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Abd Al Malik voit des racistes partout

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abd al malik charlie hebdo

Abd Al Malik est actuellement en promo pour son nouvel ouvrage, très malencontreusement intitulé Place de la République.  On peut y lire, à longueur de pages, ce genre d’affirmation : “Soyons honnêtes, dans notre pays, les caricatures de Charlie Hebdo ont clairement contribué à la progression de l’islamophobie, du racisme et de la défiance envers tous les musulmans.”

Comme, pour des raisons qui m’échappent, le salafisme a mauvaise presse chez nous, cette fatwa anti-Charlie est bien sûr enrobée dans un raisonnement pseudomarxiste à la noix où Abd nous ressert la vieille soupe dominant/dominé façon Derrida/Bourdieu : “Lorsque l’on défend, nous explique doctement le rappeur philosophe,  la liberté de la presse, il ne faut pas oublier le rapport de force (…) entre celui qui l’exerce et celui qui la subit.”

Tous propos écrits, rappelons-le, après les attentats islamistes de janvier. Ils ont déjà donné lieu à une polémique hilarante entre Abd et Télérama , dont les lecteurs seraient mélanophobes grave, semble-t-il.

Des propos répétés à l’envi ces jours-ci sur moult plateaux radiotélés, dont celui du Grand Journal de Canal. Ce genre de crachage sur la tombe des copains aurait pu rester impuni sans l’intervention de Joann Sfar. Invité trois jours après Abd sur le même grand plateau, il s’est fendu d’un salutaire recadrage républicain : « J’ai entendu chez vous il y a trois jours, Abd Al Malik qui paraît-il est le représentant des modérés. Tout ce qu’il a trouvé à dire un mois après c’est que Charlie Hebdo avait été irresponsable. Donc, des journalistes ont été abattus parce qu’ils ont été irresponsables. Bravo. Si ça c’est des modérés, moi je ne sais pas où on va. »

Qu’ajouter à cette mise au point ? Pas grand-chose. Un peu de droit, peut-être…

Je ne suis point juriste, mais si Monsieur Malik dit vrai quand il affirme que les caricatures de Charlie ont clairement contribué à la progression du racisme, alors il doit aller au bout de ses opinions et contacter une organisation dite antiraciste pour qu’elle porte plainte. Pas contre Charb, Cabu, Tignous, Honoré ou Wolinski, nos lois ne le permettant pas. Mais il doit bien y avoir un moyen de traîner les dessinateurs survivants devant un tribunal, puis de les faire passer à la caisse, en plus, il paraît qu’ils sont blindés de tunes.

Mais peut-être n’ira-t-il pas défendre cette accusation de racisme devant un tribunal. Parce qu’il n’a aucune preuve de ce qu’il avance en diffamant des morts. Ce qui techniquement fait de lui un propagateur de fausses nouvelles ou un diffamateur. Je ne dirais pas un menteur, parce que je sais que la religion d’Abd interdit le mensonge. Et je ne voudrais pas qu’on aille penser que, moi aussi,  je…

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21664927_000002.

France 5 : service public ou sévices publicitaires?

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Scandale à la télé publique ! Des wagons de jeunes ont tweeté et retweeté des messages rageurs incriminant France Télévisions après une dramatique violation des droits du téléspectateur intervenue lors du dîner de C à vous sur France 5 ce lundi 2 mars.

Rappel des faits (gravissimes). Figurez-vous que dans un souci éthique de journalisme sans concession, mon excellente consœur Anne-Sophie-Lapix recevait la lumineuse artiste Louane Emera. Celle-ci était venue non pas pour faire la promo de La famille Bélier, qui lui a valu le César du Meilleur Espoir Féminin à la Cérémonie 2015, mais pour faire connaître dans un louable souci d’information, son fabuleux premier album « Chambre 12. »

Or voilà-t-y pas que vers 19h55, en pleine interview en direct de Louane Emera par Anne-So, la direction de France Télé – qui n’a pas le droit de diffuser de la pub après 20h – a décidé d’envoyer un tombereau de spots vantant diverses marques d’automobiles, de nourriture pour chats et de couches pour adultes. Horreur, malheur, protestations en masse de téléspectateurs, et même un tweet rageur d’Anne-Sophie-Lapix : « Nous sommes désolés pour cette coupure en pleine interview qui nous a également surpris… Toutes nos excuses à Louane et aux téléspectateurs. »

Purée, on n’avait pas vu pareil scandale à la télé depuis la censure pompidolienne de Maurice Clavel!

À quand une loi interdisant qu’on interrompe les promos avec des pubs?

Ces souches qu’on abat

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francais souche hollande cukierman

Dans un roman de Philip Roth, ça se finirait par la démission de François Hollande. Par chance pour le président, la France est frivole, même dans l’indignation : il s’en est tiré avec une micro-bronca et, tout de même, la réprobation bruyante de la patronne des Jeunes socialistes, Laura Slimani, qui l’a froidement tancé pour « brouillage intellectuel » – cette toupie n’a aucun respect…

C’est qu’il en a fait une belle. Vous n’allez pas le croire : il a dit « Français de souche ». En toutes lettres. Enfin, entre guillemets, paraît-il, mais on ne les a pas entendus, c’est ballot (le coup des guillemets est une trouvaille de Bruno Le Roux, chef des députés socialistes qui l’écoutent).

Le président croyait pourtant s’être bordé. Oui, il a bien prononcé le mot en F, le mot français qui fâche, mais dans un contexte qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments. Le 23 février, au milieu d’un dîner du CRIF particulièrement pimenté cette année, il a évoqué sa visite à Sarre-Union, « dans ce cimetière dévasté par de jeunes lycéens, français de souche, comme on dit, ignorants au point de ne pas avoir vu les écritures en hébreu (…), inconscients pour ne pas avoir remarqué les étoiles de David, mais à ce point intolérants pour renverser le monument dédié aux victimes de la Shoah ». Imaginons qu’au soir du 7 janvier, le président ait précisé que les frères Kouachi étaient arabes et musulmans : on en parlerait encore. On découvre ici la matrice du double lien qui pèse sur tous les Français, sommés à la fois de ne pas voir la différence et de l’adorer. En vertu de la même logique, on a le droit de célébrer les bienfaits de l’immigration, mais il est interdit de remarquer qu’elle a changé le visage de la France. Et il va sans dire que toute mention du roman national exige une sémantique dépréciative.
Pas de panique, Hollande n’a nommé les « Français de souche » que pour pouvoir proclamer le dégoût qu’ils lui inspirent. Mais ce dégoût, c’est leur accorder une existence. Pour le Parti de l’Autre, c’est encore trop. Cette réjouissante formule d’Alain Finkielkraut est le meilleur nom que l’on puisse donner à la gauche d’aujourd’hui. Voilà quarante ans que ces « de souche » sont ses têtes de Turcs, au Parti de l’Autre. Il les a ridiculisés, intimidés, diabolisés, ringardisés, il les a mis entre guillemets. Maintenant, il voudrait bien les mettre entre parenthèses, et une bonne partie du réel avec eux. Et comme les vraies choses et les vrais gens ne se laissent pas engloutir volontiers, on interdit les mots. Supprimez le signifiant, le référent disparaîtra – méthode éprouvée sous de nombreux cieux. Bon, signifiant et référent, on dirait qu’il se mélange un peu les pinceaux, François Hollande : « Pour ceux qui m’ont écouté, il n’y avait pas de doute à avoir, je me suis distingué justement de cette expression », a-t-il déclaré. Le gentil président s’est distingué d’une méchante expression. Seigneur, protégez-nous des mots !

Il est clair que, d’un point de vue scientifique, un Français de souche, ça n’existe pas. Ce n’est pas le synonyme de « blanc », ni de « catholique », bien que cela n’ait pas rien à voir. En réalité, personne ne sait le définir, mais tout le monde sait ce que c’est – une marque d’ancienneté, un droit d’aînesse conféré non pas aux individus mais à leurs mœurs et à leurs usages. Du reste, si on utilise une notion aussi hasardeuse, c’est bien pour vivre dans la même réalité sensible que nos contemporains. Et là, il y a comme un gros problème. Quand un propos banal sur l’antisémitisme qui sévit dans nos banlieues peut vous envoyer au tribunal – version Arno Klarsfeld – ou vous valoir un lynchage en règle – version Cukierman –, quand au sommet de l’État on nous serine que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam, c’est qu’on ne vit plus dans le même monde. Surtout que ces billevesées reçoivent promptement l’onction médiatique. Ainsi entendrai-je, sur une chaîne-info, une journaliste standard proférer avec assurance que « tout le monde sait bien que, Français de souche, ça ne veut rien dire ». Quelques jours plus tard, juste après les attentats de Copenhague, j’entends une autre voix affirmer doctement : « Tout le monde sait bien que c’est la misère sociale qui nourrit le terrorisme. » Si tout le monde le sait, évidemment, on ne peut pas lutter.

La messe est dite, les Français de souche n’existent pas. Puisque nous sommes tous immigrés, « avant moi, y’avait pas d’avant », comme ne le chantait pas tout à fait Barbara. Et puis « souche », ça a un petit côté biologisant, non ? Le paradoxe, c’est qu’à investir de sombres humeurs racialistes le concept, ceux qui l’utilisent, et en prime le groupe aux contours flous qu’il désigne, on a fourni à ce groupe une cohésion identitaire dont il était absolument dépourvu. L’appellation « Français de souche » est peut-être en passe de devenir une affaire de culture autant que de filiation – la communauté des sans-communautés. D’ailleurs, si elle perturbe les odorats trop délicats, ce n’est pas parce qu’elle suggère une hérédité, mais parce qu’elle exprime la volonté de rester un peuple, c’est-à-dire une collectivité humaine relativement homogène, en termes non pas ethniques, mais culturels et anthropologiques. Au point qu’on pourrait dire : on ne naît pas « de souche », on le devient.

Reste une question : que lui a-t-il fait, à la gauche, ce malheureux « de souche » ? En vérité, rien, sinon lui servir d’alibi, d’épouvantail et finalement d’ennemi, sous diverses figures – du beauf au facho en passant par le réac et le petit blanc. Il a donc fourni la trame d’un récit épique opposant la générosité à l’égoïsme, l’hospitalité à la fermeture, le frère humain au compatriote. Un récit dont il est interdit, depuis quarante ans, de contester les postulats qui le fondent. C’est ainsi que les Français ont dû accepter un changement démographique de grande ampleur, sans jamais être invités à se prononcer.

Dans ce dispositif, le Front national a joué et joue encore le rôle décisif du diable, qui coalise contre lui toutes les forces du bien – dans un fragile et improbable Front républicain. Certes, la normalisation engagée par Marine Le Pen est un sale coup pour le Parti de l’Autre, réduit à répéter en boucle que le FN ne respecte pas les valeurs de la République, voire qu’il a des « intentions funestes pour la démocratie », sans que ces affirmations soient jamais référées à un propos précis. Ainsi, quelques semaines après les attentats, la glorieuse lutte contre le FN redevenait-elle la priorité de la classe politique et médiatique. Ainsi, le 24 février, le dessin de « une » de Charlie Hebdo représentait le journal poursuivi par un djihadiste, Marine Le Pen et le pape. Sans doute fallait-il éviter de stigmatiser les djihadistes.

Mais la plus grande vertu du parti lepéniste est d’être un revolver pointé sur la tempe de tout citoyen, averti à intervalles régulier que ses agissements, voire ses pensées, pourraient faire le jeu de qui vous savez. En attendant, tous les présidentiables, convaincus que ce chantage suffira à leur barrer l’accès au pouvoir, rêvent d’un deuxième tour les opposant à la « peste blonde ». Reste que si le Front national est aussi dangereux qu’on le dit, il n’est pas très malin de le laisser se présenter comme le seul parti de la France.

Le cheminement qui a conduit la gauche à remplacer le prolo d’antan par l’immigré clandestin, le résistant palestinien ou le musulman dont l’ultime dignité tiendrait à l’adoration pour son prophète, est connu et brillamment analysé par Jean-Pierre Le Goff dans les pages suivantes. On a moins remarqué la formidable entourloupe réalisée dans l’opération. On dénonce volontiers le goût de nos élites pour l’autoflagellation et la repentance, mais il s’agit toujours ou presque de se battre la coulpe sur la poitrine des autres. La haine de soi française masque le plus souvent la haine de la France d’en face, ou de celle d’en bas. Eh bien, moi, j’aime qu’on m’aime ou, au moins, qu’on me considère, et à l’inverse, je n’aime pas qu’on se paie ma tête ou qu’on me méprise. Et j’ai comme l’impression que la majorité de mes compatriotes éprouvent les mêmes sentiments, donc la même exaspération que moi. Un jour viendra où des millions de Français, de souche ou pas, crieront : Respect !

Ce texte en accès libre est extrait du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter, cliquez ici !

Pourquoi tant de haine de soi?

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tribalat joffrin levet lemoine

« Pourquoi tant de haine de soi ? » En v’là une question qu’elle est bonne ! Quelques jours à peine après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher, nos dirigeants refermaient le couvercle sur la réalité au profit d’un discours de repentance. Pauvres banlieues « ghettoïsées », pauvres djihadistes victimes d’un « apartheid territorial » ! Ainsi que le souligne notre chère directrice de la rédaction Elisabeth Lévy, « nos élites adorent l’autoflagellation et la repentance mais il s’agit toujours ou presque de se battre la coulpe sur la poitrine des autres » en désignant l’ennemi de l’intérieur : le « français de souche » ou l’électeur Front national, lorsqu’on n’assimile pas tout bonnement l’un à l’autre.

Heureusement, le réel reprend ses droits dans notre numéro de mars, qui donne la parole au maire de Montfermeil Xavier Lemoine ainsi qu’à Jean-Paul Lilienfeld, réalisateur du film La Journée de la jupe.  Bien qu’issus de milieux différents, le politique et l’artiste s’accordent sur le diagnostic d’une banlieue où l’assimilation et l’ascenseur social sont en panne malgré l’abondance des aides sociales. Un constat partagé par la démographe Michèle Tribalat dans un entretien-fleuve qui retrace l’évolution de ses recherches sur les dernières vagues d’immigration. Tandis que les grands ensembles urbains disparaissent, la pauvreté se déplace vers les zones pavillonnaires, comme le révèle notre reportage-photo effectué dans l’Est parisien.

Boycotté par les grands médias, Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, déplore la dislocation de la nation et nous livre ses analyses sur l’avenir de notre pays. Une voix de l’autre bord répond à ses sombres prophéties, en la personne de Laurent Joffrin. Le directeur de la rédaction de Libération, s’il se défend d’adhérer au discours de l’excuse, soutient que l’exclusion des banlieues constitue un vivier favorable au développement du fanatisme, avec les conséquences que l’on connaît (Kouachi, Coulibaly, etc.).

Question actualité, le mois de mars s’avère chargé. Entre les élections israéliennes, dont Alain Dieckhoff décrypte les enjeux, et les résultats de l’enquête publique sur la construction du futur TGV Sud-Ouest Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax, le printemps s’annonce riche en rebondissements, dans le Midi comme à Jérusalem.

D’autant que nous célébrons les 70 ans de la Série noire, collection mythique du polar, dans un dossier coordonné par Jérôme Leroy. Interrogée par Eugénie Bastié, la philosophe Bérénice Levet, spécialiste d’Hannah Arendt, décortique les soubassements de la théorie du genre, qui unit « féministes et LGBT face à un ennemi commun : le mâle blanc occidental hétérosexuel ». Avec les meilleures intentions du monde, ses propagandistes entendent nier la différence des sexes au nom d’une conception biaisée de l’égalité. « L’ivresse des possibles n’est plus aujourd’hui la marque exclusive des adolescents », constate l’intellectuelle, auteur de La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges.

Avec les contributions habituelles d’Alain Finkielkraut, Basile de Koch, Roland Jaccard et L’Ouvreuse, nos lecteurs sexués ont de quoi se réchauffer pour affronter les giboulées !

Également en version numérique avec notre application :

La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges: essai

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Assimilation : la fin du modèle français

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Islam et République, le dialogue d’aveugles

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rachid benzine islam

La tuerie de Charlie Hebdo et celle de l’Hyper Cacher créeront-elles un choc salutaire dans la société française en général, et chez les Français de confession musulmane en particulier ? Ou bien, l’émotion passée, reprendrons-nous nos habitudes conformistes sans nous interroger ni nous réformer ?

La société française a tendance à refuser son propre examen. Elle préfère dans bien des cas ne pas se confronter à la dureté des réalités. Je voudrais, ici, souligner un double déni. Un premier déni, de la part de nos institutions et de la population « majoritaire », vis-à-vis des citoyens ayant des références socioculturelles dans l’ancien empire colonial français : cet aveuglement plus ou moins volontaire conduit à minimiser le « fait religieux » et donc son importance dans le « vivre-ensemble ». Le second déni est le fait des musulmans : prompts à se démarquer du terrorisme islamiste, ils ont tendance à détourner le regard, ignorants ou démunis face à une réalité qui heurte tout humain doté d’un minimum de conscience.[access capability= »lire_inedits »]

La frustration des indépendances

Au contraire de l’Angleterre, la France des « après-indépendances » s’est retrouvée dans un paradoxe cruel. Au moins dans un cas, sûrement le plus emblématique de tous : l’après-Algérie française. Ses nationaux (près d’un million de pieds-noirs) ont dû quitter douloureusement l’Algérie devenue indépendante après huit années de guerre qualifiée de « maintien de l’ordre », tandis que cette même France en reconstruction a fait venir des dizaines de milliers de travailleurs issus de cette même Algérie indépendante. Ainsi, ces Algériens, qui, pour la plupart, avaient voulu la liberté, se retrouvaient à vendre leur force de travail à l’ancienne puissance colonisatrice.

Le déni fut tel qu’il a fallu attendre 1999 pour que l’Assemblée nationale française reconnaisse qu’il s’agissait bien d’une guerre entre la France et le peuple algérien. Des migrants et de leurs enfants, on a globalement exigé qu’ils fassent preuve de leur capacité à s’intégrer sans véritablement s’interroger sur nos institutions ni demander des comptes à nos responsables sur leur capacité à « faire place » aux nouvelles populations dans l’espace national français. Ce faisant, la France, de gauche comme de droite, s’est dispensée de s’interroger sur toute une série de mécanismes discriminatoires à l’œuvre, depuis le traitement policier particulier des populations jeunes au « faciès » basané jusqu’à l’accès inégal au marché du travail et au logement, en passant par la surreprésentation , déjà, à l’époque, des « minorités visibles » dans les prisons, et par la faible présence de candidats « arabes » et « noirs » sur les listes des partis pour les élections à dimension nationale.

Le modèle français, fondé sur l’intégration des individus sans référence à leur origine ethnique, nationale, religieuse, a montré ses qualités au cours des deux derniers siècles, et il reste pertinent lorsque règne le plein-emploi et que chacun peut trouver des revenus suffisants en toute dignité. Mais une société française qui compte quatre millions de chômeurs ne peut pas fonctionner de manière satisfaisante et paisible lorsque, parmi ceux-ci, la proportion de jeunes issus des immigrations postcoloniales est considérable.

Le sentiment d’être « mal-aimés », « laissés pour compte » et « stigmatisés » est dominant dans cette jeunesse-là. Même celles et ceux qui ont eu des parcours scolaires et professionnels respectables en viennent à trouver la France cruelle et, las d’être regardés comme « illégitimes », ils envisagent de s’expatrier au Qatar, à Dubai, en Suisse, en Grande-Bretagne, au Canada, etc. Voilà qui devrait alerter les responsables ! À moins qu’ils se satisfassent de cet exode…

Les élites démunies

Les terroristes comme Merah, Kouachi et autres Coulibaly sont l’aboutissement de facteurs multiples, au premier rang desquels un rapport à l’islam où la haine se nourrit de certains foyers en guerre dans le monde arabe, et on ne saurait incriminer pour cela d’abord la société française. Mais il faut regarder en face le « décrochage » d’une partie très importante de la jeunesse « franco-maghrébine » ou « franco-musulmane » par rapport à la société française, qui n’a pas tenu ses promesses. Ceux qu’on dit pudiquement « de banlieue » (même quand ils n’en sont pas !) en arrivent à un « mésamour » de la France. Pour nombre d’entre eux, les figures terroristes islamistes, d’Oussama Ben Laden à Amédy Coulibaly, suscitent à la fois répulsion et séduction. C’est ainsi que, dans nos prisons, les détenus des « minorités visibles », qui ont suivi en direct, sur leurs écrans de télévision ou de Smartphone, la prise d’otages meurtrière de l’Hyper Cacher, ont exprimé des sentiments sans grande ambiguïté, aussi bien à l’égard des juifs qu’à l’égard des policiers. Ne nous le cachons pas : certains se sont réjouis de ces actes.

L’installation de l’islam en France aurait pu se réaliser d’une manière beaucoup moins conflictuelle, si la situation économico-sociale de la France et de l’Europe avait été meilleure et la  configuration géopolitique internationale différente. En effet, cette installation massive de l’islam dans une société qui ne l’imaginait pas cinquante ans plus tôt intervient sur fond de « revivalisme » musulman mondial où des courants puritains et dominateurs tendent à s’imposer grâce à la rente du pétrole, et dans un contexte historique d’implosion du monde arabe qui libère des forces destructrices. De surcroît, le développement des nouvelles technologies rend la maîtrise de l’information par les démocraties de plus en plus difficile, tandis que des influences extérieures néfastes pour la paix sociale peuvent s’exercer beaucoup plus facilement qu’autrefois. « L’islam du Web » exerce aujourd’hui une influence plus importante sur les jeunes musulmans de France que les imams de quartier et les parents, sans parler des « cadres officiels » de l’islam de France, que les pouvoirs publics se sont choisis comme interlocuteurs, et qui souvent n’ont aucun poids auprès des fidèles !

On ne réécrira pas ici la relation conflictuelle de la République avec l’Église catholique, qui a marqué deux siècles de l’histoire politique française. L’accélération de la déchristianisation depuis les années 1970 (qui se confirme jour après jour, même si l’Église résiste encore bien !) a pu laisser penser à certains qu’on en avait fini avec les religions. Or l’installation massive et très visible de l’islam est venue briser cet espoir.

Davantage habituées aux compromis… ou aux complaisances avec l’Église catholique, nos élites politiques ont fait preuve en ce domaine d’une gestion globalement désastreuse. La réponse « au coup par coup » a souvent servi de ligne politique, laissant parfois émerger une sorte de condescendance coupable à l’égard de la religion des ex-colonisés. C’est ainsi qu’on s’est satisfait de cadres du culte musulman qui, non seulement ne connaissaient pas le français et ne cherchaient pas à l’apprendre, mais qui tenaient publiquement des discours d’une grande indigence intellectuelle qu’on n’aurait pas tolérés de la part de rabbins et de prêtres. Dans tous les cas, au nom de la sacro-sainte laïcité des institutions, et particulièrement de l’école républicaine, l’État n’a pas favorisé la promotion d’un islam savant ni le développement d’une islamologie critique, à l’université par exemple.

Quant à la « classe médiatique », surtout pour ce qui concerne les chaînes de télévision en quête de sensationnel, elle préfère mettre en scène des musulmans de caricature, qui parlent un français approximatif ou font les malins avec leur « look ». Ou alors, elle s’adresse à des musulmans de foi ou de culture, dont la critique abrupte de l’islam vient renforcer les opinions défavorables à l’égard de cette religion. Le religieux comme dimension constitutive de l’être individuel et collectif est globalement considéré comme obscurantiste ou gênant, et la tendance est de le cacher le plus possible. Or ce n’est pas en niant sa réalité, ou en tentant d’en diminuer la prégnance, qu’on peut le gérer !

Le déni des musulmans

Venons-en à l’autre déni. Les responsables religieux musulmans, confrontés aux violences commises au nom de l’islam, sont prompts à proclamer : « Ceci n’est pas l’islam ! » ; « L’islam est une religion de paix ! ». Mais ce discours n’est plus convaincant, ni même audible, tant sont nombreuses et répétées ces violences meurtrières à revendication islamique.

Mieux vaut regarder cette réalité en face : « islam » est effectivement devenu un gros mot, un mot qui divise et qui sépare. Le Coran est au sens propre mis à toutes les sauces et invoqué à tort et à travers, que ce soit pour légitimer ou pour délégitimer des idées ou des actes. Un intellectuel par ailleurs respectable comme Abdelwahab Meddeb, qui vient de disparaître, ne sachant pas par quel bout traiter le problème, n’a pas craint de s’écrier que la violence était dans le texte. Beaucoup ont applaudi à cette philippique qui confortait trop bien leurs propres convictions sur la violence présumée ontologique de l’islam. D’autres protestent que non, l’islam, leur islam, est et ne peut être que pacifique.

Pourquoi nier l’évidence ? L’islam d’aujourd’hui peut être violent, soit en silence (réprobateur), soit en paroles, soit en actes jusqu’au pire, et il peut être réellement – ou se croire – non violent. Cependant, même parmi certains pacifistes proclamés, il ne faut souvent pas creuser bien loin pour voir resurgir à propos des assassinats du 7 janvier, avec plus ou moins de nuances, le « mais ils l’avaient bien cherché ». Rien ne sert de s’indigner. Il y a là un symptôme du rapport brouillé de l’homme d’aujourd’hui, non pas à d’autres hommes, mais à l’image qu’il se fait de la sacralité absolue de sa religion. C’est en fonction de cette représentation que s’est érigé le mur de l’interdit. Cette vision idéologique que le monde musulman contemporain s’est donnée à lui-même, il prétend l’imposer à tous.

 

Mais, il ne faut pas, en l’occurrence, se tromper de cible. Ce n’est pas le passé de l’islam qui contraint le présent à croire à ce qu’il croit. Ce n’est pas le Coran qui dicte quoi que ce soit aux hommes du présent. Ce sont bien les hommes de chaque époque qui en reconstruisent la lecture en fonction des enjeux et des crises de leur temps. C’est toujours le présent qui instrumentalise son passé pour se fabriquer les légitimations qui l’arrangent.

 

Le Coran est un texte, une parole, un discours. Or, ce sont des hommes qui portent les armes et s’en servent pour assassiner. Se laisser submerger par ses frustrations et son impuissance à faire que le monde soit celui auquel on aspire ou se perdre dans sa haine et son rejet de l’autre : c’est tout un problème. Mais une idéologie ne guérira pas d’une autre idéologie, ni une croyance d’une autre croyance. Le remède ne sera donc pas ou, en tout cas, pas seulement, la laïcité à la française, laquelle, ne l’oublions pas, est une aussi forme d’idéologie et d’ailleurs assez singulière. Elle qui structure légalement le vivre-ensemble dans notre société depuis un peu plus d’un siècle est historiquement constituée. Face à une croyance sacralisée, l’idéologie du laïcisme ne fera pas le poids. Même si on aboutit par la contrainte à la faire appliquer telle que nous la voulons, avec ses rites et ses codes, nous ne gagnerons pas pour autant les cœurs ni les esprits.

Alors, au lieu de se perdre dans un débat stérile en se drapant chacun dans son idéologie, il faut comprendre que c’est seulement en mettant l’histoire au centre du jeu qu’on peut espérer changer de paradigme. Cela permettrait, comme l’a déclaré Philippe Meirieu dans un entretien au Monde, de séparer « le savoir du croire » et de faire en sorte que « nul n’impose ses croyances comme des savoirs ». En effet, il n’y a guère que l’histoire, comme construction de savoir sur l’autre et sur le passé pour ce qu’il a été, sans interférence avec un futur qu’il ignorait, qui puisse démentir aussi bien les sacralisateurs de caricatures et les tueurs fanatisés que ceux qui essentialisent le passé et le décontextualisent ou encore ceux qui croient, par leurs protestations de pacifisme, s’exonérer d’une réflexion indispensable pour sortir de la terrible impasse dans laquelle nous nous trouvons.

Sortir de l’histoire sacrée

De façon très étonnante, l’histoire des origines de l’islam reste encore engluée dans l’histoire sacrée. Il est indispensable et urgent de déconstruire par le savoir les représentations délirantes des islamismes contemporains, et tout autant les interprétations sacralisantes qui déshistoricisent le religieux. En effet, ces dernières sont à terme d’autant plus dangereuses qu’elles couvent à bas bruit, entretenant les fantasmes et nourrissant les interdits que s’imposent des populations en perte de repères qui vont chercher sur Internet tout et n’importe quoi, y compris le pire.

Ce n’est certes pas à l’enseignement de convertir les musulmans français à un islam dont nous aurions le contrôle. Notre action doit porter exclusivement sur le savoir, et les moyens du savoir. La connaissance de l’islam doit être transmise du seul point de vue de l’histoire en ramenant cette histoire à sa dimension humaine, en dépit de tous les interdits que prétendent lui imposer les idéologies diverses qui traversent l’islam contemporain, des plus pacifiques aux plus violentes. L’histoire prémunit contre la croyance qui veut faire de l’autre le même ou qui prétend faire revivre le passé dans le présent. Elle prémunit aussi contre la tentation de s’exonérer par le passé de la responsabilité de ses actes au présent. L’histoire bien comprise combat les folies de l’idéologie par l’intelligence de la variété des situations. Elle permet d’intérioriser le civisme de manière bien plus efficace que n’importe quel apprentissage citoyen – consistant généralement à débiter la litanie des valeurs.

Le Coran, sur le plan social, correspond à un état de société qui n’existe plus : la société tribale de l’Arabie du viie siècle. La tradition dite « prophétique » (contenue dans le hadith) est historiquement plus tardive : deux siècles de décalage par rapport au Coran. Elle correspond donc à une société qui n’avait plus rien à voir avec la première époque de l’islam. Au ixe siècle, l’authenticité de la tradition prophétique a par ailleurs profondément divisé les savants musulmans. Le plus grand courant théologique de l’époque s’y est toujours violemment opposé. Mais le pouvoir politique a fini par se ranger du côté des partisans de cette tradition. L’approche littéraliste, qui convenait mieux aux masses que les raisonnements abstraits des théologiens, a fini par s’imposer comme une sorte de manuel pratique de la religion – le prophète faisait ceci ou cela, il s’habillait comme ceci ou cela, etc. Devenue un mythe fondateur que l’on se raconte sans jamais le questionner, cette conception a été mobilisée au service d’une reconstruction à peu près totale du passé en fonction de nouveaux enjeux de société.

Par exemple, dans le Coran, la lapidation est le fait d’éloigner le diable en lui lançant des pierres, elle n’est en aucun cas un châtiment qui s’applique à des humains. Par contre, dans le hadith, la lapidation commence à apparaître comme une pratique mise en œuvre. Alors que l’anthropologie nous explique que la violence du discours est d’autant plus grande que le passage à l’acte est impossible, certains s’obstinent aujourd’hui à confondre discours et action quand il s’agit de la tradition dite « prophétique ».

Un autre exemple tient aux vêtements des musulmanes. Dans le Coran, la tenue vestimentaire des femmes correspond à l’habit citadin de l’époque, qui n’était pas spécifiquement musulman. En ce temps-là, il s’opposait aux habits des Bédouines et à ceux des esclaves, beaucoup plus libres, du fait des conditions de vie différentes plus que des appartenances religieuses. En se rapportant au contexte historique, on réalise que l’islam coranique n’a jamais cherché à se différencier de la société, mais a cherché au contraire une vie harmonieuse dans celle-ci. Ceux qui étaient blâmés étaient ceux qui se démarquaient et rompaient le consensus social.

On peut étendre ce type d’analyse fondé sur l’historicité à des notions comme le djihad, la charia, l’apostasie, etc. Cela exige de remettre à plat nombre d’idées traditionnelles solidement ancrées dans les esprits et le discours des musulmans. Ce travail scientifique de questionnement de ce qui a été « sacré » est certes plus complexe que l’islam de la répétition. On peut comprendre cette difficulté. Elle ne saurait justifier le déni auquel les responsables musulmans nous ont habitués en France.[/access]

Interdire la fessée? Un rêve d’adulte!

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fesse enfant adulte

Interdire la fessée en France ? Saisi d’une réclamation par une ONG britannique, le Conseil de l’Europe a condamné la loi française car elle n’interdit pas totalement les châtiments corporels envers les enfants. Laissons un court instant le droit. Et plaçons-nous du côté de la psyché afin d’éclairer ce débat. La réponse se trouve, oserons-nous dire, dans la question : « interdire » et « fessée ». Nous pourrions préciser : « interdiction par l’adulte » et « de la fessée aux enfants ». Quel sentiment anime donc l’adulte pour qu’il cherche à proscrire la possibilité de « fesser » un enfant, le sien et, a priori à domicile, puisque la loi française prohibe déjà le châtiment corporel à l’école ou en prison ? Cet adulte décèlerait-il dans cet acte de fustigation quelque chose de nature à l’embarrasser, lui ?

Cette fessée dont certains appellent de leurs vœux le complet bannissement vient pas exemplifier, tout comme les violences sexuelles sur mineurs[1. Enquête de l’Association « Mémoire Traumatique et Victimologie » réalisée avec le soutien de l’UNICEF France.], cette relation asymétrique entre l’adulte et l’enfant des premiers temps. Une asymétrie génératrice, comme l’ont régulièrement montrée les travaux du regretté professeur Jean Laplanche, d’une séduction originaire, source d’une sexualité infantile « élargie » et productrice de l’inconscient humain. Ce qu’avaient esquissé dès 1905 les Trois essais sur la théorie de la sexualité  de Freud et confirmé ultérieurement les premiers analystes dans les verbatim de la Société psychanalytique de Vienne : l’intromission dans l’univers du tout-petit, par les gestes quotidiens les plus anodins et les plus innocents (allaitement, soins, tendresse, jeux…), de messages énigmatiques car compromis par la sexualité infantile et refoulée de ces adultes.

Sur France Info, le Docteur Gilles Lazimi, favorable à une interdiction complète des fessées, énonce : « il ne faut pas toucher un enfant ». Ecueil infranchissable pour le médecin, point de départ pour la réflexion du psychanalyste : comment différencier, en termes d’intolérance psychique, l’infiltration du sexuel infantile et refoulé de l’adulte sur l’enfant de l’attentat sexuel criminel sur mineurs ? Question encore plus insoluble si nous prenons en compte les solides enseignements de la clinique : confondus dans l’inconscient infantile de l’adulte, aimer et punir participent de cette communication originelle des premiers âges de la vie qui mêle amour et haine, apaisement et excitation pulsionnels, objet et fantasme, corps et surface corporelle. Mais aussi séduction et vengeance : c’est dans cet inconscient infantile de l’adulte, réactivé à l’occasion de sa relation avec le tout petit, que logent les « impulsions hostiles qui se manifestent dans la maltraitance des enfants »[2. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne  T.III, 1910-1911, Séance du 11 janvier 1911, Gallimard, 1979.].

Allons encore plus loin : l’interdiction de la fessée, légitime au demeurant pour le sens commun, vient mettre un sceau, « sanctuariser » ce que l’adulte « ayant autorité » cherche à abolir dans l’esprit de l’enfant. Fascinant paradoxe déjà mis en lumière par une épitre de Saint Paul aux Romains « Ainsi, je n’aurais pas connu la convoitise si la loi n’avait dit : tu ne convoiteras point » (Rom, 7, 7). C’est même l’admonestation et la censure par le monde des adultes qui viennent « confirmer » aux enfants la présence inavouable de la chose sexuelle : Montaigne (Essais, III, 5) s’en délecte par une anecdote révélatrice à propos de sa fille trébuchant dans son exercice de lecture sur le mot de « fouteau » (autre nom du hêtre) mot dont la gouvernante nia brutalement la signification. Et Montaigne de conclure : « le commerce de vingt laquais n’eût su imprimer en sa fantaisie… l’intelligence et toutes les conséquences du son de ces syllabes scélérates comme le fit cette bonne vieille par sa réprimande et interdiction ».

*Photo : wikicommons.

Il faut négocier avec le régime d’Assad

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randa kassis assad syrie russie

Opposante de longue date au régime syrien, présidente-fondatrice du Mouvement de la société pluraliste, Randa Kassis a dernièrement publié Le Chaos Syrien (avec Alexandre Del Valle, éditions Dhow, 2014).

Ancienne membre du Conseil national syrien qui représentait les différentes tendances de l’opposition, vous prônez un grand dialogue national entre toutes les composantes de l’échiquier politique syrien, Baas compris. Mais n’est-ce pas irréaliste de croire Bachar Al-Assad prêt à céder le pouvoir ?

Il est évident que Bachar Al-Assad n’est pas prêt à céder le pouvoir, mais c’est avec Moscou que nous trouverons la solution à ce blocage. Il faut agir par étapes. La première priorité est de combattre les islamistes radicaux en soutenant les combattants kurdes, tout en reprenant le dialogue avec le régime de Damas avec l’aide des Russes. Et si je parle d’une solution politique et négociée, cela ne veut pas dire que je privilégie la douceur.

Le combat contre l’Etat islamique est donc devenu votre priorité absolue. Peut-on éradiquer cette entité terroriste sans une opération militaire  au sol ?

Certainement pas.  La coalition internationale doit continuer les frappes aériennes qui accompagnent les opérations au sol menées par les Kurdes. Il faut se battre sur deux fronts : d’abord, le front militaire en équipant les combattants kurdes puis, dans un second temps, nous devons ouvrir des discussions politiques entre les opposants et le régime Assad, avec la médiation des Russes qui a débuté à la fin du mois de janvier. J’espère que les Occidentaux se joindront bientôt à ce processus.

Alliée de l’Occident, la Turquie a récemment effectué une incursion à l’intérieur du territoire contrôlé par l’Etat islamique afin de récupérer la dépouille du grand-père du fondateur de l’Empire ottoman. Aucune balle n’a été tirée, ni aucun combat mené. Ankara est-il l’allié objectif, sinon le complice, de l’Etat islamique ?

La Turquie d’Erdogan a démontré son hostilité à tout plan de paix pour la Syrie. On la soupçonne à juste titre de soutenir l’Etat Islamique et de faciliter aux djihadistes le passage de la frontière turco-syrienne. Comment accepter plus longtemps les agissements criminels du Sultan Erdogan alors que son pays est censé être l’allié de la France au sein de l’Otan ?Personnellement, je suis convaincue que la Turquie d’Erdogan n’est pas un allié fiable de l’Occident et que son « islam modéré » n’a rien à envier à l’islam radical.

D’autres pointent les responsabilités des pays du Golfe dans l’islamisation de l’insurrection syrienne…

Les pétromonarchies, et tout particulièrement le Qatar mais aussi des princes saoudiens et koweïtiens, ont financé plusieurs groupes radicaux en Syrie. Ces pays ont totalement disqualifié l’opposition armée en rendant les multiples brigades armées dépendantes financièrement de monarchies corrompues liées aux pires islamistes radicaux. Résultat : les rebelles armés sont devenus hostiles au principe même d’Etat-nation et ont adopté l’idéologie salafiste qui aspire à établir l’Oumma Islamiyya [nation islamique] par-delà les frontières. Cette vision du monde est fortement influencée par le wahhabisme saoudien qui cherche à répandre sa conception rigoriste de l’islam à travers le monde.

Alain Finkielkraut réagit aux propos du président du Crif

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alain finkielkraut cukierman

Cette semaine, Alain Finkielkraut revient sur la polémique qu’a provoquée Roger Cukierman, président du Crif, en qualifiant Marine Le Pen d' »irréprochable » face à l’antisémitisme et en déclarant que les actes judéophobes émanaient principalement d’une « toute petite minorité de la communauté musulmane ».

Des propos « irréprochables », selon Alain Finkielkraut, en ce qu’ils se dispensent de toute « amalgame ». Or, selon les canons de la doxa médiatique, « pour ne pas être traité d’islamophobe, il faut dire que les crimes et saccages commis au nom de l’islam n’ont aucun rapport avec la religion musulmane et que les musulmans qui les commettent ne sont pas de vrais musulmans ». À suivre !

Nemtsov assassiné à Moscou

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boris nemtsov russie poutine

Il est aujourd’hui prématuré de vouloir désigner un coupable dans l’assassinat de Boris Nemtsov, mais au vu de l’émotion que cet acte odieux a provoqué, on peut néanmoins poser un certain nombre de questions. Ayant connu personnellement Nemtsov au début des années 1990, quand il fut élu maire de Nijni-Novgorod, puis l’ayant rencontré à plusieurs reprises jusqu’à son entrée au gouvernement, j’ai été ému, comme bien d’autres.

Je n’oublie pas non plus que le ralliement de Nemtsov aux idées libérales qui avaient cours en Russie à cette époque en fit un des responsables (même s’il ne fut pas, et de loin, le principal responsable) de la détestable politique économique qui conduisit le pays à la ruine et sa population à la misère, jusqu’à la crise financière de 1998. À partir de 2004, et de la « révolution orange » en Ukraine, il s’était rapproché de l’équipe de Victor Ioutchenko et des « pro-occidentaux » en Ukraine, au point de devenir un éphémère conseiller du gouvernement ukrainien. Son opposition à Poutine l’avait conduit à fréquenter les milieux oligarchiques et des gens étranges à Kiev. Plus récemment, il avait pris fait et cause pour le mouvement dit « de Maïdan » et il critiquait la position du gouvernement russe à propos de la crise ukrainienne.

Son opposition systématique à Vladimir Poutine l’avait marginalisé et il était bien moins connu que d’autres figures de l’opposition comme Zyuganov (le dirigeant du Parti Communiste de Russie ou KPRF), Alexeï Koudrine, l’ancien ministre des finances, ou même Navalny. Aux dernières élections son micro-parti avait eu moins de 1% des suffrages et, de fait, n’avait aucun poids. Il n’était donc nullement « la » principale figure de l’opposition à Vladimir Poutine comme on cherche à le présenter en France et aux Etats-Unis, mais, en dépit de son jeune âge (il avait 55 ans) il était en fait un « homme du passé ». Il faut avoir ces éléments en tête quand on réfléchit à « qui aurait eu intérêt à tuer Nemtsov ».

Les premières questions qui viennent à l’esprit concernent le scénario de son assassinat. On sait qu’il avait diné avec un mannequin ukrainien au restaurant qui se trouve dans l’enceinte du GOUM, dont une des sorties donne sur la Place Rouge. A partir de là, les choses semblent avoir été les suivantes :

  1. Nemtsov et son amie sont sortis à pieds du restaurant, sont passés devant l’église de Basile le Bienheureux et ont pris le grand pont qui traverse la Moskova. Vu l’heure (entre 23h et 24h) et la saison, il n’y avait pas grand monde sur le pont.
  2. Nemtsov a été tué par un tireur qui était dans une voiture (ou qui serait monté), suivant Nemtsov vraisemblablement, et qui a tiré 8 ( ?) balles dont 4 ont fait mouche dans le dos de Nemtsov. L’arme utilisé semble avoir été un pistolet automatique de type Makarov.
  3. La compagne de Nemtsov n’a pas été touchée dans le tir.

Ceci soulève plusieurs questions. Un tir depuis une voiture en mouvement implique que l’on ait parfaitement identifié la « cible » et surtout que l’on connaisse son parcours. Cela implique aussi un degré d’expertise dans le maniement des armes qui n’est compatible qu’avec le meurtre par « contrat ». Le risque de manquer la « cible » ou de ne lui infliger que des blessures non mortelles est élevé. De ce point de vue on peut se demander pourquoi ne pas attendre que Nemtsov soit rentré chez lui ? Le mode classique de l’assassinat par « contrat » se fait dans un lieu où l’on est sûr de trouver la victime, la cage d’escalier de son appartement ou quand la personne sort d’un restaurant en règle générale. Or, ce n’est pas ce qui a été fait. Le choix du lieu du crime pourrait impliquer une intention démonstrative. Comme celle d’impliquer Vladimir Poutine dans ce meurtre ? En tous les cas il est évident que les assassins ont pris des risques qui semblent indiquer une intention politique. Tout ceci fait penser à une mise en scène.

Les conditions techniques du meurtre.

On peut certes comprendre que les assassins ne tirent pas sur Nemtsov à sa sortie du restaurant. C’est un lieu où il y a toujours du monde et qui est très surveillé. Mais, le modus operandi soulève lui aussi plusieurs questions.

  1. Comment les assassins pouvaient-ils être sûrs du trajet qu’allaient suivre Nemtsov et sa compagne ? Si un fort degré de certitude existait, cela pouvait permettre aux tueurs effectivement d’intervenir sur le pont au moment voulu. Mais, si aucune certitude n’existait, comment pouvaient-ils être sûrs que Nemtsov serait, au moment voulu, sur le pont. On voit que cela impliquait un niveau d’organisation important.
  2. La voiture, une Lada blanche, ne pouvait en effet circuler sur la Place Rouge. Nemtsov n’a donc pas pu être suivi par les tueurs de sa sortie du restaurant jusqu’au moment ou il rejoint la voie routière. Pendant plusieurs centaines de mètres la voiture ne peut suivre ni précéder Nemtsov. Elle a donc dû intercepter la trajectoire du couple. Cela vaut que l’on soit dans le cas d’un tireur DEPUIS la voiture ou d’un tireur montant après avoir fait feu et cela implique très probablement un ou plusieurs complices qui suivent Nemtsov et qui indiquent (par téléphone mobile ?) aux futurs tueurs la situation de Nemtsov et de sa compagne. Mais, on peut aussi penser à une autre hypothèse, qui est techniquement possible. Ainsi, une balise aurait pu être emportée à son insu (ou volontairement ?) par Nemtsov ou la jeune femme, qui aurait donné à la voiture des tueurs la position et le déplacement exact du couple.
  3. La différence de vitesse entre des piétons et une voiture implique de plus une synchronisation parfaite pour que la voiture vienne à la hauteur de Nemtsov quand ce dernier est sur le pont. Ici encore, ceci est compatible tant avec l’hypothèse de complices qu’avec celle d’une balise.

On le voit, sauf si pour une raison ou une autre les tueurs savaient parfaitement quelle était la destination de Nemtsov et de la jeune femme, le meurtre impliquait une organisation sophistiquée, impliquant soit des complices (certainement un pour indiquer le moment de sortie du restaurant et un autre pour indiquer le moment où Nemtsov et sa compagne se sont engagés sur le pont) soit des moyens électroniques de surveillance et de localisation (une balise). Ceci explique pourquoi la justice russe a tout de suite privilégié l’hypothèse d’un meurtre organisé.

Quelles hypothèses ?

La presse, en France et dans les pays occidentaux, privilégie l’hypothèse d’un meurtre soit commandité par le Kremlin, soit par des mouvements nationalistes proches du Kremlin. Disons tout de suite que la première hypothèse n’est pas cohérente avec le lieu du crime. De plus, on voit mal quel intérêt aurait le gouvernement russe à faire assassiner un opposant, certes connu, mais désormais tombé à l’arrière-plan politique. Quand Vladimir Peskov, porte-parole du Président Poutine dit que Nemtsov ne représentait aucun danger, aucune menace, pour le pouvoir, c’est parfaitement exact. Si, à travers l’assassinat de Nemtsov on cherchait à terroriser les autres opposants, il aurait été plus simple de le tuer chez lui. L’hypothèse d’une implication, directe ou indirecte, du gouvernement russe apparaît donc comme très peu probable.

Une autre hypothèse, privilégiée par l’opposition russe, est que le crime aurait été commis par une fraction extrémiste, proche mais non directement reliée, au pouvoir russe. Effectivement, des groupes extrémistes ont menacé divers opposants, dont Nemtsov. Ces groupes reprochent d’ailleurs à Vladimir Poutine sa « tiédeur » dans le soutien aux insurgés du Donbass, et alimentent en volontaires l’insurrection. Il est parfaitement possible de trouver dans les rangs de ces mouvements des personnes capables de commettre ce meurtre. Mais alors il faut répondre à plusieurs questions :

  1. Comment un groupe de ce genre peut-il disposer des moyens sophistiqués qui ont été employés pour tuer Nemtsov ?
  2. Pourquoi ces gens, dont on peut penser qu’ils sont viscéralement anti-ukrainiens, auraient-ils épargné la jeune femme accompagnant Nemtsov ?

Ici encore, si l’assassinat avait eu lieu à la sortie du restaurant, ou chez Nemtsov, on pourrait croire à cette hypothèse. Mais, les conditions de réalisation de l’assassinat, et la mise en scène implicite qui l’entoure, semblent difficilement compatibles avec l’acte d’un groupe extrémiste. Disons-le crument : le niveau d’organisation de cet assassinat porte probablement la trace de l’implication de « services », que ces derniers soient d’Etat ou privés (et les oligarques ont les moyens de faire appel à des services « privés »).

Il faut le répéter, l’implication des services russes ne fait aucun sens. Du point de vue de Poutine et du gouvernement cet assassinat est une catastrophe à la fois politique mais aussi en termes de guerre de l’information.

Une provocation ?

L’hypothèse d’une provocation a été tout de suite avancée par Vladimir Poutine et par le gouvernement russe. Bien entendu, on peut comprendre l’intérêt pour Poutine de cette hypothèse. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que c’est elle qui est, en l’état de nos connaissances sur les conditions de la mort de Boris Nemtsov, la plus cohérente. Cette provocation aurait pu être organisée par beaucoup de monde, car bien des pays, et bien des gens, ont intérêt à faire un croc-en-jambe de ce type à Vladimir Poutine.

Cet assassinat, à la veille d’une manifestation d’opposition, peut parfaitement déstabiliser la situation politique, non pas en Russie mais du moins sur Moscou. Il concentre l’attention sur Vladimir Poutine, qui va devoir maintenant faire la preuve de son innocence tant la suspicion dont il est l’objet est forte. L’émotion est importante à Moscou, ce que montre l’ampleur de la manifestation en hommage à la mémoire de Boris Nemtsov, qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes ce dimanche 1er mars. C’est pourquoi, il est de l’intérêt de Vladimir Poutine de faire la lumière le plus vite possible sur ce crime.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : Pavel Golovkin/AP/SIPA. AP21700261_000011.

Quinze ans de perdus

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ecole banlieues antisemitisme

« Pfff, Hitler, il a pas fini le boulot, M’sieur ! » Cette remarque d’un gamin de 15 ans, je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant, ce n’était pas hier, c’était en 1998, lors de mon premier cours sur l’histoire de la Shoah. Ce fut une gifle, la première d’une litanie qui s’est poursuivie jusqu’à hier – en réalité, il y a un mois, le 8 janvier précisément. Au lendemain de l’attentat contre Charlie, une autre gamine m’a dit très posément : « J’en ai marre de ces gens qui renient leurs origines et veulent s’intégrer dans votre République. » Dix-sept ans se sont écoulés entre les deux propos et les deux élèves. Pendant toutes ces années, ceux qui tentaient d’alerter sur la pénétration croissante, dans la jeunesse des « quartiers », de l’antisémitisme, de la haine de la France, du complotisme et de l’islamisme radical, ont été ignorés, considérés comme paranos, voire suspectés de nourrir des intentions douteuses et des préjugés stigmatisants. Certains beaux esprits qui voulaient résolument ne pas voir et empêcher quiconque de voir se rassuraient en répétant que ces idées déplorables – évidemment produites par la relégation sociale – étaient tout à fait minoritaires. Minoritaires, la belle affaire ! Encore heureux ! Parce que, tout de même, depuis 2006, 28 personnes ont été tuées par des Français, nés, grandis et radicalisés en France, tous passés par l’école de la République et tous formatés par ces idées minoritaires. Imaginez le carnage si elles étaient majoritaires.[access capability= »lire_inedits »]

Après le massacre de Charlie Hebdo, et, surtout, face aux fractures qu’il a mises en lumière, il faut avoir des œillères pour continuer à ne pas voir. Certes, il y aura toujours des professeurs pour expliquer qu’ils sont coupables (et nous avec eux) d’avoir fabriqué des assassins. Mais même le ministère de l’Éducation nationale a dû admettre, après avoir tenté de minimiser, qu’un nombre non négligeable d’élèves avaient approuvé l’attentat, contesté sa réalité ou perturbé les hommages. Plus que le crime lui-même, c’est l’affaire de la minute de silence qui en a dessillé (et affolé) beaucoup. Comment !? Que se passe-t-il ? De jeunes Français n’adhèrent pas à nos valeurs fondamentales ? On tue des journalistes parce qu’ils dessinent et des jeunes comprennent, justifient ou admirent ? Mais c’est impossible, on est où, là !?

On est où ? En France, pardi ! Enfin, dans une France que vous ne connaissez pas et que, depuis quinze ans, moi et quelques autres avons essayé, en vain, de vous montrer. Des livres paraissaient, que vous n’avez pas lus. Elle vous semblait si loin cette France, 10 kilomètres à vol d’oiseau. Bien des choses ont été dites et écrites, bien des problèmes dénoncés. En octobre 2002, la parution des Territoires perdus de la République était accueillie par une indifférence teintée de réprobation. Les grands organes et les grandes voix de la presse de gauche optèrent soit pour le silence, soit pour la démolition en règle, jugeant le livre stigmatisant, raciste, parano – la panoplie des épithètes n’a guère varié. À la notable exception du Nouvel Obs qui réalisa une bonne enquête sur les phénomènes que nous observions. Laquelle n’eut pas le moindre écho. Dans les salles des profs, les auteurs du livre étaient regardés de travers, comme des voyous qui auraient enfreint l’omerta. Lors d’une réunion syndicale, un « camarade » pointa vers moi un doigt accusateur avant d’affirmer avec assurance : « Nos élèves ne peuvent pas être antisémites !!!» Ha ! bon, peut-être existait-il un vaccin contre l’antisémitisme ? Certains de mes élèves avaient visiblement échappé à la piqûre. Ma principale me convoqua dans son bureau : « Monsieur, autant vous dire que je ne vois pas la même chose que vous ! » Tu m’étonnes… Tu ne sors jamais de ton bureau… Le Monde m’interviewa. Sans contester la réalité de l’antisémitisme que je décrivais, la journaliste prit soin d’interroger une collègue qui officiait dans un collège situé dans la même ville, à 500 mètres du mien, et qui, elle, n’observait rien de tel. L’article précisait que j’étais juif. En l’absence d’une mention comparable pour ma collègue, j’en conclus qu’elle devait être « normale ». Un parano, vous dis-je…

En 2008, j’enfonçais le clou en sortant Tableau noir, la défaite de l’école, un rapide succès auprès de ma mère et de ma sœur. J’y racontais que certains de mes élèves se battent avec 500 mots de vocabulaire et sont pratiquement incapables d’abstraction et de pensée articulée. Leur misère intellectuelle vertigineuse les empêchant de comprendre et de penser le monde dans lequel ils vivaient, ces pauvres gosses s’en inventaient un en noir et blanc, peuplé de gentils et de méchants, souvent désignés par les gourous du moment, rappeurs ou illuminés divers. Internet faisait déjà des ravages chez des adolescents incapables de hiérarchiser ou de classer des informations. Christian Bonrepaux, du  Monde des livres, eut l’amabilité de lire la quatrième de couverture et la table des matières de mon livre avant d’en faire la recension. « On peut évidemment trouver un exemple de chaque cas que décrit Iannis Roder », concédait-il, avant de conclure à ma « vision catastrophiste ». En somme, je cassais l’ambiance.

Il y eut encore, en mars 2012, après l’équipée sanglante de Merah, cette minute de silence bafouée, déjà, par les mêmes qui, trois ans après, ne seraient pas Charlie. Mais non…, rien, à peine quelques articles provoquant les répliques habituelles sur des incidents isolés montés en épingle par quelques réacs.

Comment expliquer cette obstination dans l’aveuglement ? Croyait-on échapper au réel en refusant de le nommer ? Le plus tragique, c’est qu’il aura fallu que des journalistes soient tués, des journalistes un peu anars, beaucoup de gauche, vraiment marrants et super sympas, pour qu’on accepte enfin, comme le suggérait Péguy, de « voir ce que l’on voit ». Pourtant, avant ce 7 janvier 2015, le fanatisme islamiste avait déjà tué – des militaires et des juifs. Il y aurait, clamait-on alors, « un avant et un après Merah » ! Cette fois, on avait compris, ce serait tolérance zéro pour les propagateurs de haine. En réalité, il n’y eut pas d’après-Merah. Pas de manifestation monstre, pas de réflexion de fond, pas d’analyse lucide de la situation – qui aurait été trop anxiogène. On sentait aussi une sorte d’embarras devant ces victimes, comme si  on n’avait pas été capable d’établir un lien clair entre l’assassinat des soldats et celui des enfants juifs et de leur père. Certains se demandèrent innocemment : « Pourquoi les soldats ?» C’est vrai, que le terrorisme islamique s’en prenne aux juifs, on a l’habitude, mais ces soldats, ils n’avaient rien fait. Pourquoi les coiffeurs… ? Les vieilles blagues ont la vie dure. Pour qui cherche à comprendre l’idéologie des assassins, le lien entre tous ces crimes est évident : les soldats et les policiers représentent l’État impie et honni et, quand ils sont musulmans (ou qu’ils ont l’air de l’être), ce sont des traîtres. Charlie, c’est encore la France et ce qu’elle a de plus détestable pour les fanatiques, son esprit libre et libertaire, son anticléricalisme moqueur.

En attendant, ces deux épisodes sanglants se sont achevés par l’assassinat de juifs, dont trois, à Toulouse, avaient moins de 7 ans. Il serait temps d’admettre que ce choix a une signification et que, pour un certain islam, la haine des juifs est une seconde nature. Après Merah, on s’est empressé de l’oublier. Après Charlie, après Vincennes, nul ne dira plus qu’il ne le savait pas. À l’exception, bien sûr, des quelques imbéciles qui ont claironné que Coulibaly était entré par hasard dans un magasin cacher, et de prétendus intellectuels qui se sont fendus de tweets pour demander que les victimes de Vincennes ne soient pas désignées comme juives, parce qu’il ne fallait pas communautariser le crime – il faudrait arrêter de la ramener avec vos histoires de juifs. Mais, au sommet de l’État, on a parlé haut et fort : « Quand on tue un juif, on s’en prend à la République. » Et beaucoup de Français ont compris que le meurtre de juifs n’est pas une affaire de juifs. Ils ont découvert la logique criminelle, le fil qui relie les soldats, les policiers, Charlie, la France, la liberté, la République, les juifs, et qui n’est rien d’autre qu’une haine inextinguible du monde démocratique. Et ils commencent à chercher des explications.

On s’est alors souvenu de ces profs dont on avait vaguement entendu parler quelques années plus tôt. Ils racontaient le délitement des liens sociaux, la montée, dans certains espaces, des discours religieux, des propos homophobes, sexistes ou antisémites, la contestation grandissante des valeurs républicaines. Des réacs, des grincheux, adeptes étriqués du « c’était mieux avant ».

Nous nous étions habitués à ne pas être entendus, presque résignés au refus d’une partie notable de nos élites de voir le monde tel qu’il est. Et voilà, il y a eu Charlie. Et mon téléphone a sonné sans interruption. « Bonjour, c’est Europe 1…, LCI, BFM, La Cinq, Arte, France 2, RMC, France Inter, Le Monde, RTL, etc. ». Ils voulaient tous me recevoir. Soudainement, il était urgent d’entendre ce que je racontais depuis quinze ans. C’est qu’il y avait une « actu », et une sacrée « actu ». Et avant, la réalité, ce n’était pas de l’actu ?

Bien sûr, j’ai accepté. Je n’allais pas laisser passer cette occasion de dire à mes concitoyens ce qui se passe dans leur pays. Mais, au fond de moi, je suis triste et en colère. Triste qu’il ait fallu de tels drames pour qu’on nous écoute. En colère parce qu’il en faudra peut-être d’autres pour que certains sortent du déni de réalité et cessent de déresponsabiliser les jeunes « de banlieue » en les encourageant dans leur statut victimaire, comme s’ils étaient par nature incapables d’être des acteurs de leur vie. Finalement, ces discours qui assignent à ces gosses un statut fantasmé de colonisés sont néocolonialistes. Mes élèves méritent mieux.

Il faudra bien que nous nous demandions clairement comment nous allons aider ces gamins à se libérer de l’emprise du religieux. Toutes les réformes éducatives ou pédagogiques ne serviront à rien si la République ne donne pas aux professeurs les moyens – y compris intellectuels – de tenir une position ferme. Nous devons assumer notre histoire, et d’abord celle de nos XIXe et XXe siècles, rythmés par la lutte entre deux visions du monde qui nous a permis de délivrer notre organisation sociale et politique de conceptions archaïques. Nous devons mettre en avant les bienfaits de la sécularisation, et rappeler combien cette bataille républicaine fut violente. Au lieu de quoi nous avons peur de notre ombre, incapables de dire les choses de peur de « stigmatiser » ou « d’amalgamer ». Quand notre pays a renvoyé le catholicisme à la sphère privée, il ne s’est pas posé ces questions, et le corps enseignant était en première ligne. Aujourd’hui, parce qu’ils voient leurs élèves comme des victimes et qu’ils se vivent comme des privilégiés, des enseignants brident leur discours et, à force d’expliquer, finissent parfois par excuser des comportements inacceptables. Si nous voulons que notre pays avance, avec ces quartiers, avec ces gamins, c’est d’abord cette idéologie qu’il va falloir profondément changer.[/access]

*Photo : LILIAN AUFFRET/SIPA . 00704370_000005.

Abd Al Malik voit des racistes partout

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abd al malik charlie hebdo

abd al malik charlie hebdo

Abd Al Malik est actuellement en promo pour son nouvel ouvrage, très malencontreusement intitulé Place de la République.  On peut y lire, à longueur de pages, ce genre d’affirmation : “Soyons honnêtes, dans notre pays, les caricatures de Charlie Hebdo ont clairement contribué à la progression de l’islamophobie, du racisme et de la défiance envers tous les musulmans.”

Comme, pour des raisons qui m’échappent, le salafisme a mauvaise presse chez nous, cette fatwa anti-Charlie est bien sûr enrobée dans un raisonnement pseudomarxiste à la noix où Abd nous ressert la vieille soupe dominant/dominé façon Derrida/Bourdieu : “Lorsque l’on défend, nous explique doctement le rappeur philosophe,  la liberté de la presse, il ne faut pas oublier le rapport de force (…) entre celui qui l’exerce et celui qui la subit.”

Tous propos écrits, rappelons-le, après les attentats islamistes de janvier. Ils ont déjà donné lieu à une polémique hilarante entre Abd et Télérama , dont les lecteurs seraient mélanophobes grave, semble-t-il.

Des propos répétés à l’envi ces jours-ci sur moult plateaux radiotélés, dont celui du Grand Journal de Canal. Ce genre de crachage sur la tombe des copains aurait pu rester impuni sans l’intervention de Joann Sfar. Invité trois jours après Abd sur le même grand plateau, il s’est fendu d’un salutaire recadrage républicain : « J’ai entendu chez vous il y a trois jours, Abd Al Malik qui paraît-il est le représentant des modérés. Tout ce qu’il a trouvé à dire un mois après c’est que Charlie Hebdo avait été irresponsable. Donc, des journalistes ont été abattus parce qu’ils ont été irresponsables. Bravo. Si ça c’est des modérés, moi je ne sais pas où on va. »

Qu’ajouter à cette mise au point ? Pas grand-chose. Un peu de droit, peut-être…

Je ne suis point juriste, mais si Monsieur Malik dit vrai quand il affirme que les caricatures de Charlie ont clairement contribué à la progression du racisme, alors il doit aller au bout de ses opinions et contacter une organisation dite antiraciste pour qu’elle porte plainte. Pas contre Charb, Cabu, Tignous, Honoré ou Wolinski, nos lois ne le permettant pas. Mais il doit bien y avoir un moyen de traîner les dessinateurs survivants devant un tribunal, puis de les faire passer à la caisse, en plus, il paraît qu’ils sont blindés de tunes.

Mais peut-être n’ira-t-il pas défendre cette accusation de racisme devant un tribunal. Parce qu’il n’a aucune preuve de ce qu’il avance en diffamant des morts. Ce qui techniquement fait de lui un propagateur de fausses nouvelles ou un diffamateur. Je ne dirais pas un menteur, parce que je sais que la religion d’Abd interdit le mensonge. Et je ne voudrais pas qu’on aille penser que, moi aussi,  je…

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21664927_000002.

France 5 : service public ou sévices publicitaires?

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Scandale à la télé publique ! Des wagons de jeunes ont tweeté et retweeté des messages rageurs incriminant France Télévisions après une dramatique violation des droits du téléspectateur intervenue lors du dîner de C à vous sur France 5 ce lundi 2 mars.

Rappel des faits (gravissimes). Figurez-vous que dans un souci éthique de journalisme sans concession, mon excellente consœur Anne-Sophie-Lapix recevait la lumineuse artiste Louane Emera. Celle-ci était venue non pas pour faire la promo de La famille Bélier, qui lui a valu le César du Meilleur Espoir Féminin à la Cérémonie 2015, mais pour faire connaître dans un louable souci d’information, son fabuleux premier album « Chambre 12. »

Or voilà-t-y pas que vers 19h55, en pleine interview en direct de Louane Emera par Anne-So, la direction de France Télé – qui n’a pas le droit de diffuser de la pub après 20h – a décidé d’envoyer un tombereau de spots vantant diverses marques d’automobiles, de nourriture pour chats et de couches pour adultes. Horreur, malheur, protestations en masse de téléspectateurs, et même un tweet rageur d’Anne-Sophie-Lapix : « Nous sommes désolés pour cette coupure en pleine interview qui nous a également surpris… Toutes nos excuses à Louane et aux téléspectateurs. »

Purée, on n’avait pas vu pareil scandale à la télé depuis la censure pompidolienne de Maurice Clavel!

À quand une loi interdisant qu’on interrompe les promos avec des pubs?

Ces souches qu’on abat

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francais souche hollande cukierman

francais souche hollande cukierman

Dans un roman de Philip Roth, ça se finirait par la démission de François Hollande. Par chance pour le président, la France est frivole, même dans l’indignation : il s’en est tiré avec une micro-bronca et, tout de même, la réprobation bruyante de la patronne des Jeunes socialistes, Laura Slimani, qui l’a froidement tancé pour « brouillage intellectuel » – cette toupie n’a aucun respect…

C’est qu’il en a fait une belle. Vous n’allez pas le croire : il a dit « Français de souche ». En toutes lettres. Enfin, entre guillemets, paraît-il, mais on ne les a pas entendus, c’est ballot (le coup des guillemets est une trouvaille de Bruno Le Roux, chef des députés socialistes qui l’écoutent).

Le président croyait pourtant s’être bordé. Oui, il a bien prononcé le mot en F, le mot français qui fâche, mais dans un contexte qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments. Le 23 février, au milieu d’un dîner du CRIF particulièrement pimenté cette année, il a évoqué sa visite à Sarre-Union, « dans ce cimetière dévasté par de jeunes lycéens, français de souche, comme on dit, ignorants au point de ne pas avoir vu les écritures en hébreu (…), inconscients pour ne pas avoir remarqué les étoiles de David, mais à ce point intolérants pour renverser le monument dédié aux victimes de la Shoah ». Imaginons qu’au soir du 7 janvier, le président ait précisé que les frères Kouachi étaient arabes et musulmans : on en parlerait encore. On découvre ici la matrice du double lien qui pèse sur tous les Français, sommés à la fois de ne pas voir la différence et de l’adorer. En vertu de la même logique, on a le droit de célébrer les bienfaits de l’immigration, mais il est interdit de remarquer qu’elle a changé le visage de la France. Et il va sans dire que toute mention du roman national exige une sémantique dépréciative.
Pas de panique, Hollande n’a nommé les « Français de souche » que pour pouvoir proclamer le dégoût qu’ils lui inspirent. Mais ce dégoût, c’est leur accorder une existence. Pour le Parti de l’Autre, c’est encore trop. Cette réjouissante formule d’Alain Finkielkraut est le meilleur nom que l’on puisse donner à la gauche d’aujourd’hui. Voilà quarante ans que ces « de souche » sont ses têtes de Turcs, au Parti de l’Autre. Il les a ridiculisés, intimidés, diabolisés, ringardisés, il les a mis entre guillemets. Maintenant, il voudrait bien les mettre entre parenthèses, et une bonne partie du réel avec eux. Et comme les vraies choses et les vrais gens ne se laissent pas engloutir volontiers, on interdit les mots. Supprimez le signifiant, le référent disparaîtra – méthode éprouvée sous de nombreux cieux. Bon, signifiant et référent, on dirait qu’il se mélange un peu les pinceaux, François Hollande : « Pour ceux qui m’ont écouté, il n’y avait pas de doute à avoir, je me suis distingué justement de cette expression », a-t-il déclaré. Le gentil président s’est distingué d’une méchante expression. Seigneur, protégez-nous des mots !

Il est clair que, d’un point de vue scientifique, un Français de souche, ça n’existe pas. Ce n’est pas le synonyme de « blanc », ni de « catholique », bien que cela n’ait pas rien à voir. En réalité, personne ne sait le définir, mais tout le monde sait ce que c’est – une marque d’ancienneté, un droit d’aînesse conféré non pas aux individus mais à leurs mœurs et à leurs usages. Du reste, si on utilise une notion aussi hasardeuse, c’est bien pour vivre dans la même réalité sensible que nos contemporains. Et là, il y a comme un gros problème. Quand un propos banal sur l’antisémitisme qui sévit dans nos banlieues peut vous envoyer au tribunal – version Arno Klarsfeld – ou vous valoir un lynchage en règle – version Cukierman –, quand au sommet de l’État on nous serine que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam, c’est qu’on ne vit plus dans le même monde. Surtout que ces billevesées reçoivent promptement l’onction médiatique. Ainsi entendrai-je, sur une chaîne-info, une journaliste standard proférer avec assurance que « tout le monde sait bien que, Français de souche, ça ne veut rien dire ». Quelques jours plus tard, juste après les attentats de Copenhague, j’entends une autre voix affirmer doctement : « Tout le monde sait bien que c’est la misère sociale qui nourrit le terrorisme. » Si tout le monde le sait, évidemment, on ne peut pas lutter.

La messe est dite, les Français de souche n’existent pas. Puisque nous sommes tous immigrés, « avant moi, y’avait pas d’avant », comme ne le chantait pas tout à fait Barbara. Et puis « souche », ça a un petit côté biologisant, non ? Le paradoxe, c’est qu’à investir de sombres humeurs racialistes le concept, ceux qui l’utilisent, et en prime le groupe aux contours flous qu’il désigne, on a fourni à ce groupe une cohésion identitaire dont il était absolument dépourvu. L’appellation « Français de souche » est peut-être en passe de devenir une affaire de culture autant que de filiation – la communauté des sans-communautés. D’ailleurs, si elle perturbe les odorats trop délicats, ce n’est pas parce qu’elle suggère une hérédité, mais parce qu’elle exprime la volonté de rester un peuple, c’est-à-dire une collectivité humaine relativement homogène, en termes non pas ethniques, mais culturels et anthropologiques. Au point qu’on pourrait dire : on ne naît pas « de souche », on le devient.

Reste une question : que lui a-t-il fait, à la gauche, ce malheureux « de souche » ? En vérité, rien, sinon lui servir d’alibi, d’épouvantail et finalement d’ennemi, sous diverses figures – du beauf au facho en passant par le réac et le petit blanc. Il a donc fourni la trame d’un récit épique opposant la générosité à l’égoïsme, l’hospitalité à la fermeture, le frère humain au compatriote. Un récit dont il est interdit, depuis quarante ans, de contester les postulats qui le fondent. C’est ainsi que les Français ont dû accepter un changement démographique de grande ampleur, sans jamais être invités à se prononcer.

Dans ce dispositif, le Front national a joué et joue encore le rôle décisif du diable, qui coalise contre lui toutes les forces du bien – dans un fragile et improbable Front républicain. Certes, la normalisation engagée par Marine Le Pen est un sale coup pour le Parti de l’Autre, réduit à répéter en boucle que le FN ne respecte pas les valeurs de la République, voire qu’il a des « intentions funestes pour la démocratie », sans que ces affirmations soient jamais référées à un propos précis. Ainsi, quelques semaines après les attentats, la glorieuse lutte contre le FN redevenait-elle la priorité de la classe politique et médiatique. Ainsi, le 24 février, le dessin de « une » de Charlie Hebdo représentait le journal poursuivi par un djihadiste, Marine Le Pen et le pape. Sans doute fallait-il éviter de stigmatiser les djihadistes.

Mais la plus grande vertu du parti lepéniste est d’être un revolver pointé sur la tempe de tout citoyen, averti à intervalles régulier que ses agissements, voire ses pensées, pourraient faire le jeu de qui vous savez. En attendant, tous les présidentiables, convaincus que ce chantage suffira à leur barrer l’accès au pouvoir, rêvent d’un deuxième tour les opposant à la « peste blonde ». Reste que si le Front national est aussi dangereux qu’on le dit, il n’est pas très malin de le laisser se présenter comme le seul parti de la France.

Le cheminement qui a conduit la gauche à remplacer le prolo d’antan par l’immigré clandestin, le résistant palestinien ou le musulman dont l’ultime dignité tiendrait à l’adoration pour son prophète, est connu et brillamment analysé par Jean-Pierre Le Goff dans les pages suivantes. On a moins remarqué la formidable entourloupe réalisée dans l’opération. On dénonce volontiers le goût de nos élites pour l’autoflagellation et la repentance, mais il s’agit toujours ou presque de se battre la coulpe sur la poitrine des autres. La haine de soi française masque le plus souvent la haine de la France d’en face, ou de celle d’en bas. Eh bien, moi, j’aime qu’on m’aime ou, au moins, qu’on me considère, et à l’inverse, je n’aime pas qu’on se paie ma tête ou qu’on me méprise. Et j’ai comme l’impression que la majorité de mes compatriotes éprouvent les mêmes sentiments, donc la même exaspération que moi. Un jour viendra où des millions de Français, de souche ou pas, crieront : Respect !

Ce texte en accès libre est extrait du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter, cliquez ici !

Pourquoi tant de haine de soi?

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tribalat joffrin levet lemoine

tribalat joffrin levet lemoine

« Pourquoi tant de haine de soi ? » En v’là une question qu’elle est bonne ! Quelques jours à peine après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher, nos dirigeants refermaient le couvercle sur la réalité au profit d’un discours de repentance. Pauvres banlieues « ghettoïsées », pauvres djihadistes victimes d’un « apartheid territorial » ! Ainsi que le souligne notre chère directrice de la rédaction Elisabeth Lévy, « nos élites adorent l’autoflagellation et la repentance mais il s’agit toujours ou presque de se battre la coulpe sur la poitrine des autres » en désignant l’ennemi de l’intérieur : le « français de souche » ou l’électeur Front national, lorsqu’on n’assimile pas tout bonnement l’un à l’autre.

Heureusement, le réel reprend ses droits dans notre numéro de mars, qui donne la parole au maire de Montfermeil Xavier Lemoine ainsi qu’à Jean-Paul Lilienfeld, réalisateur du film La Journée de la jupe.  Bien qu’issus de milieux différents, le politique et l’artiste s’accordent sur le diagnostic d’une banlieue où l’assimilation et l’ascenseur social sont en panne malgré l’abondance des aides sociales. Un constat partagé par la démographe Michèle Tribalat dans un entretien-fleuve qui retrace l’évolution de ses recherches sur les dernières vagues d’immigration. Tandis que les grands ensembles urbains disparaissent, la pauvreté se déplace vers les zones pavillonnaires, comme le révèle notre reportage-photo effectué dans l’Est parisien.

Boycotté par les grands médias, Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, déplore la dislocation de la nation et nous livre ses analyses sur l’avenir de notre pays. Une voix de l’autre bord répond à ses sombres prophéties, en la personne de Laurent Joffrin. Le directeur de la rédaction de Libération, s’il se défend d’adhérer au discours de l’excuse, soutient que l’exclusion des banlieues constitue un vivier favorable au développement du fanatisme, avec les conséquences que l’on connaît (Kouachi, Coulibaly, etc.).

Question actualité, le mois de mars s’avère chargé. Entre les élections israéliennes, dont Alain Dieckhoff décrypte les enjeux, et les résultats de l’enquête publique sur la construction du futur TGV Sud-Ouest Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax, le printemps s’annonce riche en rebondissements, dans le Midi comme à Jérusalem.

D’autant que nous célébrons les 70 ans de la Série noire, collection mythique du polar, dans un dossier coordonné par Jérôme Leroy. Interrogée par Eugénie Bastié, la philosophe Bérénice Levet, spécialiste d’Hannah Arendt, décortique les soubassements de la théorie du genre, qui unit « féministes et LGBT face à un ennemi commun : le mâle blanc occidental hétérosexuel ». Avec les meilleures intentions du monde, ses propagandistes entendent nier la différence des sexes au nom d’une conception biaisée de l’égalité. « L’ivresse des possibles n’est plus aujourd’hui la marque exclusive des adolescents », constate l’intellectuelle, auteur de La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges.

Avec les contributions habituelles d’Alain Finkielkraut, Basile de Koch, Roland Jaccard et L’Ouvreuse, nos lecteurs sexués ont de quoi se réchauffer pour affronter les giboulées !

Également en version numérique avec notre application :

La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges: essai

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Assimilation : la fin du modèle français

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Islam et République, le dialogue d’aveugles

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rachid benzine islam

rachid benzine islam

La tuerie de Charlie Hebdo et celle de l’Hyper Cacher créeront-elles un choc salutaire dans la société française en général, et chez les Français de confession musulmane en particulier ? Ou bien, l’émotion passée, reprendrons-nous nos habitudes conformistes sans nous interroger ni nous réformer ?

La société française a tendance à refuser son propre examen. Elle préfère dans bien des cas ne pas se confronter à la dureté des réalités. Je voudrais, ici, souligner un double déni. Un premier déni, de la part de nos institutions et de la population « majoritaire », vis-à-vis des citoyens ayant des références socioculturelles dans l’ancien empire colonial français : cet aveuglement plus ou moins volontaire conduit à minimiser le « fait religieux » et donc son importance dans le « vivre-ensemble ». Le second déni est le fait des musulmans : prompts à se démarquer du terrorisme islamiste, ils ont tendance à détourner le regard, ignorants ou démunis face à une réalité qui heurte tout humain doté d’un minimum de conscience.[access capability= »lire_inedits »]

La frustration des indépendances

Au contraire de l’Angleterre, la France des « après-indépendances » s’est retrouvée dans un paradoxe cruel. Au moins dans un cas, sûrement le plus emblématique de tous : l’après-Algérie française. Ses nationaux (près d’un million de pieds-noirs) ont dû quitter douloureusement l’Algérie devenue indépendante après huit années de guerre qualifiée de « maintien de l’ordre », tandis que cette même France en reconstruction a fait venir des dizaines de milliers de travailleurs issus de cette même Algérie indépendante. Ainsi, ces Algériens, qui, pour la plupart, avaient voulu la liberté, se retrouvaient à vendre leur force de travail à l’ancienne puissance colonisatrice.

Le déni fut tel qu’il a fallu attendre 1999 pour que l’Assemblée nationale française reconnaisse qu’il s’agissait bien d’une guerre entre la France et le peuple algérien. Des migrants et de leurs enfants, on a globalement exigé qu’ils fassent preuve de leur capacité à s’intégrer sans véritablement s’interroger sur nos institutions ni demander des comptes à nos responsables sur leur capacité à « faire place » aux nouvelles populations dans l’espace national français. Ce faisant, la France, de gauche comme de droite, s’est dispensée de s’interroger sur toute une série de mécanismes discriminatoires à l’œuvre, depuis le traitement policier particulier des populations jeunes au « faciès » basané jusqu’à l’accès inégal au marché du travail et au logement, en passant par la surreprésentation , déjà, à l’époque, des « minorités visibles » dans les prisons, et par la faible présence de candidats « arabes » et « noirs » sur les listes des partis pour les élections à dimension nationale.

Le modèle français, fondé sur l’intégration des individus sans référence à leur origine ethnique, nationale, religieuse, a montré ses qualités au cours des deux derniers siècles, et il reste pertinent lorsque règne le plein-emploi et que chacun peut trouver des revenus suffisants en toute dignité. Mais une société française qui compte quatre millions de chômeurs ne peut pas fonctionner de manière satisfaisante et paisible lorsque, parmi ceux-ci, la proportion de jeunes issus des immigrations postcoloniales est considérable.

Le sentiment d’être « mal-aimés », « laissés pour compte » et « stigmatisés » est dominant dans cette jeunesse-là. Même celles et ceux qui ont eu des parcours scolaires et professionnels respectables en viennent à trouver la France cruelle et, las d’être regardés comme « illégitimes », ils envisagent de s’expatrier au Qatar, à Dubai, en Suisse, en Grande-Bretagne, au Canada, etc. Voilà qui devrait alerter les responsables ! À moins qu’ils se satisfassent de cet exode…

Les élites démunies

Les terroristes comme Merah, Kouachi et autres Coulibaly sont l’aboutissement de facteurs multiples, au premier rang desquels un rapport à l’islam où la haine se nourrit de certains foyers en guerre dans le monde arabe, et on ne saurait incriminer pour cela d’abord la société française. Mais il faut regarder en face le « décrochage » d’une partie très importante de la jeunesse « franco-maghrébine » ou « franco-musulmane » par rapport à la société française, qui n’a pas tenu ses promesses. Ceux qu’on dit pudiquement « de banlieue » (même quand ils n’en sont pas !) en arrivent à un « mésamour » de la France. Pour nombre d’entre eux, les figures terroristes islamistes, d’Oussama Ben Laden à Amédy Coulibaly, suscitent à la fois répulsion et séduction. C’est ainsi que, dans nos prisons, les détenus des « minorités visibles », qui ont suivi en direct, sur leurs écrans de télévision ou de Smartphone, la prise d’otages meurtrière de l’Hyper Cacher, ont exprimé des sentiments sans grande ambiguïté, aussi bien à l’égard des juifs qu’à l’égard des policiers. Ne nous le cachons pas : certains se sont réjouis de ces actes.

L’installation de l’islam en France aurait pu se réaliser d’une manière beaucoup moins conflictuelle, si la situation économico-sociale de la France et de l’Europe avait été meilleure et la  configuration géopolitique internationale différente. En effet, cette installation massive de l’islam dans une société qui ne l’imaginait pas cinquante ans plus tôt intervient sur fond de « revivalisme » musulman mondial où des courants puritains et dominateurs tendent à s’imposer grâce à la rente du pétrole, et dans un contexte historique d’implosion du monde arabe qui libère des forces destructrices. De surcroît, le développement des nouvelles technologies rend la maîtrise de l’information par les démocraties de plus en plus difficile, tandis que des influences extérieures néfastes pour la paix sociale peuvent s’exercer beaucoup plus facilement qu’autrefois. « L’islam du Web » exerce aujourd’hui une influence plus importante sur les jeunes musulmans de France que les imams de quartier et les parents, sans parler des « cadres officiels » de l’islam de France, que les pouvoirs publics se sont choisis comme interlocuteurs, et qui souvent n’ont aucun poids auprès des fidèles !

On ne réécrira pas ici la relation conflictuelle de la République avec l’Église catholique, qui a marqué deux siècles de l’histoire politique française. L’accélération de la déchristianisation depuis les années 1970 (qui se confirme jour après jour, même si l’Église résiste encore bien !) a pu laisser penser à certains qu’on en avait fini avec les religions. Or l’installation massive et très visible de l’islam est venue briser cet espoir.

Davantage habituées aux compromis… ou aux complaisances avec l’Église catholique, nos élites politiques ont fait preuve en ce domaine d’une gestion globalement désastreuse. La réponse « au coup par coup » a souvent servi de ligne politique, laissant parfois émerger une sorte de condescendance coupable à l’égard de la religion des ex-colonisés. C’est ainsi qu’on s’est satisfait de cadres du culte musulman qui, non seulement ne connaissaient pas le français et ne cherchaient pas à l’apprendre, mais qui tenaient publiquement des discours d’une grande indigence intellectuelle qu’on n’aurait pas tolérés de la part de rabbins et de prêtres. Dans tous les cas, au nom de la sacro-sainte laïcité des institutions, et particulièrement de l’école républicaine, l’État n’a pas favorisé la promotion d’un islam savant ni le développement d’une islamologie critique, à l’université par exemple.

Quant à la « classe médiatique », surtout pour ce qui concerne les chaînes de télévision en quête de sensationnel, elle préfère mettre en scène des musulmans de caricature, qui parlent un français approximatif ou font les malins avec leur « look ». Ou alors, elle s’adresse à des musulmans de foi ou de culture, dont la critique abrupte de l’islam vient renforcer les opinions défavorables à l’égard de cette religion. Le religieux comme dimension constitutive de l’être individuel et collectif est globalement considéré comme obscurantiste ou gênant, et la tendance est de le cacher le plus possible. Or ce n’est pas en niant sa réalité, ou en tentant d’en diminuer la prégnance, qu’on peut le gérer !

Le déni des musulmans

Venons-en à l’autre déni. Les responsables religieux musulmans, confrontés aux violences commises au nom de l’islam, sont prompts à proclamer : « Ceci n’est pas l’islam ! » ; « L’islam est une religion de paix ! ». Mais ce discours n’est plus convaincant, ni même audible, tant sont nombreuses et répétées ces violences meurtrières à revendication islamique.

Mieux vaut regarder cette réalité en face : « islam » est effectivement devenu un gros mot, un mot qui divise et qui sépare. Le Coran est au sens propre mis à toutes les sauces et invoqué à tort et à travers, que ce soit pour légitimer ou pour délégitimer des idées ou des actes. Un intellectuel par ailleurs respectable comme Abdelwahab Meddeb, qui vient de disparaître, ne sachant pas par quel bout traiter le problème, n’a pas craint de s’écrier que la violence était dans le texte. Beaucoup ont applaudi à cette philippique qui confortait trop bien leurs propres convictions sur la violence présumée ontologique de l’islam. D’autres protestent que non, l’islam, leur islam, est et ne peut être que pacifique.

Pourquoi nier l’évidence ? L’islam d’aujourd’hui peut être violent, soit en silence (réprobateur), soit en paroles, soit en actes jusqu’au pire, et il peut être réellement – ou se croire – non violent. Cependant, même parmi certains pacifistes proclamés, il ne faut souvent pas creuser bien loin pour voir resurgir à propos des assassinats du 7 janvier, avec plus ou moins de nuances, le « mais ils l’avaient bien cherché ». Rien ne sert de s’indigner. Il y a là un symptôme du rapport brouillé de l’homme d’aujourd’hui, non pas à d’autres hommes, mais à l’image qu’il se fait de la sacralité absolue de sa religion. C’est en fonction de cette représentation que s’est érigé le mur de l’interdit. Cette vision idéologique que le monde musulman contemporain s’est donnée à lui-même, il prétend l’imposer à tous.

 

Mais, il ne faut pas, en l’occurrence, se tromper de cible. Ce n’est pas le passé de l’islam qui contraint le présent à croire à ce qu’il croit. Ce n’est pas le Coran qui dicte quoi que ce soit aux hommes du présent. Ce sont bien les hommes de chaque époque qui en reconstruisent la lecture en fonction des enjeux et des crises de leur temps. C’est toujours le présent qui instrumentalise son passé pour se fabriquer les légitimations qui l’arrangent.

 

Le Coran est un texte, une parole, un discours. Or, ce sont des hommes qui portent les armes et s’en servent pour assassiner. Se laisser submerger par ses frustrations et son impuissance à faire que le monde soit celui auquel on aspire ou se perdre dans sa haine et son rejet de l’autre : c’est tout un problème. Mais une idéologie ne guérira pas d’une autre idéologie, ni une croyance d’une autre croyance. Le remède ne sera donc pas ou, en tout cas, pas seulement, la laïcité à la française, laquelle, ne l’oublions pas, est une aussi forme d’idéologie et d’ailleurs assez singulière. Elle qui structure légalement le vivre-ensemble dans notre société depuis un peu plus d’un siècle est historiquement constituée. Face à une croyance sacralisée, l’idéologie du laïcisme ne fera pas le poids. Même si on aboutit par la contrainte à la faire appliquer telle que nous la voulons, avec ses rites et ses codes, nous ne gagnerons pas pour autant les cœurs ni les esprits.

Alors, au lieu de se perdre dans un débat stérile en se drapant chacun dans son idéologie, il faut comprendre que c’est seulement en mettant l’histoire au centre du jeu qu’on peut espérer changer de paradigme. Cela permettrait, comme l’a déclaré Philippe Meirieu dans un entretien au Monde, de séparer « le savoir du croire » et de faire en sorte que « nul n’impose ses croyances comme des savoirs ». En effet, il n’y a guère que l’histoire, comme construction de savoir sur l’autre et sur le passé pour ce qu’il a été, sans interférence avec un futur qu’il ignorait, qui puisse démentir aussi bien les sacralisateurs de caricatures et les tueurs fanatisés que ceux qui essentialisent le passé et le décontextualisent ou encore ceux qui croient, par leurs protestations de pacifisme, s’exonérer d’une réflexion indispensable pour sortir de la terrible impasse dans laquelle nous nous trouvons.

Sortir de l’histoire sacrée

De façon très étonnante, l’histoire des origines de l’islam reste encore engluée dans l’histoire sacrée. Il est indispensable et urgent de déconstruire par le savoir les représentations délirantes des islamismes contemporains, et tout autant les interprétations sacralisantes qui déshistoricisent le religieux. En effet, ces dernières sont à terme d’autant plus dangereuses qu’elles couvent à bas bruit, entretenant les fantasmes et nourrissant les interdits que s’imposent des populations en perte de repères qui vont chercher sur Internet tout et n’importe quoi, y compris le pire.

Ce n’est certes pas à l’enseignement de convertir les musulmans français à un islam dont nous aurions le contrôle. Notre action doit porter exclusivement sur le savoir, et les moyens du savoir. La connaissance de l’islam doit être transmise du seul point de vue de l’histoire en ramenant cette histoire à sa dimension humaine, en dépit de tous les interdits que prétendent lui imposer les idéologies diverses qui traversent l’islam contemporain, des plus pacifiques aux plus violentes. L’histoire prémunit contre la croyance qui veut faire de l’autre le même ou qui prétend faire revivre le passé dans le présent. Elle prémunit aussi contre la tentation de s’exonérer par le passé de la responsabilité de ses actes au présent. L’histoire bien comprise combat les folies de l’idéologie par l’intelligence de la variété des situations. Elle permet d’intérioriser le civisme de manière bien plus efficace que n’importe quel apprentissage citoyen – consistant généralement à débiter la litanie des valeurs.

Le Coran, sur le plan social, correspond à un état de société qui n’existe plus : la société tribale de l’Arabie du viie siècle. La tradition dite « prophétique » (contenue dans le hadith) est historiquement plus tardive : deux siècles de décalage par rapport au Coran. Elle correspond donc à une société qui n’avait plus rien à voir avec la première époque de l’islam. Au ixe siècle, l’authenticité de la tradition prophétique a par ailleurs profondément divisé les savants musulmans. Le plus grand courant théologique de l’époque s’y est toujours violemment opposé. Mais le pouvoir politique a fini par se ranger du côté des partisans de cette tradition. L’approche littéraliste, qui convenait mieux aux masses que les raisonnements abstraits des théologiens, a fini par s’imposer comme une sorte de manuel pratique de la religion – le prophète faisait ceci ou cela, il s’habillait comme ceci ou cela, etc. Devenue un mythe fondateur que l’on se raconte sans jamais le questionner, cette conception a été mobilisée au service d’une reconstruction à peu près totale du passé en fonction de nouveaux enjeux de société.

Par exemple, dans le Coran, la lapidation est le fait d’éloigner le diable en lui lançant des pierres, elle n’est en aucun cas un châtiment qui s’applique à des humains. Par contre, dans le hadith, la lapidation commence à apparaître comme une pratique mise en œuvre. Alors que l’anthropologie nous explique que la violence du discours est d’autant plus grande que le passage à l’acte est impossible, certains s’obstinent aujourd’hui à confondre discours et action quand il s’agit de la tradition dite « prophétique ».

Un autre exemple tient aux vêtements des musulmanes. Dans le Coran, la tenue vestimentaire des femmes correspond à l’habit citadin de l’époque, qui n’était pas spécifiquement musulman. En ce temps-là, il s’opposait aux habits des Bédouines et à ceux des esclaves, beaucoup plus libres, du fait des conditions de vie différentes plus que des appartenances religieuses. En se rapportant au contexte historique, on réalise que l’islam coranique n’a jamais cherché à se différencier de la société, mais a cherché au contraire une vie harmonieuse dans celle-ci. Ceux qui étaient blâmés étaient ceux qui se démarquaient et rompaient le consensus social.

On peut étendre ce type d’analyse fondé sur l’historicité à des notions comme le djihad, la charia, l’apostasie, etc. Cela exige de remettre à plat nombre d’idées traditionnelles solidement ancrées dans les esprits et le discours des musulmans. Ce travail scientifique de questionnement de ce qui a été « sacré » est certes plus complexe que l’islam de la répétition. On peut comprendre cette difficulté. Elle ne saurait justifier le déni auquel les responsables musulmans nous ont habitués en France.[/access]

Interdire la fessée? Un rêve d’adulte!

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fesse enfant adulte

fesse enfant adulte

Interdire la fessée en France ? Saisi d’une réclamation par une ONG britannique, le Conseil de l’Europe a condamné la loi française car elle n’interdit pas totalement les châtiments corporels envers les enfants. Laissons un court instant le droit. Et plaçons-nous du côté de la psyché afin d’éclairer ce débat. La réponse se trouve, oserons-nous dire, dans la question : « interdire » et « fessée ». Nous pourrions préciser : « interdiction par l’adulte » et « de la fessée aux enfants ». Quel sentiment anime donc l’adulte pour qu’il cherche à proscrire la possibilité de « fesser » un enfant, le sien et, a priori à domicile, puisque la loi française prohibe déjà le châtiment corporel à l’école ou en prison ? Cet adulte décèlerait-il dans cet acte de fustigation quelque chose de nature à l’embarrasser, lui ?

Cette fessée dont certains appellent de leurs vœux le complet bannissement vient pas exemplifier, tout comme les violences sexuelles sur mineurs[1. Enquête de l’Association « Mémoire Traumatique et Victimologie » réalisée avec le soutien de l’UNICEF France.], cette relation asymétrique entre l’adulte et l’enfant des premiers temps. Une asymétrie génératrice, comme l’ont régulièrement montrée les travaux du regretté professeur Jean Laplanche, d’une séduction originaire, source d’une sexualité infantile « élargie » et productrice de l’inconscient humain. Ce qu’avaient esquissé dès 1905 les Trois essais sur la théorie de la sexualité  de Freud et confirmé ultérieurement les premiers analystes dans les verbatim de la Société psychanalytique de Vienne : l’intromission dans l’univers du tout-petit, par les gestes quotidiens les plus anodins et les plus innocents (allaitement, soins, tendresse, jeux…), de messages énigmatiques car compromis par la sexualité infantile et refoulée de ces adultes.

Sur France Info, le Docteur Gilles Lazimi, favorable à une interdiction complète des fessées, énonce : « il ne faut pas toucher un enfant ». Ecueil infranchissable pour le médecin, point de départ pour la réflexion du psychanalyste : comment différencier, en termes d’intolérance psychique, l’infiltration du sexuel infantile et refoulé de l’adulte sur l’enfant de l’attentat sexuel criminel sur mineurs ? Question encore plus insoluble si nous prenons en compte les solides enseignements de la clinique : confondus dans l’inconscient infantile de l’adulte, aimer et punir participent de cette communication originelle des premiers âges de la vie qui mêle amour et haine, apaisement et excitation pulsionnels, objet et fantasme, corps et surface corporelle. Mais aussi séduction et vengeance : c’est dans cet inconscient infantile de l’adulte, réactivé à l’occasion de sa relation avec le tout petit, que logent les « impulsions hostiles qui se manifestent dans la maltraitance des enfants »[2. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne  T.III, 1910-1911, Séance du 11 janvier 1911, Gallimard, 1979.].

Allons encore plus loin : l’interdiction de la fessée, légitime au demeurant pour le sens commun, vient mettre un sceau, « sanctuariser » ce que l’adulte « ayant autorité » cherche à abolir dans l’esprit de l’enfant. Fascinant paradoxe déjà mis en lumière par une épitre de Saint Paul aux Romains « Ainsi, je n’aurais pas connu la convoitise si la loi n’avait dit : tu ne convoiteras point » (Rom, 7, 7). C’est même l’admonestation et la censure par le monde des adultes qui viennent « confirmer » aux enfants la présence inavouable de la chose sexuelle : Montaigne (Essais, III, 5) s’en délecte par une anecdote révélatrice à propos de sa fille trébuchant dans son exercice de lecture sur le mot de « fouteau » (autre nom du hêtre) mot dont la gouvernante nia brutalement la signification. Et Montaigne de conclure : « le commerce de vingt laquais n’eût su imprimer en sa fantaisie… l’intelligence et toutes les conséquences du son de ces syllabes scélérates comme le fit cette bonne vieille par sa réprimande et interdiction ».

*Photo : wikicommons.

Il faut négocier avec le régime d’Assad

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randa kassis assad syrie russie

randa kassis assad syrie russie

Opposante de longue date au régime syrien, présidente-fondatrice du Mouvement de la société pluraliste, Randa Kassis a dernièrement publié Le Chaos Syrien (avec Alexandre Del Valle, éditions Dhow, 2014).

Ancienne membre du Conseil national syrien qui représentait les différentes tendances de l’opposition, vous prônez un grand dialogue national entre toutes les composantes de l’échiquier politique syrien, Baas compris. Mais n’est-ce pas irréaliste de croire Bachar Al-Assad prêt à céder le pouvoir ?

Il est évident que Bachar Al-Assad n’est pas prêt à céder le pouvoir, mais c’est avec Moscou que nous trouverons la solution à ce blocage. Il faut agir par étapes. La première priorité est de combattre les islamistes radicaux en soutenant les combattants kurdes, tout en reprenant le dialogue avec le régime de Damas avec l’aide des Russes. Et si je parle d’une solution politique et négociée, cela ne veut pas dire que je privilégie la douceur.

Le combat contre l’Etat islamique est donc devenu votre priorité absolue. Peut-on éradiquer cette entité terroriste sans une opération militaire  au sol ?

Certainement pas.  La coalition internationale doit continuer les frappes aériennes qui accompagnent les opérations au sol menées par les Kurdes. Il faut se battre sur deux fronts : d’abord, le front militaire en équipant les combattants kurdes puis, dans un second temps, nous devons ouvrir des discussions politiques entre les opposants et le régime Assad, avec la médiation des Russes qui a débuté à la fin du mois de janvier. J’espère que les Occidentaux se joindront bientôt à ce processus.

Alliée de l’Occident, la Turquie a récemment effectué une incursion à l’intérieur du territoire contrôlé par l’Etat islamique afin de récupérer la dépouille du grand-père du fondateur de l’Empire ottoman. Aucune balle n’a été tirée, ni aucun combat mené. Ankara est-il l’allié objectif, sinon le complice, de l’Etat islamique ?

La Turquie d’Erdogan a démontré son hostilité à tout plan de paix pour la Syrie. On la soupçonne à juste titre de soutenir l’Etat Islamique et de faciliter aux djihadistes le passage de la frontière turco-syrienne. Comment accepter plus longtemps les agissements criminels du Sultan Erdogan alors que son pays est censé être l’allié de la France au sein de l’Otan ?Personnellement, je suis convaincue que la Turquie d’Erdogan n’est pas un allié fiable de l’Occident et que son « islam modéré » n’a rien à envier à l’islam radical.

D’autres pointent les responsabilités des pays du Golfe dans l’islamisation de l’insurrection syrienne…

Les pétromonarchies, et tout particulièrement le Qatar mais aussi des princes saoudiens et koweïtiens, ont financé plusieurs groupes radicaux en Syrie. Ces pays ont totalement disqualifié l’opposition armée en rendant les multiples brigades armées dépendantes financièrement de monarchies corrompues liées aux pires islamistes radicaux. Résultat : les rebelles armés sont devenus hostiles au principe même d’Etat-nation et ont adopté l’idéologie salafiste qui aspire à établir l’Oumma Islamiyya [nation islamique] par-delà les frontières. Cette vision du monde est fortement influencée par le wahhabisme saoudien qui cherche à répandre sa conception rigoriste de l’islam à travers le monde.

Alain Finkielkraut réagit aux propos du président du Crif

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

alain finkielkraut cukierman

Cette semaine, Alain Finkielkraut revient sur la polémique qu’a provoquée Roger Cukierman, président du Crif, en qualifiant Marine Le Pen d' »irréprochable » face à l’antisémitisme et en déclarant que les actes judéophobes émanaient principalement d’une « toute petite minorité de la communauté musulmane ».

Des propos « irréprochables », selon Alain Finkielkraut, en ce qu’ils se dispensent de toute « amalgame ». Or, selon les canons de la doxa médiatique, « pour ne pas être traité d’islamophobe, il faut dire que les crimes et saccages commis au nom de l’islam n’ont aucun rapport avec la religion musulmane et que les musulmans qui les commettent ne sont pas de vrais musulmans ». À suivre !

Nemtsov assassiné à Moscou

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boris nemtsov russie poutine

boris nemtsov russie poutine

Il est aujourd’hui prématuré de vouloir désigner un coupable dans l’assassinat de Boris Nemtsov, mais au vu de l’émotion que cet acte odieux a provoqué, on peut néanmoins poser un certain nombre de questions. Ayant connu personnellement Nemtsov au début des années 1990, quand il fut élu maire de Nijni-Novgorod, puis l’ayant rencontré à plusieurs reprises jusqu’à son entrée au gouvernement, j’ai été ému, comme bien d’autres.

Je n’oublie pas non plus que le ralliement de Nemtsov aux idées libérales qui avaient cours en Russie à cette époque en fit un des responsables (même s’il ne fut pas, et de loin, le principal responsable) de la détestable politique économique qui conduisit le pays à la ruine et sa population à la misère, jusqu’à la crise financière de 1998. À partir de 2004, et de la « révolution orange » en Ukraine, il s’était rapproché de l’équipe de Victor Ioutchenko et des « pro-occidentaux » en Ukraine, au point de devenir un éphémère conseiller du gouvernement ukrainien. Son opposition à Poutine l’avait conduit à fréquenter les milieux oligarchiques et des gens étranges à Kiev. Plus récemment, il avait pris fait et cause pour le mouvement dit « de Maïdan » et il critiquait la position du gouvernement russe à propos de la crise ukrainienne.

Son opposition systématique à Vladimir Poutine l’avait marginalisé et il était bien moins connu que d’autres figures de l’opposition comme Zyuganov (le dirigeant du Parti Communiste de Russie ou KPRF), Alexeï Koudrine, l’ancien ministre des finances, ou même Navalny. Aux dernières élections son micro-parti avait eu moins de 1% des suffrages et, de fait, n’avait aucun poids. Il n’était donc nullement « la » principale figure de l’opposition à Vladimir Poutine comme on cherche à le présenter en France et aux Etats-Unis, mais, en dépit de son jeune âge (il avait 55 ans) il était en fait un « homme du passé ». Il faut avoir ces éléments en tête quand on réfléchit à « qui aurait eu intérêt à tuer Nemtsov ».

Les premières questions qui viennent à l’esprit concernent le scénario de son assassinat. On sait qu’il avait diné avec un mannequin ukrainien au restaurant qui se trouve dans l’enceinte du GOUM, dont une des sorties donne sur la Place Rouge. A partir de là, les choses semblent avoir été les suivantes :

  1. Nemtsov et son amie sont sortis à pieds du restaurant, sont passés devant l’église de Basile le Bienheureux et ont pris le grand pont qui traverse la Moskova. Vu l’heure (entre 23h et 24h) et la saison, il n’y avait pas grand monde sur le pont.
  2. Nemtsov a été tué par un tireur qui était dans une voiture (ou qui serait monté), suivant Nemtsov vraisemblablement, et qui a tiré 8 ( ?) balles dont 4 ont fait mouche dans le dos de Nemtsov. L’arme utilisé semble avoir été un pistolet automatique de type Makarov.
  3. La compagne de Nemtsov n’a pas été touchée dans le tir.

Ceci soulève plusieurs questions. Un tir depuis une voiture en mouvement implique que l’on ait parfaitement identifié la « cible » et surtout que l’on connaisse son parcours. Cela implique aussi un degré d’expertise dans le maniement des armes qui n’est compatible qu’avec le meurtre par « contrat ». Le risque de manquer la « cible » ou de ne lui infliger que des blessures non mortelles est élevé. De ce point de vue on peut se demander pourquoi ne pas attendre que Nemtsov soit rentré chez lui ? Le mode classique de l’assassinat par « contrat » se fait dans un lieu où l’on est sûr de trouver la victime, la cage d’escalier de son appartement ou quand la personne sort d’un restaurant en règle générale. Or, ce n’est pas ce qui a été fait. Le choix du lieu du crime pourrait impliquer une intention démonstrative. Comme celle d’impliquer Vladimir Poutine dans ce meurtre ? En tous les cas il est évident que les assassins ont pris des risques qui semblent indiquer une intention politique. Tout ceci fait penser à une mise en scène.

Les conditions techniques du meurtre.

On peut certes comprendre que les assassins ne tirent pas sur Nemtsov à sa sortie du restaurant. C’est un lieu où il y a toujours du monde et qui est très surveillé. Mais, le modus operandi soulève lui aussi plusieurs questions.

  1. Comment les assassins pouvaient-ils être sûrs du trajet qu’allaient suivre Nemtsov et sa compagne ? Si un fort degré de certitude existait, cela pouvait permettre aux tueurs effectivement d’intervenir sur le pont au moment voulu. Mais, si aucune certitude n’existait, comment pouvaient-ils être sûrs que Nemtsov serait, au moment voulu, sur le pont. On voit que cela impliquait un niveau d’organisation important.
  2. La voiture, une Lada blanche, ne pouvait en effet circuler sur la Place Rouge. Nemtsov n’a donc pas pu être suivi par les tueurs de sa sortie du restaurant jusqu’au moment ou il rejoint la voie routière. Pendant plusieurs centaines de mètres la voiture ne peut suivre ni précéder Nemtsov. Elle a donc dû intercepter la trajectoire du couple. Cela vaut que l’on soit dans le cas d’un tireur DEPUIS la voiture ou d’un tireur montant après avoir fait feu et cela implique très probablement un ou plusieurs complices qui suivent Nemtsov et qui indiquent (par téléphone mobile ?) aux futurs tueurs la situation de Nemtsov et de sa compagne. Mais, on peut aussi penser à une autre hypothèse, qui est techniquement possible. Ainsi, une balise aurait pu être emportée à son insu (ou volontairement ?) par Nemtsov ou la jeune femme, qui aurait donné à la voiture des tueurs la position et le déplacement exact du couple.
  3. La différence de vitesse entre des piétons et une voiture implique de plus une synchronisation parfaite pour que la voiture vienne à la hauteur de Nemtsov quand ce dernier est sur le pont. Ici encore, ceci est compatible tant avec l’hypothèse de complices qu’avec celle d’une balise.

On le voit, sauf si pour une raison ou une autre les tueurs savaient parfaitement quelle était la destination de Nemtsov et de la jeune femme, le meurtre impliquait une organisation sophistiquée, impliquant soit des complices (certainement un pour indiquer le moment de sortie du restaurant et un autre pour indiquer le moment où Nemtsov et sa compagne se sont engagés sur le pont) soit des moyens électroniques de surveillance et de localisation (une balise). Ceci explique pourquoi la justice russe a tout de suite privilégié l’hypothèse d’un meurtre organisé.

Quelles hypothèses ?

La presse, en France et dans les pays occidentaux, privilégie l’hypothèse d’un meurtre soit commandité par le Kremlin, soit par des mouvements nationalistes proches du Kremlin. Disons tout de suite que la première hypothèse n’est pas cohérente avec le lieu du crime. De plus, on voit mal quel intérêt aurait le gouvernement russe à faire assassiner un opposant, certes connu, mais désormais tombé à l’arrière-plan politique. Quand Vladimir Peskov, porte-parole du Président Poutine dit que Nemtsov ne représentait aucun danger, aucune menace, pour le pouvoir, c’est parfaitement exact. Si, à travers l’assassinat de Nemtsov on cherchait à terroriser les autres opposants, il aurait été plus simple de le tuer chez lui. L’hypothèse d’une implication, directe ou indirecte, du gouvernement russe apparaît donc comme très peu probable.

Une autre hypothèse, privilégiée par l’opposition russe, est que le crime aurait été commis par une fraction extrémiste, proche mais non directement reliée, au pouvoir russe. Effectivement, des groupes extrémistes ont menacé divers opposants, dont Nemtsov. Ces groupes reprochent d’ailleurs à Vladimir Poutine sa « tiédeur » dans le soutien aux insurgés du Donbass, et alimentent en volontaires l’insurrection. Il est parfaitement possible de trouver dans les rangs de ces mouvements des personnes capables de commettre ce meurtre. Mais alors il faut répondre à plusieurs questions :

  1. Comment un groupe de ce genre peut-il disposer des moyens sophistiqués qui ont été employés pour tuer Nemtsov ?
  2. Pourquoi ces gens, dont on peut penser qu’ils sont viscéralement anti-ukrainiens, auraient-ils épargné la jeune femme accompagnant Nemtsov ?

Ici encore, si l’assassinat avait eu lieu à la sortie du restaurant, ou chez Nemtsov, on pourrait croire à cette hypothèse. Mais, les conditions de réalisation de l’assassinat, et la mise en scène implicite qui l’entoure, semblent difficilement compatibles avec l’acte d’un groupe extrémiste. Disons-le crument : le niveau d’organisation de cet assassinat porte probablement la trace de l’implication de « services », que ces derniers soient d’Etat ou privés (et les oligarques ont les moyens de faire appel à des services « privés »).

Il faut le répéter, l’implication des services russes ne fait aucun sens. Du point de vue de Poutine et du gouvernement cet assassinat est une catastrophe à la fois politique mais aussi en termes de guerre de l’information.

Une provocation ?

L’hypothèse d’une provocation a été tout de suite avancée par Vladimir Poutine et par le gouvernement russe. Bien entendu, on peut comprendre l’intérêt pour Poutine de cette hypothèse. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que c’est elle qui est, en l’état de nos connaissances sur les conditions de la mort de Boris Nemtsov, la plus cohérente. Cette provocation aurait pu être organisée par beaucoup de monde, car bien des pays, et bien des gens, ont intérêt à faire un croc-en-jambe de ce type à Vladimir Poutine.

Cet assassinat, à la veille d’une manifestation d’opposition, peut parfaitement déstabiliser la situation politique, non pas en Russie mais du moins sur Moscou. Il concentre l’attention sur Vladimir Poutine, qui va devoir maintenant faire la preuve de son innocence tant la suspicion dont il est l’objet est forte. L’émotion est importante à Moscou, ce que montre l’ampleur de la manifestation en hommage à la mémoire de Boris Nemtsov, qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes ce dimanche 1er mars. C’est pourquoi, il est de l’intérêt de Vladimir Poutine de faire la lumière le plus vite possible sur ce crime.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : Pavel Golovkin/AP/SIPA. AP21700261_000011.

Quinze ans de perdus

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ecole banlieues antisemitisme

ecole banlieues antisemitisme

« Pfff, Hitler, il a pas fini le boulot, M’sieur ! » Cette remarque d’un gamin de 15 ans, je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant, ce n’était pas hier, c’était en 1998, lors de mon premier cours sur l’histoire de la Shoah. Ce fut une gifle, la première d’une litanie qui s’est poursuivie jusqu’à hier – en réalité, il y a un mois, le 8 janvier précisément. Au lendemain de l’attentat contre Charlie, une autre gamine m’a dit très posément : « J’en ai marre de ces gens qui renient leurs origines et veulent s’intégrer dans votre République. » Dix-sept ans se sont écoulés entre les deux propos et les deux élèves. Pendant toutes ces années, ceux qui tentaient d’alerter sur la pénétration croissante, dans la jeunesse des « quartiers », de l’antisémitisme, de la haine de la France, du complotisme et de l’islamisme radical, ont été ignorés, considérés comme paranos, voire suspectés de nourrir des intentions douteuses et des préjugés stigmatisants. Certains beaux esprits qui voulaient résolument ne pas voir et empêcher quiconque de voir se rassuraient en répétant que ces idées déplorables – évidemment produites par la relégation sociale – étaient tout à fait minoritaires. Minoritaires, la belle affaire ! Encore heureux ! Parce que, tout de même, depuis 2006, 28 personnes ont été tuées par des Français, nés, grandis et radicalisés en France, tous passés par l’école de la République et tous formatés par ces idées minoritaires. Imaginez le carnage si elles étaient majoritaires.[access capability= »lire_inedits »]

Après le massacre de Charlie Hebdo, et, surtout, face aux fractures qu’il a mises en lumière, il faut avoir des œillères pour continuer à ne pas voir. Certes, il y aura toujours des professeurs pour expliquer qu’ils sont coupables (et nous avec eux) d’avoir fabriqué des assassins. Mais même le ministère de l’Éducation nationale a dû admettre, après avoir tenté de minimiser, qu’un nombre non négligeable d’élèves avaient approuvé l’attentat, contesté sa réalité ou perturbé les hommages. Plus que le crime lui-même, c’est l’affaire de la minute de silence qui en a dessillé (et affolé) beaucoup. Comment !? Que se passe-t-il ? De jeunes Français n’adhèrent pas à nos valeurs fondamentales ? On tue des journalistes parce qu’ils dessinent et des jeunes comprennent, justifient ou admirent ? Mais c’est impossible, on est où, là !?

On est où ? En France, pardi ! Enfin, dans une France que vous ne connaissez pas et que, depuis quinze ans, moi et quelques autres avons essayé, en vain, de vous montrer. Des livres paraissaient, que vous n’avez pas lus. Elle vous semblait si loin cette France, 10 kilomètres à vol d’oiseau. Bien des choses ont été dites et écrites, bien des problèmes dénoncés. En octobre 2002, la parution des Territoires perdus de la République était accueillie par une indifférence teintée de réprobation. Les grands organes et les grandes voix de la presse de gauche optèrent soit pour le silence, soit pour la démolition en règle, jugeant le livre stigmatisant, raciste, parano – la panoplie des épithètes n’a guère varié. À la notable exception du Nouvel Obs qui réalisa une bonne enquête sur les phénomènes que nous observions. Laquelle n’eut pas le moindre écho. Dans les salles des profs, les auteurs du livre étaient regardés de travers, comme des voyous qui auraient enfreint l’omerta. Lors d’une réunion syndicale, un « camarade » pointa vers moi un doigt accusateur avant d’affirmer avec assurance : « Nos élèves ne peuvent pas être antisémites !!!» Ha ! bon, peut-être existait-il un vaccin contre l’antisémitisme ? Certains de mes élèves avaient visiblement échappé à la piqûre. Ma principale me convoqua dans son bureau : « Monsieur, autant vous dire que je ne vois pas la même chose que vous ! » Tu m’étonnes… Tu ne sors jamais de ton bureau… Le Monde m’interviewa. Sans contester la réalité de l’antisémitisme que je décrivais, la journaliste prit soin d’interroger une collègue qui officiait dans un collège situé dans la même ville, à 500 mètres du mien, et qui, elle, n’observait rien de tel. L’article précisait que j’étais juif. En l’absence d’une mention comparable pour ma collègue, j’en conclus qu’elle devait être « normale ». Un parano, vous dis-je…

En 2008, j’enfonçais le clou en sortant Tableau noir, la défaite de l’école, un rapide succès auprès de ma mère et de ma sœur. J’y racontais que certains de mes élèves se battent avec 500 mots de vocabulaire et sont pratiquement incapables d’abstraction et de pensée articulée. Leur misère intellectuelle vertigineuse les empêchant de comprendre et de penser le monde dans lequel ils vivaient, ces pauvres gosses s’en inventaient un en noir et blanc, peuplé de gentils et de méchants, souvent désignés par les gourous du moment, rappeurs ou illuminés divers. Internet faisait déjà des ravages chez des adolescents incapables de hiérarchiser ou de classer des informations. Christian Bonrepaux, du  Monde des livres, eut l’amabilité de lire la quatrième de couverture et la table des matières de mon livre avant d’en faire la recension. « On peut évidemment trouver un exemple de chaque cas que décrit Iannis Roder », concédait-il, avant de conclure à ma « vision catastrophiste ». En somme, je cassais l’ambiance.

Il y eut encore, en mars 2012, après l’équipée sanglante de Merah, cette minute de silence bafouée, déjà, par les mêmes qui, trois ans après, ne seraient pas Charlie. Mais non…, rien, à peine quelques articles provoquant les répliques habituelles sur des incidents isolés montés en épingle par quelques réacs.

Comment expliquer cette obstination dans l’aveuglement ? Croyait-on échapper au réel en refusant de le nommer ? Le plus tragique, c’est qu’il aura fallu que des journalistes soient tués, des journalistes un peu anars, beaucoup de gauche, vraiment marrants et super sympas, pour qu’on accepte enfin, comme le suggérait Péguy, de « voir ce que l’on voit ». Pourtant, avant ce 7 janvier 2015, le fanatisme islamiste avait déjà tué – des militaires et des juifs. Il y aurait, clamait-on alors, « un avant et un après Merah » ! Cette fois, on avait compris, ce serait tolérance zéro pour les propagateurs de haine. En réalité, il n’y eut pas d’après-Merah. Pas de manifestation monstre, pas de réflexion de fond, pas d’analyse lucide de la situation – qui aurait été trop anxiogène. On sentait aussi une sorte d’embarras devant ces victimes, comme si  on n’avait pas été capable d’établir un lien clair entre l’assassinat des soldats et celui des enfants juifs et de leur père. Certains se demandèrent innocemment : « Pourquoi les soldats ?» C’est vrai, que le terrorisme islamique s’en prenne aux juifs, on a l’habitude, mais ces soldats, ils n’avaient rien fait. Pourquoi les coiffeurs… ? Les vieilles blagues ont la vie dure. Pour qui cherche à comprendre l’idéologie des assassins, le lien entre tous ces crimes est évident : les soldats et les policiers représentent l’État impie et honni et, quand ils sont musulmans (ou qu’ils ont l’air de l’être), ce sont des traîtres. Charlie, c’est encore la France et ce qu’elle a de plus détestable pour les fanatiques, son esprit libre et libertaire, son anticléricalisme moqueur.

En attendant, ces deux épisodes sanglants se sont achevés par l’assassinat de juifs, dont trois, à Toulouse, avaient moins de 7 ans. Il serait temps d’admettre que ce choix a une signification et que, pour un certain islam, la haine des juifs est une seconde nature. Après Merah, on s’est empressé de l’oublier. Après Charlie, après Vincennes, nul ne dira plus qu’il ne le savait pas. À l’exception, bien sûr, des quelques imbéciles qui ont claironné que Coulibaly était entré par hasard dans un magasin cacher, et de prétendus intellectuels qui se sont fendus de tweets pour demander que les victimes de Vincennes ne soient pas désignées comme juives, parce qu’il ne fallait pas communautariser le crime – il faudrait arrêter de la ramener avec vos histoires de juifs. Mais, au sommet de l’État, on a parlé haut et fort : « Quand on tue un juif, on s’en prend à la République. » Et beaucoup de Français ont compris que le meurtre de juifs n’est pas une affaire de juifs. Ils ont découvert la logique criminelle, le fil qui relie les soldats, les policiers, Charlie, la France, la liberté, la République, les juifs, et qui n’est rien d’autre qu’une haine inextinguible du monde démocratique. Et ils commencent à chercher des explications.

On s’est alors souvenu de ces profs dont on avait vaguement entendu parler quelques années plus tôt. Ils racontaient le délitement des liens sociaux, la montée, dans certains espaces, des discours religieux, des propos homophobes, sexistes ou antisémites, la contestation grandissante des valeurs républicaines. Des réacs, des grincheux, adeptes étriqués du « c’était mieux avant ».

Nous nous étions habitués à ne pas être entendus, presque résignés au refus d’une partie notable de nos élites de voir le monde tel qu’il est. Et voilà, il y a eu Charlie. Et mon téléphone a sonné sans interruption. « Bonjour, c’est Europe 1…, LCI, BFM, La Cinq, Arte, France 2, RMC, France Inter, Le Monde, RTL, etc. ». Ils voulaient tous me recevoir. Soudainement, il était urgent d’entendre ce que je racontais depuis quinze ans. C’est qu’il y avait une « actu », et une sacrée « actu ». Et avant, la réalité, ce n’était pas de l’actu ?

Bien sûr, j’ai accepté. Je n’allais pas laisser passer cette occasion de dire à mes concitoyens ce qui se passe dans leur pays. Mais, au fond de moi, je suis triste et en colère. Triste qu’il ait fallu de tels drames pour qu’on nous écoute. En colère parce qu’il en faudra peut-être d’autres pour que certains sortent du déni de réalité et cessent de déresponsabiliser les jeunes « de banlieue » en les encourageant dans leur statut victimaire, comme s’ils étaient par nature incapables d’être des acteurs de leur vie. Finalement, ces discours qui assignent à ces gosses un statut fantasmé de colonisés sont néocolonialistes. Mes élèves méritent mieux.

Il faudra bien que nous nous demandions clairement comment nous allons aider ces gamins à se libérer de l’emprise du religieux. Toutes les réformes éducatives ou pédagogiques ne serviront à rien si la République ne donne pas aux professeurs les moyens – y compris intellectuels – de tenir une position ferme. Nous devons assumer notre histoire, et d’abord celle de nos XIXe et XXe siècles, rythmés par la lutte entre deux visions du monde qui nous a permis de délivrer notre organisation sociale et politique de conceptions archaïques. Nous devons mettre en avant les bienfaits de la sécularisation, et rappeler combien cette bataille républicaine fut violente. Au lieu de quoi nous avons peur de notre ombre, incapables de dire les choses de peur de « stigmatiser » ou « d’amalgamer ». Quand notre pays a renvoyé le catholicisme à la sphère privée, il ne s’est pas posé ces questions, et le corps enseignant était en première ligne. Aujourd’hui, parce qu’ils voient leurs élèves comme des victimes et qu’ils se vivent comme des privilégiés, des enseignants brident leur discours et, à force d’expliquer, finissent parfois par excuser des comportements inacceptables. Si nous voulons que notre pays avance, avec ces quartiers, avec ces gamins, c’est d’abord cette idéologie qu’il va falloir profondément changer.[/access]

*Photo : LILIAN AUFFRET/SIPA . 00704370_000005.