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Micro, Macro, Macron

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emmanuel macron travail dimanche

« Micro, Macro, Macron », la formule a une vertu pédagogique. En trois mots, on comprend la logique du projet de loi présenté par le banquier socialiste qui a hérité du portefeuille de l’Économie. Facile : pour agir sur les agrégats macroéconomiques que sont la croissance et l’emploi, Emmanuel Macron veut agir sur les conditions d’activité des agents microéconomiques. Cette politique s’oppose donc aux formes traditionnelles de relance macroéconomique par la monnaie, la fiscalité, la dépense publique ou l’action sur le coût du travail. Exit, donc, le Quantitative Easing, les allégements de l’impôt sur le revenu et de celui sur les bénéfices des entreprises, ou encore la sortie du régime des 35 heures hebdomadaires, que l’Allemagne a organisée il y a dix ans.

Il est donc frappant que cette loi intervienne au terme de deux années durant lesquelles le président normal et ses équipiers ont majoré les impôts, réduit les dépenses publiques à caractère économique et maintenu fermement le régime des 35 heures. Le projet Macron est né de ce refus de toucher à l’organisation économique et à la politique de régulation globale.

Trois points du texte suscitent la controverse.

La libéralisation des transports de voyageurs par route

D’abord, on envisage désormais de suivre l’exemple de l’Espagne, de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui ont déréglementé les transports routiers et provoqué, surtout dans les deux premiers pays, une explosion du nombre de voyageurs. Il s’agit donc de mettre fin à une anomalie qui renforçait la position de la SNCF, et de créer du même coup de nombreux emplois. Désormais, on pourra se déplacer de Paris à Bordeaux ou de Lyon à Saint-Étienne en faisant halte au passage, ce qui était impossible auparavant. On se demande pourquoi cette liberté élémentaire n’a pas été ouverte plus tôt…

De fait, à l’exception des syndicats du transport ferroviaire, personne ne devrait contester cet aspect du texte. Les sociétés prestataires spécialisées sont prêtes, le nouveau service devrait décoller, les 110 000 voyageurs actuels vont être multipliés par cinq ou dix ou vingt en quelques années. Bref, des emplois nouveaux seront effectivement créés, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais il ne fait pas plus de doute que la SNCF subira une perte d’activité substantielle, même si la déréglementation permet des déplacements plus nombreux. Après avoir remercié le banquier socialiste, posons-lui donc la question naïve suivante : comment s’y prendra-t-on pour gérer la réduction d’activité de la SNCF sur les grandes lignes, mais aussi sur toutes celles qui sont assurées par les TER, subventionnés par les régions ? La mesure aura un double impact, sur les effectifs de la SNCF et sur la couverture des dépenses de Réseau ferré de France, qui entretient le rail français.

L’hypothèse retenue, du côté de la SNCF, est celle d’une majoration de la subvention dont bénéficie l’entreprise. Personne n’imagine en effet que le pouvoir hollandais abandonne les cheminots, électorat captif de la gauche : François Hollande n’est pas Margaret Thatcher. Le projet libéral du ministre Macron se traduira donc par une nouvelle charge pour le Trésor public, qui est déjà sur la corde raide. Sapin devra se débrouiller pour payer l’ardoise engendrée par le texte de son camarade de Bercy.

Les notaires sur la sellette

On le sait, les notaires sont une corporation rentière qui a fait fortune grâce à la montée des prix de l’immobilier. Ils forment aussi, accessoirement, un contingent d’électeurs fidèles à la droite. Et constituent à ce titre une cible idéale pour ce gouvernement cynique à défaut d’être courageux.

D’où les trois mesures qui les visent. La première repose sur de nouveaux barèmes pour les actes notariés, qui en réduisent les frais. S’y ajoute un nouveau régime d’installation sur le territoire, libre dans certaines régions, encadré dans d’autres. Et, enfin, une nouvelle faculté de s’incorporer dans des cabinets juridiques interprofessionnels, aux côtés des avocats conseils. L’objectif affiché est de corriger le caractère « rentier » de la profession et de l’ouvrir à de plus nombreux jeunes. Why not ?

Sauf que les connaisseurs de la profession ne sont pas dupes. Les notaires ne produisent pas des services, ils sont des « officiers ministériels » assermentés, voués à produire des actes « authentiques » incontestables devant la justice. C’est là un produit de l’Histoire, les titulaires des offices étant les lointains héritiers de ces hommes qui devaient sans cesse racheter à Sa Majesté le roi de France le droit d’exercer leur métier. Ils représentent ainsi l’État sans en être des agents.

Macron a mélangé les genres. Il traite les notaires comme des officiers ministériels, en révisant leurs barèmes – il fallait le faire –, mais il les considère comme des prestataires de services quand il les assimile à d’autres professions du droit. Enfin, il crée un double régime – de liberté dans certaines régions, d’encadrement dirigiste dans les autres. Il ne comprend pas qu’il n’y a, en l’occurrence, que deux choix possibles : soit la pleine libéralisation – pour la production d’actes sous seing privé, non authentiques, pour leur facturation, pour l’installation sur le territoire, pour l’association avec d’autres professionnels du droit –, soit l’exercice continué de la tutelle du garde des Sceaux, pour la fixation des honoraires et les conditions d’installati

Travailler le dimanche et la nuit

Il y a bien longtemps qu’on peut travailler le jour du Seigneur, et ce volet sent donc la pure magouille socio-économique. Faut-il étendre les autorisations de travail dominical aux commerces de toute nature – y compris les grandes surfaces, de manière à augmenter leur chiffre d’affaires et les emplois qui vont avec ? Le projet, ancien, s’est longtemps heurté à deux obstacles : les commerces indépendants, qui refusaient la concurrence, jugée déloyale, de la grande distribution appuyée sur les centrales d’achats et disposant d’une main-d’œuvre moins chère, et les syndicats, qui entendaient protéger les salariés contre les contraintes du travail dominical et de nuit.

Macron a choisi d’attaquer par le biais de la vente touristique. Selon différentes modalités, il étend la faculté d’ouvrir des commerces le dimanche et de nuit dans des zones à fort potentiel de vente aux touristes, français et surtout étrangers, au-delà des zones consacrées que sont les Champs-Elysées, le Marais ou la tour Eiffel. Ce que réclamaient précisément… les commerces indépendants, mais pour leur propre compte[1. On ne peut aujourd’hui vendre le dimanche, hors zones touristiques strictement délimitées, en faisant travailler  des salariés.]!

Cette faculté aurait permis à nombre d’entre eux de se maintenir et de prospérer. Mais, au nom de la non-discrimination, le projet Macron l’ouvre à toutes les formes de distribution. Avec une contrepartie : la signature préalable d’accords professionnels sur les conditions d’emploi des personnes concernées. La grande distribution y parviendra. Reste à savoir comment les petits commerces encaisseront le choc de cette nouvelle concurrence, et quels salariés bénéficieront du nouveau régime. Le schéma qui se renforce un peu plus encore est celui d’une économie de services générant des emplois peu qualifiés.

Un texte de diversion ?

Quand la loi sera publiée au Journal officiel, il faudra se souvenir de deux choses : 217 usines françaises ont fermé leurs portes en 2014, et 150 000 Français environ – ingénieurs, informaticiens, gestionnaires, cuisiniers ou pâtissiers – ont quitté le territoire en 2013. Même avec la meilleure volonté du monde, on ne voit pas comment elle pourrait enrayer notre déclin sur ces deux terrains. Dans ce contexte, on peut penser qu’il s’agit d’un texte de diversion. À entendre les louanges que lui ont décernées les libéraux de l’opposition, il semble avoir atteint son but.

Trois livres pour la Fête des Pères

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fete peres eulalie ceresa

Le Moyen Âge n’est plus ce temps intermédiaire, cet obscur recalé des cours d’histoire qui portait en lui toutes les misères de la chronologie. Brutalité et saleté au programme scolaire. Que n’a-t-on pas dit et écrit sur ce bâtard, ce mal-aimé des frises du fond des classes? À l’école, on le chargeait déjà de tous les maux pour mieux faire briller nos Lumières. Avant la Révolution, rien de bon ne se profilait à l’horizon des Hussards noirs, on pataugeait dans le néant, l’ère des primates. Et puis, le Moyen Age est sorti de sa torpeur grâce notamment à Michel Zink, professeur au Collège de France et membre de l’Institut. Dans ce recueil de chroniques tirées des émissions de France Inter (été 2014), Zink, dans un style fluide et généreux, nous fait aimer cette période mystérieuse. Car il y a dans cette « jeunesse de notre monde » une apprêté magique, des sentiments, nobles et purs, enfouis derrière une langue aride. « Comme dans les contes, tout paraît à portée de la main et rien ne l’est » écrit-il. De Roland à Ganelon, des chansons de geste aux jongleurs, de la chevalerie à la poésie, ce Moyen Âge désarçonne les cartésiens, brouille les frontières et accule les moqueurs. On y décèle derrière une broussaille d’aubépines, une fontaine de jouvence que le troubadour et le trouvère s’évertuent à chanter. Un monde où la nature se mêle aux désirs des hommes. « Le Moyen Âge, dont l’art ignore longtemps la perspective en a une perception rapprochée. Il la voit tout près, en gros plan. La nature est ce qu’on touche, ce qu’on sent, ce qu’on entend, … ». Une véritable Renaissance.

Bienvenue au Moyen Âge de Michel Zink – Editions des Equateurs / France Inter.

Bienvenue au Moyen Age

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Les Caprices de Marie

François Cérésa n’a pas la plume tremblante, larmoyante et vaine des petits maîtres de l’autofiction. Le Nouveau Roman ne passera pas par lui! Il a la tête dure du bourguignon qui se lance à l’assaut d’une saga en trois tomes. Ce prince de l’argot, sans peur et sans reproche, ose batailler du côté de Dumas et laisse les tracas du quotidien aux seconds couteaux de la littérature. C’est à l’aune de ses modèles qu’on juge un écrivain. Cérésa a du répondant, de l’allonge et un sens inné du rebondissement. Avec lui, on ne s’ennuie pas, on cavale de la convocation des Etats Généraux à la fin de la Terreur. Dans Le Lys blanc , qui s’inspire librement des exploits du général de Tromelin, les héros de Cérésa ont du nerf et du jus. Marie-Antoinette, fille unique du boulanger de Pornic tient la vedette de ce roman de cape et d’épée. Violée par le Comte de La Rose-Pitray, la jeune femme se débat dans les méandres de l’histoire. Elle donne naissance à Maximilien qu’elle abandonne derechef pour se lancer corps et âme dans la frénésie révolutionnaire. Elle croise Danton, Robespierre, Desmoulins, se lie d’amitié avec Olympe de Gouges. Un jour lingère, l’autre « serveur » au Procope, elle devient déesse de la guerre aux côtés des vendéens de Charette. Quand un chevalier blanc surgit et lui vole son fils… Cérésa, en disciple éclairé de Jacques Laurent, ne manque ni de souffle, ni de piquant. Vivement la suite!

Le Lys blanc de François Cérésa – Editions L’Archipel.

Le lys blanc

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Boni, le Magnifique

Superstar au tournant du siècle, Boni de Castellane (1867-1932) menait grand train. Comme le souligne Emmanuel de Waresquiel dans une introduction limpide, Boni avait une surface financière considérable et un mode de vie hors-norme. Il possédait alors trois châteaux, un yacht, une villa à Deauville et à Cannes. Il se faisait même construire un palais à Paris, semblable au Trianon. Charmeur, délicat, féru de politique, amateur d’architecture, d’antiquités et de bijoux, Boni en esthète accompli, dépensait sans compter. Ses plaisirs ne connaissaient aucune limite. Au Bois, à l’Opéra ou à Auteuil, son allure et son portefeuille auraient séduit le plus intransigeant des anachorètes. « L’argent a toujours coulé entre mes doigts » écrit-il dans ses Mémoires en deux parties : Comment j’ai découvert l’Amérique (1867-1906) et L’art d’être pauvre (1906-1924). Il ajoute avec un euphémisme désarmant que son père et sa mère « jouissaient d’une assez jolie fortune ». Cet arrière petit-neveu de Charles-Maurice de Talleyrand n’était pas boiteux pour un sou. Il consuma sa vie jusqu’à se marier en 1895 avec Anna Gould, la plus riche héritière des Etats-Unis. Mariage qui ne dura qu’une dizaine d’années comme ses richesses inimaginables. « J’aurai possédé des demeures magnifiques, bâti des  palais, restauré des châteaux, fait beaucoup de jaloux, cherché à vivre selon la tradition de mes ancêtres ; mais rien n’aura duré pour moi ». Fatalitas! Fatalitas!

Mémoires de Boni de Castellane – Présenté par Emmanuel de Waresquiel – Editions Perrin.

Mémoires: Introduction et note d'Emmanuel de Waresquiel

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*Photo : Pixabay.

Banlieue, la loi du plus faible

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ecole banlieues integration

Un jour Claude Allègre découvrit le mammouth. L’animal était gros, très gros, et tirait sa force de son inertie. Depuis, il est devenu énorme, boursouflé. Du mammouth on croit tout savoir. Une ribambelle de pédagogues obtus s’exprimant dans une langue qu’ils sont les seuls à comprendre. Des syndicats qui veulent toujours moins d’élèves et toujours plus de profs. Des enseignants qui font ce qu’ils peuvent et – on les comprend – qui ne redoutent rien tant que d’être mutés dans le 93.

On croit tout savoir, mais on oublie les élèves. Quoi ? Des enfants seraient-ils responsables de quoi que ce soit ? Il y a longtemps, la Zazie de Queneau voulait être instit « pour faire chier les gamins ». Aujourd’hui, il y a des gamins par dizaines de milliers qui vont à l’école « pour faire chier tout le monde ».

Pour eux – et aussi, bien sûr, pour leurs parents –, un gouvernement de gauche, celui de Michel Rocard, créa le Haut Conseil à l’intégration. Un autre gouvernement de gauche, celui de Jean-Marc Ayrault, le supprima en 2012. C’est que le HCI avait, l’année précédente, commis le crime des crimes : dire la vérité sur certains élèves. Un rapport qui montrait comment les territoires perdus de la République avaient gagné du terrain fut son arrêt de mort.[access capability= »lire_inedits »]

On y apprend que dans certaines villes comme Clichy-sous-Bois, Aubervilliers ou La Courneuve, plus des trois quarts de la jeunesse est d’origine étrangère ; qu’il n’était pas rare d’avoir des classes du primaire et des collèges « entièrement composées d’élèves d’origine étrangère partageant la même confession » ; que « la montée du fondamentalisme et du communautarisme ouvre la porte à des contestations de cours de plus en plus nombreuses » ; que de nombreux enseignants d’histoire ont du mal à aborder le fait religieux, la Shoah, le Proche-Orient ; que, en cours de sciences, « l’évolutionnisme est remis en cause au profit d’une action divine ou créationniste ». Voilà. Le HCI n’était pas, que l’on sache, une officine du Front national, un organisme tenu en sous-main par les Identitaires ou Riposte laïque. Parmi ses membres, on comptait Malika Sorel, Yazid Chir, Mohand Hamoumou, Nacer Meddah, Abdelwahab Meddeb… Sur le site du HCI, on peut lire que cet organisme a cessé d’être en 2012. Mais rien n’a été effacé, pas même le rapport. Du temps de Staline on supprimait toutes traces visibles des ennemis du peuple. Le PS a encore à apprendre…

Osons ici un mot tabou : le choc des civilisations ! Le livre de Samuel Huntington a été publié bien avant les attentats du World Trade Center. Depuis, plus les événements confirmaient sa thèse, plus les flics de la pensée protestaient. Pourtant, le choc des civilisations, nul besoin d’aller le chercher dans les montagnes de l’Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, dans la charia, dans la burqa, près des églises coptes qui brûlent, dans les fatwas, dans les lapidations… Il est ici. Chez nous. Au coin de la rue. Dans les villes, les quartiers et les écoles que citait le Haut Conseil à l’intégration.

Que dire de plus ? Qu’aucune fatalité génétique ou raciale ne pèse sur les gosses issus de l’immigration. En CM1, mon fils avait une amie du nom de Fathia. Surdouée, brillante, appliquée. Une famille modeste, très modeste. Sa mère lui répétait souvent : « Tu es arabe, alors tu dois travailler deux fois plus, deux fois mieux que les autres. » Ainsi avaient fait, de génération en génération, les petits Juifs venus de l’Est, les petits Portugais, les petits Espagnols… Ils ne s’en sont pas portés trop mal.

Fathia sauta une classe et se retrouva, un an avant mon fils, gamin privilégié, au collège. Ce fut un cauchemar. Elle était de nouveau première ! Et les élèves issus de la même cité qu’elle la harcelèrent jour après jour. Elle fut régulièrement traitée d’« Arabe blonde » : l’équivalent de « bounty », utilisé pour les « traîtres » par certains enfants d’origine africaine. Comment, elle, une Arabe, pouvait-elle, osait-elle, être première ? Avec Fathia, c’est Mozart qu’on assassinait…

Fathia fit une dépression, sa mère alerta les profs. On ne fit rien, il ne fallait pas « stigmatiser »… Fathia a été retirée du collège. Elle est allée dans un établissement catholique. Toujours première, toujours aussi brillante. Il y a plus de quatorze ans parut un petit livre intitulé Les Territoires perdus de la République. Il disait déjà tout ce qui devait arriver à Fathia. Depuis, la République a encore perdu beaucoup de territoires.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : FREDERIC DEFOSSEZ/SIPA. 00665234_000007.

Et François parla d’écologie intégrale

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pape francois ecologie integrale

Dans sa nouvelle encyclique Laudato Si, le pape appelle cela l’écologie intégrale. Une expression qui s’est imposée, au fil du temps, pour désigner cette écologie qui ne choisit pas la nature au détriment de l’homme. C’est l’écrivain voyageur Falk van Gaver qui, certainement le premier, usa de l’expression il y a une dizaine d’années. Le jeune écrivain Gaultier Bès l’a ensuite repris dans son livre Nos limites. Puis le théologien Fabien Revol aussi, en créant la chaire Jean Bastaire, à Lyon . Des noms qui ne vous disent pas forcément grand-chose. Mais le mot est arrivé, sur les ailes d’on ne sait quel ange, jusqu’aux oreilles du pape François. De ce mot là, Le Monde a fait sa Une mardi. De l’inédit. Du jamais vu, non plus, cette Une de Libé, qui s’est fendu d’un pape vert arborant les tables de la loi : on y lit « tu ne pollueras point ». Une boutade ? Pas sûr.

Ce qui pourrait passer pour une nouveauté de la part de l’Eglise s’appuie en réalité sur une longue tradition. L’Eglise catholique a déjà souligné ce trait fondateur de sa croyance : l’homme est le gardien de la création. Les encycliques précédentes l’évoquaient sans développer plus avant. Des grands écrivains chrétiens avaient déjà fourni une ample réflexion sur la nature, la technique, le règne de la marchandise, la pollution. Une ligne de pensée qui ne s’accordait pas nécessairement avec les soucis de l’époque. L’heure est venue, sûrement, où les chrétiens ont tout intérêt à redécouvrir cette tradition. Une manière de rappeler qu’Europe Ecologie Les Verts n’a rien inventé. François a décidé de s’inscrire dans cette tradition.

Dans son encyclique, le pape s’inspire du patriarche Bartholomée, primat de l’Eglise orthodoxe de Constantinople. Il le cite et cela semble un avertissement : « Que les hommes dégradent l’intégrité de la terre en provoquant le changement climatique, en dépouillant la terre de ses forêts naturelles ou en détruisant les zones humides ; que les hommes portent préjudice à leur semblable par des maladies en contaminant les eaux, le sol, l’air et l’environnement par des substances polluantes, tout cela se sont des péchés. » Une envie de raser une forêt de pins pour y construire un Leclerc ? Vous voilà pécheur. Une autre d’aligner du Round Up dans votre jardin ? Pécheur aussi. Aéroports, barrages, centrales, vous voilà prévenus. Par cette publication à très haute valeur symbolique, le catholique libéral est un peu plus désavoué.

Laudato Si s’ouvre sur des constats techniques sérieusement documentés. Pas d’approximations, guère de fioritures, de nombreux et courts paragraphes synthétisent les dernières découvertes des écologistes. On y découvre résumées les thèses les plus courantes sur la pollution de l’eau, de l’air et des sols. Certains passages tiennent de la mise en garde sévère : « L’exposition aux polluants atmosphériques produit une large gamme d’effets sur la santé en provoquant des millions de morts prématurés ». Des millions de morts prématurés. Chez certains catholiques, la phrase devrait résonner particulièrement.

L’écologie intégrale, c’est aussi donner une dimension politique à un constat environnemental. Lorsqu’il évoque l’immigration (après avoir déploré la migration anormale des animaux) François donne des causes environnementales à ce dégât politique. Au lieu de déplorer l’effacement des frontières et le choc des identités, il accuse la suractivité et la surproduction humaines comme causes de ce désordre. Ce que le catholique doit comprendre ? S’il veut garder sa culture, qu’il commence par bazarder son 4×4. « Le changement du climat provoque la migration d’animaux qui ne peuvent pas toujours s’adapter, et cela affecte à leur tour les moyens de productions des plus pauvres, qui se voient aussi obligés d’émigrer avec une grande incertitude pour leur avenir et celui de leurs enfants. L’augmentation du nombre de migrants fuyant la misère, accrue par la dégradation environnementale, est tragique. »

Aux États-Unis particulièrement, les voix de catholiques conservateurs ont reproché au pape de se mêler de science et d’écologie. La vieille rengaine reprend, qui voudrait opposer Dieu et les créatures, l’homme et la nature. Le dogme et son exigence évangélique. Laudato Si a cette vertu qu’on soupçonnait déjà : le vieil Occident chrétien est poussé à l’acte de contrition. Qui le fera, sinon ?

A lire : Patrice de Plunkett , Cathos, écolos : mêmes combats ? Les catholiques face aux enjeux de l’écologie (Ed.Peuple Libre) Lyon,2015.

*Photo : MARIA LAURA ANTONELLI/AGF/SIPA. 00716018_000004.

Soudan: l’Afrique du Sud fait un doigt d’honneur à La Haye

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mugabe soudan elbechir

Lundi soir, le vingt-cinquième sommet de l’Union Africaine (UA) s’est achevé sous la présidence de Robert Mugabe à Johannesbourg, chez son parrain sud-africain. Au premier rang de la photo de famille se tenait tout sourire Omar El-Bechir, poursuivi par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Premier chef d’Etat, dans l’histoire de la CPI, à être recherché pour génocide de trois groupes ethniques, les Fours, les Masalit et les Zaghawa, il serait responsable de plus de 300 000 morts et 2,5 millions de réfugiés au Darfour. Depuis que les premiers mandats d’arrêts ont été lancés contre lui en 2009, Jacob Zuma lui avait déconseillé de venir aux précédents sommets en Afrique du Sud, évoquant les risques que la Justice faisait peser sur sa liberté.

L’Afrique du Sud, en tant que signataire du traité de Rome fondateur de la CPI, se devait de livrer le président soudanais à La Haye. Mais son président Jacob Zuma avait pris soin de rassurer son hôte ; cette fois-ci son immunité personnelle lui était garantie.

Le jour du sommet, la CPI a rappelé comme il se doit à l’Afrique du Sud ses engagements et lui a demandé de livrer Omar El-Bechir. Pour toute réponse, la cour s’est vue opposer un refus assez ferme sous prétexte que c’est l’UA et non l’Afrique du Sud qui recevait les chefs d’Etat africains. Une ONG sud-africaine saisit alors un tribunal de Pretoria dont les juges interdisent en urgence la sortie du territoire du président soudanais, en attendant de pouvoir statuer sur le fond de l’affaire. Amnesty International publie de son côté un communiqué solennel en faveur de l’arrestation du général qui depuis 1989 dirige Khartoum d’une main de fer.

Jusqu’à la fin du sommet, un faux suspense a donc tenu en haleine l’opinion publique. Les dépêches de presse se sont succédé et ont maintenu l’espoir d’une interpellation par la justice sud-africaine. Mais le président de la république islamique du Soudan, tout juste réélu avec 94% des voix en avril, n’était pas plus effrayé que d’habitude. Sans doute était-il absorbé par les travaux de l’UA sur les graves dysfonctionnements de la démocratie burundaise, thème (authentique) du sommet. Le jet d’Omar El-Bechir a donc décollé vers sa capitale où un comité de soutien l’attendait. Un envol qui a mis fin aux espoirs des apôtres de la démocratie en Afrique et un nouveau triomphe pour celui qui nargue la communauté internationale à chacun de ses déplacements. Tout d’abord parce que les pays occidentaux se sont bien gardés de s’ingérer dans les affaires africaines. D’autre part, la CPI, qui dépend politiquement de l’ONU, ne pouvait pas subir plus cruel désaveu : le secrétaire général adjoint de l’ONU était présent sur la photo finale de l’Union africaine, non loin de l’accusé. Comme si de rien n’était.

Non seulement l’Union africaine s’est moqué du droit international – pour Mugabe et les siens cette cour internationale est raciste puisqu’elle s’attaque essentiellement aux dictateurs africains – mais l’Afrique du sud a foulé au pied son propre droit constitutionnel. Cette affaire, mondialement médiatisée, jette une ombre supplémentaire sur la nation arc-en-ciel de Mandela. Depuis la fin de l’Apartheid, le parti au pouvoir, l’ANC, s’affranchit progressivement de l’Etat de droit. Une liberté d’autant plus aisée que la Chine, le Qatar ou l’Egypte ont également reçu El-Bechir, comme les dizaines d’autres pays depuis l’inculpation de la CPI.

La conclusion de ce sommet de l’UA est sans doute que Mugabe et El-Bechir vont continuer à donner des leçons de bonne gouvernance au Burundi, au Burkina ou à la Centrafrique. Quant à l’exclusion de la CPI, l’Afrique du Sud n’y songe pas. La Cour de La Haye a fait savoir que cet épisode médiatique pourrait relancer dans l’opinion l’intérêt pour ses missions. Ce qui donne une idée du discrédit qui entoure le tribunal de La Haye. La gifle infligée par Omar El-Bechir à ses magistrats instructeurs ne devrait pas aider la Cour de La Haye à sortir de son isolement.

*Photo : Armando Franca/AP/SIPA. AP20670104_000057.

Hongrie: Orban réinvente la ligne Maginot

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orban hongrie serbie immigration

175 kilomètres de long, 4 mètres de hauteur, précédé d’un dense réseau de barbelés : tel est le mur que doit faire construire le ministre hongrois de l’Intérieur tout le long de la frontière serbe sur décision de son gouvernement. Et dans les plus brefs délais, s’il vous plaît !

Cette décision, qui fait déjà couler beaucoup d’encre, prend prétexte de la nécessaire protection des frontières extérieures de l’Europe du flux de migrants illégaux Syriens, Irakiens, Afghans, Kosovars.

D’ores et déjà, fusent les commentaires qui comparent la situation actuelle à celle de 1989 où les autorités hongroises de l’époque (encore étiquetées communistes) s’empressèrent de démanteler le rideau de fer. Avec une nuance de taille : la destruction de la barrière devait alors laisser sortir des dizaines de milliers de ressortissants de la RDA réfugiés en Hongrie et non empêcher quiconque d’entrer.

Alors qu’il aurait pu tout bonnement les renvoyer en RDA, le Premier ministre hongrois de l’époque (Miklós Németh) leur donna alors asile avant de négocier avec Helmut Kohl leur accueil en RFA. Mais bon, ces Allemands de l’est n’avaient pas grand chose de commun, il est vrai,  avec nos actuels immigrés arrivés de bien plus loin.

75% des migrants qui débarquent clandestinement en Hongrie proviennent de zones reconnues comme dangereuses, voire en guerre : la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan. Les Kosovars, dont l’immigration répond à des mobiles d’ordre purement économique, constituent donc une minorité parmi les migrants, contrairement aux assertions des autorités hongroises.

Le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szíjjártó s’en est d’ailleurs donné à cœur joie : « Si nous laissons passer en Autriche et en Allemagne les migrants arrivés chez nous, ils nous seront retournés par dizaines, voire un jour par centaines de milliers. » Or, l’an dernier, sur les 10 000 migrants passés « à l’Ouest », seuls 800 ont été reconduits en Hongrie. On est loin des chiffres alarmistes lancés par le gouvernement, même si ce nombre peut encore doubler, voire tripler.

Et quand bien même. En quoi cette mesure apportera-t-elle une solution ? De même que les Allemands avaient joyeusement contourné en 1940 notre belle et luxueuse ligne Maginot, il ne sera guère difficile de contourner la frontière serbe par la Roumanie ou la Croatie, toutes deux membres de l’UE. Percer des trous est une tâche à la portée des passeurs rompus. L’exemple du mur entre les Etats-Unis et le Mexique nous le montre. Ne parlons pas de la vive protestation du Premier ministre serbe Aleksandar Vucic, lequel  n’a été ni consulté, ni même avisé par son homologue hongrois.

Connaissant les ficelles de notre ami Viktor Orbán, je serais tenté de penser qu’il s’agit d’un énième effet d’annonce moins destiné à dissuader des étrangers indésirables qu’à marquer son opinion publique. Le message est clair : « Vous voyez, face au laxisme de Bruxelles, nous autres, Hongrois, ne nous laisserons pas faire. Mais ne vous inquiétez pas, votre Premier ministre veille, qui est là pour vous défendre ! »

Merci Viktor Orbán !

*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21591221_000004.

Dernières folies printanières

été art contemporain

Le pont des soupirs. En cette fin de Printemps, la ligne d’horizon des français a été perturbée par un gigantesque vagin en bois posé dans les jardins du château de Versailles, censé représenter l’intimité de « la reine ». Première remarque, à la vue de l’œuvre : cela doit faire longtemps que l’artiste n’a pas vu de femme nue ! Seconde remarque : après le plug anal verdâtre de Paul McCarthty dont les Français avaient suivi, médusés, l’érection puis le dégonflage sur la place Vendôme l’année dernière, les lignes bougent vraiment dans le monde de l’art contemporain… On aurait presque pu cacher l’un dans l’autre ! Le père du « vagin », Kapoor, a expliqué longuement le propos à haute intensité politique de son œuvre à la presse. L’artiste contemporain investit de nos jours l’essentiel de son énergie créatrice dans l’explication de ses œuvres et la rhétorique ; cette période crève sous les manifestes. Des voix agacées ont dénoncé l’infamie, l’affront, voire la profanation du lieu royal… D’autres voix ont souligné avec une gravité bouffonne que ce vagin colossal avait des vertus pédagogiques féministes… L’artiste a déclaré sans rire à un journal vespéral : « J’en ai assez de faire des cadeaux à la France. La prochaine fois qu’on voudra m’inviter, il faudra avoir l’argent et ne pas demander que je le trouve moi-même ». Pas de chance pour cette fois-ci, les caisses étaient vides. Le pactole avait été englouti dans l’achat de monstrueuses fresques de « street-art » destinées à remplacer les grappes de « cadenas d’amour » qui enlaidissaient déjà considérablement le Pont-des-Arts à Paris, et qu’il a fallu décrocher pour des raisons de sécurité… Ce pont est maudit. Il a été rebaptisé « le pont des graffs » par la presse. Il a du mal se comporter dans une vie antérieure pour endurer de telles humiliations.

L’amour à la page. Authentique chef d’œuvre de l’art moderne, le sage antique Jacques Attila (pardon, Attali), ancien conseiller de François Mitterrand et de sa chienne Baltique, producteur en série de « rapports » sur le renouveau de l’économie hexagonale, nous exhorte à l’amour libre. On sent que le printemps est passé par là. Les bourgeons ont bourgeonné. Chacun a cherché sa chacune. La Nature toute entière est entrée en transe, la sève est montée dans la chair des arbres, l’écureuil taquin remue ses noisettes et l’auteur de « Verbatim » (dont l’un des violons d’Ingre est la direction d’orchestre classique… laissez-moi rire) appelle à « l’amour collaboratif » ! Ça vous a un petit goût d’amour libre post-soixante-huitard, de technocratie gestionnaire soviétique et de charabia managérial sur « l’économie du partage » pompé dans Alternatives économiques : « On peut imaginer, dans la logique de l’économie collaborative, un monde où chacun serait libre d’avoir des relations avec d’autres que son partenaire principal… » Et en toute logique, dans ce monde sans fidélité ni ferveur… « … « l’amour collaboratif«  compléterait « l’économie collaborative« . Cela bouleverserait fondamentalement la notion de famille et les conditions d’éducation des enfants, dont on ne peut imaginer, sans précaution majeure, qu’ils puissent être ainsi partagés. » Comme dans la cité platonicienne, ou les lebensborn de sinistre mémoire. Jacques, à un moment, il faut savoir dire stop…

Grosse fatigue. Signalons d’abord cette scène cocasse et typique de Saint-Fons, charmante bourgade de 17 000 âmes (en comptant les femmes et les enfants) de l’agglomération lyonnaise : des « jeunes »© ont attaqué un groupe d’anciens combattants réunis pour un pique-nique au pied d’un immeuble d’habitation. Une pluie torrentielle de projectiles s’est abattue sur les vieux soldats, bouteilles vides, objets divers… Le Progrès relayait le témoignage d’une Saint-Foniarde (on dit comme ça) : « On les entendait crier : « on va faire Charlie Hebdo sales Français de merde ». Je dirais qu’ils étaient plutôt jeunes, voire très jeunes » Une octogénaire a eu le cuir chevelu entaillé par un pied de parasol. Prenant acte de la gravité des faits, la mairesse (c’est ainsi qu’il faut dire) Nathalie Frier s’est empressée d’annoncer la mise en place en urgence d’un dispositif de « médiation sociale » à destination de « ces jeunes déscolarisés, sans avenir, qui ne croient plus en rien » (dixit l’édile). J’ai failli verser une larme, mais non. Sans transition : la Belgique, pays des chanteurs tristes et des gaufres savoureuses, n’est pas en reste. Le Soir nous apprend qu’un habitant de Manage dans le Hainaut, d’origine syrienne, a été poursuivi pour des faits de coups, séquestration et traitements inhumains à l’égard de sa fille de 15 ans. « Ayant appris qu’elle avait un petit ami, il l’avait attachée à une chaise et frappée avant de lui montrer une vidéo de décapitation à titre d’exemple. » Je pense qu’un stage citoyen de réinsertion dans une association de hip-hop lui pend au nez… A moins qu’il ne bénéficie d’une mesure sociale d’accompagnement vers le vivre-ensemble – afin que la Belgique (cette chanceuse !) puisse profiter de tout son potentiel enfoui d’empathie humaine. On aurait préféré pour lui un stage de rééducation par le travail forcé dans une rizière, comme à la grande époque maoïste… Mais les meilleures traditions se perdent !

Porc et nandou. Les légionnaires et les bistrots savent bien le pouvoir d’attraction du boudin sur les foules. On apprend qu’une compagnie de théâtre a été recalée dans des conditions relativement obscures par la Mairie de Tourcoing à cause d’un spectacle impliquant des cochons. La troupe devait jouer, lors de la Fête de la musique, un show nommé « Boudin et chansons ». Le premier-adjoint Didier Droart se justifiait en ces termes à la Voix du Nord : « Je trouvais cela inapproprié » – et l’élu d’expliquer à nos confrères qu’il ne souhaitait pas « que l’on choque » une partie de la population de confession musulmane. Encore une histoire qui se termine en eau de boudin ! Terminé le cochon ! Recalé, dépassé, diabolisé ! Faudra-t-il bientôt le transporter clandestinement ? Appelez-moi Marcel Aymé, j’ai une idée de roman…

Pendant ce temps-là, en Creuse, un nandou a battu la campagne avec allégresse. Le nandou – qui est un oiseau coureur de la pampa d’Amérique du Sud – fait partie de cette famille délectable et un peu absurde des volatiles qui ne volent pas, mais tracent la route à grandes enjambées gracieuses. C’est un animal qui navigue entre l’autruche et l’émeu. Pourquoi la Creuse ? Pourquoi pas ? L’animal fugueur, échappé du jardin d’un particulier, a été capturé sur la rive droite du Thaurion, à la hauteur de Châtelus-le-Marcheix. La Montagne nous précise que l’opération a été compliquée par la nervosité de l’animal, traqué depuis plusieurs jours. Un fusil avec une seringue hypodermique a dû être utilisé… Ah la France, tu parles d’une terre d’accueil !

Ce printemps est malade. Vivement l’été…

Jack Lang fête de la musique

(Jack Lang, le 21 juin de chaque année)

*Photo : ISA HARSIN/SIPA/1506051825

Réforme du collège et pseudo-égalité

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réforme collège égalité

Au-delà même de ses aspects les plus caricaturaux, le débat sur la réforme du collège a suivi un cours assez inquiétant, qui n’incite guère à l’optimisme sur l’avenir du système éducatif. Les promoteurs de la réforme l’ont présentée d’emblée comme une réponse à la fois techniquement bien conçue et politiquement généreuse à la crise d’un système supposé à la fois « inégalitaire » et incapable de s’adapter à la diversité culturelle de la France, ce qui condamnait d’avance les critiques au statut peu enviable de « conservateurs » passéistes secrètement animés par le refus de l’égalité et par une peur panique devant des évolutions tout à la fois inéluctables et bénéfiques. Malgré cela, les interrogations de ceux que le ministre a appelés des « pseudo-intellectuels » ont manifestement touché une partie de l’opinion qui ne se limite certes pas aux secteurs les plus radicaux de la droite. Pourtant, la logique même du débat fait que, très probablement, l’essentiel de la réforme « passera », parce qu’il est difficile de s’opposer à une politique qui prétend à une triple légitimité, scientifique, démocratique et « républicaine ». La réforme prétend s’inspirer des résultats les mieux établis des « sciences sociales » pour adapter le collège et, au-delà, l’ensemble du système éducatif à l’évolution démocratique de la société sans pour autant renoncer à l’ambition républicaine d’une élévation générale du niveau culturel. Je m’efforcerai ici de montrer qu’elle s’appuie sur les raisonnements controuvés d’une mauvaise sociologie pour couvrir une politique à la fois démagogique et sans ambition ; pour cela, je partirai du débat sur le sort des disciplines humanistes enseignées au collège avant de discuter les arguments « sociologiques » des réformateurs socialistes.[access capability= »lire_inedits »]

Le latin, l’allemand et l’histoire.

Les trois disciplines qui ont été au centre des débats posent des problèmes de nature différente ; la discussion sur l’histoire porte sur ce que doit être le contenu obligatoire d’une matière enseignée à tous, alors que la défense de l’allemand et, dans une moindre mesure, du latin est accusée de (mal) dissimuler une remise en question du « collège unique » au bénéfice des bons élèves et, donc, des classes privilégiées.

Contrairement à ce qu’on pouvait croire, la controverse sur l’histoire devrait se régler assez facilement par un compromis qui sera paradoxalement rendu plus facile par la confusion générale qui règne dans les esprits. Ceux qui déplorent – à juste titre – le manque évident de sympathie pour l’histoire de France et même de l’Europe qui se reflète dans les nouveaux programmes apparaissent très vite comme des défenseurs d’un « roman national » que peu de responsables sont prêts à assumer, et dont il est trop aisé de dire que, pour autant que c’est un « roman », il ne relève pas de la science. Inversement, les réformateurs ne manquent pas de se réclamer de la science historique telle qu’elle se fait aujourd’hui, mais ils apparaissent comme les défenseurs d’un contre-roman dans lequel, pour paraphraser Nietzsche, l’histoire critique et l’histoire antiquaire sont liguées contre le passé pour promouvoir ce qui semble s’apparenter à une histoire monumentale inversée dans laquelle le souvenir des fautes et des crimes prend résolument la place autrefois occupée par la célébration des grands hommes ou des grands siècles. Un théoricien modéré de la rénovation de l’enseignement de l’histoire, l’inspecteur général Dominique Borne, parle de la nécessité, pour les nouvelles générations, de construire leur héritage[1. Répliques, « Quelle histoire pour la France ? », 28 février 2015.] ; cette notion sonne curieusement : on pourrait croire qu’on reçoit un héritage avant de l’enrichir ou de le faire fructifier (ou même d’acquitter les éventuelles dettes qui s’y trouvent incluses). Parler de construction d’un héritage est une manière de dire sans le dire que l’on ne doit rien d’autre au passé que ce que l’on y met, comme si l’action humaine pouvait se passer de l’existence préalable d’un monde commun. En fait, le débat sur l’enseignement de l’histoire s’inscrit dans une double crise de l’histoire et de la mémoire, qui est sans doute universelle, mais dont Pierre Nora a parfaitement montré pourquoi elle prend une acuité particulière en France. Il se terminera sans doute par un compromis boiteux dans lequel une partie de l’héritage historique – les Lumières, par exemple – sera sacralisée, l’« autonomie » des établissements permettant par ailleurs de satisfaire diverses demandes identitaires (ou contre-identitaires, lorsqu’il s’agit de décrier l’infortunée identité nationale).

La discussion sur l’enseignement du latin doit être replacée dans une évolution de longue durée qui a complètement détruit l’hégémonie des sections « classiques » des lycées au bénéfice des filières scientifiques (C, puis S), avant de marginaliser les langues anciennes au sein même des sections littéraires. Il y a bien longtemps que le latin a cessé d’être le marqueur social qui distinguait les élites anciennes des classes populaires et des nouvelles couches montantes, et il ne semble pas que la « droite » ait fait preuve d’une tendresse particulière à son égard. Pour s’en tenir à la période récente, on se souviendra peut-être que, cherchant un exemple de formation supérieure inutile dont on devrait remettre en cause la gratuité, le futur président Nicolas Sarkozy, chaudement approuvé par le normalien Laurent Wauquiez, n’avait pas trouvé de meilleur exemple que les lettres classiques. Cependant, malgré la difficulté croissante à faire vivre des enseignements optionnels peu valorisés par l’institution, l’enseignement du latin survivait parce que quelques parents croyaient encore en sa valeur formatrice, et ce peut-être d’autant plus qu’il attirait peu les élèves les plus faibles. C’est précisément ce que lui reprochent les auteurs d’une tribune du Monde dans laquelle les intellectuels organiques de la réforme pédagogique voisinent avec les dirigeants de Terra Nova et de l’Institut Montaigne : « En réalité, le latin n’est pas défendu pour ses vertus propres, puisque personne ne propose de le rendre obligatoire pour tous les élèves, mais pour ce à quoi il sert en pratique : l’identification et la sélection des bons élèves»[2. « Halte à l’élitisme conservateur », par Maya Akkari, Christian Baudelot, Laurent Bigorgne, Anne-Marie Chartier, Roger Establet, François Dubet, Dominique Julia, Marc-Olivier Padis, Antoine Prost, Thierry Pech, Benjamin Stora, Le Monde, mercredi 13 mai 2015.]

Le même raisonnement vaut pour l’allemand comme première langue vivante et pour les classes bilingues : celles-ci auraient servi à « constituer des classes de niveau à l’intérieur du collège prétendu unique » et n’auraient donc jamais été autre chose que « des outils de sélection indirecte dans un contexte censé empêcher ou différer la sélection ». La cause du latin et de l’allemand n’a donc rien à voir avec « l’amour des grandes œuvres de l’antiquité ou le goût de l’amitié franco-allemande » et elle ne fait que servir le « simple désir d’entre-soi des élites ». La boucle est ainsi bouclée, qui permet de renvoyer les défenseurs de la culture classique à la recherche de la « distinction » en faisant comme si les élites françaises étaient éternellement semblables à celles de 1900 ou même à celles que produisaient les collèges jésuites de l’Ancien Régime.

L’école, l’excellence et l’égalité.

Le plus surprenant est sans doute ici de voir de bons esprits, dont beaucoup ont fait précisément le type même d’études (littéraires et « élitistes ») qu’ils veulent voir disparaître, présenter avec autant d’aplomb un raisonnement aussi bancal dans lequel, pour parler comme Saint-Simon, on trouve « autant de folies que de mots ». Si, comme on le dit, le problème majeur de l’école vient des défaillances des élèves les plus faibles dans les apprentissages fondamentaux, pourquoi est-il urgent d’enseigner une deuxième langue étrangère vivante à ceux qui ne maîtrisent pas les bases de la langue française ? En quoi le fait que le choix du latin ou de l’allemand par les « bons élèves » obéisse en partie à un calcul d’intérêt empêche-t-il que son effet sera de faire vivre ces langues et de transmettre la culture qui leur est liée ? Ne peut-on pas, enfin, considérer que les professeurs de ces matières ont quelque raison de penser qu’elles ont davantage à gagner si elles sont effectivement étudiées par 15 % ou 20 % des élèves choisis parmi les meilleurs que si elles sont « proposées » à tous en concurrence avec d’autres matières plus attrayantes ? La vérité simple est évidemment que l’avenir du latin, de l’allemand, de l’histoire ou de toute autre discipline est indifférent à nos réformateurs, dont certains se plaisent sans doute à croire que leur propre excellence scolaire doit tout à leur talent et rien au modèle institutionnel dans lequel ils ont été formés : le vrai, l’unique problème est pour eux de casser le modèle français, dont chacun dénonce le caractère férocement élitiste et précocement sélectif.

Parmi les antiennes que répètent les réformateurs, une des plus populaires dans les médias est celle du déclin du modèle républicain de l’« ascenseur social » : il y a aujourd’hui moins d’étudiants issus des classes populaires dans les formations prestigieuses qu’il y a cinquante ou soixante ans, et l’échec scolaire est plus répandu que jamais. Curieusement, personne ne remarque que ce déclin de l’école républicaine dans sa dimension de démocratisation a précisément coïncidé avec la période au cours de laquelle on est passé de l’ouverture de l’ancien système « élitiste » à sa destruction pure et simple au nom de la lutte contre l’inégalité. La mobilité sociale était supérieure, et la différence entre les universités et les grandes écoles moindre à l’époque où les collèges d’enseignement secondaire étaient organisés en trois filières distinctes, où les meilleurs élèves commençaient le latin en sixième et où le quart seulement d’une classe d’âge accédait à l’enseignement supérieur. La même chose vaut d’ailleurs pour ce qui concerne l’efficacité de l’école dans la transmission des connaissances : la mauvaise place de la France dans les classements PISA doit être comparée au fait que, au début des années 1980, « l’enseignement français était considéré comme un des meilleurs du monde»[3. Nathalie Bulle, « L’imaginaire réformateur. PISA et les politiques de l’école », Le Débat, n° 159, p. 105.]. Cela ne signifie évidemment pas que l’on devrait ou même que l’on pourrait revenir à un système qui n’aurait pas disparu s’il avait su pleinement répondre aux évolutions de la société française[4. Philippe Raynaud et Paul Thibaud, La Fin de l’école républicaine, Paris, Calmann-Lévy, 1989.]; mais cela révèle des vérités paradoxales qui constituent un des résultats solides de la bonne sociologie de l’éducation : la massification de l’enseignement a en elle-même peu d’effets sur les inégalités sociales,  et les systèmes explicitement sélectifs, fondés sur des « curricula » clairs en matière de savoir scolaire, sont, toutes choses égales par ailleurs, plus favorables à la mobilité sociale et à l’élévation générale du niveau que les systèmes uniformes. Pour les deux premiers points, la démonstration a été faite en France par Raymond Boudon dans son livre classique sur l’inégalité des chances[5. Raymond Boudon, L’Inégalité des chances, Paris, Armand Colin, 1973, rééd. Hachette, « Pluriel », 1985.], qui montre que les anticipations des familles modestes sont largement déterminées par la lisibilité des orientations et des choix qui permettent d’espérer des chances effectives de promotion. En revanche, l’uniformité des formations et l’égalité proclamée des filières et/ou des établissements favorisent ceux qui maîtrisent mieux les « codes » de la réussite scolaire. Pour ce qui concerne l’efficacité en termes de niveau proprement scolaire, il faut lire les travaux de Nathalie Bulle, qui a lumineusement montré comment « l’affaiblissement de l’intérêt intrinsèque porté aux savoirs entraîne une démoralisation de l’enseignement qui pousse les élèves à l’oisiveté tandis que la diminution des exigences académiques augmente l’opacité des normes de la réussite », ces facteurs tendant par ailleurs à se faire plus « discriminants envers les élèves issus des milieux modestes » pendant que leur impact « s’accentue avec l’hétérogénéité des classes »[6. Nathalie Bulle, op. cit., p. 106-107 et, surtout, L’École et son double. Essai sur l’évolution pédagogique en France, Hermann, 2009.].

Les raisons de ce qu’on appelle depuis trente ans « la crise de l’École » sont paradoxales, mais elles ne sont pas inintelligibles. Tous les systèmes scolaires contemporains sont soumis à une pression sélective qui est elle-même le fruit de la massification, car celle-ci augmente davantage le nombre de compétiteurs que celui des places enviées, mais le système français rend cette compétition plus dure en refusant toute sélection explicite. Le « collège unique » est le fruit naturel de la dynamique de l’égalité des conditions, mais il produit naturellement le besoin d’un minimum de différenciation interne ; si ce besoin n’est pas satisfait à l’intérieur des établissements, la fuite vers les « meilleurs » collèges ou lycée s’accentuera, qu’on ne pourra contrecarrer que par une politique autoritaire qui laissera exsangue l’ensemble de l’enseignement public, en attendant que le même sort touche l’enseignement privé sous contrat. La différenciation des formations offertes dans les collèges est du reste le seul moyen d’offrir aux élèves des classes populaires des possibilités réelles de promotion, et ce sont par conséquent ces élèves qui vont le plus souffrir de la fin des classes bilingues et de l’enseignement optionnel du latin. Le déclassement international de l’enseignement français a donc toutes les chances de s’accentuer, en attendant la fin du modèle républicain qui périra peut-être un jour sous les coups répétés de ses amants les plus fervents.[/access]

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*Photo : Patrick Gherdoussi

Pour les juifs français, Jérusalem, c’est encore l’an prochain?

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Un peu moins de six mois après les attentats de janvier et contre toute attente, l’émigration des juifs français vers Israël marque le pas. Selon le ministère israélien de l’immigration et de l’intégration, 1710 Français se sont installés dans le pays, chiffre en baisse de presque 20% par rapport à la même période en 2014, année qui a vu 7086 juifs français faire leur Aliya (émigration vers Israël), un record absolu. Suite à l’attentat de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, certains ont estimé qu’en 2015 le nombre d’Olim (immigrés juifs partant pour Israël) doublerait pour atteindre 15 000. Or, même si on prend en compte l’Aliya individuel (des juifs qui partent en Israël en tant que touristes pour entamer leur démarche d’immigration une fois sur place), ceux qui s’y installent sans prendre la nationalité israélienne et surtout le fait que les familles partent souvent pendant les mois d’été pour ne pas perturber la scolarité de leurs enfants, cet objectif ambitieux semble difficile à atteindre.

Autre chiffres intéressants publiés par le gouvernement israélien : une hausse conséquente de l’émigration des juifs ukrainiens (2936, 82% de plus que pendant les cinq premiers mois de  2014) et russes  (2434, 51% de plus). Dans un tout autre ordre de grandeur, 146 citoyens italiens juifs se sont installé en Israël depuis le début de l’année, soit 46% plus qu’en 2014.

Charlie n’est pas mort

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charlie hebdo riss luz

Six mois après les attentats, le journal Charlie Hebdo vit. À son rythme de convalescent. Chaque semaine le journal paraît, inégal dans ses livraisons comme presque tous les journaux. Et c’est rassurant. Les traumatismes après le choc, encore apparents, la pénible sortie de l’asphyxie médiatique et émotionnelle, l’argent brusque et ses convoitises, l’attente d’un nouveau lectorat, la défiance hostile d’ennemis irréductibles, la délectation morbide de ceux qui implorent l’oraison funèbre pour le journal, n’auront pas eu raison de l’hebdomadaire satirique. C’est en soi, déjà, une grande victoire.

Après l’émotion populaire, les polémiques intellectuelles et politiques, les fortes dissensions identitaires, l’après-Charlie est un baromètre du malaise français. L’empoignade dans cette guerre des tranchées est à la fois glaçante et passionnante. Mais laissons ce festin au bal des vautours ; qu’ils y festoient et s’y entredéchirent. La charogne est une pièce rare, c’est l’os médiatique et la moelle politique vide que l’on aime sucer. Ça n’a pas grand intérêt. Au sein du journal, malgré des tensions pour le moins prévisibles dans la rédaction, les bisbilles, l’aventure reprend ! Dans les renaissances comme dans les naissances, l’enfant qui apprend à marcher se casse la gueule, hésite, pleure, c’est un certificat de vie. Un long fleuve tranquille aurait été plus intriguant. C’est ainsi salutaire. Parlons donc, dessins, billets, colonnes, reportages, chroniques. De la chair et de l’os d’un journal dont la patte se renouvelle.

Je lis toujours avec ravissement Philippe Lançon. Assidu lecteur de ses portraits dans Libé, son Jacuzzi des ondes est un modèle d’indolence, d’élégance d’une parure littéraire éblouissante. On n’y lit sa convalescence, la vie à l’hôpital, les petites attentions tendres entre personnel et patients. On le suit, au fil de cette chronique, dans ses sorties, son alimentation, ses furtifs mais acérés commentaires de l’actualité. C’est le feuilleton d’une résistance sans aspérités, sans rancunes, d’un survivant qui confie à la force des textes, et au détachement, ses classieux espoirs.

On retrouve cette forme de mansuétude rieuse chez le chic Riss. Directeur de la rédaction, son éditorial au début du journal, d’une féroce ironie, campe le décor d’un canard qui ne ploie pas sous les injonctions. Dans son style sobre, entrecoupé de fulgurances et de saillies, Riss milite, avec la magie du dessin, cruel ou tendre, pour les migrants, contre le racisme, contre les flots d’argent aux sources impures qui irriguent la mafia du foot mondial, contre le complotisme dont Internet se fait le diligent relais…Et bien d’autres ! Riss, c’est une parole saine, pas à l’abri d’une naïveté coupable, souvent perfectible, mais dont l’allure atteste de desseins nobles. Il perle de cette écriture sans amertume quoiqu’incessible, la charmante personnalité d’un dessinateur insouciant et engagé.

La pétulante Zineb El Rhazoui, sublime hérétique, revivifie la flamme du refus de l’oppression et de la terreur. Ses fulgurances ravivent la nécessité du blasphème, sans haine, dans une systématicité qui reflète plus la constance que l’obstination. Et ce journal jadis étiqueté irresponsable, impie, médiocre¸ consacre pourtant des lectures pointilleuses de Jean-Yves Camus et l’érudition de Gérard Biard. Des reportages de bonnes factures de Laurent Léger, Guillaume Erner, Fabrice Nicolino. Les colonnes de Vinson, les Histoires d’urgences de Pelloux et la carte postale de Madenian, raffermissent les liens d’une famille, avec ses traditions, ses habitudes, ses défauts et ses charmes. Des plumes invitées ouvrent le champ vers d’autres caps.

Et splendides découvertes, les scènes de la vie hormonale de Catherine, d’une gaité et d’une acerbe tendresse. Au milieu des dessins, souvent drôles, parfois ratés, tantôt cruels mais si justes, Tantôt simplistes, cependant inexorablement nécessaires, des crayons révèlent des talents immenses comme Coco. L’inégalable Luz distribue ses géniaux coups de poings, et l’on se surprend à être peiné par son départ prochain. Mais cette catharsis est peut-être nécessaire. Bon vent camarade! Il faut injecter du sang neuf à Charlie. Il manque aux dessins du panache. La rubrique phare, les « unes » auxquelles vous avez échappé, manque d’éclat, d’irrévérence et d’inspiration. Mais peut-il y avoir chantier plus formidable sur ce terreau fait des fumiers d’esprits si prodigieux ? L’avenir peut être rose.

Six mois intenses mais finalement banals. La vie d’un journal ordinaire, fragile, mais résolument nécessaire. C’est à son inventivité, ses recrutements de nouveaux dessinateurs – il en faut -, son maintien de l’esprit impudique et moqueur, que Charlie devra son avenir. Les polémiques, les sensibilités, les hostilités seront de bien piètres remparts face au génie du dessin et à la virtuosité de la plume. C’est sur cette matière que l’hebdomadaire doit capitaliser, jouer avec des crayons contre les dangers du Monde. Ces six mois dégagent un peu plus l’horizon.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00704127_000007.

Micro, Macro, Macron

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emmanuel macron travail dimanche

emmanuel macron travail dimanche

« Micro, Macro, Macron », la formule a une vertu pédagogique. En trois mots, on comprend la logique du projet de loi présenté par le banquier socialiste qui a hérité du portefeuille de l’Économie. Facile : pour agir sur les agrégats macroéconomiques que sont la croissance et l’emploi, Emmanuel Macron veut agir sur les conditions d’activité des agents microéconomiques. Cette politique s’oppose donc aux formes traditionnelles de relance macroéconomique par la monnaie, la fiscalité, la dépense publique ou l’action sur le coût du travail. Exit, donc, le Quantitative Easing, les allégements de l’impôt sur le revenu et de celui sur les bénéfices des entreprises, ou encore la sortie du régime des 35 heures hebdomadaires, que l’Allemagne a organisée il y a dix ans.

Il est donc frappant que cette loi intervienne au terme de deux années durant lesquelles le président normal et ses équipiers ont majoré les impôts, réduit les dépenses publiques à caractère économique et maintenu fermement le régime des 35 heures. Le projet Macron est né de ce refus de toucher à l’organisation économique et à la politique de régulation globale.

Trois points du texte suscitent la controverse.

La libéralisation des transports de voyageurs par route

D’abord, on envisage désormais de suivre l’exemple de l’Espagne, de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui ont déréglementé les transports routiers et provoqué, surtout dans les deux premiers pays, une explosion du nombre de voyageurs. Il s’agit donc de mettre fin à une anomalie qui renforçait la position de la SNCF, et de créer du même coup de nombreux emplois. Désormais, on pourra se déplacer de Paris à Bordeaux ou de Lyon à Saint-Étienne en faisant halte au passage, ce qui était impossible auparavant. On se demande pourquoi cette liberté élémentaire n’a pas été ouverte plus tôt…

De fait, à l’exception des syndicats du transport ferroviaire, personne ne devrait contester cet aspect du texte. Les sociétés prestataires spécialisées sont prêtes, le nouveau service devrait décoller, les 110 000 voyageurs actuels vont être multipliés par cinq ou dix ou vingt en quelques années. Bref, des emplois nouveaux seront effectivement créés, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais il ne fait pas plus de doute que la SNCF subira une perte d’activité substantielle, même si la déréglementation permet des déplacements plus nombreux. Après avoir remercié le banquier socialiste, posons-lui donc la question naïve suivante : comment s’y prendra-t-on pour gérer la réduction d’activité de la SNCF sur les grandes lignes, mais aussi sur toutes celles qui sont assurées par les TER, subventionnés par les régions ? La mesure aura un double impact, sur les effectifs de la SNCF et sur la couverture des dépenses de Réseau ferré de France, qui entretient le rail français.

L’hypothèse retenue, du côté de la SNCF, est celle d’une majoration de la subvention dont bénéficie l’entreprise. Personne n’imagine en effet que le pouvoir hollandais abandonne les cheminots, électorat captif de la gauche : François Hollande n’est pas Margaret Thatcher. Le projet libéral du ministre Macron se traduira donc par une nouvelle charge pour le Trésor public, qui est déjà sur la corde raide. Sapin devra se débrouiller pour payer l’ardoise engendrée par le texte de son camarade de Bercy.

Les notaires sur la sellette

On le sait, les notaires sont une corporation rentière qui a fait fortune grâce à la montée des prix de l’immobilier. Ils forment aussi, accessoirement, un contingent d’électeurs fidèles à la droite. Et constituent à ce titre une cible idéale pour ce gouvernement cynique à défaut d’être courageux.

D’où les trois mesures qui les visent. La première repose sur de nouveaux barèmes pour les actes notariés, qui en réduisent les frais. S’y ajoute un nouveau régime d’installation sur le territoire, libre dans certaines régions, encadré dans d’autres. Et, enfin, une nouvelle faculté de s’incorporer dans des cabinets juridiques interprofessionnels, aux côtés des avocats conseils. L’objectif affiché est de corriger le caractère « rentier » de la profession et de l’ouvrir à de plus nombreux jeunes. Why not ?

Sauf que les connaisseurs de la profession ne sont pas dupes. Les notaires ne produisent pas des services, ils sont des « officiers ministériels » assermentés, voués à produire des actes « authentiques » incontestables devant la justice. C’est là un produit de l’Histoire, les titulaires des offices étant les lointains héritiers de ces hommes qui devaient sans cesse racheter à Sa Majesté le roi de France le droit d’exercer leur métier. Ils représentent ainsi l’État sans en être des agents.

Macron a mélangé les genres. Il traite les notaires comme des officiers ministériels, en révisant leurs barèmes – il fallait le faire –, mais il les considère comme des prestataires de services quand il les assimile à d’autres professions du droit. Enfin, il crée un double régime – de liberté dans certaines régions, d’encadrement dirigiste dans les autres. Il ne comprend pas qu’il n’y a, en l’occurrence, que deux choix possibles : soit la pleine libéralisation – pour la production d’actes sous seing privé, non authentiques, pour leur facturation, pour l’installation sur le territoire, pour l’association avec d’autres professionnels du droit –, soit l’exercice continué de la tutelle du garde des Sceaux, pour la fixation des honoraires et les conditions d’installati

Travailler le dimanche et la nuit

Il y a bien longtemps qu’on peut travailler le jour du Seigneur, et ce volet sent donc la pure magouille socio-économique. Faut-il étendre les autorisations de travail dominical aux commerces de toute nature – y compris les grandes surfaces, de manière à augmenter leur chiffre d’affaires et les emplois qui vont avec ? Le projet, ancien, s’est longtemps heurté à deux obstacles : les commerces indépendants, qui refusaient la concurrence, jugée déloyale, de la grande distribution appuyée sur les centrales d’achats et disposant d’une main-d’œuvre moins chère, et les syndicats, qui entendaient protéger les salariés contre les contraintes du travail dominical et de nuit.

Macron a choisi d’attaquer par le biais de la vente touristique. Selon différentes modalités, il étend la faculté d’ouvrir des commerces le dimanche et de nuit dans des zones à fort potentiel de vente aux touristes, français et surtout étrangers, au-delà des zones consacrées que sont les Champs-Elysées, le Marais ou la tour Eiffel. Ce que réclamaient précisément… les commerces indépendants, mais pour leur propre compte[1. On ne peut aujourd’hui vendre le dimanche, hors zones touristiques strictement délimitées, en faisant travailler  des salariés.]!

Cette faculté aurait permis à nombre d’entre eux de se maintenir et de prospérer. Mais, au nom de la non-discrimination, le projet Macron l’ouvre à toutes les formes de distribution. Avec une contrepartie : la signature préalable d’accords professionnels sur les conditions d’emploi des personnes concernées. La grande distribution y parviendra. Reste à savoir comment les petits commerces encaisseront le choc de cette nouvelle concurrence, et quels salariés bénéficieront du nouveau régime. Le schéma qui se renforce un peu plus encore est celui d’une économie de services générant des emplois peu qualifiés.

Un texte de diversion ?

Quand la loi sera publiée au Journal officiel, il faudra se souvenir de deux choses : 217 usines françaises ont fermé leurs portes en 2014, et 150 000 Français environ – ingénieurs, informaticiens, gestionnaires, cuisiniers ou pâtissiers – ont quitté le territoire en 2013. Même avec la meilleure volonté du monde, on ne voit pas comment elle pourrait enrayer notre déclin sur ces deux terrains. Dans ce contexte, on peut penser qu’il s’agit d’un texte de diversion. À entendre les louanges que lui ont décernées les libéraux de l’opposition, il semble avoir atteint son but.

Trois livres pour la Fête des Pères

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fete peres eulalie ceresa

fete peres eulalie ceresa

Le Moyen Âge n’est plus ce temps intermédiaire, cet obscur recalé des cours d’histoire qui portait en lui toutes les misères de la chronologie. Brutalité et saleté au programme scolaire. Que n’a-t-on pas dit et écrit sur ce bâtard, ce mal-aimé des frises du fond des classes? À l’école, on le chargeait déjà de tous les maux pour mieux faire briller nos Lumières. Avant la Révolution, rien de bon ne se profilait à l’horizon des Hussards noirs, on pataugeait dans le néant, l’ère des primates. Et puis, le Moyen Age est sorti de sa torpeur grâce notamment à Michel Zink, professeur au Collège de France et membre de l’Institut. Dans ce recueil de chroniques tirées des émissions de France Inter (été 2014), Zink, dans un style fluide et généreux, nous fait aimer cette période mystérieuse. Car il y a dans cette « jeunesse de notre monde » une apprêté magique, des sentiments, nobles et purs, enfouis derrière une langue aride. « Comme dans les contes, tout paraît à portée de la main et rien ne l’est » écrit-il. De Roland à Ganelon, des chansons de geste aux jongleurs, de la chevalerie à la poésie, ce Moyen Âge désarçonne les cartésiens, brouille les frontières et accule les moqueurs. On y décèle derrière une broussaille d’aubépines, une fontaine de jouvence que le troubadour et le trouvère s’évertuent à chanter. Un monde où la nature se mêle aux désirs des hommes. « Le Moyen Âge, dont l’art ignore longtemps la perspective en a une perception rapprochée. Il la voit tout près, en gros plan. La nature est ce qu’on touche, ce qu’on sent, ce qu’on entend, … ». Une véritable Renaissance.

Bienvenue au Moyen Âge de Michel Zink – Editions des Equateurs / France Inter.

Bienvenue au Moyen Age

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Les Caprices de Marie

François Cérésa n’a pas la plume tremblante, larmoyante et vaine des petits maîtres de l’autofiction. Le Nouveau Roman ne passera pas par lui! Il a la tête dure du bourguignon qui se lance à l’assaut d’une saga en trois tomes. Ce prince de l’argot, sans peur et sans reproche, ose batailler du côté de Dumas et laisse les tracas du quotidien aux seconds couteaux de la littérature. C’est à l’aune de ses modèles qu’on juge un écrivain. Cérésa a du répondant, de l’allonge et un sens inné du rebondissement. Avec lui, on ne s’ennuie pas, on cavale de la convocation des Etats Généraux à la fin de la Terreur. Dans Le Lys blanc , qui s’inspire librement des exploits du général de Tromelin, les héros de Cérésa ont du nerf et du jus. Marie-Antoinette, fille unique du boulanger de Pornic tient la vedette de ce roman de cape et d’épée. Violée par le Comte de La Rose-Pitray, la jeune femme se débat dans les méandres de l’histoire. Elle donne naissance à Maximilien qu’elle abandonne derechef pour se lancer corps et âme dans la frénésie révolutionnaire. Elle croise Danton, Robespierre, Desmoulins, se lie d’amitié avec Olympe de Gouges. Un jour lingère, l’autre « serveur » au Procope, elle devient déesse de la guerre aux côtés des vendéens de Charette. Quand un chevalier blanc surgit et lui vole son fils… Cérésa, en disciple éclairé de Jacques Laurent, ne manque ni de souffle, ni de piquant. Vivement la suite!

Le Lys blanc de François Cérésa – Editions L’Archipel.

Le lys blanc

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Boni, le Magnifique

Superstar au tournant du siècle, Boni de Castellane (1867-1932) menait grand train. Comme le souligne Emmanuel de Waresquiel dans une introduction limpide, Boni avait une surface financière considérable et un mode de vie hors-norme. Il possédait alors trois châteaux, un yacht, une villa à Deauville et à Cannes. Il se faisait même construire un palais à Paris, semblable au Trianon. Charmeur, délicat, féru de politique, amateur d’architecture, d’antiquités et de bijoux, Boni en esthète accompli, dépensait sans compter. Ses plaisirs ne connaissaient aucune limite. Au Bois, à l’Opéra ou à Auteuil, son allure et son portefeuille auraient séduit le plus intransigeant des anachorètes. « L’argent a toujours coulé entre mes doigts » écrit-il dans ses Mémoires en deux parties : Comment j’ai découvert l’Amérique (1867-1906) et L’art d’être pauvre (1906-1924). Il ajoute avec un euphémisme désarmant que son père et sa mère « jouissaient d’une assez jolie fortune ». Cet arrière petit-neveu de Charles-Maurice de Talleyrand n’était pas boiteux pour un sou. Il consuma sa vie jusqu’à se marier en 1895 avec Anna Gould, la plus riche héritière des Etats-Unis. Mariage qui ne dura qu’une dizaine d’années comme ses richesses inimaginables. « J’aurai possédé des demeures magnifiques, bâti des  palais, restauré des châteaux, fait beaucoup de jaloux, cherché à vivre selon la tradition de mes ancêtres ; mais rien n’aura duré pour moi ». Fatalitas! Fatalitas!

Mémoires de Boni de Castellane – Présenté par Emmanuel de Waresquiel – Editions Perrin.

Mémoires: Introduction et note d'Emmanuel de Waresquiel

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*Photo : Pixabay.

Banlieue, la loi du plus faible

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ecole banlieues integration

ecole banlieues integration

Un jour Claude Allègre découvrit le mammouth. L’animal était gros, très gros, et tirait sa force de son inertie. Depuis, il est devenu énorme, boursouflé. Du mammouth on croit tout savoir. Une ribambelle de pédagogues obtus s’exprimant dans une langue qu’ils sont les seuls à comprendre. Des syndicats qui veulent toujours moins d’élèves et toujours plus de profs. Des enseignants qui font ce qu’ils peuvent et – on les comprend – qui ne redoutent rien tant que d’être mutés dans le 93.

On croit tout savoir, mais on oublie les élèves. Quoi ? Des enfants seraient-ils responsables de quoi que ce soit ? Il y a longtemps, la Zazie de Queneau voulait être instit « pour faire chier les gamins ». Aujourd’hui, il y a des gamins par dizaines de milliers qui vont à l’école « pour faire chier tout le monde ».

Pour eux – et aussi, bien sûr, pour leurs parents –, un gouvernement de gauche, celui de Michel Rocard, créa le Haut Conseil à l’intégration. Un autre gouvernement de gauche, celui de Jean-Marc Ayrault, le supprima en 2012. C’est que le HCI avait, l’année précédente, commis le crime des crimes : dire la vérité sur certains élèves. Un rapport qui montrait comment les territoires perdus de la République avaient gagné du terrain fut son arrêt de mort.[access capability= »lire_inedits »]

On y apprend que dans certaines villes comme Clichy-sous-Bois, Aubervilliers ou La Courneuve, plus des trois quarts de la jeunesse est d’origine étrangère ; qu’il n’était pas rare d’avoir des classes du primaire et des collèges « entièrement composées d’élèves d’origine étrangère partageant la même confession » ; que « la montée du fondamentalisme et du communautarisme ouvre la porte à des contestations de cours de plus en plus nombreuses » ; que de nombreux enseignants d’histoire ont du mal à aborder le fait religieux, la Shoah, le Proche-Orient ; que, en cours de sciences, « l’évolutionnisme est remis en cause au profit d’une action divine ou créationniste ». Voilà. Le HCI n’était pas, que l’on sache, une officine du Front national, un organisme tenu en sous-main par les Identitaires ou Riposte laïque. Parmi ses membres, on comptait Malika Sorel, Yazid Chir, Mohand Hamoumou, Nacer Meddah, Abdelwahab Meddeb… Sur le site du HCI, on peut lire que cet organisme a cessé d’être en 2012. Mais rien n’a été effacé, pas même le rapport. Du temps de Staline on supprimait toutes traces visibles des ennemis du peuple. Le PS a encore à apprendre…

Osons ici un mot tabou : le choc des civilisations ! Le livre de Samuel Huntington a été publié bien avant les attentats du World Trade Center. Depuis, plus les événements confirmaient sa thèse, plus les flics de la pensée protestaient. Pourtant, le choc des civilisations, nul besoin d’aller le chercher dans les montagnes de l’Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, dans la charia, dans la burqa, près des églises coptes qui brûlent, dans les fatwas, dans les lapidations… Il est ici. Chez nous. Au coin de la rue. Dans les villes, les quartiers et les écoles que citait le Haut Conseil à l’intégration.

Que dire de plus ? Qu’aucune fatalité génétique ou raciale ne pèse sur les gosses issus de l’immigration. En CM1, mon fils avait une amie du nom de Fathia. Surdouée, brillante, appliquée. Une famille modeste, très modeste. Sa mère lui répétait souvent : « Tu es arabe, alors tu dois travailler deux fois plus, deux fois mieux que les autres. » Ainsi avaient fait, de génération en génération, les petits Juifs venus de l’Est, les petits Portugais, les petits Espagnols… Ils ne s’en sont pas portés trop mal.

Fathia sauta une classe et se retrouva, un an avant mon fils, gamin privilégié, au collège. Ce fut un cauchemar. Elle était de nouveau première ! Et les élèves issus de la même cité qu’elle la harcelèrent jour après jour. Elle fut régulièrement traitée d’« Arabe blonde » : l’équivalent de « bounty », utilisé pour les « traîtres » par certains enfants d’origine africaine. Comment, elle, une Arabe, pouvait-elle, osait-elle, être première ? Avec Fathia, c’est Mozart qu’on assassinait…

Fathia fit une dépression, sa mère alerta les profs. On ne fit rien, il ne fallait pas « stigmatiser »… Fathia a été retirée du collège. Elle est allée dans un établissement catholique. Toujours première, toujours aussi brillante. Il y a plus de quatorze ans parut un petit livre intitulé Les Territoires perdus de la République. Il disait déjà tout ce qui devait arriver à Fathia. Depuis, la République a encore perdu beaucoup de territoires.[/access]

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*Photo : FREDERIC DEFOSSEZ/SIPA. 00665234_000007.

Et François parla d’écologie intégrale

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pape francois ecologie integrale

pape francois ecologie integrale

Dans sa nouvelle encyclique Laudato Si, le pape appelle cela l’écologie intégrale. Une expression qui s’est imposée, au fil du temps, pour désigner cette écologie qui ne choisit pas la nature au détriment de l’homme. C’est l’écrivain voyageur Falk van Gaver qui, certainement le premier, usa de l’expression il y a une dizaine d’années. Le jeune écrivain Gaultier Bès l’a ensuite repris dans son livre Nos limites. Puis le théologien Fabien Revol aussi, en créant la chaire Jean Bastaire, à Lyon . Des noms qui ne vous disent pas forcément grand-chose. Mais le mot est arrivé, sur les ailes d’on ne sait quel ange, jusqu’aux oreilles du pape François. De ce mot là, Le Monde a fait sa Une mardi. De l’inédit. Du jamais vu, non plus, cette Une de Libé, qui s’est fendu d’un pape vert arborant les tables de la loi : on y lit « tu ne pollueras point ». Une boutade ? Pas sûr.

Ce qui pourrait passer pour une nouveauté de la part de l’Eglise s’appuie en réalité sur une longue tradition. L’Eglise catholique a déjà souligné ce trait fondateur de sa croyance : l’homme est le gardien de la création. Les encycliques précédentes l’évoquaient sans développer plus avant. Des grands écrivains chrétiens avaient déjà fourni une ample réflexion sur la nature, la technique, le règne de la marchandise, la pollution. Une ligne de pensée qui ne s’accordait pas nécessairement avec les soucis de l’époque. L’heure est venue, sûrement, où les chrétiens ont tout intérêt à redécouvrir cette tradition. Une manière de rappeler qu’Europe Ecologie Les Verts n’a rien inventé. François a décidé de s’inscrire dans cette tradition.

Dans son encyclique, le pape s’inspire du patriarche Bartholomée, primat de l’Eglise orthodoxe de Constantinople. Il le cite et cela semble un avertissement : « Que les hommes dégradent l’intégrité de la terre en provoquant le changement climatique, en dépouillant la terre de ses forêts naturelles ou en détruisant les zones humides ; que les hommes portent préjudice à leur semblable par des maladies en contaminant les eaux, le sol, l’air et l’environnement par des substances polluantes, tout cela se sont des péchés. » Une envie de raser une forêt de pins pour y construire un Leclerc ? Vous voilà pécheur. Une autre d’aligner du Round Up dans votre jardin ? Pécheur aussi. Aéroports, barrages, centrales, vous voilà prévenus. Par cette publication à très haute valeur symbolique, le catholique libéral est un peu plus désavoué.

Laudato Si s’ouvre sur des constats techniques sérieusement documentés. Pas d’approximations, guère de fioritures, de nombreux et courts paragraphes synthétisent les dernières découvertes des écologistes. On y découvre résumées les thèses les plus courantes sur la pollution de l’eau, de l’air et des sols. Certains passages tiennent de la mise en garde sévère : « L’exposition aux polluants atmosphériques produit une large gamme d’effets sur la santé en provoquant des millions de morts prématurés ». Des millions de morts prématurés. Chez certains catholiques, la phrase devrait résonner particulièrement.

L’écologie intégrale, c’est aussi donner une dimension politique à un constat environnemental. Lorsqu’il évoque l’immigration (après avoir déploré la migration anormale des animaux) François donne des causes environnementales à ce dégât politique. Au lieu de déplorer l’effacement des frontières et le choc des identités, il accuse la suractivité et la surproduction humaines comme causes de ce désordre. Ce que le catholique doit comprendre ? S’il veut garder sa culture, qu’il commence par bazarder son 4×4. « Le changement du climat provoque la migration d’animaux qui ne peuvent pas toujours s’adapter, et cela affecte à leur tour les moyens de productions des plus pauvres, qui se voient aussi obligés d’émigrer avec une grande incertitude pour leur avenir et celui de leurs enfants. L’augmentation du nombre de migrants fuyant la misère, accrue par la dégradation environnementale, est tragique. »

Aux États-Unis particulièrement, les voix de catholiques conservateurs ont reproché au pape de se mêler de science et d’écologie. La vieille rengaine reprend, qui voudrait opposer Dieu et les créatures, l’homme et la nature. Le dogme et son exigence évangélique. Laudato Si a cette vertu qu’on soupçonnait déjà : le vieil Occident chrétien est poussé à l’acte de contrition. Qui le fera, sinon ?

A lire : Patrice de Plunkett , Cathos, écolos : mêmes combats ? Les catholiques face aux enjeux de l’écologie (Ed.Peuple Libre) Lyon,2015.

*Photo : MARIA LAURA ANTONELLI/AGF/SIPA. 00716018_000004.

Soudan: l’Afrique du Sud fait un doigt d’honneur à La Haye

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mugabe soudan elbechir

mugabe soudan elbechir

Lundi soir, le vingt-cinquième sommet de l’Union Africaine (UA) s’est achevé sous la présidence de Robert Mugabe à Johannesbourg, chez son parrain sud-africain. Au premier rang de la photo de famille se tenait tout sourire Omar El-Bechir, poursuivi par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Premier chef d’Etat, dans l’histoire de la CPI, à être recherché pour génocide de trois groupes ethniques, les Fours, les Masalit et les Zaghawa, il serait responsable de plus de 300 000 morts et 2,5 millions de réfugiés au Darfour. Depuis que les premiers mandats d’arrêts ont été lancés contre lui en 2009, Jacob Zuma lui avait déconseillé de venir aux précédents sommets en Afrique du Sud, évoquant les risques que la Justice faisait peser sur sa liberté.

L’Afrique du Sud, en tant que signataire du traité de Rome fondateur de la CPI, se devait de livrer le président soudanais à La Haye. Mais son président Jacob Zuma avait pris soin de rassurer son hôte ; cette fois-ci son immunité personnelle lui était garantie.

Le jour du sommet, la CPI a rappelé comme il se doit à l’Afrique du Sud ses engagements et lui a demandé de livrer Omar El-Bechir. Pour toute réponse, la cour s’est vue opposer un refus assez ferme sous prétexte que c’est l’UA et non l’Afrique du Sud qui recevait les chefs d’Etat africains. Une ONG sud-africaine saisit alors un tribunal de Pretoria dont les juges interdisent en urgence la sortie du territoire du président soudanais, en attendant de pouvoir statuer sur le fond de l’affaire. Amnesty International publie de son côté un communiqué solennel en faveur de l’arrestation du général qui depuis 1989 dirige Khartoum d’une main de fer.

Jusqu’à la fin du sommet, un faux suspense a donc tenu en haleine l’opinion publique. Les dépêches de presse se sont succédé et ont maintenu l’espoir d’une interpellation par la justice sud-africaine. Mais le président de la république islamique du Soudan, tout juste réélu avec 94% des voix en avril, n’était pas plus effrayé que d’habitude. Sans doute était-il absorbé par les travaux de l’UA sur les graves dysfonctionnements de la démocratie burundaise, thème (authentique) du sommet. Le jet d’Omar El-Bechir a donc décollé vers sa capitale où un comité de soutien l’attendait. Un envol qui a mis fin aux espoirs des apôtres de la démocratie en Afrique et un nouveau triomphe pour celui qui nargue la communauté internationale à chacun de ses déplacements. Tout d’abord parce que les pays occidentaux se sont bien gardés de s’ingérer dans les affaires africaines. D’autre part, la CPI, qui dépend politiquement de l’ONU, ne pouvait pas subir plus cruel désaveu : le secrétaire général adjoint de l’ONU était présent sur la photo finale de l’Union africaine, non loin de l’accusé. Comme si de rien n’était.

Non seulement l’Union africaine s’est moqué du droit international – pour Mugabe et les siens cette cour internationale est raciste puisqu’elle s’attaque essentiellement aux dictateurs africains – mais l’Afrique du sud a foulé au pied son propre droit constitutionnel. Cette affaire, mondialement médiatisée, jette une ombre supplémentaire sur la nation arc-en-ciel de Mandela. Depuis la fin de l’Apartheid, le parti au pouvoir, l’ANC, s’affranchit progressivement de l’Etat de droit. Une liberté d’autant plus aisée que la Chine, le Qatar ou l’Egypte ont également reçu El-Bechir, comme les dizaines d’autres pays depuis l’inculpation de la CPI.

La conclusion de ce sommet de l’UA est sans doute que Mugabe et El-Bechir vont continuer à donner des leçons de bonne gouvernance au Burundi, au Burkina ou à la Centrafrique. Quant à l’exclusion de la CPI, l’Afrique du Sud n’y songe pas. La Cour de La Haye a fait savoir que cet épisode médiatique pourrait relancer dans l’opinion l’intérêt pour ses missions. Ce qui donne une idée du discrédit qui entoure le tribunal de La Haye. La gifle infligée par Omar El-Bechir à ses magistrats instructeurs ne devrait pas aider la Cour de La Haye à sortir de son isolement.

*Photo : Armando Franca/AP/SIPA. AP20670104_000057.

Hongrie: Orban réinvente la ligne Maginot

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orban hongrie serbie immigration

orban hongrie serbie immigration

175 kilomètres de long, 4 mètres de hauteur, précédé d’un dense réseau de barbelés : tel est le mur que doit faire construire le ministre hongrois de l’Intérieur tout le long de la frontière serbe sur décision de son gouvernement. Et dans les plus brefs délais, s’il vous plaît !

Cette décision, qui fait déjà couler beaucoup d’encre, prend prétexte de la nécessaire protection des frontières extérieures de l’Europe du flux de migrants illégaux Syriens, Irakiens, Afghans, Kosovars.

D’ores et déjà, fusent les commentaires qui comparent la situation actuelle à celle de 1989 où les autorités hongroises de l’époque (encore étiquetées communistes) s’empressèrent de démanteler le rideau de fer. Avec une nuance de taille : la destruction de la barrière devait alors laisser sortir des dizaines de milliers de ressortissants de la RDA réfugiés en Hongrie et non empêcher quiconque d’entrer.

Alors qu’il aurait pu tout bonnement les renvoyer en RDA, le Premier ministre hongrois de l’époque (Miklós Németh) leur donna alors asile avant de négocier avec Helmut Kohl leur accueil en RFA. Mais bon, ces Allemands de l’est n’avaient pas grand chose de commun, il est vrai,  avec nos actuels immigrés arrivés de bien plus loin.

75% des migrants qui débarquent clandestinement en Hongrie proviennent de zones reconnues comme dangereuses, voire en guerre : la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan. Les Kosovars, dont l’immigration répond à des mobiles d’ordre purement économique, constituent donc une minorité parmi les migrants, contrairement aux assertions des autorités hongroises.

Le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szíjjártó s’en est d’ailleurs donné à cœur joie : « Si nous laissons passer en Autriche et en Allemagne les migrants arrivés chez nous, ils nous seront retournés par dizaines, voire un jour par centaines de milliers. » Or, l’an dernier, sur les 10 000 migrants passés « à l’Ouest », seuls 800 ont été reconduits en Hongrie. On est loin des chiffres alarmistes lancés par le gouvernement, même si ce nombre peut encore doubler, voire tripler.

Et quand bien même. En quoi cette mesure apportera-t-elle une solution ? De même que les Allemands avaient joyeusement contourné en 1940 notre belle et luxueuse ligne Maginot, il ne sera guère difficile de contourner la frontière serbe par la Roumanie ou la Croatie, toutes deux membres de l’UE. Percer des trous est une tâche à la portée des passeurs rompus. L’exemple du mur entre les Etats-Unis et le Mexique nous le montre. Ne parlons pas de la vive protestation du Premier ministre serbe Aleksandar Vucic, lequel  n’a été ni consulté, ni même avisé par son homologue hongrois.

Connaissant les ficelles de notre ami Viktor Orbán, je serais tenté de penser qu’il s’agit d’un énième effet d’annonce moins destiné à dissuader des étrangers indésirables qu’à marquer son opinion publique. Le message est clair : « Vous voyez, face au laxisme de Bruxelles, nous autres, Hongrois, ne nous laisserons pas faire. Mais ne vous inquiétez pas, votre Premier ministre veille, qui est là pour vous défendre ! »

Merci Viktor Orbán !

*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21591221_000004.

Dernières folies printanières

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été art contemporain

été art contemporain

Le pont des soupirs. En cette fin de Printemps, la ligne d’horizon des français a été perturbée par un gigantesque vagin en bois posé dans les jardins du château de Versailles, censé représenter l’intimité de « la reine ». Première remarque, à la vue de l’œuvre : cela doit faire longtemps que l’artiste n’a pas vu de femme nue ! Seconde remarque : après le plug anal verdâtre de Paul McCarthty dont les Français avaient suivi, médusés, l’érection puis le dégonflage sur la place Vendôme l’année dernière, les lignes bougent vraiment dans le monde de l’art contemporain… On aurait presque pu cacher l’un dans l’autre ! Le père du « vagin », Kapoor, a expliqué longuement le propos à haute intensité politique de son œuvre à la presse. L’artiste contemporain investit de nos jours l’essentiel de son énergie créatrice dans l’explication de ses œuvres et la rhétorique ; cette période crève sous les manifestes. Des voix agacées ont dénoncé l’infamie, l’affront, voire la profanation du lieu royal… D’autres voix ont souligné avec une gravité bouffonne que ce vagin colossal avait des vertus pédagogiques féministes… L’artiste a déclaré sans rire à un journal vespéral : « J’en ai assez de faire des cadeaux à la France. La prochaine fois qu’on voudra m’inviter, il faudra avoir l’argent et ne pas demander que je le trouve moi-même ». Pas de chance pour cette fois-ci, les caisses étaient vides. Le pactole avait été englouti dans l’achat de monstrueuses fresques de « street-art » destinées à remplacer les grappes de « cadenas d’amour » qui enlaidissaient déjà considérablement le Pont-des-Arts à Paris, et qu’il a fallu décrocher pour des raisons de sécurité… Ce pont est maudit. Il a été rebaptisé « le pont des graffs » par la presse. Il a du mal se comporter dans une vie antérieure pour endurer de telles humiliations.

L’amour à la page. Authentique chef d’œuvre de l’art moderne, le sage antique Jacques Attila (pardon, Attali), ancien conseiller de François Mitterrand et de sa chienne Baltique, producteur en série de « rapports » sur le renouveau de l’économie hexagonale, nous exhorte à l’amour libre. On sent que le printemps est passé par là. Les bourgeons ont bourgeonné. Chacun a cherché sa chacune. La Nature toute entière est entrée en transe, la sève est montée dans la chair des arbres, l’écureuil taquin remue ses noisettes et l’auteur de « Verbatim » (dont l’un des violons d’Ingre est la direction d’orchestre classique… laissez-moi rire) appelle à « l’amour collaboratif » ! Ça vous a un petit goût d’amour libre post-soixante-huitard, de technocratie gestionnaire soviétique et de charabia managérial sur « l’économie du partage » pompé dans Alternatives économiques : « On peut imaginer, dans la logique de l’économie collaborative, un monde où chacun serait libre d’avoir des relations avec d’autres que son partenaire principal… » Et en toute logique, dans ce monde sans fidélité ni ferveur… « … « l’amour collaboratif«  compléterait « l’économie collaborative« . Cela bouleverserait fondamentalement la notion de famille et les conditions d’éducation des enfants, dont on ne peut imaginer, sans précaution majeure, qu’ils puissent être ainsi partagés. » Comme dans la cité platonicienne, ou les lebensborn de sinistre mémoire. Jacques, à un moment, il faut savoir dire stop…

Grosse fatigue. Signalons d’abord cette scène cocasse et typique de Saint-Fons, charmante bourgade de 17 000 âmes (en comptant les femmes et les enfants) de l’agglomération lyonnaise : des « jeunes »© ont attaqué un groupe d’anciens combattants réunis pour un pique-nique au pied d’un immeuble d’habitation. Une pluie torrentielle de projectiles s’est abattue sur les vieux soldats, bouteilles vides, objets divers… Le Progrès relayait le témoignage d’une Saint-Foniarde (on dit comme ça) : « On les entendait crier : « on va faire Charlie Hebdo sales Français de merde ». Je dirais qu’ils étaient plutôt jeunes, voire très jeunes » Une octogénaire a eu le cuir chevelu entaillé par un pied de parasol. Prenant acte de la gravité des faits, la mairesse (c’est ainsi qu’il faut dire) Nathalie Frier s’est empressée d’annoncer la mise en place en urgence d’un dispositif de « médiation sociale » à destination de « ces jeunes déscolarisés, sans avenir, qui ne croient plus en rien » (dixit l’édile). J’ai failli verser une larme, mais non. Sans transition : la Belgique, pays des chanteurs tristes et des gaufres savoureuses, n’est pas en reste. Le Soir nous apprend qu’un habitant de Manage dans le Hainaut, d’origine syrienne, a été poursuivi pour des faits de coups, séquestration et traitements inhumains à l’égard de sa fille de 15 ans. « Ayant appris qu’elle avait un petit ami, il l’avait attachée à une chaise et frappée avant de lui montrer une vidéo de décapitation à titre d’exemple. » Je pense qu’un stage citoyen de réinsertion dans une association de hip-hop lui pend au nez… A moins qu’il ne bénéficie d’une mesure sociale d’accompagnement vers le vivre-ensemble – afin que la Belgique (cette chanceuse !) puisse profiter de tout son potentiel enfoui d’empathie humaine. On aurait préféré pour lui un stage de rééducation par le travail forcé dans une rizière, comme à la grande époque maoïste… Mais les meilleures traditions se perdent !

Porc et nandou. Les légionnaires et les bistrots savent bien le pouvoir d’attraction du boudin sur les foules. On apprend qu’une compagnie de théâtre a été recalée dans des conditions relativement obscures par la Mairie de Tourcoing à cause d’un spectacle impliquant des cochons. La troupe devait jouer, lors de la Fête de la musique, un show nommé « Boudin et chansons ». Le premier-adjoint Didier Droart se justifiait en ces termes à la Voix du Nord : « Je trouvais cela inapproprié » – et l’élu d’expliquer à nos confrères qu’il ne souhaitait pas « que l’on choque » une partie de la population de confession musulmane. Encore une histoire qui se termine en eau de boudin ! Terminé le cochon ! Recalé, dépassé, diabolisé ! Faudra-t-il bientôt le transporter clandestinement ? Appelez-moi Marcel Aymé, j’ai une idée de roman…

Pendant ce temps-là, en Creuse, un nandou a battu la campagne avec allégresse. Le nandou – qui est un oiseau coureur de la pampa d’Amérique du Sud – fait partie de cette famille délectable et un peu absurde des volatiles qui ne volent pas, mais tracent la route à grandes enjambées gracieuses. C’est un animal qui navigue entre l’autruche et l’émeu. Pourquoi la Creuse ? Pourquoi pas ? L’animal fugueur, échappé du jardin d’un particulier, a été capturé sur la rive droite du Thaurion, à la hauteur de Châtelus-le-Marcheix. La Montagne nous précise que l’opération a été compliquée par la nervosité de l’animal, traqué depuis plusieurs jours. Un fusil avec une seringue hypodermique a dû être utilisé… Ah la France, tu parles d’une terre d’accueil !

Ce printemps est malade. Vivement l’été…

Jack Lang fête de la musique

(Jack Lang, le 21 juin de chaque année)

*Photo : ISA HARSIN/SIPA/1506051825

Réforme du collège et pseudo-égalité

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réforme collège égalité

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Au-delà même de ses aspects les plus caricaturaux, le débat sur la réforme du collège a suivi un cours assez inquiétant, qui n’incite guère à l’optimisme sur l’avenir du système éducatif. Les promoteurs de la réforme l’ont présentée d’emblée comme une réponse à la fois techniquement bien conçue et politiquement généreuse à la crise d’un système supposé à la fois « inégalitaire » et incapable de s’adapter à la diversité culturelle de la France, ce qui condamnait d’avance les critiques au statut peu enviable de « conservateurs » passéistes secrètement animés par le refus de l’égalité et par une peur panique devant des évolutions tout à la fois inéluctables et bénéfiques. Malgré cela, les interrogations de ceux que le ministre a appelés des « pseudo-intellectuels » ont manifestement touché une partie de l’opinion qui ne se limite certes pas aux secteurs les plus radicaux de la droite. Pourtant, la logique même du débat fait que, très probablement, l’essentiel de la réforme « passera », parce qu’il est difficile de s’opposer à une politique qui prétend à une triple légitimité, scientifique, démocratique et « républicaine ». La réforme prétend s’inspirer des résultats les mieux établis des « sciences sociales » pour adapter le collège et, au-delà, l’ensemble du système éducatif à l’évolution démocratique de la société sans pour autant renoncer à l’ambition républicaine d’une élévation générale du niveau culturel. Je m’efforcerai ici de montrer qu’elle s’appuie sur les raisonnements controuvés d’une mauvaise sociologie pour couvrir une politique à la fois démagogique et sans ambition ; pour cela, je partirai du débat sur le sort des disciplines humanistes enseignées au collège avant de discuter les arguments « sociologiques » des réformateurs socialistes.[access capability= »lire_inedits »]

Le latin, l’allemand et l’histoire.

Les trois disciplines qui ont été au centre des débats posent des problèmes de nature différente ; la discussion sur l’histoire porte sur ce que doit être le contenu obligatoire d’une matière enseignée à tous, alors que la défense de l’allemand et, dans une moindre mesure, du latin est accusée de (mal) dissimuler une remise en question du « collège unique » au bénéfice des bons élèves et, donc, des classes privilégiées.

Contrairement à ce qu’on pouvait croire, la controverse sur l’histoire devrait se régler assez facilement par un compromis qui sera paradoxalement rendu plus facile par la confusion générale qui règne dans les esprits. Ceux qui déplorent – à juste titre – le manque évident de sympathie pour l’histoire de France et même de l’Europe qui se reflète dans les nouveaux programmes apparaissent très vite comme des défenseurs d’un « roman national » que peu de responsables sont prêts à assumer, et dont il est trop aisé de dire que, pour autant que c’est un « roman », il ne relève pas de la science. Inversement, les réformateurs ne manquent pas de se réclamer de la science historique telle qu’elle se fait aujourd’hui, mais ils apparaissent comme les défenseurs d’un contre-roman dans lequel, pour paraphraser Nietzsche, l’histoire critique et l’histoire antiquaire sont liguées contre le passé pour promouvoir ce qui semble s’apparenter à une histoire monumentale inversée dans laquelle le souvenir des fautes et des crimes prend résolument la place autrefois occupée par la célébration des grands hommes ou des grands siècles. Un théoricien modéré de la rénovation de l’enseignement de l’histoire, l’inspecteur général Dominique Borne, parle de la nécessité, pour les nouvelles générations, de construire leur héritage[1. Répliques, « Quelle histoire pour la France ? », 28 février 2015.] ; cette notion sonne curieusement : on pourrait croire qu’on reçoit un héritage avant de l’enrichir ou de le faire fructifier (ou même d’acquitter les éventuelles dettes qui s’y trouvent incluses). Parler de construction d’un héritage est une manière de dire sans le dire que l’on ne doit rien d’autre au passé que ce que l’on y met, comme si l’action humaine pouvait se passer de l’existence préalable d’un monde commun. En fait, le débat sur l’enseignement de l’histoire s’inscrit dans une double crise de l’histoire et de la mémoire, qui est sans doute universelle, mais dont Pierre Nora a parfaitement montré pourquoi elle prend une acuité particulière en France. Il se terminera sans doute par un compromis boiteux dans lequel une partie de l’héritage historique – les Lumières, par exemple – sera sacralisée, l’« autonomie » des établissements permettant par ailleurs de satisfaire diverses demandes identitaires (ou contre-identitaires, lorsqu’il s’agit de décrier l’infortunée identité nationale).

La discussion sur l’enseignement du latin doit être replacée dans une évolution de longue durée qui a complètement détruit l’hégémonie des sections « classiques » des lycées au bénéfice des filières scientifiques (C, puis S), avant de marginaliser les langues anciennes au sein même des sections littéraires. Il y a bien longtemps que le latin a cessé d’être le marqueur social qui distinguait les élites anciennes des classes populaires et des nouvelles couches montantes, et il ne semble pas que la « droite » ait fait preuve d’une tendresse particulière à son égard. Pour s’en tenir à la période récente, on se souviendra peut-être que, cherchant un exemple de formation supérieure inutile dont on devrait remettre en cause la gratuité, le futur président Nicolas Sarkozy, chaudement approuvé par le normalien Laurent Wauquiez, n’avait pas trouvé de meilleur exemple que les lettres classiques. Cependant, malgré la difficulté croissante à faire vivre des enseignements optionnels peu valorisés par l’institution, l’enseignement du latin survivait parce que quelques parents croyaient encore en sa valeur formatrice, et ce peut-être d’autant plus qu’il attirait peu les élèves les plus faibles. C’est précisément ce que lui reprochent les auteurs d’une tribune du Monde dans laquelle les intellectuels organiques de la réforme pédagogique voisinent avec les dirigeants de Terra Nova et de l’Institut Montaigne : « En réalité, le latin n’est pas défendu pour ses vertus propres, puisque personne ne propose de le rendre obligatoire pour tous les élèves, mais pour ce à quoi il sert en pratique : l’identification et la sélection des bons élèves»[2. « Halte à l’élitisme conservateur », par Maya Akkari, Christian Baudelot, Laurent Bigorgne, Anne-Marie Chartier, Roger Establet, François Dubet, Dominique Julia, Marc-Olivier Padis, Antoine Prost, Thierry Pech, Benjamin Stora, Le Monde, mercredi 13 mai 2015.]

Le même raisonnement vaut pour l’allemand comme première langue vivante et pour les classes bilingues : celles-ci auraient servi à « constituer des classes de niveau à l’intérieur du collège prétendu unique » et n’auraient donc jamais été autre chose que « des outils de sélection indirecte dans un contexte censé empêcher ou différer la sélection ». La cause du latin et de l’allemand n’a donc rien à voir avec « l’amour des grandes œuvres de l’antiquité ou le goût de l’amitié franco-allemande » et elle ne fait que servir le « simple désir d’entre-soi des élites ». La boucle est ainsi bouclée, qui permet de renvoyer les défenseurs de la culture classique à la recherche de la « distinction » en faisant comme si les élites françaises étaient éternellement semblables à celles de 1900 ou même à celles que produisaient les collèges jésuites de l’Ancien Régime.

L’école, l’excellence et l’égalité.

Le plus surprenant est sans doute ici de voir de bons esprits, dont beaucoup ont fait précisément le type même d’études (littéraires et « élitistes ») qu’ils veulent voir disparaître, présenter avec autant d’aplomb un raisonnement aussi bancal dans lequel, pour parler comme Saint-Simon, on trouve « autant de folies que de mots ». Si, comme on le dit, le problème majeur de l’école vient des défaillances des élèves les plus faibles dans les apprentissages fondamentaux, pourquoi est-il urgent d’enseigner une deuxième langue étrangère vivante à ceux qui ne maîtrisent pas les bases de la langue française ? En quoi le fait que le choix du latin ou de l’allemand par les « bons élèves » obéisse en partie à un calcul d’intérêt empêche-t-il que son effet sera de faire vivre ces langues et de transmettre la culture qui leur est liée ? Ne peut-on pas, enfin, considérer que les professeurs de ces matières ont quelque raison de penser qu’elles ont davantage à gagner si elles sont effectivement étudiées par 15 % ou 20 % des élèves choisis parmi les meilleurs que si elles sont « proposées » à tous en concurrence avec d’autres matières plus attrayantes ? La vérité simple est évidemment que l’avenir du latin, de l’allemand, de l’histoire ou de toute autre discipline est indifférent à nos réformateurs, dont certains se plaisent sans doute à croire que leur propre excellence scolaire doit tout à leur talent et rien au modèle institutionnel dans lequel ils ont été formés : le vrai, l’unique problème est pour eux de casser le modèle français, dont chacun dénonce le caractère férocement élitiste et précocement sélectif.

Parmi les antiennes que répètent les réformateurs, une des plus populaires dans les médias est celle du déclin du modèle républicain de l’« ascenseur social » : il y a aujourd’hui moins d’étudiants issus des classes populaires dans les formations prestigieuses qu’il y a cinquante ou soixante ans, et l’échec scolaire est plus répandu que jamais. Curieusement, personne ne remarque que ce déclin de l’école républicaine dans sa dimension de démocratisation a précisément coïncidé avec la période au cours de laquelle on est passé de l’ouverture de l’ancien système « élitiste » à sa destruction pure et simple au nom de la lutte contre l’inégalité. La mobilité sociale était supérieure, et la différence entre les universités et les grandes écoles moindre à l’époque où les collèges d’enseignement secondaire étaient organisés en trois filières distinctes, où les meilleurs élèves commençaient le latin en sixième et où le quart seulement d’une classe d’âge accédait à l’enseignement supérieur. La même chose vaut d’ailleurs pour ce qui concerne l’efficacité de l’école dans la transmission des connaissances : la mauvaise place de la France dans les classements PISA doit être comparée au fait que, au début des années 1980, « l’enseignement français était considéré comme un des meilleurs du monde»[3. Nathalie Bulle, « L’imaginaire réformateur. PISA et les politiques de l’école », Le Débat, n° 159, p. 105.]. Cela ne signifie évidemment pas que l’on devrait ou même que l’on pourrait revenir à un système qui n’aurait pas disparu s’il avait su pleinement répondre aux évolutions de la société française[4. Philippe Raynaud et Paul Thibaud, La Fin de l’école républicaine, Paris, Calmann-Lévy, 1989.]; mais cela révèle des vérités paradoxales qui constituent un des résultats solides de la bonne sociologie de l’éducation : la massification de l’enseignement a en elle-même peu d’effets sur les inégalités sociales,  et les systèmes explicitement sélectifs, fondés sur des « curricula » clairs en matière de savoir scolaire, sont, toutes choses égales par ailleurs, plus favorables à la mobilité sociale et à l’élévation générale du niveau que les systèmes uniformes. Pour les deux premiers points, la démonstration a été faite en France par Raymond Boudon dans son livre classique sur l’inégalité des chances[5. Raymond Boudon, L’Inégalité des chances, Paris, Armand Colin, 1973, rééd. Hachette, « Pluriel », 1985.], qui montre que les anticipations des familles modestes sont largement déterminées par la lisibilité des orientations et des choix qui permettent d’espérer des chances effectives de promotion. En revanche, l’uniformité des formations et l’égalité proclamée des filières et/ou des établissements favorisent ceux qui maîtrisent mieux les « codes » de la réussite scolaire. Pour ce qui concerne l’efficacité en termes de niveau proprement scolaire, il faut lire les travaux de Nathalie Bulle, qui a lumineusement montré comment « l’affaiblissement de l’intérêt intrinsèque porté aux savoirs entraîne une démoralisation de l’enseignement qui pousse les élèves à l’oisiveté tandis que la diminution des exigences académiques augmente l’opacité des normes de la réussite », ces facteurs tendant par ailleurs à se faire plus « discriminants envers les élèves issus des milieux modestes » pendant que leur impact « s’accentue avec l’hétérogénéité des classes »[6. Nathalie Bulle, op. cit., p. 106-107 et, surtout, L’École et son double. Essai sur l’évolution pédagogique en France, Hermann, 2009.].

Les raisons de ce qu’on appelle depuis trente ans « la crise de l’École » sont paradoxales, mais elles ne sont pas inintelligibles. Tous les systèmes scolaires contemporains sont soumis à une pression sélective qui est elle-même le fruit de la massification, car celle-ci augmente davantage le nombre de compétiteurs que celui des places enviées, mais le système français rend cette compétition plus dure en refusant toute sélection explicite. Le « collège unique » est le fruit naturel de la dynamique de l’égalité des conditions, mais il produit naturellement le besoin d’un minimum de différenciation interne ; si ce besoin n’est pas satisfait à l’intérieur des établissements, la fuite vers les « meilleurs » collèges ou lycée s’accentuera, qu’on ne pourra contrecarrer que par une politique autoritaire qui laissera exsangue l’ensemble de l’enseignement public, en attendant que le même sort touche l’enseignement privé sous contrat. La différenciation des formations offertes dans les collèges est du reste le seul moyen d’offrir aux élèves des classes populaires des possibilités réelles de promotion, et ce sont par conséquent ces élèves qui vont le plus souffrir de la fin des classes bilingues et de l’enseignement optionnel du latin. Le déclassement international de l’enseignement français a donc toutes les chances de s’accentuer, en attendant la fin du modèle républicain qui périra peut-être un jour sous les coups répétés de ses amants les plus fervents.[/access]

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*Photo : Patrick Gherdoussi

Pour les juifs français, Jérusalem, c’est encore l’an prochain?

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Un peu moins de six mois après les attentats de janvier et contre toute attente, l’émigration des juifs français vers Israël marque le pas. Selon le ministère israélien de l’immigration et de l’intégration, 1710 Français se sont installés dans le pays, chiffre en baisse de presque 20% par rapport à la même période en 2014, année qui a vu 7086 juifs français faire leur Aliya (émigration vers Israël), un record absolu. Suite à l’attentat de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, certains ont estimé qu’en 2015 le nombre d’Olim (immigrés juifs partant pour Israël) doublerait pour atteindre 15 000. Or, même si on prend en compte l’Aliya individuel (des juifs qui partent en Israël en tant que touristes pour entamer leur démarche d’immigration une fois sur place), ceux qui s’y installent sans prendre la nationalité israélienne et surtout le fait que les familles partent souvent pendant les mois d’été pour ne pas perturber la scolarité de leurs enfants, cet objectif ambitieux semble difficile à atteindre.

Autre chiffres intéressants publiés par le gouvernement israélien : une hausse conséquente de l’émigration des juifs ukrainiens (2936, 82% de plus que pendant les cinq premiers mois de  2014) et russes  (2434, 51% de plus). Dans un tout autre ordre de grandeur, 146 citoyens italiens juifs se sont installé en Israël depuis le début de l’année, soit 46% plus qu’en 2014.

Charlie n’est pas mort

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charlie hebdo riss luz

charlie hebdo riss luz

Six mois après les attentats, le journal Charlie Hebdo vit. À son rythme de convalescent. Chaque semaine le journal paraît, inégal dans ses livraisons comme presque tous les journaux. Et c’est rassurant. Les traumatismes après le choc, encore apparents, la pénible sortie de l’asphyxie médiatique et émotionnelle, l’argent brusque et ses convoitises, l’attente d’un nouveau lectorat, la défiance hostile d’ennemis irréductibles, la délectation morbide de ceux qui implorent l’oraison funèbre pour le journal, n’auront pas eu raison de l’hebdomadaire satirique. C’est en soi, déjà, une grande victoire.

Après l’émotion populaire, les polémiques intellectuelles et politiques, les fortes dissensions identitaires, l’après-Charlie est un baromètre du malaise français. L’empoignade dans cette guerre des tranchées est à la fois glaçante et passionnante. Mais laissons ce festin au bal des vautours ; qu’ils y festoient et s’y entredéchirent. La charogne est une pièce rare, c’est l’os médiatique et la moelle politique vide que l’on aime sucer. Ça n’a pas grand intérêt. Au sein du journal, malgré des tensions pour le moins prévisibles dans la rédaction, les bisbilles, l’aventure reprend ! Dans les renaissances comme dans les naissances, l’enfant qui apprend à marcher se casse la gueule, hésite, pleure, c’est un certificat de vie. Un long fleuve tranquille aurait été plus intriguant. C’est ainsi salutaire. Parlons donc, dessins, billets, colonnes, reportages, chroniques. De la chair et de l’os d’un journal dont la patte se renouvelle.

Je lis toujours avec ravissement Philippe Lançon. Assidu lecteur de ses portraits dans Libé, son Jacuzzi des ondes est un modèle d’indolence, d’élégance d’une parure littéraire éblouissante. On n’y lit sa convalescence, la vie à l’hôpital, les petites attentions tendres entre personnel et patients. On le suit, au fil de cette chronique, dans ses sorties, son alimentation, ses furtifs mais acérés commentaires de l’actualité. C’est le feuilleton d’une résistance sans aspérités, sans rancunes, d’un survivant qui confie à la force des textes, et au détachement, ses classieux espoirs.

On retrouve cette forme de mansuétude rieuse chez le chic Riss. Directeur de la rédaction, son éditorial au début du journal, d’une féroce ironie, campe le décor d’un canard qui ne ploie pas sous les injonctions. Dans son style sobre, entrecoupé de fulgurances et de saillies, Riss milite, avec la magie du dessin, cruel ou tendre, pour les migrants, contre le racisme, contre les flots d’argent aux sources impures qui irriguent la mafia du foot mondial, contre le complotisme dont Internet se fait le diligent relais…Et bien d’autres ! Riss, c’est une parole saine, pas à l’abri d’une naïveté coupable, souvent perfectible, mais dont l’allure atteste de desseins nobles. Il perle de cette écriture sans amertume quoiqu’incessible, la charmante personnalité d’un dessinateur insouciant et engagé.

La pétulante Zineb El Rhazoui, sublime hérétique, revivifie la flamme du refus de l’oppression et de la terreur. Ses fulgurances ravivent la nécessité du blasphème, sans haine, dans une systématicité qui reflète plus la constance que l’obstination. Et ce journal jadis étiqueté irresponsable, impie, médiocre¸ consacre pourtant des lectures pointilleuses de Jean-Yves Camus et l’érudition de Gérard Biard. Des reportages de bonnes factures de Laurent Léger, Guillaume Erner, Fabrice Nicolino. Les colonnes de Vinson, les Histoires d’urgences de Pelloux et la carte postale de Madenian, raffermissent les liens d’une famille, avec ses traditions, ses habitudes, ses défauts et ses charmes. Des plumes invitées ouvrent le champ vers d’autres caps.

Et splendides découvertes, les scènes de la vie hormonale de Catherine, d’une gaité et d’une acerbe tendresse. Au milieu des dessins, souvent drôles, parfois ratés, tantôt cruels mais si justes, Tantôt simplistes, cependant inexorablement nécessaires, des crayons révèlent des talents immenses comme Coco. L’inégalable Luz distribue ses géniaux coups de poings, et l’on se surprend à être peiné par son départ prochain. Mais cette catharsis est peut-être nécessaire. Bon vent camarade! Il faut injecter du sang neuf à Charlie. Il manque aux dessins du panache. La rubrique phare, les « unes » auxquelles vous avez échappé, manque d’éclat, d’irrévérence et d’inspiration. Mais peut-il y avoir chantier plus formidable sur ce terreau fait des fumiers d’esprits si prodigieux ? L’avenir peut être rose.

Six mois intenses mais finalement banals. La vie d’un journal ordinaire, fragile, mais résolument nécessaire. C’est à son inventivité, ses recrutements de nouveaux dessinateurs – il en faut -, son maintien de l’esprit impudique et moqueur, que Charlie devra son avenir. Les polémiques, les sensibilités, les hostilités seront de bien piètres remparts face au génie du dessin et à la virtuosité de la plume. C’est sur cette matière que l’hebdomadaire doit capitaliser, jouer avec des crayons contre les dangers du Monde. Ces six mois dégagent un peu plus l’horizon.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00704127_000007.