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Convertir des églises en mosquées: Mahomet, Jésus, même combat?

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églises mosquées Dalil Boubakeur

Nous étions deux mille dix ans après Jésus-Christ, et toute la Gaule était occupée par les musulmans. Toute ? Enfin, un quartier, celui de la Goutte d’or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Saturée par les fidèles avoisinants, la mosquée de la rue Myrha débordait de musulmans en prière dans les rues, qui interrompaient la circulation. Les images interpellaient, frappaient ou choquaient. C’est alors que le sage Christophe Barbier, icône de la gauche cachemire, proposa une solution toute trouvée, lors de la divine liturgie du Grand Journal, sur Canal+ : « Pourquoi dans un geste œcuménique, on ne partagerait pas [avec les musulmans] le Sacré Cœur qui n’est pas loin et où à certaines heures, notamment le vendredi après-midi, dans le culte catholique, il ne se passe pas grand-chose ? » Outre que le terme d’« œcuménisme », la recherche de l’unité entre dénominations chrétiennes, était inapproprié, cette solution suscita l’ironie du site musulman « Trouve ta mosquée », qui fit remarquer qu’il y avait déjà des offices à la basilique le vendredi.

Cinq ans plus tard, lundi 15 juin, un autre aristocrate médiatique, le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur communie lui aussi à ce simplisme. Pour pallier le manque de mosquées, il suffirait d’offrir aux musulmans de prier dans les églises vides du blanc manteau qui recouvre la France. « C’est le même Dieu, ce sont des rites qui sont voisins… je pense que musulmans et chrétiens peuvent coexister », fait-il valoir, au micro d’Europe 1. C’est donc lui, la façade officielle de l’islam en France ? Celui qui devait réfuter les thèses de l’État islamique, Coran en main ? En écoutant cette malhonnêteté intellectuelle et théologique, on comprend mieux pourquoi il n’a pas été mis en avant.

« Même Dieu » ? Cette affirmation est très répandue chez les musulmans, qui n’ignorent cependant pas que les chrétiens, en professant le dogme de la Trinité, sont des « associateurs ». Ils commettent le grave péché d’adjoindre à Dieu, l’Unique, des auxiliaires. De leur côté, les chrétiens croient que Dieu est un en trois personnes, mystère qui n’a pas fini d’être compris, mais qui éclaire la vision humaine d’un être en perpétuelle relation. Chesterton écrivait que, comme l’homme créé à son image, « il n’est pas bon que Dieu soit seul. » Cette proximité chrétienne avec un Dieu « fait homme » est étrangère à l’islam. Le Dieu musulman est transcendant, mais lointain, inaccessible. « Je ne pouvais pas dire ’je t’aime’’ à Dieu, il n’y a pas d’intimité en islam », témoigne à qui veut l’entendre le dynamique Saïd Oujibou, musulman converti au christianisme, et devenu pasteur évangélique.

Pas le même Dieu, donc. A défaut, Boubakeur aurait pu utiliser une autre formule syncrétiste, quoiqu’un peu surannée : « nous sommes tous fils d’Abraham ». Il a eu raison de ne pas le faire. L’Ibrahim du Coran n’est pas l’Abraham de la Bible. Nulle mention de son déplacement, à l’appel de Dieu, d’Ur à Canaan. Nulle alliance conclue entre Dieu et son peuple, futur Israël. Nul marchandage, entre Abraham voulant épargner Sodome et Dieu se laissant attendrir. C’est Ismaël, prophète en islam, et non Isaac, le patriarche hébreu, qui est menacé d’être immolé par son père.

Navré pour les tenants du vivre-ensemble, il faut se rendre à l’évidence : les religions monothéistes ne confessent pas « le même Dieu », qu’ils déclineraient selon divers degrés. Cela n’empêche pas le dialogue et la cohabitation. Au contraire, assumer leurs différences, dans un esprit de vérité, est salvateur intellectuellement, et humainement. Les musulmans n’en respectent que davantage les chrétiens qui connaissent leur religion, et l’affirment avec conviction. C’est sur cette base solide que peut se tisser un dialogue interreligieux, et non sur les fondations croulantes des bons sentiments.

Finalement, c’est hors du dialogue interreligieux qu’il faut trouver l’origine de l’ineptie de Boubakeur. Faute de pouvoir fédérer les musulmans, il fait dans la démagogie politique. Le recteur de la Mosquée de Paris, brillant et mondain, n’en reste pas moins discrédité aux yeux de ses coreligionnaires. Tout comme le sympathique mais marginal imam de Drancy, Hassen Chalghoumi. C’est une faute de la part des précédents gouvernements d’avoir promu cet homme de paille. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’a nommé à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM) en dépit de l’opposition des musulmans eux-mêmes. Le journaliste Samuel Pruvot rapporte que l’actuel président des Républicains aurait lancé : « Boubakeur passe bien dans l’opinion, il est ami du Crif, la communauté gay le trouve bien, les francs-maçons n’ont rien à redire… Si vous, musulmans, vous ne l’aimez pas, cela n’est pas mon affaire ! »

Une bonne décennie après le lancement du CFCM, le rêve de donner une façade officielle à l’islam a vécu. Un islam qui n’est pas un bloc homogène, prompt à se diviser entre mosquées turques et maghrébines, entre courants contradictoires, dépourvu de clergé, et dans l’impossibilité de s’accorder sur l’interprétation du Coran. Un islam dont il est cependant vain de nier la présence en France. Même s’il est naïf de croire que le fondamentalisme n’est prêché que dans les caves, et jamais dans des mosquées en dur, il est nécessaire de permettre aux Français musulmans de pratiquer leur culte dignement, sans pour autant construire des « mosquées-cathédrales » aux minarets aussi kitsch qu’inutiles. Leur participation à la France passe par davantage de patriotisme, et d’acceptation de leur part des fondamentaux de la République, comme le droit de changer de religion, mais également par leur liberté de vivre sereinement leur foi. La nouvelle instance de dialogue avec l’islam créée par le gouvernement, qui remplace de facto le CFCM, est imparfaite, mais a le mérite de sortir de l’illusion d’un islam clérical officiel avec qui s’entretenir. Reste aux responsables de cette structure à exiger des musulmans la réciprocité à la reconnaissance et aux aides qu’ils ne manqueront pas de demander.

Les Français musulmans méritent des mosquées dignes. Ainsi que de meilleurs représentants.

*Photo : Wikipedia.org

Alain Finkielkraut commente la relaxe de DSK

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Ce dimanche, Alain Finkielkraut est revenu avec Elisabeth Lévy sur le voyage controversé de Manuel Valls à Berlin, pour assister à un match de football avec ses deux fils. Le philosophe explique l’ampleur de la polémique provoquée par le fait que le Premier ministre « a transgressé ses propres règles » : celles qui exigent de nos dirigeants une totale transparence, pour atteindre l’objectif d’une « République exemplaire ». « Ce n’est pas moi qui le condamne, dit-il, ce sont les critères qu’il a lui-même fixés ». Alain Finkielkraut attribue donc les réactions outrancières à cette escapade par « le préjugé égalitaire déchaîné jusqu’à la haine ».

Elisabeth Lévy a également interrogé le philosophe sur le dénouement de « l’affaire du Carlton », qui s’est soldée par la relaxe de la quasi-totalité des prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn. « Il ne reste rien ou presque » des centaines d’heures consacrées par la Justice à la vie sexuelle de l’ex président du FMI, remarque Alain Finkielkraut qui se félicite du verdict : « C’est une cruelle leçon de droit » faite aux magistrats instructeurs, qui « ont surtout voulu punir une sexualité hors-norme ». Et le philosophe de s’amuser du fait qu’aujourd’hui, les « sodomites » ne sont plus persécutés lorsqu’ils sont gays, mais traînés devant les tribunaux lorsqu’ils sont hétérosexuels…

Justice : l’accusation plutôt que l’inquisition?

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Justice DSK instruction

DSK aurait-il fait un bon Président de la République ? Cette question relève désormais de la conjecture. David Desgouilles nous a brillamment décrit ce qui aurait pu se passer si Nafissatou Diallo n’était pas restée dans la chambre du Carlton de New York. Licence de l’écrivain qui a fait l’impasse sur un autre obstacle, volontaire celui-là, dressé sur la route de l’Élysée. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » à quelques semaines du premier tour des présidentielles aurait donné à la campagne un tour très particulier. L’effondrement du dossier avec le jugement rendu la semaine dernière donne quand même prise à cette suspicion de coup monté.

Pour ma part, doté d’une certaine expérience en matière d’élection du Président, j’ai toujours pensé que cette « candidature » concoctée par de brillants communicants – à coup d’appuis médiatiques et de sondages bidons – aurait fini comme bien d’autres au cimetière des ambitions perdues.

De ses qualités présidentielles, on ne saura rien, mais il est en revanche doté d’une sacrée force de caractère. Voilà un homme promis aux plus hautes destinées, déjà riche et puissant, qui a brutalement dégringolé de la Roche Tarpéienne, victime de plusieurs lynchages planétaires. De ceux qu’on pratique désormais dans le village global. L’affaire de New York, la présentation menotté et défait aux caméras, le pénitencier américain, les audiences, l’assignation à résidence, les manifestations d’hostilité dans les rues et enfin la mise hors de cause. Ah non, mais ce n’est pas fini, le déballage du Carlton, les mises en examen pour des incriminations relevant de la grande truanderie, les auditions et les confrontations chez les juges d’instruction, l’épisode pénible du livre de Marcela Iacub, le divorce dans toutes les gazettes. Ensuite, l’audience du tribunal de Lille où pendant des semaines on va minutieusement et crûment décortiquer sa vie sexuelle. Les médias répercuteront avec gourmandise le détail de ses pratiques, manifestant force compassion hypocrite pour les prostituées victimes des excès du prédateur. Nouveaux lynchages en grand sur les réseaux et un beau sommet de tartuferie française. Entre-temps, le destin a continué à s’occuper de notre homme. Sévère plantage de son projet de banque d’affaires. Suicide de son associé et découverte d’un passif vertigineux, ce qui met à mal l’image du grand économiste qui lui restait. Il semble qu’il ait tout encaissé, en tout cas il est toujours debout. Je n’aurais jamais voté pour lui, mais je trouve que son attitude depuis quatre ans a une incontestable dimension héroïque[1. Sachant que je vais faire hurler… Quiconque n’est pas passé par là ne peut pas apprécier la violence que représente une mise en cause.].

Cela étant, sa mise hors de cause est surtout une bonne nouvelle pour le fonctionnement de la Justice française. Le tribunal de Lille n’a pas cédé à la pression et à la clameur. Il a refusé le réflexe corporatiste du sauvetage d’un dossier vermoulu. Le caractère artificiel des incriminations a été balayé : douze relaxes pour treize prévenus, excusez du peu. Et encore, le condamné l’est pour une infraction commerciale classique d’abus de biens sociaux. Exit les pratiques sexuelles dont le jugement rappelle qu’elles relèvent de la morale de chacun et que ce n’est pas à l’État de s’en occuper.

Nous venons d’assister ces dernières semaines dans des affaires sensibles, à une inflexion dans l’attitude des juges du fond. Faisant leur devoir, ils ont refusé de valider et de suivre des instructions à charge mais également de céder à la clameur et à la dictature de l’émotion. Zyed et Bouna, Outreau II, Woerth, Carlton, autant de signes positifs qui témoignent du retour d’un certain sang-froid. Car il faut dire que ce n’était pas toujours facile. Je sais que je radote, mais je continuerai à dire que lorsque l’on assigne à la Justice pénale des fins qui ne sont pas les siennes, cela ne peut s’accomplir qu’au détriment des libertés. Alors non, définitivement, le juge pénal n’est pas là pour « reconnaître le statut de victime », « permettre de commencer le deuil », empêcher Nicolas Sarkozy (ou Dominique Strauss-Kahn) d’être candidat aux présidentielles, lancer un débat sur la prostitution, ou faire plaisir à Osez le féminisme !. Il est là pour établir si des faits répréhensibles selon la loi ont été commis et, si c’est le cas, les punir. Point.

Les décisions que je viens de citer jettent une lumière crue sur les défauts du système de l’instruction à la française. Et posent à nouveau la question d’une vraie réforme, voire d’une suppression, de la procédure inquisitoire. Nicolas Sarkozy s’y était essayé, et s’est cassé les dents sur la violence des réactions corporatistes et politiques.

Il faut commencer par rappeler que dans notre société de médiatisation et de transparence, la sanction réside beaucoup plus dans la « mise en cause » que dans la peine éventuellement infligée par le juge du siège en fin de procédure. Par conséquent, ces instructions qui font l’objet de fuites manipulées ne sont qu’un long calvaire pulvérisant des réputations, stoppant les carrières et détruisant des familles.

Dans son principe, l’instruction pourrait présenter des avantages. En effet, les investigations et l’enquête se dérouleront sous l’autorité d’un juge du siège disposant de pouvoirs très étendus. Mais qui doit instruire à charge et à décharge. Ce qui est difficile, voire impossible. Sauf à être vraiment schizophrène, ce qui n’est pas souhaitable.

Ce défaut constitutif, a été considérablement aggravé par plusieurs facteurs. Tout d’abord, la fragilité de la culture de l’impartialité que l’on rencontre dans l’appareil judiciaire français. Comme l’a démontré la revendication de partialité de l’affaire du « mur des cons ». Ensuite, les rapports profondément malsains entretenus entre la presse et ces magistrats présentés comme des « justiciers » ou des « chevaliers blancs ». Statut qui leur donne une forme d’intouchabilité, permettant souvent de prendre de grandes libertés avec les règles du code de procédure pénale. Et leur permet souvent de bénéficier de la mansuétude des organes chargés de les contrôler, comme les chambres d’instruction dont ils dépendent, surnommées dans le milieu judiciaire « les chambres de confirmation ». Les affaires Outreau, Woerth, Carlton en sont de bons exemples. Comme l’affaire des écoutes téléphoniques de Nicolas Sarkozy ou même Libération finit par s’inquiéter des méthodes employées.

Mais il y a une contrepartie : les journalistes veulent bien les encenser, en échange de grain à moudre. Et c’est ainsi que le secret de l’instruction prévu par la loi, qui n’est pas à géométrie variable, est devenu un secret de polichinelle alors que son rôle est de protéger les droits de la défense. C’est assez grave, car il y a un autre secret de polichinelle dans le monde judiciaire : le lieu d’où proviennent souvent les fuites.

Un autre exemple datant de la semaine dernière, finalement riche en événements intéressants, vient jeter un éclairage particulier sur cette question. Madame Prevost-Déprez, magistrate qui fut en charge à Nanterre de l’affaire Bettencourt, est entrée en conflit avec le procureur Philippe Courroye présenté, à tort ou à raison, comme un proche de Nicolas Sarkozy. Elle comparaît devant un tribunal correctionnel, prévenue d’avoir violé le secret professionnel en organisant des fuites. Beaucoup de médias ont pris sa défense, non parce qu’elle n’aurait pas commis les faits, mais parce qu’elle luttait contre le sarkozysme judiciaire. Ce qui justifiait cette très grave violation de la loi par quelqu’un chargé d’en être le gardien ! Et malheureusement, ça peut marcher. Car au défaut du système ainsi décrit s’ajoute la faible culture juridique et judiciaire de l’opinion publique française, et d’une grande partie de ces journalistes qui savent tout mais n’y connaissent rien. Quelques numéros de portable bien choisis et vous voilà journaliste d’investigation sans avoir à quitter votre bureau. Heureusement, une tradition de grands chroniqueurs judiciaires perdure tout de même en France. Mais il faut attendre l’audience pour les voir critiquer ce qui doit l’être.

La suppression de la procédure inquisitoire et son remplacement par la procédure accusatoire permettrait-elle de rentrer dans la voie de l’apaisement et de mettre fin au cirque judiciaire ? Car il ne faut pas se tromper, cette situation est dangereuse. La confiance dans la justice n’est pas tellement différente de celle dont bénéficient les politiques et les journalistes. C’est-à-dire très faible.

Cela vaudrait la peine d’essayer.

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA/SPIN109/960728527875/1506121402

Histoire de la justice: France, XVIᵉ-XXIᵉ siècles

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Royaume-Uni: Le Mossad accusé d’un vol de chaussure

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chaussure volée Mossad

Imaginez. Vous vous levez un matin, quand vous constatez soudain qu’il vous manque une chaussure. Vous les aviez pourtant posées, là, toutes les deux côte-à-côte, avant de dormir du sommeil du juste. Et vous n’avez pas fait de folies de votre corps cette nuit. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Mystère et boule de gomme. Avouez qu’il y a de quoi devenir dingue ! A moins que…

L’activiste Asghar Bukhari, cofondateur du Conseil musulman des affaires publiques au Royaume-Uni, a connu une telle mésaventure vendredi matin, au saut du lit. Mais face à ce phénomène pas net, voire franchement louche, il a su raison garder. Dans un statut Facebook intitulé « Les Sionistes essaient-ils de m’intimider ? », il a simplement expliqué que quelqu’un était entré chez lui pendant son sommeil, bizarrement sans effraction, pour subtiliser une seule de ses deux chaussures…

Asghar Bukhari chaussure volée Mossad

« Ils en ont laissé une pour me faire savoir que quelqu’un était passé par là », a-t-il précisé, pas dupe. Mais à quelque chose malheur est bon : grâce à son histoire, Asghar Bukhari a jugé que « d’autres peuvent apprendre comment ils opèrent ». Il a donc invité tous ses amis Facebook à la diffuser le plus largement possible. Et très vite, une avalanche de messages a déferlé sur Twitter, accompagnés des hashtags #ShoeishConspiracy et #MossadStoleMyShoe. Pour la plupart hilares, les réactions rivalisent de créativité. Mais la palme revient sans doute au tweet de l’ambassadeur d’Israël en Afrique du Sud, qui n’a pas pu s’empêcher de répondre : « Nous avons votre chaussure. Appellez-moi. »

chaussure volée Mossad

Face à ces réactions sarcastiques, le militant de la cause musulmane persécuté par le Mossad a sorti l’artillerie lourde. C’est par une vidéo postée sur Youtube, cette fois, qu’il a tenté de faire comprendre sa logique aux foules incrédules : « Toute personne rationnelle se dirait que c’est bizarre, pourquoi quelqu’un entrerait dans ma maison sans me voler véritablement ? Un voleur ne rentre pas pour voler une chaussure et une paire de pantoufles. C’est trop étrange. C’est pourquoi je pense que ce sont les sionistes », a-t-il patiemment développé. Un livre lui a en effet appris l’existence de cette technique d’Israël pour « intimider les activités pro-musulmans. Les Sionistes font irruption dans des maisons et désorganisent quelque chose, déplacent un objet… »

Asghar Bukhari, notamment connu outre-Manche pour avoir financé un auteur négationniste local, a donc mis la pression à la police de son pays pour que l’on retrouve le « ravisseur ». Sans quoi, a-t-il prévenu, il dénoncerait l’islamophobie du gouvernement britannique. Cette fois c’est sûr, on a affaire à une pointure…

TAFTA, naufrage transatlantique

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TAFTA souveraineté

Comme disait l’autre, le futur est proche. Novembre 2015. Le Tafta (partenariat transatlantique entre les États-Unis et l’Union européenne) et son petit frère le CETA (traité de libre-échange Canada-UE) sont ratifiés à une large majorité par l’Assemblée nationale, malgré l’opposition acharnée des communistes, des frondeurs du PS, des deux élus FN et d’une trentaine de députés UMP à sensibilité gaulliste débauchés par Nicolas Dupont-Aignan. Ce dernier, particulièrement remonté au cours des débats, s’est vu finalement privé d’un quart de son indemnité parlementaire mensuelle en vertu de l’article 71 du règlement intérieur de l’Assemblée, lequel sanctionne tout député « qui adresse à un ou plusieurs de ses collègues des injures, provocations ou menaces ». En clair, c’est chaud.

Pour ses promoteurs, ce gigantesque chantier économique, commercial et juridique est la conséquence logique de la mondialisation des affaires. Au nom de quoi en fusionnant l’Alena (accord commercial USA-Canada-Mexique) et l’Union européenne, on bâtira une immense zone de libre-échange de part et d’autre de l’océan Atlantique, rassemblant plus de 800 millions de consommateurs et représentant plus de 45 % du PIB mondial. Pour ses détracteurs, ces 800 millions d’humains seront livrés pieds et poings liés aux multinationales.

Cassandre a souvent raison. Une semaine après la publication des décrets d’application au JO, un géant américain des hydrocarbures « non conventionnels » (en particulier du point de vue de leurs conditions d’exploitation), Anadarko Petroleum, envoie du papier bleu à l’État français. Motif de la requête : le moratoire sur les gaz de schiste adopté par Paris en 2013 est une entrave manifeste à la libre entreprise et au droit légitime de cette société à se développer sur le marché mondial. Six mois auparavant, une telle demande aurait été archivée direct poubelle. Mais, désormais, le Tafta a force de loi. Dans les ministères concernés, la plainte américaine sème la panique. Ségolène tempête, Valls s’indigne et Taubira crie sa haine anti-impérialiste sur Twitter. Sur les plateaux, Mélenchon et Philippot s’étranglent en stéréo. En pure perte, car le traité que nous venons de signer autorise les entreprises privées à attaquer n’importe quelle collectivité publique si elles estiment qu’une mesure nuit directement ou indirectement à leur rentabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Certains se rassurent en répétant qu’il n’y a aucune chance pour qu’un juge français valide les délires procéduriers des Américains. L’affaire, ils en sont convaincus, sera classée par le tribunal. Sauf qu’il n’y a pas plus de juge ou de tribunal dans le Tafta que de nuits-saint-georges au menu d’un McDo. Pour les choses sérieuses (entendez les affaires), la justice à l’ancienne, c’est dépassé. L’arbitrage, ça c’est moderne, surtout quand l’arbitre ne comprend rien d’autre que la nécessité du profit. Les contentieux entre les États et les multinationales seront donc traités par l’ISDS, l’Investor-state dispute settlement – Mécanisme de règlement des contentieux entre investisseurs et États. L’ISDS est la clé de voûte du traité. Il est fondé sur l’idée que les juridictions nationales ne sont pas neutres, en vertu de quoi tous les litiges concernant les sociétés étrangères bénéficieront de l’arbitrage façon Tapie, vertueusement décrié par les dirigeants qui ont signé le Tafta.

Janvier 2016 : la commission d’arbitrage tripartite est composée d’avocats mandatés par la compagnie, par l’Union européenne et par la Banque mondiale. Cerise sur le cupcake : la France sera absente des débats ! Selon les nouveaux traités et les règles de fonctionnement de l’Union européenne, seule la Commission est légitime pour régler les différends commerciaux. En somme, la plainte d’Anadarko ne relève ni du droit ni des tribunaux français. Et, en prime, le gouvernement n’est même pas habilité à désigner les avocats censés le défendre. L’affaire se présente mal…

Mars 2016 : la France est condamnée par la commission d’arbitrage à verser 1 milliard d’euros à Anadarko pour le préjudice commercial subi. C’est le moment que choisit un trust canadien de l’amiante pour porter plainte contre l’interdiction totale décrétée par la France. Les dommages et intérêts réclamés sont faramineux : on parle de près de 3 milliards d’euros. Certes le Tafta prévoit que les mesures « conçues et appliquées pour protéger des objectifs légitimes d’intérêt public, tels que la santé, la sécurité ou l’environnement » sont exclues de l’accord, mais, quelques lignes plus loin, ces restrictions sont vidées de leur sens par la mention « sauf dans les rares circonstances où l’impact de la mesure apparaît manifestement excessif ». Un régal pour les cabinets d’avocats.

Mai 2016 : c’est le printemps, et les procès bourgeonnent. General Electrics annonce son intention de faire revenir de gré ou de force le gouvernement français sur les mesures prises par Arnaud Montebourg pour exclure les activités sensibles et nucléaires de sa fusion avec Thomson. L’amende s’annonce salée, et la France est toujours vertement tancée par Bruxelles et Berlin pour son entêtement à ne pas rentrer dans les cadres du Pacte de stabilité… À un an de la présidentielle, Marine Le Pen, qui a fait de l’abrogation du Tafta son nouveau cheval de bataille, vient de passer la barre des 40 % d’intentions de vote…

Politique-fiction ? Oui pour les détails, les noms de personnes ou de sociétés, ou les dates exactes. Tout le reste deviendra cruellement réel, si les discussions sur la ratification du Tafta finissent par aboutir. Et pour cause : nous n’avons pas inventé les procédures décrites plus haut, nous avons seulement transposé ici des épisodes bien réels survenus dans le cadre de l’Alena, l’accord de libre-échange nord-américain ratifié en 1992, dont le Tafta est, en quelque sorte, une extension.

Ainsi, en ce moment même, la société américaine Eli Lilly réclame  500 millions de dollars aux autorités canadiennes pour avoir autorisé la mise sur le marché d’un générique de l’Olanzapine, un traitement destiné aux schizophrènes, commercialisé en 1996 par Eli Lilly. Le gouvernement canadien a vainement mis en avant une urgence de santé publique : ce cas a d’ores et déjà été jugé comme relevant de la stricte compétence des commissions d’arbitrage créées par le chapitre 11 de l’Alena[1. Exemple relevé par Scott Sinclair : NAFTA, Chapter 11, Investor-State Disputes, Canadian Centers for Policy Alternatives.]. L’affaire est toujours en cours. En attendant, ce précédent a de quoi inquiéter. Selon l’universitaire québécois Marc Chevrier, ce fameux chapitre 11, qui est transcrit dans le Tafta, « contient un ensemble de mesures de protection des investissements et des investisseurs privés très attentatoires à la souveraineté des États ». Le directeur de L’Humanité, Patrick Le Hyaric, est encore moins nuancé : « Ce serait une dictature sans chars dans les rues, sans généraux casqués et bottés au pouvoir. Il existe déjà de tels exemples à partir d’accords de libre-échange existants. Ainsi, la firme Philip Morris porte plainte contre l’Australie, parce que ce pays restreint le commerce du tabac. Le groupe multinational Novartis poursuit l’Inde pour la contraindre à cesser la production de médicaments génériques[2. Patrick Le Hyaric, sur son blog, le 24 février 2014.]. »

Au départ, le chapitre 11 de l’Alena visait le Mexique, les entreprises américaines et canadiennes craignant de devoir se soumettre aux juridictions d’un État du tiers-monde. À l’arrivée, c’est le Canada qui a subi le plus grand nombre d’actions en justice. Ce qui signifie que les multinationales y font littéralement la loi. Et cela ne date pas d’hier. En juillet 1998, la firme SD Myers, basée aux États-Unis, faisait plier Ottawa, l’obligeant  à revenir sur le moratoire sur les déchets chimiques dangereux qu’il avait adopté peu avant. Le Canada échappait à une amende astronomique, mais devait régler 6 millions de dollars de frais de procédure. Le 19 janvier 2000, le transporteur américain UPS a dénoncé le monopole partiel de la poste canadienne et exigé 160 millions de dollars de compensation[3. Exemples compilés par Scott Sinclair : NAFTA Chapter 11 Investor-State Disputes.].

Ces quelques exemples suffisent largement à justifier l’inquiétude suscitée par la transcription du chapitre 11. L’Allemagne se montre particulièrement méfiante, sans doute parce que, depuis 2011, elle est engluée dans un contentieux avec l’électricien suédois Vattenfall, qui lui réclame 3,7 milliards d’euros en dédommagement de l’abandon partiel du nucléaire civil. Vattenfall refuse de se soumettre au droit commun allemand et exige que le litige soit confié à un arbitrage privé. L’essayiste Alain de Benoist, qui a publié récemment Le Traité transatlantique et autres menaces (voir encadré), met en garde : « Le montant des dommages et intérêts serait potentiellement illimité et le jugement rendu ne serait susceptible d’aucun appel. » Une vision partagée par Marc Chevrier : « Cela revient à créer une justice d’exception. Si le traité transatlantique ou le traité de libre-échange UE-Canada sont définitivement adoptés, l’Allemagne ou le Québec devront se soumettre à une véritable constitution économique invisible qui se juxtaposera aux constitutions nationales ou provinciales et sera appliquée de manière universelle par des juridictions strictement privées. »

Reste à comprendre pourquoi les Européens acceptent de fabriquer le piège qui se refermera sur eux. L’empressement des États-Unis à emballer ce panier garni s’explique aisément : face au réveil russe, à l’expansion chinoise et aux prétentions des émergents, il leur faut à tout prix étendre leur marché tous azimuts. Mais nous autres, Européens, qu’avons-nous à y gagner ?

Dans les milieux souverainistes, altermondialistes ou écologistes, on prédit en chœur un scénario catastrophe dans lequel les États devront renoncer à leurs politiques économique, sociale, sanitaire, agricole et environnementale. Dans ce climat, franchir la barrière des représentations nationales ne sera peut-être pas une promenade de santé. On apprend sur le site du PS que les sénateurs socialistes ont voté en faveur d’une proposition de résolution européenne violemment hostile à l’ISDS et promis d’en faire un casus belli dans les négociations en cours. Sans doute, sans doute, mais le double langage n’est pas fait pour les chiens. Comme le rappelle le collectif stoptafta.org, lors d’une réunion au sommet à Madrid, tous les sociaux-démocrates européens se sont accordés pour sanctuariser l’ISDS. Une décision qui fait écho aux déclarations de François Hollande en 2014 lors d’une conférence de presse commune avec Barack Obama : « Nous avons tout à gagner à aller vite. Sinon, nous savons bien qu’il y aura une accumulation de peurs, de menaces, de crispations. » Et, on le sait, les crispations et les peurs, ce n’est pas bien du tout.

Il faut en être conscient : non seulement le traité que François Hollande se montre si empressé de signer risque de faire de la souveraineté nationale un souvenir lointain, mais il enterre aussi la préférence communautaire européenne. Nos gouvernants ont peut-être trouvé la solution au casse-tête de l’Europe politique : faire disparaître pour de bon le politique.[/access]

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*Photo : SEVGI/SIPA/1410111724

Salles de shoot : La Suisse tout schuss

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salle de shoot Bienne

Bienne, ville ouvrière de 55 000 habitants, abrite un centre de consommation de drogues dures, l’un des quinze que compte la Confédération helvétique, pionnière en ce domaine. Son nom : Cactus. Des règles strictes et un esprit de tolérance président au fonctionnement de cet endroit peu banal. Reportage au pays du pragmatisme tout puissant, alors que trois lieux semblables vont ouvrir prochainement en France à titre expérimental.

Lors de sa visite d’Etat en Suisse mi-avril, François Hollande, en quête de bonnes idées, s’est notamment rendu à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, fière vitrine de l’innovation scientifique et de la formation professionnelle made in Switzerland. Il ne s’est en revanche pas arrêté à Bienne. Il aurait pu faire un saut à la rue de Morat – Murtenstrasse, comme il est également indiqué dans cette ville bilingue de tradition horlogère, deuxième localité du canton de Berne avec 55 000 habitants, où l’on parle suisse-allemand et français avec l’accent des montagnes jurassiennes. Au numéro 68 de ladite rue, à l’aplomb du croisement de deux routes, du tram et du train, dans un cadre paradoxalement bucolique, se dresse une costaude maison bourgeoise, vieille de cent ans. Elle abrite un centre d’accueil pour toxicomanes.

salle de shoot Cactus Bienne

Crûment dit, une salle de shoot. Un président de la République française en déplacement à l’étranger ne saurait se compromettre dans un tel endroit, pense-t-on. Pourtant, un savoir-faire et une humanité sont à l’œuvre entre ces murs. Des compétences et qualités qui intéressent particulièrement la France au moment où trois salles plus ou moins semblables s’apprêtent à ouvrir, dans la douleur du dilemme et dans la nécessité d’agir, à Paris, Bordeaux et Strasbourg.

Permettre à des toxicodépendants de s’administrer des drogues dures dans un environnement garantissant une hygiène irréprochable, est-ce encourager la consommation de substances par ailleurs illicites ? La Suisse, qui compte une quinzaine de salles de shoot, la première d’entre elles ayant été inaugurée en 1986 à Berne, a d’une certaine manière répondu à cette interrogation. Les images de désolation en provenance du Letten, à Zurich, « la plus grande scène ouverte de la drogue dans le monde », évacuée en 1995, ont plaidé mieux que quiconque pour un dispositif prenant acte d’une rude réalité tout en se donnant les moyens d’y apporter des solutions. Les Romands sont en ce domaine plus réticents toutefois que leurs compatriotes alémaniques, Genève étant la seule ville pleinement francophone à héberger une telle structure, le Quai 9, appelée ainsi en raison de sa proximité avec la gare des trains, lieu de tous les brassages, de tous les échanges.

Simone Gremminger, 34 ans, est la jeune responsable du centre Cactus, le nom de la « salle de consommation de drogues » de la rue de Morat, à Bienne. De langue maternelle suisse allemande, elle parle français couramment. Avec son anneau à la narine gauche, ses piercings à l’oreille droite et sa frange courte en biseau, cette travailleuse sociale, accueillante et souriante, a un petit air grunge-punk, qui rappelle qu’en Suisse, singulièrement dans sa partie germanophone, la marge, s’il y a lieu de parler de marge pour un look devenu somme toute assez répandu, participe pour ainsi dire harmonieusement de la norme – nonobstant des accès de violence anticapitaliste, aussi soudains que localement dévastateurs.

Au demeurant, la véritable marginalité est ici dans l’existence de cette adresse pour « toxicos », située comme à Genève « derrière la gare », où l’on sniffe, inhale, se pique en toute légalité, dans un souci de santé et de sécurité publiques. Il s’agit de prévenir la transmission de maladies tels que le Sida ou l’hépatite C, dont les effets furent ravageurs dans les années 80 et 90, et d’éviter que les drogués ne se shootent dans la rue. Les politiques mises en œuvre par l’Etat fédéral et les cantons, salles de consommation comprises, ont permis de réduire en Suisse à « 10% le taux d’infection au VIH chez les 25 000 personnes dépendantes de drogues dures, à 30 ou 40% celui de l’hépatite C », indique le docteur Jean-Pierre Gervasoni, chef de clinique à Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHU du canton de Vaud, à Lausanne.

salle de shoot Cactus Suisse

Financé par le canton de Berne avec une participation de la mairie, qui met à disposition les locaux, le budget annuel de fonctionnement de Cactus à Bienne s’élève à 860 000 francs suisses, soit environ 825 000 euros. Créée en 2001, auparavant installée à l’étroit dans la vieille-ville et depuis quelques mois établie rue de Morat dans un environnement plus discret, l’association Cactus emploie dix personnes : pour moitié des travailleurs sociaux, pour l’autre des infirmiers, « l’équivalent de 6,8 temps pleins », précise Simone Gremminger, elle-même employée à 80%.

Quelque 400 toxicomanes (77% d’hommes, 23% de femmes) sont inscrits dans le fichier de l’association, cette inscription leur donnant droit aux prestations afférentes. Ce nombre a une valeur indicative et signifie que les encartés se sont présentés à la salle de shoot au moins une fois au cours des douze derniers mois. Tous sont astreints à un suivi médico-social, qui prend notamment la forme d’entretiens tous les six mois, à des dates plus rapprochées pour les 18-25 ans. La maison Cactus n’est qu’un des rouages de l’assistance aux drogués (au nombre d’un millier à Bienne et environs), qui comporte également des thérapies ambulatoires et de substitution, des séjours en cliniques de désintoxication, ainsi qu’une réinsertion par le travail et des placements en logements.

Ouverts du lundi au vendredi de 12h15 à 19h30, le samedi de 12h00 à 18h00, fermés le dimanche, ses locaux reçoivent quotidiennement une moyenne de 50 visites. Certains toxicomanes s’y rendent deux ou trois fois par jour pour y consommer leurs doses – jusqu’à dix injections de cocaïne en une seule journée pour un seul individu, « mais c’est exceptionnel », tempère Simone Gremminger. En dehors des heures d’ouverture, les drogués peuvent contre trois francs se procurer des seringues stérilisées à un distributeur placé sur un trottoir longeant l’une des façades extérieures du centre.

Seuls des toxicomanes peuvent pénétrer dans le périmètre de Cactus. Et parmi eux, seulement les membres recensés dans le fichier. Ils possèdent tous une carte gravée d’un code-barres qu’ils présentent au vigile à l’entrée, un employé de la mairie appartenant à une sorte de police municipale non armée, les SIP (Sécurité-Intervention-Prévention). La carte ayant pu être transmise à un non-adhérent, la photo de son titulaire apparaît sur l’écran de contrôle, qui renseigne plus complètement sur l’identité du visiteur. Cette formalité remplie, la porte-tourniquet, pareille à celles qu’on trouve dans des stades de football, est débloquée.

L’impétrant se trouve alors dans une cour goudronnée, où un vieil arbre au tronc noueux joue les totems. Cette cour est à la fois un passage obligé pour accéder aux locaux proprement dits et un lieu de rencontre pour les usagers. Elle comprend une partie abritée, arrangée de tables hautes comme au bistrot autour desquelles on se tient debout, de chaises et d’un sofa hors d’âge. Les problèmes d’alcoolisme ne sont pas rares chez les toxicomanes. La bière, apportée par les usagers, est l’unique boisson alcoolisée autorisée dans l’enceinte du centre et uniquement dans la cour. Le beau temps est propice à des moments de convivialité, à l’abri des regards curieux ou réprobateurs.

salle de shoot Cactus Bienne

Le vigile, lui, garde l’œil toujours ouvert. Il est formellement interdit de se droguer dans la cour, mais on peut y rester autant que l’on veut durant les heures d’ouverture et vider là des canettes de bière, dans une modération supposée bien comprise. « Une à deux fois par semaine, la police cantonale (police et justice sont en Suisse du ressort des cantons, ndlr) vient effectuer un contrôle, sans entrer toutefois dans la maison, sauf à notre demande », explique Simone Gremminger.

Le « parcours de shoot » obéit à des règles très strictes. Le rez-de-chaussée de la maison, où règne une forte odeur de désinfectant, ouvre sur plusieurs pièces parquetées de bois clair. Deux d’entre elles sont dévolues à la prise de drogues : l’une est réservée aux injections par seringue, l’autre, à l’inhalation (poudre chauffée) et au sniff (poudre non chauffée). Une troisième fait office d’infirmerie. Cette dernière, dans laquelle un récent exemplaire de Charlie Hebdo, lors de notre passage, fin avril, s’offre à la lecture, posé sur le rebord de la fenêtre, est équipée de tout le matériel d’urgence qu’il faut. Et notamment d’une bouteille d’oxygène destinée à la réanimation d’un individu en situation de « détresse respiratoire » après un shoot d’héroïne accompagné de complications. L’étage supérieur est celui du personnel uniquement, qui s’y réunit « pour faire le point » ou se restaurer dans le coin-cuisine.

salle de shoot Cactus Bienne

Les toxicomanes viennent munis de leur(s) dose(s), achetée(s) à des dealers hors les murs de Cactus. Seul un « deal de fourmi », selon l’expression de la directrice, entre toxicomanes, est permis dans la cour, mais son volume ne doit pas dépasser l’équivalent d’une ou deux prises. Le but étant de rapprocher le plus possible le lieu d’achat du lieu de consommation, afin que les personnes en manque ne fassent pas leur « affaire » à l’extérieur. Si ce trafic « intramuros » est toléré par les pouvoirs publics, celui se déroulant « dans la nature » est réprimé par la loi et peut valoir des peines de prison à ceux qui s’y livrent, toxicomanes inclus.

Au centre Cactus, c’est un peu comme à l’hôpital ou à la Sécu : avant de rejoindre l’une des deux pièces dédiées à la consommation de drogues, chacun prend un ticket et attend son tour. La « box flash » d’héroïne coûte trois francs au « client ». « C’est un peu cher, on devrait bientôt pouvoir baisser le prix à deux francs », annonce Simone Gremminger – les préservatifs à disposition au comptoir proche de l’entrée sont quant à eux gratuits. Le « kit d’héro » est constitué des éléments suivants : une seringue, une aiguille, de l’eau stérilisée, de l’ascorbine pour diluer l’héroïne, un tampon d’alcool pour nettoyer la zone à piquer (veines des bras ou des jambes), un tampon sec pour désinfecter la plaie.

salle de shoot Cactus Bienne

Un membre du personnel se trouve en permanence dans la salle d’injection pour s’assurer que toutes les étapes sont bien suivies, à commencer par le lavage des mains, préalable aux manipulations ultérieures. Celles et ceux qui se piquent aux jambes se placent derrière un paravent pour préserver leur pudeur, les autres s’assoient à une longue table en inox, le centre fournissant les garrots. Préparés à l’avance, dûment alignés sur une plaque, des sparadraps imprégnés d’une pommade antiseptique, attendent leurs destinataires au terme du parcours. Le temps passé dans la salle d’injection ne doit pas excéder trente minutes.

salle de shoot Cactus Bienne

A l’accueil, les toxicomanes peuvent boire un café et même, s’ils le souhaitent, donner un coup de main au personnel, en tenant la cafète ou en faisant la vaisselle. C’est payé dix francs de l’heure et cela permet aux plus désocialisés de se sentir utiles, voir d’entamer un processus de réinsertion, aussi long qu’aléatoire.

Eduardo (prénom modifié) a les yeux rougis. Simone Gremminger lui a demandé s’il était d’accord pour parler à un journaliste. Il a accepté. Le voici à l’étage, dans le coin-cuisine, après un shoot. « J’ai 48 ans, ça fait 20 ans que je me drogue, dit-il en français. Je viens au centre faire ma petite fumette. » Eduardo est un consommateur d’héroïne, il ne se pique pas, il inhale. « Quand Cactus n’existait pas encore, on allait se droguer en cachette dans les toilettes du Cardinal, un café derrière l’église. Ce café, c’était un peu le lieu de rendez-vous des toxicomanes. Depuis qu’il y a Cactus, on est attentionné avec nous. Les gens de l’association ne sont pas là pour nous faire la morale, nous dire « arrête de fumer, arrête de te shooter ». Moi, je me drogue une fois par jour. La poudre est de bonne qualité, c’était moins le cas il y a quelques années. Les dealers, je les connais. La police ne m’a jamais fait d’histoires. »

Marié, père d’une fille, Eduardo travaille en usine où il fait les « trois-huit ». « La boîte ne sait pas que je me drogue, mes collègues ne se rendent compte de rien, ma femme non plus, je crois, raconte-t-il. Ma fille se doute peut-être de quelque chose. Mais j’arrive à gérer. Le week-end, je le passe souvent en famille. » Cet homme originaire d’Espagne économise « par-ci, par-là » les « vingt à trente francs » que lui coûte sa dose quotidienne et s’arrange pour que son épouse ne s’aperçoive pas de son stratagème. L’été, où qu’il passe ses vacances, il n’a pas de mal à trouver de l’héroïne. Quand il est en manque, il a froid, transpire, éternue, son nez coule. Bientôt deux heures de l’après-midi, Eduardo s’apprête à rejoindre son lieu de travail.

A l’exécutif de la Ville de Bienne, l’interlocuteur de Cactus se nomme Beat Feurer. Il est en charge de l’action sociale et de la sécurité. C’est un élu du parti populiste Union démocratique du centre, une formation peu réceptive à l’esprit des salles de shoot. Mais Beat Feurer fait visiblement exception. « Je suis une personne pragmatique, dit-il. Si je suis favorable à une politique restrictive en matière de drogues, je pense toutefois qu’il vaut mieux rassembler les toxicomanes en un lieu connu plutôt que de les laisser dans l’espace public. C’est notamment pour cette raison que nous autorisons un micro-deal dans la cour de Cactus. »

Alors que la police, à la demande de voisins importunés, patrouillait quotidiennement aux abords de la salle de shoot lorsque celle-ci se trouvait dans la vieille-ville, ses apparitions sont plus rares depuis que l’association a déménagé rue de Morat. « Nous n’avons eu jusqu’ici aucune réclamation du voisinage », affirme Beat Feurer. L’adjoint à l’action sociale et Simone Gremminger se seraient-ils donné le mot ? Aucune plainte non plus à signaler de son côté, assure-t-elle. Au contraire, rapporte la jeune femme : « Une dame âgée, habitante du quartier, nous a offert des fleurs pour nous souhaiter la bienvenue. C’était chou. »

Dans cinq ou six ans, l’ancienne maison de maître qui héberge la salle de shoot sera détruite, cet emplacement se trouvant dans l’axe d’une future voie routière souterraine. Nouveau rempotage en vue pour Cactus.

*Photos : Antoine Menusier.

Le gouvernement qui murmurait à l’oreille des musulmans

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(Avec AFP) – Image de l’islam, construction de mosquées, formation des imams, pratiques rituelles : le gouvernement réunit pour la première fois ce lundi une large « instance de dialogue » destinée à renouer le lien avec les musulmans de France.

Signe des espoirs que l’Etat place dans cette initiative, son lancement rassemble à 10h Place Beauvau quatre membres du gouvernement : Manuel Valls, mais aussi Bernard Cazeneuve, Najat Vallaud-Belkacem et Fleur Pellerin.

En déplacement à Mayotte samedi, le Premier ministre a évoqué un « grand défi des années qui viennent : faire la démonstration que l’islam est totalement compatible avec la démocratie, avec la République, avec l’égalité des hommes et des femmes, avec le dialogue ».

La création de cette instance avait été annoncée quelques semaines après les attentats de janvier, perpétrés par des islamistes français contre les « blasphémateurs » de Charlie Hebdo et les clients de l’Hyper Cacher.

Depuis, les préfets ont tenu des réunions de préparation auxquelles ont participé cinq mille personnes, des plus laïques jusqu’à quelques fondamentalistes salafistes.

L’exercice est délicat pour le gouvernement qui, en vertu de la loi de 1905, n’a pas vocation à organiser les affaires internes d’une religion, fût-elle la deuxième de France.

« Il ne s’agit pas de créer une organisation nouvelle des Français de confession musulmane, ni de constituer une enceinte de négociation devant déboucher sur des décisions immédiates », a prévenu le ministre de l’Intérieur dans la lettre adressée aux invités.

L’idée est plutôt de « réunir un forum d’échanges régulier » – une voire deux fois par an – en s’inspirant de l’« instance Matignon », réduite à quelques évêques, née en 2002 pour l’Eglise catholique. L’« instance Beauvau » des musulmans est beaucoup plus large, afin de coller à la réalité d’un islam de France très largement sunnite, dépourvu de clergé et fragmenté.

Plus de 120 personnes – présidents des conseils régionaux du culte musulman (CRCM), responsables de fédérations, recteurs de mosquées, imams, aumôniers, théologiens, personnalités de la société civile –, sans compter les représentants des pouvoirs publics, doivent participer à cette première journée de débats.

Des soufis tenants d’un islam mystique aux prédicateurs rigoristes du tabligh en passant par l’élite des Frères musulmans, des « blédards » (nés à l’étranger) aux convertis, un grand éventail de sensibilités et de profils est annoncé.

réunion dialogue islam

Dalil Boubakeur, président sortant du Conseil français du culte musulman, sera l’un des premiers à s’exprimer. Une tentative de montrer que le CFCM, éreinté pour ses défaillances, ses querelles internes sous le poids des logiques consulaires (Algérie, Maroc et Turquie) et son manque de représentativité, est « au cœur de l’instance », selon Beauvau. Devant l’impossibilité de désavouer une structure élue, l’Intérieur a choisi d’élargir le cadre du dialogue.

Bernard Cazeneuve devrait conclure cette première réunion par quelques annonces ou confirmations, selon son entourage : obligation d’une formation universitaire civique et civile d’un an pour les nouveaux aumôniers, ou encore contrôle de la maîtrise du français pour les imams détachés par des pays étrangers.

Auparavant, quatre rapports auront été présentés, fruits d’autant d’ateliers thématiques. Mais, ô surprise : pas un seul atelier ne sera consacré à la prévention de la radicalisation djihadiste. Placer cette première journée sous un « angle sécuritaire » aurait pu « être vécu comme une forme de stigmatisation », glisse-t-on dans l’entourage du ministre.

Alors de quoi va-t-il s’agir ? Les priorités sont clairement affichées : La sécurité des lieux de culte musulmans, dont un millier sont désormais protégés, et l’image parfois dégradée de l’islam dans les médias feront l’objet d’une première table ronde.

Une autre approfondira la question de la construction et la gestion des mosquées, qui sont au nombre de 2.500 (simples salles de prière comprises), sans compter 300 projets en cours, souvent très difficiles à mener faute de financements.

A ce sujet Dalil Boubakeur avait confirmé ce matin sur Europe 1 une idée déjà suggérée dans son dernier livre : récupérer des églises inoccupées pour le culte musulman, « pourquoi pas ». Riche idée, qui limiterait sans doute le risque de passage à l’acte d’un nouveau Sid Ahmed Ghlam dans une église de banlieue…

D’autres travaux concerneront tout de même la formation et le statut problématiques des aumôniers et imams.

Enfin, les pratiques rituelles relèveront d’un dernier forum : la certification contestée du halal, le nombre insuffisant d’abattoirs, les critiques relatives à l’organisation du pèlerinage à La Mecque ou le manque de carrés musulmans dans les cimetières municipaux sont parmi les préoccupations premières des fidèles.

Nous voilà rassurés : si les Kouachi avaient eu de plus belles salles pour prier, et de la viande halal à tous les repas, sûr qu’ils ne se seraient pas autant énervés pour un dessin de Mahomet.

*Photo : © AFP-Archives Patrick Hertzog

Pour Politis, le “réac nouveau” est arrivé!

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politis badinter fourest onfray

Les bouteilles de “réac nouveau” sont depuis peu disponibles sur le marché français. Sur ce marché-là seulement. Car toutes les tentatives de l’exporter ont échoué. D’après les spécialistes les vendanges ont été, cette année, abondantes. Contrairement au Beaujolais, le vin “réac nouveau”, récolte 2015, n’est parfumé ni à la cerise ni à la banane : il a une odeur prononcée de soufre. Quant à sa couleur, elle ne change pas : invariablement un mélange de brun et de noir. La dernière cuvée de ce vin, plutôt imbuvable, nous est présentée par le magazine Politis avec ce titre : “les réacs de gauche”. La rédaction de ce journal hésita un long moment avant de faire cette offre à ses lecteurs. Certains de ses journalistes trouvaient que les “réacs” c’était anxiogène.

Qu’en les montrant, toujours plus nombreux, on ajoutait du désespoir à la détresse déjà grande des masses populaires. Ils suggérèrent donc quelque chose de positif, d’euphorisant : “les nouveaux intellectuels de gauche”. On chercha et on trouva trois noms, juste trois noms : René Sieffert (le patron de Politis), Laurent Joffrin (Libération) et Aymeric Caron. Pour une “couv” c’était quand même un peu court. Vaincus les aigles de Politis baissèrent la tête et se rallièrent au titre “enquête sur les réacs de gauche”, une valeur éprouvée bien qu’usée jusqu’à la corde. Le grand frère de Politis, L’Obs, avait déjà fait deux unes sur les “néo-réacs”. Finkielkraut, Zemmour, Lévy, je crois. Il fallait donc trouver de néo“néo-réacs”.

Ce qui fut fait et la couverture de Politis s’orna des visages d’Elisabeth Badinter, Philippe Val, Michel Onfray et Caroline Fourest. C’était frais comme le vin nouveau. Neuf, tout neuf. Peut-être même que ça ferait vendre quelques exemplaires car Finkielkraut, Houellebecq and co ça ne marchait plus très fort. Mais on se garda bien, car pour cela il aurait fallut vraiment bosser et s’interroger, de poser la seule question qui vaille :  pourquoi le “réac” a-t-il tendance à croître et à se multiplier ? Quels sont ses modes de reproduction : la GPA, la PMA, l’adoption ? Pourquoi chaque année au moment des vendanges la récolte est-elle si bonne ? Pourquoi écrivent-ils des livres ? Et pourquoi les publie-t-on ?

Il semblerait que l’intellectuel de gauche, lui, n’écrive plus de livres . Peut-être qu’il n’en a plus le temps, occupé qu’il est à écrire des petits articles, toujours les mêmes, sur le thème du fond de l’air qui est fâcheusement fascisant. Manuel Valls en fit l’amère expérience en lançant un appel aux intellectuels (de gauche) et n’obtenant aucune réponse.

Le “réac nouveau” pose un autre problème. C’est qu’il fait oublier -le monde de la consommation va très vite- les anciens “réacs” qui apparaissent comme périmés, hors d’usage. Et ça, c’est pas juste. Passe encore qu’on mette dans naphtaline des Finkielkraut, Zemmour et Houellebecq. Mais comment peut-on ajouter à la même fournée des promis à l’oubli une femme jeune et belle comme Elisabeth Levy ? Les journalistes de Politis sont des goujats. De répugnants sexistes. Honte à eux !

DSK innocent, mais coupable?

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dsk carlton lille innocent

Il n’y a pas d’affaire Carlton. C’est l’exacte signification du jugement rendu vendredi par le Tribunal correctionnel de Lille, qui a relaxé treize prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn, et condamné un quatorzième à une peine avec sursis. Rien, dans les investigations des policiers et des magistrats-instructeurs, ne permettait d’étayer l’accusation de « proxénétisme aggravé ». Bref, ce procès n’aurait jamais dû avoir lieu – au lieu de chercher des poux dans la tête de mon Premier ministre pour 20.000, pardon 17.500 malheureux euros, on pourrait se demander combien le contribuable a dû débourser à cause des lubies d’un lobby hargneux qui voulait la peau de DSK. Dodo la Saumure, les milliers de pages de procédures, les heures d’interrogatoires, les services de l’Etat mobilisés, c’était un écran de fumée, la cible, c’était lui. Dans cette phalange disparate, chacun avait ses raisons – trop riche, trop puissant ou trop blanc, ou trop socialiste, et surtout trop mâle. Il fallait faire un exemple.

L’inénarrable Stéphanie Ausbart dirigeait le trio des magistrats instructeurs. Dans son réquisitoire, en février, le procureur avait cruellement noté leur intérêt démesuré pour la sexualité de monsieur Strauss-Kahn. Nul n’ignore désormais que, pour cette dame, la perversion commence à la sodomie, les femmes honnêtes ne font pas ça. Croit-on que son administration, après cela, lui conseilla de se mettre au vert ? Que nenni ! Son ordonnance de renvoi, qui figurera certainement un jour dans les annales de la dinguerie judiciaire, ne l’a pas empêchée d’être nommée professeur à l’École nationale de la Magistrature de Bordeaux où elle peut instruire nos futurs juges sur la bonne et la mauvaise sexualité.

Pour transformer l’affaire Carlton en affaire Strauss-Kahn, il fallait des victimes, rôle dévolu aux associations qui prétendent parler au nom des prostituées, mais ne représentent que les repenties. Il fallait surtout l’artillerie médiatique. Pendant trois ans, toute la presse s’est partagée avec gourmandise, les anecdotes salaces, les textos, les récits les plus crus. Tout en s’offusquant, bien sûr. C’était du porno éthique, en quelque sorte.

Avec l’inconséquence qui fait leur charme, la majorité des médias dénoncent aujourd’hui le « fiasco judiciaire » dont ils faisaient hier leurs gros titres. Mais la pointe avancée du parti de la vertu n’en démord pas : on a eu raison d’avoir tort. C’est ce que disent, presque avec les mêmes mots, l’éditorial du Monde et celui de Libération (qui ose par ailleurs en « une » un titre finaud : « La relaxe du mâle »). Je résume : primo, relaxé, ça ne veut pas dire innocent, ça veut dire que la justice n’a pas de preuves – nigaud, la justice n’a pas non plus de preuves pour toi ou moi ou 60 millions de Français, DSK est donc aussi innocent que toi et moi ; deuxio, peu importe qu’ils aient juridiquement raison, ils ont moralement tort. Nous sommes fiers d’avoir étalé la vie privée d’un homme, sali son honneur, blessé ses proches, c’était pour la bonne cause, c’était pour l’information (DSK a perdu un procès pour atteinte à la vie privée contre L’Obs au motif hallucinant que tout ce qui était divulgué dans le quotidien se trouvait dans le dossier d’instruction). La France devait savoir – savoir quoi, que des adultes consentants participent à ce qu’on appelle vulgairement des partouzes? Et ça s’arrête où l’information? Si la façon dont je vis ne te revient pas, t’as le droit de balancer? Et qui décide de ce qui est convenable, madame Ausbart? On va se marrer…

Après l’annonce du jugement, je ne sais plus qui a eu ce propos terrifiant : « Il y a un avant et un après Carlton. Désormais, les hommes vont devoir faire attention à ce qu’ils font ». Ça veut dire quoi, exactement, qu’on pourra punir la lâcheté, le mensonge, la muflerie, peut-être même le silence, c’est une idée, ça, d’interdire le silence – Madame le Juge, ce salaud ne répond pas à mes textos. On peut compter sur l’infinie créativité du féminisme punitif. Après la relaxe, le procès continue.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21748671_000002.

Paris tue ses morts

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dutilleux paris moustaki

Sais pas ce que vous appelez gentil, mais des comme lui on en voit peu. A quatre-vingt-dix ans il courait les concerts et vous disait trois fois merci avant de gagner sa place à tâtons. Musiciens, chanteurs, placeurs, qu’est-ce qu’il aimait les gens ! Quoi que ça veuille dire, demandez à ceux qui l’ont connu de près ou de loin : c’était un humaniste.

Voilà donc notre Henri Dutilleux, compositeur français le plus joué après-guerre avec Poulenc, Messiaen et Boulez, qui s’envole au paradis le 22 mai 2013. Ses symphonies, ses concertos, ses Métaboles, ses Strophes, son quatuor, partout de Rio à Tokyo on lui rend l’amour qu’il a donné.

Manque de bol, le 22 mai, c’était veille du 23. Et le 23, c’est Georges Moustaki qu’on attendait au paradis.[access capability= »lire_inedits »]
Ni une ni deux, le ministre de la Culture, alors prénommé Aurélie, court pleurer face caméra sur la tombe du doux Georges et envoie aux fraises le doux Henri (ils avaient ça en commun, la douceur). Pas un gouvernant aux obsèques de Dutilleux, ça m’a fait drôle. Presque cent ans, c’est trop vieux. Rue de Valois ils avaient dû perdre le dossier.

Pas grave ! crie la Fortune, on posera une plaque à l’entrée de son immeuble dans l’Île Saint-Louis. Crément tarte, la plaque : « Ici habita Henri Dutilleux (1916-2013) Compositeur de musique contemporaine Grand prix de Rome 1938 ». (Que voulez-vous qu’un compositeur compose d’autre que de la musique contemporaine ? et qu’est-ce qu’on s’en tape qu’il ait eu son prix en 38 !). Mais bon, la plaque, c’est ce qu’on pose aux gloires disparues. Va pour la plaque.

Que non ! siffle Madame l’agent Karen Taïeb, conseillère municipale du IVe arrondissement de Paris. Le comité d’histoire vient de lui rappeler qu’en 1942 Henri Dutilleux, vingt-six ans, a troussé quelques variations sur J’ai du bon tabac pour un film appelant à la construction de terrains de sport près des usines. Et paf, prends ça dans ta Légion d’honneur (Grand-croix en 2004), Dutilleux ! Infamie des infamies, tu as vendu une partition à Vichy. Estime-toi heureux qu’on t’aie pas pendu en 44.

Bizarre, tiens. En 44, c’est le contraire qui s’est passé. La Radio nationale libérée a offert son chœur au jeune Henri, tout le monde le trouvait formidable, surtout les gaullistes. Il avait refusé de travailler pour la trop pétainiste Radio Paris où péroraient tant de belles âmes, mis en musique Jean Cassou, joué les compositeurs à l’index, rejoint dès 42 le Front national des Musiciens, réseau actif de la Résistance… Un juste entre les justes. Rien à voir avec mon Edith Piaf et mon Charles Trenet d’amour qui s’en sont fourré jusque-là sans poser de questions (soyons ignobles, balançons, balançons).

Rien à secouer, répond la maire Hidalgo qui soutient mordicus le maire du IVe, Christophe Girard, ancien Monsieur Culture de Bertrand Delanoë, qui soutient mordicus la conseillère Taïeb, et vas-y que je te barbouille la mémoire d’un grand homme à l’eau de Vichy sur l’air de la calomnie (de Rossini, autre suppôt d’Adolf Hitler, je peux le prouver).

Les andouilles fournissent les balles, les cyniques appuient sur la détente. Faites comme moi, signez la pétition. Vous y lirez ce petit mot de Richard Galliano : « Il a travaillé toute sa vie à la manière d’un honnête Artisan de la Beauté ». Ben oui, c’est vrai. Vous pouvez ricaner, trafiquants de venin, comparer sans rougir Dutilleux à Céline, salisseurs professionnels. La plaque interdite a plus d’humanité que vos langues.[/access]

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*Photo :ANDERSEN/SIPA. 00339351_000001.

Convertir des églises en mosquées: Mahomet, Jésus, même combat?

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églises mosquées Dalil Boubakeur

églises mosquées Dalil Boubakeur

Nous étions deux mille dix ans après Jésus-Christ, et toute la Gaule était occupée par les musulmans. Toute ? Enfin, un quartier, celui de la Goutte d’or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Saturée par les fidèles avoisinants, la mosquée de la rue Myrha débordait de musulmans en prière dans les rues, qui interrompaient la circulation. Les images interpellaient, frappaient ou choquaient. C’est alors que le sage Christophe Barbier, icône de la gauche cachemire, proposa une solution toute trouvée, lors de la divine liturgie du Grand Journal, sur Canal+ : « Pourquoi dans un geste œcuménique, on ne partagerait pas [avec les musulmans] le Sacré Cœur qui n’est pas loin et où à certaines heures, notamment le vendredi après-midi, dans le culte catholique, il ne se passe pas grand-chose ? » Outre que le terme d’« œcuménisme », la recherche de l’unité entre dénominations chrétiennes, était inapproprié, cette solution suscita l’ironie du site musulman « Trouve ta mosquée », qui fit remarquer qu’il y avait déjà des offices à la basilique le vendredi.

Cinq ans plus tard, lundi 15 juin, un autre aristocrate médiatique, le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur communie lui aussi à ce simplisme. Pour pallier le manque de mosquées, il suffirait d’offrir aux musulmans de prier dans les églises vides du blanc manteau qui recouvre la France. « C’est le même Dieu, ce sont des rites qui sont voisins… je pense que musulmans et chrétiens peuvent coexister », fait-il valoir, au micro d’Europe 1. C’est donc lui, la façade officielle de l’islam en France ? Celui qui devait réfuter les thèses de l’État islamique, Coran en main ? En écoutant cette malhonnêteté intellectuelle et théologique, on comprend mieux pourquoi il n’a pas été mis en avant.

« Même Dieu » ? Cette affirmation est très répandue chez les musulmans, qui n’ignorent cependant pas que les chrétiens, en professant le dogme de la Trinité, sont des « associateurs ». Ils commettent le grave péché d’adjoindre à Dieu, l’Unique, des auxiliaires. De leur côté, les chrétiens croient que Dieu est un en trois personnes, mystère qui n’a pas fini d’être compris, mais qui éclaire la vision humaine d’un être en perpétuelle relation. Chesterton écrivait que, comme l’homme créé à son image, « il n’est pas bon que Dieu soit seul. » Cette proximité chrétienne avec un Dieu « fait homme » est étrangère à l’islam. Le Dieu musulman est transcendant, mais lointain, inaccessible. « Je ne pouvais pas dire ’je t’aime’’ à Dieu, il n’y a pas d’intimité en islam », témoigne à qui veut l’entendre le dynamique Saïd Oujibou, musulman converti au christianisme, et devenu pasteur évangélique.

Pas le même Dieu, donc. A défaut, Boubakeur aurait pu utiliser une autre formule syncrétiste, quoiqu’un peu surannée : « nous sommes tous fils d’Abraham ». Il a eu raison de ne pas le faire. L’Ibrahim du Coran n’est pas l’Abraham de la Bible. Nulle mention de son déplacement, à l’appel de Dieu, d’Ur à Canaan. Nulle alliance conclue entre Dieu et son peuple, futur Israël. Nul marchandage, entre Abraham voulant épargner Sodome et Dieu se laissant attendrir. C’est Ismaël, prophète en islam, et non Isaac, le patriarche hébreu, qui est menacé d’être immolé par son père.

Navré pour les tenants du vivre-ensemble, il faut se rendre à l’évidence : les religions monothéistes ne confessent pas « le même Dieu », qu’ils déclineraient selon divers degrés. Cela n’empêche pas le dialogue et la cohabitation. Au contraire, assumer leurs différences, dans un esprit de vérité, est salvateur intellectuellement, et humainement. Les musulmans n’en respectent que davantage les chrétiens qui connaissent leur religion, et l’affirment avec conviction. C’est sur cette base solide que peut se tisser un dialogue interreligieux, et non sur les fondations croulantes des bons sentiments.

Finalement, c’est hors du dialogue interreligieux qu’il faut trouver l’origine de l’ineptie de Boubakeur. Faute de pouvoir fédérer les musulmans, il fait dans la démagogie politique. Le recteur de la Mosquée de Paris, brillant et mondain, n’en reste pas moins discrédité aux yeux de ses coreligionnaires. Tout comme le sympathique mais marginal imam de Drancy, Hassen Chalghoumi. C’est une faute de la part des précédents gouvernements d’avoir promu cet homme de paille. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’a nommé à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM) en dépit de l’opposition des musulmans eux-mêmes. Le journaliste Samuel Pruvot rapporte que l’actuel président des Républicains aurait lancé : « Boubakeur passe bien dans l’opinion, il est ami du Crif, la communauté gay le trouve bien, les francs-maçons n’ont rien à redire… Si vous, musulmans, vous ne l’aimez pas, cela n’est pas mon affaire ! »

Une bonne décennie après le lancement du CFCM, le rêve de donner une façade officielle à l’islam a vécu. Un islam qui n’est pas un bloc homogène, prompt à se diviser entre mosquées turques et maghrébines, entre courants contradictoires, dépourvu de clergé, et dans l’impossibilité de s’accorder sur l’interprétation du Coran. Un islam dont il est cependant vain de nier la présence en France. Même s’il est naïf de croire que le fondamentalisme n’est prêché que dans les caves, et jamais dans des mosquées en dur, il est nécessaire de permettre aux Français musulmans de pratiquer leur culte dignement, sans pour autant construire des « mosquées-cathédrales » aux minarets aussi kitsch qu’inutiles. Leur participation à la France passe par davantage de patriotisme, et d’acceptation de leur part des fondamentaux de la République, comme le droit de changer de religion, mais également par leur liberté de vivre sereinement leur foi. La nouvelle instance de dialogue avec l’islam créée par le gouvernement, qui remplace de facto le CFCM, est imparfaite, mais a le mérite de sortir de l’illusion d’un islam clérical officiel avec qui s’entretenir. Reste aux responsables de cette structure à exiger des musulmans la réciprocité à la reconnaissance et aux aides qu’ils ne manqueront pas de demander.

Les Français musulmans méritent des mosquées dignes. Ainsi que de meilleurs représentants.

*Photo : Wikipedia.org

Alain Finkielkraut commente la relaxe de DSK

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Ce dimanche, Alain Finkielkraut est revenu avec Elisabeth Lévy sur le voyage controversé de Manuel Valls à Berlin, pour assister à un match de football avec ses deux fils. Le philosophe explique l’ampleur de la polémique provoquée par le fait que le Premier ministre « a transgressé ses propres règles » : celles qui exigent de nos dirigeants une totale transparence, pour atteindre l’objectif d’une « République exemplaire ». « Ce n’est pas moi qui le condamne, dit-il, ce sont les critères qu’il a lui-même fixés ». Alain Finkielkraut attribue donc les réactions outrancières à cette escapade par « le préjugé égalitaire déchaîné jusqu’à la haine ».

Elisabeth Lévy a également interrogé le philosophe sur le dénouement de « l’affaire du Carlton », qui s’est soldée par la relaxe de la quasi-totalité des prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn. « Il ne reste rien ou presque » des centaines d’heures consacrées par la Justice à la vie sexuelle de l’ex président du FMI, remarque Alain Finkielkraut qui se félicite du verdict : « C’est une cruelle leçon de droit » faite aux magistrats instructeurs, qui « ont surtout voulu punir une sexualité hors-norme ». Et le philosophe de s’amuser du fait qu’aujourd’hui, les « sodomites » ne sont plus persécutés lorsqu’ils sont gays, mais traînés devant les tribunaux lorsqu’ils sont hétérosexuels…

Justice : l’accusation plutôt que l’inquisition?

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Justice DSK instruction

Justice DSK instruction

DSK aurait-il fait un bon Président de la République ? Cette question relève désormais de la conjecture. David Desgouilles nous a brillamment décrit ce qui aurait pu se passer si Nafissatou Diallo n’était pas restée dans la chambre du Carlton de New York. Licence de l’écrivain qui a fait l’impasse sur un autre obstacle, volontaire celui-là, dressé sur la route de l’Élysée. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » à quelques semaines du premier tour des présidentielles aurait donné à la campagne un tour très particulier. L’effondrement du dossier avec le jugement rendu la semaine dernière donne quand même prise à cette suspicion de coup monté.

Pour ma part, doté d’une certaine expérience en matière d’élection du Président, j’ai toujours pensé que cette « candidature » concoctée par de brillants communicants – à coup d’appuis médiatiques et de sondages bidons – aurait fini comme bien d’autres au cimetière des ambitions perdues.

De ses qualités présidentielles, on ne saura rien, mais il est en revanche doté d’une sacrée force de caractère. Voilà un homme promis aux plus hautes destinées, déjà riche et puissant, qui a brutalement dégringolé de la Roche Tarpéienne, victime de plusieurs lynchages planétaires. De ceux qu’on pratique désormais dans le village global. L’affaire de New York, la présentation menotté et défait aux caméras, le pénitencier américain, les audiences, l’assignation à résidence, les manifestations d’hostilité dans les rues et enfin la mise hors de cause. Ah non, mais ce n’est pas fini, le déballage du Carlton, les mises en examen pour des incriminations relevant de la grande truanderie, les auditions et les confrontations chez les juges d’instruction, l’épisode pénible du livre de Marcela Iacub, le divorce dans toutes les gazettes. Ensuite, l’audience du tribunal de Lille où pendant des semaines on va minutieusement et crûment décortiquer sa vie sexuelle. Les médias répercuteront avec gourmandise le détail de ses pratiques, manifestant force compassion hypocrite pour les prostituées victimes des excès du prédateur. Nouveaux lynchages en grand sur les réseaux et un beau sommet de tartuferie française. Entre-temps, le destin a continué à s’occuper de notre homme. Sévère plantage de son projet de banque d’affaires. Suicide de son associé et découverte d’un passif vertigineux, ce qui met à mal l’image du grand économiste qui lui restait. Il semble qu’il ait tout encaissé, en tout cas il est toujours debout. Je n’aurais jamais voté pour lui, mais je trouve que son attitude depuis quatre ans a une incontestable dimension héroïque[1. Sachant que je vais faire hurler… Quiconque n’est pas passé par là ne peut pas apprécier la violence que représente une mise en cause.].

Cela étant, sa mise hors de cause est surtout une bonne nouvelle pour le fonctionnement de la Justice française. Le tribunal de Lille n’a pas cédé à la pression et à la clameur. Il a refusé le réflexe corporatiste du sauvetage d’un dossier vermoulu. Le caractère artificiel des incriminations a été balayé : douze relaxes pour treize prévenus, excusez du peu. Et encore, le condamné l’est pour une infraction commerciale classique d’abus de biens sociaux. Exit les pratiques sexuelles dont le jugement rappelle qu’elles relèvent de la morale de chacun et que ce n’est pas à l’État de s’en occuper.

Nous venons d’assister ces dernières semaines dans des affaires sensibles, à une inflexion dans l’attitude des juges du fond. Faisant leur devoir, ils ont refusé de valider et de suivre des instructions à charge mais également de céder à la clameur et à la dictature de l’émotion. Zyed et Bouna, Outreau II, Woerth, Carlton, autant de signes positifs qui témoignent du retour d’un certain sang-froid. Car il faut dire que ce n’était pas toujours facile. Je sais que je radote, mais je continuerai à dire que lorsque l’on assigne à la Justice pénale des fins qui ne sont pas les siennes, cela ne peut s’accomplir qu’au détriment des libertés. Alors non, définitivement, le juge pénal n’est pas là pour « reconnaître le statut de victime », « permettre de commencer le deuil », empêcher Nicolas Sarkozy (ou Dominique Strauss-Kahn) d’être candidat aux présidentielles, lancer un débat sur la prostitution, ou faire plaisir à Osez le féminisme !. Il est là pour établir si des faits répréhensibles selon la loi ont été commis et, si c’est le cas, les punir. Point.

Les décisions que je viens de citer jettent une lumière crue sur les défauts du système de l’instruction à la française. Et posent à nouveau la question d’une vraie réforme, voire d’une suppression, de la procédure inquisitoire. Nicolas Sarkozy s’y était essayé, et s’est cassé les dents sur la violence des réactions corporatistes et politiques.

Il faut commencer par rappeler que dans notre société de médiatisation et de transparence, la sanction réside beaucoup plus dans la « mise en cause » que dans la peine éventuellement infligée par le juge du siège en fin de procédure. Par conséquent, ces instructions qui font l’objet de fuites manipulées ne sont qu’un long calvaire pulvérisant des réputations, stoppant les carrières et détruisant des familles.

Dans son principe, l’instruction pourrait présenter des avantages. En effet, les investigations et l’enquête se dérouleront sous l’autorité d’un juge du siège disposant de pouvoirs très étendus. Mais qui doit instruire à charge et à décharge. Ce qui est difficile, voire impossible. Sauf à être vraiment schizophrène, ce qui n’est pas souhaitable.

Ce défaut constitutif, a été considérablement aggravé par plusieurs facteurs. Tout d’abord, la fragilité de la culture de l’impartialité que l’on rencontre dans l’appareil judiciaire français. Comme l’a démontré la revendication de partialité de l’affaire du « mur des cons ». Ensuite, les rapports profondément malsains entretenus entre la presse et ces magistrats présentés comme des « justiciers » ou des « chevaliers blancs ». Statut qui leur donne une forme d’intouchabilité, permettant souvent de prendre de grandes libertés avec les règles du code de procédure pénale. Et leur permet souvent de bénéficier de la mansuétude des organes chargés de les contrôler, comme les chambres d’instruction dont ils dépendent, surnommées dans le milieu judiciaire « les chambres de confirmation ». Les affaires Outreau, Woerth, Carlton en sont de bons exemples. Comme l’affaire des écoutes téléphoniques de Nicolas Sarkozy ou même Libération finit par s’inquiéter des méthodes employées.

Mais il y a une contrepartie : les journalistes veulent bien les encenser, en échange de grain à moudre. Et c’est ainsi que le secret de l’instruction prévu par la loi, qui n’est pas à géométrie variable, est devenu un secret de polichinelle alors que son rôle est de protéger les droits de la défense. C’est assez grave, car il y a un autre secret de polichinelle dans le monde judiciaire : le lieu d’où proviennent souvent les fuites.

Un autre exemple datant de la semaine dernière, finalement riche en événements intéressants, vient jeter un éclairage particulier sur cette question. Madame Prevost-Déprez, magistrate qui fut en charge à Nanterre de l’affaire Bettencourt, est entrée en conflit avec le procureur Philippe Courroye présenté, à tort ou à raison, comme un proche de Nicolas Sarkozy. Elle comparaît devant un tribunal correctionnel, prévenue d’avoir violé le secret professionnel en organisant des fuites. Beaucoup de médias ont pris sa défense, non parce qu’elle n’aurait pas commis les faits, mais parce qu’elle luttait contre le sarkozysme judiciaire. Ce qui justifiait cette très grave violation de la loi par quelqu’un chargé d’en être le gardien ! Et malheureusement, ça peut marcher. Car au défaut du système ainsi décrit s’ajoute la faible culture juridique et judiciaire de l’opinion publique française, et d’une grande partie de ces journalistes qui savent tout mais n’y connaissent rien. Quelques numéros de portable bien choisis et vous voilà journaliste d’investigation sans avoir à quitter votre bureau. Heureusement, une tradition de grands chroniqueurs judiciaires perdure tout de même en France. Mais il faut attendre l’audience pour les voir critiquer ce qui doit l’être.

La suppression de la procédure inquisitoire et son remplacement par la procédure accusatoire permettrait-elle de rentrer dans la voie de l’apaisement et de mettre fin au cirque judiciaire ? Car il ne faut pas se tromper, cette situation est dangereuse. La confiance dans la justice n’est pas tellement différente de celle dont bénéficient les politiques et les journalistes. C’est-à-dire très faible.

Cela vaudrait la peine d’essayer.

*Photo : Michel Spingler/AP/SIPA/SPIN109/960728527875/1506121402

Histoire de la justice: France, XVIᵉ-XXIᵉ siècles

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Royaume-Uni: Le Mossad accusé d’un vol de chaussure

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chaussure volée Mossad

chaussure volée Mossad

Imaginez. Vous vous levez un matin, quand vous constatez soudain qu’il vous manque une chaussure. Vous les aviez pourtant posées, là, toutes les deux côte-à-côte, avant de dormir du sommeil du juste. Et vous n’avez pas fait de folies de votre corps cette nuit. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Mystère et boule de gomme. Avouez qu’il y a de quoi devenir dingue ! A moins que…

L’activiste Asghar Bukhari, cofondateur du Conseil musulman des affaires publiques au Royaume-Uni, a connu une telle mésaventure vendredi matin, au saut du lit. Mais face à ce phénomène pas net, voire franchement louche, il a su raison garder. Dans un statut Facebook intitulé « Les Sionistes essaient-ils de m’intimider ? », il a simplement expliqué que quelqu’un était entré chez lui pendant son sommeil, bizarrement sans effraction, pour subtiliser une seule de ses deux chaussures…

Asghar Bukhari chaussure volée Mossad

« Ils en ont laissé une pour me faire savoir que quelqu’un était passé par là », a-t-il précisé, pas dupe. Mais à quelque chose malheur est bon : grâce à son histoire, Asghar Bukhari a jugé que « d’autres peuvent apprendre comment ils opèrent ». Il a donc invité tous ses amis Facebook à la diffuser le plus largement possible. Et très vite, une avalanche de messages a déferlé sur Twitter, accompagnés des hashtags #ShoeishConspiracy et #MossadStoleMyShoe. Pour la plupart hilares, les réactions rivalisent de créativité. Mais la palme revient sans doute au tweet de l’ambassadeur d’Israël en Afrique du Sud, qui n’a pas pu s’empêcher de répondre : « Nous avons votre chaussure. Appellez-moi. »

chaussure volée Mossad

Face à ces réactions sarcastiques, le militant de la cause musulmane persécuté par le Mossad a sorti l’artillerie lourde. C’est par une vidéo postée sur Youtube, cette fois, qu’il a tenté de faire comprendre sa logique aux foules incrédules : « Toute personne rationnelle se dirait que c’est bizarre, pourquoi quelqu’un entrerait dans ma maison sans me voler véritablement ? Un voleur ne rentre pas pour voler une chaussure et une paire de pantoufles. C’est trop étrange. C’est pourquoi je pense que ce sont les sionistes », a-t-il patiemment développé. Un livre lui a en effet appris l’existence de cette technique d’Israël pour « intimider les activités pro-musulmans. Les Sionistes font irruption dans des maisons et désorganisent quelque chose, déplacent un objet… »

Asghar Bukhari, notamment connu outre-Manche pour avoir financé un auteur négationniste local, a donc mis la pression à la police de son pays pour que l’on retrouve le « ravisseur ». Sans quoi, a-t-il prévenu, il dénoncerait l’islamophobie du gouvernement britannique. Cette fois c’est sûr, on a affaire à une pointure…

TAFTA, naufrage transatlantique

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TAFTA souveraineté

TAFTA souveraineté

Comme disait l’autre, le futur est proche. Novembre 2015. Le Tafta (partenariat transatlantique entre les États-Unis et l’Union européenne) et son petit frère le CETA (traité de libre-échange Canada-UE) sont ratifiés à une large majorité par l’Assemblée nationale, malgré l’opposition acharnée des communistes, des frondeurs du PS, des deux élus FN et d’une trentaine de députés UMP à sensibilité gaulliste débauchés par Nicolas Dupont-Aignan. Ce dernier, particulièrement remonté au cours des débats, s’est vu finalement privé d’un quart de son indemnité parlementaire mensuelle en vertu de l’article 71 du règlement intérieur de l’Assemblée, lequel sanctionne tout député « qui adresse à un ou plusieurs de ses collègues des injures, provocations ou menaces ». En clair, c’est chaud.

Pour ses promoteurs, ce gigantesque chantier économique, commercial et juridique est la conséquence logique de la mondialisation des affaires. Au nom de quoi en fusionnant l’Alena (accord commercial USA-Canada-Mexique) et l’Union européenne, on bâtira une immense zone de libre-échange de part et d’autre de l’océan Atlantique, rassemblant plus de 800 millions de consommateurs et représentant plus de 45 % du PIB mondial. Pour ses détracteurs, ces 800 millions d’humains seront livrés pieds et poings liés aux multinationales.

Cassandre a souvent raison. Une semaine après la publication des décrets d’application au JO, un géant américain des hydrocarbures « non conventionnels » (en particulier du point de vue de leurs conditions d’exploitation), Anadarko Petroleum, envoie du papier bleu à l’État français. Motif de la requête : le moratoire sur les gaz de schiste adopté par Paris en 2013 est une entrave manifeste à la libre entreprise et au droit légitime de cette société à se développer sur le marché mondial. Six mois auparavant, une telle demande aurait été archivée direct poubelle. Mais, désormais, le Tafta a force de loi. Dans les ministères concernés, la plainte américaine sème la panique. Ségolène tempête, Valls s’indigne et Taubira crie sa haine anti-impérialiste sur Twitter. Sur les plateaux, Mélenchon et Philippot s’étranglent en stéréo. En pure perte, car le traité que nous venons de signer autorise les entreprises privées à attaquer n’importe quelle collectivité publique si elles estiment qu’une mesure nuit directement ou indirectement à leur rentabilité.[access capability= »lire_inedits »]

Certains se rassurent en répétant qu’il n’y a aucune chance pour qu’un juge français valide les délires procéduriers des Américains. L’affaire, ils en sont convaincus, sera classée par le tribunal. Sauf qu’il n’y a pas plus de juge ou de tribunal dans le Tafta que de nuits-saint-georges au menu d’un McDo. Pour les choses sérieuses (entendez les affaires), la justice à l’ancienne, c’est dépassé. L’arbitrage, ça c’est moderne, surtout quand l’arbitre ne comprend rien d’autre que la nécessité du profit. Les contentieux entre les États et les multinationales seront donc traités par l’ISDS, l’Investor-state dispute settlement – Mécanisme de règlement des contentieux entre investisseurs et États. L’ISDS est la clé de voûte du traité. Il est fondé sur l’idée que les juridictions nationales ne sont pas neutres, en vertu de quoi tous les litiges concernant les sociétés étrangères bénéficieront de l’arbitrage façon Tapie, vertueusement décrié par les dirigeants qui ont signé le Tafta.

Janvier 2016 : la commission d’arbitrage tripartite est composée d’avocats mandatés par la compagnie, par l’Union européenne et par la Banque mondiale. Cerise sur le cupcake : la France sera absente des débats ! Selon les nouveaux traités et les règles de fonctionnement de l’Union européenne, seule la Commission est légitime pour régler les différends commerciaux. En somme, la plainte d’Anadarko ne relève ni du droit ni des tribunaux français. Et, en prime, le gouvernement n’est même pas habilité à désigner les avocats censés le défendre. L’affaire se présente mal…

Mars 2016 : la France est condamnée par la commission d’arbitrage à verser 1 milliard d’euros à Anadarko pour le préjudice commercial subi. C’est le moment que choisit un trust canadien de l’amiante pour porter plainte contre l’interdiction totale décrétée par la France. Les dommages et intérêts réclamés sont faramineux : on parle de près de 3 milliards d’euros. Certes le Tafta prévoit que les mesures « conçues et appliquées pour protéger des objectifs légitimes d’intérêt public, tels que la santé, la sécurité ou l’environnement » sont exclues de l’accord, mais, quelques lignes plus loin, ces restrictions sont vidées de leur sens par la mention « sauf dans les rares circonstances où l’impact de la mesure apparaît manifestement excessif ». Un régal pour les cabinets d’avocats.

Mai 2016 : c’est le printemps, et les procès bourgeonnent. General Electrics annonce son intention de faire revenir de gré ou de force le gouvernement français sur les mesures prises par Arnaud Montebourg pour exclure les activités sensibles et nucléaires de sa fusion avec Thomson. L’amende s’annonce salée, et la France est toujours vertement tancée par Bruxelles et Berlin pour son entêtement à ne pas rentrer dans les cadres du Pacte de stabilité… À un an de la présidentielle, Marine Le Pen, qui a fait de l’abrogation du Tafta son nouveau cheval de bataille, vient de passer la barre des 40 % d’intentions de vote…

Politique-fiction ? Oui pour les détails, les noms de personnes ou de sociétés, ou les dates exactes. Tout le reste deviendra cruellement réel, si les discussions sur la ratification du Tafta finissent par aboutir. Et pour cause : nous n’avons pas inventé les procédures décrites plus haut, nous avons seulement transposé ici des épisodes bien réels survenus dans le cadre de l’Alena, l’accord de libre-échange nord-américain ratifié en 1992, dont le Tafta est, en quelque sorte, une extension.

Ainsi, en ce moment même, la société américaine Eli Lilly réclame  500 millions de dollars aux autorités canadiennes pour avoir autorisé la mise sur le marché d’un générique de l’Olanzapine, un traitement destiné aux schizophrènes, commercialisé en 1996 par Eli Lilly. Le gouvernement canadien a vainement mis en avant une urgence de santé publique : ce cas a d’ores et déjà été jugé comme relevant de la stricte compétence des commissions d’arbitrage créées par le chapitre 11 de l’Alena[1. Exemple relevé par Scott Sinclair : NAFTA, Chapter 11, Investor-State Disputes, Canadian Centers for Policy Alternatives.]. L’affaire est toujours en cours. En attendant, ce précédent a de quoi inquiéter. Selon l’universitaire québécois Marc Chevrier, ce fameux chapitre 11, qui est transcrit dans le Tafta, « contient un ensemble de mesures de protection des investissements et des investisseurs privés très attentatoires à la souveraineté des États ». Le directeur de L’Humanité, Patrick Le Hyaric, est encore moins nuancé : « Ce serait une dictature sans chars dans les rues, sans généraux casqués et bottés au pouvoir. Il existe déjà de tels exemples à partir d’accords de libre-échange existants. Ainsi, la firme Philip Morris porte plainte contre l’Australie, parce que ce pays restreint le commerce du tabac. Le groupe multinational Novartis poursuit l’Inde pour la contraindre à cesser la production de médicaments génériques[2. Patrick Le Hyaric, sur son blog, le 24 février 2014.]. »

Au départ, le chapitre 11 de l’Alena visait le Mexique, les entreprises américaines et canadiennes craignant de devoir se soumettre aux juridictions d’un État du tiers-monde. À l’arrivée, c’est le Canada qui a subi le plus grand nombre d’actions en justice. Ce qui signifie que les multinationales y font littéralement la loi. Et cela ne date pas d’hier. En juillet 1998, la firme SD Myers, basée aux États-Unis, faisait plier Ottawa, l’obligeant  à revenir sur le moratoire sur les déchets chimiques dangereux qu’il avait adopté peu avant. Le Canada échappait à une amende astronomique, mais devait régler 6 millions de dollars de frais de procédure. Le 19 janvier 2000, le transporteur américain UPS a dénoncé le monopole partiel de la poste canadienne et exigé 160 millions de dollars de compensation[3. Exemples compilés par Scott Sinclair : NAFTA Chapter 11 Investor-State Disputes.].

Ces quelques exemples suffisent largement à justifier l’inquiétude suscitée par la transcription du chapitre 11. L’Allemagne se montre particulièrement méfiante, sans doute parce que, depuis 2011, elle est engluée dans un contentieux avec l’électricien suédois Vattenfall, qui lui réclame 3,7 milliards d’euros en dédommagement de l’abandon partiel du nucléaire civil. Vattenfall refuse de se soumettre au droit commun allemand et exige que le litige soit confié à un arbitrage privé. L’essayiste Alain de Benoist, qui a publié récemment Le Traité transatlantique et autres menaces (voir encadré), met en garde : « Le montant des dommages et intérêts serait potentiellement illimité et le jugement rendu ne serait susceptible d’aucun appel. » Une vision partagée par Marc Chevrier : « Cela revient à créer une justice d’exception. Si le traité transatlantique ou le traité de libre-échange UE-Canada sont définitivement adoptés, l’Allemagne ou le Québec devront se soumettre à une véritable constitution économique invisible qui se juxtaposera aux constitutions nationales ou provinciales et sera appliquée de manière universelle par des juridictions strictement privées. »

Reste à comprendre pourquoi les Européens acceptent de fabriquer le piège qui se refermera sur eux. L’empressement des États-Unis à emballer ce panier garni s’explique aisément : face au réveil russe, à l’expansion chinoise et aux prétentions des émergents, il leur faut à tout prix étendre leur marché tous azimuts. Mais nous autres, Européens, qu’avons-nous à y gagner ?

Dans les milieux souverainistes, altermondialistes ou écologistes, on prédit en chœur un scénario catastrophe dans lequel les États devront renoncer à leurs politiques économique, sociale, sanitaire, agricole et environnementale. Dans ce climat, franchir la barrière des représentations nationales ne sera peut-être pas une promenade de santé. On apprend sur le site du PS que les sénateurs socialistes ont voté en faveur d’une proposition de résolution européenne violemment hostile à l’ISDS et promis d’en faire un casus belli dans les négociations en cours. Sans doute, sans doute, mais le double langage n’est pas fait pour les chiens. Comme le rappelle le collectif stoptafta.org, lors d’une réunion au sommet à Madrid, tous les sociaux-démocrates européens se sont accordés pour sanctuariser l’ISDS. Une décision qui fait écho aux déclarations de François Hollande en 2014 lors d’une conférence de presse commune avec Barack Obama : « Nous avons tout à gagner à aller vite. Sinon, nous savons bien qu’il y aura une accumulation de peurs, de menaces, de crispations. » Et, on le sait, les crispations et les peurs, ce n’est pas bien du tout.

Il faut en être conscient : non seulement le traité que François Hollande se montre si empressé de signer risque de faire de la souveraineté nationale un souvenir lointain, mais il enterre aussi la préférence communautaire européenne. Nos gouvernants ont peut-être trouvé la solution au casse-tête de l’Europe politique : faire disparaître pour de bon le politique.[/access]

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*Photo : SEVGI/SIPA/1410111724

Salles de shoot : La Suisse tout schuss

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salle de shoot Bienne

salle de shoot Bienne

Bienne, ville ouvrière de 55 000 habitants, abrite un centre de consommation de drogues dures, l’un des quinze que compte la Confédération helvétique, pionnière en ce domaine. Son nom : Cactus. Des règles strictes et un esprit de tolérance président au fonctionnement de cet endroit peu banal. Reportage au pays du pragmatisme tout puissant, alors que trois lieux semblables vont ouvrir prochainement en France à titre expérimental.

Lors de sa visite d’Etat en Suisse mi-avril, François Hollande, en quête de bonnes idées, s’est notamment rendu à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, fière vitrine de l’innovation scientifique et de la formation professionnelle made in Switzerland. Il ne s’est en revanche pas arrêté à Bienne. Il aurait pu faire un saut à la rue de Morat – Murtenstrasse, comme il est également indiqué dans cette ville bilingue de tradition horlogère, deuxième localité du canton de Berne avec 55 000 habitants, où l’on parle suisse-allemand et français avec l’accent des montagnes jurassiennes. Au numéro 68 de ladite rue, à l’aplomb du croisement de deux routes, du tram et du train, dans un cadre paradoxalement bucolique, se dresse une costaude maison bourgeoise, vieille de cent ans. Elle abrite un centre d’accueil pour toxicomanes.

salle de shoot Cactus Bienne

Crûment dit, une salle de shoot. Un président de la République française en déplacement à l’étranger ne saurait se compromettre dans un tel endroit, pense-t-on. Pourtant, un savoir-faire et une humanité sont à l’œuvre entre ces murs. Des compétences et qualités qui intéressent particulièrement la France au moment où trois salles plus ou moins semblables s’apprêtent à ouvrir, dans la douleur du dilemme et dans la nécessité d’agir, à Paris, Bordeaux et Strasbourg.

Permettre à des toxicodépendants de s’administrer des drogues dures dans un environnement garantissant une hygiène irréprochable, est-ce encourager la consommation de substances par ailleurs illicites ? La Suisse, qui compte une quinzaine de salles de shoot, la première d’entre elles ayant été inaugurée en 1986 à Berne, a d’une certaine manière répondu à cette interrogation. Les images de désolation en provenance du Letten, à Zurich, « la plus grande scène ouverte de la drogue dans le monde », évacuée en 1995, ont plaidé mieux que quiconque pour un dispositif prenant acte d’une rude réalité tout en se donnant les moyens d’y apporter des solutions. Les Romands sont en ce domaine plus réticents toutefois que leurs compatriotes alémaniques, Genève étant la seule ville pleinement francophone à héberger une telle structure, le Quai 9, appelée ainsi en raison de sa proximité avec la gare des trains, lieu de tous les brassages, de tous les échanges.

Simone Gremminger, 34 ans, est la jeune responsable du centre Cactus, le nom de la « salle de consommation de drogues » de la rue de Morat, à Bienne. De langue maternelle suisse allemande, elle parle français couramment. Avec son anneau à la narine gauche, ses piercings à l’oreille droite et sa frange courte en biseau, cette travailleuse sociale, accueillante et souriante, a un petit air grunge-punk, qui rappelle qu’en Suisse, singulièrement dans sa partie germanophone, la marge, s’il y a lieu de parler de marge pour un look devenu somme toute assez répandu, participe pour ainsi dire harmonieusement de la norme – nonobstant des accès de violence anticapitaliste, aussi soudains que localement dévastateurs.

Au demeurant, la véritable marginalité est ici dans l’existence de cette adresse pour « toxicos », située comme à Genève « derrière la gare », où l’on sniffe, inhale, se pique en toute légalité, dans un souci de santé et de sécurité publiques. Il s’agit de prévenir la transmission de maladies tels que le Sida ou l’hépatite C, dont les effets furent ravageurs dans les années 80 et 90, et d’éviter que les drogués ne se shootent dans la rue. Les politiques mises en œuvre par l’Etat fédéral et les cantons, salles de consommation comprises, ont permis de réduire en Suisse à « 10% le taux d’infection au VIH chez les 25 000 personnes dépendantes de drogues dures, à 30 ou 40% celui de l’hépatite C », indique le docteur Jean-Pierre Gervasoni, chef de clinique à Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHU du canton de Vaud, à Lausanne.

salle de shoot Cactus Suisse

Financé par le canton de Berne avec une participation de la mairie, qui met à disposition les locaux, le budget annuel de fonctionnement de Cactus à Bienne s’élève à 860 000 francs suisses, soit environ 825 000 euros. Créée en 2001, auparavant installée à l’étroit dans la vieille-ville et depuis quelques mois établie rue de Morat dans un environnement plus discret, l’association Cactus emploie dix personnes : pour moitié des travailleurs sociaux, pour l’autre des infirmiers, « l’équivalent de 6,8 temps pleins », précise Simone Gremminger, elle-même employée à 80%.

Quelque 400 toxicomanes (77% d’hommes, 23% de femmes) sont inscrits dans le fichier de l’association, cette inscription leur donnant droit aux prestations afférentes. Ce nombre a une valeur indicative et signifie que les encartés se sont présentés à la salle de shoot au moins une fois au cours des douze derniers mois. Tous sont astreints à un suivi médico-social, qui prend notamment la forme d’entretiens tous les six mois, à des dates plus rapprochées pour les 18-25 ans. La maison Cactus n’est qu’un des rouages de l’assistance aux drogués (au nombre d’un millier à Bienne et environs), qui comporte également des thérapies ambulatoires et de substitution, des séjours en cliniques de désintoxication, ainsi qu’une réinsertion par le travail et des placements en logements.

Ouverts du lundi au vendredi de 12h15 à 19h30, le samedi de 12h00 à 18h00, fermés le dimanche, ses locaux reçoivent quotidiennement une moyenne de 50 visites. Certains toxicomanes s’y rendent deux ou trois fois par jour pour y consommer leurs doses – jusqu’à dix injections de cocaïne en une seule journée pour un seul individu, « mais c’est exceptionnel », tempère Simone Gremminger. En dehors des heures d’ouverture, les drogués peuvent contre trois francs se procurer des seringues stérilisées à un distributeur placé sur un trottoir longeant l’une des façades extérieures du centre.

Seuls des toxicomanes peuvent pénétrer dans le périmètre de Cactus. Et parmi eux, seulement les membres recensés dans le fichier. Ils possèdent tous une carte gravée d’un code-barres qu’ils présentent au vigile à l’entrée, un employé de la mairie appartenant à une sorte de police municipale non armée, les SIP (Sécurité-Intervention-Prévention). La carte ayant pu être transmise à un non-adhérent, la photo de son titulaire apparaît sur l’écran de contrôle, qui renseigne plus complètement sur l’identité du visiteur. Cette formalité remplie, la porte-tourniquet, pareille à celles qu’on trouve dans des stades de football, est débloquée.

L’impétrant se trouve alors dans une cour goudronnée, où un vieil arbre au tronc noueux joue les totems. Cette cour est à la fois un passage obligé pour accéder aux locaux proprement dits et un lieu de rencontre pour les usagers. Elle comprend une partie abritée, arrangée de tables hautes comme au bistrot autour desquelles on se tient debout, de chaises et d’un sofa hors d’âge. Les problèmes d’alcoolisme ne sont pas rares chez les toxicomanes. La bière, apportée par les usagers, est l’unique boisson alcoolisée autorisée dans l’enceinte du centre et uniquement dans la cour. Le beau temps est propice à des moments de convivialité, à l’abri des regards curieux ou réprobateurs.

salle de shoot Cactus Bienne

Le vigile, lui, garde l’œil toujours ouvert. Il est formellement interdit de se droguer dans la cour, mais on peut y rester autant que l’on veut durant les heures d’ouverture et vider là des canettes de bière, dans une modération supposée bien comprise. « Une à deux fois par semaine, la police cantonale (police et justice sont en Suisse du ressort des cantons, ndlr) vient effectuer un contrôle, sans entrer toutefois dans la maison, sauf à notre demande », explique Simone Gremminger.

Le « parcours de shoot » obéit à des règles très strictes. Le rez-de-chaussée de la maison, où règne une forte odeur de désinfectant, ouvre sur plusieurs pièces parquetées de bois clair. Deux d’entre elles sont dévolues à la prise de drogues : l’une est réservée aux injections par seringue, l’autre, à l’inhalation (poudre chauffée) et au sniff (poudre non chauffée). Une troisième fait office d’infirmerie. Cette dernière, dans laquelle un récent exemplaire de Charlie Hebdo, lors de notre passage, fin avril, s’offre à la lecture, posé sur le rebord de la fenêtre, est équipée de tout le matériel d’urgence qu’il faut. Et notamment d’une bouteille d’oxygène destinée à la réanimation d’un individu en situation de « détresse respiratoire » après un shoot d’héroïne accompagné de complications. L’étage supérieur est celui du personnel uniquement, qui s’y réunit « pour faire le point » ou se restaurer dans le coin-cuisine.

salle de shoot Cactus Bienne

Les toxicomanes viennent munis de leur(s) dose(s), achetée(s) à des dealers hors les murs de Cactus. Seul un « deal de fourmi », selon l’expression de la directrice, entre toxicomanes, est permis dans la cour, mais son volume ne doit pas dépasser l’équivalent d’une ou deux prises. Le but étant de rapprocher le plus possible le lieu d’achat du lieu de consommation, afin que les personnes en manque ne fassent pas leur « affaire » à l’extérieur. Si ce trafic « intramuros » est toléré par les pouvoirs publics, celui se déroulant « dans la nature » est réprimé par la loi et peut valoir des peines de prison à ceux qui s’y livrent, toxicomanes inclus.

Au centre Cactus, c’est un peu comme à l’hôpital ou à la Sécu : avant de rejoindre l’une des deux pièces dédiées à la consommation de drogues, chacun prend un ticket et attend son tour. La « box flash » d’héroïne coûte trois francs au « client ». « C’est un peu cher, on devrait bientôt pouvoir baisser le prix à deux francs », annonce Simone Gremminger – les préservatifs à disposition au comptoir proche de l’entrée sont quant à eux gratuits. Le « kit d’héro » est constitué des éléments suivants : une seringue, une aiguille, de l’eau stérilisée, de l’ascorbine pour diluer l’héroïne, un tampon d’alcool pour nettoyer la zone à piquer (veines des bras ou des jambes), un tampon sec pour désinfecter la plaie.

salle de shoot Cactus Bienne

Un membre du personnel se trouve en permanence dans la salle d’injection pour s’assurer que toutes les étapes sont bien suivies, à commencer par le lavage des mains, préalable aux manipulations ultérieures. Celles et ceux qui se piquent aux jambes se placent derrière un paravent pour préserver leur pudeur, les autres s’assoient à une longue table en inox, le centre fournissant les garrots. Préparés à l’avance, dûment alignés sur une plaque, des sparadraps imprégnés d’une pommade antiseptique, attendent leurs destinataires au terme du parcours. Le temps passé dans la salle d’injection ne doit pas excéder trente minutes.

salle de shoot Cactus Bienne

A l’accueil, les toxicomanes peuvent boire un café et même, s’ils le souhaitent, donner un coup de main au personnel, en tenant la cafète ou en faisant la vaisselle. C’est payé dix francs de l’heure et cela permet aux plus désocialisés de se sentir utiles, voir d’entamer un processus de réinsertion, aussi long qu’aléatoire.

Eduardo (prénom modifié) a les yeux rougis. Simone Gremminger lui a demandé s’il était d’accord pour parler à un journaliste. Il a accepté. Le voici à l’étage, dans le coin-cuisine, après un shoot. « J’ai 48 ans, ça fait 20 ans que je me drogue, dit-il en français. Je viens au centre faire ma petite fumette. » Eduardo est un consommateur d’héroïne, il ne se pique pas, il inhale. « Quand Cactus n’existait pas encore, on allait se droguer en cachette dans les toilettes du Cardinal, un café derrière l’église. Ce café, c’était un peu le lieu de rendez-vous des toxicomanes. Depuis qu’il y a Cactus, on est attentionné avec nous. Les gens de l’association ne sont pas là pour nous faire la morale, nous dire « arrête de fumer, arrête de te shooter ». Moi, je me drogue une fois par jour. La poudre est de bonne qualité, c’était moins le cas il y a quelques années. Les dealers, je les connais. La police ne m’a jamais fait d’histoires. »

Marié, père d’une fille, Eduardo travaille en usine où il fait les « trois-huit ». « La boîte ne sait pas que je me drogue, mes collègues ne se rendent compte de rien, ma femme non plus, je crois, raconte-t-il. Ma fille se doute peut-être de quelque chose. Mais j’arrive à gérer. Le week-end, je le passe souvent en famille. » Cet homme originaire d’Espagne économise « par-ci, par-là » les « vingt à trente francs » que lui coûte sa dose quotidienne et s’arrange pour que son épouse ne s’aperçoive pas de son stratagème. L’été, où qu’il passe ses vacances, il n’a pas de mal à trouver de l’héroïne. Quand il est en manque, il a froid, transpire, éternue, son nez coule. Bientôt deux heures de l’après-midi, Eduardo s’apprête à rejoindre son lieu de travail.

A l’exécutif de la Ville de Bienne, l’interlocuteur de Cactus se nomme Beat Feurer. Il est en charge de l’action sociale et de la sécurité. C’est un élu du parti populiste Union démocratique du centre, une formation peu réceptive à l’esprit des salles de shoot. Mais Beat Feurer fait visiblement exception. « Je suis une personne pragmatique, dit-il. Si je suis favorable à une politique restrictive en matière de drogues, je pense toutefois qu’il vaut mieux rassembler les toxicomanes en un lieu connu plutôt que de les laisser dans l’espace public. C’est notamment pour cette raison que nous autorisons un micro-deal dans la cour de Cactus. »

Alors que la police, à la demande de voisins importunés, patrouillait quotidiennement aux abords de la salle de shoot lorsque celle-ci se trouvait dans la vieille-ville, ses apparitions sont plus rares depuis que l’association a déménagé rue de Morat. « Nous n’avons eu jusqu’ici aucune réclamation du voisinage », affirme Beat Feurer. L’adjoint à l’action sociale et Simone Gremminger se seraient-ils donné le mot ? Aucune plainte non plus à signaler de son côté, assure-t-elle. Au contraire, rapporte la jeune femme : « Une dame âgée, habitante du quartier, nous a offert des fleurs pour nous souhaiter la bienvenue. C’était chou. »

Dans cinq ou six ans, l’ancienne maison de maître qui héberge la salle de shoot sera détruite, cet emplacement se trouvant dans l’axe d’une future voie routière souterraine. Nouveau rempotage en vue pour Cactus.

*Photos : Antoine Menusier.

Le gouvernement qui murmurait à l’oreille des musulmans

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(Avec AFP) – Image de l’islam, construction de mosquées, formation des imams, pratiques rituelles : le gouvernement réunit pour la première fois ce lundi une large « instance de dialogue » destinée à renouer le lien avec les musulmans de France.

Signe des espoirs que l’Etat place dans cette initiative, son lancement rassemble à 10h Place Beauvau quatre membres du gouvernement : Manuel Valls, mais aussi Bernard Cazeneuve, Najat Vallaud-Belkacem et Fleur Pellerin.

En déplacement à Mayotte samedi, le Premier ministre a évoqué un « grand défi des années qui viennent : faire la démonstration que l’islam est totalement compatible avec la démocratie, avec la République, avec l’égalité des hommes et des femmes, avec le dialogue ».

La création de cette instance avait été annoncée quelques semaines après les attentats de janvier, perpétrés par des islamistes français contre les « blasphémateurs » de Charlie Hebdo et les clients de l’Hyper Cacher.

Depuis, les préfets ont tenu des réunions de préparation auxquelles ont participé cinq mille personnes, des plus laïques jusqu’à quelques fondamentalistes salafistes.

L’exercice est délicat pour le gouvernement qui, en vertu de la loi de 1905, n’a pas vocation à organiser les affaires internes d’une religion, fût-elle la deuxième de France.

« Il ne s’agit pas de créer une organisation nouvelle des Français de confession musulmane, ni de constituer une enceinte de négociation devant déboucher sur des décisions immédiates », a prévenu le ministre de l’Intérieur dans la lettre adressée aux invités.

L’idée est plutôt de « réunir un forum d’échanges régulier » – une voire deux fois par an – en s’inspirant de l’« instance Matignon », réduite à quelques évêques, née en 2002 pour l’Eglise catholique. L’« instance Beauvau » des musulmans est beaucoup plus large, afin de coller à la réalité d’un islam de France très largement sunnite, dépourvu de clergé et fragmenté.

Plus de 120 personnes – présidents des conseils régionaux du culte musulman (CRCM), responsables de fédérations, recteurs de mosquées, imams, aumôniers, théologiens, personnalités de la société civile –, sans compter les représentants des pouvoirs publics, doivent participer à cette première journée de débats.

Des soufis tenants d’un islam mystique aux prédicateurs rigoristes du tabligh en passant par l’élite des Frères musulmans, des « blédards » (nés à l’étranger) aux convertis, un grand éventail de sensibilités et de profils est annoncé.

réunion dialogue islam

Dalil Boubakeur, président sortant du Conseil français du culte musulman, sera l’un des premiers à s’exprimer. Une tentative de montrer que le CFCM, éreinté pour ses défaillances, ses querelles internes sous le poids des logiques consulaires (Algérie, Maroc et Turquie) et son manque de représentativité, est « au cœur de l’instance », selon Beauvau. Devant l’impossibilité de désavouer une structure élue, l’Intérieur a choisi d’élargir le cadre du dialogue.

Bernard Cazeneuve devrait conclure cette première réunion par quelques annonces ou confirmations, selon son entourage : obligation d’une formation universitaire civique et civile d’un an pour les nouveaux aumôniers, ou encore contrôle de la maîtrise du français pour les imams détachés par des pays étrangers.

Auparavant, quatre rapports auront été présentés, fruits d’autant d’ateliers thématiques. Mais, ô surprise : pas un seul atelier ne sera consacré à la prévention de la radicalisation djihadiste. Placer cette première journée sous un « angle sécuritaire » aurait pu « être vécu comme une forme de stigmatisation », glisse-t-on dans l’entourage du ministre.

Alors de quoi va-t-il s’agir ? Les priorités sont clairement affichées : La sécurité des lieux de culte musulmans, dont un millier sont désormais protégés, et l’image parfois dégradée de l’islam dans les médias feront l’objet d’une première table ronde.

Une autre approfondira la question de la construction et la gestion des mosquées, qui sont au nombre de 2.500 (simples salles de prière comprises), sans compter 300 projets en cours, souvent très difficiles à mener faute de financements.

A ce sujet Dalil Boubakeur avait confirmé ce matin sur Europe 1 une idée déjà suggérée dans son dernier livre : récupérer des églises inoccupées pour le culte musulman, « pourquoi pas ». Riche idée, qui limiterait sans doute le risque de passage à l’acte d’un nouveau Sid Ahmed Ghlam dans une église de banlieue…

D’autres travaux concerneront tout de même la formation et le statut problématiques des aumôniers et imams.

Enfin, les pratiques rituelles relèveront d’un dernier forum : la certification contestée du halal, le nombre insuffisant d’abattoirs, les critiques relatives à l’organisation du pèlerinage à La Mecque ou le manque de carrés musulmans dans les cimetières municipaux sont parmi les préoccupations premières des fidèles.

Nous voilà rassurés : si les Kouachi avaient eu de plus belles salles pour prier, et de la viande halal à tous les repas, sûr qu’ils ne se seraient pas autant énervés pour un dessin de Mahomet.

*Photo : © AFP-Archives Patrick Hertzog

Pour Politis, le “réac nouveau” est arrivé!

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politis badinter fourest onfray

politis badinter fourest onfray

Les bouteilles de “réac nouveau” sont depuis peu disponibles sur le marché français. Sur ce marché-là seulement. Car toutes les tentatives de l’exporter ont échoué. D’après les spécialistes les vendanges ont été, cette année, abondantes. Contrairement au Beaujolais, le vin “réac nouveau”, récolte 2015, n’est parfumé ni à la cerise ni à la banane : il a une odeur prononcée de soufre. Quant à sa couleur, elle ne change pas : invariablement un mélange de brun et de noir. La dernière cuvée de ce vin, plutôt imbuvable, nous est présentée par le magazine Politis avec ce titre : “les réacs de gauche”. La rédaction de ce journal hésita un long moment avant de faire cette offre à ses lecteurs. Certains de ses journalistes trouvaient que les “réacs” c’était anxiogène.

Qu’en les montrant, toujours plus nombreux, on ajoutait du désespoir à la détresse déjà grande des masses populaires. Ils suggérèrent donc quelque chose de positif, d’euphorisant : “les nouveaux intellectuels de gauche”. On chercha et on trouva trois noms, juste trois noms : René Sieffert (le patron de Politis), Laurent Joffrin (Libération) et Aymeric Caron. Pour une “couv” c’était quand même un peu court. Vaincus les aigles de Politis baissèrent la tête et se rallièrent au titre “enquête sur les réacs de gauche”, une valeur éprouvée bien qu’usée jusqu’à la corde. Le grand frère de Politis, L’Obs, avait déjà fait deux unes sur les “néo-réacs”. Finkielkraut, Zemmour, Lévy, je crois. Il fallait donc trouver de néo“néo-réacs”.

Ce qui fut fait et la couverture de Politis s’orna des visages d’Elisabeth Badinter, Philippe Val, Michel Onfray et Caroline Fourest. C’était frais comme le vin nouveau. Neuf, tout neuf. Peut-être même que ça ferait vendre quelques exemplaires car Finkielkraut, Houellebecq and co ça ne marchait plus très fort. Mais on se garda bien, car pour cela il aurait fallut vraiment bosser et s’interroger, de poser la seule question qui vaille :  pourquoi le “réac” a-t-il tendance à croître et à se multiplier ? Quels sont ses modes de reproduction : la GPA, la PMA, l’adoption ? Pourquoi chaque année au moment des vendanges la récolte est-elle si bonne ? Pourquoi écrivent-ils des livres ? Et pourquoi les publie-t-on ?

Il semblerait que l’intellectuel de gauche, lui, n’écrive plus de livres . Peut-être qu’il n’en a plus le temps, occupé qu’il est à écrire des petits articles, toujours les mêmes, sur le thème du fond de l’air qui est fâcheusement fascisant. Manuel Valls en fit l’amère expérience en lançant un appel aux intellectuels (de gauche) et n’obtenant aucune réponse.

Le “réac nouveau” pose un autre problème. C’est qu’il fait oublier -le monde de la consommation va très vite- les anciens “réacs” qui apparaissent comme périmés, hors d’usage. Et ça, c’est pas juste. Passe encore qu’on mette dans naphtaline des Finkielkraut, Zemmour et Houellebecq. Mais comment peut-on ajouter à la même fournée des promis à l’oubli une femme jeune et belle comme Elisabeth Levy ? Les journalistes de Politis sont des goujats. De répugnants sexistes. Honte à eux !

DSK innocent, mais coupable?

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dsk carlton lille innocent

dsk carlton lille innocent

Il n’y a pas d’affaire Carlton. C’est l’exacte signification du jugement rendu vendredi par le Tribunal correctionnel de Lille, qui a relaxé treize prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn, et condamné un quatorzième à une peine avec sursis. Rien, dans les investigations des policiers et des magistrats-instructeurs, ne permettait d’étayer l’accusation de « proxénétisme aggravé ». Bref, ce procès n’aurait jamais dû avoir lieu – au lieu de chercher des poux dans la tête de mon Premier ministre pour 20.000, pardon 17.500 malheureux euros, on pourrait se demander combien le contribuable a dû débourser à cause des lubies d’un lobby hargneux qui voulait la peau de DSK. Dodo la Saumure, les milliers de pages de procédures, les heures d’interrogatoires, les services de l’Etat mobilisés, c’était un écran de fumée, la cible, c’était lui. Dans cette phalange disparate, chacun avait ses raisons – trop riche, trop puissant ou trop blanc, ou trop socialiste, et surtout trop mâle. Il fallait faire un exemple.

L’inénarrable Stéphanie Ausbart dirigeait le trio des magistrats instructeurs. Dans son réquisitoire, en février, le procureur avait cruellement noté leur intérêt démesuré pour la sexualité de monsieur Strauss-Kahn. Nul n’ignore désormais que, pour cette dame, la perversion commence à la sodomie, les femmes honnêtes ne font pas ça. Croit-on que son administration, après cela, lui conseilla de se mettre au vert ? Que nenni ! Son ordonnance de renvoi, qui figurera certainement un jour dans les annales de la dinguerie judiciaire, ne l’a pas empêchée d’être nommée professeur à l’École nationale de la Magistrature de Bordeaux où elle peut instruire nos futurs juges sur la bonne et la mauvaise sexualité.

Pour transformer l’affaire Carlton en affaire Strauss-Kahn, il fallait des victimes, rôle dévolu aux associations qui prétendent parler au nom des prostituées, mais ne représentent que les repenties. Il fallait surtout l’artillerie médiatique. Pendant trois ans, toute la presse s’est partagée avec gourmandise, les anecdotes salaces, les textos, les récits les plus crus. Tout en s’offusquant, bien sûr. C’était du porno éthique, en quelque sorte.

Avec l’inconséquence qui fait leur charme, la majorité des médias dénoncent aujourd’hui le « fiasco judiciaire » dont ils faisaient hier leurs gros titres. Mais la pointe avancée du parti de la vertu n’en démord pas : on a eu raison d’avoir tort. C’est ce que disent, presque avec les mêmes mots, l’éditorial du Monde et celui de Libération (qui ose par ailleurs en « une » un titre finaud : « La relaxe du mâle »). Je résume : primo, relaxé, ça ne veut pas dire innocent, ça veut dire que la justice n’a pas de preuves – nigaud, la justice n’a pas non plus de preuves pour toi ou moi ou 60 millions de Français, DSK est donc aussi innocent que toi et moi ; deuxio, peu importe qu’ils aient juridiquement raison, ils ont moralement tort. Nous sommes fiers d’avoir étalé la vie privée d’un homme, sali son honneur, blessé ses proches, c’était pour la bonne cause, c’était pour l’information (DSK a perdu un procès pour atteinte à la vie privée contre L’Obs au motif hallucinant que tout ce qui était divulgué dans le quotidien se trouvait dans le dossier d’instruction). La France devait savoir – savoir quoi, que des adultes consentants participent à ce qu’on appelle vulgairement des partouzes? Et ça s’arrête où l’information? Si la façon dont je vis ne te revient pas, t’as le droit de balancer? Et qui décide de ce qui est convenable, madame Ausbart? On va se marrer…

Après l’annonce du jugement, je ne sais plus qui a eu ce propos terrifiant : « Il y a un avant et un après Carlton. Désormais, les hommes vont devoir faire attention à ce qu’ils font ». Ça veut dire quoi, exactement, qu’on pourra punir la lâcheté, le mensonge, la muflerie, peut-être même le silence, c’est une idée, ça, d’interdire le silence – Madame le Juge, ce salaud ne répond pas à mes textos. On peut compter sur l’infinie créativité du féminisme punitif. Après la relaxe, le procès continue.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21748671_000002.

Paris tue ses morts

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dutilleux paris moustaki

dutilleux paris moustaki

Sais pas ce que vous appelez gentil, mais des comme lui on en voit peu. A quatre-vingt-dix ans il courait les concerts et vous disait trois fois merci avant de gagner sa place à tâtons. Musiciens, chanteurs, placeurs, qu’est-ce qu’il aimait les gens ! Quoi que ça veuille dire, demandez à ceux qui l’ont connu de près ou de loin : c’était un humaniste.

Voilà donc notre Henri Dutilleux, compositeur français le plus joué après-guerre avec Poulenc, Messiaen et Boulez, qui s’envole au paradis le 22 mai 2013. Ses symphonies, ses concertos, ses Métaboles, ses Strophes, son quatuor, partout de Rio à Tokyo on lui rend l’amour qu’il a donné.

Manque de bol, le 22 mai, c’était veille du 23. Et le 23, c’est Georges Moustaki qu’on attendait au paradis.[access capability= »lire_inedits »]
Ni une ni deux, le ministre de la Culture, alors prénommé Aurélie, court pleurer face caméra sur la tombe du doux Georges et envoie aux fraises le doux Henri (ils avaient ça en commun, la douceur). Pas un gouvernant aux obsèques de Dutilleux, ça m’a fait drôle. Presque cent ans, c’est trop vieux. Rue de Valois ils avaient dû perdre le dossier.

Pas grave ! crie la Fortune, on posera une plaque à l’entrée de son immeuble dans l’Île Saint-Louis. Crément tarte, la plaque : « Ici habita Henri Dutilleux (1916-2013) Compositeur de musique contemporaine Grand prix de Rome 1938 ». (Que voulez-vous qu’un compositeur compose d’autre que de la musique contemporaine ? et qu’est-ce qu’on s’en tape qu’il ait eu son prix en 38 !). Mais bon, la plaque, c’est ce qu’on pose aux gloires disparues. Va pour la plaque.

Que non ! siffle Madame l’agent Karen Taïeb, conseillère municipale du IVe arrondissement de Paris. Le comité d’histoire vient de lui rappeler qu’en 1942 Henri Dutilleux, vingt-six ans, a troussé quelques variations sur J’ai du bon tabac pour un film appelant à la construction de terrains de sport près des usines. Et paf, prends ça dans ta Légion d’honneur (Grand-croix en 2004), Dutilleux ! Infamie des infamies, tu as vendu une partition à Vichy. Estime-toi heureux qu’on t’aie pas pendu en 44.

Bizarre, tiens. En 44, c’est le contraire qui s’est passé. La Radio nationale libérée a offert son chœur au jeune Henri, tout le monde le trouvait formidable, surtout les gaullistes. Il avait refusé de travailler pour la trop pétainiste Radio Paris où péroraient tant de belles âmes, mis en musique Jean Cassou, joué les compositeurs à l’index, rejoint dès 42 le Front national des Musiciens, réseau actif de la Résistance… Un juste entre les justes. Rien à voir avec mon Edith Piaf et mon Charles Trenet d’amour qui s’en sont fourré jusque-là sans poser de questions (soyons ignobles, balançons, balançons).

Rien à secouer, répond la maire Hidalgo qui soutient mordicus le maire du IVe, Christophe Girard, ancien Monsieur Culture de Bertrand Delanoë, qui soutient mordicus la conseillère Taïeb, et vas-y que je te barbouille la mémoire d’un grand homme à l’eau de Vichy sur l’air de la calomnie (de Rossini, autre suppôt d’Adolf Hitler, je peux le prouver).

Les andouilles fournissent les balles, les cyniques appuient sur la détente. Faites comme moi, signez la pétition. Vous y lirez ce petit mot de Richard Galliano : « Il a travaillé toute sa vie à la manière d’un honnête Artisan de la Beauté ». Ben oui, c’est vrai. Vous pouvez ricaner, trafiquants de venin, comparer sans rougir Dutilleux à Céline, salisseurs professionnels. La plaque interdite a plus d’humanité que vos langues.[/access]

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*Photo :ANDERSEN/SIPA. 00339351_000001.