les manœuvres d’un monde dit occidental qui n’aimerait pas les musulmans, sans accorder le quart de son temps à engager les chantiers décisifs à l’intérieur et pour le devenir de l’islam. L’histoire retiendra que l’islam modéré et une partie de ses hérauts auront manifesté contre l’islamophobie de Charlie et jamais contre le meurtre de Charlie, jamais contre Baga, jamais contre Daesh. L’indignation à distance suffit pour les derniers. Cette coïncidence n’a peut-être qu’une valeur marginale, elle renseigne toutefois sur un monde musulman peu audible devant ceux qui mettent à mal leur religion mais si bruyant devant ladite islamophobie.

Les procès en amalgame et en islamophobie en temps d’expansion du terrorisme sanglant sont une manière inconsciente de galvaniser des structures terroristes en actant leur équipée radicale. Il y a un temps pour tout. La tyrannie de l’amalgame opère comme une fuite en avant, et ceux qui appellent au distinguo sont ceux-là même qui trempent dans l’amalgame. Ce sont eux qui font un parallèle entre le crime de Gaza et Charlie Hebdo. Ce sont eux qui jettent l’islamophobie sur tous ceux qui critiquent le texte coranique. Ce sont ceux-là même qui mettent en parallèle les souffrances. Amalgame, refus de l’amalgame ils ont dit. C’est le règne des confusions. Dérivé du champ lexical de l’amalgame.

Les musulmans ne sont engagés par aucun crime de l’EI. Mais ils sont comptables de la vie, de l’expression, du devenir de leur religion, dans les espaces dans lesquels ils vivent. Leur silence, comme leurs actes, valent position. Le terrorisme islamiste ne se nourrit pas de l’islamophobie : Boko Haram agit dans un Nord Nigéria qui était acquis à la Charia… C’est une paranoïa coupable. L’amalgame tend à se transformer en mot-absolution, en mot-mensonge d’une communauté dont les inconforts sont presque attendrissants.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA/00489031_000002

La Haute-Savoie n’est pas Assad!

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Scandale dans le landerneau politique : quatre parlementaires français se sont rendus à Damas pour lécher les babouches de Bachar Al-Assad, alors que la ligne générale du Quai, de l’Elysée, de Solférino, et du siège hypothéqué de l’UMP, dans le XVème, est de taper à bras raccourci sur le dictateur syrien depuis ses exercices de tir répétés sur son peuple. Les quatre élus transgressifs, membres des groupe d’amitiés France-Syrie de l ‘Assemblée et du Sénat, sont les suivants : Gérard Bapt (PS) député de la Haute Garonne,  Jacques Myard (UMP) député des Yvelines, François Zocchetto (UDI) sénateur de la Mayenne, Jean Pierre Vial, (UMP) sénateur de la Savoie. On peut voir leur photo largement distribuée urbi et orbi par les services de Damas, le derrière bien enfoncé dans des fauteuils orientaux en train de boire les paroles du raïs moustachu.

Dans leur hâte de transmettre cette nouvelle bouleversifiante, nos grands médias (Le Monde, L’Obs, etc.) ont diffusé dans le large public qui les croit comme l’Evangile l’information que M. Jean Pierre Vial représentait la Haute-Savoie au Sénat. Au Monde, ils se sont même mis à trois pour signer cette ânerie. Comme il n’y a pas de raison de ne balancer que les élus , voici leurs noms : Yves-Michel Riols, Hèlène Bezmekian et Benjamin Barthe. A ma connaissance, ce ne sont pas des stagiaires genre faiseurs de bandeaux su BFM TV, mais des gradés du journal dit de référence. Alors sachez, mesdames est messieurs, que Jean-Pierre Vial est sénateur de Savoie, et non de Haute-Savoie, dont aucun des élus, tous de droite, ne se serait laissé aller à une balade de ce genre. En Savoie, c’est autre chose, le patron politique du département se nommant Hervé Gaymard, ancien ministre proche d’Alain Juppé, au mieux avec tout ce que l’Orient compte de potentats. Et puis, il y en à marre de ces Parisiens qui n’arrêtent pas de confondre les deux Savoie. Un champoing  à la fondue pour les journaleux négligents !

Le brut et les truands

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iran russie wall street petrole

Comme si la compréhension du monde économique n’était pas assez compliquée comme ça, voilà que le prix du baril de pétrole s’est cassé la figure, passant de plus de 100 dollars à la veille de l’été à moins de 50 dollars au début de l’hiver. Et, comme à chaque fois, avec un air docte et satisfait, les docteurs Diafoirus chargés du commentaire nous livrent un « exercice de clairvoyance rétroactive ». C’était prévisible, nous disent-ils, puisqu’il s’agit d’une pure manifestation de la loi de l’offre et de la demande. En l’espèce, les ressources courantes disponibles en pétrole dépassant les besoins effectifs, les prix s’ajustent, certes de manière précipitée, mais on ne peut plus logique.

Le peak oil a manqué son rendez-vous, la reprise n’est pas ce qu’elle devrait être

Toutes les grandes entreprises du monde dont l’avenir dépend de la disponibilité du pétrole se sont préoccupées du peak oil, qui devrait voir s’inverser la courbe du stock de pétrole exploitable dans les entrailles du globe. Volkswagen, Michelin, BASF, Boeing, les compagnies aériennes et bien d’autres seraient acculés à une révision drastique de leur modèle économique si le pétrole entrait pour de bon dans l’ère de la rareté..[access capability= »lire_inedits »]

Or on n’a cessé de découvrir de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz : au Moyen-Orient ; en Afrique (Angola, Mozambique, Algérie) ; en Amérique du Sud, où le Brésil, totalement dépendant de ses importations il y a quinze ans, est aujourd’hui autosuffisant ; en Australie ; dans la mer Caspienne ; en Russie, qui table sur les réserves potentiellement immenses de la mer de Kara. Enfin, aux États-Unis, qui se sont appuyés sur les ressources providentielles du gaz et du pétrole de schiste pour devenir indépendants de leurs fournisseurs du Golfe persique et redévelopper leur production chimique aux abords des gisements.

Or, de surcroît, et en dépit des cris d’alarme des écologistes, le recours au charbon pour la production d’énergie n’a pas faibli. Au contraire. Chine, Inde, Vietnam, Afrique du Sud, Australie n’ont pas ralenti leur production ; les États-Unis, qui disposent des plus grandes réserves au monde, ont accru la leur en exploitant le bassin du Wisconsin. Même la vertueuse Allemagne n’hésite pas, pour réduire le prix de son électricité, à substituer du charbon au gaz dans ses grandes centrales, quitte à accroître, toute honte bue, ses émissions de CO2 avec la complicité remarquable de ses Verts.

Pour autant, la demande émanant des économies consommatrices n’a pas explosé, comme beaucoup s’y attendaient. L’Europe connaît un marasme que les concepteurs de la monnaie unique n’avaient pas prévu. Les grands pays émergents, tels que le Brésil, voire l’Inde, ont fortement ralenti. La Chine, qui n’est plus émergente mais industrielle, importe moins d’énergie et de matières premières que prévu, soit que les chiffres de la croissance économique, encore importants, soient surestimés, soit que les efforts d’économie commencent à donner des effets. Quant aux États-Unis, dont la reprise économique ne fait pas l’ombre d’un doute, ils ne pèsent plus sur la demande mondiale, grâce à la forte hausse de leur production nationale.

À la simple lecture des faits, la thèse appuyée sur le jeu de l’offre et de la demande paraît crédible. Le marché aurait fixé de nouveaux prix. Il suffirait désormais de rechercher les conséquences durables de la nouvelle donne pétrolière sur les consommateurs et sur les producteurs.

Tout ça, c’est politique

Cela dit, gardons à l’esprit que la chute des prix du pétrole s’inscrit dans un contexte de conflits géopolitiques ouverts.

D’un côté, une sorte de nouvelle guerre froide a éclaté entre la Russie et les « Occidentaux » à l’occasion de la crise ukrainienne ; d’un autre côté, l’Iran et les « Occidentaux » sont engagés dans des négociations difficiles sur la capacité nucléaire dont Téhéran veut pouvoir disposer.

C’est ainsi que s’est infiltrée dans le débat la thèse, largement alimentée depuis Moscou et Téhéran, d’une guerre économique menée par les États-Unis pour casser les reins des économies russe et iranienne, avec la complicité des Saoudiens, ennemis jurés de leur grand voisin perse.

D’un strict point de vue technique, cette thèse tient debout. En refusant de réduire sa production, Riyad a ouvert la voie aux anticipations baissières des traders new-yorkais.

Pour qui connaît les relations étroites qui unissent Wall Street et Washington – qualifiées de « corridor » par un ancien directeur du FMI –, il est tout à fait logique d’imaginer une offensive économique organisée contre Moscou et Téhéran.

Il est certain que l’Iran et a fortiori la Russie dépendent à l’extrême du bon prix de leurs exportations de pétrole et de matières premières. Malgré la mauvaise gestion des mollahs et les faiblesses persistantes de l’économie russe, ces deux pays ont pu maintenir une prospérité relative tout au long des dix dernières années. La Russie affiche même des données économiques que pourraient lui envier les États-Unis et les éclopés européens : dette publique de 43 % du PIB, réserves de changes supérieures à 400 milliards de dollars. Mais Poutine sait l’économie russe vouée à une récession violente du fait de l’effondrement des prix du pétrole et d’un handicap structurel : la dette de ses entreprises. Or la chute des prix du pétrole a entraîné une baisse mécanique du rouble qui a doublé la charge réelle du service de la dette en dollars. Là est le bât qui blesse le plus pour l’économie russe, car ses grandes firmes, notamment d’hydrocarbures, paient aujourd’hui entre 30 et 50 milliards de dollars chaque trimestre.

Loi du marché ou opération ciblée ? Loin de se contredire, ces deux scénarios ont pu se combiner. Car les traders new-yorkais savent piloter l’évolution du prix du baril, par des achats à terme constamment orientés à la baisse. Cette opération a non seulement entraîné des dégâts collatéraux chez tous les grands pays producteurs, à commencer par une Arabie saoudite au lourd déficit budgétaire, mais aussi sinistré le secteur pétrolier américain. Jusqu’ici florissant, ce dernier doit réviser dans l’urgence tous ses plans d’investissement et d’embauche et suspendre les projets d’exploration et d’exploitation de nouveaux gisements, dont le coût d’exploitation excède les 50 dollars le baril. Toute la question est de savoir quel est le coût du baril à l’extraction. Si les dernières techniques ont permis de ramener ce coût de 70 à 57 dollars, cela reste beaucoup trop onéreux pour des jeunes sociétés énergétiques s’étant endettées en émettant des junk bonds – emprunts sur le marché des obligations à haut rendement.

À moins d’une consolidation du prix du baril, le secteur des hydrocarbures issus du schiste est donc condamné à la faillite. Cela ne créerait pas une catastrophe à la Lehman Brothers mais provoquerait des dommages financiers (défaut de paiement sur la dette) et des blessures économiques en série : chute conjointe de la production, des investissements, de l’emploi et des revenus (l’industrie pétrolière paie bien, le salaire annuel moyen y est de cent mille dollars). Pas d’apocalypse économique à l’horizon, mais un dénouement qui ferait mauvais genre dans un monde où les incertitudes économiques se renforcent – la zone euro est en suspens, la croissance chinoise ralentit. À force de jouer avec l’or noir, nos amis américains pourraient finir par se brûler.[/access]

*Image : Soleil.

Le réel, c’est trop dur

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ukraine fn crif

La Grande-Bretagne a annoncé son intention d’envoyer des soldats en Ukraine pour y former un peu mieux l’armée régulière à distinguer les combattants pro-russes des soldats russes qui ne sont pas vraiment russes, d’après Vladimir Poutine, et qui se sont égarés là en confondant bêtement front et frontière. L’armée britannique va donc expédier 75 instructeurs qui resteront au moins six mois en Ukraine, où ils rejoindront leurs confrères des forces spéciales américaines qui se sont eux aussi égarés en faisant du tourisme en Europe, pour apprendre à leurs homologues ukrainiens à bien lire la nouvelle carte de leur pays. Toujours partisan de l’option diplomatique dans cette crise, David Cameron a cependant défendu l’envoi de matériel et de troupes en affirmant : « Nous voyons des chars russes, des missiles Grad russes […] ; ce ne sont pas des choses que l’on achète sur Ebay ».

On espère en tout cas que les instructeurs anglais ne se retrouveront pas sur Ebay, tout comme les vétustes blindés de type Saxon envoyés à l’Ukraine il y a une dizaine de jours et… déjà revendus selon une désobligeante rumeur, que Mark Almond commente avec délice sur le très libertarien et non-interventionniste Ron Paul Institute: « il y a des moments où même le sens de la satire de Jonathan Swift est dépassé par la réalité. » Il faut dire que les véhicules sont des vestiges de la guerre froide, produits dans les années 70 et ayant largement démontré leur incapacité à opérer correctement sur les champs de bataille des Balkans, comme le rappelle un site spécialisé britannique. Le gouvernement britannique n’a pas procédé lui-même à la vente, opérée par une société privée écran, car, officiellement, il n’y a pas d’engagement britannique en Ukraine. Cela tombe bien, il n’y a peut-être déjà plus de blindés britanniques non plus… Peut-être ont-ils déjà été revendus à des groupes pro-russes ?

L’ambassade de Grande-Bretagne à Kiev a publié mercredi un tweet ironique indiquant « Poutine nie encore que des troupes et matériels de Russie sont en Ukraine ». Le tweet comporte une photographie de char russe et la mention « Voici un guide pour aider le Kremlin à reconnaître ses chars ». Peut-être cela servira-t-il également à les distinguer des blindés Saxon britanniques qui pourraient se retrouver dans le mauvais camp, à force de passer de mains en mains…

Peut-être l’ambassade de Grande-Bretagne ou le ministère de la Défense britannique pourraient-ils prêter également main-forte à la France en faisant circuler des tweets d’identification ou en envoyant des instructeurs pour reconnaître chez nous les auteurs d’actes antisémites ? Le gouvernement et François Hollande ont en effet lancé une tonitruante croisade, promettant mises en examen et condamnations rapides à tous les propagateurs de haine raciste, antisémite et homophobe sur internet et ailleurs. Mais si l’identification des odieux racistes n’a jamais réellement posé problème, grâce au travail mené conjointement par SOS Racisme et Dieudonné, il s’avère plus difficile semble-t-il de bien cerner la personnalité des auteurs d’actes antisémites et homophobes, comme le démontre la récente brouille entre le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) et Roger Cukierman, président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), après que ce dernier a déclaré, au micro d’Europe 1 le 23 février : que “toutes les violences aujourd’hui sont commises par des jeunes musulmans”. Roger Cukierman aura beau préciser le lendemain : « j’ai également ajouté que c’était une infime minorité de la communauté musulmane qui en était responsable », rien n’y a fait, la bonne presse s’est émue et ce n’est qu’in extremis que François Hollande réussit finalement à obtenir que Roger Cukierman et Dalil Boubakeur se serrent la main pour montrer qu’ils étaient redevenus copains, en dépit du « dérapage ». Ce qui nous laisse face à un mystère : puisqu’il n’existe pas d’antisémitisme au sein de la communauté musulmane, ni dans les banlieues, où se cachent donc les auteurs des tweets, posts et hashtags sanguinaires qui circulent sur internet et de tous ces actes que le gouvernement veut s’empresser de réprimer au nom de la liberté d’expression en danger (si j’ai bien tout suivi) ? Chez les antifas qui profanent les cimetières ?

Chez des instructeurs anglais antisémites parachutés nuitamment par des drones pro-russes au-dessus de Paris ? Non, la réponse est pourtant simple et toujours aussi évidente : l’extrême droite est bien la seule et unique responsable de l’antisémitisme en France (et de l’homophobie, comme l’avait bien montré l’affaire de l’agression de Wilfrid à Belleville, en plein débat sur le mariage pour tous d’ailleurs). Roger Cukierman a donc été prié de rectifier le tir et l’on n’a pas manqué de rappeler, histoire de bien enfoncer le clou, les propos affligeants du président du CRIF qui considère le Front national comme un parti à éviter mais juge Marine Le Pen, « irréprochable personnellement » pour ce qui est de la condamnation de l’antisémitisme ou du négationnisme. Tout est donc rentré rapidement dans l’ordre, le politiquement correct a repris ses droits et la communication élyséenne suit à nouveau son cours normal. Dans sa croisade contre l’antisémitisme, le racisme et la haine sous toutes ses formes, le parti socialiste aurait sans doute lui aussi besoin d’instructeurs ou de photographies pour l’aider à bien identifier l’adversaire qui se trouve pourtant constamment sous ses yeux : la réalité.

*Photo : Pixabay.

Heurs et malheurs de l’assimilation

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Plus que jamais, le mot « assimilation » nourrit beaucoup de fantasmes, soit qu’on le couvre d’opprobre, soit qu’on en fasse une panacée. Ne nous voilons pas la face : le débat sur l’assimilation se rappelle à notre bon souvenir s’agissant de populations d’origine africaine et arabo-musulmane de plus en plus présentes sur le sol français. Un comparatif pourrait être opéré avec les immigrés d’origine italienne, polonaise ou portugaise établies au cours du XXe siècle, mais il y a plus intéressant encore. Plus exotique. Plus étranger à la culture chrétienne. Il y a l’exemple juif. L’assimilation des Juifs de France est riche d’enseignements ; elle donne à réfléchir aussi bien à ceux qui aujourd’hui ne s’enquièrent que du confort de l’immigré qu’à ceux qui s’illusionnent sur l’adhésion totale des intéressés à ce qui leur fut imposé.

Pour mémoire, du haut Moyen Âge à la Renaissance, des Juifs, en petits groupes, ont toujours vécu sur le sol français. Leur nombre prendra plus d’importance au moment de l’établissement de la communauté séfarade dans le Sud-Ouest, fuyant les excès de l’Inquisition espagnole au début du XVIe siècle. Au milieu du XVIIe siècle, les traités de Westphalie mettent fin à la guerre de Trente Ans. La majeure partie de l’Alsace échoit alors à la France. Outre-Rhin, les sujets de chaque état doivent adopter la religion de leur Prince, ayant toutefois la possibilité de quitter le pays en emportant leurs biens s’ils y sont opposés. C’est dans ces conditions et par l’attrait d’une législation plus clémente à son égard que va lentement s’établir dans l’est de la France la communauté ashkénaze. À ces deux flux migratoires viennent s’ajouter les Juifs de Paris et ceux des ghettos d’Avignon et du Comtat Venaissin sous domination papale jusqu’en 1791.

Ce sont quelques quarante mille Juifs qui peuplent le royaume à la veille de la Révolution, auxquels, sous l’égide de Malesherbes, seront accordés les mêmes droits patrimoniaux que tout autre Français et reconnus les prémices d’une existence civile. Mais alors que les Séfarades, bénéficiant de lettres patentes, s’assimilaient graduellement au contact des autochtones en adoptant leur langue, parfois même leurs croyances, les Ashkénazes, plus rigoristes, revendiquaient quelques particularismes, tels le yiddish. À l’époque, outre l’abbé Grégoire, le personnage à s’être le plus impliqué pour la cause des Juifs fut le député Clermont-Tonnerre. À l’intégration monolithique de la communauté juive dans la société française, ce dernier opposait explicitement le pragmatisme national : tout accorder aux Juifs en tant qu’individus, tout leur refuser en tant que « nation », entendons par là en tant que « communauté ». C’était là démolir pour mieux reconstruire. En 1791, les Juifs de France jouiront enfin de l’égalité de droits en prêtant le serment civique.

Cependant, les principes révolutionnaires, à eux seuls, n’ont pas eu raison de tous les obstacles à une assimilation pleine et entière. Le projet était voué à l’échec s’ils n’avaient pas pris conscience de la nécessité de sacrifier certaines de leurs pratiques (jugées occultes par l’ensemble des Français étrangers à leur religion) sur l’autel de la République naissante. Cette mise en condition, cet élan intellectuel qui a lentement fait son chemin dans les méandres de l’observance judaïque, est essentiellement due au philosophe allemand Moses Mendelssohn, principal tenant de la Haskala (« Éducation » en hébreu, pendant mosaïque des Lumières). En réhabilitant le profane et ses valeurs, en édulcorant la stricte soumission de ses coreligionnaires ashkénazes, Mendelssohn les préparait à pénétrer dans la sphère publique et à accepter les devoirs qui leur incomberaient en tant que futurs citoyens. La Révolution venait d’amorcer l’émancipation des Juifs, l’Etat centralisateur napoléonien allait ensuite œuvrer dans le sens d’une assimilation définitive.

Pour Bonaparte, les religions ne constituent qu’un outil d’ingénierie sociale. Ainsi se voyait-il aussi bien mahométan en débarquant à Aboukir que néo-zélote aux portes de Vilnius, « Jérusalem du Nord » selon ses propres mots. Témoin de l’esprit laïc qui se dégage d’un tel opportunisme : le tout nouveau « ministère des Cultes ». Dans l’esprit du Concordat, l’Empereur s’est voulu le restaurateur d’une certaine hiérarchie dans le culte judaïque. Il souhaitait un clergé qui, reconnaissant de la légitimité à lui offerte par l’État, se ferait le relais le plus fiable d’une différenciation catégorique entre le patriote et le fidèle. Après s’être assuré l’allégeance et la bonne volonté d’une assemblée de notables juifs représentative sur des sujets aussi divers que la polygamie, le mariage et le divorce, la défense ou la permission de certaines professions ou la nomination des rabbins, l’Empereur décida en 1806 la restauration sur le sol français du Grand Sanhédrin, en référence à l’ancien concile – autorité suprême en matière religieuse – qui siégeait dans le Temple de Jérusalem jusqu’à la destruction de celui-ci par les Romains en 70 après Jésus-Christ. Cet octroi assurait officiellement aux Juifs la reconnaissance de leurs racines, mais leur imposait en retour la même abnégation morale vis-à-vis du code civil que les catholiques et les protestants. Suite à cela, l’instauration des consistoires et la construction de synagogues se feront progressivement sur tout le territoire français.

Toutefois, de telles mesures demeuraient insupportables à ceux qui espéraient ouvertement le retour des Bourbon et celui du christianisme comme religion d’État. De Maistre, Bonald ou Chateaubriand parlaient d’Antéchrist et demandaient l’excommunication de Napoléon, le premier auprès du Tsar, les seconds dans le Mercure de France. Dans ces circonstances, soucieux de ménager à la fois le Tsar entre deux coalitions et les élus alsaciens se plaignant de l’usure des Juifs, au cœur d’une Europe qui demeurait profondément antisémite et réfractaire aux idées révolutionnaires, Napoléon allait établir un acte politique réputé « infâme » a posteriori, mais à l’efficacité sans pareille : un moratoire, la mise en sommeil du principe égalitaire pour les citoyens d’obédience israélite sur une période probatoire de dix ans en vue d’une assimilation intensive et donc… coercitive. Les dispositions prises en 1808 furent les suivantes : annulation pour moitié des créances des Juifs, interdiction faite aux nouveaux immigrants juifs de s’installer en Alsace et de pratiquer le commerce, obligation pour eux, jusque-là non respectée, d’adopter un nom de famille, impossibilité de se faire remplacer sous les drapeaux (si ce n’est par un autre Français juif). Discriminatoires et même discrétionnaires, ces mesures avaient pour but d’estomper par la force l’exclusivisme économique qui, professionnellement, était imposé aux Juifs depuis des siècles, et de les contraindre à verser leur sang pour leur pays comme tout autre Français (la voilà la discrimination positive). Régnaud de Saint-Jean-d’Angély et Bigot de Préameneu (rédacteur du code civil) se chargèrent ensuite de mesurer l’effet de ces restrictions et de demander au fur et à mesure l’annulation du fameux décret. Dix ans plus tard, les passions seront apaisées et Louis XVIII ne renouvellera pas ce décret.

De nos jours, des historiens débattent encore du bien-fondé de telles dispositions ; l’assimilation des Juifs ne se serait-elle pas faite tôt ou tard sans elles ? Dans un pays de trente millions d’âmes, à reconstruire socialement, en guerre permanente contre les monarchies voisines et où persistait – comme partout en Europe – un fort sentiment antisémite, il aurait été de fait plus aisé de ne rien faire. La tendance aurait enjoint le gouvernement de ne tenter aucune institution spécifique et d’abandonner à la vindicte quelques milliers de citoyens français, soit en proportion l’équivalent contemporain des habitants de Calais au regard de l’ensemble de la population française. Mais on aime à croire que la fraternité advient spontanément, qu’il n’y a pas à forcer les êtres, que l’appel aux contraintes est odieuse et que les droits seuls suffisent à l’harmonie. Malheureusement, c’est se payer de mots.

Certains voudraient voir en nos banlieues une résurgence des juiveries du Moyen Âge. Le seul véritable point commun est le problème de la religion identifiante, encore que le judaïsme ne se soit jamais voulu prosélyte. Initié en 1999 par Jean-Pierre Chevènement, le Conseil Français du Culte Musulman a pour vocation de représenter les musulmans de France et de hiérarchiser leurs instances, à la manière du Grand Sanhédrin pour les Juifs. Le principe de laïcité n’interdit nullement la reconnaissance claire et objective d’un clergé, sa permanence en est même tributaire d’un certain point de vue. L’initiative, des plus louables, se heurte malgré tout à divers écueils, et non des moindres. La vacance de l’autorité et de la rigueur politiques face à une religion de plus en plus ancrée sur le territoire ne peut astreindre ses fidèles à une introspection indispensable sur le plan théologique. D’autant plus que les ferments de l’islam mêlent étroitement le temporel et le spirituel. Le culte israélite a été quant à lui organisé sous une dictature, dans un cadre politique omnipotent qui a en outre pourvu financièrement à sa mise en branle, un siècle avant la fameuse loi de séparation des Églises et de l’État de 1905.

L’État français, après avoir été le principal vecteur des « Lumières juives », sera peut-être contraint, tôt ou tard, de se faire le promoteur, si ce n’est l’acteur d’une « Haskala musulmane ». Il devra néanmoins surmonter au moins trois obstacles supplémentaires :

Premièrement, le poids démographique : on n’assimile pas plusieurs millions de musulmans comme on assimile quelques milliers de Juifs.

Deuxièmement le conflit israélo-palestinien qui, entre-temps, s’est invité chez nous par procuration (minant les beaux principes républicains de Clermont-Tonnerre)

Troisièmement… François Hollande n’est pas Napoléon. Vraiment pas.

*Image : wikicommons.

Padam, padam, padamalgam!

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zemmour naulleau charlie hebdo

zemmour naulleau charlie hebdo

Faut pas prendre les fous d’Allah pour des canards sauvages. C’est nous les connards domestiqués. On n’en serait pas là si nos représentants nous avaient représentés. Faute de s’en être pris aux causes en temps utile, ils nous font défiler contre les effets. Sans moi !

En plus, ils salopent ma copie. Moi qui voulais vous entretenir de Debray, Houellebecq et Muray – dont j’ai enfin découvert le Journal – me voilà réduit à chroniquer la bande à Kouachi. Des tueurs fous, peut-être, mais ils n’étaient même pas nés quand Giscard, Chirac, Mitterrand et les autres les ont importés. Alors, pourquoi c’est moi qu’on fait chier ?[access capability= »lire_inedits »]

 

NOËL AU GARAGE

Mercredi 24 décembre/Sparks à Londres, c’était trop bien ! Le retour en Barjomobile, un peu moins. À 22 h 30 soudain, en pleine autoroute et en pleine nuit, le coup de la panne ! Plus de batterie, plus de moteur, plus de lumières – et ce triangle rouge et ce gilet fluo, ils sont où déjà ? Heureusement qu’Ivan Dressamer était au volant, sinon l’élite de ce pays eût été fauchée, et je ne serais même pas là pour vous le raconter.

D’ailleurs c’est fait. Comptez juste en plus 1 heure  pour la dépanneuse, 1 heure de formalités avec l’assurance au garage du lieu-dit Le Transloy (!), 1 heure d’attente pour le taxi et 1 h 30 de voyage (400 € au compteur, mais on s’en fout !). À 3 heures tout le monde était au lit, et je pouvais commencer ma journée.

 

FRUITS DE MER D’ISPAHAN

Mercredi 31 décembre/Saint-Sylvestre en famille chez les Barjot-de Koch. Un plein succès, selon les organisateurs. J’en ai profité pour prendre des notes.  

Recette pour un réveillon réussi chez vous, si vous nous invitez la prochaine fois (on sera quatre) : juste un plateau de fruits de mers géant. Crabe et bulots pour Frigide, gambas et langoustines pour Constance, foie gras et tout le reste tant qu’y en a pour Bastien, huîtres et zinfandel californien pour moi.

Si c’est suffisamment copieux, vous pouvez même oublier le chapon – comme nous dans le four ce soir. En revanche, pour faire passer, on goûterait volontiers le macaron géant Ispahan (framboise-litchi-rose) de chez Hermé, sans vous commander.

 

 

VOTEZ BOURRÉS ! 

Jeudi 1er janvier, 3 heures/Excellent, décidément, ce zinfandel ! Mais qu’est-ce que je disais, déjà ? Oui, s’il en reste, j’en veux bien… Mais putain, je pensais à un truc grave, c’était quoi déjà ? Ah, oui ! Est-ce que ce changement d’année ne fait pas le jeu du Front national ? Et sinon, y a pas une autre bouteille, même du rosé ? 

 

UN DÉSERTEUR À LA LÉGION

Vendredi 2 janvier (solennité de saint Basile)/AFP : « Thomas Piketty refuse la Légion d’honneur. »

« En France, disait Jules Renard, le deuil des convictions se porte en rouge et à la boutonnière. » Apparemment, tel n’est pas encore le cas de Piketty, qui fait à ses décorateurs un joli doigt (de Légion) d’honneur : « Le gouvernement ferait mieux de se consacrer à la relance de la croissance» 

Reste à savoir si, dans sa vie, il s’est bien conformé au principe édicté par Erik Satie : « Il ne suffit pas de refuser la Légion d’honneur ; encore faut-il ne pas la mériter. »

 

RÉVEIL DOULOUREUX

Mercredi 7 janvier/Il paraît qu’on se souvient toujours de l’endroit où on était quand on a appris une nouvelle importante, comme le 11/09 ou le 21 janvier. Moi en tout cas c’est sûr : ce matin j’étais dans mon lit en train de m’endormir doucement, comme un bébé australien. À mon premier réveil (pour un coup de Badoit), j’entends vaguement à la radio, entre deux conneries : « Agression contre Charlie  Hebdo… Plus de détails dans notre journal de midi. » O.K., ruminé-je, c’est pas nouveau : les islamistes n’aiment pas Charlie, et inversement. Et de me rendormir instantanément.

C’est seulement la deuxième fois, en allant faire pipi, que j’ai mesuré la gravité de l’événement. Ces cons-là avaient tué tout ce qui bougeait sauf les femmes, à part une par nervosité.

 

PAS D’AMALGAME !

Vendredi 9 janvier/Zemmour & Naulleau, Paris Première. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est une surprise ! Même ce monstre froid de Zemmour a été personnellement touché par le massacre de Charlie. Non seulement les BD de Wolinski furent ses « premiers bouquins de cul » – « comme toute une génération », précise t-il modestement – mais il était ami avec l’économiste Bernard Maris. Pour le reste, on s’en doute, Charlie n’a jamais été sa tasse de thé : « Une tentative utopique de sortir du tragique de l’Histoire », résume-t-il. De fait, si c’était ça, c’est raté.

Mais déjà Naulleau entonne le refrain « Pas d’amalgame ! », leitmotiv de la mobilisation médiatico-politique subséquente aux boucheries halal des 7 et 9 janvier : « Le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam ! »

Ben voyons ! Et avec quoi donc, alors ? Certes, grâce à Allah, tous les musulmans ne sont pas djihadistes. Mais tous les djihadistes sont musulmans – ou pensent l’être, ce qui revient au même.

Il n’y a qu’un islam parce qu’il n’y a qu’un Coran, malgré les contradictions entre ses sourates pacifiques et guerrières, et les sens opposés du mot « djihad » lui-même.

 « La Torah et les Évangiles, écrits par des hommes, sont susceptibles d’interprétations, explique patiemment Zemmour à son compère. Le Coran, c’est la parole incréée de Dieu, transmise au Prophète par l’ange Gabriel, donc intangible. » J’ai bien peur qu’il ne faille lui réexpliquer encore, à l’ami Naulleau – si toutefois l’émission n’est pas supprimée entre-temps.

 

BISOUNOURS VAINCRA !

Dimanche 11 janvier/Je n’ai pas participé à la grande Marche républicaine de tout le monde contre personne. La seule pancarte derrière laquelle j’aurais pu fièrement défiler, c’est «  Bisounours vaincra ! » ; mais bon, j’ai pas reçu le flyer. C’était la touche d’autodérision indispensable, à mes yeux, dans ce genre de démonstration d’unanimisme non seulement virtuel, mais volatil.

 Non que j’aie été insensible à l’horreur des deux tueries de « nos » djihadistes –pas plus qu’à celles perpétrées au même moment par leurs collègues fous furieux de Boko Haram au Nigéria. Mais quoi ? Après Chantons sous la pluie et Rions contre le racisme, voilà maintenant Défilons contre les kalachnikovs (sans stigmatiser personne) ! 

Eh bien, je ne marche pas. Nos quatre millions quarante-quatre marcheurs et surtout les derniers, ceux du carré VIP, feraient mieux d’essayer de comprendre ce qui se passe, comme Zemmour, ou de se soumettre direct, comme le « héros » houellebecquien.

 

MARCHONS, MARCHONS…

Mercredi 14 janvier/Modèle de connerie triomphante : la une du « numéro spécial » de L’Obs. Sur fond de photo de jeunes à l’assaut de Marianne (la statue), l’hebdo titre « Continuons le combat ! » O.K., et on fait comment, chef, pour exorciser définitivement la terreur djihadiste ? Un petit Nation-République, pour changer ? Ou carrément Père Lachaise-Place des Fêtes ? C’est vous qui voyez.

JE SUIS ÉRIC

Jeudi 15 janvier/AFP : « Éric Zemmour placé sous protection policière depuis l’attentat contre Charlie Hebdo. » C’est marrant ( ?). Quinze jours plus tôt, dans mes vœux à Éric, je lui souhaitais entre autres, pour 2015, « des gardes du corps ».

Je ne plaisantais pas vraiment, mais lui a eu l’air de prendre ça à la légère. Aujourd’hui encore, à propos de cette décision des autorités, il dit seulement : « Je n’ai rien demandé ; je subis, c’est tout. » Aussi inconscient que François avec sa papamobile ouverte à tous les vents ! Tiens, ça leur fait au moins un point commun, à ces deux-là.

Pourvu quand même qu’on n’ait pas à porter un de ces jours un t-shirt « Je suis Éric  ». D’ailleurs, combien serait-on à le porter ? Combien de politiciens, de décideurs, d’artistes et même d’intellectuels ? 

Mais bien sûr, ça n’a rien à voir. Au-delà de la compassion envers les victimes, c’est bien autre chose qui s’est imposé d’emblée, dans le traitement médiatico-politique du drame de Charlie : un soutien inconditionnel, unanime, obligatoire à l’idéologie de l’hebdo. Ça au moins, ça ne risque pas d’arriver à Éric.

 

RIONS, MES FRÈRES !

Vendredi 16 janvier/Sans me vanter, je suis plutôt client de blagues drôles, d’humour, d’ironie et tout ça. Comme Chesterton j’aime l’esprit, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Mais comme lui aussi, j’aime plutôt mieux quand il mène à l’Esprit plutôt que nulle part.

Pas question ici de nier le talent, et les traits de génie, des dessinateurs de la bande, morts ou vivants. Mais un journal, même « irresponsable » comme se veut Charlie, c’est d’abord une ligne éditoriale. Celle de l’hebdo est claire : l’anticléricalisme avant tout. Parce que ça marche toujours, depuis un siècle et demi ; qu’à part ça, on n’a pas grand-chose de révolutionnaire à dire, et que de toute façon ça ne mange pas de pain… Voire.

Là où Charlie est vraiment irresponsable, c’est qu’il n’a pas vu le temps passer, ni monter doucement le délire djihadiste. Comme si on pouvait provoquer ces fous d’Allah aussi impunément que nos aimables curés post-conciliaires.

Un athée normalement constitué est censé tenir à la vie plus qu’à l’au-delà. Alors pourquoi ne pas s’en tenir aux provocs de tout repos, du genre le pape avec un crucifix dans le cul et une légende saignante ad hoc ? Vous me direz : il faut bien varier les plaisirs de temps en temps, et d’ailleurs, en 2006, les caricatures de Mahomet ne leur avaient valu qu’un procès, gagné en plus. Rien que de la pub !

Mais en 2011 déjà, autre chanson : suite au numéro spécial Charia Hebdo, les locaux du journal sont incendiés. Le premier, Wolinski l’hédoniste prend conscience du danger, c’est-à-dire du rapport de force : « On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation, et puis un jour la provocation se retourne contre nous. » Paroles prophétiques, hélas ! 

« Un dessin est un fusil à un coup », disait de son côté Cabu. Eh bien, face aux frères Kouachi, ça ne le fait pas ! Certains sont morts qui auraient préféré vivre, et peut-être même l’inverse… En tout cas c’est un beau gâchis, et inutile en plus. Parce qu’enfin, ça mène où tout ça ? À quoi bon, pour un canard, vendre cent fois plus, s’il est décapité ?

 

MOURIR POUR CHARLIE ?

 Samedi 17 janvier/Zemmour (déjà cité) ne serait peut-être pas d’accord, et alors ? Moi aussi, comme Florent Pagny, j’ai ma liberté de penser. Ce soir donc, sur Radio Notre-Dame, tout seul devant mon poste, j’opine du chef en entendant Patrice de Plunkett lancer une fatwa contre l’Occident crétin, et la France en particulier.

On parlait d’humour, hier encore, mais lui ne plaisante guère : c’est la dérision-tous-azimuts qu’il met en cause, non sans quelques arguments. « Se moquer est devenu le centre nerveux de notre culture, le fondement de notre République », dit-il comme Finkielkraut. « L’insulte et la caricature nous tiennent lieu de combat culturel, face à la révolution islamique mondiale et au capitalisme mondialisé », précise-t-il, et l’on croirait entendre Zemmour. Pourquoi donc est-il seul – avec mon soutien, ce qui n’arrange rien – à conclure logiquement : « Charlie donne aux djihadistes l’arme dont ils ont besoin pour dresser les communautés les unes contre les autres. C’est une folie suicidaire. »

« Mourir pour des idées ? » Déjà, c’est contraire à l’amendement Brassens ; mais surtout, lesquelles, et qui donc doit mourir ? Si jamais il s’agit de moi, ou même de mon pays, je demande à réfléchir.

 

IL PAPA E MOBILE

Dimanche 18 janvier/Problème d’oxygène ? Au-delà d’une certaine altitude, le pape François a tendance à planer, du moins vu d’ici-bas. Entre une blague gay friendly et une attaque contre les lapins, l’autre jour il a carrément montré les poings. C’était dans l’avion, retour des Philippines. Sans doute encore « emporté  par la foule » de sa mégamesse de  Manille, que même les Stones lui ont enviée, ce diable s’est permis d’interférer dans notre guerre civile larvée.

 « Tuer au nom de Dieu est une aberration », dit-il. Mais « on ne peut pas insulter la foi des autres. Si un grand ami parle mal de ma mère, il doit s’attendre à un coup de poing» J’adore ce franc-parler ; à ma connaissance c’est le premier pape qui parle aussi cash, au moins depuis Jésus.

L’ami Finkielkraut est moins emballé. En ce deuxième dimanche du Temps ordinaire, il ne ménage pas le successeur de Pierre : « Avec tout le respect que je dois à François (sic), je crois qu’il a manqué une occasion de se taire. » Et toc !

Eh bien moi, avec toute l’admiration que j’ai, sans me forcer, pour Finkie, je connais quand même au moins deux philosophes qui s’appellent Alain[1. Sans compter Badiou, qui d’après moi est plutôt un artiste.], mais je n’ai qu’un pape François. 

Même avant lui, dans le langage du Christ, insulter les croyances des autres (forcément fausses, pourtant), c’est « blasphémer ». L’idée générale, surhumaine, c’est qu’il faut toujours se mettre à la place de son « prochain », athée ou croyant, gentil ou méchant, victime ou bourreau.

Bien sûr, il est sidérant qu’en France aujourd’hui, quatre siècles après la fin des guerres de religion et plus de deux cents ans après la Terreur, on puisse encore massacrer des gens pour leurs idées supposées.

Mais en attendant les mesures qui s’imposent – et qui ne seront pas de simple police, contrairement à ce qu’une vaine élite croit –, la common decency[2. Chestertonienne, s’il vous plaît, bien avant d’être orwellienne.] devrait inciter les faiseurs d’opinion à éviter le blasphème, qui n’est jamais synonyme de Vérité.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00665031_000080.

Lettre à un «stigmatisé»

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islam azzouzi christianisme laicite

islam azzouzi christianisme laicite

Monsieur Azzouzi,

Votre tribune du 10 février m’a agacé. Mais ne vous méprenez pas : je ne suis pas ennemi des religions. Depuis longtemps, je milite pour qu’elles soient mieux connues de mes collègues professeurs qui n’en savent plus grand-chose, et n’en veulent rien savoir. Bien souvent, j’ai eu l’impression de prêcher dans le désert. Depuis les attentats de janvier, j’ai lu des articles demandant à ce que l’enseignement des faits religieux à l’école soit renforcé. On annonce des mesurettes : on prévoit pour les enseignants deux jours de formation. Une sorte de prêche-éclair, un prêt-à-consommer de la laïcité, indigeste. Ainsi, je pourrais signer certains de vos propos. Par exemple quand, vous adressant à vos anciens collègues, vous affirmez que leur adhésion à la laïcité relève de la croyance religieuse. Mais pour l’essentiel, je trouve votre démarche injuste et dangereuse.

Vous lire, c’est lire un énième discours de victimisation. Des lois d’exception viseraient les musulmans de France. Je vous réponds que bien des religions pourraient être visées par lesdites lois. L’actualité nous leurre, qui semble désigner l’islam seul. Il arrive bien souvent, en France, que les personnes qui portent des croix les cachent sous un pull. C’est devenu pour elles une habitude. Mais imaginez quelques croix bien visibles sur les poitrines, dans un lycée public : tollé ! On crie –laïcité ! Je ne crois donc pas au deux poids-deux mesures dont vous parlez. À ce propos, l’exemple que vous donnez de ce phénomène supposé me paraît… maladroit. Vous évoquez la présence de nos ministres, le 11 janvier en la synagogue de la Victoire. Faut-il vous rappeler qu’un certain vendredi de janvier, des juifs ont été tués à Paris pour l’unique raison qu’ils étaient juifs ? Le policier prénommé Ahmed lui ne fut pas tué parce qu’il était musulman, sinon parce qu’il était policier…

Vous allez rire, mais je pense que le christianisme est plus maltraité en France que l’islam. Beaucoup dans ce pays tiennent toutes les religions pour des reliques d’un passé avec lequel il faudrait en finir une bonne fois pour toutes; mais, s’il s’agit de moquer une religion en particulier, on choisira volontiers celle des chrétiens. Et les mêmes qui ricaneront du christianisme seront bienveillants avec l’islam. Voyez le sourire quand un ami musulman nous dit qu’il fait le Ramadan. Et on ne s’en plaindra pas. Mais qu’un ami chrétien dise qu’il observe un jeûne, pendant une période de Carême, voyez les gueules des uns et des autres…

Cette bienveillance vis-à-vis de l’islam tient à un sentiment de culpabilité : islam, religion des anciens colonisés. Ce discours, c’est le vôtre. C’est alors au même niveau que ces éternels repentants de la colonisation que vous vous situez. Au sentiment de culpabilité, vous opposez celui de l’oppression. Point de bon coupable sans bonne victime. Cependant, le sentiment d’oppression n’est pas l’oppression. Mais lorsqu’il est à ce point enkysté, toutes les preuves contraires tombent à plat. À ce jeu-là, l’ « opprimé » se croira toujours opprimé ; et l’ancien colonisateur restera un éternel colon. La mairie de Paris a beau chaque année célébrer à grands frais le ramadan en ses locaux, ce n’est jamais assez. Construirait-on des centaines de mosquées que ça n’y changerait rien. Je pourrais vous faire le coup du : voyez en pays musulman, les autres religions ne sont même pas autorisées. Se convertir au christianisme ? La prison ou la mort. Mais je ne vous ferai pas ce coup, trop bas.

Le sentiment de victimisation n’est pas la victimisation. À ce propos, je vais vous raconter une histoire personnelle. J’enseignais dans le 18e arrondissement de Paris. Ce jour-là, je rends des copies. Arrivé à M. je lui tends sa feuille. M. la reçoit, baisse la tête. Soudain il la relève. « C’est parce que je suis noir, crie-t-il, que vous m’avez mis une mauvaise note ». Sur le moment, j’en reste ababouiné – mot forgé pour l’occasion. Mais cela ne dure pas. Silence sidérant de quelques secondes, tous nous regardant dans la classe. Et puis tous d’éclater de rire. Mais quel rire, un rire salutaire, un rire de connivence ! Mais on n’y comprendra rien si on n’en explique point la cause. Ce qui déclencha notre hilarité c’est que dans la classe tous les élèves étaient noirs.

Voyez-vous, monsieur, M. était sincère. Il se croyait victime. Mais il jouait aussi la victime. Je ne crois pas que l’une de ces deux parties de son être était plus fausse que l’autre. Il faut prendre cela au sérieux. Mais je pense qu’on a tort d’ajouter à cette forme de schizophrénie un troisième larron : l’islam, l’appartenance à une communauté musulmane qu’on voudrait imposer comme identité définitive.Vous dites en effet, qu’ils sont des millions, en France, marginalisés parce que musulmans. Mais qui vous autorise à les qualifier ainsi ? Beaucoup ne sont plus musulmans que de culture. Ils s’appellent Aziz ou Fatima, mais boivent de l’alcool, mangent du porc. À ce propos, d’où tenez-vous qu’ils ne puissent être élus ? À Montreuil où je vis, beaucoup d’élus se nomment Razi ou Halima. Certains d’entre eux sont même députés ou ministres, paraît-il.. Si certains ont le sentiment d’être laissés de côté, ce n’est pas d’abord en tant que musulmans- mais c’est vous qui dites qu’ils le sont. La réalité est plus triste. Comme mon élève M. ils ont ce sentiment parce qu’ils sont noirs ou arabes.

Ce n’est pas parce qu’il était musulman que mon ami Aziz, ne trouvant pas de travail en France, est parti vivre au Canada. Lui-même n’en avait pas grand-chose à faire de l’islam. C’est parce que son nom en faisait un arabe. Pas parce qu’il serait musulman qu’un certain Nasr de mes amis est bien plus souvent contrôlé que je ne le suis, dans la rue. C’est parce que sa peau est noire.

Je ne nie donc pas que le sentiment de persécution renvoie à une réalité. Celle bien banale, quand elle existe, du racisme, lequel se fiche de savoir si un homme à la peau noire est musulman. Et il ne sert à rien d’accuser tout le monde d’islamophobie. À ce jeu-là, personne ne sera bientôt plus capable de distinguer le racisme de la critique légitime d’une religion lorsque certains présentent des points de controverse comme indiscutables. D’un homme qui refuse d’en embaucher un autre parce qu’il est noir vous diriez qu’il est raciste. Mais diriez-vous à mon amie Hafida, qui a fui l’Algérie parce qu’on voulait lui imposer le foulard qu’elle est islamophobe ?

Voyez-vous donc, monsieur Azzouzi, les uns et les autres ont déjà suffisamment le sentiment – réel ou exagéré – d’être montrés du doigt ; ne les frappez pas d’un tampon islamique qui ajoutera à la confusion générale. Aux racistes, l’islam croira donner des raisons : s’ils ne peuvent vivre comme nous, c’est qu’ils sont musulmans. Aux islamistes, vous donnez des arguments : ils nous persécutent parce que nous sommes musulmans. Vous agitez ainsi un foulard rouge devant ceux qui penchent du mauvais côté, celui de la guerre civile, celui du djihadisme peut-être.

À propos de djihad, j’ai lu qu’il pouvait correspondre, chez certains jeunes gens, à un désir d’absolu. A ce désir, écrit-on, que peut donc opposer notre modèle de société ? Le luxe morne de rester des consommateurs, des chiffes molles ? Alors, plutôt la mort, sur un champ de bataille, fût-ce pour servir une cause horrible : tuer musulmans ou chrétiens, en Syrie. L’explication ne semble pas infondée. Les mêmes qui la soutiennent expliquent aussi la conversion de certains à l’islam par ce désir de spiritualité qu’ils ne trouvent plus ailleurs. Quelle raison en effet auraient-ils de se tourner vers le christianisme, quand il est autant méprisé ? Autant associé à un élan réactionnaire, autant antimoderne ? Chez ceux parmi ces nouveaux convertis qui s’en vont combattre, le djihadisme serait une sorte d’avant-gardisme. Le même élan anti-bourgeois, la même envie de détruire les musées que chez les écrivains dadas ou les peintres futuristes du début du XXe siècle. Mais quelle terrible avant-garde, celle qui préfère démembrer des corps sur un champ de bataille plutôt que sur une toile peinte.

À cette mortelle avant-garde, monsieur, je préfère celle qui se retire dans sa chambre pour prier. C’est là, dans le silence, et non dans les cris « Dieu ! Dieu ! Allah ! Allah ! » que se mène le vrai combat. Tous les prophètes nous disent que le premier ennemi d’un homme, c’est lui-même. Cessez de penser les hommes d’abord comme des communautés, dans lesquelles vous rangez en bloc des millions d’individus sans qu’ils vous aient rien demandé.

Tenez, je m’en vais jouer une minute au prophète : si nous continuons, en France, à dénigrer le christianisme ; si l’antisémitisme qui monte fait émigrer tous les juifs, dans notre pays, et peut-être dans toute l’Europe les musulmans seront un jour les derniers à encore lire la Bible. Mais ils la liront à leur façon particulière, telle qu’on la lit dans le Coran.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00506550_000017.

Pegida: «Wir sind das volk!», le retour

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pegida dresde islam rda

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Pegida (prononcer péguida) est l’acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ». Cette association a été fondée en septembre 2014, à Dresde, capitale du Land de Saxe, par un groupe de citoyens de cette ville, dirigé par Lutz Bachmann, 41 ans, un repris de justice fréquentant simultanément les milieux d’extrême droite et le milieu tout court[1. Le 21 janvier 2015, Lutz Bachmann annonçait sa démission de la présidence de Pegida après la publication, dans le tabloïd Bildzeitung, d’une photo de lui grimé en Hitler, et la révélation de propos xénophobes postés en septembre 2014 sur sa page Facebook.]. La première apparition publique de cette association a lieu le 20 octobre 2014 : 350 personnes se rassemblent dans le centre-ville derrière l’étendard national noir, rouge et or, en criant des slogans hostiles aux musulmans, protestant contre le détournement du droit d’asile par des réfugiés accusés de piller le système de protection sociale. Ils accusent la classe politique dominante et les grands médias de se faire les complices de cette supposée remise en cause, par l’islamisme radical, des fondements de la culture allemande.

Cet épiphénomène groupusculaire, à la surprise générale, ne reste pas confiné dans le ghetto des néonazis à crâne rasé, qui entraînent derrière eux quelques voyous des stades de foot excités par l’abus de bière. Depuis le mois d’octobre, chaque lundi, à 18 heures, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, ils se retrouvent plus nombreux sur l’Albertplatz : le 12 janvier, au lendemain des attentats terroristes de Paris, la manifestation réunit plus de 25 000 personnes, et quelques drapeaux bleu, blanc, rouge se mêlent aux bannières de la République fédérale. « Wir sind das Volk ! », « Nous sommes le peuple ! », crie une foule dans laquelle beaucoup avaient, en novembre 1989, battu le pavé de Dresde chaque semaine en criant ce même slogan jusqu’à la chute finale du régime communiste de la RDA. Qui sont-ils ?[access capability= »lire_inedits »] Les enquêtes sociologiques révèlent que les participants appartiennent majoritairement à la classe moyenne, ont bénéficié d’un bon niveau d’éducation, et sont éloignés de la religion, comme beaucoup de citoyens de l’ex-RDA. Paradoxe apparent : Dresde est une ville où la présence d’immigrés musulmans est bien inférieure à celle d’autres métropoles, comme Berlin, Munich ou Cologne.

La science politique allemande, aidée par le génie de la langue, trouve rapidement le concept et le mot pour désigner ce mouvement surgi hors des partis et organisations établis : c’est le soulèvement pacifique de la Wutbürgertum, de la bourgeoisie en colère, le pendant conservateur des Indignés hesseliens.
Dans le reste de l’Allemagne, c’est la stupéfaction et la consternation. Certes, Pegida ne fait pas tache d’huile (ses partisans dans d’autres grandes villes ne parviennent pas à réunir plus de quelques centaines de manifestants). Certes, la riposte, un peu lente à se mettre en branle, finit par mobiliser, au total, plus de monde à l’échelle nationale que les manifs de Dresde. Certes, la chancelière Angela Merkel s’affiche devant la porte de Brandebourg aux côtés des responsables religieux musulmans et proclame que « l’islam fait partie de l’Allemagne ».

Mais le malaise est là, provoqué par la résilience des manifestants de Dresde qui ne se laissent pas intimider par la reductio ad Hitlerum dont il sont l’objet de la part de ce « front antifasciste » rassemblé à la hâte pour sauver l’honneur d’une Allemagne qui se glorifiait, jusque-là, d’avoir échappé à l’émergence d’un parti similaire au FN français, au FPÖ autrichien, ou de diverses formations nationalistes xénophobes entrées en nombre dans les Parlements de l’Europe du Nord.
Alors pourquoi Dresde ? D’abord, et avant tout, parce que cette ville, peuplée de 600 000 habitants, est la Cendrillon de la mémoire historique allemande. Ses souverains, depuis le prince électeur Auguste le Fort, ont eu le génie de les emmener du mauvais côté : avec la Pologne contre la Prusse, avec Napoléon contre les empires russe et austro-hongrois, avec l’URSS dans une RDA dominée par des apparatchiks staliniens issus de toute l’Allemagne. Ni plus ni moins nazie que le reste du pays, Dresde paya le plus lourd tribut de toutes les villes allemandes aux bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale : des dizaines de milliers de victimes civiles et l’anéantissement de l’essentiel de son patrimoine architectural (Frauenkirche, Opéra Semper, etc.). « La Saxe est un sac de farine dont il sort toujours quelque chose si l’on tape suffisamment fort dessus ! », avait dit Frédéric le Grand, qui ne manqua pas de postérité en la matière ! Région industrieuse et créative, elle fut traitée en vache à lait par la Prusse et les autres pouvoirs, de Bismarck à Honecker, en passant par Hitler, dominant ensuite l’Allemagne unie. La société civile, avec constance et courage, parvint à chaque fois à réparer les dégâts provoqués par les maîtres irresponsables et cyniques.

Cependant, c’est une autre particularité saxonne qui permet de comprendre pourquoi Dresde et sa région sont restées imperméables au surmoi « antifasciste » qui interdit aux Allemands de donner libre cours aux passions identitaires, nationalistes, voire xénophobes, que l’on observe ailleurs en Europe. Jusqu’en 1989, cette partie de la RDA n’avait pas accès, pour des raisons géographiques et techniques, aux faisceaux hertziens venus d’Allemagne de l’Ouest. On l’appelait par dérision, à Berlin-Est, Leipzig ou Magdebourg «der Tal der Ahnungslosen », « la vallée des benêts », car ils ne pouvaient pas capter la télévision ouest-allemande, qui permettait à la plupart des citoyens de la RDA d’échapper à la lourde propagande des médias communistes officiels. Les Saxons de Dresde et alentours n’ont donc pas assimilé la doxa ouest-allemande de la « Vergangenheitsbewältigung », mot illisible et inaudible à nos sens francophones, mais fondateur de l’identité allemande moderne. Il signifie l’acceptation de la charge matérielle et morale du passé nazi de la nation de Goethe et de Schiller, et donc de la nécessité de réparations aux victimes. La RDA s’était exonérée de la repentance institutionnelle, en refusant l’héritage au nom de la pureté idéologique et morale de la classe ouvrière désormais victorieuse, et en accusant constamment l’autre Allemagne, celle de Bonn, de complaisance et connivence avec des ex-nazis. Les téléspectateurs est-allemands de l’ARD et de la ZDF, les deux principales chaînes publiques de la RFA, avaient fini, à la longue, par faire leur le traitement ouest-allemand du passé nazi. À Dresde, les gens n’aimaient pas les bonzes communistes, et leur propagande passait par une oreille et sortait par l’autre, mais ils ont été laissés seuls face à leurs blessures mémorielles, et à leurs angoisses identitaires.

Mais il ne faudrait pas en conclure que le reste de l’Allemagne soit insensible à la thématique portée dans la rue pas les Saxons : si le surmoi « antifa » reste suffisamment puissant pour que les gens restent à la maison, leur inquiétude face au durcissement communautaire[2. Les cinq millions de musulmans d’Allemagne, dans leur immense majorité venus de Turquie, se sont radicalisés religieusement avec le recul du kémalisme laïc et la montée en puissance de l’islamisme politique de Recep Tayyip Erdogan.] des musulmans d’Allemagne se manifeste par d’autre canaux. L’énorme succès éditorial du pamphlet de Thilo Sarrazin L’Allemagne court à sa perte, paru en 2010, dont Éric Zemmour s’est inspiré pour son Suicide français, et les foules qu’il attire à ses conférences en sont un exemple. Il est vraisemblable que le rituel des manifestations du lundi à Dresde va s’essouffler, car il ne porte pas, comme en 1989, une revendication simple et radicale comme le départ de la direction communiste de la RDA. Mais on devrait encore entendre parler de la Wutbürgertum.[/access]

*Photo : Jens Meyer/AP/SIPA . AP21683252_000022.

La Soumission selon Houellebecq

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michel houellebecq soumission

michel houellebecq soumission

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je-ne-sais-quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.

On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien.

L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.

*Photo : Martin Meissner/AP/SIPA. AP21680542_000004.

Climat: Marion et Mélanie vont sauver le monde

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Marion Cotillard François Hollande climat Philippines

Marion Cotillard François Hollande climat PhilippinesAussi surprenant que cela puisse paraître, François Hollande, c’est une certitude maintenant, aime les actrices. Nous n’épiloguerons pas sur Julie Gayet car selon la formule consacrée, cela ne nous regarde pas. Mais il n’y a pas que Julie Gayet, apparemment, qui occupe l’imaginaire présidentiel. Prenons par exemple Marion Cotillard, l’actrice made in France préférée du cinéma américain : un genre de Louis Jourdan (paix à son âme) version féminine, puisqu’elle incarne parfaitement cette créature mystérieuse, sensuelle et fascinante qu’est la femme française.

Eh bien Marion qui a eu, à une époque, quelques petites poussées de fièvre complotiste sur le 11 septembre, a été choisie par le Président pour l’accompagner aux Philippines. Il s’y déroule en effet ces jours-ci une conférence internationale sur le climat. Celle de Copenhague, en 2009, avait été un échec assez désastreux. Le regretté président Chavez y avait prononcé une de ces formules dont il avait le secret et qui résumait parfaitement la situation : « Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé. »

On doute, malgré tous ses mérites, de trouver une telle pépite dans l’allocution que Marion va prononcer à Manille. Toute heureuse d’avoir été désignée, elle ne voudra certainement pas embêter le président par des discours enflammés. Elle est plutôt, Marion, dans la vénération pure et simple, comme le prouve sa déclaration sur le tarmac philippin : « C’est la première fois que je rencontre François Hollande. On a dîné ensemble dans l’avion. Il a un discours intelligent, réfléchi. » On nous assure que Marion n’est pas seulement là parce qu’elle est actrice mais que c’est une vraie militante opposée au réchauffement, sans que l’on sache si on parle du climat ou du spectateur qu’elle a effectivement eu du mal à réchauffer en France. Ainsi pour Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie qui est aussi du voyage : « Marion Cotillard est ici en tant que citoyenne. » Si elle le dit, c’est que ce doit être vrai. Marion n’était pas seule dans l’avion puisqu’elle était accompagnée de Mélanie Laurent. Mélanie Laurent non plus n’est pas là par hasard. Il y a deux ans, elle avait prouvé que la lutte pour l’écologie, c’était aussi du vrai glamour, puisqu’elle avait posée nue avec un tourteau cachant ses seins pour protester contre la surpêche. C’est  d’ailleurs la seule image bunelienne – un peu troublante, façon Un chien andalou – de sa carrière que votre serviteur mettra à son actif, peu sensible qu’il est au caractère lisse de cette actrice. Marion, on espère que pendant son discours contre le réchauffement, elle ne se mettra pas à pleurer, car les actrices pleurent beaucoup ces temps-ci.

Quitte à paraître un peu bougon, des actrices mises en avant de cette manière, même engagées, même très gentilles, ne nous semblent pas forcément l’idée du siècle. La gravité du sujet, le fait que le réchauffement climatique soit l’enjeu d’une bataille idéologique autant qu’écologique opposant l’immense majorité du monde scientifique et politique à une minorité de combat, demandait peut-être d’autres voix. Face à ceux qui demeurent dans le déni, avec comme arrière-pensée de ne surtout rien changer aux modes de production, ni au système économique, qui nous a conduits au seuil de désastres majeurs, sur le mode « Après nous le déluge », ça fait un peu léger. On aurait aimé de grandes consciences, comme on dit, des intellectuels incontestables, l’équivalent d’un Albert Camus par exemple, qui sachent retourner les esprits, ceux des chefs d’Etat des pays émergents comme ceux des citoyens. Il s’agirait de les émouvoir, les ébranler et rappeler que le climat, de fait, c’est plus important qu’un système bancaire.

Le problème, plus général, est que manifestement ces grandes consciences n’existent plus, ou qu’on ne pense plus à y faire appel. La preuve : dans un tout autre domaine, celui qui court les plateaux aujourd’hui avec un livre pour critiquer le hollandisme, avec un mélange de fausse modestie insupportable et de vrai ton sentencieux, c’est Philippe Torreton. On en est là.

En pire : non seulement on n’a plus de grandes consciences, mais quitte à prendre des actrices, les seules qui auraient pu lutter contre le réchauffement climatique ont hélas disparu. Grace Kelly, Tippi Hedren et Kim Novak, merveilleuses blondes hitchcockiennes, étaient si merveilleusement glaciales qu’elles vous auraient redonné force et vigueur en deux temps trois mouvements à cette pauvre banquise qui se fait, ces temps-ci, la malle à toute vitesse.

*Photo : CHAUVEAU/SIPA/1311161247

Pas d’amalgame? Chiche!

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Islamophobie racisme CNCDH

Islamophobie amalgame terrorismeDans ses carnets littéraires sur le génocide rwandais, l’immortel d’Ormesson, écrivait ceci : « Ce sont des massacres grandioses, dans des paysages sublimes… » Avec les mises en scène de Daech, dans leur dernière production, cette fascination pour l’abominable rejaillit.

Le monde est aux premières loges devant les crimes de l’Etat islamique comme devant un film d’horreur. Il se gêne à peine pour commander du pop-corn. Il pleure comme il tressaute devant une saillie nouvelle. Il se repositionne dans sa chaise, toujours. Je le soupçonne – timidement – entre deux dégoûts, d’apprécier le spectacle, par une loi insondable. Car oui, le crime industriel a ceci de terrible qu’il finit par vaincre l’émotion. Lassante, répétitive, fatale, semblant invincible ; même les acuités les plus constantes de la dénonciation finissent par capituler ou fléchir. Les rues de Raqqa sont comme celle de Baga, celles d’Alep, le sang n’y est plus qu’une couleur familière : une peinture des rues. Et ceci aussi que la barbarie ne déplaît pas totalement. Elle attise la curiosité. Elle pique les somnolences. Elle attise et revigore le voyeurisme sanguinolent. C’est la tragédie irréelle à portée de vidéo. Plus elle est insupportable, plus l’humanité se découvre fragile, impuissante, presque complice avec ses engeances.

Dans l’audience de ce théâtre, les spectateurs immobiles, c’est le monde, c’est toi, c’est moi. C’est la géopolitique intéressée des ogres. Ce sont les hésitations attentistes des nations indécises, prudemment occupées à regarder et à prier de peur des contagions. Ce monde inerte, ce sont aussi les chaos internationaux ouverts par des puissances peu scrupuleuses, lanceuses de guerres et de pompiers malintentionnés. Ce sont aussi ces peuples taris et épuisés par des destins pénibles qui s’abaissent à cautionner l’horreur pour s’échapper de la leur. Et l’on pourrait faire le procès d’un monde de mensonges, de querelles de pouvoirs, le procès d’une humanité vile, segmentée, sectaire, imbécilement belliqueuse, quand son destin est lui inextricablement lié. Mais laissons les complotistes, les analystes, les duellistes, à leur terrain de prédilection. Retenons ce qui nous intéresse. Dans ce tas et dans ce tout, il s’agit d’être solidaire avec une catégorie, sensible à ses tiraillements : les musulmans.

Pas d’amalgame ont-ils dit. Chiche. Il n’y a pas besoin de grande lumière ni de lunettes pour distinguer le tueur du musulman. Si l’on peut s’éviter des querelles, c’est bien là. L’évidence, comme son allié le bon sens, malgré le militantisme féroce des cons, et la duplicité des indécis, se déploie toujours pour montrer que l’égorgeur du djihad n’a rien à voir avec la famille malienne musulmane de Kayes. Ils ont la même religion : ils en font des usages différents. C’est ce lien fin – cette chose qui relie – qu’il convient d’explorer, il est riche en enseignements. L’anathème à l’amalgame est un prétexte. C’est un appel à la pitié déguisé. C’est une nouvelle bouée à laquelle la famille musulmane – inconfortable et accablée à cause de la souillure dont sa religion est maculée – s’accroche. De fait, l’injonction à ne pas verser dans l’amalgame est un gadget. L’enjeu n’y est pas.

Toutes les soupapes de protections contre le fanatisme ont été disqualifiées en pays musulmans. Nombre de brillants penseurs prônant un islam évolué ont été marginalisés, bâillonnés. Toute critique en terre d’islam réveille le démon du démiurge qui n’autorise pas la divergence au nom du délit de blasphème. Les digues nommées laïcité, république, nation, accusées et colorées du rebut occidental, ont été rejetées. Ces prérequis absolus ont été mis au pilori d’où ne pouvaient s’ensuivre que des systèmes politiques fragiles dévolus aux pouvoirs claniques, militaires, religieux, oligarchiques. De qui tient-on ces ordres, vous serez étonnés : pas des fanatiques de l’Etat islamique. C’est une famille musulmane, frileuse, homogène, qui n’a que rarement interrogé ses défis internes. L’Etat islamique récolte le fruit de la duplicité des trajectoires de pays musulmans. C’est cette famille-islam, majoritaire, qui crie à l’islamophobie à gorge déployée. Elle s’emploie avec une énergie inépuisable à dénoncer les manœuvres d’un monde dit occidental qui n’aimerait pas les musulmans, sans accorder le quart de son temps à engager les chantiers décisifs à l’intérieur et pour le devenir de l’islam. L’histoire retiendra que l’islam modéré et une partie de ses hérauts auront manifesté contre l’islamophobie de Charlie et jamais contre le meurtre de Charlie, jamais contre Baga, jamais contre Daesh. L’indignation à distance suffit pour les derniers. Cette coïncidence n’a peut-être qu’une valeur marginale, elle renseigne toutefois sur un monde musulman peu audible devant ceux qui mettent à mal leur religion mais si bruyant devant ladite islamophobie.

Les procès en amalgame et en islamophobie en temps d’expansion du terrorisme sanglant sont une manière inconsciente de galvaniser des structures terroristes en actant leur équipée radicale. Il y a un temps pour tout. La tyrannie de l’amalgame opère comme une fuite en avant, et ceux qui appellent au distinguo sont ceux-là même qui trempent dans l’amalgame. Ce sont eux qui font un parallèle entre le crime de Gaza et Charlie Hebdo. Ce sont eux qui jettent l’islamophobie sur tous ceux qui critiquent le texte coranique. Ce sont ceux-là même qui mettent en parallèle les souffrances. Amalgame, refus de l’amalgame ils ont dit. C’est le règne des confusions. Dérivé du champ lexical de l’amalgame.

Les musulmans ne sont engagés par aucun crime de l’EI. Mais ils sont comptables de la vie, de l’expression, du devenir de leur religion, dans les espaces dans lesquels ils vivent. Leur silence, comme leurs actes, valent position. Le terrorisme islamiste ne se nourrit pas de l’islamophobie : Boko Haram agit dans un Nord Nigéria qui était acquis à la Charia… C’est une paranoïa coupable. L’amalgame tend à se transformer en mot-absolution, en mot-mensonge d’une communauté dont les inconforts sont presque attendrissants.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA/00489031_000002

La Haute-Savoie n’est pas Assad!

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Scandale dans le landerneau politique : quatre parlementaires français se sont rendus à Damas pour lécher les babouches de Bachar Al-Assad, alors que la ligne générale du Quai, de l’Elysée, de Solférino, et du siège hypothéqué de l’UMP, dans le XVème, est de taper à bras raccourci sur le dictateur syrien depuis ses exercices de tir répétés sur son peuple. Les quatre élus transgressifs, membres des groupe d’amitiés France-Syrie de l ‘Assemblée et du Sénat, sont les suivants : Gérard Bapt (PS) député de la Haute Garonne,  Jacques Myard (UMP) député des Yvelines, François Zocchetto (UDI) sénateur de la Mayenne, Jean Pierre Vial, (UMP) sénateur de la Savoie. On peut voir leur photo largement distribuée urbi et orbi par les services de Damas, le derrière bien enfoncé dans des fauteuils orientaux en train de boire les paroles du raïs moustachu.

Dans leur hâte de transmettre cette nouvelle bouleversifiante, nos grands médias (Le Monde, L’Obs, etc.) ont diffusé dans le large public qui les croit comme l’Evangile l’information que M. Jean Pierre Vial représentait la Haute-Savoie au Sénat. Au Monde, ils se sont même mis à trois pour signer cette ânerie. Comme il n’y a pas de raison de ne balancer que les élus , voici leurs noms : Yves-Michel Riols, Hèlène Bezmekian et Benjamin Barthe. A ma connaissance, ce ne sont pas des stagiaires genre faiseurs de bandeaux su BFM TV, mais des gradés du journal dit de référence. Alors sachez, mesdames est messieurs, que Jean-Pierre Vial est sénateur de Savoie, et non de Haute-Savoie, dont aucun des élus, tous de droite, ne se serait laissé aller à une balade de ce genre. En Savoie, c’est autre chose, le patron politique du département se nommant Hervé Gaymard, ancien ministre proche d’Alain Juppé, au mieux avec tout ce que l’Orient compte de potentats. Et puis, il y en à marre de ces Parisiens qui n’arrêtent pas de confondre les deux Savoie. Un champoing  à la fondue pour les journaleux négligents !

Le brut et les truands

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iran russie wall street petrole

iran russie wall street petrole

Comme si la compréhension du monde économique n’était pas assez compliquée comme ça, voilà que le prix du baril de pétrole s’est cassé la figure, passant de plus de 100 dollars à la veille de l’été à moins de 50 dollars au début de l’hiver. Et, comme à chaque fois, avec un air docte et satisfait, les docteurs Diafoirus chargés du commentaire nous livrent un « exercice de clairvoyance rétroactive ». C’était prévisible, nous disent-ils, puisqu’il s’agit d’une pure manifestation de la loi de l’offre et de la demande. En l’espèce, les ressources courantes disponibles en pétrole dépassant les besoins effectifs, les prix s’ajustent, certes de manière précipitée, mais on ne peut plus logique.

Le peak oil a manqué son rendez-vous, la reprise n’est pas ce qu’elle devrait être

Toutes les grandes entreprises du monde dont l’avenir dépend de la disponibilité du pétrole se sont préoccupées du peak oil, qui devrait voir s’inverser la courbe du stock de pétrole exploitable dans les entrailles du globe. Volkswagen, Michelin, BASF, Boeing, les compagnies aériennes et bien d’autres seraient acculés à une révision drastique de leur modèle économique si le pétrole entrait pour de bon dans l’ère de la rareté..[access capability= »lire_inedits »]

Or on n’a cessé de découvrir de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz : au Moyen-Orient ; en Afrique (Angola, Mozambique, Algérie) ; en Amérique du Sud, où le Brésil, totalement dépendant de ses importations il y a quinze ans, est aujourd’hui autosuffisant ; en Australie ; dans la mer Caspienne ; en Russie, qui table sur les réserves potentiellement immenses de la mer de Kara. Enfin, aux États-Unis, qui se sont appuyés sur les ressources providentielles du gaz et du pétrole de schiste pour devenir indépendants de leurs fournisseurs du Golfe persique et redévelopper leur production chimique aux abords des gisements.

Or, de surcroît, et en dépit des cris d’alarme des écologistes, le recours au charbon pour la production d’énergie n’a pas faibli. Au contraire. Chine, Inde, Vietnam, Afrique du Sud, Australie n’ont pas ralenti leur production ; les États-Unis, qui disposent des plus grandes réserves au monde, ont accru la leur en exploitant le bassin du Wisconsin. Même la vertueuse Allemagne n’hésite pas, pour réduire le prix de son électricité, à substituer du charbon au gaz dans ses grandes centrales, quitte à accroître, toute honte bue, ses émissions de CO2 avec la complicité remarquable de ses Verts.

Pour autant, la demande émanant des économies consommatrices n’a pas explosé, comme beaucoup s’y attendaient. L’Europe connaît un marasme que les concepteurs de la monnaie unique n’avaient pas prévu. Les grands pays émergents, tels que le Brésil, voire l’Inde, ont fortement ralenti. La Chine, qui n’est plus émergente mais industrielle, importe moins d’énergie et de matières premières que prévu, soit que les chiffres de la croissance économique, encore importants, soient surestimés, soit que les efforts d’économie commencent à donner des effets. Quant aux États-Unis, dont la reprise économique ne fait pas l’ombre d’un doute, ils ne pèsent plus sur la demande mondiale, grâce à la forte hausse de leur production nationale.

À la simple lecture des faits, la thèse appuyée sur le jeu de l’offre et de la demande paraît crédible. Le marché aurait fixé de nouveaux prix. Il suffirait désormais de rechercher les conséquences durables de la nouvelle donne pétrolière sur les consommateurs et sur les producteurs.

Tout ça, c’est politique

Cela dit, gardons à l’esprit que la chute des prix du pétrole s’inscrit dans un contexte de conflits géopolitiques ouverts.

D’un côté, une sorte de nouvelle guerre froide a éclaté entre la Russie et les « Occidentaux » à l’occasion de la crise ukrainienne ; d’un autre côté, l’Iran et les « Occidentaux » sont engagés dans des négociations difficiles sur la capacité nucléaire dont Téhéran veut pouvoir disposer.

C’est ainsi que s’est infiltrée dans le débat la thèse, largement alimentée depuis Moscou et Téhéran, d’une guerre économique menée par les États-Unis pour casser les reins des économies russe et iranienne, avec la complicité des Saoudiens, ennemis jurés de leur grand voisin perse.

D’un strict point de vue technique, cette thèse tient debout. En refusant de réduire sa production, Riyad a ouvert la voie aux anticipations baissières des traders new-yorkais.

Pour qui connaît les relations étroites qui unissent Wall Street et Washington – qualifiées de « corridor » par un ancien directeur du FMI –, il est tout à fait logique d’imaginer une offensive économique organisée contre Moscou et Téhéran.

Il est certain que l’Iran et a fortiori la Russie dépendent à l’extrême du bon prix de leurs exportations de pétrole et de matières premières. Malgré la mauvaise gestion des mollahs et les faiblesses persistantes de l’économie russe, ces deux pays ont pu maintenir une prospérité relative tout au long des dix dernières années. La Russie affiche même des données économiques que pourraient lui envier les États-Unis et les éclopés européens : dette publique de 43 % du PIB, réserves de changes supérieures à 400 milliards de dollars. Mais Poutine sait l’économie russe vouée à une récession violente du fait de l’effondrement des prix du pétrole et d’un handicap structurel : la dette de ses entreprises. Or la chute des prix du pétrole a entraîné une baisse mécanique du rouble qui a doublé la charge réelle du service de la dette en dollars. Là est le bât qui blesse le plus pour l’économie russe, car ses grandes firmes, notamment d’hydrocarbures, paient aujourd’hui entre 30 et 50 milliards de dollars chaque trimestre.

Loi du marché ou opération ciblée ? Loin de se contredire, ces deux scénarios ont pu se combiner. Car les traders new-yorkais savent piloter l’évolution du prix du baril, par des achats à terme constamment orientés à la baisse. Cette opération a non seulement entraîné des dégâts collatéraux chez tous les grands pays producteurs, à commencer par une Arabie saoudite au lourd déficit budgétaire, mais aussi sinistré le secteur pétrolier américain. Jusqu’ici florissant, ce dernier doit réviser dans l’urgence tous ses plans d’investissement et d’embauche et suspendre les projets d’exploration et d’exploitation de nouveaux gisements, dont le coût d’exploitation excède les 50 dollars le baril. Toute la question est de savoir quel est le coût du baril à l’extraction. Si les dernières techniques ont permis de ramener ce coût de 70 à 57 dollars, cela reste beaucoup trop onéreux pour des jeunes sociétés énergétiques s’étant endettées en émettant des junk bonds – emprunts sur le marché des obligations à haut rendement.

À moins d’une consolidation du prix du baril, le secteur des hydrocarbures issus du schiste est donc condamné à la faillite. Cela ne créerait pas une catastrophe à la Lehman Brothers mais provoquerait des dommages financiers (défaut de paiement sur la dette) et des blessures économiques en série : chute conjointe de la production, des investissements, de l’emploi et des revenus (l’industrie pétrolière paie bien, le salaire annuel moyen y est de cent mille dollars). Pas d’apocalypse économique à l’horizon, mais un dénouement qui ferait mauvais genre dans un monde où les incertitudes économiques se renforcent – la zone euro est en suspens, la croissance chinoise ralentit. À force de jouer avec l’or noir, nos amis américains pourraient finir par se brûler.[/access]

*Image : Soleil.

Le réel, c’est trop dur

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ukraine fn crif

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La Grande-Bretagne a annoncé son intention d’envoyer des soldats en Ukraine pour y former un peu mieux l’armée régulière à distinguer les combattants pro-russes des soldats russes qui ne sont pas vraiment russes, d’après Vladimir Poutine, et qui se sont égarés là en confondant bêtement front et frontière. L’armée britannique va donc expédier 75 instructeurs qui resteront au moins six mois en Ukraine, où ils rejoindront leurs confrères des forces spéciales américaines qui se sont eux aussi égarés en faisant du tourisme en Europe, pour apprendre à leurs homologues ukrainiens à bien lire la nouvelle carte de leur pays. Toujours partisan de l’option diplomatique dans cette crise, David Cameron a cependant défendu l’envoi de matériel et de troupes en affirmant : « Nous voyons des chars russes, des missiles Grad russes […] ; ce ne sont pas des choses que l’on achète sur Ebay ».

On espère en tout cas que les instructeurs anglais ne se retrouveront pas sur Ebay, tout comme les vétustes blindés de type Saxon envoyés à l’Ukraine il y a une dizaine de jours et… déjà revendus selon une désobligeante rumeur, que Mark Almond commente avec délice sur le très libertarien et non-interventionniste Ron Paul Institute: « il y a des moments où même le sens de la satire de Jonathan Swift est dépassé par la réalité. » Il faut dire que les véhicules sont des vestiges de la guerre froide, produits dans les années 70 et ayant largement démontré leur incapacité à opérer correctement sur les champs de bataille des Balkans, comme le rappelle un site spécialisé britannique. Le gouvernement britannique n’a pas procédé lui-même à la vente, opérée par une société privée écran, car, officiellement, il n’y a pas d’engagement britannique en Ukraine. Cela tombe bien, il n’y a peut-être déjà plus de blindés britanniques non plus… Peut-être ont-ils déjà été revendus à des groupes pro-russes ?

L’ambassade de Grande-Bretagne à Kiev a publié mercredi un tweet ironique indiquant « Poutine nie encore que des troupes et matériels de Russie sont en Ukraine ». Le tweet comporte une photographie de char russe et la mention « Voici un guide pour aider le Kremlin à reconnaître ses chars ». Peut-être cela servira-t-il également à les distinguer des blindés Saxon britanniques qui pourraient se retrouver dans le mauvais camp, à force de passer de mains en mains…

Peut-être l’ambassade de Grande-Bretagne ou le ministère de la Défense britannique pourraient-ils prêter également main-forte à la France en faisant circuler des tweets d’identification ou en envoyant des instructeurs pour reconnaître chez nous les auteurs d’actes antisémites ? Le gouvernement et François Hollande ont en effet lancé une tonitruante croisade, promettant mises en examen et condamnations rapides à tous les propagateurs de haine raciste, antisémite et homophobe sur internet et ailleurs. Mais si l’identification des odieux racistes n’a jamais réellement posé problème, grâce au travail mené conjointement par SOS Racisme et Dieudonné, il s’avère plus difficile semble-t-il de bien cerner la personnalité des auteurs d’actes antisémites et homophobes, comme le démontre la récente brouille entre le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) et Roger Cukierman, président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), après que ce dernier a déclaré, au micro d’Europe 1 le 23 février : que “toutes les violences aujourd’hui sont commises par des jeunes musulmans”. Roger Cukierman aura beau préciser le lendemain : « j’ai également ajouté que c’était une infime minorité de la communauté musulmane qui en était responsable », rien n’y a fait, la bonne presse s’est émue et ce n’est qu’in extremis que François Hollande réussit finalement à obtenir que Roger Cukierman et Dalil Boubakeur se serrent la main pour montrer qu’ils étaient redevenus copains, en dépit du « dérapage ». Ce qui nous laisse face à un mystère : puisqu’il n’existe pas d’antisémitisme au sein de la communauté musulmane, ni dans les banlieues, où se cachent donc les auteurs des tweets, posts et hashtags sanguinaires qui circulent sur internet et de tous ces actes que le gouvernement veut s’empresser de réprimer au nom de la liberté d’expression en danger (si j’ai bien tout suivi) ? Chez les antifas qui profanent les cimetières ?

Chez des instructeurs anglais antisémites parachutés nuitamment par des drones pro-russes au-dessus de Paris ? Non, la réponse est pourtant simple et toujours aussi évidente : l’extrême droite est bien la seule et unique responsable de l’antisémitisme en France (et de l’homophobie, comme l’avait bien montré l’affaire de l’agression de Wilfrid à Belleville, en plein débat sur le mariage pour tous d’ailleurs). Roger Cukierman a donc été prié de rectifier le tir et l’on n’a pas manqué de rappeler, histoire de bien enfoncer le clou, les propos affligeants du président du CRIF qui considère le Front national comme un parti à éviter mais juge Marine Le Pen, « irréprochable personnellement » pour ce qui est de la condamnation de l’antisémitisme ou du négationnisme. Tout est donc rentré rapidement dans l’ordre, le politiquement correct a repris ses droits et la communication élyséenne suit à nouveau son cours normal. Dans sa croisade contre l’antisémitisme, le racisme et la haine sous toutes ses formes, le parti socialiste aurait sans doute lui aussi besoin d’instructeurs ou de photographies pour l’aider à bien identifier l’adversaire qui se trouve pourtant constamment sous ses yeux : la réalité.

*Photo : Pixabay.

Heurs et malheurs de l’assimilation

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napoleon juifs islam cfcm

napoleon juifs islam cfcm

Plus que jamais, le mot « assimilation » nourrit beaucoup de fantasmes, soit qu’on le couvre d’opprobre, soit qu’on en fasse une panacée. Ne nous voilons pas la face : le débat sur l’assimilation se rappelle à notre bon souvenir s’agissant de populations d’origine africaine et arabo-musulmane de plus en plus présentes sur le sol français. Un comparatif pourrait être opéré avec les immigrés d’origine italienne, polonaise ou portugaise établies au cours du XXe siècle, mais il y a plus intéressant encore. Plus exotique. Plus étranger à la culture chrétienne. Il y a l’exemple juif. L’assimilation des Juifs de France est riche d’enseignements ; elle donne à réfléchir aussi bien à ceux qui aujourd’hui ne s’enquièrent que du confort de l’immigré qu’à ceux qui s’illusionnent sur l’adhésion totale des intéressés à ce qui leur fut imposé.

Pour mémoire, du haut Moyen Âge à la Renaissance, des Juifs, en petits groupes, ont toujours vécu sur le sol français. Leur nombre prendra plus d’importance au moment de l’établissement de la communauté séfarade dans le Sud-Ouest, fuyant les excès de l’Inquisition espagnole au début du XVIe siècle. Au milieu du XVIIe siècle, les traités de Westphalie mettent fin à la guerre de Trente Ans. La majeure partie de l’Alsace échoit alors à la France. Outre-Rhin, les sujets de chaque état doivent adopter la religion de leur Prince, ayant toutefois la possibilité de quitter le pays en emportant leurs biens s’ils y sont opposés. C’est dans ces conditions et par l’attrait d’une législation plus clémente à son égard que va lentement s’établir dans l’est de la France la communauté ashkénaze. À ces deux flux migratoires viennent s’ajouter les Juifs de Paris et ceux des ghettos d’Avignon et du Comtat Venaissin sous domination papale jusqu’en 1791.

Ce sont quelques quarante mille Juifs qui peuplent le royaume à la veille de la Révolution, auxquels, sous l’égide de Malesherbes, seront accordés les mêmes droits patrimoniaux que tout autre Français et reconnus les prémices d’une existence civile. Mais alors que les Séfarades, bénéficiant de lettres patentes, s’assimilaient graduellement au contact des autochtones en adoptant leur langue, parfois même leurs croyances, les Ashkénazes, plus rigoristes, revendiquaient quelques particularismes, tels le yiddish. À l’époque, outre l’abbé Grégoire, le personnage à s’être le plus impliqué pour la cause des Juifs fut le député Clermont-Tonnerre. À l’intégration monolithique de la communauté juive dans la société française, ce dernier opposait explicitement le pragmatisme national : tout accorder aux Juifs en tant qu’individus, tout leur refuser en tant que « nation », entendons par là en tant que « communauté ». C’était là démolir pour mieux reconstruire. En 1791, les Juifs de France jouiront enfin de l’égalité de droits en prêtant le serment civique.

Cependant, les principes révolutionnaires, à eux seuls, n’ont pas eu raison de tous les obstacles à une assimilation pleine et entière. Le projet était voué à l’échec s’ils n’avaient pas pris conscience de la nécessité de sacrifier certaines de leurs pratiques (jugées occultes par l’ensemble des Français étrangers à leur religion) sur l’autel de la République naissante. Cette mise en condition, cet élan intellectuel qui a lentement fait son chemin dans les méandres de l’observance judaïque, est essentiellement due au philosophe allemand Moses Mendelssohn, principal tenant de la Haskala (« Éducation » en hébreu, pendant mosaïque des Lumières). En réhabilitant le profane et ses valeurs, en édulcorant la stricte soumission de ses coreligionnaires ashkénazes, Mendelssohn les préparait à pénétrer dans la sphère publique et à accepter les devoirs qui leur incomberaient en tant que futurs citoyens. La Révolution venait d’amorcer l’émancipation des Juifs, l’Etat centralisateur napoléonien allait ensuite œuvrer dans le sens d’une assimilation définitive.

Pour Bonaparte, les religions ne constituent qu’un outil d’ingénierie sociale. Ainsi se voyait-il aussi bien mahométan en débarquant à Aboukir que néo-zélote aux portes de Vilnius, « Jérusalem du Nord » selon ses propres mots. Témoin de l’esprit laïc qui se dégage d’un tel opportunisme : le tout nouveau « ministère des Cultes ». Dans l’esprit du Concordat, l’Empereur s’est voulu le restaurateur d’une certaine hiérarchie dans le culte judaïque. Il souhaitait un clergé qui, reconnaissant de la légitimité à lui offerte par l’État, se ferait le relais le plus fiable d’une différenciation catégorique entre le patriote et le fidèle. Après s’être assuré l’allégeance et la bonne volonté d’une assemblée de notables juifs représentative sur des sujets aussi divers que la polygamie, le mariage et le divorce, la défense ou la permission de certaines professions ou la nomination des rabbins, l’Empereur décida en 1806 la restauration sur le sol français du Grand Sanhédrin, en référence à l’ancien concile – autorité suprême en matière religieuse – qui siégeait dans le Temple de Jérusalem jusqu’à la destruction de celui-ci par les Romains en 70 après Jésus-Christ. Cet octroi assurait officiellement aux Juifs la reconnaissance de leurs racines, mais leur imposait en retour la même abnégation morale vis-à-vis du code civil que les catholiques et les protestants. Suite à cela, l’instauration des consistoires et la construction de synagogues se feront progressivement sur tout le territoire français.

Toutefois, de telles mesures demeuraient insupportables à ceux qui espéraient ouvertement le retour des Bourbon et celui du christianisme comme religion d’État. De Maistre, Bonald ou Chateaubriand parlaient d’Antéchrist et demandaient l’excommunication de Napoléon, le premier auprès du Tsar, les seconds dans le Mercure de France. Dans ces circonstances, soucieux de ménager à la fois le Tsar entre deux coalitions et les élus alsaciens se plaignant de l’usure des Juifs, au cœur d’une Europe qui demeurait profondément antisémite et réfractaire aux idées révolutionnaires, Napoléon allait établir un acte politique réputé « infâme » a posteriori, mais à l’efficacité sans pareille : un moratoire, la mise en sommeil du principe égalitaire pour les citoyens d’obédience israélite sur une période probatoire de dix ans en vue d’une assimilation intensive et donc… coercitive. Les dispositions prises en 1808 furent les suivantes : annulation pour moitié des créances des Juifs, interdiction faite aux nouveaux immigrants juifs de s’installer en Alsace et de pratiquer le commerce, obligation pour eux, jusque-là non respectée, d’adopter un nom de famille, impossibilité de se faire remplacer sous les drapeaux (si ce n’est par un autre Français juif). Discriminatoires et même discrétionnaires, ces mesures avaient pour but d’estomper par la force l’exclusivisme économique qui, professionnellement, était imposé aux Juifs depuis des siècles, et de les contraindre à verser leur sang pour leur pays comme tout autre Français (la voilà la discrimination positive). Régnaud de Saint-Jean-d’Angély et Bigot de Préameneu (rédacteur du code civil) se chargèrent ensuite de mesurer l’effet de ces restrictions et de demander au fur et à mesure l’annulation du fameux décret. Dix ans plus tard, les passions seront apaisées et Louis XVIII ne renouvellera pas ce décret.

De nos jours, des historiens débattent encore du bien-fondé de telles dispositions ; l’assimilation des Juifs ne se serait-elle pas faite tôt ou tard sans elles ? Dans un pays de trente millions d’âmes, à reconstruire socialement, en guerre permanente contre les monarchies voisines et où persistait – comme partout en Europe – un fort sentiment antisémite, il aurait été de fait plus aisé de ne rien faire. La tendance aurait enjoint le gouvernement de ne tenter aucune institution spécifique et d’abandonner à la vindicte quelques milliers de citoyens français, soit en proportion l’équivalent contemporain des habitants de Calais au regard de l’ensemble de la population française. Mais on aime à croire que la fraternité advient spontanément, qu’il n’y a pas à forcer les êtres, que l’appel aux contraintes est odieuse et que les droits seuls suffisent à l’harmonie. Malheureusement, c’est se payer de mots.

Certains voudraient voir en nos banlieues une résurgence des juiveries du Moyen Âge. Le seul véritable point commun est le problème de la religion identifiante, encore que le judaïsme ne se soit jamais voulu prosélyte. Initié en 1999 par Jean-Pierre Chevènement, le Conseil Français du Culte Musulman a pour vocation de représenter les musulmans de France et de hiérarchiser leurs instances, à la manière du Grand Sanhédrin pour les Juifs. Le principe de laïcité n’interdit nullement la reconnaissance claire et objective d’un clergé, sa permanence en est même tributaire d’un certain point de vue. L’initiative, des plus louables, se heurte malgré tout à divers écueils, et non des moindres. La vacance de l’autorité et de la rigueur politiques face à une religion de plus en plus ancrée sur le territoire ne peut astreindre ses fidèles à une introspection indispensable sur le plan théologique. D’autant plus que les ferments de l’islam mêlent étroitement le temporel et le spirituel. Le culte israélite a été quant à lui organisé sous une dictature, dans un cadre politique omnipotent qui a en outre pourvu financièrement à sa mise en branle, un siècle avant la fameuse loi de séparation des Églises et de l’État de 1905.

L’État français, après avoir été le principal vecteur des « Lumières juives », sera peut-être contraint, tôt ou tard, de se faire le promoteur, si ce n’est l’acteur d’une « Haskala musulmane ». Il devra néanmoins surmonter au moins trois obstacles supplémentaires :

Premièrement, le poids démographique : on n’assimile pas plusieurs millions de musulmans comme on assimile quelques milliers de Juifs.

Deuxièmement le conflit israélo-palestinien qui, entre-temps, s’est invité chez nous par procuration (minant les beaux principes républicains de Clermont-Tonnerre)

Troisièmement… François Hollande n’est pas Napoléon. Vraiment pas.

*Image : wikicommons.