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Afrique : un continent à la mer?

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migrants Afrique Méditerranée

57 000 migrants sont arrivés sur les côtes italiennes depuis le début de l’année, sans compter tous ceux qui sont arrivés par la Grèce et les Balkans. Les Etats européens – et pas n’importe lesquels : la France, l’Allemagne, l’Italie – se chamaillent sur la question de leur destination.

Après le  naufrage qui avait entraîné la mort de près de 366 migrants clandestins au large de l’île italienne de Lampedusa le 3 octobre 2013, les Etats membres de l’UE avaient prévu, lors du Conseil européen des 24 et 25 octobre, d’adopter des mesures communes comportant le renforcement des moyens de Frontex et du bureau européen d’appui en matière d’asile.

Après le naufrage de plus de 400 autres migrants au large de la Sicile le 12 avril 2015, les chefs d’Etats et de gouvernement de l’Union européenne se sont réunis en urgence pour un  sommet exceptionnel le 23 avril. Ils ont décidé de tripler les moyens de l’opération de surveillance Triton, menée par Frontex, de saisir et détruire les embarcations transportant des migrants, d’intervenir militairement en Libye contre les réseaux de passeurs et de répartir 5 000 réfugiés syriens sur le territoire européen.

Depuis lors, la commission européenne a précisé la mise en œuvre de certaines de ces mesures. Mais 300 personnes ont encore sombré le 18 mai.  

On peut d’ores et déjà s’attendre à ce que d’ici quelque temps, à la suite d’une nouvelle noyade, le conseil européen se réunisse à nouveau pour prendre de nouvelles mesures. Etcetera.

Il y a en effet peu de chances qu’une solution de fond soit trouvée dans un délai proche à l’immense question de la poussée migratoire à partir de la Lybie, au moins aussi longtemps qu’elle sera traitée par l’Europe institutionnelle.

L’affaire est embrouillée à plusieurs nivaux.

D’abord dans la compréhension du problème. L’égoïsme des uns se conjugue avec les bons sentiments des autres pour que nous ne cherchions pas à comprendre ce qui se passe au sud de la Méditerranée. Les uns détournent le regard, les autres ne voient que l’aspect moral, pas de faits.

D’où viennent ces migrants ? On entend un peu tout sur ce sujet. Il semble qu’une majorité vienne de l’Erythrée et du Sud-Soudan. Si c’était vrai, ils seraient à moitié chrétiens. L’Erythrée est composée d’une moitié de chrétiens et connaît, hors de toute considération religieuse, une dictature effroyable qui a mis toute la nation sur le pied de guerre pour défendre le pays contre l’Ethiopie ennemie, dix fois plus peuplée. Les Erythréens, chrétiens ou musulmans, sont un peuple intelligent et instruit qui ne poserait pas de gros problème d’intégration.

Le Sud-Soudan est la partie chrétienne (en tous les cas non-musulmane) du Soudan, devenue indépendante en 2009 après cinquante ans de guerre. Libérés du joug islamique, les Sud-Soudanais sont entrés en guerre civile sur une base non plus religieuse mais ethnique.

Si ces gens-là étaient bien la majorité de migrants, il n’y aurait pas lieu de craindre une invasion musulmane (quoique des migrants musulmans aient récemment jeté à l’eau les chrétiens embarqués avec eux). Le mouvement migratoire ne serait pas non plus le trop plein indifférencié d’un continent en pleine croissance démographique mais la conséquence de la guerre qui sévit dans plusieurs  pays, ce qui n’est pas la même chose.

Mais il se dit aussi que beaucoup d’immigrants viennent du reste du Sahel, jusqu’au Sénégal, voire de l’Afrique profonde. Combien ? On ne sait pas.

Et puis, il y a aussi en attente dans les îles italiennes et en Grèce beaucoup de réfugiés de Syrie, un pays que la diplomatie de certains Etats européens (dont la France et la Grande-Bretagne) n’a pas peu contribué à déstabiliser. Si les efforts de M. Fabius pour renverser le régime d’Assad sont couronnés de succès, ce ne sont pas 20 ou 30 000 Syriens qu’il faudra accueillir mais 2 ou 3 millions.

Ce n’est pas seulement la compréhension du problème qui est embrouillée, c’est aussi la recherche de solutions.

La plus simple serait que l’Europe prenne le contrôle des principaux ports de départ sur la côte nord de la Libye. Cela aurait pu se faire dans la foulée de l’intervention qui a renversé Kadhafi en 2011, et qui a plongé ce pays dans le plus grand chaos, mais on ne l’a pas fait.

Parmi les mesures qui ont été évoquées par le Conseil européen le 23 avril, la principale est une nouvelle intervention militaire en Libye. Une telle action supposerait l’aval du Conseil de sécurité. Mais la Russie et la Chine ont eu l’impression d’avoir été trompées par les Occidentaux lorsqu’ elles ont donné cet aval à l’intervention de 2011. Il n’était prévu au départ que de sauver des populations ; or l’intervention a largement dépassé les termes du mandat, aboutissant au renversement et à l’assassinat de Kadhafi. Russie et Chine ont depuis le sentiment d’avoir été bernées et ne sont absolument pas prêtes à lever leur veto au Conseil de sécurité à toute entreprise du même genre. Il faudrait peut-être négocier avec la Russie, notamment en relâchant la pression sur l’Ukraine. Mais l’Europe ne semble pas disposée à faire sur ce front la moindre concession susceptible de rendre les Russes plus coopératifs.

On pourrait aussi encourager un pays voisin redevenu stable comme l’Egypte à intervenir, si elle le veut bien. Ce service vaut bien quelque Rafales à prix bradé. D’autant que l’Egypte a, depuis le temps des pharaons, des revendications sur le désert libyen.

Une autre solution serait que les forces spéciales de tel ou tel pays mettent hors d’état de nuire les passeurs. Si on procède de cette manière, on ne le dira pas. Mais c’est peu probable. En tout état de cause, il ne saurait s’agir d’une décision européenne, seulement d’un Etat.

Les sommets européens successifs auraient pu être l’occasion de poser le principe selon lequel, en cas de guerre ou d’oppression, ce sont les pays voisins qui ont les premiers vocation à recevoir les réfugiés, non l’Europe, mais que celle-ci serait prête à soutenir généreusement ces politiques d’accueil. On ne l’a pas fait. Cela serait contraire, dit-on, au principe de l’universalité du droit d’asile. Fort bien, en attendant, les réfugiés se noient.

Embrumée de bureaucratie et de grands principes, la Commission de Bruxelles n’est pas près de trouver une solution. Pas davantage que , quand elle a pris en main l’immigration à l’échelle européenne, elle n’a fait la preuve de la moindre efficacité.

Confronté à sa propre impuissance, M. Juncker s’est donc contenté de proposer de répartir les réfugiés entre les pays d’Europe en suivant des quotas : la Commission de Bruxelles a demandé mercredi 27 mai aux Etats de l’Union européenne de prendre en charge 40 000 candidats à l’asile syriens et érythréens arrivés en Grèce et en Italie, dont 20 000 immédiatement. Le quota français est de 6752.

Au temps de l’ Union soviétique, on savait que toute décision partant d’un a priori idéologique serait stérile. Rien ne sortait jamais des décisions du parti. Ce qui marchait, industrie de défense, lopins agricoles individuels, marchés kolkhoziens se faisait en marge ou en dehors de l’idéologie, voire contre elle.

A Bruxelles, c’est la même chose : le mieux qu’on puisse attendre d’une politique commune est qu’elle ne fasse pas trop de dégâts. Mais généralement, elle en fait. Ce qui marche – Airbus, Ariane – se fait en dehors des politiques européennes officielles et généralement sur la base de coopérations intergouvernementales à géométrie variable.

Il est  probable que la question des migrations méditerranéennes ne sera résolue que quand les deux ou trois pays les plus concernés, parmi lesquels l’Italie, principal lieu de passage, et la France, destination la plus attractive se concerteront pour traiter la question et cela en liaison avec les Etats africains les plus impliqués. Il est clair qu’on n’en est pas encore là.

*Photo : © AFP Guillemette Villemin

Grexit : Tsipras est-il courageux ou téméraire?

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(Avec AFP) – Avant un nouvel Eurogroupe sur la crise grecque sans perspective d’accord avec les créanciers du pays, la fermeté du Premier ministre Alexis Tsipras semble inébranlable malgré une mise en garde alarmiste de la Banque centrale sur le risque de sortie de la zone euro, voire de l’UE.

« L’incapacité à parvenir à un accord marquerait le début d’un chemin douloureux qui mènerait d’abord à un défaut de paiement de la Grèce puis, au bout du compte, à la sortie du pays de la zone euro et, très probablement, de l’Union européenne », a prévenu la Banque de Grèce dans son rapport annuel sur l’économie du pays.

Dans cette intervention au ton très politique pour une institution monétaire, celle-ci juge que la conclusion d’un accord entre la Grèce et ses créanciers est un « impératif historique » et estime que « peu de chemin reste à parcourir » vers un compromis.

Elle appelle les deux parties à faire preuve de souplesse. La banque invite le gouvernement grec à reconnaître que l’abaissement des objectifs d’excédent primaire accepté par l’UE et le FMI lui donne « le temps nécessaire pour son ajustement budgétaire et quelques degrés de liberté supplémentaire dans la conduite de la politique budgétaire » et les créanciers à « réaffirmer et formuler en des termes plus précis leur volonté » d’octroyer à la Grèce un allègement de sa dette publique « comme initialement prévu » en 2012.

Alexis Tsipras Grexit

Depuis plusieurs semaines, Athènes ne parvient pas à s’entendre avec les créanciers internationaux (Fonds monétaire international, Union européenne, Banque centrale européenne) sur un train de réformes économiques qui permettrait le déblocage d’une nouvelle tranche de prêts vitale pour le pays.

Sans le feu vert des créanciers, la Grèce pourrait être dans l’incapacité de rembourser les quelque 1,5 milliard d’euros qu’elle doit au FMI d’ici à la fin juin. Alexis Tsipras joue donc sa dernière carte, au culot, en laissant planer la menace du « Grexit ».

Ce scénario, potentiellement fatal à son propre gouvernement, provoquerait la faillite des banques grecques et contraindrait le pays à une transition très douloureuse. Mais Tsipras sait aussi combien ses partenaires redoutent deux choses plus que tout : le chaos dans lequel une telle annonce plongerait les marchés, et l’obligation d’avouer à leurs citoyens qu’ils y ont laissé des dizaines de milliards d’euros.

Actuellement, les salaires des fonctionnaires grecs sont en effet payés par les impôts des contribuables français et allemands. Et se montrer compréhensif avec quelqu’un qui vous doit autant d’argent est plus facile s’il ne passe pas son temps à vous cracher dessus…

Une énième réunion des Premiers ministres et chefs d’états européens devrait avoir lieu samedi. Alexis Tsipras ferait sans doute mieux d’éviter d’y redire que le FMI est « criminel » (comme hier) ou encore que les européens sont « stupides » et « pillent la Grèce ».

Sans quoi, pour un touriste bavarois, un mois de vacances à Mykonos finira bientôt par coûter encore moins cher qu’une semaine à Tunis.

*Photo : © AFP LOUISA GOULIAMAKI

La Grèce existe-t-elle ?

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Classes privilégiées

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école privée

« Nos élèves de CM2 ont le niveau de ceux de troisième dans le public », fanfaronne au téléphone la voix d’Erika Léger. L’attachée de presse du Cours Hattemer peut être fière : son école n’est pas visée par l’enquête du Parisien selon laquelle un collégien de troisième sur cinq ne serait pas capable de résoudre des problèmes mathématiques du programme de… CM2. Pas étonnant, le Cours Hattemer a sa propre façon de faire : méthode syllabique, classement hebdomadaire des élèves et remises de prix, c’est un peu l’école des années 1950. Seulement voilà, le Cours Hattemer, c’est chic et c’est cher : au collège, pas moins de 10 000 euros l’année. Comme l’École alsacienne ou les grands lycées parisiens, le Cours Hattemer est réservé aux élites. Comme le chantait Sting à propos des Russes, les riches aussi aiment leurs enfants. Pour eux, ils veulent le meilleur – qui, faut-il le préciser, ne ressemble que de loin à l’école que nos gouvernants concoctent pour la masse.[access capability= »lire_inedits »]

Tradition, distinction, ici, on annonce la couleur : « Depuis 1899, l’École des Roches forme l’élite nationale et internationale. » L’établissement a la réputation d’accueillir nombre d’enfants de ministres et de diplomates. « Bonjour madame, bonjour monsieur. » Ici c’est grand, ici c’est vert, les piafs gazouillent, et même les mômes sont à peu près polis. À 100 km des premiers collèges Voltaire ou Malraux des ZUP de banlieue parisienne, Verneuil-sur-Avre, dans l’Eure, grouille d’une faune bien peu commune : des profs qui ne craignent pas leurs élèves et des élèves qui respectent leurs profs. En prime, pas de parents hystériques, « les Roches » sont un pensionnat. « Vous êtes très occupés ? Confiez-nous vos enfants en toute sécurité », exhorte leur site Internet. Et si ces chers parents ont le temps de rendre visite à leur progéniture, ils peuvent le faire en jet ou même en hélico : les 60 hectares du domaine des Roches sont prêts à les accueillir. Nikolay est un Russe du Koweït. Ses parents ne sont « que » professeurs de médecine, mais, l’année de ses 16 ans, ils ont décidé de l’envoyer finir sa scolarité en France. Environ 20 000 euros l’année, « c’est moins cher qu’en Angleterre ». Alors, tiré à quatre épingles dans l’uniforme bleu marine des Roches, le double mètre du « capitaine » de l’ensemble des élèves nous fait visiter sa « deuxième maison ». Trois terrains de tennis, un de football, un autre de rugby, une piscine, des paniers de basket et même… une piste de karting. « Aux Roches, je n’ai jamais manqué de rien », confirme-t-il sans peur du pléonasme alors qu’il croise deux jeunes filles en jogging qui gambadent dans tous les sens. « Ce n’est rien, elles font leur course d’orientation. » Il leur indique une direction. « Elles doivent retrouver des bornes aux quatre coins du domaine en un minimum de temps. » Folklore ? « Pédagogie active », répond le principal, Frédéric Catogni. « C’est à l’École des Roches qu’ont été inventés le scoutisme et les travaux pratiques », assure l’homme au crâne dégarni. La plupart de ses 400 élèves sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, mais, ici, on leur apprend à s’en servir. Et sans l’aide de personne.

« Nous partons du principe qu’il faut responsabiliser et valoriser les élèves, nous les considérons comme de jeunes adultes », embraye Catherine Janvier, la directrice du collège, qui nous conduit au cours d’anglais de Mme Lindsay, une Britannique. Là, ses « jeunes adultes » se concertent, se lèvent, puis se jettent dans l’arène, au cœur d’une classe disposée en cercle. Deux petits Africains jouent une scène autour d’une veste qui recouvre un cartable. Il fait office de corps : les deux enquêteurs racontent la vie de Jack l’Éventreur. Ils lèvent les bras, s’exclament et font mine de s’engueuler, on se croirait dans un film d’Eddie Murphy. Amusée, Mme Lindsay se contente de corriger : « Ce sont eux qui font le cours et recherchent les informations. » En moins d’une heure tout est bouclé, car, dans cette classe, ils sont 14. Trois fois moins que dans certains collèges publics.

L’École des Roches, elle, est privée mais sous contrat. Elle applique le programme de l’Éducation nationale, mais à sa manière : « L’adhésion de l’enfant est primordiale », insiste Catherine Janvier, les yeux emplis de fierté. On comprend vite pourquoi c’est Nikolay qui a été choisi pour faire le guide : arrivé seul, il y a trois ans, sans parler un mot de français, le grand binoclard de 18 ans à la conjugaison parfaite s’est rapidement intégré. Ou presque. « Au début, je me sentais abandonné, j’appelais mes parents tous les jours pour qu’ils me fassent rentrer, j’avais beaucoup de mal à vivre en communauté. » Mais aujourd’hui, tous le saluent. Et lui s’émerveille : « Un an en France vaut quinze ans au Koweït. C’est Napoléon qui a mis en place le système français, il est plus dense et plus rigide que le modèle anglais. » Et la rigidité, le Russe ne déteste pas. Pour l’instant, il s’interdit les filles, et pour la suite, il pense à Lille, pas à Paris : « Trop de tentations. »

Car loin de se limiter à un strict devoir d’instruction, les Roches se veulent une école de la vie. Certes, le taux de réussite au bac frôle chaque année les 100 %, mais le bac, tout le monde l’a, l’essentiel n’est donc pas là. Il faut savoir se tenir droit et adopter « les valeurs rocheuses ». « Respect, générosité, solidarité, sens de l’effort, rigueur, exigence, énumère Catherine Janvier. Nous leur inculquons des valeurs humanistes. » En d’autres termes, être à l’aise dans son futur milieu. On aime à se le répéter, l’École des Roches forme des « élites ». « Une élite…, euh…, ce sont ceux qui vont avoir des responsabilités dans le monde de demain mais qui auront reçu une formation où l’empathie aura toute sa place », bafouille l’éducatrice. Est-ce à dire qu’aucun élève des Roches n’est devenu trader à Wall Street ? « Euh…, ce n’est pas à moi de répondre à ça. »

Installés dans leur petit costume, les minots de l’école primaire ont déjà la tête de l’emploi. Eux ne se rêvent pas pompiers mais stylistes ou chefs d’entreprise. Coupés, déjà, d’une partie de la société. Tant mieux, ici on leur apprend à bien penser. L’école est internationale. Parce que, aujourd’hui, les élites sont mondialisées. À l’entrée du domaine, une enfilade de drapeaux, dont celui de l’ONU, s’étend sur une centaine de mètres. Aux Roches, plusieurs dizaines de nationalités sont représentées, le nouveau site de l’école est en anglais – la version française attendra –, et sur les murs des classes des dessins proclament « Je suis Charlie ». « Nous formons des citoyens du monde ! », déclare, ravi, le principal Catogni, nommé depuis la rentrée par GEMS Education, la multinationale émiratie qui s’est offert l’institution.

À Verneuil-sur-Avre, comme dans Harry Potter, les élèves sont organisés en maisons et, bien sûr, chacun finance sa propre association. Dans quelques jours, une soirée est prévue parce qu’en Afrique des petits Noirs meurent de faim. L’évergétisme comme seul contact avec la réalité.

Les élèves n’ont qu’un accès limité à l’actualité, et quand on demande à Nikolay s’il connaît des gens d’un autre milieu, le jeune homme paraît surpris : il a du mal à se figurer que cela existe. Pour mieux nous expliquer, l’élève modèle se sert de ses doigts, dessine un rond, et se justifie en rigolant : « Vous voyez, ça, c’est le globe. Eh bien, les Roches, c’est à côté. »[/access]

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*Photo : L’école des Roches

Messieurs les curés, tirez les premiers!

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La nature a horreur du vide. L’islam aussi. Les mosquées en France sont pleines à craquer et on en manque cruellement pour étancher la soif de Dieu de centaines de milliers de fidèles. Les églises en France sont vides, sans parler de celles, fort nombreuses, qui sont désaffectées, faute de catholiques vraiment pratiquants. Fort de ce constat, Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, a suggéré qu’on remplisse ces édifices religieux de musulmans qui n’ont pas où prier. Une sorte de DAL (droit au logement) dont bénéficierait l’islam sans abri…

Pour appuyer sa supplique, le saint homme a expliqué que les deux religions révéraient le même Dieu et que leurs rituels étaient, somme toute, très proches. Je vais souvent dans les églises. Je n’y ai vu aucun catholique déchaussé et prosterné. En revanche, j’ai pu constater la très forte présence, tableaux et vitraux, de la maman de Jésus, ce dernier étant également représenté les bras en croix. Je vais parfois dans les mosquées. Je n’y ai vu aucune image de Mahomet, le Jésus de chez eux : c’est interdit sous peine de mort. Et je n’y ai entendu aucun équivalent oriental du Dies irae ou du Te Deum. Mais bon, M. Boubakeur doit savoir des choses que moi, pauvre mécréant, j’ignore…

Les propos du recteur de la Grande Mosquée de Paris ont suscité une mini-tempête à droite. Non, non et non ! Jamais ça ! La charge symbolique de la suggestion de M. Boubakeur est en effet tout sauf légère. On pouvait s’attendre à voir des curés révoltés arborer un badge « Touche pas à mon clocher ». On pouvait imaginer que des cardinaux et des évêques indiqueraient à M. Boubakeur en termes amicaux (la guerre n’est pas à leur ordre du jour) que sa suggestion est « inopportune ». Rien. Nib de nib. Que dalle. L’Eglise de France s’est habituée à tendre l’autre joue. Et elle respecte scrupuleusement l’enseignement du Christ, « Rendez à César ce qui est à César », même si César s’appelle en l’occurrence Mahomet.

Maintenant il nous faut faire appel à un autre sage que Dalil Boubakeur : M. de La Palice. Si les églises sont vides, c’est qu’elles ne sont pas pleines, aurait-il dit. Si elles étaient pleines, M. Boubakeur n’aurait pas essayé d’exercer sur elles un droit de préemption. C’est aux catholiques de les remplir ! C’est à l’épiscopat français de dire que la foi catholique lui paraît préférable à toute autre (c’est quand même le job pour lequel ils sont payés).

Nous ne sommes pas à Fontenoy avec sa guerre en dentelles. Messieurs les curés, tirez les premiers ! La maison brûle et ne croyez pas que c’est avec de l’eau bénite que vous allez éteindre l’incendie. Sinon ne venez pas pleurnicher quand vos églises connaîtront le sort de Sainte-Sophie de Byzance devenue Constantinople.

FIDL ment

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FIDL Parti socialiste

Dans deux articles du Point.fr, j’ai évoqué (très brièvement, et plus par manière de plaisanterie que pour accabler cette ambulance) la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne (FIDL). Dans l’un, je la traitais de « couveuse du PS » ; dans l’autre, j’en remettais une couche (culotte) en parlant de « pouponnière des futurs cadres » du même parti.
Un certain Xavier Hasendhal (il était déjà à la FIDL en 2010 — dans le Val d’Oise : il y est toujours cinq ans plus tard ? Quelqu’un a dit à son lycée que les redoublements étaient désormais interdits ?) me reproche ces propos qui n’avaient d’autre fin qu’une écorchure ironique légère : « Je vous contact au sujet de deux articles que vous avez récemment rédigé sur le site Le Point.fr. » m’écrit-il. Phôtes d’orthographe comprises (ah, l’accord du participe avec le COD antéposé, quel nœud d’embrouilles ! Pourquoi Mme Vallaud-Belkacem n’y met-elle pas bon ordre ?), alors qu’il continue en m’affirmant que contrairement à ce que je feignais d’affirmer dans un article tout au second degré, « nous tenons à la langue française et que nous l’utilisons dans toute sa largeur au quotidien » — qu’est-ce diable que la largeur de la langue ?
Il me somme donc « de retirer ces lignes de [mes] articles, à moins de prouver [mes] dires avec des éléments tangibles. » Sinon, menace-t-il, il pourrait tirer les conséquences (juridiques ? Allons donc !) de ces propos « diffamatoires ».
Pauvre chou ! Sais-tu bien qui je suis ? comme dit Corneille (1606-1684, je le porte à ta connaissance, car je sens bien qu’il faut ici faire œuvre de pédagogie…). Sais-tu bien qu’il ne faut pas trop chatouiller le Brighelli qui sommeille ? Et que l’on ne gagne rien à menacer quand on n’a pas de quoi étayer ses accusations ?

Oui, la FIDL est la pouponnière du PS, et même la pouponnière de ses dirigeants. Depuis 1987 (cette Fédération est née dans les remous du mouvement contre la réforme Devaquet, qui laissa sur le carreau Malek Oussekine, divin cadeau pour des jeunes qui se cherchaient et couraient très vite devant les forces de l’ordre, contrairement à d’autres jeunes vingt ans avant), nombre des dirigeants de la FIDL ont appartenu ou appartiennent à l’élite de la rue de Solferino. Si je cumule les responsables de la FIDL (Carine Seiler, Delphine Batho, future ministre, Sonia Samadi ou Léa Filoche, digne fille de son père, que je connais un peu et dont j’ai parlé ici même) et ceux de SOS Racisme (après tout, les deux ont été condamnés ensemble dans de vilaines affaires), organisation sœur de la FIDL (Julien Dray, Harlem Désir, Malek Boutih, Dominique Sopo ou Cindy Léoni, ces deux derniers membres en même temps du Mouvement des Jeunes Socialistes, la garderie des futurs cadres du parti), si je tiens compte aussi de ceux, parmi les précités, qui sont aujourd’hui dans l’organigramme de la mairie de Paris et ceux qui sont passés par des partis frères (le MRG pour Fodé Sylla à SOS Racisme, le courant mélenchonien pour nombre d’autres « lycéens »), je peux vraiment dire que ce mouvement, qui par définition n’a pas vocation à retenir ses membres dès lors qu’ils ont fini par passer le Bac, est une officine de sélection et de recrutement des élites socialistes. Tout comme l’UNEF de Bruno Julliard (qui a lui aussi battu des records de longévité estudiantine, cinq ans d’études de 1999 à 2006) est, au niveau universitaire, la chambre d’écho de la FIDL[1. Souvenir personnel de Bruno Julliard, invité comme moi dans l’émission À vous de juger, en 2005, et se penchant sans cesse sur Maman Aubry pour lui demander ce qu’il fallait dire, ou si ce qu’il avait dit était bien. Au moins, ils s’occupent de leurs poussins, au PS.].
« Elites » est bien sûr un mot très exagéré — et d’ailleurs honni par Najat Vallaud-Belkacem, qui sauf erreur n’a pas cru bon de tenter la première sélection de la FIDL, mais la reçoit à sa demande et en a obtenu un soutien sans faille parfaitement désintéressé. La FIDL a par exemple protesté — à juste titre — contre la réforme Chatel des lycées, mais n’a rien dit contre l’inique réforme du collège, qui la continue (elle la continue si bien que le ministère en a reporté sine die le bilan). Deux poids, deux mesures, alors qu’il s’agit d’un même projet d’économies à la petite semaine, avec pour effet l’appauvrissement des contenus et la paupérisation intellectuelle des plus déshérités.

Alors au lieu de me chercher des noises pour une plaisanterie dans un contexte de charge ironique, la FIDL ferait mieux de s’interroger sur ce qui serait bon pour les élèves : je me tiens à sa disposition pour lui donner un cours du soir (magistral, bien entendu) sur la question. Et je ferai preuve de mansuétude avec elle.

*Photo : Wikimedia commons

Voir le visage de Vincent Lambert

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Vincent Lambert vidéo

Le comité de soutien de Vincent Lambert a posté sur Internet, le 9 juin, une vidéo de lui dans sa chambre du CHU de Reims. Cette initiative a comme double objectif de montrer à la France entière dans quel état il se trouve et de susciter un grand mouvement d’opinion en faveur de son maintien en vie. Certes, on peut se demander s’il était bienvenu de filmer cet homme au moment même où sa mère lui apprenait par téléphone que la Cour européenne des droits de l’homme venait de confirmer la décision du Conseil d’Etat autorisant l’équipe médicale à mettre fin à ses jours. Aimerions-nous voir aujourd’hui le visage d’un prévenu au moment où le président d’un tribunal lui lit sa sentence de mort ? D’ailleurs, le fait qu’on lui fasse une telle annonce, de surcroît par téléphone, m’a mise également mal à l’aise.

Mais, hormis ces importantes réserves, je ne peux que souscrire à l’idée qu’il est temps de montrer qui est Vincent Lambert, tant les enjeux pour sa propre vie et pour les milliers de personnes se trouvant dans son cas sont fondamentaux. En effet, à partir du moment où l’Etat et la société s’arrogent le droit de décider de son sort, le droit à l’intimité, avancé surtout par les partisans de son décès, ne me paraît pas pertinent, tant les circonstances sont ici exceptionnelles.

Que voyons-nous sur ces images ? Un homme, réveillé, qui manifeste une certaine conscience et  qui a même un échange de regards avec son frère. L’argument de l’état végétatif, dont se prévalent le Conseil d’Etat puis la CEDH pour justifier leur décision, me laisse profondément perplexe car ce que l’on voit ne semble pas vraiment correspondre à l’affirmation selon laquelle il ne présenterait « aucun signe en faveur d’un état de conscience minimale ».

Le jour même de la décision de la Cour, le Figaro a posé aux internautes la question suivante concernant Vincent Lambert : « Approuvez-vous la décision de la CEDH de valider l’arrêt des soins ? » La réponse était oui à 73%. Un sondage plus affiné permettrait de mieux saisir les raisons d’une telle approbation. Il est évident que beaucoup, par ignorance de son état, ont fait intuitivement confiance au jugement « éclairé » du Conseil d’Etat et des juges de Strasbourg qui, contrairement à nos hommes politiques, bénéficient encore aujourd’hui d’un certain crédit.

Or, la publication de cette vidéo, aussi dérangeante soit-elle pour certains, intervient alors même que  cinq juges de la CEDH, ayant pris part au vote, ont publiquement exprimé dans un texte joint à l’arrêt, leur profond désaccord sur la décision de la Cour. Ces images mettent crûment en lumière ce que qu’écrivent ces juges, à savoir : «  Vincent Lambert est vivant et l’on s’occupe de lui. Il est également nourri – et l’eau et la nourriture représentent deux éléments basiques essentiels au maintien de la vie et intimement liés à la dignité humaine ». Ils s’étonnent, par ailleurs, que les autorités françaises aient refusé son transfert du CHU de Reims, ne disposant pas de structures d’accueil adapté, vers un centre spécialisé dans la prise en charge des grands handicapés.

Face à ce constat, les juges posent la question suivante : « Qu’est-ce qui peut justifier qu’un État autorise un médecin en l’occurrence non pas à « débrancher » Vincent Lambert (celui-ci n’est pas branché à une machine qui le maintiendrait artificiellement en vie) mais plutôt à cesser ou à s’abstenir de le nourrir et de l’hydrater, de manière à, en fait, l’affamer jusqu’à la mort ? »

Les juges reprennent à leur compte l’argument des parties requérantes, selon lequel  Vincent Lambert, en survivant 31 jours à un premier arrêt de son alimentation, décidé en 2013 par son ancien médecin, le docteur Kariger, a fait preuve d’une force de vie exceptionnelle. « Si réellement M. Vincent Lambert avait eu la volonté ferme de ne plus vivre, si réellement il avait « lâché » psychologiquement, si réellement il avait eu le désir profond de mourir, M. Vincent Lambert serait déjà, à l’heure actuelle, mort. Il n’aurait en effet pas tenu 31 jours sans alimentation s’il n’avait pas trouvé en lui une force intérieure l’appelant à se battre pour rester en vie. Mais il est incontestable que, par ses actes, Monsieur Vincent Lambert a manifesté une force de vie qu’il ne serait pas acceptable d’occulter. À l’inverse, tous les soignants de patients en état de conscience altérée le disent : une personne dans son état qui se laisse aller meurt en dix jours. Ici, sans manger, et avec une hydratation réduite à 500 ml par jour, il a survécu 31 jours. »

Pouvons-nous ignorer cette force vitale dont semble avoir fait preuve Vincent Lambert et qui a pesé, de façon déterminante, sur la décision de ces cinq juges de voter contre l’arrêt ? « Laisser partir Vincent », cette devise d’une cause, défendue et relayée dans les médias, avant tout par sa femme Rachel et son neveu François, par son ancien médecin, le docteur Kariger, avec l’appui de militants de l’euthanasie semble trouver aujourd’hui un écho largement favorable dans l’opinion publique. Or, cette cause, c’est celle qui va conduire un homme vers une mort lente et douloureuse, suite à l’arrêt de son alimentation et de son hydratation.

Comment au moins ne pas entendre (à défaut de soutenir) le fait que, pour lui éviter ce sort, ses parents, certains membres de sa famille et ses amis soient prêts à tout, y compris à se soumettre à la vindicte médiatique ? Celle-ci d’ailleurs n’a pas tardé à se déclencher suite à la diffusion de la vidéo à la télévision. Que n’a-t-on déjà entendu ces derniers jours ! Par exemple, une Christine Ockrent déchaînée mercredi 10 sur RTL, qui, en surjouant l’indignation, a accusé les parents, catholiques conservateurs, de faire partie d’une secte et d’agir par idéologie. Derrière ce rejet collectif, on voit transparaître la crainte de la mort, le refus de réaliser, à travers le visage de Vincent Lambert, notre fragilité et notre finitude.

Nous sommes en train d’ouvrir une boite de Pandore qui ne se refermera plus, un monde où les plus fragiles, notamment les grands handicapés, qu’ils soient dans un état végétatif ou pauci-relationnel, mais aussi certains malades d’Alzheimer, dont certains ne peuvent plus communiquer du tout  avec l’extérieur, seront à la merci de ceux (proches, équipes médicales, Etat) qui décideront à leur place du moment où ils devront mourir. Souvenons-nous, dans Arsenic et Vieilles Dentelles, le héros incarné par Cary Grant découvre avec horreur que ses deux vieilles braves tantes empoisonnent – soi-disant par compassion, en fait par folie – des hommes seuls pour leur épargner souffrances et solitude. Présentées comme des personnes dérangées dans le film, on peut se demander si elles seraient encore perçues ainsi aujourd’hui. Sont-elles destinées à devenir demain nos héroïnes ?

Qu’on le veuille ou non, ce visage de Vincent Lambert qu’on ne saurait voir interroge, bouleverse. « Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer » écrivait Emmanuel Lévinas[1. Ethique et infini.]. C’est un appel à notre conscience.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA/1501251912

Qui est Todd?

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Emmanuel Todd catholicisme Charlie

De quelle étrange religion Emmanuel Todd se fait-il l’apôtre dans son dernier ouvrage, Qui est Charlie ? Manifestement inspiré par un dogmatisme plus doctrinal que scientifique, l’essai laisse pantois celui qui avait trouvé dans la lecture de L’illusion économique (1997) une des rares balises pour s’orienter dans la France béatement européiste des années 1990. Il n’y avait à l’époque pas grand-monde pour éclairer quelque peu les enfants de classe moyenne catholique zombie qui ne se sentaient pas vraiment Maastricht et qui ne croyaient pas plus en la monnaie unique, « pastiche monétaire d’une distribution de Prozac » (L’illusion économique).

Il paraît moins aisé de suivre Emmanuel Todd quand il se demande après janvier 2015, dans Qui est Charlie ? : « Comment affronter l’ignorance vertueuse en marche, oser dire que les manifestants, avec leurs crayons à papier symboles de liberté, insultaient l’histoire puisque, dans la séquence antisémite et nazie, les caricatures de juifs à peau sombre et au nez crochu avaient précédé la violence physique ? » Il y a, derrière cette outrance affichée du propos, quelque chose qui subsiste de l’esprit critique acéré de celui qui fut capable à 22 ans de pronostiquer la chute de l’empire soviétique, en 1976. Mais on sent aussi que quelque chose déraille, qui pousse à se demander : qui est Emmanuel Todd et que sont ses illusions devenues ?

Dans le système durkheimien et wébérien d’Emmanuel Todd, le milieu familial joue un rôle prépondérant dans la détermination des choix accomplis par les individus ou les groupes sociaux. Fils du journaliste Olivier Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan et cousin de Claude Lévi-Strauss, les origines familiales de Todd l’inscrivent donc dans la longue histoire d’une élite intellectuelle et bourgeoise française ralliée au communisme après avoir usé les bancs des grands lycées parisiens (voire de Cambridge, dans le cas de Todd, qui a d’ailleurs bifurqué vers le centre gauche après un court passage chez les Jeunesses Communistes). Emmanuel Todd appartient aussi à une lignée d’emmerdeurs, empêcheurs de penser en rang, comme son grand-père, Paul Nizan, qui rend en 1939 sa carte du parti communiste pour cause de pacte germano-soviétique, se fait tuer en 1940, puis insulter pendant des années par l’écœurant Maurice Thorez. De même pour son père, Olivier Todd, journaliste communiste qui, réalisant au Vietnam, en 1973, le rôle véritable joué par le Vietcong prit le risque d’en témoigner dans le Nouvel Observateur, où il fut censuré, avant de s’en ouvrir au journal Réalités, dans lequel il dénonce l’« attitude pro-vietnamienne et l’antiaméricanisme dans lequel se complaît l’intelligentsia, ainsi que le sentiment de culpabilité des Blancs sur-développés vis-à-vis des pays du tiers-monde ». Pas exactement le discours le plus audible qui soit dans les années 1970.

Avec de tels antécédents, on comprend pourquoi Emmanuel Todd choisit de s’en prendre lui-même à une intelligentsia française shootée au prozac européiste. Dans la même logique, on comprend la réaction de rejet qu’il a pu éprouver à l’égard du mouvement du 11 janvier. Quand on est allergique au consensus béat, voir 4 millions de personnes dans la rue et les petits « Je suis Charlie » fleurir partout, c’est en effet effrayant.

Cette fois pourtant, en croyant échapper au manichéisme Charlie, Todd sombre avec Qui est Charlie ? dans un autre type de schématisme et de pensée consensuelle qui n’a certes pas nuit aux chiffres de vente de son essai. Rendons lui justice : la notion de « catholicisme zombie », qu’il a élaboré avec le démographe Hervé Le Bras dans Le Mystère Français en 2013, n’est pas un outil d’analyse inadéquat pour comprendre cette France remplaçant inconsciemment une culture religieuse défunte par une religiosité nouvelle et très matérialiste qu’il associe, dans Qui est Charlie ?, au culte de la monnaie unique. La France du « catholicisme zombie » est plongée, écrit Todd, « dans un état de vide métaphysique abyssal ». Un constat qui semble pour autant ne pas dater d’hier si l’on en croit ces quelques lignes écrites par Roger Martin du Gard, dans son premier roman, Devenir !, publié…en 1912 : « Il restait en lui comme un résidu décoloré, désagrégé, une sorte d’instinct hérité et inerte. S’il n’avait plus la foi, il avait encore, épars en lui, des « moi » catholiques, qui ne se coordonnaient plus, mais qui présidaient encore à quelques-unes de ses pensées et à beaucoup de ses actes. »[1. Id. Devenir ! Librairie Ollendorf. Paris. 2e Edition. 1912. Exemplaire dédicacé. Bibliothèque de la Fondation des Treilles. Centre Jean Schlumberger. p. 164] Belle définition du « catholicisme zombie » proposée il y a plus d’un siècle déjà… Les sociologues ne songent jamais assez à reconnaître la dette qu’ils ont envers la littérature… Mais quand Todd évoque une France « obsédée par les symboliques religieuses », on serait tenté de le renvoyer à ses propres obsessions, qui datent elles aussi d’il y a plus d’un siècle, au temps où la France du petit père Combes tentait de chasser ce qu’elle pensait être les derniers spectres de l’obscur catholicisme. Emmanuel Todd serait-il lui-même finalement un « anticlérical zombie » ? Le fait est qu’il semble également faire peu de cas, dans son portrait sociologique de la France de 2015, de la résistance chez de plus jeunes générations que la sienne d’un catholicisme qui n’a rien de mort-vivant.

Les moi durkheimiens de Todd finiraient-ils aujourd’hui par lui troubler la vue ? Quand il évoque la « France islamophobe » qui défila selon lui le 11 janvier, il oublie que, dès le 7, les premières manifestations avaient pour principal ressort la peur suscitée par des attentats qui parachevaient la montée en gamme de la violence islamiste en France et dans le monde : Etat Islamique au Moyen-Orient, djihadisme en Europe, attentats de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. Et cette violence de l’islamisme suscite des réactions parfois si aberrantes, de la part des intellectuels enclins à faire du musulman français une nouvelle figure christique adoubée par la sociologie, qu’elles alimentent un mécontentement et une inquiétude qui doivent moins au « catholicisme zombie » qu’à une rancune bien vivante envers des élites aussi mesmérisées par leurs propres théories. La crainte de Todd de voir une islamophobie violente se développer de plus en plus en France est justifiée. Mais elle n’aurait pas tout à fait les causes que lui imagine notre sociologue.

Car pour l’auteur de Qui est Charlie ?, le catholicisme semble être la cause de tout mal, par opposition à un islam systématiquement victimisé. L’explication a même quelquefois la simplicité d’un tract soralien : la France des petites gens et des immigrés martyrisée par la France Charlie. L’analyse n’est pas fausse, elle est seulement grossière et Todd a au moins le mérite de souligner la contradiction de cette gauche qui fut naturellement Charlie le 11 janvier après avoir rigolé pendant plusieurs décennies du beauf de Cabu. A voir et lire les réactions dans la presse après la sortie de l’ouvrage, dont celle de Manuel Valls, Todd a touché juste. Mais la démonstration prend trop vite le tour d’une caricature hasardeuse quand Todd fait des immigrés, sa nouvelle classe élue, une sorte d’entité sociale homogène à ce point dépourvue de conscience politique qu’elle est juste bonne à jouer les victimes. On le voit aussi affirmer sans rire que la France du 11 janvier a tenu à l’écart celle des banlieues, qui ne fut pas présente dans les cortèges ce jour-là. On lui répondra qu’elle était bien présente en revanche un certain 26 janvier 2014 au cours d’un hétéroclite « Jour de colère » qui fut aussi une jolie « séquence antisémite ».

Ainsi obsédé par le fait de faire de son « catholicisme zombie » la clé de voûte d’un système d’explication sociologique dans lequel les Musulmans ne peuvent être que les victimes et le catholicisme, jusque dans son effacement, la matrice de toutes les exclusions, Emmanuel Todd s’adonne sans remords à ce que quelques universitaires blagueurs américains ont baptisé la « science des corrélations fumeuses ». Une discipline qui consiste à mettre en rapport des courbes statistiques dont la similitude graphique apparaît troublante alors qu’elles sont liées à des phénomènes qui ont en réalité peu à voir les uns avec les autres. L’une des corrélations fumeuses les plus amusantes établies par cette sociologie pour rire est celle du sparrowisme, du nom de Jack Sparrow, le héros de Pirates des Caraïbes, qui établit par exemple une relation évidente entre la diminution du nombre de pirates dans les mers du globe et le réchauffement climatique.

On peut aussi, comme c’est le cas sur le site américain tylervigen.com, dédié à l’étude des « Corrélations infondées », mettre en lumière l’irréfutable relation qui s’établit entre l’évolution du nombre de personnes mortes noyées dans leur piscine entre 1999 et 2009 et le nombre de films dans lesquels Nicolas Cage apparaît au cours de la même période. De même, qu’est observé un lien troublant entre la consommation par tête de Mozarella et le nombre de doctorat en sciences de l’ingénieur accordés entre 2000 et 2009. Coïncidences ? Je ne crois pas non…

Qui est Charlie ? contient certainement quelques justes intuitions. Mais elles semblent être noyées, à force d’analyses statistiques fortement biaisées politiquement, dans l’occultisme pataphysicien des corrélations fumeuses. Si Todd analyse parfaitement le malaise d’une « société dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien », le portrait qu’il en tire d’une France dominée par la « passion religieuse islamophobe » qui conduirait mécaniquement à l’antisémitisme des malheureuses minorités opprimées paraît à la fois aussi séduisant et aussi peu crédible que les analogies rigolotes du sparrowisme.

Une autre forme d’analogie cruelle pouvait d’ailleurs s’établir entre la courbe du sourire inversé de Todd invité dans le 7-9 de France Inter et la jubilation de Sophia Aram moquant avec une férocité bienveillante la sollicitude de « ce gentil monsieur blanc qui nous prend sous son aile nous les pauvres musulmans. » A cette mise en boîte plutôt bien vue s’ajoutait en effet un élément plus comique encore : celui du visage fermé d’Emmanuel Todd s’allongeant à mesure que le sketch tournait en ridicule sa sollicitude un peu envahissante de théoricien très paternaliste. De façon plus sérieuse, la corrélation qu’a fait apparaître ce petit moment de raillerie radiophonique est celle qui existe entre l’incapacité du sociologue à entendre la moindre critique et le caractère très personnel du traumatisme ressenti par Todd, comme tout un chacun, à l’occasion des événements du 7 au 11 janvier. Quoiqu’en dise le chercheur, l’événement aura représenté une rupture en bouleversant les convictions de chacun, bien plus profondément que ne l’a laissé croire le cirque vallsien et la ridicule comédie du « Je suis Charlie ». Qui est Charlie ? révèle les conséquences psychologiques de l’événement pour Emmanuel Todd lui-même bien plus qu’il ne démontre la mécanique, supposée implacable, de ses ressorts sociologiques : la réalisation intime d’un naufrage à la fois culturel et social qu’il avait prédit sans être capable d’en admettre l’une des causes essentielles : le naufrage de cette gauche européiste, mondialiste et « multikulti » avec laquelle Emmanuel Todd vit depuis trente ans une cohabitation presque impossible.

*Photo : BALTEL/SIPA/1305030907

Génération désorientée

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orientation école collège lycée

Tu mets quel lycée en premier choix ? Quelle option je prends pour avoir le lycée Montaigne ? Il faut combien de moyenne ? Dès la troisième, l’ado contemporain découvre les affres de l’orientation. À partir de janvier, il se livre à des calculs compliqués et échafaude des stratégies savantes pour éviter la voie de garage ou le lycée-poubelle. Quelques mois fatidiques décident du destin de l’élève – filière générale ou bac professionnel ? – et de son lycée d’affectation. À Paris, ce dernier point n’est pas anecdotique : les forts en thème se répartissent les meilleurs établissements, les cancres atterrissent dans des lycées franchement moyens, pendant que le gros de la troupe se dispute des lycées plus ou moins bien cotés.

Comme dans un mauvais roman d’anticipation, mission est confiée à un logiciel informatique d’évaluer votre niveau scolaire, avec une récompense ou une sanction à la clé : le lycée de vos rêves ou la poubelle décriée à la rubrique faits divers du Parisien. Charge au programme Affelnet de distribuer les bons et les mauvais points avec une objectivité quasi diabolique. Dans l’académie de Paris, tout élève de troisième part avec un capital de 600 points, s’il respecte son secteur d’origine, auxquels s’ajoutent 300 points s’il touche une bourse, 50 points s’il a un frère ou une sœur dans le lycée de son choix et, last but not least, 600 points en fonction de ses résultats scolaires. Vous ne comprenez rien ? C’est normal, l’usine à gaz administrative tourne fréquemment au burlesque.[access capability= »lire_inedits »]

Anne, dont la fille étudie en classe de troisième au collège Louise-Michel, un établissement plutôt moyen du Xe arrondissement de Paris, se souvient : « La conseillère d’orientation a réuni 180 parents d’élèves en leur montrant un grand plan de métro avec des points rouges et bleus suivant les lycées. En bleu, les établissements de notre zone ; en rouge, ceux où on n’a pas le droit d’envoyer nos enfants. » Peut mieux faire. À Véronique, sa bonne élève de fille unique de nous fournir la bonne explication de texte : sur les huit vœux que l’élève présente, seuls les trois premiers comptent véritablement. Dans ce premier chapeau, on peut théoriquement sélectionner un lycée « hors-secteur », ce qui fait perdre… 600 points. La mobilité géographique n’est donc guère encouragée par le système, à moins d’avoir ses treize frères et sœurs scolarisés dans son lycée d’élection…

Comme diraient Chevallier et Laspalès, « y’en a qui ont essayé, y zont eu des problèmes ! ». Démonstration. Véronique avait jeté son dévolu sur un établissement loin de ses terres, le lycée Pierre-Gilles de Gennes du XIIIe arrondissement, qui, comme son nom l’indique, possède une solide réputation en matière de physique-chimie. Casus belli : entre le secteur-sud et le secteur-est, où vit Véro, la distance se révèle pratiquement aussi infranchissable que la frontière entre Pyongyang et Séoul. Lorsqu’elle a découvert le pot aux roses, Anne s’est invitée dès potron-minet chez le proviseur et la conseillère d’orientation pour biffer ce choix, leur expliquant qu’en bonne idiote, elle n’avait rien compris lors de la réunion d’orientation. À force de se rouler par terre, la mère éplorée a fini par obtenir la clémence de l’administration, ce qui lui a permis de corriger les vœux de Véro. Bon, ça ira pour cette fois. Mais quelle mouche avait piqué cette littéraire dans l’âme pour vouloir investir ce vivier de chimistes ? Véronique fait valoir que Pierre-Gilles de Gennes accepte des élèves à 12 de moyenne générale, très en deçà de ses propres performances. Elle n’avait donc aucune raison de ne pas tenter le coup. Las, Anne y perçoit une forme de rébellion contre l’arbitraire administratif, mais surtout une réaction un peu bornée à la pression que les professeurs font peser sur ces petits choses.

Faute de pouvoir agiter la menace du redoublement – impossible en troisième –, l’équipe pédagogique utilise régulièrement le contrôle continu comme argument choc pour (re)motiver les troupes. « Depuis la rentrée, les profs nous rappellent avant chaque contrôle que cela va compter dans la moyenne et peser sur le choix de notre futur lycée. » En cas de mauvaise note, mieux qu’un long sermon, le prof furibard évoque le spectre de se retrouver dans un lycée « nul » comme Henri-Bergson (XIXe), réputé… pour l’acide  que certains de ses élèves se jettent au visage dans les toilettes… La classe de troisième se prête d’autant plus à ce genre de chantage qu’elle s’achève par le passage du brevet – le BEPC pour les anciens. La seule justification de ce dernier est d’être le premier diplôme du cursus honorum scolaire, dont l’obtention s’avère aussi facile qu’inutile puisqu’elle ne détermine même pas le passage en seconde. Mais puisqu’une grande partie du brevet se joue lors du contrôle continu tout au long de l’année de troisième, les brevets « blancs » prennent finalement le pas sur l’examen final, étant donné leur fort coefficient dans la moyenne des matières concernées. La préparation d’un examen plus décisive que l’examen proprement dit ? Au collège d’Ubu, on n’est plus à une énormité près… Par la double magie du contrôle continu et de la prise en compte des moyennes dans l’affectation à un lycée, chaque évaluation devient une petite marche sur laquelle on peut se ratatiner. Nul n’étant plus cruel ou égoïste qu’un ado, il n’est pas rare qu’un élève ayant raté tel ou tel cours ne soit pas tenu informé par ses petits camarades des devoirs notés ou des récitations à apprendre. La philosophie spontanée des jeunes pubescents, c’est un peu « Aide-toi, le ciel t’aidera !» – ou « Chacun sa merde ! ».

Mais il en faudrait plus pour impressionner Véro. Jusqu’ici, ce sont surtout ses parents qui se font un sang d’encre pour son avenir, tout en s’inquiétant… de l’inquiétude de leur fille : « Il y a quelques mois, j’ai invité des amies de ma famille à nous rejoindre dans notre maison de campagne. À 15 ans, avec mes copines, je passais mon temps à parler de garçons, de la manière de les embrasser voire plus, alors qu’elles sont obsédées par le choix du lycée, et leurs moyennes au dixième de point près ! »¸ raconte Anne. Jean-Luc Delarue aurait adoré ce choc des générations, avec dans les premiers rôles des adolescents devenant des adultes miniatures soumis aux mêmes impératifs de rendement que le cadre moyen. Avec comme cerise sur le gâteau Anne s’exclamant sur le plateau : « Au secours, ma fille n’est pas une pétasse », l’émission eût été grandiose.

« Pour les parents, le lycée détermine la vie, le boulot dans le futur, mais faut pas exagérer », relativise Véronique. La brunette s’amuse du discours alarmiste de son intellectuel de père qui cultive le double paradoxe en conseillant un futur bac scientifique (« qui t’ouvrira plus de portes… ») à sa fille « nulle en maths », alors qu’il excella jadis en filière littéraire ! L’angoisse palpable de ce ménage plutôt aisé illustre la grande peur des classes moyennes, dont la plupart n’ont que leur capital culturel et éducatif à léguer à leurs enfants. Beaucoup ont la conviction que tout se joue irréversiblement avant le bac, dès le choix du lycée, comme si la fatalité frappait leur jeune avant même qu’il n’ait fréquenté les bancs de l’université. Bref, dans l’esprit des parents, « tout est déjà trop tard » bien tôt…

Volontiers plus cartésienne, Véro avance son 19,5/20 de moyenne en anglais pour justifier son projet d’entrer en section internationale, une option que proposent cinq des huit collèges de sa liste de vœux. Inutile de compter sur la prescience du logiciel Affelnet pour tenir compte de cette heureuse concordance, car ce programme plus bête que méchant enregistre toutes les moyennes de l’année, sans autre forme de subtilité. La machine ne connaît pas les aspirations des utilisateurs, pardon des élèves, inscrits dans ses fichiers. De toute façon, à cet âge-là, il est rarissime d’avoir une idée claire du métier auquel on se destine : comme beaucoup de ses condisciples, Véro est passée par plusieurs phases successives, rêvant tantôt de laboratoire scientifique, tantôt de la magistrature, tantôt de l’ENA. Et ne comptez pas sur la conseillère d’orientation pour l’aider à y voir plus clair. « Quand ma mère l’a rencontrée pour parler des inscriptions hors secteur, vu mes bonnes notes, la conseillère lui a demandé pourquoi elle venait la voir… », explique la fille d’Anne. Eh oui, la conseillère ne s’occupe pratiquement que des cas désespérés.

Les trains qui arrivent à l’heure devront attendre la deuxième étape de l’orientation, en fin de seconde, lorsque le lycéen se dirige vers les bacs littéraire, économique, scientifique ou technologique. C’est là que le bât blesse : alors que les professeurs et conseillers d’orientation naviguent à vue, sans voir au-delà de la seconde, élèves et parents pensent en années. Un tel hiatus produit des drames kafkaïens, tel ce garçon de la classe de Véronique «  que la prof principale ne lâche pas alors qu’il a 12 de moyenne. Elle lui propose de devenir ingénieur du son ou technicien… » contre son gré. Nolens, volens, les équipes pédagogiques ont tendance à vouloir faire le ménage en fin de troisième pour purger les filières générales de leurs canards boiteux, quitte à inventer des vocations qui n’existent pas. « Les élèves sont souvent orientés par défaut : on se dit qu’untel n’est pas assez bon, qu’il dégage en filière pro ! », confirme Sophie Laborde, présidente-fondatrice de Tonavenir.net, une entreprise d’aide à l’orientation. Il y a quelques années, cette mère de famille, ci-devant podologue, s’est reconvertie dans l’orientation privée (voir interview p.53) après avoir cherché en vain des conseils auprès du lycée de sa fille. À la différence des conseillers d’orientation appointés par l’État, le cabinet de conseil brasse large, du collégien en mauvaise posture cherchant une voie de sortie à l’étudiant surdoué qui ne sait plus où donner de la tête. Comptez 375 euros pour un élève de troisième. À ce prix-là, ce n’est pas encore un privilège de nantis, même si l’on est clairement sorti du service public gratuit accessible à tous. « On n’est pas dans la psychologie ou le bla-bla, on écoute l’élève, on regarde ses bulletins, et on cherche les établissements qui lui correspondent, puis on lui remet un dossier avec les lycées qui l’intéressent et les numéros des proviseurs qu’il doit rencontrer », plaide Sophie. Un moyen de contourner le monstre froid Affelnet, qui fait frémir la mère de Véronique, persuadée que le programme décide à la place des hommes. Car l’orientatrice privée nous le certifie, il existe bien un « traitement humain » capable d’enrayer la machine informatique : « Quand le directeur d’un lycée a préalablement rencontré un élève motivé et ses parents, il sera plus disposé à l’accepter dans son lycée quand il verra passer son nom. Mais si vous restez les bras ballants, vous serez soumis aux aléas de l’administration, qui peut vous envoyer à Argenteuil sans que vous l’ayez demandé. »

Il ne faut pas aller chercher plus loin le secret des dieux. Tonavenir.net s’appuie sur une énorme base de données, des milliers de fiches sur toutes les filières possibles et imaginables que Sophie compose, archive et met à jour. L’autre atout majeur de l’entreprise s’appelle le temps. S’entretenir des heures durant avec un élève et ses parents est un luxe que les conseillers d’orientation ne peuvent se payer. On rêve d’un monde où l’école de la République garantirait aux enfants de prolos ou de rupins un choix libre et éclairé avant d’entrer dans la carrière. Hélas, revenu sur terre, une orientation gratuite et obligatoire paraît désormais aussi utopique qu’une société sans école…[/access]

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*Photo : Hannah

Latin-grec, un enseignement « un peu académique »…

Les politiciens sont des mammifères assez proches des humains, bien que totalement dénués de sens moral. Ils sont bipèdes et dotés de mains préhensiles. Ils se nourrissent aux abords du Palais Bourbon, du Palais du Luxembourg et – à l’heure où les grands fauves vont boire – s’abreuvent aux alentours de l’Elysée. Ils ont en général des métiers et on peut les classifier en trois sous-ordres : les avocats, les hauts-fonctionnaires et les médecins. Jean-Marie Le Guen – Secrétaire d’État chargé des Relations avec le Parlement – fait partie de la troisième catégorie. A l’instar de Che Guevara, Bernard Kouchner et Dominique Voynet, il appartient à cette caste des politiques qui savent nommer tous les os de la main (il y en a 27 !), et de quelle manière on fait les bébés. C’est pour cette raison qu’il est intervenu sur la chaîne parlementaire (LCP) en fin de semaine dernière, afin de dire que le latin et le grec comptaient pour des prunes.

La réforme du collège prévoit la suppression des cours de latin, de grec et des classes bilingues. Exit Virgile, Aristophane et Goethe. Le but étant certainement de favoriser le grand flux moderne du rien, allant de Nabilla à TF1 en passant par Booba, Jean d’Ormesson et Conchita Wurst. Les gens de gauche au pouvoir faisant mine de ne pas comprendre que l’enseignement de la culture classique (dont on nous promet le maintien au travers d’un nébuleux module transdisciplinaire de « civilisation » antique, qui ne trompe absolument personne) est un rempart, un mur d’enceinte, un rideau de fer contre la bêtise. Le Ministre Jean-Marie Le Guen, fort de sa ressemblance scandaleuse avec le comique Bénureau, a vendu la mèche sur le plateau de Patrick Chêne l’autre jour. Le but est de procéder à « l’adaptation de notre école aux défis du XXIe siècle ». Il déroule en ces termes le ruban de son mépris : « Est-ce qu’il n’y a pas une polémique un peu académique ? Est-ce que l’on pense que les défis, pour la grande masse de nos jeunes… (un silence) Il ne s’agit pas simplement de s’intéresser à quelques futurs agrégés de lettres classiques, que je respecte beaucoup, et dont je reconnais l’importance dans notre culture, mais il s’agit de former 80% d’une classe d’âge (un silence) et j’allais dire 100% d’une jeunesse qui a besoin de trouver ses repères dans le monde, et des compétences professionnelles. C’est ça l’enjeu. C’est pas de défendre les Lettres classiques. » (Un silence) Pesant.

C’est dommage, les médecins de Molière, dans le déferlement furieux de leur charabia truffaient – eux – la logorrhée de mots latins. C’était plus délicatement fleuri… Outre que l’on ne comprend pas très bien l’ambition finale : adoucir la chair à canon et la rendre tout à fait employable, réduire les effectifs de profs ou ferrailler (avec un cran imbécile) contre ce que certains appellent la « culture » d’une élite – on est fasciné par l’échec prévisible de l’opération. Virgile, Homère, Cicéron, Aristophane, Platon, Guillaume Musso, Lucrèce, et Thucydide seront toujours présents dans la bibliothèque – et la conversation – de certaines familles. Ailleurs, le dernier recours sera toujours ces quelques satanées années d’école obligatoire.

Merci, Docteur Le Guen, pour la franchise de votre diagnostic. On attend maintenant une autre thérapeutique.

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Convertir des églises en mosquées: Mahomet, Jésus, même combat?

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églises mosquées Dalil Boubakeur

Nous étions deux mille dix ans après Jésus-Christ, et toute la Gaule était occupée par les musulmans. Toute ? Enfin, un quartier, celui de la Goutte d’or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Saturée par les fidèles avoisinants, la mosquée de la rue Myrha débordait de musulmans en prière dans les rues, qui interrompaient la circulation. Les images interpellaient, frappaient ou choquaient. C’est alors que le sage Christophe Barbier, icône de la gauche cachemire, proposa une solution toute trouvée, lors de la divine liturgie du Grand Journal, sur Canal+ : « Pourquoi dans un geste œcuménique, on ne partagerait pas [avec les musulmans] le Sacré Cœur qui n’est pas loin et où à certaines heures, notamment le vendredi après-midi, dans le culte catholique, il ne se passe pas grand-chose ? » Outre que le terme d’« œcuménisme », la recherche de l’unité entre dénominations chrétiennes, était inapproprié, cette solution suscita l’ironie du site musulman « Trouve ta mosquée », qui fit remarquer qu’il y avait déjà des offices à la basilique le vendredi.

Cinq ans plus tard, lundi 15 juin, un autre aristocrate médiatique, le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur communie lui aussi à ce simplisme. Pour pallier le manque de mosquées, il suffirait d’offrir aux musulmans de prier dans les églises vides du blanc manteau qui recouvre la France. « C’est le même Dieu, ce sont des rites qui sont voisins… je pense que musulmans et chrétiens peuvent coexister », fait-il valoir, au micro d’Europe 1. C’est donc lui, la façade officielle de l’islam en France ? Celui qui devait réfuter les thèses de l’État islamique, Coran en main ? En écoutant cette malhonnêteté intellectuelle et théologique, on comprend mieux pourquoi il n’a pas été mis en avant.

« Même Dieu » ? Cette affirmation est très répandue chez les musulmans, qui n’ignorent cependant pas que les chrétiens, en professant le dogme de la Trinité, sont des « associateurs ». Ils commettent le grave péché d’adjoindre à Dieu, l’Unique, des auxiliaires. De leur côté, les chrétiens croient que Dieu est un en trois personnes, mystère qui n’a pas fini d’être compris, mais qui éclaire la vision humaine d’un être en perpétuelle relation. Chesterton écrivait que, comme l’homme créé à son image, « il n’est pas bon que Dieu soit seul. » Cette proximité chrétienne avec un Dieu « fait homme » est étrangère à l’islam. Le Dieu musulman est transcendant, mais lointain, inaccessible. « Je ne pouvais pas dire ’je t’aime’’ à Dieu, il n’y a pas d’intimité en islam », témoigne à qui veut l’entendre le dynamique Saïd Oujibou, musulman converti au christianisme, et devenu pasteur évangélique.

Pas le même Dieu, donc. A défaut, Boubakeur aurait pu utiliser une autre formule syncrétiste, quoiqu’un peu surannée : « nous sommes tous fils d’Abraham ». Il a eu raison de ne pas le faire. L’Ibrahim du Coran n’est pas l’Abraham de la Bible. Nulle mention de son déplacement, à l’appel de Dieu, d’Ur à Canaan. Nulle alliance conclue entre Dieu et son peuple, futur Israël. Nul marchandage, entre Abraham voulant épargner Sodome et Dieu se laissant attendrir. C’est Ismaël, prophète en islam, et non Isaac, le patriarche hébreu, qui est menacé d’être immolé par son père.

Navré pour les tenants du vivre-ensemble, il faut se rendre à l’évidence : les religions monothéistes ne confessent pas « le même Dieu », qu’ils déclineraient selon divers degrés. Cela n’empêche pas le dialogue et la cohabitation. Au contraire, assumer leurs différences, dans un esprit de vérité, est salvateur intellectuellement, et humainement. Les musulmans n’en respectent que davantage les chrétiens qui connaissent leur religion, et l’affirment avec conviction. C’est sur cette base solide que peut se tisser un dialogue interreligieux, et non sur les fondations croulantes des bons sentiments.

Finalement, c’est hors du dialogue interreligieux qu’il faut trouver l’origine de l’ineptie de Boubakeur. Faute de pouvoir fédérer les musulmans, il fait dans la démagogie politique. Le recteur de la Mosquée de Paris, brillant et mondain, n’en reste pas moins discrédité aux yeux de ses coreligionnaires. Tout comme le sympathique mais marginal imam de Drancy, Hassen Chalghoumi. C’est une faute de la part des précédents gouvernements d’avoir promu cet homme de paille. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’a nommé à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM) en dépit de l’opposition des musulmans eux-mêmes. Le journaliste Samuel Pruvot rapporte que l’actuel président des Républicains aurait lancé : « Boubakeur passe bien dans l’opinion, il est ami du Crif, la communauté gay le trouve bien, les francs-maçons n’ont rien à redire… Si vous, musulmans, vous ne l’aimez pas, cela n’est pas mon affaire ! »

Une bonne décennie après le lancement du CFCM, le rêve de donner une façade officielle à l’islam a vécu. Un islam qui n’est pas un bloc homogène, prompt à se diviser entre mosquées turques et maghrébines, entre courants contradictoires, dépourvu de clergé, et dans l’impossibilité de s’accorder sur l’interprétation du Coran. Un islam dont il est cependant vain de nier la présence en France. Même s’il est naïf de croire que le fondamentalisme n’est prêché que dans les caves, et jamais dans des mosquées en dur, il est nécessaire de permettre aux Français musulmans de pratiquer leur culte dignement, sans pour autant construire des « mosquées-cathédrales » aux minarets aussi kitsch qu’inutiles. Leur participation à la France passe par davantage de patriotisme, et d’acceptation de leur part des fondamentaux de la République, comme le droit de changer de religion, mais également par leur liberté de vivre sereinement leur foi. La nouvelle instance de dialogue avec l’islam créée par le gouvernement, qui remplace de facto le CFCM, est imparfaite, mais a le mérite de sortir de l’illusion d’un islam clérical officiel avec qui s’entretenir. Reste aux responsables de cette structure à exiger des musulmans la réciprocité à la reconnaissance et aux aides qu’ils ne manqueront pas de demander.

Les Français musulmans méritent des mosquées dignes. Ainsi que de meilleurs représentants.

*Photo : Wikipedia.org

Afrique : un continent à la mer?

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migrants Afrique Méditerranée

migrants Afrique Méditerranée

57 000 migrants sont arrivés sur les côtes italiennes depuis le début de l’année, sans compter tous ceux qui sont arrivés par la Grèce et les Balkans. Les Etats européens – et pas n’importe lesquels : la France, l’Allemagne, l’Italie – se chamaillent sur la question de leur destination.

Après le  naufrage qui avait entraîné la mort de près de 366 migrants clandestins au large de l’île italienne de Lampedusa le 3 octobre 2013, les Etats membres de l’UE avaient prévu, lors du Conseil européen des 24 et 25 octobre, d’adopter des mesures communes comportant le renforcement des moyens de Frontex et du bureau européen d’appui en matière d’asile.

Après le naufrage de plus de 400 autres migrants au large de la Sicile le 12 avril 2015, les chefs d’Etats et de gouvernement de l’Union européenne se sont réunis en urgence pour un  sommet exceptionnel le 23 avril. Ils ont décidé de tripler les moyens de l’opération de surveillance Triton, menée par Frontex, de saisir et détruire les embarcations transportant des migrants, d’intervenir militairement en Libye contre les réseaux de passeurs et de répartir 5 000 réfugiés syriens sur le territoire européen.

Depuis lors, la commission européenne a précisé la mise en œuvre de certaines de ces mesures. Mais 300 personnes ont encore sombré le 18 mai.  

On peut d’ores et déjà s’attendre à ce que d’ici quelque temps, à la suite d’une nouvelle noyade, le conseil européen se réunisse à nouveau pour prendre de nouvelles mesures. Etcetera.

Il y a en effet peu de chances qu’une solution de fond soit trouvée dans un délai proche à l’immense question de la poussée migratoire à partir de la Lybie, au moins aussi longtemps qu’elle sera traitée par l’Europe institutionnelle.

L’affaire est embrouillée à plusieurs nivaux.

D’abord dans la compréhension du problème. L’égoïsme des uns se conjugue avec les bons sentiments des autres pour que nous ne cherchions pas à comprendre ce qui se passe au sud de la Méditerranée. Les uns détournent le regard, les autres ne voient que l’aspect moral, pas de faits.

D’où viennent ces migrants ? On entend un peu tout sur ce sujet. Il semble qu’une majorité vienne de l’Erythrée et du Sud-Soudan. Si c’était vrai, ils seraient à moitié chrétiens. L’Erythrée est composée d’une moitié de chrétiens et connaît, hors de toute considération religieuse, une dictature effroyable qui a mis toute la nation sur le pied de guerre pour défendre le pays contre l’Ethiopie ennemie, dix fois plus peuplée. Les Erythréens, chrétiens ou musulmans, sont un peuple intelligent et instruit qui ne poserait pas de gros problème d’intégration.

Le Sud-Soudan est la partie chrétienne (en tous les cas non-musulmane) du Soudan, devenue indépendante en 2009 après cinquante ans de guerre. Libérés du joug islamique, les Sud-Soudanais sont entrés en guerre civile sur une base non plus religieuse mais ethnique.

Si ces gens-là étaient bien la majorité de migrants, il n’y aurait pas lieu de craindre une invasion musulmane (quoique des migrants musulmans aient récemment jeté à l’eau les chrétiens embarqués avec eux). Le mouvement migratoire ne serait pas non plus le trop plein indifférencié d’un continent en pleine croissance démographique mais la conséquence de la guerre qui sévit dans plusieurs  pays, ce qui n’est pas la même chose.

Mais il se dit aussi que beaucoup d’immigrants viennent du reste du Sahel, jusqu’au Sénégal, voire de l’Afrique profonde. Combien ? On ne sait pas.

Et puis, il y a aussi en attente dans les îles italiennes et en Grèce beaucoup de réfugiés de Syrie, un pays que la diplomatie de certains Etats européens (dont la France et la Grande-Bretagne) n’a pas peu contribué à déstabiliser. Si les efforts de M. Fabius pour renverser le régime d’Assad sont couronnés de succès, ce ne sont pas 20 ou 30 000 Syriens qu’il faudra accueillir mais 2 ou 3 millions.

Ce n’est pas seulement la compréhension du problème qui est embrouillée, c’est aussi la recherche de solutions.

La plus simple serait que l’Europe prenne le contrôle des principaux ports de départ sur la côte nord de la Libye. Cela aurait pu se faire dans la foulée de l’intervention qui a renversé Kadhafi en 2011, et qui a plongé ce pays dans le plus grand chaos, mais on ne l’a pas fait.

Parmi les mesures qui ont été évoquées par le Conseil européen le 23 avril, la principale est une nouvelle intervention militaire en Libye. Une telle action supposerait l’aval du Conseil de sécurité. Mais la Russie et la Chine ont eu l’impression d’avoir été trompées par les Occidentaux lorsqu’ elles ont donné cet aval à l’intervention de 2011. Il n’était prévu au départ que de sauver des populations ; or l’intervention a largement dépassé les termes du mandat, aboutissant au renversement et à l’assassinat de Kadhafi. Russie et Chine ont depuis le sentiment d’avoir été bernées et ne sont absolument pas prêtes à lever leur veto au Conseil de sécurité à toute entreprise du même genre. Il faudrait peut-être négocier avec la Russie, notamment en relâchant la pression sur l’Ukraine. Mais l’Europe ne semble pas disposée à faire sur ce front la moindre concession susceptible de rendre les Russes plus coopératifs.

On pourrait aussi encourager un pays voisin redevenu stable comme l’Egypte à intervenir, si elle le veut bien. Ce service vaut bien quelque Rafales à prix bradé. D’autant que l’Egypte a, depuis le temps des pharaons, des revendications sur le désert libyen.

Une autre solution serait que les forces spéciales de tel ou tel pays mettent hors d’état de nuire les passeurs. Si on procède de cette manière, on ne le dira pas. Mais c’est peu probable. En tout état de cause, il ne saurait s’agir d’une décision européenne, seulement d’un Etat.

Les sommets européens successifs auraient pu être l’occasion de poser le principe selon lequel, en cas de guerre ou d’oppression, ce sont les pays voisins qui ont les premiers vocation à recevoir les réfugiés, non l’Europe, mais que celle-ci serait prête à soutenir généreusement ces politiques d’accueil. On ne l’a pas fait. Cela serait contraire, dit-on, au principe de l’universalité du droit d’asile. Fort bien, en attendant, les réfugiés se noient.

Embrumée de bureaucratie et de grands principes, la Commission de Bruxelles n’est pas près de trouver une solution. Pas davantage que , quand elle a pris en main l’immigration à l’échelle européenne, elle n’a fait la preuve de la moindre efficacité.

Confronté à sa propre impuissance, M. Juncker s’est donc contenté de proposer de répartir les réfugiés entre les pays d’Europe en suivant des quotas : la Commission de Bruxelles a demandé mercredi 27 mai aux Etats de l’Union européenne de prendre en charge 40 000 candidats à l’asile syriens et érythréens arrivés en Grèce et en Italie, dont 20 000 immédiatement. Le quota français est de 6752.

Au temps de l’ Union soviétique, on savait que toute décision partant d’un a priori idéologique serait stérile. Rien ne sortait jamais des décisions du parti. Ce qui marchait, industrie de défense, lopins agricoles individuels, marchés kolkhoziens se faisait en marge ou en dehors de l’idéologie, voire contre elle.

A Bruxelles, c’est la même chose : le mieux qu’on puisse attendre d’une politique commune est qu’elle ne fasse pas trop de dégâts. Mais généralement, elle en fait. Ce qui marche – Airbus, Ariane – se fait en dehors des politiques européennes officielles et généralement sur la base de coopérations intergouvernementales à géométrie variable.

Il est  probable que la question des migrations méditerranéennes ne sera résolue que quand les deux ou trois pays les plus concernés, parmi lesquels l’Italie, principal lieu de passage, et la France, destination la plus attractive se concerteront pour traiter la question et cela en liaison avec les Etats africains les plus impliqués. Il est clair qu’on n’en est pas encore là.

*Photo : © AFP Guillemette Villemin

Grexit : Tsipras est-il courageux ou téméraire?

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(Avec AFP) – Avant un nouvel Eurogroupe sur la crise grecque sans perspective d’accord avec les créanciers du pays, la fermeté du Premier ministre Alexis Tsipras semble inébranlable malgré une mise en garde alarmiste de la Banque centrale sur le risque de sortie de la zone euro, voire de l’UE.

« L’incapacité à parvenir à un accord marquerait le début d’un chemin douloureux qui mènerait d’abord à un défaut de paiement de la Grèce puis, au bout du compte, à la sortie du pays de la zone euro et, très probablement, de l’Union européenne », a prévenu la Banque de Grèce dans son rapport annuel sur l’économie du pays.

Dans cette intervention au ton très politique pour une institution monétaire, celle-ci juge que la conclusion d’un accord entre la Grèce et ses créanciers est un « impératif historique » et estime que « peu de chemin reste à parcourir » vers un compromis.

Elle appelle les deux parties à faire preuve de souplesse. La banque invite le gouvernement grec à reconnaître que l’abaissement des objectifs d’excédent primaire accepté par l’UE et le FMI lui donne « le temps nécessaire pour son ajustement budgétaire et quelques degrés de liberté supplémentaire dans la conduite de la politique budgétaire » et les créanciers à « réaffirmer et formuler en des termes plus précis leur volonté » d’octroyer à la Grèce un allègement de sa dette publique « comme initialement prévu » en 2012.

Alexis Tsipras Grexit

Depuis plusieurs semaines, Athènes ne parvient pas à s’entendre avec les créanciers internationaux (Fonds monétaire international, Union européenne, Banque centrale européenne) sur un train de réformes économiques qui permettrait le déblocage d’une nouvelle tranche de prêts vitale pour le pays.

Sans le feu vert des créanciers, la Grèce pourrait être dans l’incapacité de rembourser les quelque 1,5 milliard d’euros qu’elle doit au FMI d’ici à la fin juin. Alexis Tsipras joue donc sa dernière carte, au culot, en laissant planer la menace du « Grexit ».

Ce scénario, potentiellement fatal à son propre gouvernement, provoquerait la faillite des banques grecques et contraindrait le pays à une transition très douloureuse. Mais Tsipras sait aussi combien ses partenaires redoutent deux choses plus que tout : le chaos dans lequel une telle annonce plongerait les marchés, et l’obligation d’avouer à leurs citoyens qu’ils y ont laissé des dizaines de milliards d’euros.

Actuellement, les salaires des fonctionnaires grecs sont en effet payés par les impôts des contribuables français et allemands. Et se montrer compréhensif avec quelqu’un qui vous doit autant d’argent est plus facile s’il ne passe pas son temps à vous cracher dessus…

Une énième réunion des Premiers ministres et chefs d’états européens devrait avoir lieu samedi. Alexis Tsipras ferait sans doute mieux d’éviter d’y redire que le FMI est « criminel » (comme hier) ou encore que les européens sont « stupides » et « pillent la Grèce ».

Sans quoi, pour un touriste bavarois, un mois de vacances à Mykonos finira bientôt par coûter encore moins cher qu’une semaine à Tunis.

*Photo : © AFP LOUISA GOULIAMAKI

La Grèce existe-t-elle ?

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Classes privilégiées

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école privée

école privée

« Nos élèves de CM2 ont le niveau de ceux de troisième dans le public », fanfaronne au téléphone la voix d’Erika Léger. L’attachée de presse du Cours Hattemer peut être fière : son école n’est pas visée par l’enquête du Parisien selon laquelle un collégien de troisième sur cinq ne serait pas capable de résoudre des problèmes mathématiques du programme de… CM2. Pas étonnant, le Cours Hattemer a sa propre façon de faire : méthode syllabique, classement hebdomadaire des élèves et remises de prix, c’est un peu l’école des années 1950. Seulement voilà, le Cours Hattemer, c’est chic et c’est cher : au collège, pas moins de 10 000 euros l’année. Comme l’École alsacienne ou les grands lycées parisiens, le Cours Hattemer est réservé aux élites. Comme le chantait Sting à propos des Russes, les riches aussi aiment leurs enfants. Pour eux, ils veulent le meilleur – qui, faut-il le préciser, ne ressemble que de loin à l’école que nos gouvernants concoctent pour la masse.[access capability= »lire_inedits »]

Tradition, distinction, ici, on annonce la couleur : « Depuis 1899, l’École des Roches forme l’élite nationale et internationale. » L’établissement a la réputation d’accueillir nombre d’enfants de ministres et de diplomates. « Bonjour madame, bonjour monsieur. » Ici c’est grand, ici c’est vert, les piafs gazouillent, et même les mômes sont à peu près polis. À 100 km des premiers collèges Voltaire ou Malraux des ZUP de banlieue parisienne, Verneuil-sur-Avre, dans l’Eure, grouille d’une faune bien peu commune : des profs qui ne craignent pas leurs élèves et des élèves qui respectent leurs profs. En prime, pas de parents hystériques, « les Roches » sont un pensionnat. « Vous êtes très occupés ? Confiez-nous vos enfants en toute sécurité », exhorte leur site Internet. Et si ces chers parents ont le temps de rendre visite à leur progéniture, ils peuvent le faire en jet ou même en hélico : les 60 hectares du domaine des Roches sont prêts à les accueillir. Nikolay est un Russe du Koweït. Ses parents ne sont « que » professeurs de médecine, mais, l’année de ses 16 ans, ils ont décidé de l’envoyer finir sa scolarité en France. Environ 20 000 euros l’année, « c’est moins cher qu’en Angleterre ». Alors, tiré à quatre épingles dans l’uniforme bleu marine des Roches, le double mètre du « capitaine » de l’ensemble des élèves nous fait visiter sa « deuxième maison ». Trois terrains de tennis, un de football, un autre de rugby, une piscine, des paniers de basket et même… une piste de karting. « Aux Roches, je n’ai jamais manqué de rien », confirme-t-il sans peur du pléonasme alors qu’il croise deux jeunes filles en jogging qui gambadent dans tous les sens. « Ce n’est rien, elles font leur course d’orientation. » Il leur indique une direction. « Elles doivent retrouver des bornes aux quatre coins du domaine en un minimum de temps. » Folklore ? « Pédagogie active », répond le principal, Frédéric Catogni. « C’est à l’École des Roches qu’ont été inventés le scoutisme et les travaux pratiques », assure l’homme au crâne dégarni. La plupart de ses 400 élèves sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, mais, ici, on leur apprend à s’en servir. Et sans l’aide de personne.

« Nous partons du principe qu’il faut responsabiliser et valoriser les élèves, nous les considérons comme de jeunes adultes », embraye Catherine Janvier, la directrice du collège, qui nous conduit au cours d’anglais de Mme Lindsay, une Britannique. Là, ses « jeunes adultes » se concertent, se lèvent, puis se jettent dans l’arène, au cœur d’une classe disposée en cercle. Deux petits Africains jouent une scène autour d’une veste qui recouvre un cartable. Il fait office de corps : les deux enquêteurs racontent la vie de Jack l’Éventreur. Ils lèvent les bras, s’exclament et font mine de s’engueuler, on se croirait dans un film d’Eddie Murphy. Amusée, Mme Lindsay se contente de corriger : « Ce sont eux qui font le cours et recherchent les informations. » En moins d’une heure tout est bouclé, car, dans cette classe, ils sont 14. Trois fois moins que dans certains collèges publics.

L’École des Roches, elle, est privée mais sous contrat. Elle applique le programme de l’Éducation nationale, mais à sa manière : « L’adhésion de l’enfant est primordiale », insiste Catherine Janvier, les yeux emplis de fierté. On comprend vite pourquoi c’est Nikolay qui a été choisi pour faire le guide : arrivé seul, il y a trois ans, sans parler un mot de français, le grand binoclard de 18 ans à la conjugaison parfaite s’est rapidement intégré. Ou presque. « Au début, je me sentais abandonné, j’appelais mes parents tous les jours pour qu’ils me fassent rentrer, j’avais beaucoup de mal à vivre en communauté. » Mais aujourd’hui, tous le saluent. Et lui s’émerveille : « Un an en France vaut quinze ans au Koweït. C’est Napoléon qui a mis en place le système français, il est plus dense et plus rigide que le modèle anglais. » Et la rigidité, le Russe ne déteste pas. Pour l’instant, il s’interdit les filles, et pour la suite, il pense à Lille, pas à Paris : « Trop de tentations. »

Car loin de se limiter à un strict devoir d’instruction, les Roches se veulent une école de la vie. Certes, le taux de réussite au bac frôle chaque année les 100 %, mais le bac, tout le monde l’a, l’essentiel n’est donc pas là. Il faut savoir se tenir droit et adopter « les valeurs rocheuses ». « Respect, générosité, solidarité, sens de l’effort, rigueur, exigence, énumère Catherine Janvier. Nous leur inculquons des valeurs humanistes. » En d’autres termes, être à l’aise dans son futur milieu. On aime à se le répéter, l’École des Roches forme des « élites ». « Une élite…, euh…, ce sont ceux qui vont avoir des responsabilités dans le monde de demain mais qui auront reçu une formation où l’empathie aura toute sa place », bafouille l’éducatrice. Est-ce à dire qu’aucun élève des Roches n’est devenu trader à Wall Street ? « Euh…, ce n’est pas à moi de répondre à ça. »

Installés dans leur petit costume, les minots de l’école primaire ont déjà la tête de l’emploi. Eux ne se rêvent pas pompiers mais stylistes ou chefs d’entreprise. Coupés, déjà, d’une partie de la société. Tant mieux, ici on leur apprend à bien penser. L’école est internationale. Parce que, aujourd’hui, les élites sont mondialisées. À l’entrée du domaine, une enfilade de drapeaux, dont celui de l’ONU, s’étend sur une centaine de mètres. Aux Roches, plusieurs dizaines de nationalités sont représentées, le nouveau site de l’école est en anglais – la version française attendra –, et sur les murs des classes des dessins proclament « Je suis Charlie ». « Nous formons des citoyens du monde ! », déclare, ravi, le principal Catogni, nommé depuis la rentrée par GEMS Education, la multinationale émiratie qui s’est offert l’institution.

À Verneuil-sur-Avre, comme dans Harry Potter, les élèves sont organisés en maisons et, bien sûr, chacun finance sa propre association. Dans quelques jours, une soirée est prévue parce qu’en Afrique des petits Noirs meurent de faim. L’évergétisme comme seul contact avec la réalité.

Les élèves n’ont qu’un accès limité à l’actualité, et quand on demande à Nikolay s’il connaît des gens d’un autre milieu, le jeune homme paraît surpris : il a du mal à se figurer que cela existe. Pour mieux nous expliquer, l’élève modèle se sert de ses doigts, dessine un rond, et se justifie en rigolant : « Vous voyez, ça, c’est le globe. Eh bien, les Roches, c’est à côté. »[/access]

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*Photo : L’école des Roches

Messieurs les curés, tirez les premiers!

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La nature a horreur du vide. L’islam aussi. Les mosquées en France sont pleines à craquer et on en manque cruellement pour étancher la soif de Dieu de centaines de milliers de fidèles. Les églises en France sont vides, sans parler de celles, fort nombreuses, qui sont désaffectées, faute de catholiques vraiment pratiquants. Fort de ce constat, Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, a suggéré qu’on remplisse ces édifices religieux de musulmans qui n’ont pas où prier. Une sorte de DAL (droit au logement) dont bénéficierait l’islam sans abri…

Pour appuyer sa supplique, le saint homme a expliqué que les deux religions révéraient le même Dieu et que leurs rituels étaient, somme toute, très proches. Je vais souvent dans les églises. Je n’y ai vu aucun catholique déchaussé et prosterné. En revanche, j’ai pu constater la très forte présence, tableaux et vitraux, de la maman de Jésus, ce dernier étant également représenté les bras en croix. Je vais parfois dans les mosquées. Je n’y ai vu aucune image de Mahomet, le Jésus de chez eux : c’est interdit sous peine de mort. Et je n’y ai entendu aucun équivalent oriental du Dies irae ou du Te Deum. Mais bon, M. Boubakeur doit savoir des choses que moi, pauvre mécréant, j’ignore…

Les propos du recteur de la Grande Mosquée de Paris ont suscité une mini-tempête à droite. Non, non et non ! Jamais ça ! La charge symbolique de la suggestion de M. Boubakeur est en effet tout sauf légère. On pouvait s’attendre à voir des curés révoltés arborer un badge « Touche pas à mon clocher ». On pouvait imaginer que des cardinaux et des évêques indiqueraient à M. Boubakeur en termes amicaux (la guerre n’est pas à leur ordre du jour) que sa suggestion est « inopportune ». Rien. Nib de nib. Que dalle. L’Eglise de France s’est habituée à tendre l’autre joue. Et elle respecte scrupuleusement l’enseignement du Christ, « Rendez à César ce qui est à César », même si César s’appelle en l’occurrence Mahomet.

Maintenant il nous faut faire appel à un autre sage que Dalil Boubakeur : M. de La Palice. Si les églises sont vides, c’est qu’elles ne sont pas pleines, aurait-il dit. Si elles étaient pleines, M. Boubakeur n’aurait pas essayé d’exercer sur elles un droit de préemption. C’est aux catholiques de les remplir ! C’est à l’épiscopat français de dire que la foi catholique lui paraît préférable à toute autre (c’est quand même le job pour lequel ils sont payés).

Nous ne sommes pas à Fontenoy avec sa guerre en dentelles. Messieurs les curés, tirez les premiers ! La maison brûle et ne croyez pas que c’est avec de l’eau bénite que vous allez éteindre l’incendie. Sinon ne venez pas pleurnicher quand vos églises connaîtront le sort de Sainte-Sophie de Byzance devenue Constantinople.

FIDL ment

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FIDL Parti socialiste

FIDL Parti socialiste

Dans deux articles du Point.fr, j’ai évoqué (très brièvement, et plus par manière de plaisanterie que pour accabler cette ambulance) la Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne (FIDL). Dans l’un, je la traitais de « couveuse du PS » ; dans l’autre, j’en remettais une couche (culotte) en parlant de « pouponnière des futurs cadres » du même parti.
Un certain Xavier Hasendhal (il était déjà à la FIDL en 2010 — dans le Val d’Oise : il y est toujours cinq ans plus tard ? Quelqu’un a dit à son lycée que les redoublements étaient désormais interdits ?) me reproche ces propos qui n’avaient d’autre fin qu’une écorchure ironique légère : « Je vous contact au sujet de deux articles que vous avez récemment rédigé sur le site Le Point.fr. » m’écrit-il. Phôtes d’orthographe comprises (ah, l’accord du participe avec le COD antéposé, quel nœud d’embrouilles ! Pourquoi Mme Vallaud-Belkacem n’y met-elle pas bon ordre ?), alors qu’il continue en m’affirmant que contrairement à ce que je feignais d’affirmer dans un article tout au second degré, « nous tenons à la langue française et que nous l’utilisons dans toute sa largeur au quotidien » — qu’est-ce diable que la largeur de la langue ?
Il me somme donc « de retirer ces lignes de [mes] articles, à moins de prouver [mes] dires avec des éléments tangibles. » Sinon, menace-t-il, il pourrait tirer les conséquences (juridiques ? Allons donc !) de ces propos « diffamatoires ».
Pauvre chou ! Sais-tu bien qui je suis ? comme dit Corneille (1606-1684, je le porte à ta connaissance, car je sens bien qu’il faut ici faire œuvre de pédagogie…). Sais-tu bien qu’il ne faut pas trop chatouiller le Brighelli qui sommeille ? Et que l’on ne gagne rien à menacer quand on n’a pas de quoi étayer ses accusations ?

Oui, la FIDL est la pouponnière du PS, et même la pouponnière de ses dirigeants. Depuis 1987 (cette Fédération est née dans les remous du mouvement contre la réforme Devaquet, qui laissa sur le carreau Malek Oussekine, divin cadeau pour des jeunes qui se cherchaient et couraient très vite devant les forces de l’ordre, contrairement à d’autres jeunes vingt ans avant), nombre des dirigeants de la FIDL ont appartenu ou appartiennent à l’élite de la rue de Solferino. Si je cumule les responsables de la FIDL (Carine Seiler, Delphine Batho, future ministre, Sonia Samadi ou Léa Filoche, digne fille de son père, que je connais un peu et dont j’ai parlé ici même) et ceux de SOS Racisme (après tout, les deux ont été condamnés ensemble dans de vilaines affaires), organisation sœur de la FIDL (Julien Dray, Harlem Désir, Malek Boutih, Dominique Sopo ou Cindy Léoni, ces deux derniers membres en même temps du Mouvement des Jeunes Socialistes, la garderie des futurs cadres du parti), si je tiens compte aussi de ceux, parmi les précités, qui sont aujourd’hui dans l’organigramme de la mairie de Paris et ceux qui sont passés par des partis frères (le MRG pour Fodé Sylla à SOS Racisme, le courant mélenchonien pour nombre d’autres « lycéens »), je peux vraiment dire que ce mouvement, qui par définition n’a pas vocation à retenir ses membres dès lors qu’ils ont fini par passer le Bac, est une officine de sélection et de recrutement des élites socialistes. Tout comme l’UNEF de Bruno Julliard (qui a lui aussi battu des records de longévité estudiantine, cinq ans d’études de 1999 à 2006) est, au niveau universitaire, la chambre d’écho de la FIDL[1. Souvenir personnel de Bruno Julliard, invité comme moi dans l’émission À vous de juger, en 2005, et se penchant sans cesse sur Maman Aubry pour lui demander ce qu’il fallait dire, ou si ce qu’il avait dit était bien. Au moins, ils s’occupent de leurs poussins, au PS.].
« Elites » est bien sûr un mot très exagéré — et d’ailleurs honni par Najat Vallaud-Belkacem, qui sauf erreur n’a pas cru bon de tenter la première sélection de la FIDL, mais la reçoit à sa demande et en a obtenu un soutien sans faille parfaitement désintéressé. La FIDL a par exemple protesté — à juste titre — contre la réforme Chatel des lycées, mais n’a rien dit contre l’inique réforme du collège, qui la continue (elle la continue si bien que le ministère en a reporté sine die le bilan). Deux poids, deux mesures, alors qu’il s’agit d’un même projet d’économies à la petite semaine, avec pour effet l’appauvrissement des contenus et la paupérisation intellectuelle des plus déshérités.

Alors au lieu de me chercher des noises pour une plaisanterie dans un contexte de charge ironique, la FIDL ferait mieux de s’interroger sur ce qui serait bon pour les élèves : je me tiens à sa disposition pour lui donner un cours du soir (magistral, bien entendu) sur la question. Et je ferai preuve de mansuétude avec elle.

*Photo : Wikimedia commons

Voir le visage de Vincent Lambert

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Vincent Lambert vidéo

Vincent Lambert vidéo

Le comité de soutien de Vincent Lambert a posté sur Internet, le 9 juin, une vidéo de lui dans sa chambre du CHU de Reims. Cette initiative a comme double objectif de montrer à la France entière dans quel état il se trouve et de susciter un grand mouvement d’opinion en faveur de son maintien en vie. Certes, on peut se demander s’il était bienvenu de filmer cet homme au moment même où sa mère lui apprenait par téléphone que la Cour européenne des droits de l’homme venait de confirmer la décision du Conseil d’Etat autorisant l’équipe médicale à mettre fin à ses jours. Aimerions-nous voir aujourd’hui le visage d’un prévenu au moment où le président d’un tribunal lui lit sa sentence de mort ? D’ailleurs, le fait qu’on lui fasse une telle annonce, de surcroît par téléphone, m’a mise également mal à l’aise.

Mais, hormis ces importantes réserves, je ne peux que souscrire à l’idée qu’il est temps de montrer qui est Vincent Lambert, tant les enjeux pour sa propre vie et pour les milliers de personnes se trouvant dans son cas sont fondamentaux. En effet, à partir du moment où l’Etat et la société s’arrogent le droit de décider de son sort, le droit à l’intimité, avancé surtout par les partisans de son décès, ne me paraît pas pertinent, tant les circonstances sont ici exceptionnelles.

Que voyons-nous sur ces images ? Un homme, réveillé, qui manifeste une certaine conscience et  qui a même un échange de regards avec son frère. L’argument de l’état végétatif, dont se prévalent le Conseil d’Etat puis la CEDH pour justifier leur décision, me laisse profondément perplexe car ce que l’on voit ne semble pas vraiment correspondre à l’affirmation selon laquelle il ne présenterait « aucun signe en faveur d’un état de conscience minimale ».

Le jour même de la décision de la Cour, le Figaro a posé aux internautes la question suivante concernant Vincent Lambert : « Approuvez-vous la décision de la CEDH de valider l’arrêt des soins ? » La réponse était oui à 73%. Un sondage plus affiné permettrait de mieux saisir les raisons d’une telle approbation. Il est évident que beaucoup, par ignorance de son état, ont fait intuitivement confiance au jugement « éclairé » du Conseil d’Etat et des juges de Strasbourg qui, contrairement à nos hommes politiques, bénéficient encore aujourd’hui d’un certain crédit.

Or, la publication de cette vidéo, aussi dérangeante soit-elle pour certains, intervient alors même que  cinq juges de la CEDH, ayant pris part au vote, ont publiquement exprimé dans un texte joint à l’arrêt, leur profond désaccord sur la décision de la Cour. Ces images mettent crûment en lumière ce que qu’écrivent ces juges, à savoir : «  Vincent Lambert est vivant et l’on s’occupe de lui. Il est également nourri – et l’eau et la nourriture représentent deux éléments basiques essentiels au maintien de la vie et intimement liés à la dignité humaine ». Ils s’étonnent, par ailleurs, que les autorités françaises aient refusé son transfert du CHU de Reims, ne disposant pas de structures d’accueil adapté, vers un centre spécialisé dans la prise en charge des grands handicapés.

Face à ce constat, les juges posent la question suivante : « Qu’est-ce qui peut justifier qu’un État autorise un médecin en l’occurrence non pas à « débrancher » Vincent Lambert (celui-ci n’est pas branché à une machine qui le maintiendrait artificiellement en vie) mais plutôt à cesser ou à s’abstenir de le nourrir et de l’hydrater, de manière à, en fait, l’affamer jusqu’à la mort ? »

Les juges reprennent à leur compte l’argument des parties requérantes, selon lequel  Vincent Lambert, en survivant 31 jours à un premier arrêt de son alimentation, décidé en 2013 par son ancien médecin, le docteur Kariger, a fait preuve d’une force de vie exceptionnelle. « Si réellement M. Vincent Lambert avait eu la volonté ferme de ne plus vivre, si réellement il avait « lâché » psychologiquement, si réellement il avait eu le désir profond de mourir, M. Vincent Lambert serait déjà, à l’heure actuelle, mort. Il n’aurait en effet pas tenu 31 jours sans alimentation s’il n’avait pas trouvé en lui une force intérieure l’appelant à se battre pour rester en vie. Mais il est incontestable que, par ses actes, Monsieur Vincent Lambert a manifesté une force de vie qu’il ne serait pas acceptable d’occulter. À l’inverse, tous les soignants de patients en état de conscience altérée le disent : une personne dans son état qui se laisse aller meurt en dix jours. Ici, sans manger, et avec une hydratation réduite à 500 ml par jour, il a survécu 31 jours. »

Pouvons-nous ignorer cette force vitale dont semble avoir fait preuve Vincent Lambert et qui a pesé, de façon déterminante, sur la décision de ces cinq juges de voter contre l’arrêt ? « Laisser partir Vincent », cette devise d’une cause, défendue et relayée dans les médias, avant tout par sa femme Rachel et son neveu François, par son ancien médecin, le docteur Kariger, avec l’appui de militants de l’euthanasie semble trouver aujourd’hui un écho largement favorable dans l’opinion publique. Or, cette cause, c’est celle qui va conduire un homme vers une mort lente et douloureuse, suite à l’arrêt de son alimentation et de son hydratation.

Comment au moins ne pas entendre (à défaut de soutenir) le fait que, pour lui éviter ce sort, ses parents, certains membres de sa famille et ses amis soient prêts à tout, y compris à se soumettre à la vindicte médiatique ? Celle-ci d’ailleurs n’a pas tardé à se déclencher suite à la diffusion de la vidéo à la télévision. Que n’a-t-on déjà entendu ces derniers jours ! Par exemple, une Christine Ockrent déchaînée mercredi 10 sur RTL, qui, en surjouant l’indignation, a accusé les parents, catholiques conservateurs, de faire partie d’une secte et d’agir par idéologie. Derrière ce rejet collectif, on voit transparaître la crainte de la mort, le refus de réaliser, à travers le visage de Vincent Lambert, notre fragilité et notre finitude.

Nous sommes en train d’ouvrir une boite de Pandore qui ne se refermera plus, un monde où les plus fragiles, notamment les grands handicapés, qu’ils soient dans un état végétatif ou pauci-relationnel, mais aussi certains malades d’Alzheimer, dont certains ne peuvent plus communiquer du tout  avec l’extérieur, seront à la merci de ceux (proches, équipes médicales, Etat) qui décideront à leur place du moment où ils devront mourir. Souvenons-nous, dans Arsenic et Vieilles Dentelles, le héros incarné par Cary Grant découvre avec horreur que ses deux vieilles braves tantes empoisonnent – soi-disant par compassion, en fait par folie – des hommes seuls pour leur épargner souffrances et solitude. Présentées comme des personnes dérangées dans le film, on peut se demander si elles seraient encore perçues ainsi aujourd’hui. Sont-elles destinées à devenir demain nos héroïnes ?

Qu’on le veuille ou non, ce visage de Vincent Lambert qu’on ne saurait voir interroge, bouleverse. « Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer » écrivait Emmanuel Lévinas[1. Ethique et infini.]. C’est un appel à notre conscience.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA/1501251912

Qui est Todd?

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Emmanuel Todd catholicisme Charlie

Emmanuel Todd catholicisme Charlie

De quelle étrange religion Emmanuel Todd se fait-il l’apôtre dans son dernier ouvrage, Qui est Charlie ? Manifestement inspiré par un dogmatisme plus doctrinal que scientifique, l’essai laisse pantois celui qui avait trouvé dans la lecture de L’illusion économique (1997) une des rares balises pour s’orienter dans la France béatement européiste des années 1990. Il n’y avait à l’époque pas grand-monde pour éclairer quelque peu les enfants de classe moyenne catholique zombie qui ne se sentaient pas vraiment Maastricht et qui ne croyaient pas plus en la monnaie unique, « pastiche monétaire d’une distribution de Prozac » (L’illusion économique).

Il paraît moins aisé de suivre Emmanuel Todd quand il se demande après janvier 2015, dans Qui est Charlie ? : « Comment affronter l’ignorance vertueuse en marche, oser dire que les manifestants, avec leurs crayons à papier symboles de liberté, insultaient l’histoire puisque, dans la séquence antisémite et nazie, les caricatures de juifs à peau sombre et au nez crochu avaient précédé la violence physique ? » Il y a, derrière cette outrance affichée du propos, quelque chose qui subsiste de l’esprit critique acéré de celui qui fut capable à 22 ans de pronostiquer la chute de l’empire soviétique, en 1976. Mais on sent aussi que quelque chose déraille, qui pousse à se demander : qui est Emmanuel Todd et que sont ses illusions devenues ?

Dans le système durkheimien et wébérien d’Emmanuel Todd, le milieu familial joue un rôle prépondérant dans la détermination des choix accomplis par les individus ou les groupes sociaux. Fils du journaliste Olivier Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan et cousin de Claude Lévi-Strauss, les origines familiales de Todd l’inscrivent donc dans la longue histoire d’une élite intellectuelle et bourgeoise française ralliée au communisme après avoir usé les bancs des grands lycées parisiens (voire de Cambridge, dans le cas de Todd, qui a d’ailleurs bifurqué vers le centre gauche après un court passage chez les Jeunesses Communistes). Emmanuel Todd appartient aussi à une lignée d’emmerdeurs, empêcheurs de penser en rang, comme son grand-père, Paul Nizan, qui rend en 1939 sa carte du parti communiste pour cause de pacte germano-soviétique, se fait tuer en 1940, puis insulter pendant des années par l’écœurant Maurice Thorez. De même pour son père, Olivier Todd, journaliste communiste qui, réalisant au Vietnam, en 1973, le rôle véritable joué par le Vietcong prit le risque d’en témoigner dans le Nouvel Observateur, où il fut censuré, avant de s’en ouvrir au journal Réalités, dans lequel il dénonce l’« attitude pro-vietnamienne et l’antiaméricanisme dans lequel se complaît l’intelligentsia, ainsi que le sentiment de culpabilité des Blancs sur-développés vis-à-vis des pays du tiers-monde ». Pas exactement le discours le plus audible qui soit dans les années 1970.

Avec de tels antécédents, on comprend pourquoi Emmanuel Todd choisit de s’en prendre lui-même à une intelligentsia française shootée au prozac européiste. Dans la même logique, on comprend la réaction de rejet qu’il a pu éprouver à l’égard du mouvement du 11 janvier. Quand on est allergique au consensus béat, voir 4 millions de personnes dans la rue et les petits « Je suis Charlie » fleurir partout, c’est en effet effrayant.

Cette fois pourtant, en croyant échapper au manichéisme Charlie, Todd sombre avec Qui est Charlie ? dans un autre type de schématisme et de pensée consensuelle qui n’a certes pas nuit aux chiffres de vente de son essai. Rendons lui justice : la notion de « catholicisme zombie », qu’il a élaboré avec le démographe Hervé Le Bras dans Le Mystère Français en 2013, n’est pas un outil d’analyse inadéquat pour comprendre cette France remplaçant inconsciemment une culture religieuse défunte par une religiosité nouvelle et très matérialiste qu’il associe, dans Qui est Charlie ?, au culte de la monnaie unique. La France du « catholicisme zombie » est plongée, écrit Todd, « dans un état de vide métaphysique abyssal ». Un constat qui semble pour autant ne pas dater d’hier si l’on en croit ces quelques lignes écrites par Roger Martin du Gard, dans son premier roman, Devenir !, publié…en 1912 : « Il restait en lui comme un résidu décoloré, désagrégé, une sorte d’instinct hérité et inerte. S’il n’avait plus la foi, il avait encore, épars en lui, des « moi » catholiques, qui ne se coordonnaient plus, mais qui présidaient encore à quelques-unes de ses pensées et à beaucoup de ses actes. »[1. Id. Devenir ! Librairie Ollendorf. Paris. 2e Edition. 1912. Exemplaire dédicacé. Bibliothèque de la Fondation des Treilles. Centre Jean Schlumberger. p. 164] Belle définition du « catholicisme zombie » proposée il y a plus d’un siècle déjà… Les sociologues ne songent jamais assez à reconnaître la dette qu’ils ont envers la littérature… Mais quand Todd évoque une France « obsédée par les symboliques religieuses », on serait tenté de le renvoyer à ses propres obsessions, qui datent elles aussi d’il y a plus d’un siècle, au temps où la France du petit père Combes tentait de chasser ce qu’elle pensait être les derniers spectres de l’obscur catholicisme. Emmanuel Todd serait-il lui-même finalement un « anticlérical zombie » ? Le fait est qu’il semble également faire peu de cas, dans son portrait sociologique de la France de 2015, de la résistance chez de plus jeunes générations que la sienne d’un catholicisme qui n’a rien de mort-vivant.

Les moi durkheimiens de Todd finiraient-ils aujourd’hui par lui troubler la vue ? Quand il évoque la « France islamophobe » qui défila selon lui le 11 janvier, il oublie que, dès le 7, les premières manifestations avaient pour principal ressort la peur suscitée par des attentats qui parachevaient la montée en gamme de la violence islamiste en France et dans le monde : Etat Islamique au Moyen-Orient, djihadisme en Europe, attentats de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. Et cette violence de l’islamisme suscite des réactions parfois si aberrantes, de la part des intellectuels enclins à faire du musulman français une nouvelle figure christique adoubée par la sociologie, qu’elles alimentent un mécontentement et une inquiétude qui doivent moins au « catholicisme zombie » qu’à une rancune bien vivante envers des élites aussi mesmérisées par leurs propres théories. La crainte de Todd de voir une islamophobie violente se développer de plus en plus en France est justifiée. Mais elle n’aurait pas tout à fait les causes que lui imagine notre sociologue.

Car pour l’auteur de Qui est Charlie ?, le catholicisme semble être la cause de tout mal, par opposition à un islam systématiquement victimisé. L’explication a même quelquefois la simplicité d’un tract soralien : la France des petites gens et des immigrés martyrisée par la France Charlie. L’analyse n’est pas fausse, elle est seulement grossière et Todd a au moins le mérite de souligner la contradiction de cette gauche qui fut naturellement Charlie le 11 janvier après avoir rigolé pendant plusieurs décennies du beauf de Cabu. A voir et lire les réactions dans la presse après la sortie de l’ouvrage, dont celle de Manuel Valls, Todd a touché juste. Mais la démonstration prend trop vite le tour d’une caricature hasardeuse quand Todd fait des immigrés, sa nouvelle classe élue, une sorte d’entité sociale homogène à ce point dépourvue de conscience politique qu’elle est juste bonne à jouer les victimes. On le voit aussi affirmer sans rire que la France du 11 janvier a tenu à l’écart celle des banlieues, qui ne fut pas présente dans les cortèges ce jour-là. On lui répondra qu’elle était bien présente en revanche un certain 26 janvier 2014 au cours d’un hétéroclite « Jour de colère » qui fut aussi une jolie « séquence antisémite ».

Ainsi obsédé par le fait de faire de son « catholicisme zombie » la clé de voûte d’un système d’explication sociologique dans lequel les Musulmans ne peuvent être que les victimes et le catholicisme, jusque dans son effacement, la matrice de toutes les exclusions, Emmanuel Todd s’adonne sans remords à ce que quelques universitaires blagueurs américains ont baptisé la « science des corrélations fumeuses ». Une discipline qui consiste à mettre en rapport des courbes statistiques dont la similitude graphique apparaît troublante alors qu’elles sont liées à des phénomènes qui ont en réalité peu à voir les uns avec les autres. L’une des corrélations fumeuses les plus amusantes établies par cette sociologie pour rire est celle du sparrowisme, du nom de Jack Sparrow, le héros de Pirates des Caraïbes, qui établit par exemple une relation évidente entre la diminution du nombre de pirates dans les mers du globe et le réchauffement climatique.

On peut aussi, comme c’est le cas sur le site américain tylervigen.com, dédié à l’étude des « Corrélations infondées », mettre en lumière l’irréfutable relation qui s’établit entre l’évolution du nombre de personnes mortes noyées dans leur piscine entre 1999 et 2009 et le nombre de films dans lesquels Nicolas Cage apparaît au cours de la même période. De même, qu’est observé un lien troublant entre la consommation par tête de Mozarella et le nombre de doctorat en sciences de l’ingénieur accordés entre 2000 et 2009. Coïncidences ? Je ne crois pas non…

Qui est Charlie ? contient certainement quelques justes intuitions. Mais elles semblent être noyées, à force d’analyses statistiques fortement biaisées politiquement, dans l’occultisme pataphysicien des corrélations fumeuses. Si Todd analyse parfaitement le malaise d’une « société dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien », le portrait qu’il en tire d’une France dominée par la « passion religieuse islamophobe » qui conduirait mécaniquement à l’antisémitisme des malheureuses minorités opprimées paraît à la fois aussi séduisant et aussi peu crédible que les analogies rigolotes du sparrowisme.

Une autre forme d’analogie cruelle pouvait d’ailleurs s’établir entre la courbe du sourire inversé de Todd invité dans le 7-9 de France Inter et la jubilation de Sophia Aram moquant avec une férocité bienveillante la sollicitude de « ce gentil monsieur blanc qui nous prend sous son aile nous les pauvres musulmans. » A cette mise en boîte plutôt bien vue s’ajoutait en effet un élément plus comique encore : celui du visage fermé d’Emmanuel Todd s’allongeant à mesure que le sketch tournait en ridicule sa sollicitude un peu envahissante de théoricien très paternaliste. De façon plus sérieuse, la corrélation qu’a fait apparaître ce petit moment de raillerie radiophonique est celle qui existe entre l’incapacité du sociologue à entendre la moindre critique et le caractère très personnel du traumatisme ressenti par Todd, comme tout un chacun, à l’occasion des événements du 7 au 11 janvier. Quoiqu’en dise le chercheur, l’événement aura représenté une rupture en bouleversant les convictions de chacun, bien plus profondément que ne l’a laissé croire le cirque vallsien et la ridicule comédie du « Je suis Charlie ». Qui est Charlie ? révèle les conséquences psychologiques de l’événement pour Emmanuel Todd lui-même bien plus qu’il ne démontre la mécanique, supposée implacable, de ses ressorts sociologiques : la réalisation intime d’un naufrage à la fois culturel et social qu’il avait prédit sans être capable d’en admettre l’une des causes essentielles : le naufrage de cette gauche européiste, mondialiste et « multikulti » avec laquelle Emmanuel Todd vit depuis trente ans une cohabitation presque impossible.

*Photo : BALTEL/SIPA/1305030907

Génération désorientée

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orientation école collège lycée

orientation école collège lycée

Tu mets quel lycée en premier choix ? Quelle option je prends pour avoir le lycée Montaigne ? Il faut combien de moyenne ? Dès la troisième, l’ado contemporain découvre les affres de l’orientation. À partir de janvier, il se livre à des calculs compliqués et échafaude des stratégies savantes pour éviter la voie de garage ou le lycée-poubelle. Quelques mois fatidiques décident du destin de l’élève – filière générale ou bac professionnel ? – et de son lycée d’affectation. À Paris, ce dernier point n’est pas anecdotique : les forts en thème se répartissent les meilleurs établissements, les cancres atterrissent dans des lycées franchement moyens, pendant que le gros de la troupe se dispute des lycées plus ou moins bien cotés.

Comme dans un mauvais roman d’anticipation, mission est confiée à un logiciel informatique d’évaluer votre niveau scolaire, avec une récompense ou une sanction à la clé : le lycée de vos rêves ou la poubelle décriée à la rubrique faits divers du Parisien. Charge au programme Affelnet de distribuer les bons et les mauvais points avec une objectivité quasi diabolique. Dans l’académie de Paris, tout élève de troisième part avec un capital de 600 points, s’il respecte son secteur d’origine, auxquels s’ajoutent 300 points s’il touche une bourse, 50 points s’il a un frère ou une sœur dans le lycée de son choix et, last but not least, 600 points en fonction de ses résultats scolaires. Vous ne comprenez rien ? C’est normal, l’usine à gaz administrative tourne fréquemment au burlesque.[access capability= »lire_inedits »]

Anne, dont la fille étudie en classe de troisième au collège Louise-Michel, un établissement plutôt moyen du Xe arrondissement de Paris, se souvient : « La conseillère d’orientation a réuni 180 parents d’élèves en leur montrant un grand plan de métro avec des points rouges et bleus suivant les lycées. En bleu, les établissements de notre zone ; en rouge, ceux où on n’a pas le droit d’envoyer nos enfants. » Peut mieux faire. À Véronique, sa bonne élève de fille unique de nous fournir la bonne explication de texte : sur les huit vœux que l’élève présente, seuls les trois premiers comptent véritablement. Dans ce premier chapeau, on peut théoriquement sélectionner un lycée « hors-secteur », ce qui fait perdre… 600 points. La mobilité géographique n’est donc guère encouragée par le système, à moins d’avoir ses treize frères et sœurs scolarisés dans son lycée d’élection…

Comme diraient Chevallier et Laspalès, « y’en a qui ont essayé, y zont eu des problèmes ! ». Démonstration. Véronique avait jeté son dévolu sur un établissement loin de ses terres, le lycée Pierre-Gilles de Gennes du XIIIe arrondissement, qui, comme son nom l’indique, possède une solide réputation en matière de physique-chimie. Casus belli : entre le secteur-sud et le secteur-est, où vit Véro, la distance se révèle pratiquement aussi infranchissable que la frontière entre Pyongyang et Séoul. Lorsqu’elle a découvert le pot aux roses, Anne s’est invitée dès potron-minet chez le proviseur et la conseillère d’orientation pour biffer ce choix, leur expliquant qu’en bonne idiote, elle n’avait rien compris lors de la réunion d’orientation. À force de se rouler par terre, la mère éplorée a fini par obtenir la clémence de l’administration, ce qui lui a permis de corriger les vœux de Véro. Bon, ça ira pour cette fois. Mais quelle mouche avait piqué cette littéraire dans l’âme pour vouloir investir ce vivier de chimistes ? Véronique fait valoir que Pierre-Gilles de Gennes accepte des élèves à 12 de moyenne générale, très en deçà de ses propres performances. Elle n’avait donc aucune raison de ne pas tenter le coup. Las, Anne y perçoit une forme de rébellion contre l’arbitraire administratif, mais surtout une réaction un peu bornée à la pression que les professeurs font peser sur ces petits choses.

Faute de pouvoir agiter la menace du redoublement – impossible en troisième –, l’équipe pédagogique utilise régulièrement le contrôle continu comme argument choc pour (re)motiver les troupes. « Depuis la rentrée, les profs nous rappellent avant chaque contrôle que cela va compter dans la moyenne et peser sur le choix de notre futur lycée. » En cas de mauvaise note, mieux qu’un long sermon, le prof furibard évoque le spectre de se retrouver dans un lycée « nul » comme Henri-Bergson (XIXe), réputé… pour l’acide  que certains de ses élèves se jettent au visage dans les toilettes… La classe de troisième se prête d’autant plus à ce genre de chantage qu’elle s’achève par le passage du brevet – le BEPC pour les anciens. La seule justification de ce dernier est d’être le premier diplôme du cursus honorum scolaire, dont l’obtention s’avère aussi facile qu’inutile puisqu’elle ne détermine même pas le passage en seconde. Mais puisqu’une grande partie du brevet se joue lors du contrôle continu tout au long de l’année de troisième, les brevets « blancs » prennent finalement le pas sur l’examen final, étant donné leur fort coefficient dans la moyenne des matières concernées. La préparation d’un examen plus décisive que l’examen proprement dit ? Au collège d’Ubu, on n’est plus à une énormité près… Par la double magie du contrôle continu et de la prise en compte des moyennes dans l’affectation à un lycée, chaque évaluation devient une petite marche sur laquelle on peut se ratatiner. Nul n’étant plus cruel ou égoïste qu’un ado, il n’est pas rare qu’un élève ayant raté tel ou tel cours ne soit pas tenu informé par ses petits camarades des devoirs notés ou des récitations à apprendre. La philosophie spontanée des jeunes pubescents, c’est un peu « Aide-toi, le ciel t’aidera !» – ou « Chacun sa merde ! ».

Mais il en faudrait plus pour impressionner Véro. Jusqu’ici, ce sont surtout ses parents qui se font un sang d’encre pour son avenir, tout en s’inquiétant… de l’inquiétude de leur fille : « Il y a quelques mois, j’ai invité des amies de ma famille à nous rejoindre dans notre maison de campagne. À 15 ans, avec mes copines, je passais mon temps à parler de garçons, de la manière de les embrasser voire plus, alors qu’elles sont obsédées par le choix du lycée, et leurs moyennes au dixième de point près ! »¸ raconte Anne. Jean-Luc Delarue aurait adoré ce choc des générations, avec dans les premiers rôles des adolescents devenant des adultes miniatures soumis aux mêmes impératifs de rendement que le cadre moyen. Avec comme cerise sur le gâteau Anne s’exclamant sur le plateau : « Au secours, ma fille n’est pas une pétasse », l’émission eût été grandiose.

« Pour les parents, le lycée détermine la vie, le boulot dans le futur, mais faut pas exagérer », relativise Véronique. La brunette s’amuse du discours alarmiste de son intellectuel de père qui cultive le double paradoxe en conseillant un futur bac scientifique (« qui t’ouvrira plus de portes… ») à sa fille « nulle en maths », alors qu’il excella jadis en filière littéraire ! L’angoisse palpable de ce ménage plutôt aisé illustre la grande peur des classes moyennes, dont la plupart n’ont que leur capital culturel et éducatif à léguer à leurs enfants. Beaucoup ont la conviction que tout se joue irréversiblement avant le bac, dès le choix du lycée, comme si la fatalité frappait leur jeune avant même qu’il n’ait fréquenté les bancs de l’université. Bref, dans l’esprit des parents, « tout est déjà trop tard » bien tôt…

Volontiers plus cartésienne, Véro avance son 19,5/20 de moyenne en anglais pour justifier son projet d’entrer en section internationale, une option que proposent cinq des huit collèges de sa liste de vœux. Inutile de compter sur la prescience du logiciel Affelnet pour tenir compte de cette heureuse concordance, car ce programme plus bête que méchant enregistre toutes les moyennes de l’année, sans autre forme de subtilité. La machine ne connaît pas les aspirations des utilisateurs, pardon des élèves, inscrits dans ses fichiers. De toute façon, à cet âge-là, il est rarissime d’avoir une idée claire du métier auquel on se destine : comme beaucoup de ses condisciples, Véro est passée par plusieurs phases successives, rêvant tantôt de laboratoire scientifique, tantôt de la magistrature, tantôt de l’ENA. Et ne comptez pas sur la conseillère d’orientation pour l’aider à y voir plus clair. « Quand ma mère l’a rencontrée pour parler des inscriptions hors secteur, vu mes bonnes notes, la conseillère lui a demandé pourquoi elle venait la voir… », explique la fille d’Anne. Eh oui, la conseillère ne s’occupe pratiquement que des cas désespérés.

Les trains qui arrivent à l’heure devront attendre la deuxième étape de l’orientation, en fin de seconde, lorsque le lycéen se dirige vers les bacs littéraire, économique, scientifique ou technologique. C’est là que le bât blesse : alors que les professeurs et conseillers d’orientation naviguent à vue, sans voir au-delà de la seconde, élèves et parents pensent en années. Un tel hiatus produit des drames kafkaïens, tel ce garçon de la classe de Véronique «  que la prof principale ne lâche pas alors qu’il a 12 de moyenne. Elle lui propose de devenir ingénieur du son ou technicien… » contre son gré. Nolens, volens, les équipes pédagogiques ont tendance à vouloir faire le ménage en fin de troisième pour purger les filières générales de leurs canards boiteux, quitte à inventer des vocations qui n’existent pas. « Les élèves sont souvent orientés par défaut : on se dit qu’untel n’est pas assez bon, qu’il dégage en filière pro ! », confirme Sophie Laborde, présidente-fondatrice de Tonavenir.net, une entreprise d’aide à l’orientation. Il y a quelques années, cette mère de famille, ci-devant podologue, s’est reconvertie dans l’orientation privée (voir interview p.53) après avoir cherché en vain des conseils auprès du lycée de sa fille. À la différence des conseillers d’orientation appointés par l’État, le cabinet de conseil brasse large, du collégien en mauvaise posture cherchant une voie de sortie à l’étudiant surdoué qui ne sait plus où donner de la tête. Comptez 375 euros pour un élève de troisième. À ce prix-là, ce n’est pas encore un privilège de nantis, même si l’on est clairement sorti du service public gratuit accessible à tous. « On n’est pas dans la psychologie ou le bla-bla, on écoute l’élève, on regarde ses bulletins, et on cherche les établissements qui lui correspondent, puis on lui remet un dossier avec les lycées qui l’intéressent et les numéros des proviseurs qu’il doit rencontrer », plaide Sophie. Un moyen de contourner le monstre froid Affelnet, qui fait frémir la mère de Véronique, persuadée que le programme décide à la place des hommes. Car l’orientatrice privée nous le certifie, il existe bien un « traitement humain » capable d’enrayer la machine informatique : « Quand le directeur d’un lycée a préalablement rencontré un élève motivé et ses parents, il sera plus disposé à l’accepter dans son lycée quand il verra passer son nom. Mais si vous restez les bras ballants, vous serez soumis aux aléas de l’administration, qui peut vous envoyer à Argenteuil sans que vous l’ayez demandé. »

Il ne faut pas aller chercher plus loin le secret des dieux. Tonavenir.net s’appuie sur une énorme base de données, des milliers de fiches sur toutes les filières possibles et imaginables que Sophie compose, archive et met à jour. L’autre atout majeur de l’entreprise s’appelle le temps. S’entretenir des heures durant avec un élève et ses parents est un luxe que les conseillers d’orientation ne peuvent se payer. On rêve d’un monde où l’école de la République garantirait aux enfants de prolos ou de rupins un choix libre et éclairé avant d’entrer dans la carrière. Hélas, revenu sur terre, une orientation gratuite et obligatoire paraît désormais aussi utopique qu’une société sans école…[/access]

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*Photo : Hannah

Latin-grec, un enseignement « un peu académique »…

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Les politiciens sont des mammifères assez proches des humains, bien que totalement dénués de sens moral. Ils sont bipèdes et dotés de mains préhensiles. Ils se nourrissent aux abords du Palais Bourbon, du Palais du Luxembourg et – à l’heure où les grands fauves vont boire – s’abreuvent aux alentours de l’Elysée. Ils ont en général des métiers et on peut les classifier en trois sous-ordres : les avocats, les hauts-fonctionnaires et les médecins. Jean-Marie Le Guen – Secrétaire d’État chargé des Relations avec le Parlement – fait partie de la troisième catégorie. A l’instar de Che Guevara, Bernard Kouchner et Dominique Voynet, il appartient à cette caste des politiques qui savent nommer tous les os de la main (il y en a 27 !), et de quelle manière on fait les bébés. C’est pour cette raison qu’il est intervenu sur la chaîne parlementaire (LCP) en fin de semaine dernière, afin de dire que le latin et le grec comptaient pour des prunes.

La réforme du collège prévoit la suppression des cours de latin, de grec et des classes bilingues. Exit Virgile, Aristophane et Goethe. Le but étant certainement de favoriser le grand flux moderne du rien, allant de Nabilla à TF1 en passant par Booba, Jean d’Ormesson et Conchita Wurst. Les gens de gauche au pouvoir faisant mine de ne pas comprendre que l’enseignement de la culture classique (dont on nous promet le maintien au travers d’un nébuleux module transdisciplinaire de « civilisation » antique, qui ne trompe absolument personne) est un rempart, un mur d’enceinte, un rideau de fer contre la bêtise. Le Ministre Jean-Marie Le Guen, fort de sa ressemblance scandaleuse avec le comique Bénureau, a vendu la mèche sur le plateau de Patrick Chêne l’autre jour. Le but est de procéder à « l’adaptation de notre école aux défis du XXIe siècle ». Il déroule en ces termes le ruban de son mépris : « Est-ce qu’il n’y a pas une polémique un peu académique ? Est-ce que l’on pense que les défis, pour la grande masse de nos jeunes… (un silence) Il ne s’agit pas simplement de s’intéresser à quelques futurs agrégés de lettres classiques, que je respecte beaucoup, et dont je reconnais l’importance dans notre culture, mais il s’agit de former 80% d’une classe d’âge (un silence) et j’allais dire 100% d’une jeunesse qui a besoin de trouver ses repères dans le monde, et des compétences professionnelles. C’est ça l’enjeu. C’est pas de défendre les Lettres classiques. » (Un silence) Pesant.

C’est dommage, les médecins de Molière, dans le déferlement furieux de leur charabia truffaient – eux – la logorrhée de mots latins. C’était plus délicatement fleuri… Outre que l’on ne comprend pas très bien l’ambition finale : adoucir la chair à canon et la rendre tout à fait employable, réduire les effectifs de profs ou ferrailler (avec un cran imbécile) contre ce que certains appellent la « culture » d’une élite – on est fasciné par l’échec prévisible de l’opération. Virgile, Homère, Cicéron, Aristophane, Platon, Guillaume Musso, Lucrèce, et Thucydide seront toujours présents dans la bibliothèque – et la conversation – de certaines familles. Ailleurs, le dernier recours sera toujours ces quelques satanées années d’école obligatoire.

Merci, Docteur Le Guen, pour la franchise de votre diagnostic. On attend maintenant une autre thérapeutique.

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Convertir des églises en mosquées: Mahomet, Jésus, même combat?

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églises mosquées Dalil Boubakeur

églises mosquées Dalil Boubakeur

Nous étions deux mille dix ans après Jésus-Christ, et toute la Gaule était occupée par les musulmans. Toute ? Enfin, un quartier, celui de la Goutte d’or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Saturée par les fidèles avoisinants, la mosquée de la rue Myrha débordait de musulmans en prière dans les rues, qui interrompaient la circulation. Les images interpellaient, frappaient ou choquaient. C’est alors que le sage Christophe Barbier, icône de la gauche cachemire, proposa une solution toute trouvée, lors de la divine liturgie du Grand Journal, sur Canal+ : « Pourquoi dans un geste œcuménique, on ne partagerait pas [avec les musulmans] le Sacré Cœur qui n’est pas loin et où à certaines heures, notamment le vendredi après-midi, dans le culte catholique, il ne se passe pas grand-chose ? » Outre que le terme d’« œcuménisme », la recherche de l’unité entre dénominations chrétiennes, était inapproprié, cette solution suscita l’ironie du site musulman « Trouve ta mosquée », qui fit remarquer qu’il y avait déjà des offices à la basilique le vendredi.

Cinq ans plus tard, lundi 15 juin, un autre aristocrate médiatique, le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur communie lui aussi à ce simplisme. Pour pallier le manque de mosquées, il suffirait d’offrir aux musulmans de prier dans les églises vides du blanc manteau qui recouvre la France. « C’est le même Dieu, ce sont des rites qui sont voisins… je pense que musulmans et chrétiens peuvent coexister », fait-il valoir, au micro d’Europe 1. C’est donc lui, la façade officielle de l’islam en France ? Celui qui devait réfuter les thèses de l’État islamique, Coran en main ? En écoutant cette malhonnêteté intellectuelle et théologique, on comprend mieux pourquoi il n’a pas été mis en avant.

« Même Dieu » ? Cette affirmation est très répandue chez les musulmans, qui n’ignorent cependant pas que les chrétiens, en professant le dogme de la Trinité, sont des « associateurs ». Ils commettent le grave péché d’adjoindre à Dieu, l’Unique, des auxiliaires. De leur côté, les chrétiens croient que Dieu est un en trois personnes, mystère qui n’a pas fini d’être compris, mais qui éclaire la vision humaine d’un être en perpétuelle relation. Chesterton écrivait que, comme l’homme créé à son image, « il n’est pas bon que Dieu soit seul. » Cette proximité chrétienne avec un Dieu « fait homme » est étrangère à l’islam. Le Dieu musulman est transcendant, mais lointain, inaccessible. « Je ne pouvais pas dire ’je t’aime’’ à Dieu, il n’y a pas d’intimité en islam », témoigne à qui veut l’entendre le dynamique Saïd Oujibou, musulman converti au christianisme, et devenu pasteur évangélique.

Pas le même Dieu, donc. A défaut, Boubakeur aurait pu utiliser une autre formule syncrétiste, quoiqu’un peu surannée : « nous sommes tous fils d’Abraham ». Il a eu raison de ne pas le faire. L’Ibrahim du Coran n’est pas l’Abraham de la Bible. Nulle mention de son déplacement, à l’appel de Dieu, d’Ur à Canaan. Nulle alliance conclue entre Dieu et son peuple, futur Israël. Nul marchandage, entre Abraham voulant épargner Sodome et Dieu se laissant attendrir. C’est Ismaël, prophète en islam, et non Isaac, le patriarche hébreu, qui est menacé d’être immolé par son père.

Navré pour les tenants du vivre-ensemble, il faut se rendre à l’évidence : les religions monothéistes ne confessent pas « le même Dieu », qu’ils déclineraient selon divers degrés. Cela n’empêche pas le dialogue et la cohabitation. Au contraire, assumer leurs différences, dans un esprit de vérité, est salvateur intellectuellement, et humainement. Les musulmans n’en respectent que davantage les chrétiens qui connaissent leur religion, et l’affirment avec conviction. C’est sur cette base solide que peut se tisser un dialogue interreligieux, et non sur les fondations croulantes des bons sentiments.

Finalement, c’est hors du dialogue interreligieux qu’il faut trouver l’origine de l’ineptie de Boubakeur. Faute de pouvoir fédérer les musulmans, il fait dans la démagogie politique. Le recteur de la Mosquée de Paris, brillant et mondain, n’en reste pas moins discrédité aux yeux de ses coreligionnaires. Tout comme le sympathique mais marginal imam de Drancy, Hassen Chalghoumi. C’est une faute de la part des précédents gouvernements d’avoir promu cet homme de paille. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’a nommé à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM) en dépit de l’opposition des musulmans eux-mêmes. Le journaliste Samuel Pruvot rapporte que l’actuel président des Républicains aurait lancé : « Boubakeur passe bien dans l’opinion, il est ami du Crif, la communauté gay le trouve bien, les francs-maçons n’ont rien à redire… Si vous, musulmans, vous ne l’aimez pas, cela n’est pas mon affaire ! »

Une bonne décennie après le lancement du CFCM, le rêve de donner une façade officielle à l’islam a vécu. Un islam qui n’est pas un bloc homogène, prompt à se diviser entre mosquées turques et maghrébines, entre courants contradictoires, dépourvu de clergé, et dans l’impossibilité de s’accorder sur l’interprétation du Coran. Un islam dont il est cependant vain de nier la présence en France. Même s’il est naïf de croire que le fondamentalisme n’est prêché que dans les caves, et jamais dans des mosquées en dur, il est nécessaire de permettre aux Français musulmans de pratiquer leur culte dignement, sans pour autant construire des « mosquées-cathédrales » aux minarets aussi kitsch qu’inutiles. Leur participation à la France passe par davantage de patriotisme, et d’acceptation de leur part des fondamentaux de la République, comme le droit de changer de religion, mais également par leur liberté de vivre sereinement leur foi. La nouvelle instance de dialogue avec l’islam créée par le gouvernement, qui remplace de facto le CFCM, est imparfaite, mais a le mérite de sortir de l’illusion d’un islam clérical officiel avec qui s’entretenir. Reste aux responsables de cette structure à exiger des musulmans la réciprocité à la reconnaissance et aux aides qu’ils ne manqueront pas de demander.

Les Français musulmans méritent des mosquées dignes. Ainsi que de meilleurs représentants.

*Photo : Wikipedia.org