Vous ne saviez pas que Nafissatou Diallo aimait Amy Winehouse ? Et que, pour le coup, en 2012, rien ne s’est passé comme prévu, mais alors vraiment rien du tout ? C’est le point de départ du premier roman de David Desgouilles, Le Bruit de la douche. Desgouilles est bien connu des lecteurs de Causeur pour ses fines observations de la vie politique. Spectateur engagé, cet encore jeune « gaulliste historique » se désole de voir la France, depuis des décennies, sur la voie des abandons de souveraineté au profit d’une Union européenne où règne surtout l’Allemagne. Il se livre donc au plaisir mélancolique de l’uchronie, qui consiste à imaginer, à partir d’une date de divergence, un présent tout autre, plus satisfaisant à ses yeux. Pour ce faire, il a choisi le 14 mai 2011. Ce matin-là, à New-York, dans le Sofitel de Manhattan, Nafissatou Diallo n’est pas entrée dans la chambre de DSK, décidant au dernier moment, en entendant l’eau couler, d’aller plutôt recharger la batterie de son iPod. DSK ne se laissera donc pas aller à ses coupables penchants, rentrera à Paris sans encombre, et emportera la primaire socialiste haut la main, négociant ensuite une alliance avec Valls, Ségolène Royal et Montebourg. Comme quoi, il suffit de presque rien pour changer la face du monde ainsi que Pascal l’avait remarqué à propos du nez de Cléopâtre.
Ce qui rend si plaisant Le Bruit de la douche, c’est que David Desgouilles connaît remarquablement les coulisses du monde politico-médiatique et qu’il sait que l’histoire, comme la raison, a ses ruses et ses détours. En nous présentant un DSK qui a l’intuition qu’il ne pourra pas gagner contre Sarkozy s’il apparaît comme le candidat des « élites mondialisées », Le Bruit de la douche imagine que celui-ci choisit pour conseillère stratégique Anne-Sophie Myotte, une jeune économiste, socialiste atypique qui ne jure en son for intérieur que par Jacques Sapir, la Gauche populaire et la sortie de l’euro. DSK pense ainsi, grâce à elle, élargir son spectre électoral, mais il va se retrouver, de facto, sous influence au point de faire connaître à la France, après sa victoire écrasante à la présidentielle de 2012, un destin qui aurait réjoui Philippe Séguin au Walhalla des souverainistes.
Dans Le Bruit de la douche, il y a des portraits croqués sur le vif de Moscovici, Zemmour, Guaino, Sarkozy, et bien sûr DSK. C’est parfois au vitriol, parfois amusé, mais toujours juste. Dans ce monde-là, où François Hollande disparaît de la scène politique, il y a aussi des intrigues de couloir et d’alcôve entre Anne-Sophie Myotte et son amant de droite qui émarge chez Patrick Buisson. Il y a surtout un humour à froid mis au service d’un scénario rendu très vraisemblable par le talent de l’auteur, qui nous prouve que la politique, pour peu qu’on sache la raconter, est décidément le plus passionnant des romans.
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Florian Philippot est un objet amusant. Un objet queer. Un jeune-énarque-homo-natio-chevènementiste qui dirige – peu ou prou – le principal parti d’extrême droite d’Europe. Outing dans Closer, assassinat de Jean-Marie Le Pen… il se passe souvent quelque chose d’anormal avec ce garçon, pourtant si irritant d’ennui.
Aujourd’hui, cet objet banalo-frontiste est la victime (comment le dire autrement ?) de la plainte pénale d’un Etat étranger devant un parquet français. Ainsi, Philippot a exprimé l’idée que le Qatar finançait le terrorisme islamiste. Diffamation.
Il est déjà rarissime qu’un Etat étranger attaque un citoyen français pour un délit de presse, alors pour l’expression d’un truisme…
Le fond du sujet est ici sans grande importance. Le Qatar peut bien financer le terrorisme, il le fait sûrement moins que l’Arabie Saoudite à qui la France vend des avions de guerre.
Ce qui est détestable, terroriste, pornographique dans cette plainte est qu’un Etat étranger, dont le régime peut sans risque de diffamation être qualifié d’autocratie obscurantiste et liberticide (quels que soient ses progrès récents et le visage souriant qu’il sait habilement proposer au monde), ose chercher à entraver la liberté d’expression des citoyens d’un pays libre et démocratique.
Cette plainte constituerait presque une revendication d’application extraterritoriale de l’archaïque droit pénal qatarien (pour mémoire : adultère, et apostasie soumis à la Charia, pénalisation de l’homosexualité, responsabilité pénale dès 7 ans, peine de mort par le feu, peine de 5 ans d’emprisonnement pour critique de l’Émir, 7 ans pour la pratique d’un avortement…)[1. Pour une traduction du Code Pénal qatarien de 2004 en anglais.].
Comble de l’obscénité, la Maire de Paris a apporté son soutien au Qatar contre ce pauvre Philippot, essentiellement au nom du fait que Nasser Al-Khelaïfi, qui est sûrement un mec très chouette, et peut-être même féministe à titre personnel, a constitué une belle équipe féminine au sein du PSG (je ne suis pas certain toutefois que la venue de l’attaquante internationale Marie-Laure Délie au PSG, soit un phénomène d’une importance comparable à l’esclavagisme meurtrier pratiqué sur les chantiers de la Coupe du monde 2022…).
Je suis bien placé pour savoir que Madame Hidalgo n’aime pas la liberté, étant l’avocat de la caricaturiste Ri7, contre laquelle Hidalgo a porté plainte pour injure il y a quelques mois.
Je comprends également très bien le plaisir qu’il peut y avoir à attaquer, même gratuitement, un Philippot, la lutte contre l’influence politique du Front national étant au cœur de mon engagement politique écologiste et libertaire.
Cependant, il est extravagant qu’une élue du peuple d’un tel niveau, prenne ainsi la défense d’une dictature contre un individu, fût-il un Philippot. Car si un Etat démocratique a rarement raison contre un individu, l’on peut être parfaitement certain, qu’un Etat dictatorial a, lui, toujours tort.
À l’heure où le thème de l’identité nationale est de plus en plus mis en avant, personne ne nierait que l’école a un rôle capital à jouer en la matière. Que l’on se réfère à Jules Ferry ou à René Haby –l’inventeur du collège unique-, il est considéré comme évident dans notre pays qu’une formation commune de tous les petits Français est le meilleur moyen pour fonder cette identité, à la fois sur des bases normatives, culturelles et cognitives. Si, de plus, les pays modernes ont fait de l’école une institution financée sur fonds publics, c’est au nom de l’efficacité et de la justice : dès lors qu’un peuple instruit est source de bénéfices sociaux variés, il importe qu’aucun enfant ne soit exclu de l’éducation parce qu’il a la malchance de naître dans une famille pauvre.
Si l’on s’accorde sur ces principes généraux, alors on comprend la portée et l’intérêt de ce collège unique fondé en 1975 : élever le niveau de formation de tous, en prenant à bras le corps, les textes de l’époque le prévoyait, l’hétérogénéité des élèves qui y accèdent. Les chiffres montrent que cet objectif est, encore aujourd’hui, loin d’être atteint. Les enquêtes comparatives PISA révèlent qu’à 15 ans, un pourcentage d’élèves plus élevé que chez nos voisins, près d’un élève sur 5, manifeste un seuil de compétences très faibles, peinant à utiliser l’écrit et à mobiliser leurs connaissances scientifiques dans la vie courante. A l’autre bout du spectre, nos meilleurs élèves sont très bons mais un peu moins nombreux qu’ailleurs. Enfin, le milieu social de l’élève influence particulièrement ses performances. Et tout ceci va plutôt en empirant… Face à ce tableau, peu de voix diraient qu’il ne faut rien faire, ni qu’il ne faut rien faire spécifiquement au collège. Certes, il y aurait moins de problème au collège s’il n’y avait pas tant d’élèves qui peinent à lire en sortant de l’école élémentaire ; mais ce n’est pas parce qu’on a, à bon droit, engagé tout un train de mesures à ce niveau qu’il ne faut rien faire pour le niveau qui suit…
Réformer le collège, oui mais comment ? Reprenons les principaux points de la réforme. Commençons par le développement de l’accompagnement individualisé, avec un volume de 3h en 6ème et d’une heure ensuite, sachant que les modalités de cette aide seront définies au niveau local. On voit mal qui choque dans cette mesure, sauf à restreindre le métier d’enseignant à une suite de conférences frontales indifférentes à ce qu’apprennent les élèves ; pourtant, dans de nombreux pays comparables au nôtre, l’on compte bien moins d’élèves faibles que chez nous ! Les publics des collèges étant très différents d’un établissement à l’autre, on comprend que la gestion des difficultés des élèves soit dévolue au niveau local. Pourtant, les enseignants, y compris ceux qui ont adhéré dans leur jeunesse aux thèses autogestionnaires, sont extrêmement méfiants : le caporalisme des chefs d’établissement menacerait leur autonomie professionnelle. Mais peut-on défendre aujourd’hui le règne d’un total libre choix de ses pratiques, nier qu’il puisse être précieux d’en débattre en équipe, récuser d’avance tout regard extérieur… ? Ce qui serait en tout cas faire preuve de méfiance envers le professionnalisme des enseignants, ce serait de considérer qu’il est nocif qu’ils puissent débattre et décider entre eux de ce qu’il convient de faire avec leurs élèves…
En fait, il y a, derrière ces réticences, une certaine conception du métier, qui elle-même alimente des résistances encore plus marquées envers un autre volet de la réforme, les « enseignements pratiques interdisciplinaires »: les enseignants sont des disciplinaires et hors de leur discipline, rien n’est vraiment important, voire on perd son temps… Quand on insiste sur le fait qu’on rogne avec ces heures sur les seuls vrais enseignements, on suppose que faire faire aux élèves, avec plusieurs enseignants, une réalisation –une maquette de ville romaine par exemple, avec les professeurs d’histoire et de technologie-, cela n’apprend rien… Pourtant, quand on interroge les adultes (parents, employeurs, enseignants eux-mêmes) sur ce que l’école doit permettre aux enfants d’apprendre, ils répondent le plus souvent non pas par une liste de savoirs strictement disciplinaires mais en énumérant des compétences plus générales qui s’appuient sur la combinaison de disciplines ou sur des compétences « sociales » voire morales (travailler en équipe, être impliqué ou honnête dans son travail…) dont l’école aurait tort de se désintéresser. C’est ce que promeut le « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » voté en 2005. C’est un changement radical: alors que la structuration par disciplines met les enseignants disciplinaires au cœur de la machine, choisir le « socle », c’est se placer du point de vue de l’élève, de ce qu’il apprend effectivement plus de ce qui lui est professé, avec la volonté de donner du sens et de l’efficacité à ce bagage commun.
Il y aura certes un moment pour la spécialisation et la sélection, toute la question est de savoir quand. Si on refuse la notion de socle commun à tous et de collège unique, et cet horizon certes utopique de l’égalité de la formation de toute une classe d’âge, on peut certes laisser les parents choisir, tel un bien de consommation et avec les ressources inégales dont ils disposent, l’éducation qu’il veulent pour leur enfant. Si on pense qu’il est plus que jamais nécessaire d’avoir une jeunesse instruite et formée ensemble jusqu’à 15-16 ans, alors il faut différer toute sélection, toute mise à l’écart avant cet âge. Par ailleurs, on ne peut défendre dans ce cas que certains élèves, notamment les élèves de milieu favorisé, reçoivent via l’école plus de fonds publics que les autres (enseignants plus expérimentés, nombre d’heures mieux assuré…), comme le montrent les rapports de la Cour des Comptes. Une part de cet avantage passe par l’accès à des enseignements qui ont forcément un coût, telles les classes bilangues. Si l’on estime qu’aujourd’hui il est important pour un jeune de maîtriser deux langues vivantes, alors, qu’on l’enseigne à tous… Mais cela a évidemment un coût, et sauf à accepter de payer plus pour l’éducation, une voie est de prévoir cet enseignement en 5ème…
Au total, s’il est clair qu’aucune réforme n’est parfaite et qu’il est parfaitement normal d’en débattre, il me semble qu’il y a derrière toutes ces résistances un refus de la notion de formation commune à tous et du collège unique lui-même. Pourtant, les pays dont les élèves se révèlent les plus compétents à 15 ans ont tous renoncé à une sélection précoce et on a bien vu, avec l’échec récent de l’ « apprentissage junior », que les employeurs renâclaient à embaucher comme apprenti des jeunes sortis de l’école dès 14 ans. Il serait temps d’admettre qu’aujourd’hui que la sélection doit se fonder sur une base d’acquis solide, dont les vertus ne sont pas seulement cognitives mais bien éducatives. Et le premier devoir de cette école républicaine que tous se défendent de promouvoir, c’est bien 1) que cette base soit bien commune quels que soient les aléas de la naissance et 2) qu’une orientation, parfois une sélection, prennent place ensuite seulement, qui serait d’autant plus légitime qu’elle se fonde véritablement sur le mérite, ce qui exige que l’école soit parvenu auparavant, en égalisant les acquis de base, à remettre les compteurs à zéro…
« Tous les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid. » Ces mots de Patrice de La Tour du Pin éclairent parfaitement notre rapport à la Résistance aujourd’hui. Une précision, tout d’abord : France libre et Résistance sont souvent confondues, même si elles recouvrent deux réalités bien différentes, qui ont parfois été conflictuelles, comme on peut le lire dans la somme monumentale de Crémieux-Brilhac. Si la France libre reste, elle, relativement épargnée grâce à l’aura de De Gaulle et au parfum du grand large, la Résistance intérieure est toujours l’objet d’interprétations contradictoires. La geste épique des maquis et des réseaux a été revue par les historiens à l’aune des fidélités idéologiques de leurs membres, et on a de plus en plus souvent insisté sur les doubles jeux, les arrière-pensées, voire les trahisons. Il y aurait même eu des résistants-collabos ou des collabos-résistants, allez savoir, à l’image de François Mitterrand, parfaite incarnation de cette ambiguïté.
C’est à ce titre que Le Voyant, de Jérôme Garcin, et Un héros, vie et mort de Georges Guingouin, de Jean-Pierre Le Dantec, deux livres qui oscillent entre l’essai biographique et le roman, sont des « légendes », c’est-à-dire, étymologiquement, des récits qui « doivent êtres lus », non seulement parce qu’ils sont vrais, mais parce qu’ils nous empêchent de mourir de froid, avec des personnages dont la pureté et le courage sont presque gênants dans une époque qui a fait du ricanement une vertu cardinale. Garcin et Le Dantec font le pari qu’on peut encore parler de grandeur et d’honneur, comme au temps de Corneille, et qu’on peut le faire à propos de résistants, sans chercher, chez ces hommes qui ont dit non à Vichy et à l’occupation nazie au prix de risques insensés, de sombres calculs, des détours obscurs, des ambitions secrètes. À les lire, on a l’impression que les ombres de Guingouin, le « préfet » du maquis ressuscité par Le Dantec, et de Jacques Lusseyran, le lycéen déporté à 19 ans, pointent sur nous un doigt accusateur, et pourraient, à l’image du roi Ferrante de La Reine morte, nous envoyer «en prison pour médiocrité».
En observant sous la plume de Garcin, Lusseyran et ses camarades qui sortent de l’adolescence dans ces années noires, on comprend en creux ce qui nous manque : «Ce qui frappe, c’est que jamais la main ne tremble. Ces gamins sont d’un courage fou. Moins ils ont fait d’études, plus ils ont des convictions d’airain. Chrétiennes pour les uns, communistes pour d’autres, patriotiques pour tous. Les mots qui reviennent sans cesse comme des balles : honneur, devoir, idéal, et leur inflexible corollaire “Vive la France !” (…). Ils ont tant souffert du froid et de la faim, ces enfants, tellement été frappés à coups de nerfs de bœufs par les policiers français et martyrisés par les nazis, que leur mort leur semble une délivrance et, parfois, une victoire. »
Guingouin, en cet été 1942, a déjà 30 ans, et à la tête de ses milliers de maquisards, dans la montagne Limousine ou sur le plateau de Millevaches il semble aussi ignorer la peur. Cet instituteur communiste qui a pris le maquis dès 1940, bien avant la rupture du pacte germano-soviétique, mène depuis deux ans une vie éprouvante : « Assis contre le tronc d’un hêtre, il démonte et remonte son mauser en s’appliquant à ne pas regarder ses mains. (…) C’est si dur d’être sans cesse sur le qui-vive. De devoir constamment se méfier. D’avoir faim. De se nourrir de pommes, de quignons de pain sec frottés de lard. De dormir peu. D’être épuisé dès le matin. De peur. Et le pire de douter. Pas de la justesse du combat, non, de ce côté Guingouin n’a pas l’ombre d’une inquiétude, mais de la lutte à mort qui se joue en France, et plus encore sur le front russe. »
Comme dans la Légende dorée de Voragine, ce qui fait le saint ou le héros n’est pas une grâce particulière, une élection divine, c’est de savoir surmonter sa faiblesse d’homme, à commencer par celle du corps.
Jacques Lusseyran, né en 1924, d’un père ingénieur et d’une mère institutrice, devient aveugle par accident à 7 ans. Cela ne l’empêche ni de faire de brillantes études ni de prendre la tête d’un réseau lycéen à Louis-le-Grand. De la rencontre avec son professeur Jean Guéhenno, bientôt révoqué par Vichy, à la rédaction en chef d’un journal, Défense de la France, qui sera le plus gros tirage de la presse clandestine sous l’Occupation, ce khâgneux fait preuve d’un sens hors pair de l’organisation et d’une fidélité rare en amitié. Sa cécité ne l’empêche pas non plus de survivre à Buchenwald jusqu’au 18 avril 1945, de devenir écrivain, puis d’enseigner la littérature aux États-Unis avant de mourir à 47 ans, en 1971, sur une route d’Anjou, sa région natale, alors que sa maîtresse conduisait. Pourquoi les États-Unis ? Parce que la France de la IVe République, comme celle de Vichy, n’acceptait pas les aveugles comme enseignants.
Guingouin, c’est un autre mystère. Comment un instituteur se mue-t-il en chef de guerre, comment devient-il un véritable stratège et mène-t-il, au mont Gargan, en juillet 1944, la seule bataille rangée et victorieuse de la Résistance, puis libère-t-il Limoges sans effusion de sang, grâce à ses talents de négociateur ? D’autant qu’à peu près tout le monde veut sa peau, la Milice et les GMR[2. Groupes mobiles de réserve.] de Vichy, les troupes de choc de la SS, qui appelaient les zones contrôlées par Guingouin « la petite Sibérie », et même les envoyés du parti qui ne lui pardonnent pas son indépendance ni, plus tard, son refus de déposer les armes à la Libération, quand Thorez, revenu, décide de jouer la carte du compromis gaullo-communiste. De Gaulle parlera pourtant de ce rebelle qui voulait transformer la Résistance en Révolution comme de « l’une des plus belles figures de la Résistance». Mais le Parti Communiste le forcera à s’exiler dans l’Aube, loin de sa Haute-Vienne, où il reprendra son métier d’instituteur avant de mourir à Troyes en 2005.
En 1998, Guingouin refuse la main tardive tendue par Robert Hue qui propose d’annuler son exclusion : «Le communisme, pour moi, c’est un idéal, pas un parti. C’est l’idéal d’une société plus juste pour les hommes, c’est pour ça qu’ont lutté les premiers chrétiens et qu’on les a jetés aux fauves. »
Le Dantec ne résout pas le mystère, il le raconte par les actes : destruction d’une botteleuse du ravitaillement général à la gare d’Eymoutiers en décembre 1942 – « Plus de blé pour Hitler ! » –, plasticage d’un viaduc ferroviaire à Bussy-Varache en mars 1943, sabotage de l’usine de caoutchouc du Palais-sur-Vienne l’été de la même année. Il n’y a pas d’héroïsme, il n’y a que des preuves d’héroïsme.
Aujourd’hui, on peut envoyer ses enfants dans un collège Georges Guingouin, et uniquement dans la Haute-Vienne, mais il n’y a pas en France la moindre école au nom de Jacques-Lusseyran dont, de surcroît, les livres sont devenus introuvables. Le devoir de mémoire est devenu un impératif catégorique, mais notre mémoire, elle, a de sacrés trous.
Les sionistes jouent au foot. Ce n’est certes pas dans cette discipline qu’ils sont les meilleurs, mais ils tapent quand même comme des sourds dans un ballon. Pas toujours si maladroits que ça. Et parfois efficaces quand le ballon est représenté par la tête du cheikh Tamin Ben Hamad, émir du Qatar…
Dans le scandale qui éclabousse la FIFA, le petit émirat reçoit sa part de boue. Des éclaboussures qui sont à la hauteur des milliards dont il dispose pour ouvrir tous les sésames. L’attribution de la Coupe du Monde pour 2022 au Qatar est au cœur de la polémique. Les mains émiraties, poisseuses de pétrodollars, ne seraient pas étrangères à ce choix totalement ubuesque quand on sait la chaleur qui règne là bas et quand on connait la prestigieuse tradition footballistique du Qatar.
Le Qatar proteste contre ces accusations. Il se dit victime de « racisme » car selon ses communiqués officiels on ne veut pas que le Mondial soit organisé « par un pays arabe et musulman ». Allons donc… Mais comment peut-on être un raciste anti-qatari ? Le Qatar est notre ami, gauche et droite française confondues. Ah ! Vous n’en voulez pas comme ami ? Et bien allez vous faire f…! Vous en connaissez beaucoup vous des amis qui vous achètent 25 Rafale d’un coup ? Qui déversent des millions sur le PSG ? Qui ont aidé de leur manne secourable Zidane quand il était dans la dèche ? Qui ont même voulu acheter (c’était pas cher il est vrai) le 9.3 qu’on leur a refusé bien à tort ?
Le Qatar, répétons le, peut tout s’offrir. Par exemple, les services de deux avocats français parmi les plus connus et les plus chers : Me Mignard et Me Szpiner. C’est à eux que reviendra la noble tâche de traîner Florian Philippot devant les tribunaux français. L’accusation est grave : outrage à Qatar. Le numéro deux du Front national s’est en effet aventuré à dire que l’émirat finançait aussi le terrorisme. Nous avons notre opinion sur la question. Mais nous ne la donnerons pas ici. Les finances de Causeur ne lui permettant pas de faire appel à des ténors du barreau égalant Me Mignard et Me Szpiner. Il n’empêche que l’affiche du procès Qatar contre Philippot va allécher les foules. Le p’ti gars bien de chez nous contre un émir en or massif, David contre Goliath, les mains propres contre les mains salies par le pétrole… Quelle promo pour Philippot !
Le Qatar n’a pas d’amis. Il n’a que des obligés et des débiteurs. Ils sont nombreux, particulièrement en France. Le voyage à Doha, capitale de l’émirat, fait partie d’une étape indispensable dans la carrière des hommes et des femmes d’élite qui prétendent gouverner (où gouvernent déjà) notre pays. Et ce pèlerinage est autrement plus rentable que celui de la Mecque. C’est pourquoi la cause qatarie suscite tant de dévouements et de vocations. Parmi les obligés, il y a une qui s’est fait remarquer ces derniers jours : la Maire de Paris. Interrogée sur le cas Philippot, Anne Hidalgo a estimé que le « Qatar était dans son droit ». Comme c’était un peu sec, elle a – les qataris sont exigeants – rajouté une couche épaisse de miel, dégoulinant comme un loukoum au soleil. « Le Qatar est un pays ami. » Plus fort, elle a félicité les propriétaires du PSG pour leur combat contre « l’homophobie, le racisme et en faveur du foot féminin ». Nous avons eu à ce moment une pensée joyeuse pour les centaines d’ouvriers-esclaves bengalis qui sont morts sur les chantiers du Mondial, pour les femmes qataries dont on voit mal comment elles pourraient jouer au foot en burqa et pour les homosexuels locaux qui risquent trois ans de prison.
Autre fan du Qatar, un certain Jack Warner, peu connu naguère, très connu maintenant depuis le scandale de la FIFA. Il a été son numéro deux. Il ne l’est plus depuis quelques années, car même pour cet organisme pourri jusqu’à la moelle, le personnage faisait tâche. Sa voix, aidée par quelques millions de dollars, a joué dans l’attribution de la Coupe du Monde. Jack Warner représentait un petit Etat (Trinidad et Tobago) comparable au Qatar par sa taille et par ses exploits dans le domaine du football. Mais pas un rond, contrairement à l’émirat.
Revenons aux « sionistes » : c’est mon point Godwin à moi et je l’ai en commun avec M. Warner. La justice américaine le recherche pour le mettre au trou. Bien. Mais qui est derrière la justice américaine ? Quand il fut évincé de son poste, sa corruption dépassant les normes homologuées par la FIFA – Jack Warner pointa du doigt la pieuvre qui était à la manœuvre : « je suis victime des sionistes ». Vous comprenez le raisonnement ? Le Qatar comme il le proclame lui-même fièrement est un Etat « arabe et musulman ». Et les sionistes n’aiment pas les Arabes et les musulmans. CQFD
Vous n’aviez jamais entendu parler du « tchip » ? Mesdames, messieurs, Le Monde vous informe : « Le « tchip » est un bruit de succion pratiqué par les populations d’origine africaine ou antillaise, en signe de désapprobation. » Pour Mme Taubira, qui en a dédicacé un spécial à Marine Le Pen via iTélé, ce serait même un peu plus que ça : « Un concentré de dédain ».
Or ce bruit de bouche volontairement désagréable, sorte de « slurp » venu du sud, fait actuellement un come-back retentissant (au sens propre) dans les salles de classes de nombreux établissements scolaires, où il est parfois interdit depuis des années. A croire qu’inciter au respect des règles, en commençant par celles – élémentaires – de la courtoisie, ne fait pas partie du job de ministre de la Justice.
Afin de nous aider à résoudre cet apparent paradoxe, le quotidien de référence précise que « la question est glissante ». Et la journaliste, rigoureuse autant qu’objective, de poser les vraies questions : « Jusqu’où demander aux lycéens de laisser certains de leurs codes à la maison pour mieux se fondre dans l’univers exigeant de l’école ? A partir de quel moment touche-t-on à leur identité ? » Ben oui, jusqu’où ? Et à partir de quel moment ? Gare à la glissade.
A l’origine, le mot « tchip » signifie littéralement « sucer ses dents ». Il s’est progressivement répandu « dans la majorité des cultures noires » et serait « un rituel très féminin ». Et alors ? « En nous l’interdisant c’est un peu comme si on nous enlevait une partie de nous », lâche une lycéenne à la journaliste du Monde. Excision culturelle ? Son interdiction constituerait donc une atteinte intolérable à l’intégrité de nos chères têtes à claques, dont certaines pourraient se sentir « stigmatisées ». Et blablabla.
N’en jetez plus. « Le tchip est interdit au lycée, comme toute insulte, car c’est une insulte », expliquait plus sérieusement au Parisien Eric Bongo, le proviseur adjoint d’un lycée d’Evry. Et son témoignage ne laissait aucune place à l’ambigüité : « 80% des élèves, dans certaines classes, sont noirs. […] J’ai grandi en Afrique, et quand j’étais petit, j’avais interdiction formelle de tchiper les autres. C’est extrêmement vulgaire. »
D’accord, mais si une ministre de la République comme Mme Taubira revendique une extrême vulgarité, pourquoi un lycéen n’en aurait-il pas aussi le droit inaliénable et sacré ? Interdire cette « insulte » assimilable à « un concentré de dédain » dans l’enceinte scolaire créerait une insupportable inégalité. Et pourtant, d’autres élèves d’Evry citées par Le Monde acceptent sans rechigner de ne pas faire ce bruit « très familier » en cours. Pour Deniz, par exemple, l’interdiction ne pose aucun problème : « C’est normal, c’est du respect. »
Les germanophiles ont bien failli nous avoir. Ils ont voulu nous vendre la langue de Goethe, Schiller et Neuer (l’excellent gardien du Bayern) comme étant le nouvel anglais. L’allemand c’est trop kiffant, prétendaient-ils, déguisés en bons potes. Najat Vallaud-Belkacem les a heureusement démasqués : les faux-nez cachaient des pifs austères. Évidemment, on plaisante. Quoiqu’à peine. Les germanistes, partisans du maintien des classes bilangues dans les collèges, doivent l’admettre : leur cause, désormais, sent la vieille bière.
Rabiah[1. Le prénom a été changé.] veut pourtant y croire. Professeur d’allemand dans un établissement classé Réseau éducation prioritaire d’une ville de banlieue parisienne, d’origine maghrébine, préférant garder l’anonymat, elle entend se battre contre le décret gouvernemental du 20 mai entérinant la réforme du collège, prévue pour la rentrée 2016. Elle tient fermement au maintien des classes bilangues dans lesquelles elle enseigne, dès de la sixième – en attendant l’« allemand pour tous » promis par la ministre, à compter de la cinquième, soit un démarrage retardé d’un an, qui plus est avec une dotation horaire diminuée (2,5 heures par semaine au lieu de 3 actuellement en « bilangues »).
Le gouvernement légitime ces changements au moyen d’une formule choc, cependant émoussée, censée marquer des esprits citoyens : « pour l’égalité », « contre l’élitisme ». Des paroles, rien que des paroles, selon Rabiah. Pour elle, les sections bilangues, où deux langues vivantes sont enseignées, généralement l’allemand et l’anglais, sont au contraire une manière de proposer des filières d’excellence aux plus modestes des Français. Autrement dit, elle et une partie de ses collègues reprochent au gouvernement sa lecture bien peu catholique du catéchisme républicain. Leur message aux pouvoirs publics : vous voulez plus d’égalité? Favorisez l’élitisme au sein des classes populaires!
Faut-il parler d’un cri d’amour, voire de détresse ? Rarement la langue des Germains aura à ce point mobilisé, en France, en sa faveur. Par un effet de nostalgie, on se croirait revenu aux jours émus du Traité de l’Elysée de 1963 scellant la réconciliation franco-allemande sous le haut magistère du président de Gaulle et du chancelier Adenauer – justement, la réforme du collège engage ledit traité, selon le « partenaire » allemand, inquiet du sort réservé à l’apprentissage de son cher idiome par le ministère de l’éducation nationale.
Même la raison économique n’a pas réussi, pour l’heure, à se faire entendre. En effet, et n’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’Allemagne est pour les jeunes Français un débouché professionnel autrement plus prometteur que ne le sont les pays hispanophones – apprendre l’espagnol, solide second au collège derrière l’anglais mais devant l’allemand, ça sert à quoi, hein ? Vous avez le chômage, nous avons les emplois, fait comprendre Joachim Umlauf, le directeur du Goethe Institut de Paris, l’organisme public de promotion de la culture allemande à l’étranger, opposé au « volet allemand » de la réforme du collège.
Rabiah aborde sans complexe la question du chômage avec ses élèves, pour beaucoup issus de la « diversité » maghrébine et subsaharienne. « Tout le monde en parle, pourquoi ne pas le faire en classe ? justifie-t-elle. En matière d’emplois, il est certain que l’allemand fait la différence. » Ces considérations matérielles ne suffisent pas, on s’en doute, à remplir une classe de futurs germanistes, tant le parler d’outre-Rhin rebute le plus grand nombre par sa difficulté. Aussi, munie d’un argumentaire rôdé, Rabiah va-t-elle en faire la promotion chez des écoliers du primaire déjà. « Je leur dis que l’anglais et l’allemand ont les mêmes racines – guest-Gast (invité), to come-kommen (venir) – et que ce sont deux langues qui s’apprennent plus facilement en parallèle, rapporte-t-elle. Ils doivent comprendre que plus ils commenceront tôt, plus ce sera simple pour eux. »
Encore jeune dans la carrière, payée médiocrement en comparaison de la rémunération d’un enseignant allemand du second degré, du simple au double en début de parcours, elle ne montre aucun signe de découragement. On la sent investie d’une mission, celle, se dit-on, que lui ont assignée les pères fondateurs de l’« école de la République » : transmettre le savoir aux enfants de la nation, leur donner ce qu’elle-même a reçu. Tout cela est grandiloquent mais correspond sans doute à l’esprit de sacrifice et à l’idée de vocation que se font les profs de leur office – le maître héritant socialement du curé, c’est-à-dire de peu en termes sonnants et trébuchants. Le « maître français » veut bien être payé au lance-pierres, encore faut-il qu’il en retire une satisfaction symbolique : dans la classe, il doit avoir tout pouvoir, dont il convient qu’il use avec intelligence, autorité et bienveillance. On est tenté d’ajouter « amen ».
Rabiah dit être attachée à la notion de « discipline », celle qu’on enseigne et celle que les élèves doivent à leur tuteur ou tutrice. Elle ne croit pas en l’avenir des EPI, les enseignements pratiques interdisciplinaires, la grande nouveauté de la réforme du collège. « Les élèves ont besoin d’un cadre, d’une structure, de répétition, dit-elle. Ils ne doivent pas être jetés dans le grand bain de la discussion, alors qu’ils n’en possèdent pas encore les bases. Nous les profs, sommes déçus que cela vienne d’un gouvernement de gauche. Il ne faut pas ôter le goût de l’effort aux élèves. »
Bas-bleu, notre hussarde ? Pas vraiment. Son œil plein d’autorité cligne de malice. Elle est à la page du ludique. Les cours d’allemand d’aujourd’hui sont nettement plus fun qu’il y a trente ans. Les déclinaisons « der, die, das » en diapos, c’était d’un barbant. Tokio Hotel, le boys band punk de Magedbourg, en ex-Allemagne de l’Est, n’avait pas peu contribué, dans les années 2000, observait-on, au regain d’intérêt de l’allemand auprès des ados français – des filles, surtout.
Exit Tokio Hotel. Pour accrocher son « public », Rabiah fait appel à d’autres chanteurs allemands, plutôt sexys et répondant aux critères multiculturels en vogue, parmi eux Tim Bendzko ou Marteria. « Also ging ich diese Straße lang. Und die Straße führte zu mir. Das Lied, das du am letzten Abend sangst, spielte nun in mir », roucoule Xavier Naidoo, un autre de ces chanteurs d’aujourd’hui, dans « Dieser Weg » (en français, « Ce chemin » : « Je marchais dans la rue. Et cette rue menait chez moi. La chanson que tu avais chantée le dernier soir, je l’avais en moi »).
Ces bluettes ont leur utilité mais elles ne sauraient remplir à elles seules le programme d’allemand. Souvent, l’élève transpire sur l’accusatif, le datif et le gérondif : y’a pas, faut que ça rentre. Par chance, au printemps, vient le voyage en Allemagne. Rabiah et ses élèves rentrent d’un séjour passé dans une grande ville, accueillis et logés dans des familles. Depuis, ça doit tchatter grave sur les réseaux. On se dit que ces collégiens ont de la chance d’avoir une prof d’allemand comme Rabiah.
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(Avec AFP) – « Vincent a recommencé à déglutir », dixit l’avocat de ses parents. Et pourtant, il va mourir. Ainsi en a décidé la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH).
Dans une décision définitive de sa Grande chambre, la Cour a dit, « par 12 voix contre 5, qu’il n’y aurait pas violation de l’article 2 (de la convention européenne des droits de l’Homme, régissant le droit à la vie) en cas de mise en œuvre de la décision du conseil d’Etat autorisant l’arrêt » de l’alimentation et de l’hydratation du jeune homme tétraplégique, a rapporté son président Dean Spielmann.
La Cour a également estimé que les dispositions de la loi Léonetti sur la fin de vie « constituent un cadre législatif suffisamment clair pour encadrer de façon précise la décision du médecin » dans un cas comme celui de Vincent Lambert.
L’arrêt des juges strasbourgeois a été rendu peu après 11h00, lors d’une brève audience à laquelle assistaient la mère du trentenaire, Viviane Lambert, qui s’élèvait contre une « euthanasie déguisée », tandis que son épouse Rachel appelait pour sa part à le « laisser partir ».
Victime d’un accident de la route en 2008, qui a provoqué des lésions cérébrales irréversibles, Vincent Lambert, 38 ans, est hospitalisé dans une unité de soins palliatifs au CHU de Reims, où il est nourri et hydraté artificiellement.
Ce sont ses parents, avec une de ses sœurs et un demi-frère, qui ont saisi la justice européenne. Ils contestent une décision du Conseil d’Etat en faveur de l’arrêt des soins, estimant qu’elle viole son droit à la vie et qu’il s’agit d’une torture.
La décision médicale, prise dans le cadre de la procédure collégiale prévue par la loi Léonetti de 2005, correspond en revanche au souhait de Rachel Lambert, soutenue par cinq frères et sœurs de son époux, convaincus qu’il n’aurait pas souhaité continuer à vivre dans cet état.
« La Cour est arrivée à la conclusion que la présente affaire avait fait l’objet d’un examen approfondi où tous les points de vue avaient pu s’exprimer et où tous les aspects avaient été mûrement pesés, tant au vu d’une expertise médicale détaillée que d’observations générales des plus hautes instances ».
Réaction de celle qui a donné la vie à Vincent Lambert : « C’est un scandale, on condamne notre fils, je suis très triste ». Mais même si l’arrêt européen est définitif, il pourrait ne pas marquer l’épilogue de l’imbroglio judiciaire.
La décision d’arrêt de l’alimentation « a été prise par un médecin et ne peut être mise en œuvre que par ce médecin », qui n’est plus en fonction, rappelle l’avocat des parents. Ceux-ci avaient donc annoncé qu’en cas d’échec de leur requête, ils solliciteraient donc une nouvelle décision médicale, qu’ils pourraient à nouveau contester en justice si elle leur était défavorable. Or il y a selon Me Jean Paillot « des éléments nouveaux » changeant la donne, comme le fait que Vincent ait recommencé à déglutir.
L’avocat de Rachel Lambert, quant à lui, voit « mal comment un juge administratif irait contre une décision de la Cour européenne et du Conseil d’Etat ».
L’état de Vincent Lambert fait l’objet de désaccords majeurs. « Il n’est pas en fin de vie, il est handicapé », martèle Viviane Lambert, qui déplore que son fils ne bénéficie pas de kinésithérapie, parlant de « maltraitance ».
Il « n’est pas en état végétatif, mais en situation d’état pauci-relationnel », un degré de conscience permettant des interactions avec son environnement, confirme le Dr Bernard Jeanblanc, responsable d’un service accueillant des patients à la conscience altérée près de Strasbourg, et proche des parents Lambert.
L’expertise médicale réalisée à la demande du Conseil d’Etat avait au contraire estimé qu’il était dans un état végétatif irréversible. Le Conseil d’Etat avait donc considéré que son maintien artificiel en vie relèverait d’une « obstination déraisonnable », compte tenu des souhaits qu’il aurait exprimés avant son accident, rapportés par sa femme.
Au-delà de la France, l’arrêt était attendu dans 46 autres Etats membres du Conseil de l’Europe, dont la CEDH est le bras judiciaire. Selon Nicolas Hervieu, juriste en droit public et spécialiste de la CEDH, il « a vocation à devenir un véritable point de référence juridique sur la fin de vie en Europe ».
Ceux qui n’en auraient pas encore pleinement pris conscience le réaliseront au passage : c’est désormais à cet échelon politique supranational que se tranchent les questions de vie ou de mort.
Gil Mihaely. Dans un entretien accordé à L’Obs à l’occasion de la sortie de son livre, Emmanuel Todd explique à Aude Lancelin que « lorsqu’on se réunit à 4 millions pour dire que caricaturer la religion des autres est un droit absolu – et même un devoir ! –, et lorsque ces autres sont les gens les plus faibles de la société (…) », on est en droit de parler « d’imposture ». Le 11 janvier, y a-t-il eu 4 millions d’imposteurs dans les villes de France ?
Alain Finkielkraut. J’aimerais ne jamais parler que des livres qui m’élèvent ou de ceux qui, en me réfutant, m’instruisent. Et j’ai souvent pu vérifier la pertinence de cette observation de Montaigne : « De même que notre esprit devient plus fort grâce à la communication avec les esprits vigoureux et raisonnables, de même on ne peut pas dire combien il perd et combien il s’abâtardit par le commerce continuel et la fréquentation que nous avons des esprits bas et maladifs. » Mais, travaillant selon la recommandation de Péguy « dans les misères du présent », je ne suis pas libre de choisir mes sujets, ils s’imposent à moi en forçant ma porte. Affiché sur la couverture de L’Obs, le « brûlot Todd » a fait effraction dans ma vie et me voici contraint d’entrer dans la polémique par la violence de son propos et par le soutien stupéfiant d’un hebdomadaire qui a titré au lendemain de la grande manifestation du 11 janvier « Continuons le combat ».[access capability= »lire_inedits »]
Pour Todd, cette manifestation a été une imposture : « Des millions de Français se sont précipités dans la rue pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles. » Ces Français croyaient, en disant « Je suis Charlie », défendre la laïcité, la République et la liberté d’expression, alors même que les caricatures de Charb et des siens relevaient de « l’incitation à la haine religieuse, ethnique, ou raciale ». Emmanuel Todd, qui est « ingénieur de recherches à l’INED » (sic) a, en outre, découvert que la mobilisation a été du simple au double entre la France de tradition athée et révolutionnaire et la France historiquement antidreyfusarde, pétainiste et antirépublicaine : l’Ouest, une partie du Massif central, la région Rhône-Alpes, la Franche-Comté. Les habitants de ces régions, longtemps placées sous la coupe de l’Église, sont aujourd’hui anxieux, désorientés – des « catholiques zombies », dit Todd. Et ils trouvent dans l’islam le bouc émissaire de leur difficulté d’être. Bref, Todd n’a que faire des motifs explicites des manifestants : pour lui, « Je suis Charlie » veut dire « Je suis raciste ». Il sait mieux que nous qui nous sommes et ce qui nous fait agir, car il est sociologue. Et, comme l’écrit Pierre Manent dans La Cité de l’homme, « il faut que la raison soit chassée des actions humaines réelles et concentrée dans le regard du spectateur savant. Ainsi a été déchiré le tissu de l’implicite délibération commune qui rattache tout homme aux hommes qu’il veut comprendre ».
Mais le sociologue n’est pas seul en cause. Si toute une gauche militante, journalistique et intellectuelle applaudit le « spectateur savant », c’est parce que, ratifiant le diagnostic déjà ancien d’Orwell, elle est antifasciste, elle n’est pas antitotalitaire. Hitler étant autrefois l’unique objet de son ressentiment, cette gauche passait sous silence les crimes de Staline, quand elle ne lui faisait pas les yeux doux. Après 1945, l’antifascisme et le communisme se sont même confondus. Comme le rappelle François Furet dans Le Passé d’une illusion, « les communistes n’ont plus jamais voulu d’autre territoire politique à leur action que cet espace à deux dimensions, ou plutôt à deux pôles, dont l’un est figuré par “les fascistes”, l’autre par eux-mêmes ». Sous le choc de la dissidence cependant, une gauche antitotalitaire a pris son essor, et Le Nouvel Observateur de Jean Daniel a été un de ses bastions. Cette gauche a crié victoire en 1989 quand le mur de Berlin est tombé. En réalité, elle est tombée avec lui : elle n’a pas survécu au communisme. Avec la montée spectaculaire du Front national, c’est, sous l’étendard de la lutte contre le racisme, la gauche antifasciste qui a, de nouveau, occupé l’espace. Le danger principal, à ses yeux, ce n’était pas l’islamisme, c’était l’islamophobie ; ce n’était pas la haine grandissante de la France en France, c’était la « lepénisation des esprits ». Ce discours a été cruellement démenti par les attentats contre Charlie Hebdo et contre le magasin Hyper Cacher de Vincennes. Et l’antitotalitarisme a inspiré les manifestations qui ont suivi. Aucun cri de haine, aucune affiche insultante, mais un non déterminé à la violence islamiste et un oui tout aussi résolu aux crayons à papier.
L’antifascisme, toutefois, ne s’est jamais avoué vaincu. Dès le lendemain de la vague terroriste, il remontait aux causes et dénonçait l’exclusion. Avec le livre de Todd et son accueil tonitruant, un pas supplémentaire a été franchi : les victimes des frères Kouachi sont devenues les vrais coupables, et quelques millions de manifestants se sont ajoutés à la grande liste noire des racistes français.
Mon seul espoir, face à ces accusations d’une gauche rendue démente par le démenti des faits, je le mets dans le triste constat qu’un scandale chasse l’autre et que, comme dit Octavio Paz, tous sont guettés par « le Grand Bâillement, anonyme et universel, qui est l’Apocalypse et le Jugement dernier de la société du spectacle ».
Le manifeste contre le sexisme (10 mai)
Élisabeth Lévy. Une quarantaine de journalistes femmes ont signé une tribune dans Libération sous le titre « Bas les pattes ». Mélangeant allègrement compliments, blagues plus ou moins lourdes et gestes inacceptables, mes consœurs se disent obligées d’intégrer« les contraintes du sexisme ambiant: pas de tête-à-tête ou le moins possible, des tenues passe-partout et une vigilance permanente pour conserver le vouvoiement afin de maintenir ainsi la bonne distance entre un journaliste et son sujet ». Êtes-vous sensible à cette complainte ?
Simone de Beauvoir écrivait dans Le Deuxième Sexe : « La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables. » Or, cette reconnaissance a eu lieu, les femmes ne sont plus confinées au foyer ni condamnées aux métiers subalternes. Avocat, architecte, diplomate, médecin, magistrat, ministre : les grandes professions et les plus hautes fonctions leur sont ouvertes. Elles divorcent sans rencontrer d’obstacle, la procréation est aujourd’hui un choix et non un destin. Bref, une véritable révolution des mœurs a tout changé en quelques décennies. Et pourtant la dispute continue. À entendre certaines féministes, l’ordre patriarcal sévit encore, il est même plus vivant que jamais. Ce féminisme a ceci de commun avec l’antifascisme qu’il est un combat mené après la victoire.
J’ai lu avec attention l’appel à faire changer le comportement des hommes publics qui est paru dans Libération. Je ne nie certes pas que des hommes en position de pouvoir tiennent parfois des propos malséants, ou se permettent des gestes déplacés. Mais on a le sentiment, à lire les exemples donnés par le manifeste, que ce qui autrefois appartenait au registre de la galanterie et qui faisait de la France, selon l’expression de Hume, « le pays des femmes », relève désormais, en France comme en Amérique, du sexisme. Si j’ai bien compris, ces femmes journalistes voudraient que les hommes qu’elles interviewent ne les regardent jamais comme des femmes, ne soient pas émus par leur grâce, ne se permettent pas la moindre allusion à leur élégance, bref, que la féminité en elles ne fasse plus obstacle à leur similitude.
Il y avait des hommes et des femmes, il ne devrait plus y avoir aujourd’hui que les êtres humains. « Bas les pattes !», disent-elles. Mais ce sont les regards, ce sont les clins d’œil, ce sont même les compliments que, semble-t-il, elles veulent abolir. D’où cette phrase terrifiante : « Tant que la politique sera très majoritairement aux mains d’hommes hétérosexuels plutôt sexagénaires, rien ne changera. » Des femmes aspirent aujourd’hui à ce qu’il y ait de plus en plus d’homosexuels dans la politique car, de ceux-ci, elles sont convaincues qu’ils ne regarderont jamais leur robe. Des femmes aussi protestent contre l’âge de ceux qu’elles sont en charge de suivre et d’interviewer. « Sexagénaire », disent-elles.
Dans les années 90 du xxe siècle, les universités américaines ont déclaré la guerre aux DWEMS (Dead White European Males). Et les vieux, ces morts en sursis, ne perdaient rien pour attendre. Ce sont tout naturellement les Old European Males qui sont aujourd’hui sur la sellette. Vieux veut dire libidineux, vieux veut dire aussi vestige de l’ancienne société. Imbu de sa propre nouveauté, notre monde combat toutes les discriminations et rend, en même temps, la gérontophobie non seulement légitime mais obligatoire. Tandis que des femmes journalistes se révoltent contre la présence de sexagénaires dans la vie publique, Emmanuel Todd écrit pour me disqualifier que j’ai été élu à l’Académie française « par un corps électoral âgé en moyenne de 78 ans ». Ainsi notre modernité antiraciste écarte-t-elle des hommes de l’humanité au seul motif de leur âge. « À bas les vieux ! » : tel est, au bout de sa course, le cri du cœur de notre civilisation.[/access]
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J’ai été particulièrement sensible à la mésaventure dont a été victime John Kerry, secrétaire d’Etat des Etats Unis d’Amérique, dimanche 31 mai, tombé de vélo à Scionzier, en Haute-Savoie, avec pour conséquence une fracture du fémur au niveau de la hanche.
Tout d’abord, il se trouve que John Kerry est mon « classard », totalisant soixante-et-onze balais au compteur, et comptant bien en accumuler quelques autres dans un état physique et mental acceptable avant de quitter la scène. Je suis jaloux de sa forme olympique. De plus, son accident s’est produit à quelques kilomètres de mon domicile haut-savoyard, dans cette commune, Scionzier, dont les vieux lecteurs de Causeur avaient naguère fait connaissance à travers un portrait de son maire haut en couleurs, Maurice Gradel, populiste alpin. Ce genre de coïncidence ne peut être fortuite, et invite celui qu’elle interpelle à tenter de décrypter le sens de cet événement : serait-il porteur d’un message des Dieux à l’humanité ?
Plantons le décor : John Kerry se trouve depuis plusieurs jours à Genève, à la tête de la délégation des Etats-Unis négociant avec l’Iran les termes d’un accord sur le nucléaire, qui doit être bouclé avant le 30 juin, et dont Barack Obama fait la grande affaire de sa fin de mandat. De sa réussite ou de son échec dépend en grande partie la marque que le président des Etats-Unis restera dans l’Histoire. Que la négociation, visant à réintégrer l’Iran des mollahs dans le giron des nations fréquentables, réussisse, et l’on oubliera les échecs répétés en politique étrangère de Barack Obama, au Proche-Orient, et dans sa confrontation avec la Russie de Poutine. Qu’elle réussisse, et que l’Iran devienne un acteur majeur de la stabilisation d’une région à feu et à sang, et le prix Nobel de la paix prématuré du président ne prêtera plus à sarcasmes. John Kerry, dont la vie politique active arrive à son terme, est dans le même navire. L’enjeu pour lui, est de rester dans les mémoires avec un meilleur statut que celui de note en bas de page réservé au candidat malheureux à une élection présidentielle. Qui se souvient encore d’Hubert Humphrey ou de Walter Mondale? Comme il est malheureusement acquis que l’autre objectif majeur de l’administration Obama, la solution du conflit israélo-palestinien, auquel Kerry a consacré l’essentiel de son temps et de ses efforts est hors de portée avant la fin du mandat, la menée à bonne fin de la négociation iranienne est leur dernière chance de laisser une empreinte mémorielle positive : ils font « tapis », comme le joueur de poker lessivé engage ses derniers jetons sur un coup pouvant lui sauver la mise…
Samedi 30 mai, John Kerry et son équipe ont une séance de six heures de discussion avec les Iraniens conduits par Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères d’Hassan Rohani. On apprendra plus tard, dans le New York Times, que l’ambiance a été lourde : l’AIEA, l’agence onusienne en charge de la surveillance du Traité de non-prolifération a établi que Téhéran, en dépit du préaccord conclu, a accru de 20% son stock d’uranium enrichi. De plus, les Iraniens, qui ont accepté le principe de ne conserver que 300 kg d’uranium enrichi, pendant dix ans, refusent d’envoyer à l’étranger le surplus de matière fissile (ils en possèdent actuellement 9 tonnes). Cette réduction du stock permanent d’uranium enrichi est la seule garantie que Téhéran ne pourra se doter de l’arme atomique dans un délai inférieur à un an.
Le « bon accord », propre à rassurer non seulement Israël, mais aussi des partenaires des Etats-Unis comme la France et les monarchies du Golfe est donc dans une impasse…
Pour se préparer au prochain round, qui risque d’être sportif, chacun des protagonistes a sa méthode, où la préparation physique et mentale joue un rôle majeur. Du côté iranien, des exercices pentaquotidiens d’assouplissement de la colonne vertébrale, accompagnés de formules rituelles invoquant une divinité et son principal prophète rechargent les batteries neuroniques des négociateurs. John Kerry, enfant d’une Amérique des défis majeurs, ne se contente pas d’une activité physique modérée comme il conviendrait à son âge. S’il parvient, à vélo, à gravir le col de la Colombière, 25 km d’ascension, 1100 m de dénivelé, classé hors-catégorie dans le Tour de France, il sera regonflé à bloc pour affronter les négociateurs les plus retors de la diplomatie mondiale. Kerry ne communique pas en faisant quelques foulées de jogging devant les caméras, comme Sarko et Kouchner, il se défonce en catimini. La seule récompense de cet effort sera un repas dans la modeste, mais chaleureuse auberge « Chez Suzanne », au Petit Bornand, où Nicolas Sarkozy avait ses habitudes chaque fois qu’il montait (en hélicoptère) au plateau des Glières.
Le plus dangereux, tous les pratiquants des sports extrêmes peuvent en témoigner, ce ne sont pas les phases les plus spectaculaires et les plus exigeantes de leur pratique : dans ces moments l’esprit, et le corps, sont tout entier mobilisés pour surmonter le danger, et les difficultés. Bien souvent, les accidents surviennent dans des moments « faciles », où l’on relâche son attention. C’est ce qui est arrivé à John Kerry, qui s’est mangé le rebord du trottoir au tout début de la randonnée cycliste, sur le plat, peut-être tout simplement parce que sa tête était encore dans les salons dorés de Genève, où il faisait face aux barbus, au lieu de se méfier de ces fichus trottoirs, bêtes noires des vélocipédistes. On se gardera de convoquer Sigmund Freud et sa théorie des actes manqués, ce ne serait pas convenable. En revanche, une fois de plus, Winston Churchill se révèle imbattable, question sagesse, lorsqu’il affirme que le secret de sa longévité physique et politique se résumait à « Good cigars, whisky, and no sport ! ».
Vous ne saviez pas que Nafissatou Diallo aimait Amy Winehouse ? Et que, pour le coup, en 2012, rien ne s’est passé comme prévu, mais alors vraiment rien du tout ? C’est le point de départ du premier roman de David Desgouilles, Le Bruit de la douche. Desgouilles est bien connu des lecteurs de Causeur pour ses fines observations de la vie politique. Spectateur engagé, cet encore jeune « gaulliste historique » se désole de voir la France, depuis des décennies, sur la voie des abandons de souveraineté au profit d’une Union européenne où règne surtout l’Allemagne. Il se livre donc au plaisir mélancolique de l’uchronie, qui consiste à imaginer, à partir d’une date de divergence, un présent tout autre, plus satisfaisant à ses yeux. Pour ce faire, il a choisi le 14 mai 2011. Ce matin-là, à New-York, dans le Sofitel de Manhattan, Nafissatou Diallo n’est pas entrée dans la chambre de DSK, décidant au dernier moment, en entendant l’eau couler, d’aller plutôt recharger la batterie de son iPod. DSK ne se laissera donc pas aller à ses coupables penchants, rentrera à Paris sans encombre, et emportera la primaire socialiste haut la main, négociant ensuite une alliance avec Valls, Ségolène Royal et Montebourg. Comme quoi, il suffit de presque rien pour changer la face du monde ainsi que Pascal l’avait remarqué à propos du nez de Cléopâtre.
Ce qui rend si plaisant Le Bruit de la douche, c’est que David Desgouilles connaît remarquablement les coulisses du monde politico-médiatique et qu’il sait que l’histoire, comme la raison, a ses ruses et ses détours. En nous présentant un DSK qui a l’intuition qu’il ne pourra pas gagner contre Sarkozy s’il apparaît comme le candidat des « élites mondialisées », Le Bruit de la douche imagine que celui-ci choisit pour conseillère stratégique Anne-Sophie Myotte, une jeune économiste, socialiste atypique qui ne jure en son for intérieur que par Jacques Sapir, la Gauche populaire et la sortie de l’euro. DSK pense ainsi, grâce à elle, élargir son spectre électoral, mais il va se retrouver, de facto, sous influence au point de faire connaître à la France, après sa victoire écrasante à la présidentielle de 2012, un destin qui aurait réjoui Philippe Séguin au Walhalla des souverainistes.
Dans Le Bruit de la douche, il y a des portraits croqués sur le vif de Moscovici, Zemmour, Guaino, Sarkozy, et bien sûr DSK. C’est parfois au vitriol, parfois amusé, mais toujours juste. Dans ce monde-là, où François Hollande disparaît de la scène politique, il y a aussi des intrigues de couloir et d’alcôve entre Anne-Sophie Myotte et son amant de droite qui émarge chez Patrick Buisson. Il y a surtout un humour à froid mis au service d’un scénario rendu très vraisemblable par le talent de l’auteur, qui nous prouve que la politique, pour peu qu’on sache la raconter, est décidément le plus passionnant des romans.
Florian Philippot est un objet amusant. Un objet queer. Un jeune-énarque-homo-natio-chevènementiste qui dirige – peu ou prou – le principal parti d’extrême droite d’Europe. Outing dans Closer, assassinat de Jean-Marie Le Pen… il se passe souvent quelque chose d’anormal avec ce garçon, pourtant si irritant d’ennui.
Aujourd’hui, cet objet banalo-frontiste est la victime (comment le dire autrement ?) de la plainte pénale d’un Etat étranger devant un parquet français. Ainsi, Philippot a exprimé l’idée que le Qatar finançait le terrorisme islamiste. Diffamation.
Il est déjà rarissime qu’un Etat étranger attaque un citoyen français pour un délit de presse, alors pour l’expression d’un truisme…
Le fond du sujet est ici sans grande importance. Le Qatar peut bien financer le terrorisme, il le fait sûrement moins que l’Arabie Saoudite à qui la France vend des avions de guerre.
Ce qui est détestable, terroriste, pornographique dans cette plainte est qu’un Etat étranger, dont le régime peut sans risque de diffamation être qualifié d’autocratie obscurantiste et liberticide (quels que soient ses progrès récents et le visage souriant qu’il sait habilement proposer au monde), ose chercher à entraver la liberté d’expression des citoyens d’un pays libre et démocratique.
Cette plainte constituerait presque une revendication d’application extraterritoriale de l’archaïque droit pénal qatarien (pour mémoire : adultère, et apostasie soumis à la Charia, pénalisation de l’homosexualité, responsabilité pénale dès 7 ans, peine de mort par le feu, peine de 5 ans d’emprisonnement pour critique de l’Émir, 7 ans pour la pratique d’un avortement…)[1. Pour une traduction du Code Pénal qatarien de 2004 en anglais.].
Comble de l’obscénité, la Maire de Paris a apporté son soutien au Qatar contre ce pauvre Philippot, essentiellement au nom du fait que Nasser Al-Khelaïfi, qui est sûrement un mec très chouette, et peut-être même féministe à titre personnel, a constitué une belle équipe féminine au sein du PSG (je ne suis pas certain toutefois que la venue de l’attaquante internationale Marie-Laure Délie au PSG, soit un phénomène d’une importance comparable à l’esclavagisme meurtrier pratiqué sur les chantiers de la Coupe du monde 2022…).
Je suis bien placé pour savoir que Madame Hidalgo n’aime pas la liberté, étant l’avocat de la caricaturiste Ri7, contre laquelle Hidalgo a porté plainte pour injure il y a quelques mois.
Je comprends également très bien le plaisir qu’il peut y avoir à attaquer, même gratuitement, un Philippot, la lutte contre l’influence politique du Front national étant au cœur de mon engagement politique écologiste et libertaire.
Cependant, il est extravagant qu’une élue du peuple d’un tel niveau, prenne ainsi la défense d’une dictature contre un individu, fût-il un Philippot. Car si un Etat démocratique a rarement raison contre un individu, l’on peut être parfaitement certain, qu’un Etat dictatorial a, lui, toujours tort.
À l’heure où le thème de l’identité nationale est de plus en plus mis en avant, personne ne nierait que l’école a un rôle capital à jouer en la matière. Que l’on se réfère à Jules Ferry ou à René Haby –l’inventeur du collège unique-, il est considéré comme évident dans notre pays qu’une formation commune de tous les petits Français est le meilleur moyen pour fonder cette identité, à la fois sur des bases normatives, culturelles et cognitives. Si, de plus, les pays modernes ont fait de l’école une institution financée sur fonds publics, c’est au nom de l’efficacité et de la justice : dès lors qu’un peuple instruit est source de bénéfices sociaux variés, il importe qu’aucun enfant ne soit exclu de l’éducation parce qu’il a la malchance de naître dans une famille pauvre.
Si l’on s’accorde sur ces principes généraux, alors on comprend la portée et l’intérêt de ce collège unique fondé en 1975 : élever le niveau de formation de tous, en prenant à bras le corps, les textes de l’époque le prévoyait, l’hétérogénéité des élèves qui y accèdent. Les chiffres montrent que cet objectif est, encore aujourd’hui, loin d’être atteint. Les enquêtes comparatives PISA révèlent qu’à 15 ans, un pourcentage d’élèves plus élevé que chez nos voisins, près d’un élève sur 5, manifeste un seuil de compétences très faibles, peinant à utiliser l’écrit et à mobiliser leurs connaissances scientifiques dans la vie courante. A l’autre bout du spectre, nos meilleurs élèves sont très bons mais un peu moins nombreux qu’ailleurs. Enfin, le milieu social de l’élève influence particulièrement ses performances. Et tout ceci va plutôt en empirant… Face à ce tableau, peu de voix diraient qu’il ne faut rien faire, ni qu’il ne faut rien faire spécifiquement au collège. Certes, il y aurait moins de problème au collège s’il n’y avait pas tant d’élèves qui peinent à lire en sortant de l’école élémentaire ; mais ce n’est pas parce qu’on a, à bon droit, engagé tout un train de mesures à ce niveau qu’il ne faut rien faire pour le niveau qui suit…
Réformer le collège, oui mais comment ? Reprenons les principaux points de la réforme. Commençons par le développement de l’accompagnement individualisé, avec un volume de 3h en 6ème et d’une heure ensuite, sachant que les modalités de cette aide seront définies au niveau local. On voit mal qui choque dans cette mesure, sauf à restreindre le métier d’enseignant à une suite de conférences frontales indifférentes à ce qu’apprennent les élèves ; pourtant, dans de nombreux pays comparables au nôtre, l’on compte bien moins d’élèves faibles que chez nous ! Les publics des collèges étant très différents d’un établissement à l’autre, on comprend que la gestion des difficultés des élèves soit dévolue au niveau local. Pourtant, les enseignants, y compris ceux qui ont adhéré dans leur jeunesse aux thèses autogestionnaires, sont extrêmement méfiants : le caporalisme des chefs d’établissement menacerait leur autonomie professionnelle. Mais peut-on défendre aujourd’hui le règne d’un total libre choix de ses pratiques, nier qu’il puisse être précieux d’en débattre en équipe, récuser d’avance tout regard extérieur… ? Ce qui serait en tout cas faire preuve de méfiance envers le professionnalisme des enseignants, ce serait de considérer qu’il est nocif qu’ils puissent débattre et décider entre eux de ce qu’il convient de faire avec leurs élèves…
En fait, il y a, derrière ces réticences, une certaine conception du métier, qui elle-même alimente des résistances encore plus marquées envers un autre volet de la réforme, les « enseignements pratiques interdisciplinaires »: les enseignants sont des disciplinaires et hors de leur discipline, rien n’est vraiment important, voire on perd son temps… Quand on insiste sur le fait qu’on rogne avec ces heures sur les seuls vrais enseignements, on suppose que faire faire aux élèves, avec plusieurs enseignants, une réalisation –une maquette de ville romaine par exemple, avec les professeurs d’histoire et de technologie-, cela n’apprend rien… Pourtant, quand on interroge les adultes (parents, employeurs, enseignants eux-mêmes) sur ce que l’école doit permettre aux enfants d’apprendre, ils répondent le plus souvent non pas par une liste de savoirs strictement disciplinaires mais en énumérant des compétences plus générales qui s’appuient sur la combinaison de disciplines ou sur des compétences « sociales » voire morales (travailler en équipe, être impliqué ou honnête dans son travail…) dont l’école aurait tort de se désintéresser. C’est ce que promeut le « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » voté en 2005. C’est un changement radical: alors que la structuration par disciplines met les enseignants disciplinaires au cœur de la machine, choisir le « socle », c’est se placer du point de vue de l’élève, de ce qu’il apprend effectivement plus de ce qui lui est professé, avec la volonté de donner du sens et de l’efficacité à ce bagage commun.
Il y aura certes un moment pour la spécialisation et la sélection, toute la question est de savoir quand. Si on refuse la notion de socle commun à tous et de collège unique, et cet horizon certes utopique de l’égalité de la formation de toute une classe d’âge, on peut certes laisser les parents choisir, tel un bien de consommation et avec les ressources inégales dont ils disposent, l’éducation qu’il veulent pour leur enfant. Si on pense qu’il est plus que jamais nécessaire d’avoir une jeunesse instruite et formée ensemble jusqu’à 15-16 ans, alors il faut différer toute sélection, toute mise à l’écart avant cet âge. Par ailleurs, on ne peut défendre dans ce cas que certains élèves, notamment les élèves de milieu favorisé, reçoivent via l’école plus de fonds publics que les autres (enseignants plus expérimentés, nombre d’heures mieux assuré…), comme le montrent les rapports de la Cour des Comptes. Une part de cet avantage passe par l’accès à des enseignements qui ont forcément un coût, telles les classes bilangues. Si l’on estime qu’aujourd’hui il est important pour un jeune de maîtriser deux langues vivantes, alors, qu’on l’enseigne à tous… Mais cela a évidemment un coût, et sauf à accepter de payer plus pour l’éducation, une voie est de prévoir cet enseignement en 5ème…
Au total, s’il est clair qu’aucune réforme n’est parfaite et qu’il est parfaitement normal d’en débattre, il me semble qu’il y a derrière toutes ces résistances un refus de la notion de formation commune à tous et du collège unique lui-même. Pourtant, les pays dont les élèves se révèlent les plus compétents à 15 ans ont tous renoncé à une sélection précoce et on a bien vu, avec l’échec récent de l’ « apprentissage junior », que les employeurs renâclaient à embaucher comme apprenti des jeunes sortis de l’école dès 14 ans. Il serait temps d’admettre qu’aujourd’hui que la sélection doit se fonder sur une base d’acquis solide, dont les vertus ne sont pas seulement cognitives mais bien éducatives. Et le premier devoir de cette école républicaine que tous se défendent de promouvoir, c’est bien 1) que cette base soit bien commune quels que soient les aléas de la naissance et 2) qu’une orientation, parfois une sélection, prennent place ensuite seulement, qui serait d’autant plus légitime qu’elle se fonde véritablement sur le mérite, ce qui exige que l’école soit parvenu auparavant, en égalisant les acquis de base, à remettre les compteurs à zéro…
« Tous les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid. » Ces mots de Patrice de La Tour du Pin éclairent parfaitement notre rapport à la Résistance aujourd’hui. Une précision, tout d’abord : France libre et Résistance sont souvent confondues, même si elles recouvrent deux réalités bien différentes, qui ont parfois été conflictuelles, comme on peut le lire dans la somme monumentale de Crémieux-Brilhac. Si la France libre reste, elle, relativement épargnée grâce à l’aura de De Gaulle et au parfum du grand large, la Résistance intérieure est toujours l’objet d’interprétations contradictoires. La geste épique des maquis et des réseaux a été revue par les historiens à l’aune des fidélités idéologiques de leurs membres, et on a de plus en plus souvent insisté sur les doubles jeux, les arrière-pensées, voire les trahisons. Il y aurait même eu des résistants-collabos ou des collabos-résistants, allez savoir, à l’image de François Mitterrand, parfaite incarnation de cette ambiguïté.
C’est à ce titre que Le Voyant, de Jérôme Garcin, et Un héros, vie et mort de Georges Guingouin, de Jean-Pierre Le Dantec, deux livres qui oscillent entre l’essai biographique et le roman, sont des « légendes », c’est-à-dire, étymologiquement, des récits qui « doivent êtres lus », non seulement parce qu’ils sont vrais, mais parce qu’ils nous empêchent de mourir de froid, avec des personnages dont la pureté et le courage sont presque gênants dans une époque qui a fait du ricanement une vertu cardinale. Garcin et Le Dantec font le pari qu’on peut encore parler de grandeur et d’honneur, comme au temps de Corneille, et qu’on peut le faire à propos de résistants, sans chercher, chez ces hommes qui ont dit non à Vichy et à l’occupation nazie au prix de risques insensés, de sombres calculs, des détours obscurs, des ambitions secrètes. À les lire, on a l’impression que les ombres de Guingouin, le « préfet » du maquis ressuscité par Le Dantec, et de Jacques Lusseyran, le lycéen déporté à 19 ans, pointent sur nous un doigt accusateur, et pourraient, à l’image du roi Ferrante de La Reine morte, nous envoyer «en prison pour médiocrité».
En observant sous la plume de Garcin, Lusseyran et ses camarades qui sortent de l’adolescence dans ces années noires, on comprend en creux ce qui nous manque : «Ce qui frappe, c’est que jamais la main ne tremble. Ces gamins sont d’un courage fou. Moins ils ont fait d’études, plus ils ont des convictions d’airain. Chrétiennes pour les uns, communistes pour d’autres, patriotiques pour tous. Les mots qui reviennent sans cesse comme des balles : honneur, devoir, idéal, et leur inflexible corollaire “Vive la France !” (…). Ils ont tant souffert du froid et de la faim, ces enfants, tellement été frappés à coups de nerfs de bœufs par les policiers français et martyrisés par les nazis, que leur mort leur semble une délivrance et, parfois, une victoire. »
Guingouin, en cet été 1942, a déjà 30 ans, et à la tête de ses milliers de maquisards, dans la montagne Limousine ou sur le plateau de Millevaches il semble aussi ignorer la peur. Cet instituteur communiste qui a pris le maquis dès 1940, bien avant la rupture du pacte germano-soviétique, mène depuis deux ans une vie éprouvante : « Assis contre le tronc d’un hêtre, il démonte et remonte son mauser en s’appliquant à ne pas regarder ses mains. (…) C’est si dur d’être sans cesse sur le qui-vive. De devoir constamment se méfier. D’avoir faim. De se nourrir de pommes, de quignons de pain sec frottés de lard. De dormir peu. D’être épuisé dès le matin. De peur. Et le pire de douter. Pas de la justesse du combat, non, de ce côté Guingouin n’a pas l’ombre d’une inquiétude, mais de la lutte à mort qui se joue en France, et plus encore sur le front russe. »
Comme dans la Légende dorée de Voragine, ce qui fait le saint ou le héros n’est pas une grâce particulière, une élection divine, c’est de savoir surmonter sa faiblesse d’homme, à commencer par celle du corps.
Jacques Lusseyran, né en 1924, d’un père ingénieur et d’une mère institutrice, devient aveugle par accident à 7 ans. Cela ne l’empêche ni de faire de brillantes études ni de prendre la tête d’un réseau lycéen à Louis-le-Grand. De la rencontre avec son professeur Jean Guéhenno, bientôt révoqué par Vichy, à la rédaction en chef d’un journal, Défense de la France, qui sera le plus gros tirage de la presse clandestine sous l’Occupation, ce khâgneux fait preuve d’un sens hors pair de l’organisation et d’une fidélité rare en amitié. Sa cécité ne l’empêche pas non plus de survivre à Buchenwald jusqu’au 18 avril 1945, de devenir écrivain, puis d’enseigner la littérature aux États-Unis avant de mourir à 47 ans, en 1971, sur une route d’Anjou, sa région natale, alors que sa maîtresse conduisait. Pourquoi les États-Unis ? Parce que la France de la IVe République, comme celle de Vichy, n’acceptait pas les aveugles comme enseignants.
Guingouin, c’est un autre mystère. Comment un instituteur se mue-t-il en chef de guerre, comment devient-il un véritable stratège et mène-t-il, au mont Gargan, en juillet 1944, la seule bataille rangée et victorieuse de la Résistance, puis libère-t-il Limoges sans effusion de sang, grâce à ses talents de négociateur ? D’autant qu’à peu près tout le monde veut sa peau, la Milice et les GMR[2. Groupes mobiles de réserve.] de Vichy, les troupes de choc de la SS, qui appelaient les zones contrôlées par Guingouin « la petite Sibérie », et même les envoyés du parti qui ne lui pardonnent pas son indépendance ni, plus tard, son refus de déposer les armes à la Libération, quand Thorez, revenu, décide de jouer la carte du compromis gaullo-communiste. De Gaulle parlera pourtant de ce rebelle qui voulait transformer la Résistance en Révolution comme de « l’une des plus belles figures de la Résistance». Mais le Parti Communiste le forcera à s’exiler dans l’Aube, loin de sa Haute-Vienne, où il reprendra son métier d’instituteur avant de mourir à Troyes en 2005.
En 1998, Guingouin refuse la main tardive tendue par Robert Hue qui propose d’annuler son exclusion : «Le communisme, pour moi, c’est un idéal, pas un parti. C’est l’idéal d’une société plus juste pour les hommes, c’est pour ça qu’ont lutté les premiers chrétiens et qu’on les a jetés aux fauves. »
Le Dantec ne résout pas le mystère, il le raconte par les actes : destruction d’une botteleuse du ravitaillement général à la gare d’Eymoutiers en décembre 1942 – « Plus de blé pour Hitler ! » –, plasticage d’un viaduc ferroviaire à Bussy-Varache en mars 1943, sabotage de l’usine de caoutchouc du Palais-sur-Vienne l’été de la même année. Il n’y a pas d’héroïsme, il n’y a que des preuves d’héroïsme.
Aujourd’hui, on peut envoyer ses enfants dans un collège Georges Guingouin, et uniquement dans la Haute-Vienne, mais il n’y a pas en France la moindre école au nom de Jacques-Lusseyran dont, de surcroît, les livres sont devenus introuvables. Le devoir de mémoire est devenu un impératif catégorique, mais notre mémoire, elle, a de sacrés trous.
Les sionistes jouent au foot. Ce n’est certes pas dans cette discipline qu’ils sont les meilleurs, mais ils tapent quand même comme des sourds dans un ballon. Pas toujours si maladroits que ça. Et parfois efficaces quand le ballon est représenté par la tête du cheikh Tamin Ben Hamad, émir du Qatar…
Dans le scandale qui éclabousse la FIFA, le petit émirat reçoit sa part de boue. Des éclaboussures qui sont à la hauteur des milliards dont il dispose pour ouvrir tous les sésames. L’attribution de la Coupe du Monde pour 2022 au Qatar est au cœur de la polémique. Les mains émiraties, poisseuses de pétrodollars, ne seraient pas étrangères à ce choix totalement ubuesque quand on sait la chaleur qui règne là bas et quand on connait la prestigieuse tradition footballistique du Qatar.
Le Qatar proteste contre ces accusations. Il se dit victime de « racisme » car selon ses communiqués officiels on ne veut pas que le Mondial soit organisé « par un pays arabe et musulman ». Allons donc… Mais comment peut-on être un raciste anti-qatari ? Le Qatar est notre ami, gauche et droite française confondues. Ah ! Vous n’en voulez pas comme ami ? Et bien allez vous faire f…! Vous en connaissez beaucoup vous des amis qui vous achètent 25 Rafale d’un coup ? Qui déversent des millions sur le PSG ? Qui ont aidé de leur manne secourable Zidane quand il était dans la dèche ? Qui ont même voulu acheter (c’était pas cher il est vrai) le 9.3 qu’on leur a refusé bien à tort ?
Le Qatar, répétons le, peut tout s’offrir. Par exemple, les services de deux avocats français parmi les plus connus et les plus chers : Me Mignard et Me Szpiner. C’est à eux que reviendra la noble tâche de traîner Florian Philippot devant les tribunaux français. L’accusation est grave : outrage à Qatar. Le numéro deux du Front national s’est en effet aventuré à dire que l’émirat finançait aussi le terrorisme. Nous avons notre opinion sur la question. Mais nous ne la donnerons pas ici. Les finances de Causeur ne lui permettant pas de faire appel à des ténors du barreau égalant Me Mignard et Me Szpiner. Il n’empêche que l’affiche du procès Qatar contre Philippot va allécher les foules. Le p’ti gars bien de chez nous contre un émir en or massif, David contre Goliath, les mains propres contre les mains salies par le pétrole… Quelle promo pour Philippot !
Le Qatar n’a pas d’amis. Il n’a que des obligés et des débiteurs. Ils sont nombreux, particulièrement en France. Le voyage à Doha, capitale de l’émirat, fait partie d’une étape indispensable dans la carrière des hommes et des femmes d’élite qui prétendent gouverner (où gouvernent déjà) notre pays. Et ce pèlerinage est autrement plus rentable que celui de la Mecque. C’est pourquoi la cause qatarie suscite tant de dévouements et de vocations. Parmi les obligés, il y a une qui s’est fait remarquer ces derniers jours : la Maire de Paris. Interrogée sur le cas Philippot, Anne Hidalgo a estimé que le « Qatar était dans son droit ». Comme c’était un peu sec, elle a – les qataris sont exigeants – rajouté une couche épaisse de miel, dégoulinant comme un loukoum au soleil. « Le Qatar est un pays ami. » Plus fort, elle a félicité les propriétaires du PSG pour leur combat contre « l’homophobie, le racisme et en faveur du foot féminin ». Nous avons eu à ce moment une pensée joyeuse pour les centaines d’ouvriers-esclaves bengalis qui sont morts sur les chantiers du Mondial, pour les femmes qataries dont on voit mal comment elles pourraient jouer au foot en burqa et pour les homosexuels locaux qui risquent trois ans de prison.
Autre fan du Qatar, un certain Jack Warner, peu connu naguère, très connu maintenant depuis le scandale de la FIFA. Il a été son numéro deux. Il ne l’est plus depuis quelques années, car même pour cet organisme pourri jusqu’à la moelle, le personnage faisait tâche. Sa voix, aidée par quelques millions de dollars, a joué dans l’attribution de la Coupe du Monde. Jack Warner représentait un petit Etat (Trinidad et Tobago) comparable au Qatar par sa taille et par ses exploits dans le domaine du football. Mais pas un rond, contrairement à l’émirat.
Revenons aux « sionistes » : c’est mon point Godwin à moi et je l’ai en commun avec M. Warner. La justice américaine le recherche pour le mettre au trou. Bien. Mais qui est derrière la justice américaine ? Quand il fut évincé de son poste, sa corruption dépassant les normes homologuées par la FIFA – Jack Warner pointa du doigt la pieuvre qui était à la manœuvre : « je suis victime des sionistes ». Vous comprenez le raisonnement ? Le Qatar comme il le proclame lui-même fièrement est un Etat « arabe et musulman ». Et les sionistes n’aiment pas les Arabes et les musulmans. CQFD
Vous n’aviez jamais entendu parler du « tchip » ? Mesdames, messieurs, Le Monde vous informe : « Le « tchip » est un bruit de succion pratiqué par les populations d’origine africaine ou antillaise, en signe de désapprobation. » Pour Mme Taubira, qui en a dédicacé un spécial à Marine Le Pen via iTélé, ce serait même un peu plus que ça : « Un concentré de dédain ».
Or ce bruit de bouche volontairement désagréable, sorte de « slurp » venu du sud, fait actuellement un come-back retentissant (au sens propre) dans les salles de classes de nombreux établissements scolaires, où il est parfois interdit depuis des années. A croire qu’inciter au respect des règles, en commençant par celles – élémentaires – de la courtoisie, ne fait pas partie du job de ministre de la Justice.
Afin de nous aider à résoudre cet apparent paradoxe, le quotidien de référence précise que « la question est glissante ». Et la journaliste, rigoureuse autant qu’objective, de poser les vraies questions : « Jusqu’où demander aux lycéens de laisser certains de leurs codes à la maison pour mieux se fondre dans l’univers exigeant de l’école ? A partir de quel moment touche-t-on à leur identité ? » Ben oui, jusqu’où ? Et à partir de quel moment ? Gare à la glissade.
A l’origine, le mot « tchip » signifie littéralement « sucer ses dents ». Il s’est progressivement répandu « dans la majorité des cultures noires » et serait « un rituel très féminin ». Et alors ? « En nous l’interdisant c’est un peu comme si on nous enlevait une partie de nous », lâche une lycéenne à la journaliste du Monde. Excision culturelle ? Son interdiction constituerait donc une atteinte intolérable à l’intégrité de nos chères têtes à claques, dont certaines pourraient se sentir « stigmatisées ». Et blablabla.
N’en jetez plus. « Le tchip est interdit au lycée, comme toute insulte, car c’est une insulte », expliquait plus sérieusement au Parisien Eric Bongo, le proviseur adjoint d’un lycée d’Evry. Et son témoignage ne laissait aucune place à l’ambigüité : « 80% des élèves, dans certaines classes, sont noirs. […] J’ai grandi en Afrique, et quand j’étais petit, j’avais interdiction formelle de tchiper les autres. C’est extrêmement vulgaire. »
D’accord, mais si une ministre de la République comme Mme Taubira revendique une extrême vulgarité, pourquoi un lycéen n’en aurait-il pas aussi le droit inaliénable et sacré ? Interdire cette « insulte » assimilable à « un concentré de dédain » dans l’enceinte scolaire créerait une insupportable inégalité. Et pourtant, d’autres élèves d’Evry citées par Le Monde acceptent sans rechigner de ne pas faire ce bruit « très familier » en cours. Pour Deniz, par exemple, l’interdiction ne pose aucun problème : « C’est normal, c’est du respect. »
Les germanophiles ont bien failli nous avoir. Ils ont voulu nous vendre la langue de Goethe, Schiller et Neuer (l’excellent gardien du Bayern) comme étant le nouvel anglais. L’allemand c’est trop kiffant, prétendaient-ils, déguisés en bons potes. Najat Vallaud-Belkacem les a heureusement démasqués : les faux-nez cachaient des pifs austères. Évidemment, on plaisante. Quoiqu’à peine. Les germanistes, partisans du maintien des classes bilangues dans les collèges, doivent l’admettre : leur cause, désormais, sent la vieille bière.
Rabiah[1. Le prénom a été changé.] veut pourtant y croire. Professeur d’allemand dans un établissement classé Réseau éducation prioritaire d’une ville de banlieue parisienne, d’origine maghrébine, préférant garder l’anonymat, elle entend se battre contre le décret gouvernemental du 20 mai entérinant la réforme du collège, prévue pour la rentrée 2016. Elle tient fermement au maintien des classes bilangues dans lesquelles elle enseigne, dès de la sixième – en attendant l’« allemand pour tous » promis par la ministre, à compter de la cinquième, soit un démarrage retardé d’un an, qui plus est avec une dotation horaire diminuée (2,5 heures par semaine au lieu de 3 actuellement en « bilangues »).
Le gouvernement légitime ces changements au moyen d’une formule choc, cependant émoussée, censée marquer des esprits citoyens : « pour l’égalité », « contre l’élitisme ». Des paroles, rien que des paroles, selon Rabiah. Pour elle, les sections bilangues, où deux langues vivantes sont enseignées, généralement l’allemand et l’anglais, sont au contraire une manière de proposer des filières d’excellence aux plus modestes des Français. Autrement dit, elle et une partie de ses collègues reprochent au gouvernement sa lecture bien peu catholique du catéchisme républicain. Leur message aux pouvoirs publics : vous voulez plus d’égalité? Favorisez l’élitisme au sein des classes populaires!
Faut-il parler d’un cri d’amour, voire de détresse ? Rarement la langue des Germains aura à ce point mobilisé, en France, en sa faveur. Par un effet de nostalgie, on se croirait revenu aux jours émus du Traité de l’Elysée de 1963 scellant la réconciliation franco-allemande sous le haut magistère du président de Gaulle et du chancelier Adenauer – justement, la réforme du collège engage ledit traité, selon le « partenaire » allemand, inquiet du sort réservé à l’apprentissage de son cher idiome par le ministère de l’éducation nationale.
Même la raison économique n’a pas réussi, pour l’heure, à se faire entendre. En effet, et n’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’Allemagne est pour les jeunes Français un débouché professionnel autrement plus prometteur que ne le sont les pays hispanophones – apprendre l’espagnol, solide second au collège derrière l’anglais mais devant l’allemand, ça sert à quoi, hein ? Vous avez le chômage, nous avons les emplois, fait comprendre Joachim Umlauf, le directeur du Goethe Institut de Paris, l’organisme public de promotion de la culture allemande à l’étranger, opposé au « volet allemand » de la réforme du collège.
Rabiah aborde sans complexe la question du chômage avec ses élèves, pour beaucoup issus de la « diversité » maghrébine et subsaharienne. « Tout le monde en parle, pourquoi ne pas le faire en classe ? justifie-t-elle. En matière d’emplois, il est certain que l’allemand fait la différence. » Ces considérations matérielles ne suffisent pas, on s’en doute, à remplir une classe de futurs germanistes, tant le parler d’outre-Rhin rebute le plus grand nombre par sa difficulté. Aussi, munie d’un argumentaire rôdé, Rabiah va-t-elle en faire la promotion chez des écoliers du primaire déjà. « Je leur dis que l’anglais et l’allemand ont les mêmes racines – guest-Gast (invité), to come-kommen (venir) – et que ce sont deux langues qui s’apprennent plus facilement en parallèle, rapporte-t-elle. Ils doivent comprendre que plus ils commenceront tôt, plus ce sera simple pour eux. »
Encore jeune dans la carrière, payée médiocrement en comparaison de la rémunération d’un enseignant allemand du second degré, du simple au double en début de parcours, elle ne montre aucun signe de découragement. On la sent investie d’une mission, celle, se dit-on, que lui ont assignée les pères fondateurs de l’« école de la République » : transmettre le savoir aux enfants de la nation, leur donner ce qu’elle-même a reçu. Tout cela est grandiloquent mais correspond sans doute à l’esprit de sacrifice et à l’idée de vocation que se font les profs de leur office – le maître héritant socialement du curé, c’est-à-dire de peu en termes sonnants et trébuchants. Le « maître français » veut bien être payé au lance-pierres, encore faut-il qu’il en retire une satisfaction symbolique : dans la classe, il doit avoir tout pouvoir, dont il convient qu’il use avec intelligence, autorité et bienveillance. On est tenté d’ajouter « amen ».
Rabiah dit être attachée à la notion de « discipline », celle qu’on enseigne et celle que les élèves doivent à leur tuteur ou tutrice. Elle ne croit pas en l’avenir des EPI, les enseignements pratiques interdisciplinaires, la grande nouveauté de la réforme du collège. « Les élèves ont besoin d’un cadre, d’une structure, de répétition, dit-elle. Ils ne doivent pas être jetés dans le grand bain de la discussion, alors qu’ils n’en possèdent pas encore les bases. Nous les profs, sommes déçus que cela vienne d’un gouvernement de gauche. Il ne faut pas ôter le goût de l’effort aux élèves. »
Bas-bleu, notre hussarde ? Pas vraiment. Son œil plein d’autorité cligne de malice. Elle est à la page du ludique. Les cours d’allemand d’aujourd’hui sont nettement plus fun qu’il y a trente ans. Les déclinaisons « der, die, das » en diapos, c’était d’un barbant. Tokio Hotel, le boys band punk de Magedbourg, en ex-Allemagne de l’Est, n’avait pas peu contribué, dans les années 2000, observait-on, au regain d’intérêt de l’allemand auprès des ados français – des filles, surtout.
Exit Tokio Hotel. Pour accrocher son « public », Rabiah fait appel à d’autres chanteurs allemands, plutôt sexys et répondant aux critères multiculturels en vogue, parmi eux Tim Bendzko ou Marteria. « Also ging ich diese Straße lang. Und die Straße führte zu mir. Das Lied, das du am letzten Abend sangst, spielte nun in mir », roucoule Xavier Naidoo, un autre de ces chanteurs d’aujourd’hui, dans « Dieser Weg » (en français, « Ce chemin » : « Je marchais dans la rue. Et cette rue menait chez moi. La chanson que tu avais chantée le dernier soir, je l’avais en moi »).
Ces bluettes ont leur utilité mais elles ne sauraient remplir à elles seules le programme d’allemand. Souvent, l’élève transpire sur l’accusatif, le datif et le gérondif : y’a pas, faut que ça rentre. Par chance, au printemps, vient le voyage en Allemagne. Rabiah et ses élèves rentrent d’un séjour passé dans une grande ville, accueillis et logés dans des familles. Depuis, ça doit tchatter grave sur les réseaux. On se dit que ces collégiens ont de la chance d’avoir une prof d’allemand comme Rabiah.
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(Avec AFP) – « Vincent a recommencé à déglutir », dixit l’avocat de ses parents. Et pourtant, il va mourir. Ainsi en a décidé la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH).
Dans une décision définitive de sa Grande chambre, la Cour a dit, « par 12 voix contre 5, qu’il n’y aurait pas violation de l’article 2 (de la convention européenne des droits de l’Homme, régissant le droit à la vie) en cas de mise en œuvre de la décision du conseil d’Etat autorisant l’arrêt » de l’alimentation et de l’hydratation du jeune homme tétraplégique, a rapporté son président Dean Spielmann.
La Cour a également estimé que les dispositions de la loi Léonetti sur la fin de vie « constituent un cadre législatif suffisamment clair pour encadrer de façon précise la décision du médecin » dans un cas comme celui de Vincent Lambert.
L’arrêt des juges strasbourgeois a été rendu peu après 11h00, lors d’une brève audience à laquelle assistaient la mère du trentenaire, Viviane Lambert, qui s’élèvait contre une « euthanasie déguisée », tandis que son épouse Rachel appelait pour sa part à le « laisser partir ».
Victime d’un accident de la route en 2008, qui a provoqué des lésions cérébrales irréversibles, Vincent Lambert, 38 ans, est hospitalisé dans une unité de soins palliatifs au CHU de Reims, où il est nourri et hydraté artificiellement.
Ce sont ses parents, avec une de ses sœurs et un demi-frère, qui ont saisi la justice européenne. Ils contestent une décision du Conseil d’Etat en faveur de l’arrêt des soins, estimant qu’elle viole son droit à la vie et qu’il s’agit d’une torture.
La décision médicale, prise dans le cadre de la procédure collégiale prévue par la loi Léonetti de 2005, correspond en revanche au souhait de Rachel Lambert, soutenue par cinq frères et sœurs de son époux, convaincus qu’il n’aurait pas souhaité continuer à vivre dans cet état.
« La Cour est arrivée à la conclusion que la présente affaire avait fait l’objet d’un examen approfondi où tous les points de vue avaient pu s’exprimer et où tous les aspects avaient été mûrement pesés, tant au vu d’une expertise médicale détaillée que d’observations générales des plus hautes instances ».
Réaction de celle qui a donné la vie à Vincent Lambert : « C’est un scandale, on condamne notre fils, je suis très triste ». Mais même si l’arrêt européen est définitif, il pourrait ne pas marquer l’épilogue de l’imbroglio judiciaire.
La décision d’arrêt de l’alimentation « a été prise par un médecin et ne peut être mise en œuvre que par ce médecin », qui n’est plus en fonction, rappelle l’avocat des parents. Ceux-ci avaient donc annoncé qu’en cas d’échec de leur requête, ils solliciteraient donc une nouvelle décision médicale, qu’ils pourraient à nouveau contester en justice si elle leur était défavorable. Or il y a selon Me Jean Paillot « des éléments nouveaux » changeant la donne, comme le fait que Vincent ait recommencé à déglutir.
L’avocat de Rachel Lambert, quant à lui, voit « mal comment un juge administratif irait contre une décision de la Cour européenne et du Conseil d’Etat ».
L’état de Vincent Lambert fait l’objet de désaccords majeurs. « Il n’est pas en fin de vie, il est handicapé », martèle Viviane Lambert, qui déplore que son fils ne bénéficie pas de kinésithérapie, parlant de « maltraitance ».
Il « n’est pas en état végétatif, mais en situation d’état pauci-relationnel », un degré de conscience permettant des interactions avec son environnement, confirme le Dr Bernard Jeanblanc, responsable d’un service accueillant des patients à la conscience altérée près de Strasbourg, et proche des parents Lambert.
L’expertise médicale réalisée à la demande du Conseil d’Etat avait au contraire estimé qu’il était dans un état végétatif irréversible. Le Conseil d’Etat avait donc considéré que son maintien artificiel en vie relèverait d’une « obstination déraisonnable », compte tenu des souhaits qu’il aurait exprimés avant son accident, rapportés par sa femme.
Au-delà de la France, l’arrêt était attendu dans 46 autres Etats membres du Conseil de l’Europe, dont la CEDH est le bras judiciaire. Selon Nicolas Hervieu, juriste en droit public et spécialiste de la CEDH, il « a vocation à devenir un véritable point de référence juridique sur la fin de vie en Europe ».
Ceux qui n’en auraient pas encore pleinement pris conscience le réaliseront au passage : c’est désormais à cet échelon politique supranational que se tranchent les questions de vie ou de mort.
Gil Mihaely. Dans un entretien accordé à L’Obs à l’occasion de la sortie de son livre, Emmanuel Todd explique à Aude Lancelin que « lorsqu’on se réunit à 4 millions pour dire que caricaturer la religion des autres est un droit absolu – et même un devoir ! –, et lorsque ces autres sont les gens les plus faibles de la société (…) », on est en droit de parler « d’imposture ». Le 11 janvier, y a-t-il eu 4 millions d’imposteurs dans les villes de France ?
Alain Finkielkraut. J’aimerais ne jamais parler que des livres qui m’élèvent ou de ceux qui, en me réfutant, m’instruisent. Et j’ai souvent pu vérifier la pertinence de cette observation de Montaigne : « De même que notre esprit devient plus fort grâce à la communication avec les esprits vigoureux et raisonnables, de même on ne peut pas dire combien il perd et combien il s’abâtardit par le commerce continuel et la fréquentation que nous avons des esprits bas et maladifs. » Mais, travaillant selon la recommandation de Péguy « dans les misères du présent », je ne suis pas libre de choisir mes sujets, ils s’imposent à moi en forçant ma porte. Affiché sur la couverture de L’Obs, le « brûlot Todd » a fait effraction dans ma vie et me voici contraint d’entrer dans la polémique par la violence de son propos et par le soutien stupéfiant d’un hebdomadaire qui a titré au lendemain de la grande manifestation du 11 janvier « Continuons le combat ».[access capability= »lire_inedits »]
Pour Todd, cette manifestation a été une imposture : « Des millions de Français se sont précipités dans la rue pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles. » Ces Français croyaient, en disant « Je suis Charlie », défendre la laïcité, la République et la liberté d’expression, alors même que les caricatures de Charb et des siens relevaient de « l’incitation à la haine religieuse, ethnique, ou raciale ». Emmanuel Todd, qui est « ingénieur de recherches à l’INED » (sic) a, en outre, découvert que la mobilisation a été du simple au double entre la France de tradition athée et révolutionnaire et la France historiquement antidreyfusarde, pétainiste et antirépublicaine : l’Ouest, une partie du Massif central, la région Rhône-Alpes, la Franche-Comté. Les habitants de ces régions, longtemps placées sous la coupe de l’Église, sont aujourd’hui anxieux, désorientés – des « catholiques zombies », dit Todd. Et ils trouvent dans l’islam le bouc émissaire de leur difficulté d’être. Bref, Todd n’a que faire des motifs explicites des manifestants : pour lui, « Je suis Charlie » veut dire « Je suis raciste ». Il sait mieux que nous qui nous sommes et ce qui nous fait agir, car il est sociologue. Et, comme l’écrit Pierre Manent dans La Cité de l’homme, « il faut que la raison soit chassée des actions humaines réelles et concentrée dans le regard du spectateur savant. Ainsi a été déchiré le tissu de l’implicite délibération commune qui rattache tout homme aux hommes qu’il veut comprendre ».
Mais le sociologue n’est pas seul en cause. Si toute une gauche militante, journalistique et intellectuelle applaudit le « spectateur savant », c’est parce que, ratifiant le diagnostic déjà ancien d’Orwell, elle est antifasciste, elle n’est pas antitotalitaire. Hitler étant autrefois l’unique objet de son ressentiment, cette gauche passait sous silence les crimes de Staline, quand elle ne lui faisait pas les yeux doux. Après 1945, l’antifascisme et le communisme se sont même confondus. Comme le rappelle François Furet dans Le Passé d’une illusion, « les communistes n’ont plus jamais voulu d’autre territoire politique à leur action que cet espace à deux dimensions, ou plutôt à deux pôles, dont l’un est figuré par “les fascistes”, l’autre par eux-mêmes ». Sous le choc de la dissidence cependant, une gauche antitotalitaire a pris son essor, et Le Nouvel Observateur de Jean Daniel a été un de ses bastions. Cette gauche a crié victoire en 1989 quand le mur de Berlin est tombé. En réalité, elle est tombée avec lui : elle n’a pas survécu au communisme. Avec la montée spectaculaire du Front national, c’est, sous l’étendard de la lutte contre le racisme, la gauche antifasciste qui a, de nouveau, occupé l’espace. Le danger principal, à ses yeux, ce n’était pas l’islamisme, c’était l’islamophobie ; ce n’était pas la haine grandissante de la France en France, c’était la « lepénisation des esprits ». Ce discours a été cruellement démenti par les attentats contre Charlie Hebdo et contre le magasin Hyper Cacher de Vincennes. Et l’antitotalitarisme a inspiré les manifestations qui ont suivi. Aucun cri de haine, aucune affiche insultante, mais un non déterminé à la violence islamiste et un oui tout aussi résolu aux crayons à papier.
L’antifascisme, toutefois, ne s’est jamais avoué vaincu. Dès le lendemain de la vague terroriste, il remontait aux causes et dénonçait l’exclusion. Avec le livre de Todd et son accueil tonitruant, un pas supplémentaire a été franchi : les victimes des frères Kouachi sont devenues les vrais coupables, et quelques millions de manifestants se sont ajoutés à la grande liste noire des racistes français.
Mon seul espoir, face à ces accusations d’une gauche rendue démente par le démenti des faits, je le mets dans le triste constat qu’un scandale chasse l’autre et que, comme dit Octavio Paz, tous sont guettés par « le Grand Bâillement, anonyme et universel, qui est l’Apocalypse et le Jugement dernier de la société du spectacle ».
Le manifeste contre le sexisme (10 mai)
Élisabeth Lévy. Une quarantaine de journalistes femmes ont signé une tribune dans Libération sous le titre « Bas les pattes ». Mélangeant allègrement compliments, blagues plus ou moins lourdes et gestes inacceptables, mes consœurs se disent obligées d’intégrer« les contraintes du sexisme ambiant: pas de tête-à-tête ou le moins possible, des tenues passe-partout et une vigilance permanente pour conserver le vouvoiement afin de maintenir ainsi la bonne distance entre un journaliste et son sujet ». Êtes-vous sensible à cette complainte ?
Simone de Beauvoir écrivait dans Le Deuxième Sexe : « La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables. » Or, cette reconnaissance a eu lieu, les femmes ne sont plus confinées au foyer ni condamnées aux métiers subalternes. Avocat, architecte, diplomate, médecin, magistrat, ministre : les grandes professions et les plus hautes fonctions leur sont ouvertes. Elles divorcent sans rencontrer d’obstacle, la procréation est aujourd’hui un choix et non un destin. Bref, une véritable révolution des mœurs a tout changé en quelques décennies. Et pourtant la dispute continue. À entendre certaines féministes, l’ordre patriarcal sévit encore, il est même plus vivant que jamais. Ce féminisme a ceci de commun avec l’antifascisme qu’il est un combat mené après la victoire.
J’ai lu avec attention l’appel à faire changer le comportement des hommes publics qui est paru dans Libération. Je ne nie certes pas que des hommes en position de pouvoir tiennent parfois des propos malséants, ou se permettent des gestes déplacés. Mais on a le sentiment, à lire les exemples donnés par le manifeste, que ce qui autrefois appartenait au registre de la galanterie et qui faisait de la France, selon l’expression de Hume, « le pays des femmes », relève désormais, en France comme en Amérique, du sexisme. Si j’ai bien compris, ces femmes journalistes voudraient que les hommes qu’elles interviewent ne les regardent jamais comme des femmes, ne soient pas émus par leur grâce, ne se permettent pas la moindre allusion à leur élégance, bref, que la féminité en elles ne fasse plus obstacle à leur similitude.
Il y avait des hommes et des femmes, il ne devrait plus y avoir aujourd’hui que les êtres humains. « Bas les pattes !», disent-elles. Mais ce sont les regards, ce sont les clins d’œil, ce sont même les compliments que, semble-t-il, elles veulent abolir. D’où cette phrase terrifiante : « Tant que la politique sera très majoritairement aux mains d’hommes hétérosexuels plutôt sexagénaires, rien ne changera. » Des femmes aspirent aujourd’hui à ce qu’il y ait de plus en plus d’homosexuels dans la politique car, de ceux-ci, elles sont convaincues qu’ils ne regarderont jamais leur robe. Des femmes aussi protestent contre l’âge de ceux qu’elles sont en charge de suivre et d’interviewer. « Sexagénaire », disent-elles.
Dans les années 90 du xxe siècle, les universités américaines ont déclaré la guerre aux DWEMS (Dead White European Males). Et les vieux, ces morts en sursis, ne perdaient rien pour attendre. Ce sont tout naturellement les Old European Males qui sont aujourd’hui sur la sellette. Vieux veut dire libidineux, vieux veut dire aussi vestige de l’ancienne société. Imbu de sa propre nouveauté, notre monde combat toutes les discriminations et rend, en même temps, la gérontophobie non seulement légitime mais obligatoire. Tandis que des femmes journalistes se révoltent contre la présence de sexagénaires dans la vie publique, Emmanuel Todd écrit pour me disqualifier que j’ai été élu à l’Académie française « par un corps électoral âgé en moyenne de 78 ans ». Ainsi notre modernité antiraciste écarte-t-elle des hommes de l’humanité au seul motif de leur âge. « À bas les vieux ! » : tel est, au bout de sa course, le cri du cœur de notre civilisation.[/access]
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J’ai été particulièrement sensible à la mésaventure dont a été victime John Kerry, secrétaire d’Etat des Etats Unis d’Amérique, dimanche 31 mai, tombé de vélo à Scionzier, en Haute-Savoie, avec pour conséquence une fracture du fémur au niveau de la hanche.
Tout d’abord, il se trouve que John Kerry est mon « classard », totalisant soixante-et-onze balais au compteur, et comptant bien en accumuler quelques autres dans un état physique et mental acceptable avant de quitter la scène. Je suis jaloux de sa forme olympique. De plus, son accident s’est produit à quelques kilomètres de mon domicile haut-savoyard, dans cette commune, Scionzier, dont les vieux lecteurs de Causeur avaient naguère fait connaissance à travers un portrait de son maire haut en couleurs, Maurice Gradel, populiste alpin. Ce genre de coïncidence ne peut être fortuite, et invite celui qu’elle interpelle à tenter de décrypter le sens de cet événement : serait-il porteur d’un message des Dieux à l’humanité ?
Plantons le décor : John Kerry se trouve depuis plusieurs jours à Genève, à la tête de la délégation des Etats-Unis négociant avec l’Iran les termes d’un accord sur le nucléaire, qui doit être bouclé avant le 30 juin, et dont Barack Obama fait la grande affaire de sa fin de mandat. De sa réussite ou de son échec dépend en grande partie la marque que le président des Etats-Unis restera dans l’Histoire. Que la négociation, visant à réintégrer l’Iran des mollahs dans le giron des nations fréquentables, réussisse, et l’on oubliera les échecs répétés en politique étrangère de Barack Obama, au Proche-Orient, et dans sa confrontation avec la Russie de Poutine. Qu’elle réussisse, et que l’Iran devienne un acteur majeur de la stabilisation d’une région à feu et à sang, et le prix Nobel de la paix prématuré du président ne prêtera plus à sarcasmes. John Kerry, dont la vie politique active arrive à son terme, est dans le même navire. L’enjeu pour lui, est de rester dans les mémoires avec un meilleur statut que celui de note en bas de page réservé au candidat malheureux à une élection présidentielle. Qui se souvient encore d’Hubert Humphrey ou de Walter Mondale? Comme il est malheureusement acquis que l’autre objectif majeur de l’administration Obama, la solution du conflit israélo-palestinien, auquel Kerry a consacré l’essentiel de son temps et de ses efforts est hors de portée avant la fin du mandat, la menée à bonne fin de la négociation iranienne est leur dernière chance de laisser une empreinte mémorielle positive : ils font « tapis », comme le joueur de poker lessivé engage ses derniers jetons sur un coup pouvant lui sauver la mise…
Samedi 30 mai, John Kerry et son équipe ont une séance de six heures de discussion avec les Iraniens conduits par Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères d’Hassan Rohani. On apprendra plus tard, dans le New York Times, que l’ambiance a été lourde : l’AIEA, l’agence onusienne en charge de la surveillance du Traité de non-prolifération a établi que Téhéran, en dépit du préaccord conclu, a accru de 20% son stock d’uranium enrichi. De plus, les Iraniens, qui ont accepté le principe de ne conserver que 300 kg d’uranium enrichi, pendant dix ans, refusent d’envoyer à l’étranger le surplus de matière fissile (ils en possèdent actuellement 9 tonnes). Cette réduction du stock permanent d’uranium enrichi est la seule garantie que Téhéran ne pourra se doter de l’arme atomique dans un délai inférieur à un an.
Le « bon accord », propre à rassurer non seulement Israël, mais aussi des partenaires des Etats-Unis comme la France et les monarchies du Golfe est donc dans une impasse…
Pour se préparer au prochain round, qui risque d’être sportif, chacun des protagonistes a sa méthode, où la préparation physique et mentale joue un rôle majeur. Du côté iranien, des exercices pentaquotidiens d’assouplissement de la colonne vertébrale, accompagnés de formules rituelles invoquant une divinité et son principal prophète rechargent les batteries neuroniques des négociateurs. John Kerry, enfant d’une Amérique des défis majeurs, ne se contente pas d’une activité physique modérée comme il conviendrait à son âge. S’il parvient, à vélo, à gravir le col de la Colombière, 25 km d’ascension, 1100 m de dénivelé, classé hors-catégorie dans le Tour de France, il sera regonflé à bloc pour affronter les négociateurs les plus retors de la diplomatie mondiale. Kerry ne communique pas en faisant quelques foulées de jogging devant les caméras, comme Sarko et Kouchner, il se défonce en catimini. La seule récompense de cet effort sera un repas dans la modeste, mais chaleureuse auberge « Chez Suzanne », au Petit Bornand, où Nicolas Sarkozy avait ses habitudes chaque fois qu’il montait (en hélicoptère) au plateau des Glières.
Le plus dangereux, tous les pratiquants des sports extrêmes peuvent en témoigner, ce ne sont pas les phases les plus spectaculaires et les plus exigeantes de leur pratique : dans ces moments l’esprit, et le corps, sont tout entier mobilisés pour surmonter le danger, et les difficultés. Bien souvent, les accidents surviennent dans des moments « faciles », où l’on relâche son attention. C’est ce qui est arrivé à John Kerry, qui s’est mangé le rebord du trottoir au tout début de la randonnée cycliste, sur le plat, peut-être tout simplement parce que sa tête était encore dans les salons dorés de Genève, où il faisait face aux barbus, au lieu de se méfier de ces fichus trottoirs, bêtes noires des vélocipédistes. On se gardera de convoquer Sigmund Freud et sa théorie des actes manqués, ce ne serait pas convenable. En revanche, une fois de plus, Winston Churchill se révèle imbattable, question sagesse, lorsqu’il affirme que le secret de sa longévité physique et politique se résumait à « Good cigars, whisky, and no sport ! ».