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Les fantômes de Sarre-Union

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Un antisémitisme ne chasse pas l’autre, il le réveille. Ainsi, un mois après les tueries de Paris, à Sarre-Union, ce sont des rejetons d’Alsaciens tout à fait convenables, dont deux fils d’enseignants, qui se sont livrés à une bacchanale macabre, agrémentée de saluts nazis et de vociférations antisémites, dans le cimetière juif de la ville. Alors, on s’interroge. Pourquoi ces adolescents bien sous tous rapports ont-ils choisi ce mode d’évacuation de leur trop plein de testostérone nouvelle et d’agressivité pubertaire en s’en prenant à des juifs morts depuis longtemps ? Il semble qu’à Sarre-Union, et dans d’autres localités semi-rurales d’Alsace, la profanation des cimetières juifs, témoins d’une époque révolue, soit devenue une forme habituelle de manifestation de mauvaise humeur. Au cours des dix dernières années, ce cimetière a été profané trois fois, ces exactions ayant été attribuées à des groupuscules néonazis, que l’on disait venus de l’Allemagne voisine. Leurs auteurs ont, dans la majorité des cas, échappé à la police et à la justice.

Sarre-Union est situé au cœur de « l’Alsace bossue », excroissance du Bas-Rhin au nord-ouest de Strasbourg, dans les collines séparant les Vosges du Nord du Palatinat allemand. Dans cette région, majoritairement de tradition protestante, la présence juive, attestée depuis le Moyen Âge, était incarnée par une communauté d’artisans, de commerçants, d’agriculteurs insérés dans le tissu économique local, mais vivant dans un quartier séparé. L’annexion de l’Alsace à la France en 1789 leur ouvrit le bénéfice de l’émancipation révolutionnaire, et les juifs de Sarre-Union, libérés de l’arbitraire des potentats locaux, devinrent des citoyens à part entière. Le premier exode des juifs d’Alsace eut lieu à la suite de la défaite de 1870, lorsqu’une partie d’entre eux émigra au-delà des Vosges. En 1939, un nouvel exode, provoqué par le déclenchement de la guerre franco-allemande, fut organisé par les autorités françaises craignant que les quelque 30 000 juifs d’Alsace-Lorraine soient les victimes de la politique raciale de Hitler en cas de repli des forces armées. Après la défaite de 1940, le gauleiter de Strasbourg, Robert Wagner, ordonna l’expulsion vers la zone non occupée de la France des quelques milliers de juifs alsaciens-lorrains demeurés sur place, leurs biens, et ceux des juifs absents étant confisqués.[access capability= »lire_inedits »] À cette époque, Hitler et les nazis menaient une politique antijuive fondée sur l’expulsion des juifs du territoire du Reich et leur dépossession de leurs biens, avant de passer à la « solution finale », en 1942. Il ne manqua pas d’Alsaciens pour s’emparer de ces biens vacants, ce qui allait causer quelques problèmes après la défaite du Reich.

Dans cette Alsace bossue qui se rappelle aujourd’hui à notre attention, moins francisée que les grandes villes comme Strasbourg et Mulhouse, fief des mouvements autonomistes entre les deux guerres, la proportion de la population sensible aux sirènes nazies n’était pas négligeable, comme le relèvent des historiens du terroir. Les « malgré-nous », comme on désigne ces soldats d’Alsace-Lorraine enrôlés « de force » dans la Wehrmacht, comptaient parmi eux un nombre non négligeable de nazis bon teint. À la Libération, on préféra ne pas trop faire dans le détail, et l’ensemble de la population alsacienne et lorraine fut considérée comme victime du nazisme[1. L’épuration dans les départements d’Alsace-Moselle ne se différencia pas, dans son ampleur, de celle pratiquée sur le reste du territoire français.]. Comme les hauts responsables de l’administration du Reich dans la province n’étaient pas des Alsaciens de souche, mais des Allemands, leur procès et leur châtiment permirent opportunément d’occulter l’adhésion au nazisme de larges secteurs de la population, en particulier dans l’Alsace bossue. L’exode massif de 1939-1940 mit un terme définitif à l’existence des communautés juives de l’Alsace et de la Lorraine rurales. Ceux de leurs membres qui avaient survécu à la Shoah s’installèrent définitivement dans les localités de la « France de l’intérieur » où ils avaient trouvé refuge. Les habitants des grandes villes furent plus nombreux à revenir, et la récupération de leurs biens spoliés fut quelquefois pénible et laborieuse. Au bout du compte, c’est la République fédérale d’Allemagne qui indemnisa les victimes juives alsaciennes dans le cadre de la Claims Conference, instituée en 1951 par la RFA, Israël et le Congrès juif mondial.

Ainsi, à Sarre-Union et alentour, ceux qui avaient acquis à vil prix les biens des juifs pourchassés purent tranquillement, et en toute bonne conscience, continuer à en jouir, sans craindre d’en être chassés par des propriétaires légitimes, partis vers des cieux plus cléments. Cette histoire enfouie ne pouvait manquer de ressurgir : faute d’avoir été désigné en tant que tel, l’antisémitisme séculaire d’une partie de la population alsacienne et lorraine pouvait continuer à faire son bonhomme de chemin dans les esprits, de génération en génération. L’Alsace bossue fut une des premières terres à voir progresser fortement le vote Front national, à l’époque où Jean-Marie Le Pen considérait la Shoah comme un détail de l’Histoire. La mauvaise conscience, entretenue par ces 400 tombes juives laissées à l’abandon, obscurcit sans doute l’entendement : il faut faire disparaître toute trace de ces fantômes juifs qui nous hantent ! Les auteurs de cette profanation ont beau n’être, comme on le répète, que des adolescents dévoyés, ils ne viennent pas de nulle part…[/access]

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00705190_000004.

Travail le dimanche : et si on inventait un huitième jour?

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travail dimanche loi macron

Emmanuel Macron nous l’a promis : la progressive entrée dans les mœurs du travail dominical sera l’une des amorces de notre renouveau économique. Peu à peu, en apprenant à faire du dimanche un jour comme les autres, les Français consentiront à devenir enfin des citoyens 2.0, partenaires actifs au règne sans partage de la grande foison marchande. Par-delà les clichés que semblent véhiculer de tels propos, il y a une réalité anthropologique que ne parviennent plus à masquer nos dirigeants, de gauche comme de droite.

Contre toute attente, notre société, si complexe par ailleurs, ne semble tenir qu’à un maigre fil, celui de la croissance perpétuelle. Par croissance, il faut entendre la constante augmentation de biens et de services produits, dont témoigne le très fameux PIB. Pour garantir et pérenniser la croissance, il faut que la population active aille au charbon. Hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, autochtones et travailleurs immigrés, tous y participent à leur mesure. Chacun produit, dans son domaine propre, en vue d’ajouter à l’immense masse des choses susceptibles de provoquer des mouvements d’argent. Ce rôle de producteur a toujours été un élément important dans l’histoire des peuples non reclus sur eux-mêmes. À notre époque, il est devenu obsessionnel. À telle enseigne que les énormes contingents d’inactifs (économiquement parlant), et pas seulement les chômeurs (retraités, parents au foyer, mineurs, étudiants, marginaux, prisonniers, voire malades ou simples oisifs), pourraient nous poser énormément de problèmes, freiner le pays dans ses élans productifs.

Heureusement, avec l’entrée des masses sur la scène politique, la priorité accordée à la défense des droits et à la passion démocratique du confort, nécessaires à l’avènement de la société de consommation, auguraient le mouvement marchand perpétuel. Ainsi l’étau politique allait-il se desserrer lentement au profit de la « gouvernance », simple gestion de l’offre et de la demande. Qui dit offre dit production, qui dit demande dit consommation. Or consommer, c’est déjà produire. En mettant en valeur mon besoin de consommer, j’enjoins certains de travailler pour moi, moyennant rétribution. Et en entretenant le réflexe consumériste par l’omniprésence de la publicité, le PIB reste à flot. Ce que nous appelons « loisir » n’est pas vraiment ce que les Grecs appelaient tel. Il s’agissait pour eux de se libérer des contraintes économiques pour se consacrer à des activités plus nobles à leurs yeux ; pour nous, il s’agit essentiellement de cesser de produire pour s’adonner à la consommation, quelle qu’elle soit.

Dans cette perspective, le travail dominical devait logiquement advenir, tôt ou tard. Il eût été illusoire de croire qu’un jour de la semaine pourrait demeurer éternellement soustrait à la corvée de croissance. Celles et ceux qui espéraient préserver un loisir commun, vierge de tout désir de mieux « gagner sa vie » ou de la dépenser continuellement, en sont pour leurs frais. Notre avant-garde politique les a enfin et officiellement dégrisés. Bien entendu, dans leurs propos, la crise économique commande une telle mesure. Le grand maelström qui agite le monde contraint la France à être toujours plus compétitive. Et puis qui peut légitimement s’opposer à la volonté de certains individus de travailler plus pour gagner plus ? Prétextant que, de toute façon, une nation ne peut vivre d’amour et d’eau fraîche un jour par semaine, et qu’il a donc fallu de tous temps des volontaires pour travailler le dimanche, un appel est lancé pour faire de l’exception la règle. Non seulement en conviant quelques-uns à enfiler ce jour-là l’habit du producteur, mais en invitant la masse à la consommation débridée. « Ça permet de faire les courses qu’on n’a pas le temps de faire en semaine » diront certains, « ça se fait déjà ailleurs et il faut que la France rattrape son retard » asséneront d’autres. Une majorité de Français verra forcément d’un bon œil ce qu’on leur vend comme un droit, une liberté, un confort supplémentaire.

Il faut s’être rendu un samedi dans l’un des temples de la consommation en région parisienne pour comprendre que ce que l’on cherche à égaler, ce sont les grands malls des Émirats. Nous apprenions l’an dernier que l’un d’entre eux accueillait chaque année à lui seul autant de visiteurs (estampillés « touristes ») que Times Square, Disney World et la Tour Eiffel réunis. Nous savons aussi que ces parcs d’attraction pour adultes consentants fleurissent en quinconce dans nos campagnes, là où le bruit des caisses enregistreuses n’est pas encore audible aux culs-terreux démunis et privés de lieux dédiés. Le projet est simple : aménager le temps de chacun en une succession d’actes marchands et l’espace de tous en un réseau d’échanges éphémères, aux seules fins d’assouvir la voracité de la croissance.

L’objection est permise, mais elle doit endosser les étiquetages périmés ou lunaires, et c’est rarement de la dentelle : dans le contempteur de la croissance se niche fatalement le « décroissant », et dans ce dernier conspirent le pisse-froid, le peine-à-jour, le rabat-joie et leur mentor le réac. Quant aux opposants d’extrême gauche, ces doux rêveurs qui ramènent tout à des considérations économiques tout en fustigeant le fétichisme de la marchandise, ils cachent difficilement que leur allergie au travail du dimanche s’accompagne d’un plébiscite pour un égal droit à la consommation prolétarienne. En d’autres termes, leur conception du « loisir » n’est pas non plus celle des Grecs, et ils alimentent à leur manière la suprématie de l’homo mercator.

Un regard venu d’ailleurs et nullement impliqué dans la fatalité marchande serait le bienvenu. Peut-être rirait-il de notre condition moderne sans même nous envier les futilités que nous nous employons à rendre nécessaires, par conformisme pour l’essentiel. Peut-être nous verrait-il comme des hamsters dans leur roue, chacun contribuant par son action motrice à promouvoir la sainte croissance, tantôt par le travail, tantôt par la consommation. Dans un tube, un niveau de liquide figurerait le PIB instantané, tandis qu’en regard seraient indiqués les PIB concurrents. De temps en temps, un hamster descendrait de sa roue et se demanderait « mais où va-t-on au juste ? », et les autres de lui répondre « tais-toi et tourne ! Si tu peux t’offrir une petite pause critique, sache que, dans le même temps, d’autres continuent de tourner et te permettent de le faire ». Autrement dit, une telle société laisserait à penser que toute réflexion est devenue plus qu’un luxe, un manque à gagner.

Et lorsque l’élan dominical aura donné tout ce qu’il pouvait, que feront nos experts ? Ils inventeront un huitième jour.

Lorenzo Lamas, la GPA et les familles redécomposées

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gpa mere porteuse lamas

On devrait toujours lire Voici. Cet hebdo féminin très au-dessus de la moyenne du genre nous offre son lot de scoops sur la comédie humaine de notre époque. Le tout sans moraline ni militantisme d’aucune sorte. Prenez la GPA, une ancienne gloire du petit écran, spectateur d’une intrigue impliquant une de ses filles et son épouse.

Voici mélange ces ingrédients et nous ressort une mayonnaise montée comme il se doit : Lorenzo Lamas, cinquante-sept ans,  ex-vedette chevelue de la très oubliable série américaine Le Rebelle , reconverti dans les jurys de téléréalité, sera bientôt à nouveau grand-père grâce à sa cadette. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel. Sauf que la fille du biker aux plaques de chocolat ne s’épaissira pas d’un gramme ces neuf prochains mois. Press Dahl, 29 ans, déjà mère d’une petite fille, ne peut en effet avoir recours aux soins de dame Nature. Pour une bonne et simple raison : après une fausse couche engendrée par une chute dans un escalier, la jeune femme a dû subir une ablation de l’utérus l’an dernier. Du coup, on s’étonne que la pauvre Press annonce aujourd’hui attendre un heureux événement.

Miracle de la Science, Lamas fille a pu faire appel à une mère porteuse, suivant la technique de la gestation pour autrui. Une GPA non-marchande (rareté aux States!) qui restera à l’intérieur du cercle familial puisque c’est Shawna, la quatrième et dernière femme de son père, qui accouchera de l’enfant de sa belle-fille. Vous suivez ? Shawna étant d’un an la cadette de Press, l’ordre des générations en sortira quelque peu chamboulé. Sans parler de l’arbre généalogique… Le petit-enfant de Lamas pourra légitimement être considéré comme son fils (ou sa fille) dans la mesure où la mère porteuse dispose, dans tous les pays où la GPA est légale, du droit de garder l’enfant aux dépens de sa mère biologique. Qu’est-ce qui prévaut : l’utérus ou l’ovule ? Je ne saurai me prononcer, ni blâmer Press Dahl intuitu personae, quoi que je pense des usages dévoyés du progrès. Pour l’instant, l’amour règne sans nuages dans cette famille recomposée. « Shawna n’est pas seule­ment ma belle-mère. Elle est comme une âme sœur. Elle est un ange qui a béni toute ma famille, y compris mon père. », s’épanche Press dans la presse.

La morale de cette histoire glauque aux yeux des uns, poignante pour d’autres ? À vous de la dénicher. Cette intrigue de télénovela m’a en tout cas rappelé les heures les plus tardives du sarkozysme, au temps où la ministre de la Famille Nadine Morano préconisait la GPA pour toutes en nous expliquant à longueur de plateau qu’elle se dévouerait pour sa fille si l’occasion se présentait. Quelques milliers de kilomètres plus loin, à plusieurs années de distance, à la suite de nombreux américains anonymes, le clan Lamas a fait de cette chimère quasi-œdipienne une réalité. L’avenir nous dira ce qu’il réserve à ce genre de montage techno-familial.

Sans une once d’ironie ou de mauvais esprit, j’espère que l’expérience de Lio ne vaut pas force de loi : si ses six enfants nés de quatre pères différents doivent régler leurs difficultés psychiques à coups de séances chez le psy, imaginez un peu le futur trauma de Lamas junior…

*Photo : Pixabay.

Quantitative Easing, monnaie de songe

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quantitative easing bce

Mario Draghi a capitulé. Le 22 janvier, cédant aux sirènes des marchés financiers des deux côtés de l’Atlantique, il a, emboîtant le pas à la Banque d’Angleterre, à la Réserve fédérale et à la Banque du Japon, annoncé son programme de Quantitative Easing, c’est-à-dire le rachat programmé d’obligations publiques et privées de la zone euro, étalé sur dix-huit mois, pour un montant total de 1 160 milliards d’euros.

La personnalité de Mario Draghi est controversée depuis sa participation à la première falsification des comptes de l’État grec, il y a quinze ans, lorsqu’il dirigeait la filiale européenne de Goldman Sachs. Ce mensonge avait alors permis à Athènes d’accéder à cette nouvelle terre de Canaan figurée par la zone euro. Il ne faudrait pas pour autant prendre notre homme pour un joueur de bonneteau. Sa capacité technique, précisément acquise chez Goldman Sachs, en a fait un orfèvre des marchés, de leurs techniques et de leur psychologie. Et son action à la direction de la Banque centrale européenne, à partir de la fin 2011, en pleine crise des pays de la zone Sud, a permis de voir tout ce qui séparait un homme de l’art du butor qui l’avait précédé. Le crédit des États, des banques et des entreprises des pays en détresse s’est rétabli, la perspective d’un défaut définitif s’est éloignée, et, avec elle, celle d’un éclatement de la zone monétaire.[access capability= »lire_inedits »]

Mais le triomphe lui a été refusé. La zone euro est restée encalminée tout au long de l’année 2014 et l’Allemagne elle-même a subi la stagnation. Dans le même temps, la reprise économique longtemps retardée aux États-Unis et en Angleterre a fini par se déclarer. Ces deux économies, fort différentes au demeurant, produisent aujourd’hui plus qu’elles ne produisaient avant la crise[1. Mais pas l’économie japonaise toujours engluée dans la stagnation.]. Or, elles avaient été les premières à connaître – dès 2009 – ce changement inouï de politique des banques centrales connu sous le nom de « Quantitative Easing » (littéralement « assouplissement quantitatif »). Et les innombrables grenouilles qui peuplent les marais médiatiques et politiques se sont mises à coasser, en direction de la Banque de Francfort : « Quantitative Easing, Quantitative Easing ! »

Mais pourquoi Mario Draghi a-t-il si longtemps résisté à l’appel au « QE », lui qui sait que ce mécanisme n’est pas une innovation comme tant d’autres, qu’il modifie la structure même du système financier ? Je vous propose donc de jouer au banquier central, de faire comme si nous étions Mario Draghi pour dire ce qu’est le QE et, d’abord, ce qu’il n’est pas.

Ce que n’est pas le Quantitative Easing

Le QE ne consiste pas à monétiser les dettes. Le premier réflexe de certains économistes ou politiques a été de rattacher la nouvelle politique des banques centrales, à Washington, à Londres ou à Tokyo, à une monétisation des dettes publiques, voire privées. Monétiser la dette, cela signifie soit que le gouvernement emprunte directement à la banque centrale, soit que cette dernière achète des obligations de l’État. Or, les 4 500 milliards de dollars de dettes privées et publiques rachetées par la Réserve fédérale, les 375 milliards de dollars de dettes du Trésor anglais rachetées par la Bank of England figurent toujours dans le décompte des dettes des emprunteurs concernés. Les banques centrales perçoivent les intérêts dus, comme si elles étaient des créanciers ordinaires.

Le QE ne vise pas à réguler le crédit. Les principales banques centrales ont entre un siècle et trois siècles et demi d’existence. Or, depuis leur création, elles pratiquent une politique de régulation de crédit destinée à soutenir l’activité ou, au contraire, à combattre l’excès de crédit et l’inflation qui l’accompagne si souvent. Dans ces buts, elles agissent auprès des banques commerciales en procurant de l’argent frais ou en retirant au contraire des liquidités. Comment ? En modulant à la hausse ou à la baisse le montant des créances reprises auprès des banques – assouplissement quantitatif ou réduction quantitative – et en abaissant ou en rehaussant les taux de l’argent prêté par elles – assouplissement qualitatif ou durcissement qualitatif.

Il faut retenir une chose essentielle. Les créances bancaires autour desquelles gravitent les opérations de la politique monétaire sont à court terme : quelques jours, quelques semaines, quelques mois (la Banque centrale de Chine agit avec un horizon maximal d’un an). De la sorte, l’action de la banque centrale reste en prise directe avec l’activité et les décisions courantes des agents économiques. Osons cette métaphore : le banquier central est comme le conducteur automobile qui joue de son levier de vitesse pour réguler l’action du moteur.

La violence de la crise survenue en 2008 a conduit les banques centrales occidentales à inonder le système bancaire d’argent créé à leurs guichets, octroyé gratuitement pour la première fois dans l’histoire économique. Elles ont ainsi épuisé les ressources de la politique monétaire. Et les plus hardies d’entre elles, à Tokyo, Washington ou Londres, se sont résignées à sortir des chemins balisés de leur politique traditionnelle. C’est ainsi que le QE est entré en scène.

Ce qu’est le Quantitative Easing

Le QE consiste à retirer des créances du marché. Les obligations publiques et privées émises à un moment quelconque sont toujours, d’une manière ou d’une autre, sur le marché : soit réellement, quand elles font l’objet des transactions quotidiennes[2. Comme une récidive de la crise grecque toujours pendante le 13 février 2015.], soit virtuellement, dans la mesure où leurs détenteurs – banques, sociétés d’assurances, fonds de placement – peuvent à tout instant les remettre en vente. Mais quand cet opérateur particulier qu’est la banque centrale achète ces obligations dans le cadre de sa politique de QE, c’est une fois pour toutes. Le QE est un aller sans retour. Avec cette conséquence qui est sans doute le premier objectif recherché par les banques centrales : désengorger les marchés du crédit correspondant. On espère ainsi apporter un remède temporaire aux bulles du crédit qui ont, des deux côtés de l’Atlantique, permis de soutenir artificiellement l’activité.

Le QE est une opération de création monétaire pure. La monnaie créée par la banque centrale qui procède à du QE n’a pas de contrepartie économique dans la mesure où les créances rachetées correspondent, ainsi qu’on l’a dit, à des décisions du passé. Pour nous faire mieux comprendre, nous allons la comparer à l’émission des assignats par la France révolutionnaire à partir de 1790. Cette création fortement inflationniste a été comparée à l’émission d’une monnaie de singe. Ce n’est pas entièrement vrai. Elle a soutenu aussi, à la marge, l’activité, ne serait-ce qu’en finançant les dépenses militaires. Elle n’était pas une création monétaire pure.

Tandis que les milliards injectés au titre du QE peuvent être considérés comme tels. Ils ne se sont pas répandus dans la sphère économique mais sur les marchés spéculatifs, le marché des changes en tout premier lieu. C’est ainsi que toutes les opérations de QE se sont accompagnées d’une baisse importante de la monnaie concernée : yen, dollar, livre sterling. Et que les traders, anticipant l’action annoncée par Mario Draghi le 22 janvier, ont fait baisser profondément l’euro. Tout simplement parce que les opérateurs savent qu’ils auront plus d’euros à troquer contre les autres monnaies du marché des changes.

Moins de créances et plus de monnaie sur les marchés, voilà toute l’originalité du Quantitative Easing.

Nous ignorons où nous conduit la politique de QE décidée à Francfort. Son résultat incontestable sera de soutenir les exportations de la zone après la baisse substantielle de la monnaie unique. À condition toutefois que d’autres facteurs négatifs ne viennent contrarier ce bienfait.

Mais l’action de Mario Draghi devrait dessiller les aveugles. Toute l’expérience que nous vivons, depuis trente ans, s’appuie sur la création monétaire ! Le QE est l’ultime manifestation, caricaturale, de cette politique.

Nul doute cependant que les détenteurs du capital vont s’ingénier à profiter des opportunités du QE. Pour le meilleur ou pour le pire.[/access]

*Image : Soleil.

Sivens : un immense gâchis

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La « zone humide » du Testet, destinée à être recouverte par la retenue de Sivens et devenue « Zone à Défendre » (ZAD), s’est transformée en véritable camp retranché.

Depuis que la ministre de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie Ségolène Royal  a annoncé vendredi 16 janvier 2015 l’abandon du projet initial, la région est en passe de redevenir une zone à risque tant la lutte redouble de violence. La semaine dernière, les agriculteurs favorables au projet de barrage ont organisé un véritable blocus de la ZAD, se déployant sous l’œil des forces de l’ordre devant les principales zones d’accès pour obtenir le départ de ses locataires. En réponse, un groupe de militants pro-zadistes a fait irruption dans les locaux de la maison des agriculteurs à Albi le 3 mars, aux alentours de 14 heures pour exiger l’arrêt du blocus.

La tension monte entre les deux camps qui se définissent l’un et l’autre de manière peu subtile : « miliciens » et « fascistes » pro-barrage pour les zadistes et « peulus », « poilus », « chevelus » – zadistes pour leurs adversaires favorables au projet de retenue d’eau. Les insultes ne sont pas seules à être échangées et les coups volent également au cours des quelques échauffourées autour de la zone de Sivens. Gendarmerie et police auront sans doute particulièrement à l’œil les manifestations des anti-barrage prévus à Gaillac le 4 mars et à Albi le 6 mars, au moment même où les Conseillers généraux du Tarn débattront à nouveau de l’avenir du projet de barrage à Sivens, et deux semaines à peine après les nouveaux débordements de la manifestation du 21 février à Toulouse.

La tension extrême reflète aussi la détresse d’un monde rural en pleine déprise, où les agriculteurs se voient comme une catégorie menacée d’extinction et où les jeunes, sont de plus en plus massivement confrontés au chômage. Dans ce contexte très difficile, c’est le fonctionnement même de la démocratie locale qui est mis en cause. Les pro-barrage se sentent trahis, après avoir défendu bec et ongles une décision prise, selon leurs propres dires, de façon tout à fait démocratique.

L’annonce de Ségolène Royal a été interprétée comme une reculade en faveur des écologistes, des zadistes et des « casseurs ». De leur côté, pro-barrage et zadistes dénoncent la virulence des pro-barrages et des agriculteurs notamment liés à la FNSEA, la complaisance des forces de l’ordre vis-à-vis de ces violences et, surtout, le fantastique gâchis représenté par le projet de Sivens.

Si les partisans de la construction de la retenue de Sivens font valoir le caractère banal de la fameuse zone humide du Testet, qui n’existe d’ailleurs plus aujourd’hui dans les faits, une grande partie ayant été rasée, les membres du Collectif de Sauvegarde de la zone humide du Testet dénoncent l’inutilité du projet. La société chargée de l’enquête d’utilité publique ainsi que des travaux en aurait sciemment exagéré la portée du barrage de 8 millions d’euros qui ne répondrait pas aux besoins réels des agriculteurs de la région.

Quelle que soit l’issue de l’affaire, les politiques locaux sont incontestablement les grands perdants de la longue affaire Sivens. Délégitimés par les associations qui critiquent leur népotisme et fustigent leurs hésitations, les élus locaux apparaissent de plus en plus comme les principaux responsables du gâchis dans une région exposée aux tensions foncières et aux difficultés économiques. La mort de Rémi Fraisse et les déclarations maladroites du président du conseil général du Tarn Thierry Carcenac (« « Mourir pour des idées, c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête ») ont sans doute achevé de faire perdre leur dernier crédit aux politiques en place, même auprès des habitants qui n’ont pas été partie prenante dans l’affaire mais s’estime aujourd’hui plus qu’irrités par la gestion de l’affaire, les cafouillages policiers et les valses hésitations de l’Etat.

Il ne manquait que la très mauvaise presse, au niveau national, du gouvernement socialiste pour faire des prochaines élections départementales un cauchemar en perspective pour les nombreux élus de gauche qui siègent actuellement dans la chambre départementale. Ainsi, dans les quatorze circonscriptions cantonales du Tarn-et-Garonne, ce sont dix-neuf binômes de candidats « Divers Gauche » et « Rassemblement de Gauche » qui se présenteront aux élections, ainsi que quinze tandems  Front de Gauche et quatorze Front national. Du côté des candidats estampillés socialistes, on se fait plutôt discret : seuls sept binômes de candidats socialistes seront alignés (le même nombre d’ailleurs que de candidats divers droite et un peu plus que les Verts qui alignent cinq binômes). Certains observateurs de la vie politique locale rapportent que nombre de candidats anciennement étiquetés socialistes préfèrent se présenter sous le sigle « Divers Gauche » pour éviter une trop mauvaise publicité. Les retombées de l’affaire Sivens sur les prochaines élections laissent donc craindre que le naufrage du projet de barrage fasse dangereusement tanguer le navire socialiste, jusque-là solidement arrimé aux collectivités locales et départementales. Pour nombre d’élus tarnais, l’aventure des départementales pourrait bien ressembler au drolatique naufrage électoral imaginé par Octave Mirbeau dans Le Jardin des Supplices. Incité par un « ami ministre » à se lancer dans une carrière politique en défendant un programme basé sur le développement et la modernisation de la culture de la betterave, l’élu en herbe se voit mis au courant en quelques mots de la manière dont il convient qu’une campagne soit menée dans ses terres rurales : « Tu es un candidat purement agricole… mieux que cela, exclusivement betteravier…Ne l’oublie point… Quoi qu’il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plate-forme excellente…Connais-tu un peu la betterave?…

— Ma foi! non, répondis-je… Je sais seulement, comme tout le monde, qu’on en tire du sucre… et de l’alcool.

— Bravo! Cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité… Marche carrément sur cette donnée…Promets des rendements fabuleux… des engrais chimiques extraordinaires et gratuits… des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume. »

Entre projet avorté, deniers publics gaspillés et malaise du monde rural, les élus socialistes d’un département durement éprouvé seraient donc tentés de se dissimuler derrière une étiquette « Divers Gauche » qui rappelle Flaubert, Mirbeau, les comices agricoles et le défunt Parti Radical. Pas sûr que cela soit un choix très heureux face à un Front national en mesure d’opérer une percée dans la région, comme dans de nombreuses autres.

Dans Le Jardin des Délices, cela ne se passe pas non plus très bien pour le député betteravier dont la fière bannière progressiste est mise en charpie par un adversaire, tribun éloquent et cynique, dont le discours offensif piétine les généreuses envolées de son concurrent : « Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses déclarations de mon adversaire, j’eusse revendiqué, avec la suprématie des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures individuelles qui la déshonoraient. » Les prochaines élections départementales seront-elles aussi un jardin des supplices pour les candidats « Divers Gauche » surnageant dans les eaux troubles du barrage de Sivens ?

*Photo : FRED SCHEIBER/SIPA. 00706828_000032.

Habemus Daniel!

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Dans L’Obs, je lis toujours au moins l’édito de Jean Daniel et la chronique de Delfeil De Ton.  Ces deux façons d’être « de gauche », accolées, me confirment chaque semaine dans l’idée que le mot a dû perdre de son sens, s’il en eut.

Un exemple au hasard : jeudi 19 février dernier, DDT écrivait dans ses Lundis (?) : « L’avenir s’annonce sombre. Évitons de l’anticiper ». La semaine précédente, le pape Daniel prêchait exactement l’inverse : « Y a-t-il des valeurs vraiment universelles ? L’islam est-il soluble dans la démocratie ? « Non », a répondu Lévi-Strauss. Simplement, il faut faire comme si ».

Rien à dire sur Delfeil. Ce punk de 80 balais n’a fait qu’un « mot », et je les collectionne. Jean Daniel lui, pourtant son aîné de loin, se sent toujours aussi « concerné par la situation », comme on dit dans les dîners en région. (À Paris, désormais, on se dit plus volontiers « interpellé », voire « interrogé » – comme chez les flics.)

Mais revenons à la citation de Jean. Deux questions en une, et une réponse qui en fait deux : « non », mais « si » ! Ce Prométhée-là n’a pas besoin d’aigle pour fouailler ses entrailles.

Holà Jean, t’es pas dans un roman de Camus ! Même ton édito fait partie du monde réel, quelque part. Certes, on entrevoit bien l’éthique de conviction pure vers laquelle tu voudrais nous élever ; mais dans cette catégorie, comment concurrencer François ?

Le féminisme aviaire de Jean-Vincent Placé

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place poule feminisme verts

Je croise souvent Jean-Vincent Placé au marché, le dimanche matin, entre deux stands de poulet rôti et de légumes bio. À l’heure où je choisis ma barbaque chez l’excellent boucher-tripier italien, le sénateur EELV déambule en costume dans les allées, fier comme un coq… De manière générale, JVP aime se faire remarquer. Récemment, il avait encore fait un joli petit buzz grâce à un aveu pas banal pour un politicard.

Revenant sur son appel à manifester contre l’expulsion de Leonarda, adressé aux lycéens en octobre 2013, il avait confié le 2 mars dernier sur RMC : « Je m’étais lancé dans un propos complètement dé… décalé, parce que j’avais voulu suivre la position du parti (…). J’étais allé à une émission, j’avais raconté n’importe quoi. Et je m’en veux encore, parce qu’à un moment on se dit, bon, le parti pense ça, moi je vais raconter ça, comme ça je vais pas avoir des embrouilles avec les copains du parti. »


Quand Jean-Vincent Placé racontait « n’importe… par Lopinionfr

Dans la foulée de ce mea culpa plutôt franc, qui aurait pu laisser croire à des convictions en polystyrène, JVP devait trouver fissa un moyen de se refaire médiatiquement. En changeant de lunettes ? Pas assez voyant. En débarquant au marché Bastille en caleçon de bain hawaïen ? Bof. Non, JVP a fini par trouver une meilleure idée, avec la complicité de Marie-Claire. Pour la journée de la femme, le magazine que Leonarda ne doit pas lire souvent lui proposait de poser avec… une poule. Ce qui fut fait.

Jean-Vincent Placé poule Marie-Claire journée de la femme

Objectif ? « Attirer l’attention pour dénoncer toute forme de sexisme et de misogynie dans les différents corps de métier, dont la politique », a-t-il expliqué au Lab. Et de s’auto-congratuler : « Moi qui ai toujours été féministe et qui me bats pour la parité, j’ai trouvé que c’était un excellent moyen. » Ben oui, parce qu’au cas où ça ne vous empêcherait pas encore de dormir, JVP rappelle que « le monde politique est âgé et très masculin, ce sont des sexagénaires pas très ouverts ».

En quoi câliner un gallinacé pourrait-il bien aider les homo sapiens femelles à se faire une meilleure place dans ce monde phallocrate et machiste ? Simple : en octobre 2013, pendant que JVP appelait les lycéens à soutenir Leonarda dans la rue, la députée EELV Véronique Massonneau avait essuyé des caquètements peu amicaux dans l’hémicycle. De là à croire que Jean-Vincent chercherait à « attirer l’attention » sur sa solidarité avec les femmes de son parti plutôt qu’avec les filles de Roms expulsés…

Maintenant, on n’attend plus que la réaction des poulettes d’Osez le féminisme à la photographie de Marie-Claire.

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00681026_000006.

Auschwitz, attentats de Copenhague : le journal d’Alain Finkielkraut

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attentats copenhague charlie hebdo

Les 70 ans de la libération d’Auschwitz (1er février 2015)

Élisabeth Lévy. Il y a soixante-dix ans, l’armée soviétique libérait le camp d’Auschwitz, ouvrant une ère nouvelle d’effroi et de culpabilité dans la conscience européenne. La cérémonie de commémoration a réuni des survivants et de nombreux chefs d’État dans le sinistre décor du camp. Quelques semaines après l’attentat de Vincennes, il était impossible de ne pas noter que la violence antisémite avait survécu au « plus jamais ça ». Malgré le télescopage presque incongru de la mort passée et de la vie présente, il me semble que quelque chose dans ces commémorations échappe au spectacle. Est-ce aussi votre impression ?

Alain Finkielkraut. Dans L’Écriture du désastre, Maurice Blanchot cite cette phrase d’un membre des Sonderkommandos d’Auschwitz dont on a retrouvé les notes enfouies près d’un crématoire : « La vérité fut toujours plus atroce, plus tragique que ce que l’on en dira. » Pour autant, écrit Blanchot, « comment accepter de ne pas connaître ? Nous lisons les livres sur Auschwitz. Le vœu de tous là-bas, le dernier vœu : sachez ce qui s’est passé, n’oubliez pas, et en même temps jamais vous ne saurez. »

Je sais beaucoup de choses sur cette période maudite, j’ai lu Primo Levi, Jean Améry, Imre Kertész et les ouvrages des historiens. J’ai vu Shoah de Claude Lanzmann, j’ai écouté les récits de mes parents, mais, malgré toutes ces connaissances accumulées, je suis resté sans voix devant le documentaire Jusqu’au dernier, diffusé à la télévision pour le 70e anniversaire de la découverte du camp d’Auschwitz. Était-ce la première fois que je voyais les photographies d’enfants juifs apeurés prises par des soldats allemands quelques instants avant leur exécution ou les images de femmes à moitié dévêtues, assises sur le trottoir et comme frappées de stupeur lors du pogrom de Lvov ? Peut-être pas. Mais rien ne me protégeait contre leur horreur insupportable et incompréhensible.

Plus notre savoir augmente, plus s’épaissit le mystère de ce crime méticuleux et sauvage. L’histoire, la philosophie, la littérature nous éclairent sur lui et s’y cassent les dents. À défaut de pouvoir percer l’énigme, Théodore Adorno a énoncé ce nouvel impératif catégorique : « Penser et agir en sorte d’Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’arrive », et l’Europe post-hitlérienne a repris cette exigence à son compte sous la forme ramassée du « plus jamais ça ». On a donc décidé de tout mettre en œuvre pour que les démons de l’Europe ne se réveillent jamais.

Ce que cette vigilance adornienne n’avait pas prévu et ne veut toujours pas prendre en compte, c’est que l’Europe puisse avoir non seulement des démons mais des ennemis, que ses ennemis détestent également les juifs et qu’ils invoquent, pour justifier leur haine, l’injustice dont ils continuent d’être victimes.[access capability= »lire_inedits »] Certains porte-parole du « plus jamais ça » viennent même à leur secours en dénonçant la stigmatisation qui les frappe, et c’est ainsi que le devoir de mémoire qui devait être la sœur Anne du XXIe siècle fonctionne comme le cheval de Troie de la nouvelle violence antijuive. Dans son Journal publié sous le titre L’Ultime Auberge, Imre Kertész écrit : « Les jours misérables du déclin de l’Europe. L’Europe s’aplatit devant l’islam, le supplie de lui faire grâce. Cette comédie me dégoûte. L’Europe meurt de sa lâcheté, de son incapacité à se défendre et de l’ornière morale évidente dont elle ne peut s’extraire depuis Auschwitz. » On craignait l’oubli, mais c’est l’usage que nous avons fait de la mémoire, c’est l’impératif catégorique énoncé par Adorno qui sont devenus notre ornière morale.

Il y a un mois, les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de Vincennes tuaient 17 personnes. La sidération s’est transformée en mobilisation et, le 11 janvier, 4,5 millions de Français sont descendus dans la rue. Dans les médias, on allait jusqu’à évoquer sans trop de périphrases l’antisémitisme de nos territoires perdus, voire à suggérer que l’islam de France devrait faire son aggiornamento républicain.

Mais, le 20 janvier, Manuel Valls parlait d’apartheid, et le problème était le tort que la France avait infligé à ses enfants immigrés. Or, s’il n’y a pas d’apartheid, il y a bien, de plus en plus, séparation. Et on n’a pas pu ne pas remarquer que « la France qui n’était pas Charlie » était pour une grande part celle des « quartiers », qui ne se sont guère mobilisés le 11 janvier.

Le 11 janvier 2015, les gens sont massivement descendus dans la rue pour défendre la République et, par-delà la République, la civilisation française. Moins d’un mois après, sous le nom d’« esprit du 11 janvier » et sous la haute autorité du chef de l’État, la mobilisation générale est remplacée par l’incitation à la pénitence collective. « Qu’avons-nous fait de mal pour qu’on nous ait fait tant de mal ? » Une fois encore – cela devient une désolante habitude –, la France réagit à l’agression par l’expiation. Et en guise de césure entre un avant et un après-11 janvier, on voit resurgir nos vieilles connaissances : l’exclusion, la ségrégation, la discrimination, la stigmatisation – tous ces « -ions » que les jeunes des « quartiers défavorisés » ont pris sur la figure avant de sombrer, parce qu’ils n’en pouvaient plus, dans la violence sectaire.

Au lendemain des émeutes urbaines de novembre 2005, les incendiaires présentaient la note sous la forme de cahiers de doléances et la République demandait pardon en jurant sur les valeurs inscrites à ses frontons qu’elle allait tout faire désormais pour réparer ses torts. Ça recommence. La République bat à nouveau sa coulpe. Elle s’excuse, elle se repent et promet qu’elle ne faillira plus. Mais quelle faute a-t-elle donc commise pour qu’une élève de terminale du lycée Averroès de Lille soutienne devant son professeur de philosophie que « la race juive est une race maudite par Allah » ? « L’esprit du 11 janvier » aimerait pouvoir incriminer l’apartheid social, territorial, scolaire, et une laïcité trop rigide. Seulement voilà : le lycée Averroès est un établissement privé sous contrat, flambant neuf et bien situé. Ce que manque la sociologie avec ses causes immuables et ses inévitables « effets boomerang », c’est, pour le dire avec les mots du philosophe Max Horkheimer : « la non-contemporanéité des contemporains ». Nous croyons que la mondialisation économique et technologique nous a fait entrer dans l’âge de l’histoire universelle. Mais, dans le temps de la sortie de la religion qui est le nôtre, on étudie et on admire le défi de Don Juan à la statue du Commandeur alors qu’en cas d’offense faite au Dieu miséricordieux ou à son prophète, la sympathie de la majorité des musulmans va spontanément à la force qui punit l’offenseur. Et il est vain de rappeler aux élèves du lycée Averroès, immergés dans l’antisémitisme, l’extermination des juifs par Hitler : cela ne les concerne pas, ce n’est pas leur généalogie, ce n’est pas leur histoire.

Je laisse aux experts le soin de décider s’il faut choisir, pour les nouveaux arrivants, la voie de l’intégration ou celle de l’assimilation. Tout ce que je sais, c’est que les habitants d’un même territoire ne peuvent vivre ensemble que si leurs montres indiquent la même heure. La synchronisation s’impose. Et pour synchroniser les Français, il faut que soit mis un terme à l’immigration de peuplement. Pour Philosophie magazine, Michel Eltchaninoff est allé à La Villeneuve, ce quartier des environs de Grenoble qui avait été conçu à l’origine comme « un modèle d’ouverture à autrui et à la mixité » et qui est devenu peu à peu ethniquement homogène. Pourquoi ce fiasco ? Parce que, selon un militant associatif resté sur les lieux : « La Villeneuve est une utopie du Nord peuplée avec des gens du Sud. On n’a jamais appris la vie urbaine à ces populations issues de la ruralité. C’est ce qui explique que tant de personnes jettent leurs ordures par les fenêtres. Dans ces pays, les espaces publics sont dégoûtants alors que l’espace privé est impeccable. »

Nul n’est par essence ou par fatalité étranger à l’urbanité française. Mais pour que tous deviennent contemporains, il ne faut pas qu’augmente indéfiniment le nombre de ceux qui ne le sont pas au départ. L’unique problème du monde, disait Leopold Kohr, le maître à penser d’Ivan Illich, n’est pas le mal mais la taille excessive : « Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. »[1. Cité dans Olivier Rey, Une question de taille, Stock, 2014.]

Les attentats de Copenhague (15 janvier)

Un homme a criblé de balles la façade d’un centre culturel de Copenhague où se déroulait un débat sur l’islamisme, la liberté d’expression et le blasphème, en hommage à Charlie Hebdo et en présence du dessinateur suédois Lars Vilks. L’homme a tué un passant et blessé trois policiers. Quelques heures plus tard, le même terroriste a tué un jeune garde qui veillait devant une synagogue de Copenhague et blessé des policiers, avant d’être lui-même abattu par la police danoise. Que vous inspire ce nouvel attentat en Europe ?

On dit indifféremment « nouvelles » et « informations », mais l’actualité, ces derniers temps, c’est moins souvent la nouveauté que le tragique de répétition. L’événement qui vient de se produire à Copenhague est le décalque des tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Cibles similaires : les offenseurs de Mahomet et les juifs. Même mode opératoire : le fusil d’assaut. Un terrorisme d’autant plus inquiétant qu’il ne requiert aucune compétence particulière prend ses quartiers sur le Vieux Continent. Le spectaculaire attentat du 11 Septembre nécessitait une préparation minutieuse et un savoir-faire hors du commun. Il suffit d’être possédé par la haine et de posséder une kalachnikov pour imiter les frères Kouachi. Selon Peter Sloterdijk, « ce crime est la preuve du fait que le star system peut se déplacer vers la criminalité pseudo-politique. Les auteurs du massacre réclament d’abord cette partie de l’attention publique que seul un acte très médiatisé peut offrir ». Il est probable que cette course au martyre et à l’Oscar du carnage ne s’arrêtera pas à Copenhague.

Nos dirigeants répètent et répéteront demain qu’il n’est pas question de céder devant la terreur. N’oublions pas cependant que les mêmes qui proclamaient : « Debout la République ! » le 11 janvier se sont empressés de l’asseoir sur le banc des accusés pour répondre du crime d’apartheid. S’il y a sécession culturelle et radicalisation politique, nous disent le gouvernement politique de la nation et celui – médiatique – des consciences, c’est du fait de la « ghettoïsation » que subissent les sécessionnistes. Ancrés dans la certitude que le mal procède, en dernier ressort, de l’inégalité, ces gouvernements s’obstinent à ne pas voir que l’islamisme radical est une réaction non à ce que l’Occident a d’oppressif mais à ce qu’il a d’émancipateur. La mixité par exemple, qualifiée alternativement de « liberté bestiale » et de « marché d’esclaves » par Saïd Qotb, le plus important théoricien des Frères musulmans. Et tandis que la gauche s’engage sur la voie de l’expiation pour les crimes coloniaux d’hier et les discriminations d’aujourd’hui, la droite et le centre choisissent la voie plus réaliste de l’accommodement avec une population dont il faut désormais prendre en compte le poids électoral. Michèle Tribalat rappelait récemment que, pour chasser les communistes de la mairie de Bobigny, le candidat de l’UDI avait accueilli sur sa liste un membre de l’Union des démocrates musulmans de France et que celui-ci était chargé désormais d’installer un musée de l’histoire de la colonisation.

« Pas d’amalgame ! », dit-on de tous côtés. Je partage cette inquiétude, je me garde de confondre l’islam et l’islamisme, mais je constate que pour empêcher le glissement de l’un à l’autre la politique des pays européens tend de plus en plus, et au prix de l’autocensure, à ménager la susceptibilité des musulmans et à satisfaire leurs demandes. Soucieuse déjà d’éviter les crispations, la police ne fait plus respecter l’interdiction du voile intégral dans l’espace public. Et des voix s’élèvent pour inviter la République à relâcher ses exigences au nom de la liberté religieuse, c’est-à-dire des droits de l’homme. Nos mœurs peu à peu sacrifiées à notre idée du droit : voilà le programme.

La politique européenne d’immigration repose sur l’idée que les individus sont interchangeables. Elle voit l’homme, d’où qu’il vienne et quel qu’il soit, à l’image du soldat inconnu, celui, comme dit Ernst Jünger, « dont la vertu réside dans le fait qu’on puisse le remplacer et que derrière chaque tué la relève se trouve déjà prête ». L’hécatombe de 1914-18 nous a guéris du nationalisme et de la guerre en chantant, mais nous n’avons pas rompu avec l’économie de la substitution. Nous l’avons même universalisée. La Commission Attali pour la libération de la croissance française recommandait en 2008 d’« élargir et favoriser la venue des travailleurs étrangers » pour remédier aux pénuries de main d’œuvre. L’un peut faire office de l’autre et l’autre de l’un : aux yeux de ceux qui comptent, le monde est tout entier peuplé de soldats inconnus. Si nous n’abandonnons pas cette anthropologie désespérante, elle finira par avoir raison de notre civilisation.[/access]

*Photo : wikicommons.

Contrôle au faciès : le Défenseur des droits accuse l’Etat

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police controles facies

Le 25 février, s’est ouvert le procès en appel des treize plaignants ayant assigné l’Etat et le ministère de l’Intérieur en justice pour faute lourde après avoir subi ce qu’ils estiment être des « contrôles au faciès ».
« Etudiants ou salariés, ils tous ont un casier judiciaire vide. Une partie d’entre eux a des origines arabes, l’autre a la peau noire (…) Déboutés en première instance, ils ont depuis obtenu l’appui devant la cour d’appel de Paris du Défenseur des droits Jacques Toubon», rapporte France info.

Quels sont leurs griefs ? Certains disent avoir été contrôlés tous les deux jours pendant plusieurs années (sic). Et tous estiment avoir été victimes de discriminations.
« C’est clairement la couleur de ma peau qui a fait que j’ai été contrôlé », raconte Bocar qui se souvient du procès en première instance, « Ils ne l’ont pas dit ouvertement lors du procès mais dire « il sortait d’un quartier, il marchait à vive allure et il avait une capuche, qu’est-ce que ça veut dire ? ».
En d’autres termes, les policiers, pour éviter de contrôler des gens inutilement, sont invités à repérer les profils à risque. Il faudrait être sacrément naïf pour ne pas savoir que la maréchaussée cible davantage les jeunes issus des quartiers difficiles, qui portent une capuche ou une casquette sur la tête plutôt que des septuagénaires promenant leur chien en laisse dans le XVIème arrondissement. Voudrait-on que la Police ne contrôle que des hommes blancs en costume dans le quartier de La Défense ? Faut-il aller jusqu’à cette mascarade pour prouver que la France n’est pas raciste?

Le même homme reproche également au policier qui l’a contrôlé d’avoir été « discourtois » et de l’avoir tutoyé. Et le plaignant d’ajouter : « Si on m’avait dit ‘Vous correspondez à un signalement’, j’aurais compris, mais là, je ne sais pas et je ne sais toujours pas ce qui s’est passé […] on nous explique que le contrôle n’a pas à être motivé. On est dans un Etat de droit ou pas ? »
Manifestement, certains de nos concitoyens ont tendance à confondre Etat de droit et « Etat de tous les droits », quitte à se décharger de tous leurs devoirs.

Mais passons sur ce détail car cette affaire réserve bien d’autres surprises.  Ainsi, l’appui qu’a apporté le Défenseur des droits à la plainte ne laisse pas de m’étonner. Un des représentants de Jacques Toubon était en effet présent le 25 février à l’audience pour dire qu’en matière de discrimination, il doit y avoir ce qu’on appelle « un aménagement de la charge de la preuve ». « Terme un peu technique qui veut dire que ce n’est pas au plaignant de prouver qu’il a été discriminé mais à l’institution de montrer qu’elle a été impartiale. » explique France info.

Que certains individus se sentent discriminés, on peut le comprendre. Que des policiers n’aient pas été très cordiaux, on peut également l’envisager. Mais qu’on demande désormais à la police de justifier chaque contrôle d’identité – en prouvant l’absence de volonté discriminatoire – dépasse l’entendement.
D’un côté, on demande à la police de ne plus laisser la moindre possibilité aux terroristes d’agir et de l’autre de justifier chaque contrôle d’identité. Quand la schizophrénie complète la paranoïa, on se dit que la France est vraiment malade.

Que dire enfin des propos de Sihame Assbague, porte-parole du collectif « Stop le contrôle au faciès » ? Lorsqu’elle déclare « Parler de ségrégation raciale comme l’a fait le président de la République, ou d’apartheid comme le Premier ministre (N.B : merci à eux pour le choix ô combien judicieux de ces termes) m’interpelle dans notre dossier parce que notre droit (…) n’est pas un droit d’apartheid. Chaque fils de la République a les mêmes droits », elle semble oublier que peu d’enfants de la République (pas moi en tout cas) ont eu l’honneur et le privilège de connaître la raison pour laquelle on leur demande leurs papiers.

Comme prévu, lors du procès en appel, la procureure a argué que l’Etat n’avait pas commis de faute lourde et que seul le législateur pouvait changer la loi. Voici ce que Siham Assbague en a conclu : « pour la procureure, il n’y a aucune faute lourde de l’État, c’est du mépris. On assiste à des contrôles au faciès sur le terrain et à une justice au faciès quand des citoyens portent plainte ». Preuve que la posture victimaire a encore de beaux jours devant elle…

La justice tranchera le 24 juin prochain.

*Photo : wikicommons.

Darmanin contre Taubira: un tacle téléphoné?

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gerald darmanin taubira fn

C’est une polémique de notre époque. Une phrase prononcée lors d’une émission matinale qui, il y a encore quelques années, n’aurait pas fait trois lignes dans les journaux du lendemain. Gérald Darmanin, nommé César du meilleur espoir de l’UMP par Nicolas Sarkozy lui-même, est le coupable. Invité mardi matin de LCI et Radio Classique, il a osé comparer Christiane Taubira à « un tract ambulant pour le FN ». Aussitôt, cette petite phrase sans relief a déclenché un flot de protestations digne des chroniques les plus polémiques d’Eric Zemmour. L’après-midi même, le Premier ministre en personne saisit l’occasion d’une question de Darmanin pour interpeller directement et très violemment le député fautif. Et mercredi matin, Christiane Taubira réagit enfin – Twitter retenait son souffle ! La réponse du Garde des sceaux, escaladant ses petits poneys, manque singulièrement de nuances puisqu’elle accuse le député Darmanin d’avoir proféré des « insultes et des déchets de la pensée humaine ». Déchets de la pensée humaine ! On ose à peine imaginer ce qu’il adviendrait si un élu UMP osait emprunter cette sémantique pour qualifier un homologue de gauche, au regard de ce que la déclaration inoffensive de Darmanin a pu susciter.

Qu’a donc fait Darmanin mardi matin ? Il s’est adonné au sport le plus pratiqué depuis trente ans par les élus UMP et PS : renvoyer la responsabilité de la vague FN sur son adversaire. Tous le font avec une régularité impressionnante, et une fréquence encore plus rapide depuis que Marine Le Pen en a accéléré la montée. Du côté de l’UMP, on rappelle le rôle de Mitterrand, du changement de mode de scrutin de 1986, des fameux chiffons rouges que la gauche agite, comme la perpétuelle tentation d’accorder le droit de vote aux étrangers ou, comme Darmanin le laissait penser, la volonté de mettre en œuvre des politiques pénales laxistes. Du côté du PS, on fustige les déclarations FN-compatibles de dirigeants de droite, du « bruit et les odeurs » de Chirac au discours de Grenoble de Sarkozy, rappelant que les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie (Christiane Taubira a d’ailleurs entonné ce refrain légendaire dans la Cour de l’Elysée ce matin). Bref, rien de nouveau sous le soleil.

Il y a une dizaine de jours, Christiane Taubira était l’invitée de l’émission de Laurent Ruquier sur France 2. On a d’ailleurs pu assister à la métamorphose, l’espace d’une petite heure, d’Aymeric Caron, de fauve intransigeant en petit chaton affectueux. Spectacle réjouissant : ce type est donc humain, il a des passions, et la ministre de la Justice en fait partie. Mais c’est un peu plus tard, alors que Christiane Taubira avait quitté le plateau que, le fauve étant de retour, le comédien François Rollin a expliqué –dans un langage certes moins direct que celui de Darmanin- que les postures de Caron pouvaient très bien alimenter le vote FN. Il y a quelques mois, Jean-François Kahn venait présenter dans la même émission son dernier livre Marine Le Pen leur dit merci, et scandalisait lui aussi Caron en déclarant que le chroniqueur degôche pouvait se sentir concerné par l’interpellation du titre.

Tout cela démontre que Christiane Taubira subit cette accusation non pas parce qu’elle est « femme et noire », comme le déclarait ce pauvre Razzy Hammadi, qui ne sait plus quoi inventer pour faire parler de lui. On le répète : tout le monde accuse tout le monde de faire le jeu du FN, sans doute avec raison, puisque le PS et l’UMP ont bien des choses à se reprocher dans des proportions qui restent à déterminer, comme disait Jean Gabin dans Le Président. Si Christiane Taubira est très souvent la cible des critiques venues de l’autre camp, c’est parce qu’elle s’enorgueillit elle-même d’être emblématique de la gauche 2012-2015. Emblématique grâce au mariage pour tous où elle fut à la fois, efficace, talentueuse et clivante (mazette ! on dirait que je cause de Sarkozy période 2002-2005 !).

Emblématique en raison d’une politique pénale qu’Aymeric Caron trouve « progressiste », mais que la droite, ainsi que le ministre de l’Intérieur 2012-2014, un certain Manuel Valls, jugeaient laxiste, comme le prouve une note de Beauvau en direction de l’Elysée à l’automne 2013. Bref, le pauvre Darmanin s’est fait un nom, et nul doute que ce lynchage en place publique lui vaudra bien des lettres de soutien de la part de militants et électeurs droitiers. Christiane Taubira a pu conforter son immense ego en constatant qu’elle est l’icône de la gauche dans ce qu’elle a de plus juste et pure.

En résumé, tout le monde est content. Surtout Marine Le Pen.

*Photo : ALCALAY SARAH/SIPA . 00693661_000029.

Les fantômes de Sarre-Union

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antisemitisme sarre union alsace
antisemitisme sarre union alsace

Un antisémitisme ne chasse pas l’autre, il le réveille. Ainsi, un mois après les tueries de Paris, à Sarre-Union, ce sont des rejetons d’Alsaciens tout à fait convenables, dont deux fils d’enseignants, qui se sont livrés à une bacchanale macabre, agrémentée de saluts nazis et de vociférations antisémites, dans le cimetière juif de la ville. Alors, on s’interroge. Pourquoi ces adolescents bien sous tous rapports ont-ils choisi ce mode d’évacuation de leur trop plein de testostérone nouvelle et d’agressivité pubertaire en s’en prenant à des juifs morts depuis longtemps ? Il semble qu’à Sarre-Union, et dans d’autres localités semi-rurales d’Alsace, la profanation des cimetières juifs, témoins d’une époque révolue, soit devenue une forme habituelle de manifestation de mauvaise humeur. Au cours des dix dernières années, ce cimetière a été profané trois fois, ces exactions ayant été attribuées à des groupuscules néonazis, que l’on disait venus de l’Allemagne voisine. Leurs auteurs ont, dans la majorité des cas, échappé à la police et à la justice.

Sarre-Union est situé au cœur de « l’Alsace bossue », excroissance du Bas-Rhin au nord-ouest de Strasbourg, dans les collines séparant les Vosges du Nord du Palatinat allemand. Dans cette région, majoritairement de tradition protestante, la présence juive, attestée depuis le Moyen Âge, était incarnée par une communauté d’artisans, de commerçants, d’agriculteurs insérés dans le tissu économique local, mais vivant dans un quartier séparé. L’annexion de l’Alsace à la France en 1789 leur ouvrit le bénéfice de l’émancipation révolutionnaire, et les juifs de Sarre-Union, libérés de l’arbitraire des potentats locaux, devinrent des citoyens à part entière. Le premier exode des juifs d’Alsace eut lieu à la suite de la défaite de 1870, lorsqu’une partie d’entre eux émigra au-delà des Vosges. En 1939, un nouvel exode, provoqué par le déclenchement de la guerre franco-allemande, fut organisé par les autorités françaises craignant que les quelque 30 000 juifs d’Alsace-Lorraine soient les victimes de la politique raciale de Hitler en cas de repli des forces armées. Après la défaite de 1940, le gauleiter de Strasbourg, Robert Wagner, ordonna l’expulsion vers la zone non occupée de la France des quelques milliers de juifs alsaciens-lorrains demeurés sur place, leurs biens, et ceux des juifs absents étant confisqués.[access capability= »lire_inedits »] À cette époque, Hitler et les nazis menaient une politique antijuive fondée sur l’expulsion des juifs du territoire du Reich et leur dépossession de leurs biens, avant de passer à la « solution finale », en 1942. Il ne manqua pas d’Alsaciens pour s’emparer de ces biens vacants, ce qui allait causer quelques problèmes après la défaite du Reich.

Dans cette Alsace bossue qui se rappelle aujourd’hui à notre attention, moins francisée que les grandes villes comme Strasbourg et Mulhouse, fief des mouvements autonomistes entre les deux guerres, la proportion de la population sensible aux sirènes nazies n’était pas négligeable, comme le relèvent des historiens du terroir. Les « malgré-nous », comme on désigne ces soldats d’Alsace-Lorraine enrôlés « de force » dans la Wehrmacht, comptaient parmi eux un nombre non négligeable de nazis bon teint. À la Libération, on préféra ne pas trop faire dans le détail, et l’ensemble de la population alsacienne et lorraine fut considérée comme victime du nazisme[1. L’épuration dans les départements d’Alsace-Moselle ne se différencia pas, dans son ampleur, de celle pratiquée sur le reste du territoire français.]. Comme les hauts responsables de l’administration du Reich dans la province n’étaient pas des Alsaciens de souche, mais des Allemands, leur procès et leur châtiment permirent opportunément d’occulter l’adhésion au nazisme de larges secteurs de la population, en particulier dans l’Alsace bossue. L’exode massif de 1939-1940 mit un terme définitif à l’existence des communautés juives de l’Alsace et de la Lorraine rurales. Ceux de leurs membres qui avaient survécu à la Shoah s’installèrent définitivement dans les localités de la « France de l’intérieur » où ils avaient trouvé refuge. Les habitants des grandes villes furent plus nombreux à revenir, et la récupération de leurs biens spoliés fut quelquefois pénible et laborieuse. Au bout du compte, c’est la République fédérale d’Allemagne qui indemnisa les victimes juives alsaciennes dans le cadre de la Claims Conference, instituée en 1951 par la RFA, Israël et le Congrès juif mondial.

Ainsi, à Sarre-Union et alentour, ceux qui avaient acquis à vil prix les biens des juifs pourchassés purent tranquillement, et en toute bonne conscience, continuer à en jouir, sans craindre d’en être chassés par des propriétaires légitimes, partis vers des cieux plus cléments. Cette histoire enfouie ne pouvait manquer de ressurgir : faute d’avoir été désigné en tant que tel, l’antisémitisme séculaire d’une partie de la population alsacienne et lorraine pouvait continuer à faire son bonhomme de chemin dans les esprits, de génération en génération. L’Alsace bossue fut une des premières terres à voir progresser fortement le vote Front national, à l’époque où Jean-Marie Le Pen considérait la Shoah comme un détail de l’Histoire. La mauvaise conscience, entretenue par ces 400 tombes juives laissées à l’abandon, obscurcit sans doute l’entendement : il faut faire disparaître toute trace de ces fantômes juifs qui nous hantent ! Les auteurs de cette profanation ont beau n’être, comme on le répète, que des adolescents dévoyés, ils ne viennent pas de nulle part…[/access]

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00705190_000004.

Travail le dimanche : et si on inventait un huitième jour?

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travail dimanche loi macron

travail dimanche loi macron

Emmanuel Macron nous l’a promis : la progressive entrée dans les mœurs du travail dominical sera l’une des amorces de notre renouveau économique. Peu à peu, en apprenant à faire du dimanche un jour comme les autres, les Français consentiront à devenir enfin des citoyens 2.0, partenaires actifs au règne sans partage de la grande foison marchande. Par-delà les clichés que semblent véhiculer de tels propos, il y a une réalité anthropologique que ne parviennent plus à masquer nos dirigeants, de gauche comme de droite.

Contre toute attente, notre société, si complexe par ailleurs, ne semble tenir qu’à un maigre fil, celui de la croissance perpétuelle. Par croissance, il faut entendre la constante augmentation de biens et de services produits, dont témoigne le très fameux PIB. Pour garantir et pérenniser la croissance, il faut que la population active aille au charbon. Hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, autochtones et travailleurs immigrés, tous y participent à leur mesure. Chacun produit, dans son domaine propre, en vue d’ajouter à l’immense masse des choses susceptibles de provoquer des mouvements d’argent. Ce rôle de producteur a toujours été un élément important dans l’histoire des peuples non reclus sur eux-mêmes. À notre époque, il est devenu obsessionnel. À telle enseigne que les énormes contingents d’inactifs (économiquement parlant), et pas seulement les chômeurs (retraités, parents au foyer, mineurs, étudiants, marginaux, prisonniers, voire malades ou simples oisifs), pourraient nous poser énormément de problèmes, freiner le pays dans ses élans productifs.

Heureusement, avec l’entrée des masses sur la scène politique, la priorité accordée à la défense des droits et à la passion démocratique du confort, nécessaires à l’avènement de la société de consommation, auguraient le mouvement marchand perpétuel. Ainsi l’étau politique allait-il se desserrer lentement au profit de la « gouvernance », simple gestion de l’offre et de la demande. Qui dit offre dit production, qui dit demande dit consommation. Or consommer, c’est déjà produire. En mettant en valeur mon besoin de consommer, j’enjoins certains de travailler pour moi, moyennant rétribution. Et en entretenant le réflexe consumériste par l’omniprésence de la publicité, le PIB reste à flot. Ce que nous appelons « loisir » n’est pas vraiment ce que les Grecs appelaient tel. Il s’agissait pour eux de se libérer des contraintes économiques pour se consacrer à des activités plus nobles à leurs yeux ; pour nous, il s’agit essentiellement de cesser de produire pour s’adonner à la consommation, quelle qu’elle soit.

Dans cette perspective, le travail dominical devait logiquement advenir, tôt ou tard. Il eût été illusoire de croire qu’un jour de la semaine pourrait demeurer éternellement soustrait à la corvée de croissance. Celles et ceux qui espéraient préserver un loisir commun, vierge de tout désir de mieux « gagner sa vie » ou de la dépenser continuellement, en sont pour leurs frais. Notre avant-garde politique les a enfin et officiellement dégrisés. Bien entendu, dans leurs propos, la crise économique commande une telle mesure. Le grand maelström qui agite le monde contraint la France à être toujours plus compétitive. Et puis qui peut légitimement s’opposer à la volonté de certains individus de travailler plus pour gagner plus ? Prétextant que, de toute façon, une nation ne peut vivre d’amour et d’eau fraîche un jour par semaine, et qu’il a donc fallu de tous temps des volontaires pour travailler le dimanche, un appel est lancé pour faire de l’exception la règle. Non seulement en conviant quelques-uns à enfiler ce jour-là l’habit du producteur, mais en invitant la masse à la consommation débridée. « Ça permet de faire les courses qu’on n’a pas le temps de faire en semaine » diront certains, « ça se fait déjà ailleurs et il faut que la France rattrape son retard » asséneront d’autres. Une majorité de Français verra forcément d’un bon œil ce qu’on leur vend comme un droit, une liberté, un confort supplémentaire.

Il faut s’être rendu un samedi dans l’un des temples de la consommation en région parisienne pour comprendre que ce que l’on cherche à égaler, ce sont les grands malls des Émirats. Nous apprenions l’an dernier que l’un d’entre eux accueillait chaque année à lui seul autant de visiteurs (estampillés « touristes ») que Times Square, Disney World et la Tour Eiffel réunis. Nous savons aussi que ces parcs d’attraction pour adultes consentants fleurissent en quinconce dans nos campagnes, là où le bruit des caisses enregistreuses n’est pas encore audible aux culs-terreux démunis et privés de lieux dédiés. Le projet est simple : aménager le temps de chacun en une succession d’actes marchands et l’espace de tous en un réseau d’échanges éphémères, aux seules fins d’assouvir la voracité de la croissance.

L’objection est permise, mais elle doit endosser les étiquetages périmés ou lunaires, et c’est rarement de la dentelle : dans le contempteur de la croissance se niche fatalement le « décroissant », et dans ce dernier conspirent le pisse-froid, le peine-à-jour, le rabat-joie et leur mentor le réac. Quant aux opposants d’extrême gauche, ces doux rêveurs qui ramènent tout à des considérations économiques tout en fustigeant le fétichisme de la marchandise, ils cachent difficilement que leur allergie au travail du dimanche s’accompagne d’un plébiscite pour un égal droit à la consommation prolétarienne. En d’autres termes, leur conception du « loisir » n’est pas non plus celle des Grecs, et ils alimentent à leur manière la suprématie de l’homo mercator.

Un regard venu d’ailleurs et nullement impliqué dans la fatalité marchande serait le bienvenu. Peut-être rirait-il de notre condition moderne sans même nous envier les futilités que nous nous employons à rendre nécessaires, par conformisme pour l’essentiel. Peut-être nous verrait-il comme des hamsters dans leur roue, chacun contribuant par son action motrice à promouvoir la sainte croissance, tantôt par le travail, tantôt par la consommation. Dans un tube, un niveau de liquide figurerait le PIB instantané, tandis qu’en regard seraient indiqués les PIB concurrents. De temps en temps, un hamster descendrait de sa roue et se demanderait « mais où va-t-on au juste ? », et les autres de lui répondre « tais-toi et tourne ! Si tu peux t’offrir une petite pause critique, sache que, dans le même temps, d’autres continuent de tourner et te permettent de le faire ». Autrement dit, une telle société laisserait à penser que toute réflexion est devenue plus qu’un luxe, un manque à gagner.

Et lorsque l’élan dominical aura donné tout ce qu’il pouvait, que feront nos experts ? Ils inventeront un huitième jour.

Lorenzo Lamas, la GPA et les familles redécomposées

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gpa mere porteuse lamas

gpa mere porteuse lamas

On devrait toujours lire Voici. Cet hebdo féminin très au-dessus de la moyenne du genre nous offre son lot de scoops sur la comédie humaine de notre époque. Le tout sans moraline ni militantisme d’aucune sorte. Prenez la GPA, une ancienne gloire du petit écran, spectateur d’une intrigue impliquant une de ses filles et son épouse.

Voici mélange ces ingrédients et nous ressort une mayonnaise montée comme il se doit : Lorenzo Lamas, cinquante-sept ans,  ex-vedette chevelue de la très oubliable série américaine Le Rebelle , reconverti dans les jurys de téléréalité, sera bientôt à nouveau grand-père grâce à sa cadette. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel. Sauf que la fille du biker aux plaques de chocolat ne s’épaissira pas d’un gramme ces neuf prochains mois. Press Dahl, 29 ans, déjà mère d’une petite fille, ne peut en effet avoir recours aux soins de dame Nature. Pour une bonne et simple raison : après une fausse couche engendrée par une chute dans un escalier, la jeune femme a dû subir une ablation de l’utérus l’an dernier. Du coup, on s’étonne que la pauvre Press annonce aujourd’hui attendre un heureux événement.

Miracle de la Science, Lamas fille a pu faire appel à une mère porteuse, suivant la technique de la gestation pour autrui. Une GPA non-marchande (rareté aux States!) qui restera à l’intérieur du cercle familial puisque c’est Shawna, la quatrième et dernière femme de son père, qui accouchera de l’enfant de sa belle-fille. Vous suivez ? Shawna étant d’un an la cadette de Press, l’ordre des générations en sortira quelque peu chamboulé. Sans parler de l’arbre généalogique… Le petit-enfant de Lamas pourra légitimement être considéré comme son fils (ou sa fille) dans la mesure où la mère porteuse dispose, dans tous les pays où la GPA est légale, du droit de garder l’enfant aux dépens de sa mère biologique. Qu’est-ce qui prévaut : l’utérus ou l’ovule ? Je ne saurai me prononcer, ni blâmer Press Dahl intuitu personae, quoi que je pense des usages dévoyés du progrès. Pour l’instant, l’amour règne sans nuages dans cette famille recomposée. « Shawna n’est pas seule­ment ma belle-mère. Elle est comme une âme sœur. Elle est un ange qui a béni toute ma famille, y compris mon père. », s’épanche Press dans la presse.

La morale de cette histoire glauque aux yeux des uns, poignante pour d’autres ? À vous de la dénicher. Cette intrigue de télénovela m’a en tout cas rappelé les heures les plus tardives du sarkozysme, au temps où la ministre de la Famille Nadine Morano préconisait la GPA pour toutes en nous expliquant à longueur de plateau qu’elle se dévouerait pour sa fille si l’occasion se présentait. Quelques milliers de kilomètres plus loin, à plusieurs années de distance, à la suite de nombreux américains anonymes, le clan Lamas a fait de cette chimère quasi-œdipienne une réalité. L’avenir nous dira ce qu’il réserve à ce genre de montage techno-familial.

Sans une once d’ironie ou de mauvais esprit, j’espère que l’expérience de Lio ne vaut pas force de loi : si ses six enfants nés de quatre pères différents doivent régler leurs difficultés psychiques à coups de séances chez le psy, imaginez un peu le futur trauma de Lamas junior…

*Photo : Pixabay.

Quantitative Easing, monnaie de songe

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quantitative easing bce

quantitative easing bce

Mario Draghi a capitulé. Le 22 janvier, cédant aux sirènes des marchés financiers des deux côtés de l’Atlantique, il a, emboîtant le pas à la Banque d’Angleterre, à la Réserve fédérale et à la Banque du Japon, annoncé son programme de Quantitative Easing, c’est-à-dire le rachat programmé d’obligations publiques et privées de la zone euro, étalé sur dix-huit mois, pour un montant total de 1 160 milliards d’euros.

La personnalité de Mario Draghi est controversée depuis sa participation à la première falsification des comptes de l’État grec, il y a quinze ans, lorsqu’il dirigeait la filiale européenne de Goldman Sachs. Ce mensonge avait alors permis à Athènes d’accéder à cette nouvelle terre de Canaan figurée par la zone euro. Il ne faudrait pas pour autant prendre notre homme pour un joueur de bonneteau. Sa capacité technique, précisément acquise chez Goldman Sachs, en a fait un orfèvre des marchés, de leurs techniques et de leur psychologie. Et son action à la direction de la Banque centrale européenne, à partir de la fin 2011, en pleine crise des pays de la zone Sud, a permis de voir tout ce qui séparait un homme de l’art du butor qui l’avait précédé. Le crédit des États, des banques et des entreprises des pays en détresse s’est rétabli, la perspective d’un défaut définitif s’est éloignée, et, avec elle, celle d’un éclatement de la zone monétaire.[access capability= »lire_inedits »]

Mais le triomphe lui a été refusé. La zone euro est restée encalminée tout au long de l’année 2014 et l’Allemagne elle-même a subi la stagnation. Dans le même temps, la reprise économique longtemps retardée aux États-Unis et en Angleterre a fini par se déclarer. Ces deux économies, fort différentes au demeurant, produisent aujourd’hui plus qu’elles ne produisaient avant la crise[1. Mais pas l’économie japonaise toujours engluée dans la stagnation.]. Or, elles avaient été les premières à connaître – dès 2009 – ce changement inouï de politique des banques centrales connu sous le nom de « Quantitative Easing » (littéralement « assouplissement quantitatif »). Et les innombrables grenouilles qui peuplent les marais médiatiques et politiques se sont mises à coasser, en direction de la Banque de Francfort : « Quantitative Easing, Quantitative Easing ! »

Mais pourquoi Mario Draghi a-t-il si longtemps résisté à l’appel au « QE », lui qui sait que ce mécanisme n’est pas une innovation comme tant d’autres, qu’il modifie la structure même du système financier ? Je vous propose donc de jouer au banquier central, de faire comme si nous étions Mario Draghi pour dire ce qu’est le QE et, d’abord, ce qu’il n’est pas.

Ce que n’est pas le Quantitative Easing

Le QE ne consiste pas à monétiser les dettes. Le premier réflexe de certains économistes ou politiques a été de rattacher la nouvelle politique des banques centrales, à Washington, à Londres ou à Tokyo, à une monétisation des dettes publiques, voire privées. Monétiser la dette, cela signifie soit que le gouvernement emprunte directement à la banque centrale, soit que cette dernière achète des obligations de l’État. Or, les 4 500 milliards de dollars de dettes privées et publiques rachetées par la Réserve fédérale, les 375 milliards de dollars de dettes du Trésor anglais rachetées par la Bank of England figurent toujours dans le décompte des dettes des emprunteurs concernés. Les banques centrales perçoivent les intérêts dus, comme si elles étaient des créanciers ordinaires.

Le QE ne vise pas à réguler le crédit. Les principales banques centrales ont entre un siècle et trois siècles et demi d’existence. Or, depuis leur création, elles pratiquent une politique de régulation de crédit destinée à soutenir l’activité ou, au contraire, à combattre l’excès de crédit et l’inflation qui l’accompagne si souvent. Dans ces buts, elles agissent auprès des banques commerciales en procurant de l’argent frais ou en retirant au contraire des liquidités. Comment ? En modulant à la hausse ou à la baisse le montant des créances reprises auprès des banques – assouplissement quantitatif ou réduction quantitative – et en abaissant ou en rehaussant les taux de l’argent prêté par elles – assouplissement qualitatif ou durcissement qualitatif.

Il faut retenir une chose essentielle. Les créances bancaires autour desquelles gravitent les opérations de la politique monétaire sont à court terme : quelques jours, quelques semaines, quelques mois (la Banque centrale de Chine agit avec un horizon maximal d’un an). De la sorte, l’action de la banque centrale reste en prise directe avec l’activité et les décisions courantes des agents économiques. Osons cette métaphore : le banquier central est comme le conducteur automobile qui joue de son levier de vitesse pour réguler l’action du moteur.

La violence de la crise survenue en 2008 a conduit les banques centrales occidentales à inonder le système bancaire d’argent créé à leurs guichets, octroyé gratuitement pour la première fois dans l’histoire économique. Elles ont ainsi épuisé les ressources de la politique monétaire. Et les plus hardies d’entre elles, à Tokyo, Washington ou Londres, se sont résignées à sortir des chemins balisés de leur politique traditionnelle. C’est ainsi que le QE est entré en scène.

Ce qu’est le Quantitative Easing

Le QE consiste à retirer des créances du marché. Les obligations publiques et privées émises à un moment quelconque sont toujours, d’une manière ou d’une autre, sur le marché : soit réellement, quand elles font l’objet des transactions quotidiennes[2. Comme une récidive de la crise grecque toujours pendante le 13 février 2015.], soit virtuellement, dans la mesure où leurs détenteurs – banques, sociétés d’assurances, fonds de placement – peuvent à tout instant les remettre en vente. Mais quand cet opérateur particulier qu’est la banque centrale achète ces obligations dans le cadre de sa politique de QE, c’est une fois pour toutes. Le QE est un aller sans retour. Avec cette conséquence qui est sans doute le premier objectif recherché par les banques centrales : désengorger les marchés du crédit correspondant. On espère ainsi apporter un remède temporaire aux bulles du crédit qui ont, des deux côtés de l’Atlantique, permis de soutenir artificiellement l’activité.

Le QE est une opération de création monétaire pure. La monnaie créée par la banque centrale qui procède à du QE n’a pas de contrepartie économique dans la mesure où les créances rachetées correspondent, ainsi qu’on l’a dit, à des décisions du passé. Pour nous faire mieux comprendre, nous allons la comparer à l’émission des assignats par la France révolutionnaire à partir de 1790. Cette création fortement inflationniste a été comparée à l’émission d’une monnaie de singe. Ce n’est pas entièrement vrai. Elle a soutenu aussi, à la marge, l’activité, ne serait-ce qu’en finançant les dépenses militaires. Elle n’était pas une création monétaire pure.

Tandis que les milliards injectés au titre du QE peuvent être considérés comme tels. Ils ne se sont pas répandus dans la sphère économique mais sur les marchés spéculatifs, le marché des changes en tout premier lieu. C’est ainsi que toutes les opérations de QE se sont accompagnées d’une baisse importante de la monnaie concernée : yen, dollar, livre sterling. Et que les traders, anticipant l’action annoncée par Mario Draghi le 22 janvier, ont fait baisser profondément l’euro. Tout simplement parce que les opérateurs savent qu’ils auront plus d’euros à troquer contre les autres monnaies du marché des changes.

Moins de créances et plus de monnaie sur les marchés, voilà toute l’originalité du Quantitative Easing.

Nous ignorons où nous conduit la politique de QE décidée à Francfort. Son résultat incontestable sera de soutenir les exportations de la zone après la baisse substantielle de la monnaie unique. À condition toutefois que d’autres facteurs négatifs ne viennent contrarier ce bienfait.

Mais l’action de Mario Draghi devrait dessiller les aveugles. Toute l’expérience que nous vivons, depuis trente ans, s’appuie sur la création monétaire ! Le QE est l’ultime manifestation, caricaturale, de cette politique.

Nul doute cependant que les détenteurs du capital vont s’ingénier à profiter des opportunités du QE. Pour le meilleur ou pour le pire.[/access]

*Image : Soleil.

Sivens : un immense gâchis

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ZAD écologie

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La « zone humide » du Testet, destinée à être recouverte par la retenue de Sivens et devenue « Zone à Défendre » (ZAD), s’est transformée en véritable camp retranché.

Depuis que la ministre de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie Ségolène Royal  a annoncé vendredi 16 janvier 2015 l’abandon du projet initial, la région est en passe de redevenir une zone à risque tant la lutte redouble de violence. La semaine dernière, les agriculteurs favorables au projet de barrage ont organisé un véritable blocus de la ZAD, se déployant sous l’œil des forces de l’ordre devant les principales zones d’accès pour obtenir le départ de ses locataires. En réponse, un groupe de militants pro-zadistes a fait irruption dans les locaux de la maison des agriculteurs à Albi le 3 mars, aux alentours de 14 heures pour exiger l’arrêt du blocus.

La tension monte entre les deux camps qui se définissent l’un et l’autre de manière peu subtile : « miliciens » et « fascistes » pro-barrage pour les zadistes et « peulus », « poilus », « chevelus » – zadistes pour leurs adversaires favorables au projet de retenue d’eau. Les insultes ne sont pas seules à être échangées et les coups volent également au cours des quelques échauffourées autour de la zone de Sivens. Gendarmerie et police auront sans doute particulièrement à l’œil les manifestations des anti-barrage prévus à Gaillac le 4 mars et à Albi le 6 mars, au moment même où les Conseillers généraux du Tarn débattront à nouveau de l’avenir du projet de barrage à Sivens, et deux semaines à peine après les nouveaux débordements de la manifestation du 21 février à Toulouse.

La tension extrême reflète aussi la détresse d’un monde rural en pleine déprise, où les agriculteurs se voient comme une catégorie menacée d’extinction et où les jeunes, sont de plus en plus massivement confrontés au chômage. Dans ce contexte très difficile, c’est le fonctionnement même de la démocratie locale qui est mis en cause. Les pro-barrage se sentent trahis, après avoir défendu bec et ongles une décision prise, selon leurs propres dires, de façon tout à fait démocratique.

L’annonce de Ségolène Royal a été interprétée comme une reculade en faveur des écologistes, des zadistes et des « casseurs ». De leur côté, pro-barrage et zadistes dénoncent la virulence des pro-barrages et des agriculteurs notamment liés à la FNSEA, la complaisance des forces de l’ordre vis-à-vis de ces violences et, surtout, le fantastique gâchis représenté par le projet de Sivens.

Si les partisans de la construction de la retenue de Sivens font valoir le caractère banal de la fameuse zone humide du Testet, qui n’existe d’ailleurs plus aujourd’hui dans les faits, une grande partie ayant été rasée, les membres du Collectif de Sauvegarde de la zone humide du Testet dénoncent l’inutilité du projet. La société chargée de l’enquête d’utilité publique ainsi que des travaux en aurait sciemment exagéré la portée du barrage de 8 millions d’euros qui ne répondrait pas aux besoins réels des agriculteurs de la région.

Quelle que soit l’issue de l’affaire, les politiques locaux sont incontestablement les grands perdants de la longue affaire Sivens. Délégitimés par les associations qui critiquent leur népotisme et fustigent leurs hésitations, les élus locaux apparaissent de plus en plus comme les principaux responsables du gâchis dans une région exposée aux tensions foncières et aux difficultés économiques. La mort de Rémi Fraisse et les déclarations maladroites du président du conseil général du Tarn Thierry Carcenac (« « Mourir pour des idées, c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête ») ont sans doute achevé de faire perdre leur dernier crédit aux politiques en place, même auprès des habitants qui n’ont pas été partie prenante dans l’affaire mais s’estime aujourd’hui plus qu’irrités par la gestion de l’affaire, les cafouillages policiers et les valses hésitations de l’Etat.

Il ne manquait que la très mauvaise presse, au niveau national, du gouvernement socialiste pour faire des prochaines élections départementales un cauchemar en perspective pour les nombreux élus de gauche qui siègent actuellement dans la chambre départementale. Ainsi, dans les quatorze circonscriptions cantonales du Tarn-et-Garonne, ce sont dix-neuf binômes de candidats « Divers Gauche » et « Rassemblement de Gauche » qui se présenteront aux élections, ainsi que quinze tandems  Front de Gauche et quatorze Front national. Du côté des candidats estampillés socialistes, on se fait plutôt discret : seuls sept binômes de candidats socialistes seront alignés (le même nombre d’ailleurs que de candidats divers droite et un peu plus que les Verts qui alignent cinq binômes). Certains observateurs de la vie politique locale rapportent que nombre de candidats anciennement étiquetés socialistes préfèrent se présenter sous le sigle « Divers Gauche » pour éviter une trop mauvaise publicité. Les retombées de l’affaire Sivens sur les prochaines élections laissent donc craindre que le naufrage du projet de barrage fasse dangereusement tanguer le navire socialiste, jusque-là solidement arrimé aux collectivités locales et départementales. Pour nombre d’élus tarnais, l’aventure des départementales pourrait bien ressembler au drolatique naufrage électoral imaginé par Octave Mirbeau dans Le Jardin des Supplices. Incité par un « ami ministre » à se lancer dans une carrière politique en défendant un programme basé sur le développement et la modernisation de la culture de la betterave, l’élu en herbe se voit mis au courant en quelques mots de la manière dont il convient qu’une campagne soit menée dans ses terres rurales : « Tu es un candidat purement agricole… mieux que cela, exclusivement betteravier…Ne l’oublie point… Quoi qu’il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plate-forme excellente…Connais-tu un peu la betterave?…

— Ma foi! non, répondis-je… Je sais seulement, comme tout le monde, qu’on en tire du sucre… et de l’alcool.

— Bravo! Cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité… Marche carrément sur cette donnée…Promets des rendements fabuleux… des engrais chimiques extraordinaires et gratuits… des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume. »

Entre projet avorté, deniers publics gaspillés et malaise du monde rural, les élus socialistes d’un département durement éprouvé seraient donc tentés de se dissimuler derrière une étiquette « Divers Gauche » qui rappelle Flaubert, Mirbeau, les comices agricoles et le défunt Parti Radical. Pas sûr que cela soit un choix très heureux face à un Front national en mesure d’opérer une percée dans la région, comme dans de nombreuses autres.

Dans Le Jardin des Délices, cela ne se passe pas non plus très bien pour le député betteravier dont la fière bannière progressiste est mise en charpie par un adversaire, tribun éloquent et cynique, dont le discours offensif piétine les généreuses envolées de son concurrent : « Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses déclarations de mon adversaire, j’eusse revendiqué, avec la suprématie des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures individuelles qui la déshonoraient. » Les prochaines élections départementales seront-elles aussi un jardin des supplices pour les candidats « Divers Gauche » surnageant dans les eaux troubles du barrage de Sivens ?

*Photo : FRED SCHEIBER/SIPA. 00706828_000032.

Habemus Daniel!

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Dans L’Obs, je lis toujours au moins l’édito de Jean Daniel et la chronique de Delfeil De Ton.  Ces deux façons d’être « de gauche », accolées, me confirment chaque semaine dans l’idée que le mot a dû perdre de son sens, s’il en eut.

Un exemple au hasard : jeudi 19 février dernier, DDT écrivait dans ses Lundis (?) : « L’avenir s’annonce sombre. Évitons de l’anticiper ». La semaine précédente, le pape Daniel prêchait exactement l’inverse : « Y a-t-il des valeurs vraiment universelles ? L’islam est-il soluble dans la démocratie ? « Non », a répondu Lévi-Strauss. Simplement, il faut faire comme si ».

Rien à dire sur Delfeil. Ce punk de 80 balais n’a fait qu’un « mot », et je les collectionne. Jean Daniel lui, pourtant son aîné de loin, se sent toujours aussi « concerné par la situation », comme on dit dans les dîners en région. (À Paris, désormais, on se dit plus volontiers « interpellé », voire « interrogé » – comme chez les flics.)

Mais revenons à la citation de Jean. Deux questions en une, et une réponse qui en fait deux : « non », mais « si » ! Ce Prométhée-là n’a pas besoin d’aigle pour fouailler ses entrailles.

Holà Jean, t’es pas dans un roman de Camus ! Même ton édito fait partie du monde réel, quelque part. Certes, on entrevoit bien l’éthique de conviction pure vers laquelle tu voudrais nous élever ; mais dans cette catégorie, comment concurrencer François ?

Le féminisme aviaire de Jean-Vincent Placé

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place poule feminisme verts

place poule feminisme verts

Je croise souvent Jean-Vincent Placé au marché, le dimanche matin, entre deux stands de poulet rôti et de légumes bio. À l’heure où je choisis ma barbaque chez l’excellent boucher-tripier italien, le sénateur EELV déambule en costume dans les allées, fier comme un coq… De manière générale, JVP aime se faire remarquer. Récemment, il avait encore fait un joli petit buzz grâce à un aveu pas banal pour un politicard.

Revenant sur son appel à manifester contre l’expulsion de Leonarda, adressé aux lycéens en octobre 2013, il avait confié le 2 mars dernier sur RMC : « Je m’étais lancé dans un propos complètement dé… décalé, parce que j’avais voulu suivre la position du parti (…). J’étais allé à une émission, j’avais raconté n’importe quoi. Et je m’en veux encore, parce qu’à un moment on se dit, bon, le parti pense ça, moi je vais raconter ça, comme ça je vais pas avoir des embrouilles avec les copains du parti. »


Quand Jean-Vincent Placé racontait « n’importe… par Lopinionfr

Dans la foulée de ce mea culpa plutôt franc, qui aurait pu laisser croire à des convictions en polystyrène, JVP devait trouver fissa un moyen de se refaire médiatiquement. En changeant de lunettes ? Pas assez voyant. En débarquant au marché Bastille en caleçon de bain hawaïen ? Bof. Non, JVP a fini par trouver une meilleure idée, avec la complicité de Marie-Claire. Pour la journée de la femme, le magazine que Leonarda ne doit pas lire souvent lui proposait de poser avec… une poule. Ce qui fut fait.

Jean-Vincent Placé poule Marie-Claire journée de la femme

Objectif ? « Attirer l’attention pour dénoncer toute forme de sexisme et de misogynie dans les différents corps de métier, dont la politique », a-t-il expliqué au Lab. Et de s’auto-congratuler : « Moi qui ai toujours été féministe et qui me bats pour la parité, j’ai trouvé que c’était un excellent moyen. » Ben oui, parce qu’au cas où ça ne vous empêcherait pas encore de dormir, JVP rappelle que « le monde politique est âgé et très masculin, ce sont des sexagénaires pas très ouverts ».

En quoi câliner un gallinacé pourrait-il bien aider les homo sapiens femelles à se faire une meilleure place dans ce monde phallocrate et machiste ? Simple : en octobre 2013, pendant que JVP appelait les lycéens à soutenir Leonarda dans la rue, la députée EELV Véronique Massonneau avait essuyé des caquètements peu amicaux dans l’hémicycle. De là à croire que Jean-Vincent chercherait à « attirer l’attention » sur sa solidarité avec les femmes de son parti plutôt qu’avec les filles de Roms expulsés…

Maintenant, on n’attend plus que la réaction des poulettes d’Osez le féminisme à la photographie de Marie-Claire.

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00681026_000006.

Auschwitz, attentats de Copenhague : le journal d’Alain Finkielkraut

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attentats copenhague charlie hebdo

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Les 70 ans de la libération d’Auschwitz (1er février 2015)

Élisabeth Lévy. Il y a soixante-dix ans, l’armée soviétique libérait le camp d’Auschwitz, ouvrant une ère nouvelle d’effroi et de culpabilité dans la conscience européenne. La cérémonie de commémoration a réuni des survivants et de nombreux chefs d’État dans le sinistre décor du camp. Quelques semaines après l’attentat de Vincennes, il était impossible de ne pas noter que la violence antisémite avait survécu au « plus jamais ça ». Malgré le télescopage presque incongru de la mort passée et de la vie présente, il me semble que quelque chose dans ces commémorations échappe au spectacle. Est-ce aussi votre impression ?

Alain Finkielkraut. Dans L’Écriture du désastre, Maurice Blanchot cite cette phrase d’un membre des Sonderkommandos d’Auschwitz dont on a retrouvé les notes enfouies près d’un crématoire : « La vérité fut toujours plus atroce, plus tragique que ce que l’on en dira. » Pour autant, écrit Blanchot, « comment accepter de ne pas connaître ? Nous lisons les livres sur Auschwitz. Le vœu de tous là-bas, le dernier vœu : sachez ce qui s’est passé, n’oubliez pas, et en même temps jamais vous ne saurez. »

Je sais beaucoup de choses sur cette période maudite, j’ai lu Primo Levi, Jean Améry, Imre Kertész et les ouvrages des historiens. J’ai vu Shoah de Claude Lanzmann, j’ai écouté les récits de mes parents, mais, malgré toutes ces connaissances accumulées, je suis resté sans voix devant le documentaire Jusqu’au dernier, diffusé à la télévision pour le 70e anniversaire de la découverte du camp d’Auschwitz. Était-ce la première fois que je voyais les photographies d’enfants juifs apeurés prises par des soldats allemands quelques instants avant leur exécution ou les images de femmes à moitié dévêtues, assises sur le trottoir et comme frappées de stupeur lors du pogrom de Lvov ? Peut-être pas. Mais rien ne me protégeait contre leur horreur insupportable et incompréhensible.

Plus notre savoir augmente, plus s’épaissit le mystère de ce crime méticuleux et sauvage. L’histoire, la philosophie, la littérature nous éclairent sur lui et s’y cassent les dents. À défaut de pouvoir percer l’énigme, Théodore Adorno a énoncé ce nouvel impératif catégorique : « Penser et agir en sorte d’Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’arrive », et l’Europe post-hitlérienne a repris cette exigence à son compte sous la forme ramassée du « plus jamais ça ». On a donc décidé de tout mettre en œuvre pour que les démons de l’Europe ne se réveillent jamais.

Ce que cette vigilance adornienne n’avait pas prévu et ne veut toujours pas prendre en compte, c’est que l’Europe puisse avoir non seulement des démons mais des ennemis, que ses ennemis détestent également les juifs et qu’ils invoquent, pour justifier leur haine, l’injustice dont ils continuent d’être victimes.[access capability= »lire_inedits »] Certains porte-parole du « plus jamais ça » viennent même à leur secours en dénonçant la stigmatisation qui les frappe, et c’est ainsi que le devoir de mémoire qui devait être la sœur Anne du XXIe siècle fonctionne comme le cheval de Troie de la nouvelle violence antijuive. Dans son Journal publié sous le titre L’Ultime Auberge, Imre Kertész écrit : « Les jours misérables du déclin de l’Europe. L’Europe s’aplatit devant l’islam, le supplie de lui faire grâce. Cette comédie me dégoûte. L’Europe meurt de sa lâcheté, de son incapacité à se défendre et de l’ornière morale évidente dont elle ne peut s’extraire depuis Auschwitz. » On craignait l’oubli, mais c’est l’usage que nous avons fait de la mémoire, c’est l’impératif catégorique énoncé par Adorno qui sont devenus notre ornière morale.

Il y a un mois, les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de Vincennes tuaient 17 personnes. La sidération s’est transformée en mobilisation et, le 11 janvier, 4,5 millions de Français sont descendus dans la rue. Dans les médias, on allait jusqu’à évoquer sans trop de périphrases l’antisémitisme de nos territoires perdus, voire à suggérer que l’islam de France devrait faire son aggiornamento républicain.

Mais, le 20 janvier, Manuel Valls parlait d’apartheid, et le problème était le tort que la France avait infligé à ses enfants immigrés. Or, s’il n’y a pas d’apartheid, il y a bien, de plus en plus, séparation. Et on n’a pas pu ne pas remarquer que « la France qui n’était pas Charlie » était pour une grande part celle des « quartiers », qui ne se sont guère mobilisés le 11 janvier.

Le 11 janvier 2015, les gens sont massivement descendus dans la rue pour défendre la République et, par-delà la République, la civilisation française. Moins d’un mois après, sous le nom d’« esprit du 11 janvier » et sous la haute autorité du chef de l’État, la mobilisation générale est remplacée par l’incitation à la pénitence collective. « Qu’avons-nous fait de mal pour qu’on nous ait fait tant de mal ? » Une fois encore – cela devient une désolante habitude –, la France réagit à l’agression par l’expiation. Et en guise de césure entre un avant et un après-11 janvier, on voit resurgir nos vieilles connaissances : l’exclusion, la ségrégation, la discrimination, la stigmatisation – tous ces « -ions » que les jeunes des « quartiers défavorisés » ont pris sur la figure avant de sombrer, parce qu’ils n’en pouvaient plus, dans la violence sectaire.

Au lendemain des émeutes urbaines de novembre 2005, les incendiaires présentaient la note sous la forme de cahiers de doléances et la République demandait pardon en jurant sur les valeurs inscrites à ses frontons qu’elle allait tout faire désormais pour réparer ses torts. Ça recommence. La République bat à nouveau sa coulpe. Elle s’excuse, elle se repent et promet qu’elle ne faillira plus. Mais quelle faute a-t-elle donc commise pour qu’une élève de terminale du lycée Averroès de Lille soutienne devant son professeur de philosophie que « la race juive est une race maudite par Allah » ? « L’esprit du 11 janvier » aimerait pouvoir incriminer l’apartheid social, territorial, scolaire, et une laïcité trop rigide. Seulement voilà : le lycée Averroès est un établissement privé sous contrat, flambant neuf et bien situé. Ce que manque la sociologie avec ses causes immuables et ses inévitables « effets boomerang », c’est, pour le dire avec les mots du philosophe Max Horkheimer : « la non-contemporanéité des contemporains ». Nous croyons que la mondialisation économique et technologique nous a fait entrer dans l’âge de l’histoire universelle. Mais, dans le temps de la sortie de la religion qui est le nôtre, on étudie et on admire le défi de Don Juan à la statue du Commandeur alors qu’en cas d’offense faite au Dieu miséricordieux ou à son prophète, la sympathie de la majorité des musulmans va spontanément à la force qui punit l’offenseur. Et il est vain de rappeler aux élèves du lycée Averroès, immergés dans l’antisémitisme, l’extermination des juifs par Hitler : cela ne les concerne pas, ce n’est pas leur généalogie, ce n’est pas leur histoire.

Je laisse aux experts le soin de décider s’il faut choisir, pour les nouveaux arrivants, la voie de l’intégration ou celle de l’assimilation. Tout ce que je sais, c’est que les habitants d’un même territoire ne peuvent vivre ensemble que si leurs montres indiquent la même heure. La synchronisation s’impose. Et pour synchroniser les Français, il faut que soit mis un terme à l’immigration de peuplement. Pour Philosophie magazine, Michel Eltchaninoff est allé à La Villeneuve, ce quartier des environs de Grenoble qui avait été conçu à l’origine comme « un modèle d’ouverture à autrui et à la mixité » et qui est devenu peu à peu ethniquement homogène. Pourquoi ce fiasco ? Parce que, selon un militant associatif resté sur les lieux : « La Villeneuve est une utopie du Nord peuplée avec des gens du Sud. On n’a jamais appris la vie urbaine à ces populations issues de la ruralité. C’est ce qui explique que tant de personnes jettent leurs ordures par les fenêtres. Dans ces pays, les espaces publics sont dégoûtants alors que l’espace privé est impeccable. »

Nul n’est par essence ou par fatalité étranger à l’urbanité française. Mais pour que tous deviennent contemporains, il ne faut pas qu’augmente indéfiniment le nombre de ceux qui ne le sont pas au départ. L’unique problème du monde, disait Leopold Kohr, le maître à penser d’Ivan Illich, n’est pas le mal mais la taille excessive : « Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. »[1. Cité dans Olivier Rey, Une question de taille, Stock, 2014.]

Les attentats de Copenhague (15 janvier)

Un homme a criblé de balles la façade d’un centre culturel de Copenhague où se déroulait un débat sur l’islamisme, la liberté d’expression et le blasphème, en hommage à Charlie Hebdo et en présence du dessinateur suédois Lars Vilks. L’homme a tué un passant et blessé trois policiers. Quelques heures plus tard, le même terroriste a tué un jeune garde qui veillait devant une synagogue de Copenhague et blessé des policiers, avant d’être lui-même abattu par la police danoise. Que vous inspire ce nouvel attentat en Europe ?

On dit indifféremment « nouvelles » et « informations », mais l’actualité, ces derniers temps, c’est moins souvent la nouveauté que le tragique de répétition. L’événement qui vient de se produire à Copenhague est le décalque des tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Cibles similaires : les offenseurs de Mahomet et les juifs. Même mode opératoire : le fusil d’assaut. Un terrorisme d’autant plus inquiétant qu’il ne requiert aucune compétence particulière prend ses quartiers sur le Vieux Continent. Le spectaculaire attentat du 11 Septembre nécessitait une préparation minutieuse et un savoir-faire hors du commun. Il suffit d’être possédé par la haine et de posséder une kalachnikov pour imiter les frères Kouachi. Selon Peter Sloterdijk, « ce crime est la preuve du fait que le star system peut se déplacer vers la criminalité pseudo-politique. Les auteurs du massacre réclament d’abord cette partie de l’attention publique que seul un acte très médiatisé peut offrir ». Il est probable que cette course au martyre et à l’Oscar du carnage ne s’arrêtera pas à Copenhague.

Nos dirigeants répètent et répéteront demain qu’il n’est pas question de céder devant la terreur. N’oublions pas cependant que les mêmes qui proclamaient : « Debout la République ! » le 11 janvier se sont empressés de l’asseoir sur le banc des accusés pour répondre du crime d’apartheid. S’il y a sécession culturelle et radicalisation politique, nous disent le gouvernement politique de la nation et celui – médiatique – des consciences, c’est du fait de la « ghettoïsation » que subissent les sécessionnistes. Ancrés dans la certitude que le mal procède, en dernier ressort, de l’inégalité, ces gouvernements s’obstinent à ne pas voir que l’islamisme radical est une réaction non à ce que l’Occident a d’oppressif mais à ce qu’il a d’émancipateur. La mixité par exemple, qualifiée alternativement de « liberté bestiale » et de « marché d’esclaves » par Saïd Qotb, le plus important théoricien des Frères musulmans. Et tandis que la gauche s’engage sur la voie de l’expiation pour les crimes coloniaux d’hier et les discriminations d’aujourd’hui, la droite et le centre choisissent la voie plus réaliste de l’accommodement avec une population dont il faut désormais prendre en compte le poids électoral. Michèle Tribalat rappelait récemment que, pour chasser les communistes de la mairie de Bobigny, le candidat de l’UDI avait accueilli sur sa liste un membre de l’Union des démocrates musulmans de France et que celui-ci était chargé désormais d’installer un musée de l’histoire de la colonisation.

« Pas d’amalgame ! », dit-on de tous côtés. Je partage cette inquiétude, je me garde de confondre l’islam et l’islamisme, mais je constate que pour empêcher le glissement de l’un à l’autre la politique des pays européens tend de plus en plus, et au prix de l’autocensure, à ménager la susceptibilité des musulmans et à satisfaire leurs demandes. Soucieuse déjà d’éviter les crispations, la police ne fait plus respecter l’interdiction du voile intégral dans l’espace public. Et des voix s’élèvent pour inviter la République à relâcher ses exigences au nom de la liberté religieuse, c’est-à-dire des droits de l’homme. Nos mœurs peu à peu sacrifiées à notre idée du droit : voilà le programme.

La politique européenne d’immigration repose sur l’idée que les individus sont interchangeables. Elle voit l’homme, d’où qu’il vienne et quel qu’il soit, à l’image du soldat inconnu, celui, comme dit Ernst Jünger, « dont la vertu réside dans le fait qu’on puisse le remplacer et que derrière chaque tué la relève se trouve déjà prête ». L’hécatombe de 1914-18 nous a guéris du nationalisme et de la guerre en chantant, mais nous n’avons pas rompu avec l’économie de la substitution. Nous l’avons même universalisée. La Commission Attali pour la libération de la croissance française recommandait en 2008 d’« élargir et favoriser la venue des travailleurs étrangers » pour remédier aux pénuries de main d’œuvre. L’un peut faire office de l’autre et l’autre de l’un : aux yeux de ceux qui comptent, le monde est tout entier peuplé de soldats inconnus. Si nous n’abandonnons pas cette anthropologie désespérante, elle finira par avoir raison de notre civilisation.[/access]

*Photo : wikicommons.

Contrôle au faciès : le Défenseur des droits accuse l’Etat

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police controles facies

police controles facies

Le 25 février, s’est ouvert le procès en appel des treize plaignants ayant assigné l’Etat et le ministère de l’Intérieur en justice pour faute lourde après avoir subi ce qu’ils estiment être des « contrôles au faciès ».
« Etudiants ou salariés, ils tous ont un casier judiciaire vide. Une partie d’entre eux a des origines arabes, l’autre a la peau noire (…) Déboutés en première instance, ils ont depuis obtenu l’appui devant la cour d’appel de Paris du Défenseur des droits Jacques Toubon», rapporte France info.

Quels sont leurs griefs ? Certains disent avoir été contrôlés tous les deux jours pendant plusieurs années (sic). Et tous estiment avoir été victimes de discriminations.
« C’est clairement la couleur de ma peau qui a fait que j’ai été contrôlé », raconte Bocar qui se souvient du procès en première instance, « Ils ne l’ont pas dit ouvertement lors du procès mais dire « il sortait d’un quartier, il marchait à vive allure et il avait une capuche, qu’est-ce que ça veut dire ? ».
En d’autres termes, les policiers, pour éviter de contrôler des gens inutilement, sont invités à repérer les profils à risque. Il faudrait être sacrément naïf pour ne pas savoir que la maréchaussée cible davantage les jeunes issus des quartiers difficiles, qui portent une capuche ou une casquette sur la tête plutôt que des septuagénaires promenant leur chien en laisse dans le XVIème arrondissement. Voudrait-on que la Police ne contrôle que des hommes blancs en costume dans le quartier de La Défense ? Faut-il aller jusqu’à cette mascarade pour prouver que la France n’est pas raciste?

Le même homme reproche également au policier qui l’a contrôlé d’avoir été « discourtois » et de l’avoir tutoyé. Et le plaignant d’ajouter : « Si on m’avait dit ‘Vous correspondez à un signalement’, j’aurais compris, mais là, je ne sais pas et je ne sais toujours pas ce qui s’est passé […] on nous explique que le contrôle n’a pas à être motivé. On est dans un Etat de droit ou pas ? »
Manifestement, certains de nos concitoyens ont tendance à confondre Etat de droit et « Etat de tous les droits », quitte à se décharger de tous leurs devoirs.

Mais passons sur ce détail car cette affaire réserve bien d’autres surprises.  Ainsi, l’appui qu’a apporté le Défenseur des droits à la plainte ne laisse pas de m’étonner. Un des représentants de Jacques Toubon était en effet présent le 25 février à l’audience pour dire qu’en matière de discrimination, il doit y avoir ce qu’on appelle « un aménagement de la charge de la preuve ». « Terme un peu technique qui veut dire que ce n’est pas au plaignant de prouver qu’il a été discriminé mais à l’institution de montrer qu’elle a été impartiale. » explique France info.

Que certains individus se sentent discriminés, on peut le comprendre. Que des policiers n’aient pas été très cordiaux, on peut également l’envisager. Mais qu’on demande désormais à la police de justifier chaque contrôle d’identité – en prouvant l’absence de volonté discriminatoire – dépasse l’entendement.
D’un côté, on demande à la police de ne plus laisser la moindre possibilité aux terroristes d’agir et de l’autre de justifier chaque contrôle d’identité. Quand la schizophrénie complète la paranoïa, on se dit que la France est vraiment malade.

Que dire enfin des propos de Sihame Assbague, porte-parole du collectif « Stop le contrôle au faciès » ? Lorsqu’elle déclare « Parler de ségrégation raciale comme l’a fait le président de la République, ou d’apartheid comme le Premier ministre (N.B : merci à eux pour le choix ô combien judicieux de ces termes) m’interpelle dans notre dossier parce que notre droit (…) n’est pas un droit d’apartheid. Chaque fils de la République a les mêmes droits », elle semble oublier que peu d’enfants de la République (pas moi en tout cas) ont eu l’honneur et le privilège de connaître la raison pour laquelle on leur demande leurs papiers.

Comme prévu, lors du procès en appel, la procureure a argué que l’Etat n’avait pas commis de faute lourde et que seul le législateur pouvait changer la loi. Voici ce que Siham Assbague en a conclu : « pour la procureure, il n’y a aucune faute lourde de l’État, c’est du mépris. On assiste à des contrôles au faciès sur le terrain et à une justice au faciès quand des citoyens portent plainte ». Preuve que la posture victimaire a encore de beaux jours devant elle…

La justice tranchera le 24 juin prochain.

*Photo : wikicommons.

Darmanin contre Taubira: un tacle téléphoné?

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gerald darmanin taubira fn

gerald darmanin taubira fn

C’est une polémique de notre époque. Une phrase prononcée lors d’une émission matinale qui, il y a encore quelques années, n’aurait pas fait trois lignes dans les journaux du lendemain. Gérald Darmanin, nommé César du meilleur espoir de l’UMP par Nicolas Sarkozy lui-même, est le coupable. Invité mardi matin de LCI et Radio Classique, il a osé comparer Christiane Taubira à « un tract ambulant pour le FN ». Aussitôt, cette petite phrase sans relief a déclenché un flot de protestations digne des chroniques les plus polémiques d’Eric Zemmour. L’après-midi même, le Premier ministre en personne saisit l’occasion d’une question de Darmanin pour interpeller directement et très violemment le député fautif. Et mercredi matin, Christiane Taubira réagit enfin – Twitter retenait son souffle ! La réponse du Garde des sceaux, escaladant ses petits poneys, manque singulièrement de nuances puisqu’elle accuse le député Darmanin d’avoir proféré des « insultes et des déchets de la pensée humaine ». Déchets de la pensée humaine ! On ose à peine imaginer ce qu’il adviendrait si un élu UMP osait emprunter cette sémantique pour qualifier un homologue de gauche, au regard de ce que la déclaration inoffensive de Darmanin a pu susciter.

Qu’a donc fait Darmanin mardi matin ? Il s’est adonné au sport le plus pratiqué depuis trente ans par les élus UMP et PS : renvoyer la responsabilité de la vague FN sur son adversaire. Tous le font avec une régularité impressionnante, et une fréquence encore plus rapide depuis que Marine Le Pen en a accéléré la montée. Du côté de l’UMP, on rappelle le rôle de Mitterrand, du changement de mode de scrutin de 1986, des fameux chiffons rouges que la gauche agite, comme la perpétuelle tentation d’accorder le droit de vote aux étrangers ou, comme Darmanin le laissait penser, la volonté de mettre en œuvre des politiques pénales laxistes. Du côté du PS, on fustige les déclarations FN-compatibles de dirigeants de droite, du « bruit et les odeurs » de Chirac au discours de Grenoble de Sarkozy, rappelant que les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie (Christiane Taubira a d’ailleurs entonné ce refrain légendaire dans la Cour de l’Elysée ce matin). Bref, rien de nouveau sous le soleil.

Il y a une dizaine de jours, Christiane Taubira était l’invitée de l’émission de Laurent Ruquier sur France 2. On a d’ailleurs pu assister à la métamorphose, l’espace d’une petite heure, d’Aymeric Caron, de fauve intransigeant en petit chaton affectueux. Spectacle réjouissant : ce type est donc humain, il a des passions, et la ministre de la Justice en fait partie. Mais c’est un peu plus tard, alors que Christiane Taubira avait quitté le plateau que, le fauve étant de retour, le comédien François Rollin a expliqué –dans un langage certes moins direct que celui de Darmanin- que les postures de Caron pouvaient très bien alimenter le vote FN. Il y a quelques mois, Jean-François Kahn venait présenter dans la même émission son dernier livre Marine Le Pen leur dit merci, et scandalisait lui aussi Caron en déclarant que le chroniqueur degôche pouvait se sentir concerné par l’interpellation du titre.

Tout cela démontre que Christiane Taubira subit cette accusation non pas parce qu’elle est « femme et noire », comme le déclarait ce pauvre Razzy Hammadi, qui ne sait plus quoi inventer pour faire parler de lui. On le répète : tout le monde accuse tout le monde de faire le jeu du FN, sans doute avec raison, puisque le PS et l’UMP ont bien des choses à se reprocher dans des proportions qui restent à déterminer, comme disait Jean Gabin dans Le Président. Si Christiane Taubira est très souvent la cible des critiques venues de l’autre camp, c’est parce qu’elle s’enorgueillit elle-même d’être emblématique de la gauche 2012-2015. Emblématique grâce au mariage pour tous où elle fut à la fois, efficace, talentueuse et clivante (mazette ! on dirait que je cause de Sarkozy période 2002-2005 !).

Emblématique en raison d’une politique pénale qu’Aymeric Caron trouve « progressiste », mais que la droite, ainsi que le ministre de l’Intérieur 2012-2014, un certain Manuel Valls, jugeaient laxiste, comme le prouve une note de Beauvau en direction de l’Elysée à l’automne 2013. Bref, le pauvre Darmanin s’est fait un nom, et nul doute que ce lynchage en place publique lui vaudra bien des lettres de soutien de la part de militants et électeurs droitiers. Christiane Taubira a pu conforter son immense ego en constatant qu’elle est l’icône de la gauche dans ce qu’elle a de plus juste et pure.

En résumé, tout le monde est content. Surtout Marine Le Pen.

*Photo : ALCALAY SARAH/SIPA . 00693661_000029.