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Chrétiens : pendant ce temps, en Occident…

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Chrétiens Occident profanation cimetière égliseAlors que des centaines de milliers de chrétiens d’Orient sont martyrisées au nom de leur foi, la France fait figure de refuge pour ces Arabes que les islamistes appellent « adorateurs de la Croix ». Ici, on ne tue pas un chrétien parce qu’il est chrétien. Mais les églises et autres cimetières ne sont pas pour autant épargnés. Tandis que l’on nous parle quotidiennement d’une flambée de l’« islamophobie », il semble que les actes antichrétiens passent toujours à l’as.

Exemple : la semaine dernière, dans la commune de Maisse, en Essonne, a eu lieu un fait divers tout juste relayé, en quelques lignes, par le site web du Parisien et une gazette locale. Mercredi 4 mars au matin, le Père Lucien Zomahoun, prêtre de la paroisse, se rend à l’église et découvre « un vrai champ de bataille » : décorations renversées dans le cœur, bancs entassés et brûlés… « J’ai eu peur, nous confie-t-il. On n’a jamais été inquiétés, mais dans le bus ou ailleurs, on entend souvent des jeunes menacer de brûler des églises. » Il prévient donc les gendarmes, qui interpelleront dans l’après-midi un jeune homme de 25 ans. Déséquilibré, celui-ci sera interné à sa sortie de garde à vue.

Le lendemain soir, vers 21h30, ce sont en revanche deux hommes cagoulés qui débarquent dans une église évangélique de la Courneuve. Armés de fusils à canon scié, ils menacent les cinq fidèles présents, pour les délester de leurs téléphones portables et sacs à main, puis prennent la fuite. Une enquête sera ouverte suite aux plaintes déposées par les victimes. Mais encore une fois, la nouvelle ne fera l’objet que d’une ou deux brèves sur Internet. Ce genre d’actes criminels, bien éloignés des incivilités telles que tags ou injures, n’intéressent manifestement pas beaucoup les médias nationaux.

Selon les chiffres du ministère de l’Interieur, les édifices religieux et les cimetières chrétiens subissent chaque année plus de 80% des dégâts infligés à l’ensemble des lieux de culte français. Mais personne ne parle de « christianophobie », et pour cause : « S’agissant d’une éventuelle recension des actes antichrétiens à l’instar de celles qui sont effectuées pour les actes antisémites et les actes antimusulmans, les responsables des différentes églises (sic) et confessions chrétiennes n’ont jamais fait part de la demande d’un indicateur spécifique auprès des pouvoirs publics », précisait en avril 2013 le ministère, en réponse à une question écrite posée quelques mois plus tôt par Marc Le Fur, député UMP des Côtes d’Armor.

En clair, les chrétiens français n’ont jamais souhaité se présenter comme les cibles d’une « phobie » particulière. Ce choix d’éviter la concurrence victimaire consiste sans doute de leur part à ne pas communautariser la question des dégradations de lieux de culte, également réprimées par la loi quelle qu’en soit la motivation. L’Eglise de France, meilleure alliée de la République « une et indivisible », qui l’eût cru ? C’est pourtant tout à son honneur en ces temps de repli communautaire, et alors que le PS – oui, le PS ! – promeut le développement de l’enseignement privé confessionnel.

Il n’en demeure pas moins que sur un total de 667 incidents ayant touché un lieu de culte, ce sont pas moins de 543 atteintes à des sites chrétiens qui ont été recensées en 2012. Pour un cimetière juif de Sarre-Union – dont la France s’émeut à juste titre qu’il ait encore une fois été profané, quelques semaines après l’assassinat de quatre juifs à Paris –, une vingtaine de cimetières catholiques sont saccagés. Et pour un excité qui s’en prend à une mosquée, six ou sept églises sont endommagées chaque année. A bon entendeur…

*Photo : Wikimédia Commons

ZAD de Sivens : voilà, c’est fini…

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zad sivens jeunesse rurale

Le conseil général du Tarn a fait connaître sa décision : le projet original du barrage de Sivens est officiellement abandonné et les dimensions de l’ouvrage seront ramenées à celles d’une retenue beaucoup moins vaste. La décision ne paraît déjà pas satisfaire grand-monde. Les opposants au barrage réclament que soit plutôt exploitée « l’eau qui dort chaque année dans les retenues collinaires », soit « deux millions de m3 », estiment les représentants du Collectif du Testet, une hypothèse que le conseil général a de nouveau rejetée. Néanmoins, pour tous ceux qui dénonçaient la tentation d’un retour en arrière « sous la pression des casseurs », c’est aussi une défaite. Et en se pliant en partie aux préconisations du rapport du ministère de l’Ecologie, quant aux dimensions de l’ouvrage, le conseil général du Tarn n’a fait que prêter l’oreille aux arguments des détracteurs de l’enquête d’utilité publique menée en 2012 par la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), dont l’évaluation avait été jugée beaucoup trop ambitieuse. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et beaucoup d’argent a été dépensé. C’est l’Etat qui remboursera, autant dire le contribuable.

Les derniers occupants de la « Zone à Défendre » ont été évacués vendredi après-midi par la police. Il ne reste de la zone humide du Testet qu’un vaste terrain vague à demi-boueux et recouvert sur sa plus large partie par un tapis de copeaux de bois : tout ce qui subsiste des arbres déchiquetées par les broyeuses avant que les travaux ne soient interrompus par les zadistes. De leur présence, seules les habitations de fortune, les miradors et les douves et palissades du camp retranché témoignent encore… L’affaire de Sivens a été présentée comme un match entre paysans et écologistes, entre agriculteurs privés de leur barrage et zadistes radicaux et violents. C’est aller un peu vite en besogne. On retrouvait aussi parmi les opposants nombre d’agriculteurs qui jugeaient le projet trop ambitieux et inutilement coûteux. Zadistes mis à part, le fiasco de la retenue de Sivens illustre aussi les dysfonctionnements de la démocratie locale. Les chiffres avancés par la CACG, dans sa réévaluation en 2009 d’un premier rapport établi en 2001, furent déjà jugés fantaisistes par les associations montées au créneau. Face au gâchis du projet de Sivens, ces dernières dénoncent aujourd’hui un système dans lequel les mêmes élus ont la possibilité de siéger au Conseil Général, au conseil d’administration de la CACG qui diligente l’enquête publique, tout en étant maître d’œuvre des travaux, et à l’Agence de l’eau, qui procède également à l’évaluation des besoins et peut accorder des subventions. Un système qui favorise donc tout à fait légalement la collusion d’intérêt tandis que la société civile a bien peu de possibilités de réclamer des éclaircissements avant que le vote n’intervienne et que les travaux ne débutent. D’autant que les investissements envisagés peuvent être bien plus importants que les huit millions d’euros du premier projet de retenue à Sivens.

Dans un rapport intitulé « Adour-Garonne 2050 », la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne préconise des aménagements pour la région d’un coup de un milliard d’euros pour répondre aux besoins en eau jusqu’en 2050. Sans remettre en cause l’utilité de ce plan, il convient peut-être de tirer quelques enseignements de l’affaire de Sivens, qui ne se réduit pas seulement à la sauvegarde d’une zone humide ou à l’affaire de la ZAD mais traduit l’opacité d’un processus décisionnaire qui peut, le cas échéant, coûter cher, très cher.
L’affaire laissera, c’est certain, des traces durables dans les esprits. « De part et d’autre, il n’y a plus que de la haine, le Tarn c’est devenu l’enfer ! », confie, atterré, un artisan de la commune de Gaillac. Pour les uns, Sivens a révélé la formidable capacité de nuisance des associations écologistes, capables de ruiner un projet en venant bouleverser la tranquille routine décisionnaires des élus locaux. Pour d’autres au contraire, Sivens a mis en valeur le rôle très obscur de la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne et l’influence très négative de la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), considérée par beaucoup moins comme un syndicat que comme un lobby au service d’intérêts économiques plus qu’agricoles. Quel que soit la justesse de ces arguments que ne cessent de se renvoyer opposants et partisans du barrage, les politiques apparaissent de leur côté doublement coupables : coupables d’avoir favorisé un processus de décision opaque en faveur d’un projet inadapté, ou coupables par complaisance d’avoir laissé la situation pourrir jusqu’à devenir incontrôlable puis tragique entraînant la mort d’un jeune homme dans la petite vallée du Testet.

L’affaire du barrage de Sivens trouve aujourd’hui son épilogue, qui n’est peut-être encore qu’un rebondissement, mais l’évacuation de la ZAD n’efface pas un autre problème très local qui est celui du sort de la jeunesse des zones rurales. Il n’y avait pas, chez les zadistes, que des bobos festifs, des punks à chiens ou des casseurs. Parmi les occupants de la zone à défendre, il y avait aussi beaucoup de travailleurs agricoles, d’étudiants ou de jeunes cultivateurs mis sur le carreau par une logique économique qui réserve subventions et aides aux grandes exploitations et favorise la concentration des terres et des moyens, mettant sur la touche une grande partie des jeunes actifs. Les banlieues ont beau avoir plus la cote médiatiquement, la situation n’est pas moins mauvaise, elle est même bien pire si l’on considère le champ des possibilités offertes, pour un jeune de vingt ans dans le Tarn-et-Garonne en 2015.

La longue occupation de la zone humide n’a pas non plus été une sorte de revival champêtre de mai 68. Elle est plutôt l’expression d’un conflit de générations qui touche aussi de plein fouet le monde rural. Le taux de chômage dépasse les 30% chez les 18-25 ans ne génère pas vraiment d’euphorie révolutionnaire comparable à celle du joli mois de mai. C’est plutôt la tentation du repli sur soi qui semblait caractériser une partie des zadistes concevant une utopie réduite à un microcosme autogéré. « C’est l’envie qu’on leur fasse une place chez eux, dans un coin, dans leur région, la possibilité de s’enraciner », résumait un sympathisant. Mais s’enraciner dans quoi ? La ZAD de Sivens, au-delà des caricatures, a rappelé une réalité sociale : celle de campagnes de moins en moins paysannes et de plus en plus vides. Ce monde agricole désuni et le monde bigarré des zadistes, rappelle ce que Jacques Le Goff écrivait en 2012 à propos du village provençal du Cadenet : « À l’ancienne collectivité, rude, souvent, mais solidaire et qui baignait dans une culture dont la “petite” et la “grande patrie” étaient le creuset, a succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, réseaux et univers mentaux, parfois étrangers les uns aux autres, coexistent dans un même espace dépourvu d’un avenir commun… »

*Photo : Balint Porneczi/AP/SIPA. AP21703149_000002.

Mugabe, seigneur en son continent

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robert mugabe union africaine

Comme chaque année, Robert Mugabe a fêté son anniversaire avec faste. Selon le Guardian, deux éléphants, deux buffles, cinq impalas et un lion ont été gracieusement offerts par un fermier zimbabwéen. En tout, 91 vaches et une trentaine d’éléphants ont été abattues pour les 20 000 convives invités aux 91 ans du héros de l’indépendance. Dans un hôtel de luxe non loin des chutes de Victoria, les 91 kg de gâteaux ont aussi marqué les 35 ans d’un pouvoir sans partage.

On le croyait sur la fin, paria de l’Europe, honni par les Etats-Unis, menacé par son opposant Morgan Tsvangirai. L’inspirateur de la réforme agraire qui spolia près de 4000 fermiers blanc (et de la pénurie qui suivit) est pourtant plus fringant que jamais. Acclamé à Soweto lors des funérailles de Mandela, il vient d’être élu par ses pairs à la tête de l’Union africaine (UA). En 2012, les sanctions européennes à l’encontre de l’ancienne Rhodésie avaient été discrètement allégées. Le 16 janvier dernier, c’est une enveloppe de 234 millions d’euros qui a été généreusement octroyée par Bruxelles au profit du développement de l’agriculture du Zimbabwe. Un joli cadeau d’anniversaire qui devrait réjouir les défenseurs de la PAC; alors même que Mugabe souhaite en finir avec les dernières réserves animales aux mains des blancs. Le porte-parole de la diplomatie européenne a annoncé que l’interdiction de visite en Europe du doyen des chefs d’Etat africains ne concernait pas le président de l’UA. Petite contrariété, sa dispendieuse et jeune épouse (41 ans d’écart), amicalement surnommée « Gucci Grace », ne pourra pas profiter de l’aubaine pour dévaliser les vitrines européennes. Mais qu’il est loin le temps où Mugabe était le pestiféré de la « communauté internationale ».

L’accalmie diplomatique dont bénéficie l’inoxydable Mugabe n’explique pas son étonnante popularité africaine. Mugabe est le symbole d’un continent qui n’a que faire des leçons de morale, d’écologie et de démocratie. Après trente-cinq ans de désastre économique, son discours anti-blanc est un paravent inusable. Ses déclarations outrancières constituent l’étendard de son indépendance et sa liberté. Pour le nouveau président de l’Union africaine les homosexuels sont « pires que des chiens ou des cochons ». À propos de l’ancienne secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, il avait eu ces mots pleins de tact: « on entend cette fille née d’ancêtres esclaves, qui devrait savoir que l’homme blanc n’est pas un ami ». Mugabe se rit des remontrances de tel ou tel association des droits de l’Homme. À 91 ans, le vieux lion du Zimbabwe est paradoxalement le héraut altermondialiste de millions de jeunes africains fatigués de voir leur continent à la traîne de la mondialisation.

En se tournant vers ce mégalomane sénile, l’opinion africaine fait un bras d’honneur au reste du monde. Le pan-africanisme est une soupape populaire pour un club de dictateurs au long cours. Après Kadhafi, Teodoro Obiang Nguema et maintenant Mugabe, l’Union africaine, dont notre diplomatie voudrait qu’elle prenne le relais de la « Françafrique », est le contre-modèle du multilatéralisme technocratique de son homologue européenne.

*Photo : wikicommons.

La théorie du genre, un puritanisme moderne

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berenice levert theorie genre

Bérénice Levet est philosophe, essayiste, et enseigne au Centre Sèvres. Son dernier essai, La Théorie du genre, a paru en 2014, chez Grasset.

Eugénie Bastié. Début 2014, alors que le soufflé du « mariage » retombe à peine, l’expérimentation des ABCD de l’égalité dans dix académies déclenche une mémorable polémique sur la théorie du genre. Alors ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem affiche à l’endroit des parents troublés ou inquiets le mépris goguenard dont elle gratifiait les opposants au mariage gay. Tout ce bruit pour les fantasmes de réacs qui gobent n’importe quelle rumeur ! « La théorie du genre, ça n’existe pas ! C’est comme le monstre du Loch Ness, tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu », déclare la ministre. Votre livre, publié à l’automne, fournit le meilleur argumentaire sur le sujet. Le titre, La Théorie du genre, était-il une provocation, en réponse à cette assertion ?

Bérénice Levet. Le choix de ce titre n’est pas innocent, en effet. Il me permet à la fois d’annoncer la couleur – car quiconque parle de théorie du genre est ipso facto rangé dans le camp de ses adversaires – mais aussi d’aiguiser la curiosité et d’inviter à la réflexion, grâce à la portée polémique de la formule. Je suis fort agacée par les journalistes et chroniqueurs politiques – ceux du Monde ou de L’Obs notamment, ou encore Thomas Legrand sur France Inter – qui assènent péremptoirement que la théorie du genre n’existe pas ou qui, s’ils sont amenés à utiliser l’expression en écho au discours des parents ou aux « rumeurs » circulant autour de l’école, évoquent toujours la « prétendue » théorie du genre.

C’est que ces esprits forts, qu’on ne savait pas aussi intraitables sur la précision sémantique, affirment qu’il n’existe pas de « théorie », mais seulement des « études de genre » – qu’ils préfèrent désigner par leur nom américain, « gender studies »…

Un tel raisonnement ne tient pas : pour qu’il y ait des études de genre ou sur le genre, encore faut-il qu’il y ait élaboration du concept même de genre.[access capability= »lire_inedits »] Et c’est dans l’arsenal des philosophes qu’il a été forgé. Observons d’ailleurs que Judith Butler ne craint pas de se définir comme théoricienne du genre. Ceux qui parlent d’« études de genre » veulent souvent en souligner la scientificité. Mais le genre n’est pas un concept scientifique, c’est une vision du monde, une Weltanschauung. Et les travaux de ces chercheurs s’en ressentent. Sur ce point, je vais plus loin que certains « anti-genre » qui, intimidés par les prétentions scientifiques de ces chercheurs, sont enclins à reconnaître à la notion de genre des vertus heuristiques. Comment un instrument à ce point chargé de postulats pourrait-il nous dévoiler une quelconque réalité ?

Peut-être serait-il plus pertinent, en ce cas, de parler d’idéologie ?

En effet, la théorie se fait sans tarder idéologie, au sens littéral du terme, tel que l’entendait Hannah Arendt : ses axiomes – ses idées – se transforment en logique implacable. Les identités sexuelles sont de pures constructions historiques – la différence n’est qu’anatomique, naître dans un corps d’homme ou dans un corps de femme reste sans incidence sur la personne que je serai, bref, l’incarnation ne change rien –, or ces constructions sont fondamentalement inégalitaires, dès lors qu’en tout temps, en tout lieu, le masculin et le féminin ont été pensés de telle sorte que la femme soit subordonnée à l’homme. Il convient donc, si l’on veut vivre dans un monde juste et égalitaire, de déconstruire l’ordre sexué sur lequel repose nos sociétés. Et ce pour bâtir des corps politiques fondés exclusivement sur des individus rendus à une prétendue neutralité originelle, autrement dit des anges, par définition asexués…

Sous couvert de libération, ce « monde rêvé des anges », sous-titre de votre livre, instaure ce qui ressemble furieusement à un nouveau puritanisme…

Comment ne pas soupçonner en effet, derrière cette grande machine théorique, une hantise du désir, une aspiration à exorciser la charge érotique de la femme ? C’est également un puritanisme en ce qu’il postule une innocence originelle qui serait perdue avant même la chute dans la société, avant même la naissance, au moment où l’obstétricien annonce aux futurs parents le sexe de l’enfant qu’ils attendent. Le processus d’assignation à une identité sexuée et sexuelle se mettrait alors en branle, et c’en serait fini de l’angélisme primordial. Notons que les nouvelles techniques de procréation encouragent ce puritanisme : l’oxymore d’une conception virginale n’en appelle plus à la foi et à ses mystères. L’engendrement non souillé par le commerce des chairs n’est plus le privilège de Marie.

Le plus surprenant, c’est l’alliance entre féministes et militants LGBT pour défendre cet ordre néo-puritain…

Pressés de voir le vieux monde – fondé sur la différence des sexes – s’ébouler, féministes et LGBT se reconnaissent un ennemi commun, le mâle blanc occidental hétérosexuel, et partagent le même objectif : l’avènement d’un monde dont le premier couple, pour dire les choses de façon imagée, ne serait plus Adam et Ève. Une société humaine dont l’altérité sexuelle, l’altérité naturellement procréatrice, bref l’hétérosexualité ne serait plus le fondement. Abolir la structure sexuée de nos sociétés, tel est le programme politique des féministes et des LGBT. Les unes au nom de l’égalité des sexes, laquelle resterait inachevée, les autres au nom de l’égalité des sexualités. Il est essentiel de comprendre que, pour le « genre », le désir de l’autre sexe n’a rien de naturel, il n’est que soumission à une norme ayant été imposée par un coup de force, réussissant à étouffer toutes les autres sexualités.

Il est clair que, si la reproduction est déconnectée de la sexualité, l’hétérosexualité n’est plus qu’une norme imposée, aussi absurde que le rose pour les filles et le bleu pour les garçons ?

Exactement. « Hétérosexuels, réveillez-vous ! », nous enjoint le « genre ». Nous avons été éduqués dans le mythe de l’hétérosexualité et nous prenons nos désirs pour la réalité. Mais ce n’est là qu’illusion, au sens étymologique du terme, la société se joue de nous. La ringardisation de l’hétérosexualité est le grand enjeu de leur lutte – l’expression « hétérobeauf » fait florès sur les réseaux sociaux ! L’enjeu central est donc bien une mutation anthropologique, une « réforme de civilisation », et non simplement de société, comme l’a reconnu Christiane Taubira dans le contexte des débats sur le mariage pour tous. Mais ce jour-là, la garde des Sceaux vendait la mèche.

Théorie du genre, mariage homo, reproduction assistée : c’est toujours le même égalitarisme qui conspire pour en finir avec la différence…

Le genre conduit moins à une indifférenciation qu’à une désidentification, à un brouillage des codes sexués dont nous héritons. La nature ne dictant rien, le masculin et le féminin n’étant, pour le « genre », que jeux de rôles  – « Le travesti, écrit Éric Fassin, est notre vérité à tous » –, l’individu n’atteste sa liberté qu’en s’émancipant de cet héritage. Or, c’est en faisant apparaître le caractère historique, conventionnel, de normes dont il n’est pas l’auteur, que le « genre » escompte délier chacun de son allégeance à ces normes.

Il s’agit bien de renvoyer l’antique division entre les sexes de l’« historicité » à la « caducité », comme vous l’écrivez…

Tel était clairement et nettement l’objectif des fameux ABCD de l’égalité : pourquoi faire étudier le portrait en pied de Louis XIV par Rigaud, montrant le souverain portant talons hauts, porte-jarretelles, et bas en soie ? Afin de faire prendre conscience à nos chères têtes blondes, comme on ne devrait plus dire, de la contingence des codes vestimentaires auxquels les soumettent la société, les adultes, à commencer par leurs parents. Toute transmission de manières d’être, de formes, est requalifiée en « formatage », et les agents de cette transmission sont assimilés à des collaborateurs d’un vieux monde rassis, frileux, replié sur lui-même… Plus encore que la nature, la cible du « genre » est la civilisation, le monde de significations institué qui nous précède et nous excède. « La civilisation, dit magnifiquement l’ethnologue Margaret Mead, n’est pas l’œuvre des enfants. »

Pourquoi considérez-vous que le « genre » est spécifiquement une attaque contre la civilisation française ?

Il existe une exception française en matière de mixité des sexes, exception établie et explorée par Mona Ozouf, Philippe Raynaud, Claude Habib et Alain Finkielkraut. La France ne s’est pas contentée de reconnaître, de faire droit à la différence des sexes, elle l’a exacerbée. Elle s’est plu à cultiver les tours et détours du jeu de l’amour. Mais les démocrates acharnés que nous sommes n’aiment plus suffisamment cet héritage, qui nous vient des siècles aristocratiques, pour le défendre contre une idéologie qui lui est foncièrement contraire. Le contraire de l’égalité n’est pas l’inégalité, mais la bigarrure des manières d’être, les aspérités, les variantes et variations. Notre art, notre littérature ont exploré sans relâche cette dissymétrie sexuelle. Nous sommes riches d’une histoire que nous aurions tout intérêt à exalter, à défendre avec fierté. Walter Benjamin parlait des promesses du passé, qu’il appartenait aux générations suivantes de sauver et de prolonger. Laissons de côté la passion de l’égalité et puisons notre inspiration dans Marivaux, dans Balzac, dans Barbey d’Aurevilly, dans Stendhal…

Il y a tout de même une différence entre aimer Balzac et acheter des Barbie aux petites filles ! Comment défendre la différence des sexes sans tomber dans un naturalisme qui enferme les individus dans des étiquettes ?

La question est cruciale. Que notre destin ne soit pas scellé par notre anatomie, que notre être ne s’épuise pas dans la maternité et la conjugalité, que pour nous, autant que pour les hommes, l’existence précède l’essence, nous n’avons pas attendu Simone de Beauvoir pour le savoir. La célèbre formule : « On ne naît pas femme, on le devient » a été gravée dans le marbre. Cependant, comme Sartre, Beauvoir succombe à une hypertrophie de la liberté, elle échoue à faire droit à cette part non choisie de l’existence qu’est la naissance dans un corps sexué. Avec elle, c’est l’être ou le néant, la nature ou l’histoire, la nécessité ou la liberté. Or, il y a du donné – en référence au don qui appelle la gratitude, opposé au terme « donnée », qui renvoie à la statistique. Où commence, où finit la nature ? Au reste, si la nature propose, la liberté dispose. La liberté n’est pas rébellion contre le donné, elle est reprise en personne du donné. On naît femme et on le devient : sur cette note inaugurale, chaque femme compose sa  propre partition. Thèmes communs, universels, et variations, modulations.

« L’ordre patriarcal est mort », écrivez-vous. N’exagérez-vous pas ?

Si les mots ont un sens, comment peut-on parler de société patriarcale en Occident ? La femme n’est plus subordonnée à l’homme, le mari ne prend pas le relais du père. Je suis née dans les années 1970, j’appartiens donc à cette génération qui a grandi dans une atmosphère de sereine égalité, élevée par des pères qui ont perdu leur titre de « chef de famille » depuis 1970, des mères qui prennent toujours plus part à la vie active et auxquelles, conformément au sermon de nos instituteurs, on n’offre pas, le jour de la fête des mères, de fers à repasser ou de mixeurs. À ceux qui contesteraient ce tableau, je demanderai de m’expliquer les raisons pour lesquelles nous ne savons ni coudre, ni repasser, ni cuisiner !

Et les inégalités de salaires ?

Je ne les nie pas, mais la société est acquise dans son entier à l’objectif de l’égalité salariale, et on n’a nul besoin de cet arsenal juridique, dont les progressistes ont la passion, pour hâter la régénération de l’humanité. Il faut rappeler aux mouvements féministes que nous sommes sorties de l’état de minorité, que cette féminité que nous cultivons, ce temps que nous consacrons au soin de notre corps, nous le prenons en toute conscience et en toute liberté. Et nous n’avons pas attendu qu’ils nous avertissent de la différence de prix entre un rasoir destiné aux hommes et un rasoir « girly » pour déjouer, ou non d’ailleurs, les « pièges » de la consommation – pièges qui n’en sont pas, le commerce a ses lois !

Chassez-la, la nature revient au galop. Finalement, la théorie du genre est-elle vraiment dangereuse, face à l’inexpugnable universalité de la différence sexuelle ?

Comme le disait Montesquieu, la nature est vulnérable chez l’homme. Et l’ivresse des possibles n’est plus aujourd’hui la marque exclusive des adolescents. Cependant, ce n’est pas seulement la nature qui nous importe ici, mais ce que, sur ce donné naturel, nous avons conçu, élaboré, inventé : la culture. Or la culture, cette histoire unique, singulière, tramée par des siècles, elle, ne revient pas au galop. Elle ne peut compter que sur nous pour persévérer dans l’être. Il nous appartient de répondre de cet héritage. Nous avons, comme le disait Karen Blixen, une responsabilité pour le féminin, pour la féminité, comme les hommes en ont une pour la masculinité, la virilité, si l’on peut risquer ce mot. Cette responsabilité, nous ne pouvons l’endosser que si nous éprouvons de la gratitude pour cet héritage civilisationnel.[/access]

La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges: essai

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*Photo : Hannah.

Ce peuple que nos élites méprisent

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jack dion peuple

L’épuration politique tu subiras ; la secte du marché tu aduleras ; les oligarques du CAC tu adoreras ; la souveraineté tu abdiqueras ; les mauvais électeurs tu adoreras ; la France tu maudiras. Il ne s’agit pas de six nouveaux commandements mais des titres de chapitres de l’essai revigorant de Jack Dion, directeur-adjoint de la rédaction de Marianne, en librairie depuis mi-janvier.

Le lecteur comprend très vite que Dion n’éprouve pas beaucoup de tendresse pour ceux qui ont pris, selon lui, « la société en otage ». Et ils les nomment : l’oligarchie.  Le mépris du peuple (Éditions Les Liens qui Libèrent) est bien le livre d’un homme en colère. En colère contre ceux qui, dans le monde feutré des partis politiques installés, de la haute-fonction-publique, du grand patronat et de « la cléricature médiatique », ont réussi leur « putsch contre la démocratie ». Dion nous explique que le mépris ne va pas qu’au peuple mais aussi au pays, la France. Chez les oligarques, le « french bashing » est à la mode, quitte à triturer les chiffres. Un exemple parmi d’autres, la fuite des jeunes cerveaux est en réalité quatre fois plus forte parmi les jeunes britanniques et une fois et demi plus importante en Allemagne que dans notre pays, alors qu’on ne compte plus les reportages et les papiers larmoyants qui déplorent la forte émigration de nos diplômés. Cet exemple de désinformation ne peut étonner lorsqu’on a lu ce passage éloquent où, à la manière du Président joué par Jean Gabin, Jack Dion égrène les « double-casquettes » des fameux experts qui squattent les plateaux de télévision – on pense au fameux C dans l’air, présenté par Yves Calvi. Daniel et Elie Cohen, Jean-Yves Lorenzi ou Philippe Dessertine ne sont en effet jamais présentés comme les conseillers ou collaborateurs de grands groupes ou d’institutions financières qui n’ont aucune raison de délivrer un autre message. Et encore, Jack Dion ne précise pas le rôle de certains d’entre eux auprès de personnalités politiques importantes.

Ce mépris du peuple se manifeste notamment par son discrédit à travers le vote FN. C’est encore un pensionnaire de Calvi, Dominique Reynié qui est donné en exemple à travers la notion de « national-populisme », titre du dernier ouvrage de celui qui dirige la Fondapol, think tank proche de l’UMP. Sur l’analyse du vote FN, on fera remarquer à l’auteur qu’il minimise sans doute certains éléments, privilégiant sans doute exagérément la situation économique et sociale. Après tout, des partis amis du FN prospèrent dans des pays européens où le chômage n’est pas aussi élevé que chez nous, alors qu’en Espagne, où au contraire il est plus important que chez nous, c’est Podemos qui aspire les mécontents. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour l’oligarchie, que le peuple vote Le Pen ou Iglesias, il vote mal, et c’est pour cette raison qu’il faut le déposséder de son pouvoir, en transférant sa souveraineté aux « sachants » de Bruxelles ou de Francfort. Car le livre de Jack Dion n’est pas seulement anti-libéral du point de vue économique, il est aussi profondément souverainiste, autre gros mot qui sonne comme une insulte dans la bouche des cléricaux. Les habitués de Causeur ne seront donc pas étonnés outre-mesure que je leur conseille ardemment cette lecture.

Le mépris du peuple. Comment l’oligarchie a pris la société en otage, Jack Dion, Les liens qui libèrent.

*Photo : Roger Joly.

L’esprit du 1er avril

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caroline fourest maurras

Ras la casquette de cet « esprit du 11-Janvier » qui a encore hanté tout le mois de février, de la 4e du Doubs au 49-3 de Valls en passant par les vaticinations de la mère Fourest.

Heureusement, dans la vraie vie, il y aura quand même eu quelques bonnes nouvelles : Riad Sattouf couronné à Angoulême et Timbuktu sept fois aux Césars – et moi qui, tout compte fait, n’ai toujours pas viré à gauche…

INVESTISSEZ DANS UN RIAD !

Dimanche 1er février/Enfin un mois qui commence bien ! Le Festival d’Angoulême couronne L’Arabe du futur, BD autobiographique de Riad Sattouf, ou plus exactement son volume 1 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984).

Ne me dites pas que vous êtes trop cultivé pour connaître Riad Sattouf ! D’origine syro-bretonne, ce type-là est « fou pas mal », comme disent les vieux Cajuns francophones. Il est l’auteur d’une série dessinée intitulée La Vie secrète des jeunes (publiée dans Charlie de 2004 à 2014) et l’inventeur de Pascal Brutal, un antihéros aussi aberrant que le monde « futuriste » dans lequel il vit. Accessoirement, Riad a remporté en 2010 le César du meilleur premier film pour Les Beaux Gosses.

Quant à L’Arabe du futur, le mieux est encore de citer in extenso la 4e de couverture : c’est « l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Hassad ». Dévendeur, le pitch ? Mais c’est ça, la façon Sattouf ! Pas vraiment le genre « gags à gogo » ; mais sous son trait, ses souvenirs d’enfance se changent en conte.

La recette est plus simple à décrire qu’à reproduire : sens de l’observation + distance = ironie bienveillante. Ainsi du titre, L’Arabe du futur : c’est celui que son père, laïc et progressiste, espère contre vents et marées voir émerger des brumes obscurantistes, grâce à l’éducation. Riad Sattouf donne à penser en souriant – et c’est toute la vie qui devrait être comme ça ![access capability= »lire_inedits »]

BARRÈS COLLABO ?

Lundi 2 février, 21 h 30/Au micro de Taddeï, qui tient salon tous les soirs dans son « Europe 1 Social Club », Me Jean-Marc Fédida parle de son dernier livre, L’Affaire Maurras (cf. le compte-rendu signé Marie Céhère sur Causeur.fr).

« Vous qui avez 25 ans, qu’est-ce que le nom de Maurras évoque pour vous ?, demande soudain Taddeï à la jeune romancière Cécile Coulon.

– Pour moi, répond l’interpellée, ce nom est associé à celui de Maurice Barrès, un autre écrivain qui, je crois, était un peu dans le même cas… 

 C’est différent, explique alors patiemment Fédida. Maurras est un militant politique, qui va porter son combat jusqu’aux côtés du maréchal Pétain. Ce qu’on lui reprochera, à son procès, c’est surtout ses dénonciations de familles gaullistes, juives ou démocrates-chrétiennes. Barrès, lui, n’est jamais rentré dans cette félonie-là ; d’ailleurs, il ne fera l’objet d’aucune poursuite à la Libération»[1. Note à l’attention de Jean-Marc et de ses camarades de classe : Barrès a été arraché à notre affection en 1923.]

Elle est pas bonne, celle-là ?

« DANS LE REPTILIEN, Y A PAS MARX ! »

Vendredi 6 février/« C’est la nuit qu’il est beau de croire en les Lumières ! » Ainsi songé-je en voyant, sur la chaîne Histoire, Régis Debray parler du tome II de ses « Dégagements » : Un Candide à sa fenêtre.

Ce soir-là, il est l’invité de l’émission « Historiquement show », où Michel Field, avec le concours de Jean-François Colosimo dans le rôle du sparring partner, l’interviewe sur le « retour du religieux ». Eh bien ça n’est pas une Bonne Nouvelle pour les hommes de Progrès, et Debray ne se le cache pas. Au fil du débat, il le reconnaît même successivement sur tous les tons :

– Lyrique : « Je suis un fils des Lumières qui veut expliquer pourquoi il y a de la nuit, et pourquoi la nuit n’est pas effaçable par le jour. » Beau comme une crèche !

Désabusé : « On nous avait dit : “Une école qui s’ouvre, c’est un temple qui se ferme, et le progrès de la science fera reculer les croyances.” (…) En 1950, le communisme disait qu’il enterrerait les religions en l’an 2000 ! Eh bien, ce sont les religions qui ont envoyé le communisme au musée. »

En disant ça, Régis sait bien qu’il va passer une fois de plus pour un réac aigri – voire pire, un social-traître. Mais qu’importe le qu’en-dira-t-on ? L’honnêteté intellectuelle avant tout ! « Dans nos schémas, il y avait un avant obscurantiste, tribal, fanatique et un après rationnel, émancipé, sympathique… Tout ça fout le camp sous nos yeux ! » Non sans panache, Debray se refuse pourtant à quitter le camp du Progrès, aussi calciné qu’il soit… Où irait-t-il, aussi ?

Pour un esprit aussi exigeant que le sien, il faudrait au moins une conversion à la vraie religion (la mienne), et on sent bien que c’est pas encore pour tout de suite. En attendant, confronté à ce tragique accident du sens de l’Histoire, il fait la seule chose à faire dans ce cas-là : un constat.

Au romantisme et à l’abattement succède alors la lucidité : « Je suis un enfant des Lumières, mais j’ai fait mienne la devise Ode sapere ! Ose savoir pourquoi il y a du croire, et pourquoi le savoir n’élimine pas le croire. » Même que notre chercheur a trouvé ! « On assiste à quelque chose que n’avaient pas prévu les progressistes : en cas de crise, c’est l’archaïque qui remonte. »

Dans les strates de l’évolution humaine, creuse-t-il, le religieux est largement antérieur au politique. Ce dernier l’avait même supplanté en tant que sacré mais voilà que, ces derniers temps, il ne tient plus son rang. Ainsi s’explique la revanche du religieux, diagnostique le docteur Debray ; c’est triste, surtout pour lui, mais c’est comme ça.

J’aime cette façon de mettre ensemble sur la table ses tripes et ses travaux, même contradictoires. Rigueur et profondeur quoi qu’il en coûte ! C’est ça, la Debray touch. Il faut l’entendre, en conclusion, évaluer sa propre pensée à l’aune de l’anthropologie : « Le credo progressiste, qui est encore le mien, est inscrit dans le cortex frontal antérieur (dit-il en se frappant le front.) C’est beaucoup moins solide que l’hypothalamus, et le reptilien en général ! Dans le reptilien, y a pas Marx. »

En gros, si j’ai bien compris, l’avenir du Progrès passe par une hypothalamotobie laïque, gratuite et obligatoire. Il est pour, Régis ?

LE COUP PASSA SI PRÈS QUE LE CHAPEAU TOMBA…

Dimanche 8 février, 23 h 59, quelque part dans le Doubs/Ouf ! On a eu chaud… Toute la classe médiatico-politique était sur les dents, prête à appeler à la mobilisation citoyenne. À 836 voix près, il fallait redescendre dans la rue contre « la Bête immonde qui monte ». Là au moins, on est tranquille jusqu’aux départementales de mars.

HEUREUSEMENT, IL Y A FOUREST !

Lundi 9 février, 7 h 19/Sur France Culture, chronique post-doubienne de l’épastrouillante Caroline Fourest. J’écoute en me rasant – mais pas à cause d’elle, bien au contraire ! Plus je l’entends, plus le mystère Fourest s’épaissit : sincèrement sotte, ou juste arriviste ?

Sans surprise, mes ami(e)s misogyn(e)s plaident pour la première hypothèse. Mais j’aime aussi la version d’Esther Benbassa : « Fourest, c’est une affairiste qui fait commerce d’idées. (…) Ça lui a permis de grimper à toute vitesse les marches de la notoriété. »

Entre les deux, à vous de juger : « L’esprit du 11-Janvier, nous explique Caroline, a permis de remettre en mouvement les républicains, et de barrer la route in extremis à une troisième députée frontiste. » Si c’est ça, à coup sûr ça valait bien 17 morts ! Certes on n’a pas vraiment de preuve ; mais, compte tenu de l’enjeu, le doute devrait suffire. « On ne sait pas quel score aurait fait le FN sans la Marche républicaine… » C’est bien vrai, ça ! Peut-être la démocratie doit-elle sa courte victoire aux nouveaux abonnés de Charlie dans la 4e du Doubs.

Reste un grave problème, aux yeux de Cafou[2. C’est comme ça que je l’appelle, dans l’intimité de mon Moi.] : « Le Front républicain est éparpillé, alors que le Front national est soudé. » Ça aussi ma foi, c’est bien vrai ! J’y avais pas pensé, mais ce déséquilibre est injuste, et même, si ça se trouve, dangereux pour nos libertés.

Déjà, avertit la chroniqueuse, « le FN se croit au-dessus des lois et de la morale. Ses militants et ses cadres multiplient les menaces publiques envers les journalistes… » À quand l’huile de ricin pour tout le monde ? « Les temps sont proches ! », annonce à grands coups de gong Philippula la prophétesse. À l’entendre vaticiner, on croirait que les gars de la Marine, avec leurs alliés de revers sarrazins, ont déjà arraisonné le vaisseau France et s’en sont rendus maîtres ; depuis un certain temps même, vu tous les maux dont elle les rend responsables.

Pas folle, la guêpe a donc pris le maquis, entre autres à France Culture, au Monde, sur tous les plateaux télé et dans les meilleures librairies. Grâce à cette subtile stratégie d’ubiquité, impossible pour les tueurs (islamofascistes ou fascistes pur porc, quelle différence ?) de la « loger ». Paranoïa ? Mais ceux qui disent ça ne se rendent pas bien compte : elle est l’ultime digue contre la marée vert-de-brun !

Pour plus de détaux, on consultera avec profit son Blog de Caroline Fourest, très complet. Sainte Caro y corrige même de sa blanche main, en une petite trentaine de pages, sa fiche Wikipédia – régulièrement salopée, paraît-il, par « les islamistes et les militants d’extrême droite ». Ces salauds-là, s’indigne-t-elle, « se donnent la main » pour y insérer d’odieuses calomnies, comme quoi elle serait « proche du Grand Orient », voire qu’on l’aurait traitée de « menteuse ».

Dégueulasse, non ?

ESPRIT DU 11-JANVIER, ES-TU LÀ ?

Mercredi 11 février/ Ça devait arriver ! Voilà maintenant qu’on nous enjoint de célébrer le premier mensiversaire du 11-Janvier. « Ce n’est plus de la politique, c’est du spiritisme ! » commente, non sans esprit, Mme Le Pen. Aujourd’hui en tout cas, il n’est question que de « ça » dans les télés, les radios et sur les réseaux sociaux – à ne pas fréquenter sans bottes Aigle. Reste à savoir ce que la fameuse Marche a vraiment signifié –par exemple pour les marcheurs… Émotion légitime contre la barbarie djihadiste ? Unité nationale ? Front républicain ? Tourisme ??

Sur mon Facebook à moi (fréquentable même en mocassins), un certain Ze Lord esquisse un pronostic, inspiré lui aussi :

« 11-Janvier, es-tu las ? – Jamais ! » Je serais moins optimiste encore. Certes, l’« esprit » coin-coin commence à me gonfler grave. Mais si on nous fait un coup à la Twin Towers, je ne réponds plus de rien.

MASSACRE AU 49-3

Mardi 17 février, 16 h 25/À la surprise générale (?), le Premier ministre engage la responsabilité de son gouvernement sur la loi Macron. Je ne suis pas politologue, ni même médium, et pourtant ça fait bien une semaine que j’y pensais sous la douche[3. Rassurez-vous, j’en suis sorti plusieurs fois entre-temps.].

Bien sûr les « frondeurs » sont très remontés contre leur gouvernement, mais pas au point de se représenter devant leurs électeurs. Quant au pouvoir, depuis le début, il négocie avec ces chahuteurs le Taser dans la poche. Alors quoi ? Tous comptes faits et refaits, plutôt que de jouer à la roulette belge, Valls a préféré se la jouer Monsieur 100 000 volts. Il est où, le scoop ?

À venir, sans doute ! D’abord, Manuel n’a plus le droit de dégainer jusqu’à l’été. Autrement dit, fini les « grands textes d’orientation », c’est-à-dire l’action politique. Place aux petits toilettages qui ne mangent pas de pain. C’est bien la peine d’être sous la Ve… Sans compter qu’entre-temps, il y aura la bataille de Poitiers ! Début juin, le congrès du PS s’annonce animé, surtout avec le retour de Martine Guerre, leadeuse naturelle des frondeurs.

En trois jours, on attend mieux de ce show que du gunfight foireux Copé-Fillon (6 mois, 2 morts seulement). Là, si tout se passe bien, ça va être du Tarantino ! D’ailleurs je gage que les caméras de BFM sont déjà installées, pour avoir les meilleurs angles.

« BASILE, TU VIRES À GAUCHE ! »

Mercredi 18 février/À force de m’interpeller en ces termes, pour rire j’espère, la reine Élisabeth m’incite quand même à faire mon examen de conscience. Certes je préfère Coluche à Desproges ; mais c’est juste parce que sa palette était plus large. L’auguste aurait pu faire clown blanc ; pas l’inverse.

Si c’est à cause de Piketty, pas de problème non plus. Il n’y a qu’à lire ses contempteurs de gauche pour comprendre la manip’ : sous ses faux airs de mutiné, le mec n’a pour but que de « sauver le capitalisme » – alors que l’objectif est d’en finir une bonne fois pour toutes avec lui, je vous le rappelle.

Reste mon enthousiasme immodéré pour Bergoglio, qui n’est quand même pas Dieu – s’Il existe. Décidément, ce pontife-là aime tout le monde sauf le Vatican : les gays, les immigrés, les athées et même les musulmans. D’ailleurs nos amis les cathos intégristes, quand ils parlent de lui, mettent désormais volontiers son titre entre guillemets – en attendant les parenthèses[3. « T’as pas le portable d’Ali Agça ? »].

C’est pourtant simple à retenir : ne pas confondre le spirituel et le temporel, ni le rôle du pasteur avec celui du politique. On n’a pas les mêmes responsabilités selon qu’on est pape (même François) ou président (même Hollande).

Cela dit, ça pourrait être drôle que ces deux-là intervertissent leurs charges, ne serait-ce que pour une soirée d’Halloween. Et devinez qui se débrouillerait le mieux : l’énarque au Vatican, ou le jésuite à l’Élysée ?

LA DROITE DU PÈRE

Vendredi 20 février/ La seule droite qui vaille, si m’en croyez, c’est la « droite du Père » à l’heure du Jugement dernier. Tâcher d’être, ce jour-là, parmi les brebis plutôt que les boucs. Le reste n’est que vanité et poursuite de vent, comme disait L’Ecclésiaste.

Il n’y a qu’un clivage au fond, c’est-à-dire à mes yeux : penser le monde avec ou sans Dieu. Je sais bien que l’époque a tranché depuis longtemps[4. Deux cent vingt-deux ans déjà ! Comme le temps passe…]. Ça doit même être ça, mon côté réac. Je reste bloqué sur la phrase de Dostoïevski, déguisé pour l’occasion en Ivan Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Sans doute mais, quand tout est permis, qu’est-ce qui est encore marrant ?

« TIMBUKTU », POÈME SUR UN CAUCHEMAR

Samedi 21 février/Sept Césars pour Timbuktu. Une belle revanche pour Abderrahmane Sissako, reparti bredouille de Cannes – et un succès personnel pour moi ! Peu de gens le savent, mais moi aussi j’avais mis de l’argent dans le film : 4 places au Pathé Beaugrenelle pour la famille.

Rien de tel qu’un mouslime, ou assimilé, pour dénoncer la folie djihadiste. Encore est-elle, ici, convenablement décaféinée. Sinon je n’aurais pas pu emmener les enfants – ni a fortiori Barjot, qui craint moins Dieu que les effets spéciaux.

Chez Sissako, les assassinats sont discrets et les lapidations elliptiques. En revanche il excelle à nous montrer, en contrepoint, les petites tartufferies des détenteurs du vrai Coran. Sous leur uniforme de Police islamique, ils savent se montrer impitoyables envers leurs coreligionnaires « défaillants ». Mais les plus humains d’entre eux fument en cachette, convoitent la femme de leur voisin et, de frustration, finissent par décharger leur kalachnikov entre les dunes, sur un buisson suggestif…

Sans vouloir tout « spoiler », il y a aussi la résistance, passive ou farouche, des Tombouctiens de souche : adultes qui préfèrent crever, enfants qui jouent au foot sans ballon…

La seule mauvaise critique que j’aie lue, c’est dans Les Cahiers du cinéma : « Comment, alors que la réalité est toujours brûlante, la réduire à un axiome aussi usé que : la poésie, c’est mieux que l’oppression ? » Et accessoirement, comment peut-on poser des questions aussi con ? Apparemment, ces messieurs-dames des Cahiers auraient préféré un documentaire… Pas de problème ! Je me cotise, et j’offre à toute l’équipe un aller simple chez Boko Haram. Mais si jamais vous revenez, je veux de la réalité brûlante, OK ?[/access]

L'Arabe du futur - Tome 1

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*Photo : wikicommons.

Le service civique des seniors? Excellente idée!

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service civique yade

Pauvre Rama Yade! Elle vient d’apprendre à ses dépens qu’il vaut mieux ne pas avoir d’idées en politique, si on veut un peu durer. Ou alors, comme Sarkozy en début de semaine ou Macron les semaines d’avant, pour avoir l’air sérieux, il faut se contenter comme l’a dit fort justement Cécile Duflot à propos de la loi Macron, justement, d’aller puiser dans la « vieille boite à outils thatchérienne des années 80 ». On ne fera pas l’injure à notre personnel politique et médiatique de penser que la violence et le mépris de ses réactions sont proportionnels au fait que Rama Yade soit jeune, belle, intelligente, ambitieuse et Noire. Mais qu’a donc proposé celle qui fut secrétaire d’Etat  aux droits de l’homme de Sarkozy, et légèrement échaudée par l’expérience quand elle s’aperçut qu’elle était le gadget cool d’une droite dure? Tout simplement un service civique pour les seniors.

Les seniors, il faut bien sûr entendre les vieux et les personnes âgées. Même Yves Jégo, le charismatique Yves Jégo de l’UDI, le parti de Rama, a trouvé par tweet l’idée « saugrenue ». On se demande si Rama va s’en remettre: après avoir perdu la course à la présidence de la formation centriste au profit du non moins charismatique Jean-Christophe Lagarde qui a l’avantage d’être un homme, Rama se retrouve « saugrenue ».

Et pourtant, ce service civique pour les seniors est-il aussi « saugrenu » ? On peut quand même y réfléchir. D’abord, pour commencer, il existe déjà sans être formalisé. Dans une société où les trentenaires vivent en coloc, où entre la précarité généralisée, les temps partiels imposés, les horaires flexibles et bientôt le travail le dimanche, heureusement qu’ils sont là, les vieux, pour maintenir en état de survie leurs propres enfants. Entendons les vieux altruistes avec le sens de la famille, ce qui ne va pas de soi car Mai 68 et l’hédonisme libertaire-consumériste étant passés par là, les vieux aujourd’hui sont les derniers riches et, en plus, ils sont en bonne santé. Alors plutôt que d’aller garder les chiares pisseux et morveux de leurs enfants qui vont vendre des voitures dans les zones commerciales ouvertes au minimum douze dimanches par an, ils peuvent préférer le trekking en Laponie ou les croisières organisées par des hebdos libéraux de centre gauche à 4000 euros la semaine où des économistes médiatiques de garde viendront leur expliquer, alors qu’on approche de Trieste, à quel point il est moderne et nécessaire de procéder à des réformes de structure, comme la retraite à soixante-dix ans alors qu’eux profitent à taux plein de la répartition depuis parfois vingt ans. Mais bon, heureusement, les papies et mamies gâteaux existent encore et n’hésitent pas à se dévouer pour aider une génération sacrifiée dans une crise interminable.

L’idée de Rama est bonne. En systématisant ce service civique par les seniors, elle voudrait aider les retraités pauvres d’une part et d’autre part demander aux retraités riches de rendre un peu ce que toute la société des Trente glorieuses leur a donné, à ces enfants du baby boom qui ont a peu près tout eu. Pour les pauvres, rappelons que finir à l’hospice dans la solitude, cette idée de service senior qui consisterait à aller recompter des histoires aux touts petits dans les écoles, par exemple, n’est pas forcément un cauchemar. Enfin pas plus que de se retrouver seul dans sa piaule d’un EPAD en Picardie, durant des journées entières, faute de personnel. Rama s’est souvenue sans doute, que ce qui choque beaucoup mais alors vraiment beaucoup en Afrique Noire, c’est précisément ce retranchement des vieillards loin des yeux et du cœur des familles qui pour des raisons économiques mais aussi parfois banalement égoïstes ne supportent plus la présence encombrante et culpabilisatrice des Anciens.

Quant aux retraités aisés ou à ces « seniors » qui, dans le monde politico-médiatique, ne veulent pas lâcher l’affaire (c’est tout de même, pour moi qui ai cinquante ans, les mêmes journalistes politiques qui ont présenté les débats présidentiels de 1981 à 2007), ce service civique sera un bon moyen de rendre un peu de ce que leur ont donné les Trente glorieuses. On ne sait pas si Rama Yade a lu La génération lyrique de François Ricard ou Le choc des générations de Louis Chauvel, et si ça n’est pas le cas, ça pourrait l’aider. La génération lyrique a tout eu sur tous les plans, comme jamais dans l’histoire: plein emploi, accès à la propriété, couverture sociale, retraite, pouvoir d’achat en constante augmentation, sexualité libre sans l’hypothèque du Sida, bref ce qu’un cinéaste a pu appeler  La parenthèse enchantée. Qu’ils rendent un peu de tout ça à leurs enfants et petits-enfants, dans cette crise interminable à laquelle ils ont échappé, ne me choque pas plus que ça.

Et en tout cas, Rama a au moins eu le mérite d’ouvrir le débat.

Chronique d’un désastre annoncé

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kevin spacey house cards

La série télévisée américaine House of cards a remporté un grand succès tant auprès des critiques que du public lors de ses deux premières saisons. De nombreuses récompenses aux Golden Globes et aux Emmy Awards ont salué cette série originale qui est produite par une chaîne purement internet, ajoutant en cela à l’originalité du phénomène.

House of cards, rappelons-le, met en scène le personnage de Franck Underwood « whip » (coordinateur) de la majorité démocrate à la Chambre des représentants et son épouse qui échafaudent des plans perfides pour se propulser au sommet de la vie politique américaine. Au terme de la première saison, Franck Underwood parvient à se faire nommer vice-président des Etats-Unis. Au terme de la seconde, il devient Président en trahissant son prédécesseur qu’il pousse à la démission.

On s’attend au cours de la saison 3 qui s’est ouverte cette semaine à ce que Franck Underwood use de méthodes tout aussi radicales pour se maintenir au pouvoir et se faire réélire au terme de son demi-mandat. Pourtant la déception est immense chez beaucoup de téléspectateurs car les scénaristes ont renoncé à toutes les transgressions morales qui rendaient la série si attirante :

Le cynisme. Franck Underwood est un personnage 100% cynique qui ne croit à rien si ce n’est à lui-même. Il est la figure paroxystique de la réussite sociale qui s’assume dans l’écrasement des faibles et leur manipulation au bénéfice d’une cause purement individuelle. Il projette en cela la réalité d’une société américaine en proie à la dérégulation la plus totale, mais sous le couvert d’une morale de plus en plus exigeante. Une société qui peine à cacher sous le politiquement correct (invention américaine) le pouvoir donné aux lobbies au détriment du peuple. Comment savoir si les fans américains de la série ne l’apprécient pas pour des raisons strictement inverses des Européens ?

– Le machiavélisme. Franck Underwood joue au billard à trois bandes et même plus. Le spectateur était immergé au cours des saisons 1 et 2 dans un scénario plein de rebondissements dont il savourait les détours et les surprises. Le héros était certes perfide, mais sa malignité forçait l’admiration un peu gênée de tous. Pourquoi ? Sans doute parce que Underwood incarnait l’archétype de l’homme qui maîtrise son destin, même si au passage il ruinait des vies. Fascination, non pas tant pour le pouvoir, que pour l’emprise.

– La complicité morbide, enfin. Le héros et sa femme commettent, non seulement des forfaitures morales, mais aussi des crimes de sang. La saison 2 s’ouvre sur un épisode où Franck Underwood tue volontairement son ancienne maîtresse en la projetant sous le métro. Le spectateur prend subitement fait et cause pour l’assassin et souhaite qu’il reste impuni pour parvenir à son but. Il passe ainsi du statut de voyeur de crimes odieux au statut de complice de l’immoralité la plus abjecte. La transgression est totale et House of cards va sûrement plus loin dans ce sens que Scandal , autre série transgressive : il y a moins de sang, mais il y a plus de déstabilisation des repères du spectateur.

Sur ces ressorts scénaristiques, chacun pouvait s’attendre à une apothéose dans la saison 3 : alors que le héros est parvenu à la présidence des Etats-Unis en possession de pouvoirs sans limites, son dérèglement moral s’annonçait sans fin. On devinait qu’il allait déclencher des guerres, écraser des destins, pourrir la vie de ses collaborateurs et de ses opposants pour affermir son pouvoir et se faire réélire. Mais non. Les scénaristes nous ont livré une bluette insipide, où il ne se passe strictement rien hors de la normale : on y voit Underwood tenter de résoudre le problème du chômage, essayer de ramener la paix au proche-orient, tenter de faire ami-ami avec le président russe. La routine bienveillante d’un président « normal ». D’épisodes en épisodes, on espère découvrir un complot, un cadavre dans un placard, ne serait-ce qu’une petite prévarication… Non rien, pas la moindre turpitude. Juste une série de dialogues intimes et insipides qui s’éternisent dans la pénombre. On se croirait dans un documentaire de France 5 « Une journée avec François Hollande à l’Elysée »…. Et le spectateur se surprend à s’endormir sur son canapé. Quand il se réveille, il interroge son son voisin ou sa voisine : « j’ai loupé quelque chose, qu’est-ce qu’il s’est passé ? – Rien » .

Canada : en cellule à cause d’un cellulaire?

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L’affaire secoue tout le Canada, anglophone comme francophone : Alain Philippon, un citoyen de 38 ans, originaire de Sainte-Anne-des-Plaines dans les Laurentides, risque 25 000 dollars et un an de prison pour un motif assez inattendu.

Lundi dernier, alors qu’il passait les contrôles de l’aéroport d’Halifax, après un séjour en République Dominicaine, M. Philippon a été sommé par les douaniers qui fouillaient ses affaires de leur donner le code confidentiel permettant d’allumer son smartphone (ou plutôt de son « cellulaire » comme on dit encore par là-bas) et d’en inspecter le contenu.

Ni une ni deux, les fonctionnaires de l’ASFC (Agence des services frontaliers du Canada) ont fait mettre illico ce voyageur désobéissant en accusation pour « obstruction au travail des douaniers ».

Selon la chaine publique canadienne CBC, l’affaire, qui sera examinée par le tribunal le 12 mai prochain, pourrait donner lieu à une joute d’avocats monumentale. D’après le professeur de droit interrogé par CBC, Rob Currie de l’Université Dalhousie d’Halifax, rien dans la loi ou la jurisprudence ne stipule l’obligation ou non d’un voyageur à donner le mot de passe d’un appareil électronique. «C’est une chose pour les agents d’inspecter l’appareil, dit le Professeur Currie, c’est une autre chose de vous contraindre à les aider»

Bref, on est semble-t-il en plein vide juridique. Si ça se trouve, les législateurs du XIXe ou du XXe siècle qui ont codifié le droit des douanes canadien n’ont pas eu le nez assez creux pour statuer sur l’inviolabilité des smartphones.

Peut-être pourrait-on leur faire un procès pour négligence criminelle?

Chrétiens : pendant ce temps, en Occident…

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Chrétiens Occident profanation cimetière église

Chrétiens Occident profanation cimetière égliseAlors que des centaines de milliers de chrétiens d’Orient sont martyrisées au nom de leur foi, la France fait figure de refuge pour ces Arabes que les islamistes appellent « adorateurs de la Croix ». Ici, on ne tue pas un chrétien parce qu’il est chrétien. Mais les églises et autres cimetières ne sont pas pour autant épargnés. Tandis que l’on nous parle quotidiennement d’une flambée de l’« islamophobie », il semble que les actes antichrétiens passent toujours à l’as.

Exemple : la semaine dernière, dans la commune de Maisse, en Essonne, a eu lieu un fait divers tout juste relayé, en quelques lignes, par le site web du Parisien et une gazette locale. Mercredi 4 mars au matin, le Père Lucien Zomahoun, prêtre de la paroisse, se rend à l’église et découvre « un vrai champ de bataille » : décorations renversées dans le cœur, bancs entassés et brûlés… « J’ai eu peur, nous confie-t-il. On n’a jamais été inquiétés, mais dans le bus ou ailleurs, on entend souvent des jeunes menacer de brûler des églises. » Il prévient donc les gendarmes, qui interpelleront dans l’après-midi un jeune homme de 25 ans. Déséquilibré, celui-ci sera interné à sa sortie de garde à vue.

Le lendemain soir, vers 21h30, ce sont en revanche deux hommes cagoulés qui débarquent dans une église évangélique de la Courneuve. Armés de fusils à canon scié, ils menacent les cinq fidèles présents, pour les délester de leurs téléphones portables et sacs à main, puis prennent la fuite. Une enquête sera ouverte suite aux plaintes déposées par les victimes. Mais encore une fois, la nouvelle ne fera l’objet que d’une ou deux brèves sur Internet. Ce genre d’actes criminels, bien éloignés des incivilités telles que tags ou injures, n’intéressent manifestement pas beaucoup les médias nationaux.

Selon les chiffres du ministère de l’Interieur, les édifices religieux et les cimetières chrétiens subissent chaque année plus de 80% des dégâts infligés à l’ensemble des lieux de culte français. Mais personne ne parle de « christianophobie », et pour cause : « S’agissant d’une éventuelle recension des actes antichrétiens à l’instar de celles qui sont effectuées pour les actes antisémites et les actes antimusulmans, les responsables des différentes églises (sic) et confessions chrétiennes n’ont jamais fait part de la demande d’un indicateur spécifique auprès des pouvoirs publics », précisait en avril 2013 le ministère, en réponse à une question écrite posée quelques mois plus tôt par Marc Le Fur, député UMP des Côtes d’Armor.

En clair, les chrétiens français n’ont jamais souhaité se présenter comme les cibles d’une « phobie » particulière. Ce choix d’éviter la concurrence victimaire consiste sans doute de leur part à ne pas communautariser la question des dégradations de lieux de culte, également réprimées par la loi quelle qu’en soit la motivation. L’Eglise de France, meilleure alliée de la République « une et indivisible », qui l’eût cru ? C’est pourtant tout à son honneur en ces temps de repli communautaire, et alors que le PS – oui, le PS ! – promeut le développement de l’enseignement privé confessionnel.

Il n’en demeure pas moins que sur un total de 667 incidents ayant touché un lieu de culte, ce sont pas moins de 543 atteintes à des sites chrétiens qui ont été recensées en 2012. Pour un cimetière juif de Sarre-Union – dont la France s’émeut à juste titre qu’il ait encore une fois été profané, quelques semaines après l’assassinat de quatre juifs à Paris –, une vingtaine de cimetières catholiques sont saccagés. Et pour un excité qui s’en prend à une mosquée, six ou sept églises sont endommagées chaque année. A bon entendeur…

*Photo : Wikimédia Commons

ZAD de Sivens : voilà, c’est fini…

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zad sivens jeunesse rurale

zad sivens jeunesse rurale

Le conseil général du Tarn a fait connaître sa décision : le projet original du barrage de Sivens est officiellement abandonné et les dimensions de l’ouvrage seront ramenées à celles d’une retenue beaucoup moins vaste. La décision ne paraît déjà pas satisfaire grand-monde. Les opposants au barrage réclament que soit plutôt exploitée « l’eau qui dort chaque année dans les retenues collinaires », soit « deux millions de m3 », estiment les représentants du Collectif du Testet, une hypothèse que le conseil général a de nouveau rejetée. Néanmoins, pour tous ceux qui dénonçaient la tentation d’un retour en arrière « sous la pression des casseurs », c’est aussi une défaite. Et en se pliant en partie aux préconisations du rapport du ministère de l’Ecologie, quant aux dimensions de l’ouvrage, le conseil général du Tarn n’a fait que prêter l’oreille aux arguments des détracteurs de l’enquête d’utilité publique menée en 2012 par la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), dont l’évaluation avait été jugée beaucoup trop ambitieuse. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et beaucoup d’argent a été dépensé. C’est l’Etat qui remboursera, autant dire le contribuable.

Les derniers occupants de la « Zone à Défendre » ont été évacués vendredi après-midi par la police. Il ne reste de la zone humide du Testet qu’un vaste terrain vague à demi-boueux et recouvert sur sa plus large partie par un tapis de copeaux de bois : tout ce qui subsiste des arbres déchiquetées par les broyeuses avant que les travaux ne soient interrompus par les zadistes. De leur présence, seules les habitations de fortune, les miradors et les douves et palissades du camp retranché témoignent encore… L’affaire de Sivens a été présentée comme un match entre paysans et écologistes, entre agriculteurs privés de leur barrage et zadistes radicaux et violents. C’est aller un peu vite en besogne. On retrouvait aussi parmi les opposants nombre d’agriculteurs qui jugeaient le projet trop ambitieux et inutilement coûteux. Zadistes mis à part, le fiasco de la retenue de Sivens illustre aussi les dysfonctionnements de la démocratie locale. Les chiffres avancés par la CACG, dans sa réévaluation en 2009 d’un premier rapport établi en 2001, furent déjà jugés fantaisistes par les associations montées au créneau. Face au gâchis du projet de Sivens, ces dernières dénoncent aujourd’hui un système dans lequel les mêmes élus ont la possibilité de siéger au Conseil Général, au conseil d’administration de la CACG qui diligente l’enquête publique, tout en étant maître d’œuvre des travaux, et à l’Agence de l’eau, qui procède également à l’évaluation des besoins et peut accorder des subventions. Un système qui favorise donc tout à fait légalement la collusion d’intérêt tandis que la société civile a bien peu de possibilités de réclamer des éclaircissements avant que le vote n’intervienne et que les travaux ne débutent. D’autant que les investissements envisagés peuvent être bien plus importants que les huit millions d’euros du premier projet de retenue à Sivens.

Dans un rapport intitulé « Adour-Garonne 2050 », la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne préconise des aménagements pour la région d’un coup de un milliard d’euros pour répondre aux besoins en eau jusqu’en 2050. Sans remettre en cause l’utilité de ce plan, il convient peut-être de tirer quelques enseignements de l’affaire de Sivens, qui ne se réduit pas seulement à la sauvegarde d’une zone humide ou à l’affaire de la ZAD mais traduit l’opacité d’un processus décisionnaire qui peut, le cas échéant, coûter cher, très cher.
L’affaire laissera, c’est certain, des traces durables dans les esprits. « De part et d’autre, il n’y a plus que de la haine, le Tarn c’est devenu l’enfer ! », confie, atterré, un artisan de la commune de Gaillac. Pour les uns, Sivens a révélé la formidable capacité de nuisance des associations écologistes, capables de ruiner un projet en venant bouleverser la tranquille routine décisionnaires des élus locaux. Pour d’autres au contraire, Sivens a mis en valeur le rôle très obscur de la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne et l’influence très négative de la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), considérée par beaucoup moins comme un syndicat que comme un lobby au service d’intérêts économiques plus qu’agricoles. Quel que soit la justesse de ces arguments que ne cessent de se renvoyer opposants et partisans du barrage, les politiques apparaissent de leur côté doublement coupables : coupables d’avoir favorisé un processus de décision opaque en faveur d’un projet inadapté, ou coupables par complaisance d’avoir laissé la situation pourrir jusqu’à devenir incontrôlable puis tragique entraînant la mort d’un jeune homme dans la petite vallée du Testet.

L’affaire du barrage de Sivens trouve aujourd’hui son épilogue, qui n’est peut-être encore qu’un rebondissement, mais l’évacuation de la ZAD n’efface pas un autre problème très local qui est celui du sort de la jeunesse des zones rurales. Il n’y avait pas, chez les zadistes, que des bobos festifs, des punks à chiens ou des casseurs. Parmi les occupants de la zone à défendre, il y avait aussi beaucoup de travailleurs agricoles, d’étudiants ou de jeunes cultivateurs mis sur le carreau par une logique économique qui réserve subventions et aides aux grandes exploitations et favorise la concentration des terres et des moyens, mettant sur la touche une grande partie des jeunes actifs. Les banlieues ont beau avoir plus la cote médiatiquement, la situation n’est pas moins mauvaise, elle est même bien pire si l’on considère le champ des possibilités offertes, pour un jeune de vingt ans dans le Tarn-et-Garonne en 2015.

La longue occupation de la zone humide n’a pas non plus été une sorte de revival champêtre de mai 68. Elle est plutôt l’expression d’un conflit de générations qui touche aussi de plein fouet le monde rural. Le taux de chômage dépasse les 30% chez les 18-25 ans ne génère pas vraiment d’euphorie révolutionnaire comparable à celle du joli mois de mai. C’est plutôt la tentation du repli sur soi qui semblait caractériser une partie des zadistes concevant une utopie réduite à un microcosme autogéré. « C’est l’envie qu’on leur fasse une place chez eux, dans un coin, dans leur région, la possibilité de s’enraciner », résumait un sympathisant. Mais s’enraciner dans quoi ? La ZAD de Sivens, au-delà des caricatures, a rappelé une réalité sociale : celle de campagnes de moins en moins paysannes et de plus en plus vides. Ce monde agricole désuni et le monde bigarré des zadistes, rappelle ce que Jacques Le Goff écrivait en 2012 à propos du village provençal du Cadenet : « À l’ancienne collectivité, rude, souvent, mais solidaire et qui baignait dans une culture dont la “petite” et la “grande patrie” étaient le creuset, a succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, réseaux et univers mentaux, parfois étrangers les uns aux autres, coexistent dans un même espace dépourvu d’un avenir commun… »

*Photo : Balint Porneczi/AP/SIPA. AP21703149_000002.

Mugabe, seigneur en son continent

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robert mugabe union africaine

robert mugabe union africaine

Comme chaque année, Robert Mugabe a fêté son anniversaire avec faste. Selon le Guardian, deux éléphants, deux buffles, cinq impalas et un lion ont été gracieusement offerts par un fermier zimbabwéen. En tout, 91 vaches et une trentaine d’éléphants ont été abattues pour les 20 000 convives invités aux 91 ans du héros de l’indépendance. Dans un hôtel de luxe non loin des chutes de Victoria, les 91 kg de gâteaux ont aussi marqué les 35 ans d’un pouvoir sans partage.

On le croyait sur la fin, paria de l’Europe, honni par les Etats-Unis, menacé par son opposant Morgan Tsvangirai. L’inspirateur de la réforme agraire qui spolia près de 4000 fermiers blanc (et de la pénurie qui suivit) est pourtant plus fringant que jamais. Acclamé à Soweto lors des funérailles de Mandela, il vient d’être élu par ses pairs à la tête de l’Union africaine (UA). En 2012, les sanctions européennes à l’encontre de l’ancienne Rhodésie avaient été discrètement allégées. Le 16 janvier dernier, c’est une enveloppe de 234 millions d’euros qui a été généreusement octroyée par Bruxelles au profit du développement de l’agriculture du Zimbabwe. Un joli cadeau d’anniversaire qui devrait réjouir les défenseurs de la PAC; alors même que Mugabe souhaite en finir avec les dernières réserves animales aux mains des blancs. Le porte-parole de la diplomatie européenne a annoncé que l’interdiction de visite en Europe du doyen des chefs d’Etat africains ne concernait pas le président de l’UA. Petite contrariété, sa dispendieuse et jeune épouse (41 ans d’écart), amicalement surnommée « Gucci Grace », ne pourra pas profiter de l’aubaine pour dévaliser les vitrines européennes. Mais qu’il est loin le temps où Mugabe était le pestiféré de la « communauté internationale ».

L’accalmie diplomatique dont bénéficie l’inoxydable Mugabe n’explique pas son étonnante popularité africaine. Mugabe est le symbole d’un continent qui n’a que faire des leçons de morale, d’écologie et de démocratie. Après trente-cinq ans de désastre économique, son discours anti-blanc est un paravent inusable. Ses déclarations outrancières constituent l’étendard de son indépendance et sa liberté. Pour le nouveau président de l’Union africaine les homosexuels sont « pires que des chiens ou des cochons ». À propos de l’ancienne secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, il avait eu ces mots pleins de tact: « on entend cette fille née d’ancêtres esclaves, qui devrait savoir que l’homme blanc n’est pas un ami ». Mugabe se rit des remontrances de tel ou tel association des droits de l’Homme. À 91 ans, le vieux lion du Zimbabwe est paradoxalement le héraut altermondialiste de millions de jeunes africains fatigués de voir leur continent à la traîne de la mondialisation.

En se tournant vers ce mégalomane sénile, l’opinion africaine fait un bras d’honneur au reste du monde. Le pan-africanisme est une soupape populaire pour un club de dictateurs au long cours. Après Kadhafi, Teodoro Obiang Nguema et maintenant Mugabe, l’Union africaine, dont notre diplomatie voudrait qu’elle prenne le relais de la « Françafrique », est le contre-modèle du multilatéralisme technocratique de son homologue européenne.

*Photo : wikicommons.

La théorie du genre, un puritanisme moderne

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berenice levert theorie genre

berenice levert theorie genre

Bérénice Levet est philosophe, essayiste, et enseigne au Centre Sèvres. Son dernier essai, La Théorie du genre, a paru en 2014, chez Grasset.

Eugénie Bastié. Début 2014, alors que le soufflé du « mariage » retombe à peine, l’expérimentation des ABCD de l’égalité dans dix académies déclenche une mémorable polémique sur la théorie du genre. Alors ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem affiche à l’endroit des parents troublés ou inquiets le mépris goguenard dont elle gratifiait les opposants au mariage gay. Tout ce bruit pour les fantasmes de réacs qui gobent n’importe quelle rumeur ! « La théorie du genre, ça n’existe pas ! C’est comme le monstre du Loch Ness, tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu », déclare la ministre. Votre livre, publié à l’automne, fournit le meilleur argumentaire sur le sujet. Le titre, La Théorie du genre, était-il une provocation, en réponse à cette assertion ?

Bérénice Levet. Le choix de ce titre n’est pas innocent, en effet. Il me permet à la fois d’annoncer la couleur – car quiconque parle de théorie du genre est ipso facto rangé dans le camp de ses adversaires – mais aussi d’aiguiser la curiosité et d’inviter à la réflexion, grâce à la portée polémique de la formule. Je suis fort agacée par les journalistes et chroniqueurs politiques – ceux du Monde ou de L’Obs notamment, ou encore Thomas Legrand sur France Inter – qui assènent péremptoirement que la théorie du genre n’existe pas ou qui, s’ils sont amenés à utiliser l’expression en écho au discours des parents ou aux « rumeurs » circulant autour de l’école, évoquent toujours la « prétendue » théorie du genre.

C’est que ces esprits forts, qu’on ne savait pas aussi intraitables sur la précision sémantique, affirment qu’il n’existe pas de « théorie », mais seulement des « études de genre » – qu’ils préfèrent désigner par leur nom américain, « gender studies »…

Un tel raisonnement ne tient pas : pour qu’il y ait des études de genre ou sur le genre, encore faut-il qu’il y ait élaboration du concept même de genre.[access capability= »lire_inedits »] Et c’est dans l’arsenal des philosophes qu’il a été forgé. Observons d’ailleurs que Judith Butler ne craint pas de se définir comme théoricienne du genre. Ceux qui parlent d’« études de genre » veulent souvent en souligner la scientificité. Mais le genre n’est pas un concept scientifique, c’est une vision du monde, une Weltanschauung. Et les travaux de ces chercheurs s’en ressentent. Sur ce point, je vais plus loin que certains « anti-genre » qui, intimidés par les prétentions scientifiques de ces chercheurs, sont enclins à reconnaître à la notion de genre des vertus heuristiques. Comment un instrument à ce point chargé de postulats pourrait-il nous dévoiler une quelconque réalité ?

Peut-être serait-il plus pertinent, en ce cas, de parler d’idéologie ?

En effet, la théorie se fait sans tarder idéologie, au sens littéral du terme, tel que l’entendait Hannah Arendt : ses axiomes – ses idées – se transforment en logique implacable. Les identités sexuelles sont de pures constructions historiques – la différence n’est qu’anatomique, naître dans un corps d’homme ou dans un corps de femme reste sans incidence sur la personne que je serai, bref, l’incarnation ne change rien –, or ces constructions sont fondamentalement inégalitaires, dès lors qu’en tout temps, en tout lieu, le masculin et le féminin ont été pensés de telle sorte que la femme soit subordonnée à l’homme. Il convient donc, si l’on veut vivre dans un monde juste et égalitaire, de déconstruire l’ordre sexué sur lequel repose nos sociétés. Et ce pour bâtir des corps politiques fondés exclusivement sur des individus rendus à une prétendue neutralité originelle, autrement dit des anges, par définition asexués…

Sous couvert de libération, ce « monde rêvé des anges », sous-titre de votre livre, instaure ce qui ressemble furieusement à un nouveau puritanisme…

Comment ne pas soupçonner en effet, derrière cette grande machine théorique, une hantise du désir, une aspiration à exorciser la charge érotique de la femme ? C’est également un puritanisme en ce qu’il postule une innocence originelle qui serait perdue avant même la chute dans la société, avant même la naissance, au moment où l’obstétricien annonce aux futurs parents le sexe de l’enfant qu’ils attendent. Le processus d’assignation à une identité sexuée et sexuelle se mettrait alors en branle, et c’en serait fini de l’angélisme primordial. Notons que les nouvelles techniques de procréation encouragent ce puritanisme : l’oxymore d’une conception virginale n’en appelle plus à la foi et à ses mystères. L’engendrement non souillé par le commerce des chairs n’est plus le privilège de Marie.

Le plus surprenant, c’est l’alliance entre féministes et militants LGBT pour défendre cet ordre néo-puritain…

Pressés de voir le vieux monde – fondé sur la différence des sexes – s’ébouler, féministes et LGBT se reconnaissent un ennemi commun, le mâle blanc occidental hétérosexuel, et partagent le même objectif : l’avènement d’un monde dont le premier couple, pour dire les choses de façon imagée, ne serait plus Adam et Ève. Une société humaine dont l’altérité sexuelle, l’altérité naturellement procréatrice, bref l’hétérosexualité ne serait plus le fondement. Abolir la structure sexuée de nos sociétés, tel est le programme politique des féministes et des LGBT. Les unes au nom de l’égalité des sexes, laquelle resterait inachevée, les autres au nom de l’égalité des sexualités. Il est essentiel de comprendre que, pour le « genre », le désir de l’autre sexe n’a rien de naturel, il n’est que soumission à une norme ayant été imposée par un coup de force, réussissant à étouffer toutes les autres sexualités.

Il est clair que, si la reproduction est déconnectée de la sexualité, l’hétérosexualité n’est plus qu’une norme imposée, aussi absurde que le rose pour les filles et le bleu pour les garçons ?

Exactement. « Hétérosexuels, réveillez-vous ! », nous enjoint le « genre ». Nous avons été éduqués dans le mythe de l’hétérosexualité et nous prenons nos désirs pour la réalité. Mais ce n’est là qu’illusion, au sens étymologique du terme, la société se joue de nous. La ringardisation de l’hétérosexualité est le grand enjeu de leur lutte – l’expression « hétérobeauf » fait florès sur les réseaux sociaux ! L’enjeu central est donc bien une mutation anthropologique, une « réforme de civilisation », et non simplement de société, comme l’a reconnu Christiane Taubira dans le contexte des débats sur le mariage pour tous. Mais ce jour-là, la garde des Sceaux vendait la mèche.

Théorie du genre, mariage homo, reproduction assistée : c’est toujours le même égalitarisme qui conspire pour en finir avec la différence…

Le genre conduit moins à une indifférenciation qu’à une désidentification, à un brouillage des codes sexués dont nous héritons. La nature ne dictant rien, le masculin et le féminin n’étant, pour le « genre », que jeux de rôles  – « Le travesti, écrit Éric Fassin, est notre vérité à tous » –, l’individu n’atteste sa liberté qu’en s’émancipant de cet héritage. Or, c’est en faisant apparaître le caractère historique, conventionnel, de normes dont il n’est pas l’auteur, que le « genre » escompte délier chacun de son allégeance à ces normes.

Il s’agit bien de renvoyer l’antique division entre les sexes de l’« historicité » à la « caducité », comme vous l’écrivez…

Tel était clairement et nettement l’objectif des fameux ABCD de l’égalité : pourquoi faire étudier le portrait en pied de Louis XIV par Rigaud, montrant le souverain portant talons hauts, porte-jarretelles, et bas en soie ? Afin de faire prendre conscience à nos chères têtes blondes, comme on ne devrait plus dire, de la contingence des codes vestimentaires auxquels les soumettent la société, les adultes, à commencer par leurs parents. Toute transmission de manières d’être, de formes, est requalifiée en « formatage », et les agents de cette transmission sont assimilés à des collaborateurs d’un vieux monde rassis, frileux, replié sur lui-même… Plus encore que la nature, la cible du « genre » est la civilisation, le monde de significations institué qui nous précède et nous excède. « La civilisation, dit magnifiquement l’ethnologue Margaret Mead, n’est pas l’œuvre des enfants. »

Pourquoi considérez-vous que le « genre » est spécifiquement une attaque contre la civilisation française ?

Il existe une exception française en matière de mixité des sexes, exception établie et explorée par Mona Ozouf, Philippe Raynaud, Claude Habib et Alain Finkielkraut. La France ne s’est pas contentée de reconnaître, de faire droit à la différence des sexes, elle l’a exacerbée. Elle s’est plu à cultiver les tours et détours du jeu de l’amour. Mais les démocrates acharnés que nous sommes n’aiment plus suffisamment cet héritage, qui nous vient des siècles aristocratiques, pour le défendre contre une idéologie qui lui est foncièrement contraire. Le contraire de l’égalité n’est pas l’inégalité, mais la bigarrure des manières d’être, les aspérités, les variantes et variations. Notre art, notre littérature ont exploré sans relâche cette dissymétrie sexuelle. Nous sommes riches d’une histoire que nous aurions tout intérêt à exalter, à défendre avec fierté. Walter Benjamin parlait des promesses du passé, qu’il appartenait aux générations suivantes de sauver et de prolonger. Laissons de côté la passion de l’égalité et puisons notre inspiration dans Marivaux, dans Balzac, dans Barbey d’Aurevilly, dans Stendhal…

Il y a tout de même une différence entre aimer Balzac et acheter des Barbie aux petites filles ! Comment défendre la différence des sexes sans tomber dans un naturalisme qui enferme les individus dans des étiquettes ?

La question est cruciale. Que notre destin ne soit pas scellé par notre anatomie, que notre être ne s’épuise pas dans la maternité et la conjugalité, que pour nous, autant que pour les hommes, l’existence précède l’essence, nous n’avons pas attendu Simone de Beauvoir pour le savoir. La célèbre formule : « On ne naît pas femme, on le devient » a été gravée dans le marbre. Cependant, comme Sartre, Beauvoir succombe à une hypertrophie de la liberté, elle échoue à faire droit à cette part non choisie de l’existence qu’est la naissance dans un corps sexué. Avec elle, c’est l’être ou le néant, la nature ou l’histoire, la nécessité ou la liberté. Or, il y a du donné – en référence au don qui appelle la gratitude, opposé au terme « donnée », qui renvoie à la statistique. Où commence, où finit la nature ? Au reste, si la nature propose, la liberté dispose. La liberté n’est pas rébellion contre le donné, elle est reprise en personne du donné. On naît femme et on le devient : sur cette note inaugurale, chaque femme compose sa  propre partition. Thèmes communs, universels, et variations, modulations.

« L’ordre patriarcal est mort », écrivez-vous. N’exagérez-vous pas ?

Si les mots ont un sens, comment peut-on parler de société patriarcale en Occident ? La femme n’est plus subordonnée à l’homme, le mari ne prend pas le relais du père. Je suis née dans les années 1970, j’appartiens donc à cette génération qui a grandi dans une atmosphère de sereine égalité, élevée par des pères qui ont perdu leur titre de « chef de famille » depuis 1970, des mères qui prennent toujours plus part à la vie active et auxquelles, conformément au sermon de nos instituteurs, on n’offre pas, le jour de la fête des mères, de fers à repasser ou de mixeurs. À ceux qui contesteraient ce tableau, je demanderai de m’expliquer les raisons pour lesquelles nous ne savons ni coudre, ni repasser, ni cuisiner !

Et les inégalités de salaires ?

Je ne les nie pas, mais la société est acquise dans son entier à l’objectif de l’égalité salariale, et on n’a nul besoin de cet arsenal juridique, dont les progressistes ont la passion, pour hâter la régénération de l’humanité. Il faut rappeler aux mouvements féministes que nous sommes sorties de l’état de minorité, que cette féminité que nous cultivons, ce temps que nous consacrons au soin de notre corps, nous le prenons en toute conscience et en toute liberté. Et nous n’avons pas attendu qu’ils nous avertissent de la différence de prix entre un rasoir destiné aux hommes et un rasoir « girly » pour déjouer, ou non d’ailleurs, les « pièges » de la consommation – pièges qui n’en sont pas, le commerce a ses lois !

Chassez-la, la nature revient au galop. Finalement, la théorie du genre est-elle vraiment dangereuse, face à l’inexpugnable universalité de la différence sexuelle ?

Comme le disait Montesquieu, la nature est vulnérable chez l’homme. Et l’ivresse des possibles n’est plus aujourd’hui la marque exclusive des adolescents. Cependant, ce n’est pas seulement la nature qui nous importe ici, mais ce que, sur ce donné naturel, nous avons conçu, élaboré, inventé : la culture. Or la culture, cette histoire unique, singulière, tramée par des siècles, elle, ne revient pas au galop. Elle ne peut compter que sur nous pour persévérer dans l’être. Il nous appartient de répondre de cet héritage. Nous avons, comme le disait Karen Blixen, une responsabilité pour le féminin, pour la féminité, comme les hommes en ont une pour la masculinité, la virilité, si l’on peut risquer ce mot. Cette responsabilité, nous ne pouvons l’endosser que si nous éprouvons de la gratitude pour cet héritage civilisationnel.[/access]

La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges: essai

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*Photo : Hannah.

Ce peuple que nos élites méprisent

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jack dion peuple

jack dion peuple

L’épuration politique tu subiras ; la secte du marché tu aduleras ; les oligarques du CAC tu adoreras ; la souveraineté tu abdiqueras ; les mauvais électeurs tu adoreras ; la France tu maudiras. Il ne s’agit pas de six nouveaux commandements mais des titres de chapitres de l’essai revigorant de Jack Dion, directeur-adjoint de la rédaction de Marianne, en librairie depuis mi-janvier.

Le lecteur comprend très vite que Dion n’éprouve pas beaucoup de tendresse pour ceux qui ont pris, selon lui, « la société en otage ». Et ils les nomment : l’oligarchie.  Le mépris du peuple (Éditions Les Liens qui Libèrent) est bien le livre d’un homme en colère. En colère contre ceux qui, dans le monde feutré des partis politiques installés, de la haute-fonction-publique, du grand patronat et de « la cléricature médiatique », ont réussi leur « putsch contre la démocratie ». Dion nous explique que le mépris ne va pas qu’au peuple mais aussi au pays, la France. Chez les oligarques, le « french bashing » est à la mode, quitte à triturer les chiffres. Un exemple parmi d’autres, la fuite des jeunes cerveaux est en réalité quatre fois plus forte parmi les jeunes britanniques et une fois et demi plus importante en Allemagne que dans notre pays, alors qu’on ne compte plus les reportages et les papiers larmoyants qui déplorent la forte émigration de nos diplômés. Cet exemple de désinformation ne peut étonner lorsqu’on a lu ce passage éloquent où, à la manière du Président joué par Jean Gabin, Jack Dion égrène les « double-casquettes » des fameux experts qui squattent les plateaux de télévision – on pense au fameux C dans l’air, présenté par Yves Calvi. Daniel et Elie Cohen, Jean-Yves Lorenzi ou Philippe Dessertine ne sont en effet jamais présentés comme les conseillers ou collaborateurs de grands groupes ou d’institutions financières qui n’ont aucune raison de délivrer un autre message. Et encore, Jack Dion ne précise pas le rôle de certains d’entre eux auprès de personnalités politiques importantes.

Ce mépris du peuple se manifeste notamment par son discrédit à travers le vote FN. C’est encore un pensionnaire de Calvi, Dominique Reynié qui est donné en exemple à travers la notion de « national-populisme », titre du dernier ouvrage de celui qui dirige la Fondapol, think tank proche de l’UMP. Sur l’analyse du vote FN, on fera remarquer à l’auteur qu’il minimise sans doute certains éléments, privilégiant sans doute exagérément la situation économique et sociale. Après tout, des partis amis du FN prospèrent dans des pays européens où le chômage n’est pas aussi élevé que chez nous, alors qu’en Espagne, où au contraire il est plus important que chez nous, c’est Podemos qui aspire les mécontents. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour l’oligarchie, que le peuple vote Le Pen ou Iglesias, il vote mal, et c’est pour cette raison qu’il faut le déposséder de son pouvoir, en transférant sa souveraineté aux « sachants » de Bruxelles ou de Francfort. Car le livre de Jack Dion n’est pas seulement anti-libéral du point de vue économique, il est aussi profondément souverainiste, autre gros mot qui sonne comme une insulte dans la bouche des cléricaux. Les habitués de Causeur ne seront donc pas étonnés outre-mesure que je leur conseille ardemment cette lecture.

Le mépris du peuple. Comment l’oligarchie a pris la société en otage, Jack Dion, Les liens qui libèrent.

*Photo : Roger Joly.

L’esprit du 1er avril

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caroline fourest maurras

caroline fourest maurras

Ras la casquette de cet « esprit du 11-Janvier » qui a encore hanté tout le mois de février, de la 4e du Doubs au 49-3 de Valls en passant par les vaticinations de la mère Fourest.

Heureusement, dans la vraie vie, il y aura quand même eu quelques bonnes nouvelles : Riad Sattouf couronné à Angoulême et Timbuktu sept fois aux Césars – et moi qui, tout compte fait, n’ai toujours pas viré à gauche…

INVESTISSEZ DANS UN RIAD !

Dimanche 1er février/Enfin un mois qui commence bien ! Le Festival d’Angoulême couronne L’Arabe du futur, BD autobiographique de Riad Sattouf, ou plus exactement son volume 1 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984).

Ne me dites pas que vous êtes trop cultivé pour connaître Riad Sattouf ! D’origine syro-bretonne, ce type-là est « fou pas mal », comme disent les vieux Cajuns francophones. Il est l’auteur d’une série dessinée intitulée La Vie secrète des jeunes (publiée dans Charlie de 2004 à 2014) et l’inventeur de Pascal Brutal, un antihéros aussi aberrant que le monde « futuriste » dans lequel il vit. Accessoirement, Riad a remporté en 2010 le César du meilleur premier film pour Les Beaux Gosses.

Quant à L’Arabe du futur, le mieux est encore de citer in extenso la 4e de couverture : c’est « l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Hassad ». Dévendeur, le pitch ? Mais c’est ça, la façon Sattouf ! Pas vraiment le genre « gags à gogo » ; mais sous son trait, ses souvenirs d’enfance se changent en conte.

La recette est plus simple à décrire qu’à reproduire : sens de l’observation + distance = ironie bienveillante. Ainsi du titre, L’Arabe du futur : c’est celui que son père, laïc et progressiste, espère contre vents et marées voir émerger des brumes obscurantistes, grâce à l’éducation. Riad Sattouf donne à penser en souriant – et c’est toute la vie qui devrait être comme ça ![access capability= »lire_inedits »]

BARRÈS COLLABO ?

Lundi 2 février, 21 h 30/Au micro de Taddeï, qui tient salon tous les soirs dans son « Europe 1 Social Club », Me Jean-Marc Fédida parle de son dernier livre, L’Affaire Maurras (cf. le compte-rendu signé Marie Céhère sur Causeur.fr).

« Vous qui avez 25 ans, qu’est-ce que le nom de Maurras évoque pour vous ?, demande soudain Taddeï à la jeune romancière Cécile Coulon.

– Pour moi, répond l’interpellée, ce nom est associé à celui de Maurice Barrès, un autre écrivain qui, je crois, était un peu dans le même cas… 

 C’est différent, explique alors patiemment Fédida. Maurras est un militant politique, qui va porter son combat jusqu’aux côtés du maréchal Pétain. Ce qu’on lui reprochera, à son procès, c’est surtout ses dénonciations de familles gaullistes, juives ou démocrates-chrétiennes. Barrès, lui, n’est jamais rentré dans cette félonie-là ; d’ailleurs, il ne fera l’objet d’aucune poursuite à la Libération»[1. Note à l’attention de Jean-Marc et de ses camarades de classe : Barrès a été arraché à notre affection en 1923.]

Elle est pas bonne, celle-là ?

« DANS LE REPTILIEN, Y A PAS MARX ! »

Vendredi 6 février/« C’est la nuit qu’il est beau de croire en les Lumières ! » Ainsi songé-je en voyant, sur la chaîne Histoire, Régis Debray parler du tome II de ses « Dégagements » : Un Candide à sa fenêtre.

Ce soir-là, il est l’invité de l’émission « Historiquement show », où Michel Field, avec le concours de Jean-François Colosimo dans le rôle du sparring partner, l’interviewe sur le « retour du religieux ». Eh bien ça n’est pas une Bonne Nouvelle pour les hommes de Progrès, et Debray ne se le cache pas. Au fil du débat, il le reconnaît même successivement sur tous les tons :

– Lyrique : « Je suis un fils des Lumières qui veut expliquer pourquoi il y a de la nuit, et pourquoi la nuit n’est pas effaçable par le jour. » Beau comme une crèche !

Désabusé : « On nous avait dit : “Une école qui s’ouvre, c’est un temple qui se ferme, et le progrès de la science fera reculer les croyances.” (…) En 1950, le communisme disait qu’il enterrerait les religions en l’an 2000 ! Eh bien, ce sont les religions qui ont envoyé le communisme au musée. »

En disant ça, Régis sait bien qu’il va passer une fois de plus pour un réac aigri – voire pire, un social-traître. Mais qu’importe le qu’en-dira-t-on ? L’honnêteté intellectuelle avant tout ! « Dans nos schémas, il y avait un avant obscurantiste, tribal, fanatique et un après rationnel, émancipé, sympathique… Tout ça fout le camp sous nos yeux ! » Non sans panache, Debray se refuse pourtant à quitter le camp du Progrès, aussi calciné qu’il soit… Où irait-t-il, aussi ?

Pour un esprit aussi exigeant que le sien, il faudrait au moins une conversion à la vraie religion (la mienne), et on sent bien que c’est pas encore pour tout de suite. En attendant, confronté à ce tragique accident du sens de l’Histoire, il fait la seule chose à faire dans ce cas-là : un constat.

Au romantisme et à l’abattement succède alors la lucidité : « Je suis un enfant des Lumières, mais j’ai fait mienne la devise Ode sapere ! Ose savoir pourquoi il y a du croire, et pourquoi le savoir n’élimine pas le croire. » Même que notre chercheur a trouvé ! « On assiste à quelque chose que n’avaient pas prévu les progressistes : en cas de crise, c’est l’archaïque qui remonte. »

Dans les strates de l’évolution humaine, creuse-t-il, le religieux est largement antérieur au politique. Ce dernier l’avait même supplanté en tant que sacré mais voilà que, ces derniers temps, il ne tient plus son rang. Ainsi s’explique la revanche du religieux, diagnostique le docteur Debray ; c’est triste, surtout pour lui, mais c’est comme ça.

J’aime cette façon de mettre ensemble sur la table ses tripes et ses travaux, même contradictoires. Rigueur et profondeur quoi qu’il en coûte ! C’est ça, la Debray touch. Il faut l’entendre, en conclusion, évaluer sa propre pensée à l’aune de l’anthropologie : « Le credo progressiste, qui est encore le mien, est inscrit dans le cortex frontal antérieur (dit-il en se frappant le front.) C’est beaucoup moins solide que l’hypothalamus, et le reptilien en général ! Dans le reptilien, y a pas Marx. »

En gros, si j’ai bien compris, l’avenir du Progrès passe par une hypothalamotobie laïque, gratuite et obligatoire. Il est pour, Régis ?

LE COUP PASSA SI PRÈS QUE LE CHAPEAU TOMBA…

Dimanche 8 février, 23 h 59, quelque part dans le Doubs/Ouf ! On a eu chaud… Toute la classe médiatico-politique était sur les dents, prête à appeler à la mobilisation citoyenne. À 836 voix près, il fallait redescendre dans la rue contre « la Bête immonde qui monte ». Là au moins, on est tranquille jusqu’aux départementales de mars.

HEUREUSEMENT, IL Y A FOUREST !

Lundi 9 février, 7 h 19/Sur France Culture, chronique post-doubienne de l’épastrouillante Caroline Fourest. J’écoute en me rasant – mais pas à cause d’elle, bien au contraire ! Plus je l’entends, plus le mystère Fourest s’épaissit : sincèrement sotte, ou juste arriviste ?

Sans surprise, mes ami(e)s misogyn(e)s plaident pour la première hypothèse. Mais j’aime aussi la version d’Esther Benbassa : « Fourest, c’est une affairiste qui fait commerce d’idées. (…) Ça lui a permis de grimper à toute vitesse les marches de la notoriété. »

Entre les deux, à vous de juger : « L’esprit du 11-Janvier, nous explique Caroline, a permis de remettre en mouvement les républicains, et de barrer la route in extremis à une troisième députée frontiste. » Si c’est ça, à coup sûr ça valait bien 17 morts ! Certes on n’a pas vraiment de preuve ; mais, compte tenu de l’enjeu, le doute devrait suffire. « On ne sait pas quel score aurait fait le FN sans la Marche républicaine… » C’est bien vrai, ça ! Peut-être la démocratie doit-elle sa courte victoire aux nouveaux abonnés de Charlie dans la 4e du Doubs.

Reste un grave problème, aux yeux de Cafou[2. C’est comme ça que je l’appelle, dans l’intimité de mon Moi.] : « Le Front républicain est éparpillé, alors que le Front national est soudé. » Ça aussi ma foi, c’est bien vrai ! J’y avais pas pensé, mais ce déséquilibre est injuste, et même, si ça se trouve, dangereux pour nos libertés.

Déjà, avertit la chroniqueuse, « le FN se croit au-dessus des lois et de la morale. Ses militants et ses cadres multiplient les menaces publiques envers les journalistes… » À quand l’huile de ricin pour tout le monde ? « Les temps sont proches ! », annonce à grands coups de gong Philippula la prophétesse. À l’entendre vaticiner, on croirait que les gars de la Marine, avec leurs alliés de revers sarrazins, ont déjà arraisonné le vaisseau France et s’en sont rendus maîtres ; depuis un certain temps même, vu tous les maux dont elle les rend responsables.

Pas folle, la guêpe a donc pris le maquis, entre autres à France Culture, au Monde, sur tous les plateaux télé et dans les meilleures librairies. Grâce à cette subtile stratégie d’ubiquité, impossible pour les tueurs (islamofascistes ou fascistes pur porc, quelle différence ?) de la « loger ». Paranoïa ? Mais ceux qui disent ça ne se rendent pas bien compte : elle est l’ultime digue contre la marée vert-de-brun !

Pour plus de détaux, on consultera avec profit son Blog de Caroline Fourest, très complet. Sainte Caro y corrige même de sa blanche main, en une petite trentaine de pages, sa fiche Wikipédia – régulièrement salopée, paraît-il, par « les islamistes et les militants d’extrême droite ». Ces salauds-là, s’indigne-t-elle, « se donnent la main » pour y insérer d’odieuses calomnies, comme quoi elle serait « proche du Grand Orient », voire qu’on l’aurait traitée de « menteuse ».

Dégueulasse, non ?

ESPRIT DU 11-JANVIER, ES-TU LÀ ?

Mercredi 11 février/ Ça devait arriver ! Voilà maintenant qu’on nous enjoint de célébrer le premier mensiversaire du 11-Janvier. « Ce n’est plus de la politique, c’est du spiritisme ! » commente, non sans esprit, Mme Le Pen. Aujourd’hui en tout cas, il n’est question que de « ça » dans les télés, les radios et sur les réseaux sociaux – à ne pas fréquenter sans bottes Aigle. Reste à savoir ce que la fameuse Marche a vraiment signifié –par exemple pour les marcheurs… Émotion légitime contre la barbarie djihadiste ? Unité nationale ? Front républicain ? Tourisme ??

Sur mon Facebook à moi (fréquentable même en mocassins), un certain Ze Lord esquisse un pronostic, inspiré lui aussi :

« 11-Janvier, es-tu las ? – Jamais ! » Je serais moins optimiste encore. Certes, l’« esprit » coin-coin commence à me gonfler grave. Mais si on nous fait un coup à la Twin Towers, je ne réponds plus de rien.

MASSACRE AU 49-3

Mardi 17 février, 16 h 25/À la surprise générale (?), le Premier ministre engage la responsabilité de son gouvernement sur la loi Macron. Je ne suis pas politologue, ni même médium, et pourtant ça fait bien une semaine que j’y pensais sous la douche[3. Rassurez-vous, j’en suis sorti plusieurs fois entre-temps.].

Bien sûr les « frondeurs » sont très remontés contre leur gouvernement, mais pas au point de se représenter devant leurs électeurs. Quant au pouvoir, depuis le début, il négocie avec ces chahuteurs le Taser dans la poche. Alors quoi ? Tous comptes faits et refaits, plutôt que de jouer à la roulette belge, Valls a préféré se la jouer Monsieur 100 000 volts. Il est où, le scoop ?

À venir, sans doute ! D’abord, Manuel n’a plus le droit de dégainer jusqu’à l’été. Autrement dit, fini les « grands textes d’orientation », c’est-à-dire l’action politique. Place aux petits toilettages qui ne mangent pas de pain. C’est bien la peine d’être sous la Ve… Sans compter qu’entre-temps, il y aura la bataille de Poitiers ! Début juin, le congrès du PS s’annonce animé, surtout avec le retour de Martine Guerre, leadeuse naturelle des frondeurs.

En trois jours, on attend mieux de ce show que du gunfight foireux Copé-Fillon (6 mois, 2 morts seulement). Là, si tout se passe bien, ça va être du Tarantino ! D’ailleurs je gage que les caméras de BFM sont déjà installées, pour avoir les meilleurs angles.

« BASILE, TU VIRES À GAUCHE ! »

Mercredi 18 février/À force de m’interpeller en ces termes, pour rire j’espère, la reine Élisabeth m’incite quand même à faire mon examen de conscience. Certes je préfère Coluche à Desproges ; mais c’est juste parce que sa palette était plus large. L’auguste aurait pu faire clown blanc ; pas l’inverse.

Si c’est à cause de Piketty, pas de problème non plus. Il n’y a qu’à lire ses contempteurs de gauche pour comprendre la manip’ : sous ses faux airs de mutiné, le mec n’a pour but que de « sauver le capitalisme » – alors que l’objectif est d’en finir une bonne fois pour toutes avec lui, je vous le rappelle.

Reste mon enthousiasme immodéré pour Bergoglio, qui n’est quand même pas Dieu – s’Il existe. Décidément, ce pontife-là aime tout le monde sauf le Vatican : les gays, les immigrés, les athées et même les musulmans. D’ailleurs nos amis les cathos intégristes, quand ils parlent de lui, mettent désormais volontiers son titre entre guillemets – en attendant les parenthèses[3. « T’as pas le portable d’Ali Agça ? »].

C’est pourtant simple à retenir : ne pas confondre le spirituel et le temporel, ni le rôle du pasteur avec celui du politique. On n’a pas les mêmes responsabilités selon qu’on est pape (même François) ou président (même Hollande).

Cela dit, ça pourrait être drôle que ces deux-là intervertissent leurs charges, ne serait-ce que pour une soirée d’Halloween. Et devinez qui se débrouillerait le mieux : l’énarque au Vatican, ou le jésuite à l’Élysée ?

LA DROITE DU PÈRE

Vendredi 20 février/ La seule droite qui vaille, si m’en croyez, c’est la « droite du Père » à l’heure du Jugement dernier. Tâcher d’être, ce jour-là, parmi les brebis plutôt que les boucs. Le reste n’est que vanité et poursuite de vent, comme disait L’Ecclésiaste.

Il n’y a qu’un clivage au fond, c’est-à-dire à mes yeux : penser le monde avec ou sans Dieu. Je sais bien que l’époque a tranché depuis longtemps[4. Deux cent vingt-deux ans déjà ! Comme le temps passe…]. Ça doit même être ça, mon côté réac. Je reste bloqué sur la phrase de Dostoïevski, déguisé pour l’occasion en Ivan Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Sans doute mais, quand tout est permis, qu’est-ce qui est encore marrant ?

« TIMBUKTU », POÈME SUR UN CAUCHEMAR

Samedi 21 février/Sept Césars pour Timbuktu. Une belle revanche pour Abderrahmane Sissako, reparti bredouille de Cannes – et un succès personnel pour moi ! Peu de gens le savent, mais moi aussi j’avais mis de l’argent dans le film : 4 places au Pathé Beaugrenelle pour la famille.

Rien de tel qu’un mouslime, ou assimilé, pour dénoncer la folie djihadiste. Encore est-elle, ici, convenablement décaféinée. Sinon je n’aurais pas pu emmener les enfants – ni a fortiori Barjot, qui craint moins Dieu que les effets spéciaux.

Chez Sissako, les assassinats sont discrets et les lapidations elliptiques. En revanche il excelle à nous montrer, en contrepoint, les petites tartufferies des détenteurs du vrai Coran. Sous leur uniforme de Police islamique, ils savent se montrer impitoyables envers leurs coreligionnaires « défaillants ». Mais les plus humains d’entre eux fument en cachette, convoitent la femme de leur voisin et, de frustration, finissent par décharger leur kalachnikov entre les dunes, sur un buisson suggestif…

Sans vouloir tout « spoiler », il y a aussi la résistance, passive ou farouche, des Tombouctiens de souche : adultes qui préfèrent crever, enfants qui jouent au foot sans ballon…

La seule mauvaise critique que j’aie lue, c’est dans Les Cahiers du cinéma : « Comment, alors que la réalité est toujours brûlante, la réduire à un axiome aussi usé que : la poésie, c’est mieux que l’oppression ? » Et accessoirement, comment peut-on poser des questions aussi con ? Apparemment, ces messieurs-dames des Cahiers auraient préféré un documentaire… Pas de problème ! Je me cotise, et j’offre à toute l’équipe un aller simple chez Boko Haram. Mais si jamais vous revenez, je veux de la réalité brûlante, OK ?[/access]

L'Arabe du futur - Tome 1

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*Photo : wikicommons.

Le service civique des seniors? Excellente idée!

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service civique yade

service civique yade

Pauvre Rama Yade! Elle vient d’apprendre à ses dépens qu’il vaut mieux ne pas avoir d’idées en politique, si on veut un peu durer. Ou alors, comme Sarkozy en début de semaine ou Macron les semaines d’avant, pour avoir l’air sérieux, il faut se contenter comme l’a dit fort justement Cécile Duflot à propos de la loi Macron, justement, d’aller puiser dans la « vieille boite à outils thatchérienne des années 80 ». On ne fera pas l’injure à notre personnel politique et médiatique de penser que la violence et le mépris de ses réactions sont proportionnels au fait que Rama Yade soit jeune, belle, intelligente, ambitieuse et Noire. Mais qu’a donc proposé celle qui fut secrétaire d’Etat  aux droits de l’homme de Sarkozy, et légèrement échaudée par l’expérience quand elle s’aperçut qu’elle était le gadget cool d’une droite dure? Tout simplement un service civique pour les seniors.

Les seniors, il faut bien sûr entendre les vieux et les personnes âgées. Même Yves Jégo, le charismatique Yves Jégo de l’UDI, le parti de Rama, a trouvé par tweet l’idée « saugrenue ». On se demande si Rama va s’en remettre: après avoir perdu la course à la présidence de la formation centriste au profit du non moins charismatique Jean-Christophe Lagarde qui a l’avantage d’être un homme, Rama se retrouve « saugrenue ».

Et pourtant, ce service civique pour les seniors est-il aussi « saugrenu » ? On peut quand même y réfléchir. D’abord, pour commencer, il existe déjà sans être formalisé. Dans une société où les trentenaires vivent en coloc, où entre la précarité généralisée, les temps partiels imposés, les horaires flexibles et bientôt le travail le dimanche, heureusement qu’ils sont là, les vieux, pour maintenir en état de survie leurs propres enfants. Entendons les vieux altruistes avec le sens de la famille, ce qui ne va pas de soi car Mai 68 et l’hédonisme libertaire-consumériste étant passés par là, les vieux aujourd’hui sont les derniers riches et, en plus, ils sont en bonne santé. Alors plutôt que d’aller garder les chiares pisseux et morveux de leurs enfants qui vont vendre des voitures dans les zones commerciales ouvertes au minimum douze dimanches par an, ils peuvent préférer le trekking en Laponie ou les croisières organisées par des hebdos libéraux de centre gauche à 4000 euros la semaine où des économistes médiatiques de garde viendront leur expliquer, alors qu’on approche de Trieste, à quel point il est moderne et nécessaire de procéder à des réformes de structure, comme la retraite à soixante-dix ans alors qu’eux profitent à taux plein de la répartition depuis parfois vingt ans. Mais bon, heureusement, les papies et mamies gâteaux existent encore et n’hésitent pas à se dévouer pour aider une génération sacrifiée dans une crise interminable.

L’idée de Rama est bonne. En systématisant ce service civique par les seniors, elle voudrait aider les retraités pauvres d’une part et d’autre part demander aux retraités riches de rendre un peu ce que toute la société des Trente glorieuses leur a donné, à ces enfants du baby boom qui ont a peu près tout eu. Pour les pauvres, rappelons que finir à l’hospice dans la solitude, cette idée de service senior qui consisterait à aller recompter des histoires aux touts petits dans les écoles, par exemple, n’est pas forcément un cauchemar. Enfin pas plus que de se retrouver seul dans sa piaule d’un EPAD en Picardie, durant des journées entières, faute de personnel. Rama s’est souvenue sans doute, que ce qui choque beaucoup mais alors vraiment beaucoup en Afrique Noire, c’est précisément ce retranchement des vieillards loin des yeux et du cœur des familles qui pour des raisons économiques mais aussi parfois banalement égoïstes ne supportent plus la présence encombrante et culpabilisatrice des Anciens.

Quant aux retraités aisés ou à ces « seniors » qui, dans le monde politico-médiatique, ne veulent pas lâcher l’affaire (c’est tout de même, pour moi qui ai cinquante ans, les mêmes journalistes politiques qui ont présenté les débats présidentiels de 1981 à 2007), ce service civique sera un bon moyen de rendre un peu de ce que leur ont donné les Trente glorieuses. On ne sait pas si Rama Yade a lu La génération lyrique de François Ricard ou Le choc des générations de Louis Chauvel, et si ça n’est pas le cas, ça pourrait l’aider. La génération lyrique a tout eu sur tous les plans, comme jamais dans l’histoire: plein emploi, accès à la propriété, couverture sociale, retraite, pouvoir d’achat en constante augmentation, sexualité libre sans l’hypothèque du Sida, bref ce qu’un cinéaste a pu appeler  La parenthèse enchantée. Qu’ils rendent un peu de tout ça à leurs enfants et petits-enfants, dans cette crise interminable à laquelle ils ont échappé, ne me choque pas plus que ça.

Et en tout cas, Rama a au moins eu le mérite d’ouvrir le débat.

Chronique d’un désastre annoncé

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kevin spacey house cards

kevin spacey house cards

La série télévisée américaine House of cards a remporté un grand succès tant auprès des critiques que du public lors de ses deux premières saisons. De nombreuses récompenses aux Golden Globes et aux Emmy Awards ont salué cette série originale qui est produite par une chaîne purement internet, ajoutant en cela à l’originalité du phénomène.

House of cards, rappelons-le, met en scène le personnage de Franck Underwood « whip » (coordinateur) de la majorité démocrate à la Chambre des représentants et son épouse qui échafaudent des plans perfides pour se propulser au sommet de la vie politique américaine. Au terme de la première saison, Franck Underwood parvient à se faire nommer vice-président des Etats-Unis. Au terme de la seconde, il devient Président en trahissant son prédécesseur qu’il pousse à la démission.

On s’attend au cours de la saison 3 qui s’est ouverte cette semaine à ce que Franck Underwood use de méthodes tout aussi radicales pour se maintenir au pouvoir et se faire réélire au terme de son demi-mandat. Pourtant la déception est immense chez beaucoup de téléspectateurs car les scénaristes ont renoncé à toutes les transgressions morales qui rendaient la série si attirante :

Le cynisme. Franck Underwood est un personnage 100% cynique qui ne croit à rien si ce n’est à lui-même. Il est la figure paroxystique de la réussite sociale qui s’assume dans l’écrasement des faibles et leur manipulation au bénéfice d’une cause purement individuelle. Il projette en cela la réalité d’une société américaine en proie à la dérégulation la plus totale, mais sous le couvert d’une morale de plus en plus exigeante. Une société qui peine à cacher sous le politiquement correct (invention américaine) le pouvoir donné aux lobbies au détriment du peuple. Comment savoir si les fans américains de la série ne l’apprécient pas pour des raisons strictement inverses des Européens ?

– Le machiavélisme. Franck Underwood joue au billard à trois bandes et même plus. Le spectateur était immergé au cours des saisons 1 et 2 dans un scénario plein de rebondissements dont il savourait les détours et les surprises. Le héros était certes perfide, mais sa malignité forçait l’admiration un peu gênée de tous. Pourquoi ? Sans doute parce que Underwood incarnait l’archétype de l’homme qui maîtrise son destin, même si au passage il ruinait des vies. Fascination, non pas tant pour le pouvoir, que pour l’emprise.

– La complicité morbide, enfin. Le héros et sa femme commettent, non seulement des forfaitures morales, mais aussi des crimes de sang. La saison 2 s’ouvre sur un épisode où Franck Underwood tue volontairement son ancienne maîtresse en la projetant sous le métro. Le spectateur prend subitement fait et cause pour l’assassin et souhaite qu’il reste impuni pour parvenir à son but. Il passe ainsi du statut de voyeur de crimes odieux au statut de complice de l’immoralité la plus abjecte. La transgression est totale et House of cards va sûrement plus loin dans ce sens que Scandal , autre série transgressive : il y a moins de sang, mais il y a plus de déstabilisation des repères du spectateur.

Sur ces ressorts scénaristiques, chacun pouvait s’attendre à une apothéose dans la saison 3 : alors que le héros est parvenu à la présidence des Etats-Unis en possession de pouvoirs sans limites, son dérèglement moral s’annonçait sans fin. On devinait qu’il allait déclencher des guerres, écraser des destins, pourrir la vie de ses collaborateurs et de ses opposants pour affermir son pouvoir et se faire réélire. Mais non. Les scénaristes nous ont livré une bluette insipide, où il ne se passe strictement rien hors de la normale : on y voit Underwood tenter de résoudre le problème du chômage, essayer de ramener la paix au proche-orient, tenter de faire ami-ami avec le président russe. La routine bienveillante d’un président « normal ». D’épisodes en épisodes, on espère découvrir un complot, un cadavre dans un placard, ne serait-ce qu’une petite prévarication… Non rien, pas la moindre turpitude. Juste une série de dialogues intimes et insipides qui s’éternisent dans la pénombre. On se croirait dans un documentaire de France 5 « Une journée avec François Hollande à l’Elysée »…. Et le spectateur se surprend à s’endormir sur son canapé. Quand il se réveille, il interroge son son voisin ou sa voisine : « j’ai loupé quelque chose, qu’est-ce qu’il s’est passé ? – Rien » .

Canada : en cellule à cause d’un cellulaire?

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L’affaire secoue tout le Canada, anglophone comme francophone : Alain Philippon, un citoyen de 38 ans, originaire de Sainte-Anne-des-Plaines dans les Laurentides, risque 25 000 dollars et un an de prison pour un motif assez inattendu.

Lundi dernier, alors qu’il passait les contrôles de l’aéroport d’Halifax, après un séjour en République Dominicaine, M. Philippon a été sommé par les douaniers qui fouillaient ses affaires de leur donner le code confidentiel permettant d’allumer son smartphone (ou plutôt de son « cellulaire » comme on dit encore par là-bas) et d’en inspecter le contenu.

Ni une ni deux, les fonctionnaires de l’ASFC (Agence des services frontaliers du Canada) ont fait mettre illico ce voyageur désobéissant en accusation pour « obstruction au travail des douaniers ».

Selon la chaine publique canadienne CBC, l’affaire, qui sera examinée par le tribunal le 12 mai prochain, pourrait donner lieu à une joute d’avocats monumentale. D’après le professeur de droit interrogé par CBC, Rob Currie de l’Université Dalhousie d’Halifax, rien dans la loi ou la jurisprudence ne stipule l’obligation ou non d’un voyageur à donner le mot de passe d’un appareil électronique. «C’est une chose pour les agents d’inspecter l’appareil, dit le Professeur Currie, c’est une autre chose de vous contraindre à les aider»

Bref, on est semble-t-il en plein vide juridique. Si ça se trouve, les législateurs du XIXe ou du XXe siècle qui ont codifié le droit des douanes canadien n’ont pas eu le nez assez creux pour statuer sur l’inviolabilité des smartphones.

Peut-être pourrait-on leur faire un procès pour négligence criminelle?