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Le Pape pour une écologie «culturelle»

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Loué sois-tu[1. Loué sois-tu, Encyclique du pape François, Co-édition : Bayard, Cerf, Mame, 2015.], la nouvelle encyclique du pape François, confirme l’urgence du combat écologique. Elle le fait avec gravité, évoquant de possibles risques de «catastrophe»,  invitant à des réformes radicales de nos modes de production et de consommation, considérant enfin que « Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement ». Face à l’inertie des gouvernants, qui explique pour une large part les sollicitations dont il a été l’objet, le pape en appelle à la mobilisation citoyenne des fidèles catholiques comme des autres croyants ou non-croyants du monde entier. Par ce texte, il apporte un soutien déterminé à la Conférence mondiale sur le climat COP21 qui se tiendra à Paris au mois de décembre prochain.

Dans son contenu, l’encyclique reprend et valide, pour l’essentiel, l’analyse aujourd’hui partagée par la plupart des experts, notamment ceux du Giec, selon laquelle c’est bien l’activité humaine qui est en cause dans le réchauffement climatique et non le simple retour de cycles naturels. Des propos qui lui valent déjà une levée de boucliers dans les milieux conservateurs américains, comme auprès des tenants du libéralisme économique. Pourtant c’est là, même reformulée, la position constante du Vatican depuis au moins un demi-siècle.

L’apport le plus original du texte est donc à chercher ailleurs. Dans cette conviction affirmée que la crise écologique est l’expression d’une autre crise profondément éthique et spirituelle. L’homme, analyse le pape, s’est laissé séduire et asservir par la technologie,  dévoyée par un consumérisme débridé, mis au service du seul profit et de la finance, quel qu’en soit le coût pour l’homme et l’environnement. Et donc que la réponse à cet immense gâchis ne peut être qu’une écologie humaine intégrale.

Certains pourront y voir la tentation renouvelée de ramener dans le débat écologique les questions éthiques qui mettent souvent l’Eglise en porte en faux avec la modernité, s’agissant notamment de l’avortement ou du statut de l’embryon. Encore que le pape le fasse ici sans insister. On imagine ce que son prédécesseur le pape Jean-Paul II aurait pu, à la faveur d’un texte sur la crise environnementale et le saccage de la planète, instruire à charge contre ce qu’il appelait la «culture de mort» du monde contemporain.

Or, la grande nouveauté offerte par le pape François est d’intégrer la culture elle-même parmi les richesses à préserver. « La disparition d’une culture peut être aussi grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut-être autant nuisible que l’altération des écosystèmes. » écrit-il. Ce qui le conduit à poursuivre : « L’écologie suppose aussi la préservation des richesses culturelles de l’humanité. » Or, qu’est-ce que la culture sinon, précisément, ce que l’homme ajoute à la nature ?

Dans cette perspective, l’homme n’est plus réduit à un statut de simple prédateur, que la dogmatique catholique explique facilement par la notion de péché originel. Il serait tout autant celui qui est associé, par volonté divine, à la Création, comprise non comme résultante achevée d’un acte inaugural, mais comme continuité à parfaire. Défendre la création, à travers l’écologie, ne se limiterait donc pas à protéger ce que chacun pense, selon ses croyances propres, avoir reçu de Dieu ou de la nature, mais aussi ce que l’homme lui-même lui a apporté d’enrichissement au fil des siècles.

Ainsi, en appelant l’homme à défendre et préserver la création, le pape François l’invite non seulement à reconnaître avec gratitude le don de Dieu mais également à prendre soin de ce que lui-même a donné au monde. Certes, ce n’est pas là la dominante de Loué sois-tu, quant au fond. Mais sur la forme, cela explique pour l’essentiel la tonalité profondément sereine, ouverte, généreuse, du texte du pape François. Et la confiance qu’il entend témoigner au monde de la science et aux acteurs du combat écologique, en réaffirmant humblement que sur ces questions, « L’Eglise n’a pas de parole définitive ». Ce qui signifie qu’elle accepte de s’engager dans un dialogue loyal où elle revendique simplement le droit de rappeler qu’il n’y a pas de vraie culture qui ne respecte la nature profonde de l’homme.

*Photo : wikicommons.

Concert place de la République : Dis-moi Oui!

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La défaite de la musique[1. Copyright Roland Jaccard pour cette expression si bien choisie.] étant passée, il est temps de s’intéresser à autre chose qu’aux bardes fous qui nous dépriment chaque 21 juin. Cela tombe bien, le Oui FM Festival organise un concert gratuit Place de la République avec la collaboration du label PIAS pour une belle [PIAS] Nites. Certes, vous connaissez mon amour de la gratuité, du don et du contre-don façon Mauss mais, à dire vrai, c’est un casting de haut vol qui m’a convaincu de surmonter ma misanthropie. Jugez plutôt :

19h00 : Radio Elvis (qui a bien du mérite de ne pas avoir raccroché les guitares, après qu’un importun lui a dérobé son matériel pendant un concert le mois dernier).

radio elvis oui fm

20h00 : Drenge (non, ceci n’est pas le décor d’un clip de Laibach…).

drenge oui fm
21h00 : Temples

temples oui fm

22h10 : Noel Gallagher’s High Flying Birds.

noel gallaghet oui fm

Eh oui, c’est bien lui : l’ancien leader d’Oasis qui vient de sortir un second album solo avec ce groupe aux accents ornithologiques.

Le concert de ce soir sera l’occasion de venir écouter tout ce beau monde pour pas un kopek, sur une place parisienne qui ne sait pas seulement pleurer les morts de janvier,  mais clame haut et fort sa passion pour la liberté. À défaut de mer, il y aura le ciel, le coucher de soleil et du bon son, alors viendez!

pias nites truck

Viva Zapata, viva Villa, viva Plenel!

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plenel mediapart cahuzac

Camarade Plenel. Sur Twitter, tu as publié le 19 juin une vidéo annonçant – car tu es prophète – la fin du vieux monde.

Tu as su tisser avec dévouement et persévérance son linceul. Ah, ces images de foules encagoulées partant à la conquête du ciel. Ils sont tous là de plus en plus nombreux : zombies, cavaliers de l’apocalypse, guerriers du futur. La police tire. Un camarade tombe, d’autres le remplacent. Dans les gratte-ciel de New York, les requins de la finance tremblent.

Et la foule, celle des sans-visages et des sans-dents, le peuple quoi, grossit. Ce n’est plus une vague mais un raz-de-marée. Et les uns après les autres, les lieux de pouvoir, les citadelles de l’argent roi s’écroulent. Mais surtout, à ces images destinées à mobiliser les masses populaires que tu as conviées à occuper le siège de la DGSI à Levallois-Perret, avec les « Occupy DGSI », tu as ajouté un commentaire enthousiaste. « Comme un air de zapatisme urbain ! » Rien de plus beau n’a été écrit depuis « qu’un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme ».

Tu es le seul à avoir le sens de l’épopée à une époque piétinée par des sigles horribles et déprimants : FMI, BCE, Commission de Bruxelles, CAC 40. Tu as su faire revivre la belle et héroïque légende d’Emiliano Zapata. Je te vois avec ton sombrero, la poitrine bardée de cartouchières, galopant l’air farouche à la tête de milliers de peones révoltés. Oui, tu entres dans Mexico libéré et la foule en liesse crie « Viva Plenel ». Mais peut-être était-ce avec Pancho Villa, autre chef de la révolution mexicaine moins connu que Zapata parce que ce n’est pas Marlon Brando qui l’a incarné à l’écran. Peu importe. Tous les deux ont la moustache. Comme toi…

Je n’ai pas douté un seul instant de toi : tu serais bien sûr à la tête des combattants qui, le dimanche 21 juin, devaient donner l’assaut à la DGSI. Une cible de choix. Ton Palais d’Hiver à toi. La DGSI, c’est tout un symbole : le siège de l’Okhrana tsariste. Oh pardon, succombant au charme de ton lyrisme, je me suis trompé d’époque et je dis des bêtises… La DGSI, c’est bien pire que l’Okhrana. C’est elle qui nous surveille. Qui nous guette. Qui pénètre nos ordinateurs. Qui écoute les conversations des révolutionnaires de Mediapart. Qui traque les guerriers du djihad. De merveilleux rebelles qui, hélas, se trompent de cause : c’est ici, en France, et non pas en Syrie et en Irak, qu’il faut combattre l’Empire.

Tu devais y être à la DGSI, n’est-ce pas camarade ? Et je t’ai imaginé posant crânement devant les ruines fumantes de ce repère de basse police. Ah bon ? Tu n’y étais pas ? Pourtant, je m’y suis déplacé rien que pour toi car « Occupy DGSI », sans ton panache, sans toi, Lider Maximo, c’était comme un troupeau sans berger. Sans doute, c’est à cause de ton absence que les sbires de notre police politique ont pu briser l’élan des masses.

Ah tu étais occupé ? Je comprends. Tu remontais le temps. Vers le Mexique et ses révolutions ? Non, vers la jeune République soviétique. En mars 1921. Décidé d’écraser, avec des milliers d’autres combattants de l’Armée Rouge, les insurgés de Cronstadt, des marins révoltés, anarchistes, socialistes révolutionnaires, qui s’étaient dressés contre le pouvoir bolchévique. Oui, tu étais là, répondant à l’appel du vénéré Léon Trotsky, chef suprême de l’armée. Adios sombrero ! Adios cartouchières ! Tu avais fière allure avec ta casquette à étoile rouge et ton Nagan, l’arme de service de la Tcheka, à la main. Tu fus impitoyable avec les contre-révolutionnaires : 2 168 exécutions sommaires, une balle dans la nuque.

Tu n’es pas content ? Tu n’aimes pas qu’on te parle de Cronstadt ? Sur Mediapart, le mausolée que tu t’es érigé de ton vivant et où tu seras embaumé, tu as répondu par avance à mes insinuations calomnieuses. La veille de ton vibrant appel zapatiste, tu as fait publier un texte prémonitoire (concernant mes allégations), pour dire enfin, et une fois pour toutes, la vérité sur ton combat de mars 1921.

C’était signé d’Audoux, docteur en sciences politiques et agrégé d’économie et de gestion. « Cronstadt ? C’est souvent l’argument ultime de la bourgeoisie (…) mais aussi de la petite bourgeoisie radicalisée et des anarchistes. » Suivait un cri pathétique : « Fallait-il abandonner le pouvoir aux capitalistes et aux forces blanches ? » Et cette plainte susceptible d’émouvoir les cœurs les plus endurcis : « la répression, une tragique nécessité accomplie à contrecœur ». Vous entendez : « à contrecœur » ! Qu’est-ce que ça aurait été si on y avait mis du cœur… Oui, je sais, camarade Plenel, la révolution n’est pas un dîner de gala et on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. 2168 œufs cassés. Faut vraiment aimer l’omelette.

Tout compte fait, tu as eu raison de t’évader vers Cronstadt et de ne pas venir à Levallois-Perret. D’après Rue89, qui a pris très au sérieux ton appel, ils étaient tout au plus quelques dizaines devant le siège de la DGSI. Et pourtant, tous les mouvements révolutionnaires avaient battu le rappel de leur troupe : la LDH, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat national des journalistes, Alternative libertaire, la Confédération paysanne (fallait bien une faucille pour aller avec les marteaux), SUD, le Parti de Gauche…

Pas de révolution, mais pas du tout. La DGSI est restée debout. Toujours aussi arrogante et dominatrice. En effet, cette mince, très mince, avant-garde des masses populaires était là en réalité pour un pique-nique musical. Le 21 juin, fête de la musique. Pas de la Révolution. Et ils n’ont même pas chanté « pueblo unido jamas sera vencido ».

Des révolutionnaires en peau de lapin. Des lâches. Des mous. Des pleutres. Et à voir le triste spectacle qu’ils ont offert, on peut légitimement supposer qu’ils étaient payés en sous-main par les sociaux-traîtres hollandais. Afin de discréditer l’idée même de la révolution et de porter atteinte à ta glorieuse image. Pas de pitié avec ces gens-là ! Ils ne te méritent pas. Et toi tu sais ce qu’ils méritent. Vas-y. Comme à Cronstadt.

Alain Finkielkraut et les sujets du bac philo

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alain finkielkraut academie

« La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité? », « Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral? », « Suis-je ce que mon passé a fait de moi? » : voici quelques-uns des sujets de philosophie sur lesquels les candidats au baccalauréat ont planché la semaine dernière. Ancien étudiant en lettres angoissé par les épreuves de philo, Alain Finkielkraut tire cette réflexion de ce dernier sujet : « L’homme moderne se conçoit comme sujet, il pense par lui-même, il agit par lui-même, il a la capacité de fonder son propre destin. Il est l’auteur conscient et responsable de ses paroles et de ses actes. Il pense qu’il est ce qu’il fait de lui ». Cette conception, héritée de Descartes et des Lumières puis radicalisée par Sartre, achoppe aux frontières de l’inconscient, Freud soutenant que le moi n’est pas libre de toute détermination.

Trop complexe pour vos chères têtes blondes? Ne vous en faites pas, le rectorat a transmis de strictes instructions aux correcteurs : laxisme à tous les étages, notez large!

Olivier Rey : Instruire pour reconstruire

Propos recueillis par Daoud Boughezala et Paul Piccarreta

Causeur. Najat Vallaud-Belkacem observe que le collège accentue les inégalités au lieu de les diminuer ? Peut-on lui donner tort ?

Olivier Rey. Il y a maintenant un demi-siècle que Bourdieu et Passeron ont montré, dans leur ouvrage Les Héritiers, que le système scolaire n’était pas aussi égalitaire qu’on eût aimé qu’il fût. L’école prétendait donner à chacun les mêmes chances et, en réalité, la culture générale et classique placée en son cœur donnait d’emblée un avantage à certains, un handicap à d’autres. Pour les fils et filles de bourgeois, la culture scolaire se trouvait en continuité avec la culture familiale, tandis que, pour les fils et filles d’ouvriers, il fallait, en plus des matières enseignées, apprendre à maîtriser des références et des codes sociaux étrangers. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le taux des réussites des uns fût supérieur à celui des autres. Sur ce point, le discours de Bourdieu et Passeron est parfaitement fondé. La catastrophe vient ensuite : parce que l’école n’empêchait pas une certaine reproduction sociale, on l’a rendue responsable de ce que, dans la mesure de ses moyens, elle atténuait. Même si, en effet, la culture générale et classique autour de laquelle l’école s’est constituée, les disciplines qu’elle enseignait avantageaient certains, en désavantageaient d’autres. [access capability= »lire_inedits »]

Doit-on comprendre qu’au nom de l’égalité vous soutenez la réforme du collège ?

Non, car au lieu d’être sensible aux inégalités que l’école permet de surmonter, on ne songe qu’à celles qu’elle laisse subsister ; au lieu d’être sensible aux chances, même inégales, que la culture générale et classique et l’enseignement des différentes disciplines offrent à tous, on ne voit dans cette culture et cet enseignement qu’un instrument de domination  à supprimer. De nombreuses générations ont pu voir dans cette école un lieu d’ouverture et d’émancipation. Mais, depuis quarante ans, on s’emploie à démanteler la transmission du savoir. Avec quel résultat ? Le niveau général baisse, et on prive toujours davantage les enfants des classes populaires de la culture à laquelle l’école pouvait les ouvrir et s’employait à les initier. Moins on se montre exigeant à l’école – par crainte de se monter « élitiste » –, plus on donne de l’importance au milieu social – plus on permet, par exemple, au « suivi » extrascolaire et aux diverses stratégies des nantis de suppléer à l’absence de talent de leurs enfants.

En ce cas, pourquoi vous opposer aux tentatives de démocratisation de l’accès aux classes bilingues et au latin-grec ?

Il ne s’agit pas de démocratiser, mais de supprimer. Il se trouve qu’après quatre décennies de réformes de ce genre, la proportion d’étudiants d’origine populaire dans les grandes écoles françaises a chuté de moitié et, d’une manière générale, la reproduction sociale a considérablement augmenté. Normalement, toute personne un tant soit peu attachée à l’idée d’égalité des chances devrait en tirer la conclusion que la voie suivie n’est pas la bonne. Mais non : les gouvernements successifs tirent argument de la dégradation de la situation pour renforcer les mesures qui dégradent la situation. La réforme du collège proposée aujourd’hui est une étape supplémentaire, et caricaturale, de ce processus démoniaque. Disant cela, j’ai conscience d’entrer, aux yeux de Mme Vallaud-Belkacem, dans la catégorie des pseudo-intellectuels. Plus exactement, étant trop obscur pour mériter ce titre, disons que je suis un pseudo-intellectuel de Ligue 2, menacé de relégation en National.

Dans votre dernier livre, Une question de taille (Stock, 2014), vous faites un pas de côté par rapport aux défenseurs de l’école républicaine et remettez carrément en cause le principe d’Éducation nationale. Pour quelles raisons ?

Lors de la Révolution française, les tenants de l’Instruction publique, comme Condorcet, se sont opposés aux partisans de l’Éducation nationale, comme Lepeletier ou Rabaut Saint-Étienne. Pour Condorcet, la puissance publique devait se contenter d’instruire, afin de respecter l’indépendance des opinions et de ne pas empiéter sur les droits et devoirs des familles. Il eut la tête coupée, mais, au sortir de l’épisode révolutionnaire, ce fut l’Instruction publique qui s’imposa.

Ce n’est qu’en 1932, sous le gouvernement d’Édouard Herriot, que cette dernière céda la place à l’Éducation nationale, qui règne depuis. Indépendamment des circonstances particulières qui l’ont suscité, ce changement de dénomination appelle et entérine une évolution de fond des sociétés modernes : la délégation éducative, qui conduit les familles, et les adultes en général, à s’en remettre de façon toujours plus prononcée à un service spécialisé, les établissements scolaires, pour l’éducation des enfants. Cette évolution continue tient pour partie au fait que nos sociétés dépendent de plus en plus, dans leurs structures, de savoirs systématiques qui demandent à être appris de façon systématique (encore faudrait-il que l’école demeure fidèle à cette mission). Elle a aussi des raisons économiques : dans un monde qui divise le travail à l’extrême afin d’augmenter la productivité, il est dans la logique des choses que des spécialistes désignés s’occupent des enfants pendant que tout un chacun accomplit sa tâche. Elle répond également à des motifs politiques : l’école comme creuset d’une culture commune, dans un monde qui s’est délié de la tradition (mais la culture de masse est devenue bien plus efficace qu’elle sur ce terrain), et comme lieu d’ouverture des possibles à chaque nouveau citoyen, indépendamment de ses origines.

Donc vous ne renoncez pas à la promesse d’émancipation qu’est l’école républicaine, particulièrement pour les plus modestes…

Mais cette promesse est de moins en moins bien tenue, en raison même des réformes censées permettre son accomplissement. Par ailleurs, la délégation éducative, qui est allée trop loin, produit des effets délétères. Par paresse, facilité, découragement, ou simplement parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, les parents, les

familles, les adultes renoncent à éduquer les enfants et les jeunes, laissant ce soin au Léviathan scolaire qui prétend si bien s’en charger. L’école se retrouve alors seule et se révèle structurellement incapable d’assumer la tâche exorbitante qu’elle s’est arrogée. Aussi gigantesque soit l’institution, elle est débordée. Autrefois, l’école s’attachait à instruire des êtres que leurs parents et la société en général étaient chargés d’éduquer. Désormais en situation de monopole, elle doit tout faire. Et elle n’y arrive pas. Elle y arrive d’autant moins que, de plus en plus souvent, en cas de conflit, elle se heurte à la résistance des parents eux-mêmes, qui prennent le parti de leurs enfants contre une institution accusée d’être traumatisante. Il est permis d’y voir un effet pervers de l’inflation scolaire, une vengeance des parents contre un système qui les a dépossédés de leurs propres compétences éducatives.

Si vous rejetez à la fois l’égalitarisme niveleur de la ministre et l’Éducation nationale stricto sensu, quel modèle alternatif recommandez-vous ? L’école libre et autogérée ?

Au point où nous en sommes, il me semble que l’école ne pourrait retrouver une certaine vigueur qu’en acceptant, au préalable, de se contenter d’un rôle limité : instruire. Car c’est sa prétention à être la grande éducatrice qui lui ôte désormais toute possibilité de se démarquer du monde tel qu’il va. L’école ne saurait à la fois constituer une zone à part, protégeant les jeunes d’une société entièrement livrée à l’économie et à la consommation, et élargir toujours davantage son emprise, ce qui finit fatalement par la mettre en phase avec ce qu’elle prétendait tenir à distance. Il faudrait délivrer la société de l’intoxication scolaire pour que l’école puisse redevenir elle-même.[/access]

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*Photo : Hannah.

Grèce : ces socialistes qui veulent garder leurs pantoufles

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Le traitement de la crise grecque est un grand révélateur. Au-delà des débats techniques et désormais de plus en plus politiques, on commence à voir au grand jour les véritables motivations des uns et des autres. Il est clair que pour des gens comme Sapir, Lordon, et Charles Gave,  dans des genres très différents, le clash et le Grexit serait une divine surprise. La preuve définitive que l’euro n’était qu’une cochonnerie. En face, il y a ceux qui ont partagé l’espoir européen, s’inquiètent et voudraient bien le préserver encore. Et au milieu ceux qui n’aiment pas les crises et voudraient que l’on s’en sorte sans casse.

Il y a aussi nos amis allemands qui ont soigneusement chassé leur naturel qui fait pourtant des retours soudains. « La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. » Phrase publiée dans Die Welt, quotidien fort sérieux. Qui poursuit «C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences.»  Donc les Grecs, c’est rien que des métèques. Ils n’ont pas les bons gènes et par conséquent n’ont rien à faire dans l’UE. Chers amis, on n’aime pas trop ce genre de propos. Et encore moins quand ce sont des Allemands qui les tiennent.

Et puis il y a ceux qui ont carrément peur. Leur inquiétude s’est transformée en angoisse. Pour leurs petits intérêts. Ils commencent à élever le ton. À l’aide de mauvaise foi et d’arguments d’autorité. Regardons de plus près une belle illustration de cette nervosité avec l’article publié par Les Échos la semaine dernière.

Dans « l’organe central du CAC 40 » avec un titre qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions,: «Grèce: ne laissons pas M. Tsipras braquer les banques ! ». Les auteurs? Au-delà du courageux anonymat «Les Gracques sont un groupe informel d’anciens hauts fonctionnaires socialistes ». Une rapide recherche sur Internet va nous donner quelques noms et nous apprendre que le terme « ancien » se rattache au statut de fonctionnaire. Socialistes ils le sont toujours, joli peloton de pantoufleurs gloutons, tels que le PS en produit avec une régularité métronomique.

N’insistons pas sur l’usurpation déplaisante du nom « Les Gracques ». Et passons au texte soumis aux lecteurs du journal du patronat : «Un membre de l’Union européenne, la Grèce, a pourtant rejoint la Zambie comme pays ayant retardé ses échéances ; et elle rejoindra peut être demain le Zimbabwe au ban des nations ayant fait défaut à la solidarité internationale ». Il y avait pourtant d’autres exemples récents: Russie, Argentine ou Islande. Non, la Grèce, se comporte comme le dernier des bantoustans africains. Comparaison choisie, fleurant bon son racisme inconscient.

« Les Grecs » maintenant. On ne vous parle pas de la Grèce, des gouvernements qui l’ont dirigé, des couches sociales qui en ont profité et de ceux qui se sont servis au passage. Non, on vous parle « des Grecs », ces feignants, ces profiteurs qui se sont gavés et qui veulent le beurre et l’argent du beurre. Ces gens-là «ont gaspillé leur chance. Plutôt que de moderniser leur économie pour la rendre compétitive et d’investir dans l’infrastructure d’un Etat, ils ont distribué prébendes et revenus, sans que la productivité ne s’améliore ni que la croissance vienne d’autre chose que de la consommation. » Mais dites donc, qui sont ces gaspilleurs ? Qu’y a-t-il derrière ce «ils » bien commode ? Les retraités à 300 euros par mois ? Les paysans du Péloponnèse ? Les infirmières au chômage ? Évidemment non, alors qui? On ne saura rien sur ceux qui ont tout décidé et tout couvert. Ce serait du populisme que d’identifier les responsables. Alors on ne dit pas « la Grèce », mais « les Grecs », petite manipulation à visée démagogique. Symétrique de celle qui consiste à calculer par foyer fiscal français ce que coûterait une faillite de la Grèce. Les Grecs conduits par un braqueur de banque, veulent vous voler on vous dit !

Aux marchés financiers, nos anciens fonctionnaires font quand même un petit reproche : «Les marchés financiers ont commis la faute de financer trop longtemps ces déficits. Leur perte n’a pas été couverte entièrement par les contribuables ». Ces pauvres marchés financiers, dont chacun sait l’humanisme militant, ne fonctionnent pas, par et pour la spéculation. Et avec « les grecs » ils ont été trop gentils. En finançant trop longtemps des déficits, ce qui rappelons le, en droit s’appelle « du soutien abusif », normalement lourdement sanctionné. Là, les pauvres, on les plaint parce qu’ils ont pris des risques, se sont plantés et que le contribuable n’a pas tout remboursé !

Vous savez ce qu’ils ont fait ensuite, les Grecs ? «Les comptes étaient en train de s’équilibrer et la croissance de repartir, quand les Grecs ont approuvé le mandat que le gouvernement rouge-brun de M. Tsipras se faisait fort de mener à bien. »

Ils ont voté démocratiquement pour une coalition évitant de céder aux sirènes, d’Aube Dorée, véritable parti nazi celui-là. Pour ces socialistes français, flirtant de près la crapulerie, vraie gauche et fascistes à chemise brune c’est la même chose.

Ces gens n’ont pas beaucoup d’amour-propre, il, ne craignent pas non plus la contradiction. Stigmatisant la tentative « d’extorsion en menaçant ses partenaires européens de provoquer une déflagration financière contagieuse qui menace toute l’union monétaire et toute l’économie européenne. » Nous y voilà. Tout en disant que la Grèce « surestime sa main », que même pas peur, qu’il n’y aura aucune contagion, que les autres pays du sud vont très bien qu’ils ont été « exfiltrés » (sic), que la BCE achète massivement leurs obligations (tiens tiens). Puis ils poursuivent qu’il est hors de question que la Grèce « parte avec la caisse » qu’il faut donc les laisser sortir de l’euro et de l’UE. Que ce sera l’apocalypse pour les Grecs. Qui ne fera que confirmer leur statut ontologique de clochards et de minables, toute la tribune suintant un mépris finalement assez écœurant pour la « Grèce, qui est petite, avec un PIB inférieur à la quinzième ville chinoise ». Membre de l’UE mais «qui n’aurait jamais dû y entrer ». Tout le reste est à l’avenant mais on va s’en tenir là. Profondément déplaisant.

Il aurait été possible d’argumenter et d’exposer une position tout à fait défendable. La partie qui se joue est extrêmement délicate et je me garderai personnellement d’aborder le débat de façon péremptoire. Alors pourquoi, ces enfants gâtés de la République perdent ils à ce point leur sang-froid en produisant ce tract vulgaire et finalement assez indigne ?

Serait-ce parce que, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, la question serait désormais surtout politique? La façon dont va se traiter (résoudre ?) La question grecque est essentielle pour l’UE et pour l’euro. L’Union encalminée, confrontée à la défiance des peuples saura-t-elle trouver les ressources pour sortir d’une crise incontestablement dangereuse ? Il y aura de toute façon un avant et un après.

Pour en débattre, chacun s’exprime à partir de son lieu politique, économique, sociologique. Et c’est en cela que ce débat est un révélateur. Les Allemands à partir des intérêts de l’Allemagne, le gouvernement français à partir aussi des intérêts de l’Allemagne.

Notre peloton « d’anciens hauts fonctionnaires socialistes », qui ne veut surtout pas que ça change, à partir d’où s’exprime- t-il? Des lieux où s’est déployée leur petite caste. Et à partir de leurs intérêts économiques et matériels les plus étroits. Du fond de leurs pantoufles épaisses, qui doivent leur assurer niveau de vie très confortable et totale sécurité qu’ils tiennent à préserver. Alors, ils commencent à prendre peur. Surtout, ne touchons à rien, les Grecs doivent payer !

Ils savent bien que la contrepartie de leurs avantages est une fidélité sans accroc au capitalisme financier. Défendre leurs intérêts, et servir les véritables maîtres.[1. De « fonctionnaires arrivistes » seraient-ils devenus ces « affairistes sans honneur » dénoncés par Charles de Gaulle au moment de la capitulation de 40 ?[1. « Le 17 juin 1940….Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude ». Charles De Gaulle, discours du 18 juin 1941 au Caire.]

*Photo : © AFP EMMANUEL DUNAND.

Irak : tous les anciens baathistes ne sont pas avec Daech

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Chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, associée au CERI-Sciences Po, à l’IREMAM et à la FRS, Myriam Benraad est notamment l’auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’Etat islamique (Paris, Cavalier Bleu, 2015). Son décryptage de la décomposition de l’Irak après l’opération militaire américaine de 2003 apporte un éclairage nouveau sur la genèse et le développement de l’Etat islamique. Né sur les décombres de la nation irakienne, Daech ne pourra être défait que par la coalition de ses opposants sunnites et chiites, avec le concours de l’ensemble de la communauté internationale, de l’Arabie Saoudite à l’Iran. Une équation qui reste à construire.

Daoud Boughezala. Sous l’égide de la France, la conférence de Paris a récemment réuni plusieurs pays de la coalition contre l’État islamique (EI), dont des représentants du gouvernement irakien. En l’absence de l’Iran, dont l’armée et les milices combattent Daech en Irak, est-il possible de développer une stratégie militaire et politique crédible contre l’EI ?

Myriam Benraad. En septembre 2014, lors d’une première conférence qui s’était tenue à Paris pour faire le point sur la lutte contre l’État islamique, Washington avait déjà jugé la présence de l’Iran à la table des discussions non souhaitable. Il existe plusieurs raisons à cette absence, pour ne pas dire à cette exclusion délibérée. Tout d’abord, la vive opposition en coulisses des régimes sunnites du Golfe, à commencer par le royaume saoudien, à toute présence diplomatique de Téhéran, État ayant multiplié les ingérences au Moyen-Orient ces dernières années. Depuis 2003, l’Iran a indiscutablement étendu son influence en Irak en tirant profit, au premier plan, de l’invasion militaire américaine et des dissensions politiques et communautaires déchaînées sur les ruines du parti Baath. Ensuite, le rôle iranien jugé néfaste car ayant « vassalisé » le gouvernement de Bagdad, chiite, au détriment des sunnites réduits au rang de minorité et exclus des décisions. Dans ces circonstances, une réconciliation nationale n’a jamais pu voir le jour. L’Iran, enfin, a apporté un soutien indéfectible aux milices chiites (dont certaines qui concurrencent l’exécutif irakien, voire le menacent, et affaiblissent les forces régulières). Ces milices qui combattent aujourd’hui Daech et prétendent « libérer » les territoires du joug djihadiste poursuivent, pour certaines, une logique clairement confessionnelle, ce qui rend leur implication extrêmement problématique car elle alimente le cycle des représailles, tout en relégitimant le discours des djihadistes auprès des populations. Daech continue, en effet, de se présenter comme le dernier rempart contre un « déferlement » des miliciens chiites et la « désunnification » de l’Irak, ce qui éclaire en large part sa résilience idéologique, politique mais aussi tactique.

Le rétablissement de l’armée irakienne, sa reprofessionnalisation face à tous les maux qui la gangrènent (corruption, népotisme, clientélisme et communautarisme), sont donc essentiels pour éviter une « milicisation » encore plus grave de l’appareil d’État et surtout faire en sorte d’amener les hommes armés de tous bords, miliciens chiites comme combattants repentis ou tribus sunnites, à intégrer un nouvel appareil militaire et sécuritaire, doté d’un véritable esprit de corps et dont dépendra l’avenir de l’Irak comme nation – c’est d’ailleurs autour de l’armée que s’est construit le pays au cours du XXème siècle. Concernant l’Iran ainsi que les puissances sunnites de la région, il ne faut pas entretenir une vision naïve de leurs stratégies respectives. Qu’il s’agisse de l’Iran, non convié à Paris, ou des régimes sunnites dont nous avons fait nos alliés, tous ces acteurs jouent leur carte dans le présent maelstrom, selon des logiques d’États froides et cyniques, se livrant des guerres par procuration en Irak et en Syrie sans vraiment se préoccuper des conséquences tant qu’elles ne les touchent pas de plein fouet. Par ailleurs, on touche ici aux limites mêmes de l’intervention occidentale, dont la marge de manœuvre est en réalité très faible, au double plan militaire et politique du fait de ses lourdes erreurs passées.

En y envoyant ses Gardiens de la Révolution et en appuyant des milices chiites en Irak, la République islamique vise-t-elle vraiment à éradiquer Daech ?

Les milices chiites en Irak ne constituent pas un bloc monolithique et certaines sont beaucoup plus radicales que d’autres. Actuellement, on recense entre 60 000 et 120 000 hommes armés qui se trouveraient dans les rangs des « unités de mobilisation populaire » (Hachd al-cha‘abi en arabe), lesquelles sont en partie contrôlées par le gouvernement du Premier ministre Haïdar al-Abadi, qui les a appelées à la rescousse au moment de la chute de Ramadi au mois de mai, et en partie à la solde de l’Iran. Certains de ces miliciens chiites luttent sur le terrain aux côtés de tribus sunnites, comme dans la province de Salahaddin, et ne se sont pas rendues coupables d’exactions comparables à celles de Daech. Cette frange doit être normalisée et éloignée des influences extérieures afin de recomposer la future armée irakienne et, ce faisant, reconstruire l’État irakien. Ce qui est bien plus problématique dans le contexte actuel, c’est la présence de milices chiites appuyées directement par l’Iran et qui répondent de ses instructions, en marge du gouvernement irakien. Celles-ci sont étroitement coordonnées par le corps des Gardiens de la Révolution, notamment le général Qassem Soleimani, vétéran de la guerre Iran-Irak. Parmi elles, on peut citer l’Organisation Badr, établie en Iran en 1982 et visant l’instauration d’une République islamique chiite irakienne, la Ligue des Justes (‘Asa’ib Ahl al-Haq, aux mains de l’Iran et entretenant des liens étroits avec l’ancien Premier ministre chiite Nouri al-Maliki) et les Brigades du Hezbollah irakien.

Si beaucoup seraient tentés de les présenter comme « libératrices », en particulier en Occident où décideurs politiques et opinions publiques pris de panique cherchent coûte que coûte des solutions (lesquelles n’en sont pas une fois confrontées à la réalité de terrain…), ces milices chiites sont souvent aussi brutales que les djihadistes et ont commis des crimes graves contre les populations civiles sunnites (enlèvements et exécutions arbitraires) relevés par plusieurs ONG. Amnesty International, par exemple, considère que le gouvernement irakien a donné carte blanche à certaines milices chiites pour se venger des sunnites, naguère décrits comme la « colonne vertébrale » du régime de Saddam Hussein et désormais collectivement assimilés à Daech alors qu’ils en ont souvent été les premières victimes dans les territoires sous l’emprise du groupe djihadiste.

À la perspective d’un État irakien fort et pluriel, Téhéran préfère-t-il l’hypothèse d’une partition du pays ? 

De toute évidence, pour des questions d’hégémonie, l’Iran n’a aucun intérêt au rétablissement d’un Irak fort, qui retrouve son ancien poids régional. N’oublions pas non plus que l’Irak était l’ennemi juré de la République islamique iranienne, dont les dirigeants ont exulté en 2003 lors du renversement du régime baathiste par les troupes américaines. Depuis, l’Iran n’a cessé de multiplier ses ingérences et de renforcer ses canaux d’influence, au point que les nominations au sein du gouvernement irakien ne se font jamais sans son aval. C’est cette situation qui, en large part, a aliéné les sunnites au processus de transition, perçu comme illégitime car produit d’une occupation étrangère et entièrement dominé par les chiites et leur parrain iranien. Daech a bâti toute sa popularité sur son opposition à la « Perse » et aux « mécréants safavides », pour reprendre le langage médiéval des salafistes-djihadistes, convaincus qu’ils rejouent en Irak la grande Histoire de l’islam. Nombre de sunnites, qui n’étaient pourtant pas hostiles à leurs concitoyens chiites, ont développé des discours de plus en plus caricaturaux et revanchards à mesure que Bagdad était perçue comme une capitale chiite. Leur guerre de sécession actuelle et l’offensive de Daech ne peuvent, par conséquent, être dissociées du rôle joué depuis 2003 par l’Iran.

À terme,  le radicalisme de Daech ne lui aliénera-t-il pas la rue sunnite irakienne ?

Les baathistes ont endossé, depuis l’invasion militaire des États-Unis, un rôle central dans la formation et le développement de l’insurrection armée sunnite en Irak. Ceci a principalement résulté de la « débaasification » – purge de l’ancien régime, inspirée de la dénazification de l’Allemagne par les Alliés en 1945 et ayant conduit à l’effondrement de l’État irakien, déjà ravagé par des années de guerres et de sanctions – et des opérations singulièrement brutales lancées contre eux par l’armée américaine dans le « Triangle sunnite ». Est-il aussi besoin de mentionner ici le démantèlement dévastateur de l’armée irakienne par l’administrateur civil américain Paul Bremer en mai 2003 ? « Encerclés et traqués », pour reprendre la formule de la coalition, les baathistes ont donc constitué les première cellules du soulèvement et se sont parfois très tôt rapprochés de la mouvance salafiste, en particulier des combattants d’Al-Qaïda, puis de l’État islamique d’Irak proclamé pour la première fois en octobre 2006. Pour autant, s’ils partagent globalement avec les djihadistes un souci de revanche des sunnites, les baathistes et insurgés se sont opposés de nombreux sujets, qu’il s’agisse des modalités de la lutte armée ou de ses objectifs finaux.

Le dernier discours attribué à l’ancien vice-président de Saddam Hussein Izzat Al-Douri révèle-t-il des failles dans l’alliance de circonstance entre anciens baathistes et djihadistes ?

Le discours d’Izzat Ibrahim al-Douri en date du 15 mai, dans lequel il dément sa mort et s’en prend à Daech, est révélateur de ces clivages. Il illustre combien les baathistes, dans l’après-2003, sont restés divisés face à la succession des événements. Cet enregistrement permet de surcroît de nuancer la thèse selon laquelle les baathistes auraient incarné les têtes pensantes de Daech. Cette thèse est en partie fondée, surtout en ce qui concerne les membres des anciennes forces paramilitaires du régime et des mukhabarat (services de renseignement), mais tous les baathistes ne se sont pas rangés sous la bannière des djihadistes et ont même fait les frais de leur ultraviolence au cours de règlements de compte particulièrement sanglants dans le camp sunnite. Ce qui est frappant, en revanche, c’est l’obsession alimentée par la classe politique au sujet de ces anciens personnels du régime et la trace omniprésente laissée par le parti Baath dans le débat politique, synonyme de toutes les paranoïas et de toutes les craintes. Al-Douri a ainsi été présenté comme le « cerveau » de l’État islamique par le gouverneur de Salahaddin ; avant cela, Washington avait longtemps nourri l’idée d’une insurrection sunnite orchestrée de longue date par Saddam Hussein.

Tentant de rompre avec la politique sectaire et confessionnelle de son prédécesseur Al-Maliki, le Premier ministre irakien Al-Abadi a engagé des bataillons majoritairement sunnites dans la bataille de Ramadi. Or, malgré leur surnombre, ces derniers n’ont pas montré plus de bravoure que l’armée irakienne, majoritairement chiite, qui avait piteusement déserté Mossoul l’été dernier. Comment expliquez-vous ces échecs à répétition ?

Les contingents dépêchés à Ramadi, issus de l’armée régulière à majorité chiite comme des forces tribales sunnites locales, n’étaient en réalité pas aussi nombreux sur le terrain. Ils n’étaient surtout pas suffisamment entraînés, sous-équipés et sous-armés face à un groupe djihadiste dont les combattants sont connus pour leur détermination à mourir en martyrs. Ces bataillons se sont révélés incapables de faire face à l’assaut (qui couvait depuis des mois) et aux méthodes redoutables de l’État islamique, entre guérilla urbaine et attentats-suicides. Il n’y a aucune surprise dans ce constat et il était à prévoir que la contre-offensive ne serait pas aisée, en dépit des annonces initialement optimistes faites par Washington et Bagdad. Il y a encore quelques mois, n’annonçait-on pas une reprise rapide de Mossoul avant l’été 2015 ?

Outre les dysfonctionnements de l’armée, manque irrémédiablement dans l’équation militaire présente une variable décisive : les sunnites, qui vivent depuis de longs mois sous le joug de Daech et doivent impérativement intégrer la campagne contre l’EI. Or ces derniers ne se mobiliseront pas si un après-État islamique signifie un retour au statu quo ante, qui leur était insupportable. Dès la fin de l’été 2014, les États-Unis ont engagé des pourparlers avec les tribus sunnites pour qu’elles coopèrent de nouveau avec eux. L’idée était de parvenir, en un an seulement, à mettre sur pied une force tribale s’inspirant du premier « Réveil » des tribus (Sahwa en arabe) et apte à combattre efficacement Daech. Le général à la retraite John Allen, ancien adjoint du commandant en chef des forces américaines David Petraeus dans la province d’Al-Anbar et nommé en septembre 2014 au poste d’émissaire de la Maison Blanche contre les djihadistes, entendait s’appuyer sur ses contacts noués avec les tribus d’Al-Anbar pour mettre en branle cette « Sahwa 2.0. » et en faire un pilier de la stratégie de la coalition. Il s’agissait de remobiliser les tribus dans un cadre plus institutionnel, en l’espèce une garde nationale qui appuierait les frappes aériennes, serait encadrée par les conseillers militaires américains et les forces spéciales, et coopèrerait avec l’armée irakienne, les peshmergas kurdes et d’autres groupes d’auto-défense.

Prometteuse, cette politique ne s’est néanmoins pas concrétisée. La Sahwa a tout d’abord laissé un héritage bien plus amer qu’il n’y paraît de prime abord, tissé de rivalités entre tribus, de soupçons de corruption et de dépendance financière à l’égard des États-Unis et du gouvernement irakien. Ensuite, les tribus se sont divisées entre une adhésion au « califat » des djihadistes et son rejet, certains cheikhs ayant « perdu » les membres de leur clan. Cette dialectique rend très complexe la création d’une force militaire cohérente. L’État islamique a d’ailleurs anticipé l’éventualité d’un nouveau retournement tribal et assassiné des centaines de membres de tribus qui avaient annoncé prendre les armes. Alors que beaucoup était attendu du cabinet d’Al-Abadi, choisi en partie pour améliorer les relations avec les sunnites et leur fournir des armes, les tribus n’ont reçu aucun équipement sérieux à ce jour.

Aux États-Unis, certains Républicains estiment que la situation en Irak début 2009 était plutôt stable mais que la décision d’Obama de retirer les forces américaines en décembre 2011 a provoqué le chaos actuel. Le maintien d’une présence américaine musclée aurait-il pu empêcher l’écroulement de l’armée et de l’État irakiens ?    

Pareilles réactions ne sont guère étonnantes, compte tenu des critiques acerbes adressées à  Barack Obama sur la question de sa politique étrangère au Moyen-Orient depuis 2008 et sa première investiture, et ce jusque dans son propre camp. Le président américain avait axé sa campagne électorale autour du retrait militaire définitif des troupes américaines d’Irak ; à ce sujet, il aura eu le mérite d’être cohérent. Les critiques sont déjà plus valables lorsqu’il s’agit de revenir sur les déclarations qu’il avait faites, en décembre 2011, concernant la situation de l’État irakien, qu’il jugeait rétabli, souverain et représentatif de son peuple. Bien entendu, il n’en était rien et la crise couvait depuis de longs mois entre le gouvernement d’Al-Maliki et les populations sunnites des provinces qui réclamaient déjà leur autonomie sur le modèle des Kurdes. La situation a certes implosé au lendemain du retrait des États-Unis lorsqu’Al-Maliki, tout entier tourné vers une restauration autoritaire à son avantage, a fait prononcer un mandat d’arrêt contre le vice-président et Frère musulman Tareq al-Hachémi ; il est peu probable, en revanche, que le maintien d’une force militaire étrangère aurait, à ce stade de pourrissement, permis d’inverser le cours des événements.

Rappelons aussi que les États-Unis ont, au premier plan, pavé la voie au chaos actuel du fait de leur intervention aussi idéologique qu’improvisée en 2003. L’idée que le prolongement de leur présence aurait permis d’éviter un bain de sang est donc sans fondement, notamment au regard d’une décennie d’occupation catastrophique qui n’a fait, au contraire, que polariser la société irakienne. L’armée irakienne ne s’est pas effondrée d’elle-même : elle a été dissoute par la coalition. L’État et ce qu’il restait d’institutions à Bagdad et au sein des provinces ont été détruits dès la fin du régime baasiste. Mais l’exercice qui consiste à réécrire l’Histoire en permanence pour culpabiliser les uns ou absoudre les autres n’a, en fait, que peu d’intérêt car les responsabilités dans ce désastre sont amplement partagées. Et l’Occident, à nouveau, n’a que peu de prise sur les bouleversements qui déchirent l’Irak, le Moyen-Orient, et renvoient de manière plus profonde au legs postcolonial et à sa remise en cause, ainsi qu’aux séquelles effroyables de l’autoritarisme dans cette région.

Irak, La Revanche De L'Histoire

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*Photo : Gregorio Borgia/AP/SIPA. AP21203110_000002.

Sarkozy et les migrants: tempête dans une fuite d’eau

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Les propos de Nicolas Sarkozy comparant l’afflux de migrants en Méditerranée à une «fuite d’eau» ont suscité un tollé à gauche. Mais avant de s’ériger en censeurs, certains auraient dû écouter la suite du discours de l’ancien président. Ils se seraient aperçus que le passage qui lui est reproché était immédiatement complété par : « ce qui est dramatique dans tout ça est que ce sont des êtres humains… ». Et, lorsqu’on écoute l’ensemble des propos, il apparaît clairement que son intention était de tourner en dérision le dispositif établi par les autorités européennes et non de plaisanter au détriment des malheureux migrants.

Le comble du ridicule est que le Président de la République et le Premier ministre se sont crus obligés de se joindre à la meute en utilisant les perpétuelles formules convenues de la gauche moralisatrice.

Or, ce que l’on peut reprocher au Président des Républicains, ce n’est pas de critiquer la politique migratoire de l’Europe, fusse-t-il sur un ton humoristique un peu lourd, mais de n’apporter à court terme aucune solution humanitaire au problème urgent auquel les nations du vieux continent sont confrontées. Depuis qu’il est revenu en politique, Sarkozy a pris l’habitude dans chacun de ses meetings de faire des plaisanteries, souvent pas très drôles mais dont il est très fier, au point qu’il en rie lui-même avant tout le monde. La maladroite phrase qui lui vaut ces derniers déboires n’en est qu’un exemple supplémentaire, elle n’est certes pas très glorieuse mais elle ne justifie pas le mauvais procès qu’on lui fait.

Les médias ont largement contribué à la confusion car ils ont presque tous reproduit en chœur les paroles de Nicolas Sarkozy en les isolant de leur contexte. Pour ma part, si je fais partie des deux tiers des français qui ne souhaitent pas son retour, je ne me sens pas pour autant autorisé à lui faire un procès d’intention déloyal. Après tout, les raisons d’attaquer l’ex-chef de l’État sur le fond ne manquent pas. À force d’imiter le quinquennat sarkozyste, François Hollande et Manuel Valls l’auraient-ils oublié?

Athènes 2015 : Un remake soft de Santiago 73?

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allende grece chili tsipras

Avant, quand on voulait faire plier un pays qui ne se soumettait pas aux exigences du capitalisme, on organisait un putsch. Cela avait le mérite de la franchise et au moins, les choses était claires: le 11 septembre 1973, les chars de Pinochet entraient dans Santiago, le palais présidentiel de la Moneda était bombardé par des avions de combat et Allende mourait les armes à la main après un ultime discours bouleversant.

Chacun pouvait se faire une idée de la brutalité de la chose, même sans connaître  tous les tenants et les aboutissants: les chiffres les plus modérés estiment à trois cents le nombre de disparus dans les deux semaines qui suivirent le putsch et à dix fois plus sur la période où la junte te militaire exerça le pouvoir. On ne parle évidemment pas des partis et des syndicats interdits et de la fin de la liberté de la presse.

Il y eut des gens pour approuver à l’époque comme il y a des gens pour approuver ce que l’on fait subir à la Grèce. Après tout, les USA n’allaient pas laisser s’installer à ses portes un régime de type socialiste, même élu tout ce qu’il y a de plus démocratiquement. Ils n’allaient pas non plus risquer un effet domino. Cuba et les tentatives du Che en Bolivie, c’était déjà largement suffisant. C’est pour cela que Nixon avait demandé dès l’élection d’Allende en 70, selon ses propres termes de «faire hurler l’économie chilienne». On se souvient le plus souvent, en matière de hurlement économique, de la grève des camionneurs financée par la CIA, via le syndicat des routiers américains. Dans un pays  comme le Chili, étroit et très long, c’était la paralysie assurée. Les difficultés d’approvisionnement des commerces et des stations services pour tenter d’exaspérer la population devaient rendre logique et acceptable le coup de force.

Aujourd’hui, pour faire plier la Grèce, la Commission européenne, l’Eurogroupe, la BCE et le FMI ont d’autres moyens. On est dans une époque postmoderne qui n’aime plus les grands récits et sait mieux cacher ses intentions de domination réelle. Les marchés, la propagande unilatérale des «experts» et certains médias ont remplacé les chars et les escadrons de la mort mais le décor est le même. Et peut-être aussi le résultat.

Les faits sont là pourtant : les Grecs ont démocratiquement élu le 25 janvier un parti de gauche radicale, Syriza. Très symboliquement, ce parti a trouvé ses députés d’appoint dans la droite souverainiste des Grecs indépendants   comme pour mieux illustrer La rose et le réséda d’Aragon : «Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat/Fou qui songe à ses querelles/Au coeur du commun combat».  Mais cette onction par les électeurs dans un pays qui a inventé la démocratie et où l’on trouve les plus anciennes racines historiques et philosophiques d’un continent que l’UE prétend aujourd’hui représenter dans son intégralité, elle ne signifie rigoureusement rien pour ceux qui jouent le rôle de petits télégraphistes de ces fameux « créanciers ».

Il est vrai que l’on peut estimer que la logique qui préside au putsch larvé qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui est là depuis le début de la crise grecque, c’est-à-dire 2010. De mémorandum en mémorandum, la Troïka (UE, BCE, FMI)  se moquait bien de la majorité présente à la Vouli, le parlement hellène : Pasok, conservateurs de la Nouvelle Démocratie ou grande coalition des deux, qu’importe le flacon pourvu que les créanciers obtiennent ce qu’ils veulent et vite. Ce qui a changé avec la victoire de Syriza, c’est que cette fois-ci, ça résiste, ça résiste vraiment.

Ainsi, l’incroyable Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe a pu déclarer deux jours après le scrutin: « Les Grecs doivent comprendre que les problèmes majeurs de leur économie n’ont pas disparu du seul fait qu’une élection a eu lieu. » Ce qui signifie, si l’on y réfléchit bien, que c’est l’économie (ou plutôt une certaine vision de l’économie) qui prime sur tout le reste, et notamment sur le politique alors que le primat du politique est tout de même, précisément, ce qui fonde la démocratie.

Le paradoxe est que l’on accuse aujourd’hui la Grèce de ne pas respecter les traités signés avec l’UE mais que pour qui sait lire les déclarations réitérées de Syriza, il ne s’agit pas tant de sortir de l’euro, ce qui n’a jamais été dans son programme, que de refuser un maintien dans la monnaie unique si celui-ci est assorti de conditions tellement draconiennes qu’elles en deviennent insoutenables. C’est là où se mesure tout l’aveuglement politique de l’UE : pousser un gouvernement élu par un peuple à bout de force, un gouvernement clairement mandaté pour en finir avec l’austérité, dans ses derniers retranchements, sans prendre en compte son opposition à une politique austéritaire et son profond attachement à l’UE qui lui a, jadis, beaucoup apporté.

On pourrait ainsi multiplier à l’infini les citations méprisantes ou carrément insultantes envers la gauche grecque au gouvernement: par exemple Christine Lagarde parlant des négociateurs grecs qui devaient se comporter en « adultes » ou  le ministre des Finances allemand Wolfang Schaüble qualifiant le ministre des Finances Varoufakis de «stupidement naïf». On pourrait multiplier les exemples de présentations médiatiques subtilement biaisées. On explique sur les chaines d’infos continues que le défaut grec, voire le Grexit, coûterait 700 euros par Français. Ce mode de calcul, de toute manière aberrant et démagogique, n’est pourtant jamais utilisé pour dire ce que nous coûte le capitalisme en France: cadeaux au patronat, renflouement des banques-casino, traitement social du chômage dû aux délocalisations boursières et autres plans sociaux…  Ou encore comme dans cet article du Monde du 18 juin où il est dit qu’il faut que « la raison l’emporte sur les tirades politiques. » Evidemment, Tsipras, mandaté par son peuple, est dans la « tirade » et la « raison » du côté de ceux, pour la plupart non élus, qui ont infligé à la Grèce des plans de sauvetage n’ayant rien sauvé du tout comme l’indique un article de Libé ayant obtenu copie d’un document de 2010 du FMI, classé « secret »,  qui reconnait qu’une telle thérapie de choc empêchera au bout du compte la Grèce de retrouver la croissance et de se financer sur les marchés. Bref, une saignée qui ne guérira pas le malade mais servira d’exemple pour ceux qui seraient tentés de prendre des libertés avec l’orthodoxie exigée par les marchés.

On retrouve finalement la vision nixonienne pour le Chili: « Faire hurler l’économie » et tant pis pour les dégâts sociaux qui confinent depuis plusieurs années à la crise humanitaire. L’important est que l’idée ne vienne pas à d’autres de suivre un chemin anti-austéritaire comme l’Espagne qui vient de triompher aux municipales ou le Portugal qui vote pour les législatives à l’automne.

Ce qui se joue donc aujourd’hui, c’est bien une forme de putsch. Mais alors qu’il est sur le point de réussir, il semblerait qu’il y ait un certain flottement du côté de l’UE. Angela Merkel, reine d’Europe, s’est soudain faite plus discrète. C’est que soudain, sans doute, elle mesure les conséquences d’une Grèce qui s’en irait. Pour la zone euro, bien entendu mais aussi sur un plan géopolitique. Alors que l’URSS, finalement, s’était montrée assez peu ferme lors du renversement d’Allende, personnage gênant pour elle puisqu’il était en passe de réussir une expérience socialiste et démocratique, le contexte a changé.  L’URSS est devenu la Russie et ces temps-ci, Tsipras va souvent à Moscou. Il est vrai que son pays partage au moins avec celui de Poutine le même alphabet et la même histoire religieuse.

Alors si vraiment, il n’y avait pas d’autres solutions, autant tenter le tout pour le tout semblent dire les Grecs qui n’iront pas plus loin dans la paupérisation. Et pour Merkel, et avec elle l’UE,  le putsch réussi se transformerait en victoire à la Pyrrhus.

*Photo : Wikicommons.

Etats-Unis : Ne tirez pas sur la police!

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etats unis ferguson racisme

« Toutes les villes ont un Michael Brown ! » Ce slogan a été scandé par des milliers de Noirs américains lors des récentes émeutes urbaines. Brown, un géant – 130 kg – de 18 ans, a été tué l’été dernier par un policier de Ferguson (Missouri) après avoir cambriolé avec violence une boutique de cigares. Selon les protestataires, Brown a été abattu de sang-froid alors qu’il avait les mains en l’air et qu’il implorait : « Ne tirez pas ! »

Les protestataires ont raison de souligner qu’une série d’incidents impliquant des jeunes hommes noirs et des policiers ont eu lieu dans tout le pays. Mais c’est à tort qu’ils affirment que Brown avait l’intention de se rendre. Les enquêteurs locaux ont confirmé la version du policier : ses mains ont même été éraflées par les balles.

L’enquête diligentée par le ministère de la Justice n’a pas invalidé ces conclusions. Mais cela n’a pas arrêté les manifestations, au contraire : maintenant, toute arrestation litigieuse devient une affaire politique. Des leaders noirs s’inquiètent d’une résurgence du racisme anti-noir et appellent à un nouveau mouvement des droits civiques pour le combattre dans la rue. Alors même que plusieurs indicateurs suggèrent une amélioration de la coexistence raciale – élection et réélection d’un président noir, déclin de la ségrégation résidentielle, hausse des mariages mixtes –, les États-Unis se retrouvent au bord d’une nouvelle crise raciale.[access capability= »lire_inedits »]

En avril, Baltimore, ville en pleine déliquescence à quelque 55 kilomètres au nord-est de Washington, a été le théâtre d’émeutes déclenchées par la mort de Freddie Gray. À 18 ans, le jeune homme avait un casier judiciaire chargé – avec quatre arrestations pour la seule année 2015. Il est mort dans des circonstances encore indéterminées des suites de blessures au dos, après avoir tenté d’échapper à un policier. Les enquêteurs pensent qu’il s’est blessé en se débattant au cours d’un « transfert mouvementé » (« a rough ride »),  une pratique policière visant à humilier et à épuiser des suspects en les brinquebalant menottés à l’arrière d’un fourgon lancé à vive allure.

Gray n’est que le dernier des « Mike Brown ». Il y a d’abord eu Trayvon Martin, abattu en Floride par le policier auxiliaire George Zimmerman dont la version des faits (et les contusions sérieuses) ont convaincu le jury qu’il se trouvait en situation de légitime défense. Puis Eric Garner, un vendeur de cigarettes à la sauvette qui avait résisté à son arrestation à Staten Island (New York) avant de mourir asphyxié au cours d’une bagarre avec un policier. Et il y a eu aussi Walter Scott, automobiliste tué en Caroline du Sud en essayant d’échapper à un contrôle de police. Il a été abattu dans le dos, comme le montre une vidéo particulièrement choquante de la scène.

« Les vies des Noirs comptent ! » – « Black lives matter » : le mot d’ordre du mouvement de contestation  est sans ambigüité. Ces incidents pourraient pourtant n’avoir pas grand-chose à voir avec les préjugés raciaux de la police. Du reste, le problème n’est pas nouveau, mais avec l’omniprésence des téléphones portables il est plus visible, plus médiatisé et plus dénoncé. En réalité, dans un pays de 300 millions d’habitants où les armes sont légion, une poignée de bavures dues à l’incompétence ou à la brutalité policières en cinq ans n’est peut-être pas si inquiétante.

L’ennui, c’est que nombre de données basiques qui seraient nécessaires à la bonne compréhension de la situation restent taboues, en particulier celles qui concernent la dimension raciale de la criminalité aux États-Unis. Selon le FBI, 9 millions d’arrestations ont été effectuées en 2013, dont 400 000 pour crimes violents : alors que les Noirs ne constituent que 13 % de la population américaine, ils représentent 39 % des individus interpellés pour crimes violents, 52 % des auteurs présumés d’homicides et 56 % des personnes arrêtées pour vol à main armée. À titre de comparaison, au cours de la dernière décennie, la proportion d’Américains d’origines hispanique et asiatique dans les arrestations a notablement diminué, au point de passer en dessous de celle des Blancs. Enfin, la politique de discrimination positive menée depuis des décennies a porté ses fruits : les forces de police qui procèdent aux arrestations sont très largement composées de Noirs.

Et, pourtant, la légende a la vie dure parmi les Noirs et une partie des élites : la surreprésentation des Noirs dans les arrestations serait due au racisme – et à ce qu’on appelle en France les contrôles au faciès. Dans le cas de Trayvon Martin par exemple, le procès n’a nullement prouvé que George Zimmerman avait agi par racisme, bien qu’avocats et militants aient déployé une énergie considérable pour le démontrer.

Zimmerman est le fils d’un immigré latino-américain, le quartier dans lequel il avait choisi de vivre est peuplé à 20 % par des Noirs, aussi est-il difficile de voir dans son geste un « remake » de la vieille ségrégation sudiste. Lorsqu’il a repéré Trayvon Martin, il a commencé par appeler la police pour demander de l’aide. Certains, estimant ses motivations suspectes, n’en ont pas moins cherché à alourdir encore la barque. Benjamin Jealous, président de l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur (National Association for the Advancement of Colored People) a affirmé que les appels de Zimmerman à la police visaient « de façon disproportionnée de jeunes hommes noirs ». Malheureusement, cette disproportion est le lot quotidien de chaque policier.

L’Administration Obama défend également la thèse selon laquelle les jeunes Noirs seraient ciblés à cause de leur couleur de peau. Le président lui-même a déclaré, peu après la mort de Trayvon Martin, que « s’il avait eu un fils, il ressemblerait à Trayvon ». Le chef du département de la Justice Eric Holder – qui a pris sa retraite depuis – a lui aussi évoqué le jeune homme en utilisant son prénom, Trayvon. Ce même Holder, que l’historien Michael Eric Dyson décrit comme « un homme parfaitement intègre sur la question raciale » [Holder est noir NDLR], s’est rendu à Ferguson à l’automne dernier pour rencontrer la famille de Mike Brown. « Peu de choses m’ont autant bouleversé », a-t-il confié après ce rendez-vous, précisant qu’il avait « discuté avec eux non pas comme un ministre, mais comme un père ». Manifestement, l’administration Obama donne beaucoup d’importance aux symboles, tout particulièrement quand il s’agit des questions raciales. À la mort de Nelson Mandela, les États-Unis ont mis leurs drapeaux en berne pendant trois jours et le président a assisté aux obsèques en Afrique du Sud. En revanche, au lendemain de la mort de Margaret Thatcher ou de l’attentat contre Charlie Hebdo, Washington s’est contenté d’envoyer une délégation de second ordre aux célébrations.

Certes, la situation dans les quartiers pauvres des États-Unis est tendue, ambiguë, aussi est-il difficile pour tout président de trouver la réponse appropriée. Aussi tragiques soient ces morts violentes, il faut rappeler que la plupart des victimes sont de jeunes hommes qui résistent à une arrestation. En manifestant sa sympathie, souvent pendant que des émeutes continuent de faire rage, l’Administration accrédite dans une partie de la population américaine l’idée qu’elle encourage le désordre. À chaque fois, des récits mettant en question la version officielle se propagent rapidement. Des photos de Trayvon Martin en gangster, avec une arme à feu, ou en train de consommer de la drogue, enregistrées sur son propre téléphone portable, ont été diffusées sur Internet. Tout comme la liste des 18 arrestations de Freddie Gray, la vidéo où on voit Mike Brown commettre un vol à l’étalage et malmener le commerçant peu avant sa mort. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que Dan Donovan, le procureur qui a joué un rôle décisif dans l’acquittement du policier new-yorkais impliqué dans la mort d’Eric Garner, ait été ce mois-ci élu au Congrès à la faveur d’une élection partielle.

Sur la question raciale, depuis le vote des lois sur les droits civiques dans les années 1960, le gouvernement fédéral s’est octroyé une large panoplie de pouvoirs d’exception. Le département de la Justice en a fait un usage abondant. L’automne dernier, à Ferguson, il a poussé le chef de la police à la démission, alors même que le rapport définitif sur la mort de Mike Brown n’établissait aucune preuve de racisme, ni même de faute professionnelle. Il est vrai qu’au passage, on avait découvert que la police municipale arrondissait ses fins de mois en rackettant les auteurs de délits routiers (forme de corruption assez répandue dans la police américaine), et que les automobilistes noirs étaient plus souvent contrôlés que les autres (ce qui arrive souvent).

La diabolisation de la police municipale de Ferguson – démocratiquement élue – et son démantèlement constituent clairement un abus de pouvoir. Si, au moment de la mort de Michael Brown, 50 des 53 policiers de Ferguson étaient blancs, cela n’a rien à voir avec le racisme et tout avec le changement démographique et sociologique de la ville : en 1990, Ferguson était aux trois quarts blanche, aujourd’hui, elle est à deux tiers noire. La fonction publique est tout simplement en décalage avec la démographie. De même, la police de Washington reste majoritairement noire alors que, pour la première fois depuis les années 1950, les Afro-Américains sont redevenus minoritaires dans la ville. Quoi qu’il en soit, jusqu’à l’an dernier, Ferguson était considérée comme une « success story» – un coin prospère et sympathique accueillant des classes moyennes de toutes origines. Difficile de dire, cependant, si ses habitants étaient suffisamment tolérants pour embrasser cette Amérique de plus en plus diverse ou trop pauvres pour la fuir.

Après l’affaire Freddie Gray à Baltimore, ce système de pouvoir d’exception en matière raciale a atteint des sommets dans l’absurde. En effet, il a été conçu pour empêcher le pouvoir – supposé blanc par définition – de défendre des lois ou des mesures racistes. Le problème, c’est qu’à Baltimore tous ceux qui détiennent un pouvoir politique significatif sont noirs : la maire, le chef de la police, le conseil municipal et son président ainsi que l’éruptive procureur de la République Marilyn Mosby. Au niveau fédéral, la plupart des dirigeants amenés à traiter la crise à Baltimore le sont aussi : le président, le ministre de la Justice sortant ainsi que sa remplaçante Loretta Lynch.

Quand Mme Mosby a annoncé l’ouverture de poursuites contre la police locale, elle a fait cette déclaration : « Aux citoyens de Baltimore, aux manifestants de tous les États-Unis, je dis : j’entends votre appel. Pas de paix sans justice ! » L’ennui, c’est que ceux que Mosby qualifie de manifestants, d’autres les appellent émeutiers. Plus grave encore, ces propos renouent avec la justice expéditive des foules grégaires que combattait précisément le Mouvement pour les droits civiques.

Il se trouve, enfin, que trois des six policiers mis en cause pour leur responsabilité – par négligence – dans la mort de Freddie Gray sont noirs. Les charges les plus lourdes pèsent sur Caesar Goodson, le conducteur du fourgon, que le New York Times décrit comme « gentil et sociable ». Ces faits n’ont pas empêché la maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, d’exiger que le département de la Justice ouvre une enquête pour discriminations raciales dans les pratiques et comportements, afin de déterminer si sa police, qui est à 50 % noire, ne serait pas raciste sans le savoir ni le vouloir.

Dans la politique municipale américaine, les enquêtes de ce genre sont souvent, derrière l’apparence de la confrontation, l’enjeu de combines et tractations de coulisses. Après l’enquête sur la police de Baltimore, la maire pourrait opportunément recevoir de ses amis politiques de la Maison-Blanche « l’ordre » d’accorder des ressources supplémentaires à ses amis politiques sur le terrain. Ainsi n’aura-t-elle pas à assumer la responsabilité de son clientélisme.

Les tensions raciales aux États-Unis affaiblissent la police. Aujourd’hui, dans des situations qui exigent du courage physique, les policiers sont en prime exposés à la menace de poursuites judiciaires. Au bout du compte, ils se diront que ça ne vaut pas le coup de prendre des risques. Du reste, la démobilisation semble déjà à l’œuvre : fin avril, on recensait déjà à Baltimore douze homicides de plus qu’au cours de l’année 2014. Il est vrai qu’en matière de violence urbaine, Baltimore a une longue tradition, mais nous sommes bien au-delà de ce problème endémique. C’est une crise majeure. Et elle n’a pas fini de s’aggraver.[/access]

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*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30117930_000019.

Le Pape pour une écologie «culturelle»

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pape francois ecologie culture

pape francois ecologie culture

Loué sois-tu[1. Loué sois-tu, Encyclique du pape François, Co-édition : Bayard, Cerf, Mame, 2015.], la nouvelle encyclique du pape François, confirme l’urgence du combat écologique. Elle le fait avec gravité, évoquant de possibles risques de «catastrophe»,  invitant à des réformes radicales de nos modes de production et de consommation, considérant enfin que « Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement ». Face à l’inertie des gouvernants, qui explique pour une large part les sollicitations dont il a été l’objet, le pape en appelle à la mobilisation citoyenne des fidèles catholiques comme des autres croyants ou non-croyants du monde entier. Par ce texte, il apporte un soutien déterminé à la Conférence mondiale sur le climat COP21 qui se tiendra à Paris au mois de décembre prochain.

Dans son contenu, l’encyclique reprend et valide, pour l’essentiel, l’analyse aujourd’hui partagée par la plupart des experts, notamment ceux du Giec, selon laquelle c’est bien l’activité humaine qui est en cause dans le réchauffement climatique et non le simple retour de cycles naturels. Des propos qui lui valent déjà une levée de boucliers dans les milieux conservateurs américains, comme auprès des tenants du libéralisme économique. Pourtant c’est là, même reformulée, la position constante du Vatican depuis au moins un demi-siècle.

L’apport le plus original du texte est donc à chercher ailleurs. Dans cette conviction affirmée que la crise écologique est l’expression d’une autre crise profondément éthique et spirituelle. L’homme, analyse le pape, s’est laissé séduire et asservir par la technologie,  dévoyée par un consumérisme débridé, mis au service du seul profit et de la finance, quel qu’en soit le coût pour l’homme et l’environnement. Et donc que la réponse à cet immense gâchis ne peut être qu’une écologie humaine intégrale.

Certains pourront y voir la tentation renouvelée de ramener dans le débat écologique les questions éthiques qui mettent souvent l’Eglise en porte en faux avec la modernité, s’agissant notamment de l’avortement ou du statut de l’embryon. Encore que le pape le fasse ici sans insister. On imagine ce que son prédécesseur le pape Jean-Paul II aurait pu, à la faveur d’un texte sur la crise environnementale et le saccage de la planète, instruire à charge contre ce qu’il appelait la «culture de mort» du monde contemporain.

Or, la grande nouveauté offerte par le pape François est d’intégrer la culture elle-même parmi les richesses à préserver. « La disparition d’une culture peut être aussi grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut-être autant nuisible que l’altération des écosystèmes. » écrit-il. Ce qui le conduit à poursuivre : « L’écologie suppose aussi la préservation des richesses culturelles de l’humanité. » Or, qu’est-ce que la culture sinon, précisément, ce que l’homme ajoute à la nature ?

Dans cette perspective, l’homme n’est plus réduit à un statut de simple prédateur, que la dogmatique catholique explique facilement par la notion de péché originel. Il serait tout autant celui qui est associé, par volonté divine, à la Création, comprise non comme résultante achevée d’un acte inaugural, mais comme continuité à parfaire. Défendre la création, à travers l’écologie, ne se limiterait donc pas à protéger ce que chacun pense, selon ses croyances propres, avoir reçu de Dieu ou de la nature, mais aussi ce que l’homme lui-même lui a apporté d’enrichissement au fil des siècles.

Ainsi, en appelant l’homme à défendre et préserver la création, le pape François l’invite non seulement à reconnaître avec gratitude le don de Dieu mais également à prendre soin de ce que lui-même a donné au monde. Certes, ce n’est pas là la dominante de Loué sois-tu, quant au fond. Mais sur la forme, cela explique pour l’essentiel la tonalité profondément sereine, ouverte, généreuse, du texte du pape François. Et la confiance qu’il entend témoigner au monde de la science et aux acteurs du combat écologique, en réaffirmant humblement que sur ces questions, « L’Eglise n’a pas de parole définitive ». Ce qui signifie qu’elle accepte de s’engager dans un dialogue loyal où elle revendique simplement le droit de rappeler qu’il n’y a pas de vraie culture qui ne respecte la nature profonde de l’homme.

*Photo : wikicommons.

Concert place de la République : Dis-moi Oui!

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La défaite de la musique[1. Copyright Roland Jaccard pour cette expression si bien choisie.] étant passée, il est temps de s’intéresser à autre chose qu’aux bardes fous qui nous dépriment chaque 21 juin. Cela tombe bien, le Oui FM Festival organise un concert gratuit Place de la République avec la collaboration du label PIAS pour une belle [PIAS] Nites. Certes, vous connaissez mon amour de la gratuité, du don et du contre-don façon Mauss mais, à dire vrai, c’est un casting de haut vol qui m’a convaincu de surmonter ma misanthropie. Jugez plutôt :

19h00 : Radio Elvis (qui a bien du mérite de ne pas avoir raccroché les guitares, après qu’un importun lui a dérobé son matériel pendant un concert le mois dernier).

radio elvis oui fm

20h00 : Drenge (non, ceci n’est pas le décor d’un clip de Laibach…).

drenge oui fm
21h00 : Temples

temples oui fm

22h10 : Noel Gallagher’s High Flying Birds.

noel gallaghet oui fm

Eh oui, c’est bien lui : l’ancien leader d’Oasis qui vient de sortir un second album solo avec ce groupe aux accents ornithologiques.

Le concert de ce soir sera l’occasion de venir écouter tout ce beau monde pour pas un kopek, sur une place parisienne qui ne sait pas seulement pleurer les morts de janvier,  mais clame haut et fort sa passion pour la liberté. À défaut de mer, il y aura le ciel, le coucher de soleil et du bon son, alors viendez!

pias nites truck

Viva Zapata, viva Villa, viva Plenel!

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plenel mediapart cahuzac

plenel mediapart cahuzac

Camarade Plenel. Sur Twitter, tu as publié le 19 juin une vidéo annonçant – car tu es prophète – la fin du vieux monde.

Tu as su tisser avec dévouement et persévérance son linceul. Ah, ces images de foules encagoulées partant à la conquête du ciel. Ils sont tous là de plus en plus nombreux : zombies, cavaliers de l’apocalypse, guerriers du futur. La police tire. Un camarade tombe, d’autres le remplacent. Dans les gratte-ciel de New York, les requins de la finance tremblent.

Et la foule, celle des sans-visages et des sans-dents, le peuple quoi, grossit. Ce n’est plus une vague mais un raz-de-marée. Et les uns après les autres, les lieux de pouvoir, les citadelles de l’argent roi s’écroulent. Mais surtout, à ces images destinées à mobiliser les masses populaires que tu as conviées à occuper le siège de la DGSI à Levallois-Perret, avec les « Occupy DGSI », tu as ajouté un commentaire enthousiaste. « Comme un air de zapatisme urbain ! » Rien de plus beau n’a été écrit depuis « qu’un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme ».

Tu es le seul à avoir le sens de l’épopée à une époque piétinée par des sigles horribles et déprimants : FMI, BCE, Commission de Bruxelles, CAC 40. Tu as su faire revivre la belle et héroïque légende d’Emiliano Zapata. Je te vois avec ton sombrero, la poitrine bardée de cartouchières, galopant l’air farouche à la tête de milliers de peones révoltés. Oui, tu entres dans Mexico libéré et la foule en liesse crie « Viva Plenel ». Mais peut-être était-ce avec Pancho Villa, autre chef de la révolution mexicaine moins connu que Zapata parce que ce n’est pas Marlon Brando qui l’a incarné à l’écran. Peu importe. Tous les deux ont la moustache. Comme toi…

Je n’ai pas douté un seul instant de toi : tu serais bien sûr à la tête des combattants qui, le dimanche 21 juin, devaient donner l’assaut à la DGSI. Une cible de choix. Ton Palais d’Hiver à toi. La DGSI, c’est tout un symbole : le siège de l’Okhrana tsariste. Oh pardon, succombant au charme de ton lyrisme, je me suis trompé d’époque et je dis des bêtises… La DGSI, c’est bien pire que l’Okhrana. C’est elle qui nous surveille. Qui nous guette. Qui pénètre nos ordinateurs. Qui écoute les conversations des révolutionnaires de Mediapart. Qui traque les guerriers du djihad. De merveilleux rebelles qui, hélas, se trompent de cause : c’est ici, en France, et non pas en Syrie et en Irak, qu’il faut combattre l’Empire.

Tu devais y être à la DGSI, n’est-ce pas camarade ? Et je t’ai imaginé posant crânement devant les ruines fumantes de ce repère de basse police. Ah bon ? Tu n’y étais pas ? Pourtant, je m’y suis déplacé rien que pour toi car « Occupy DGSI », sans ton panache, sans toi, Lider Maximo, c’était comme un troupeau sans berger. Sans doute, c’est à cause de ton absence que les sbires de notre police politique ont pu briser l’élan des masses.

Ah tu étais occupé ? Je comprends. Tu remontais le temps. Vers le Mexique et ses révolutions ? Non, vers la jeune République soviétique. En mars 1921. Décidé d’écraser, avec des milliers d’autres combattants de l’Armée Rouge, les insurgés de Cronstadt, des marins révoltés, anarchistes, socialistes révolutionnaires, qui s’étaient dressés contre le pouvoir bolchévique. Oui, tu étais là, répondant à l’appel du vénéré Léon Trotsky, chef suprême de l’armée. Adios sombrero ! Adios cartouchières ! Tu avais fière allure avec ta casquette à étoile rouge et ton Nagan, l’arme de service de la Tcheka, à la main. Tu fus impitoyable avec les contre-révolutionnaires : 2 168 exécutions sommaires, une balle dans la nuque.

Tu n’es pas content ? Tu n’aimes pas qu’on te parle de Cronstadt ? Sur Mediapart, le mausolée que tu t’es érigé de ton vivant et où tu seras embaumé, tu as répondu par avance à mes insinuations calomnieuses. La veille de ton vibrant appel zapatiste, tu as fait publier un texte prémonitoire (concernant mes allégations), pour dire enfin, et une fois pour toutes, la vérité sur ton combat de mars 1921.

C’était signé d’Audoux, docteur en sciences politiques et agrégé d’économie et de gestion. « Cronstadt ? C’est souvent l’argument ultime de la bourgeoisie (…) mais aussi de la petite bourgeoisie radicalisée et des anarchistes. » Suivait un cri pathétique : « Fallait-il abandonner le pouvoir aux capitalistes et aux forces blanches ? » Et cette plainte susceptible d’émouvoir les cœurs les plus endurcis : « la répression, une tragique nécessité accomplie à contrecœur ». Vous entendez : « à contrecœur » ! Qu’est-ce que ça aurait été si on y avait mis du cœur… Oui, je sais, camarade Plenel, la révolution n’est pas un dîner de gala et on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. 2168 œufs cassés. Faut vraiment aimer l’omelette.

Tout compte fait, tu as eu raison de t’évader vers Cronstadt et de ne pas venir à Levallois-Perret. D’après Rue89, qui a pris très au sérieux ton appel, ils étaient tout au plus quelques dizaines devant le siège de la DGSI. Et pourtant, tous les mouvements révolutionnaires avaient battu le rappel de leur troupe : la LDH, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat national des journalistes, Alternative libertaire, la Confédération paysanne (fallait bien une faucille pour aller avec les marteaux), SUD, le Parti de Gauche…

Pas de révolution, mais pas du tout. La DGSI est restée debout. Toujours aussi arrogante et dominatrice. En effet, cette mince, très mince, avant-garde des masses populaires était là en réalité pour un pique-nique musical. Le 21 juin, fête de la musique. Pas de la Révolution. Et ils n’ont même pas chanté « pueblo unido jamas sera vencido ».

Des révolutionnaires en peau de lapin. Des lâches. Des mous. Des pleutres. Et à voir le triste spectacle qu’ils ont offert, on peut légitimement supposer qu’ils étaient payés en sous-main par les sociaux-traîtres hollandais. Afin de discréditer l’idée même de la révolution et de porter atteinte à ta glorieuse image. Pas de pitié avec ces gens-là ! Ils ne te méritent pas. Et toi tu sais ce qu’ils méritent. Vas-y. Comme à Cronstadt.

Alain Finkielkraut et les sujets du bac philo

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alain finkielkraut academie

alain finkielkraut academie

« La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité? », « Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral? », « Suis-je ce que mon passé a fait de moi? » : voici quelques-uns des sujets de philosophie sur lesquels les candidats au baccalauréat ont planché la semaine dernière. Ancien étudiant en lettres angoissé par les épreuves de philo, Alain Finkielkraut tire cette réflexion de ce dernier sujet : « L’homme moderne se conçoit comme sujet, il pense par lui-même, il agit par lui-même, il a la capacité de fonder son propre destin. Il est l’auteur conscient et responsable de ses paroles et de ses actes. Il pense qu’il est ce qu’il fait de lui ». Cette conception, héritée de Descartes et des Lumières puis radicalisée par Sartre, achoppe aux frontières de l’inconscient, Freud soutenant que le moi n’est pas libre de toute détermination.

Trop complexe pour vos chères têtes blondes? Ne vous en faites pas, le rectorat a transmis de strictes instructions aux correcteurs : laxisme à tous les étages, notez large!

Olivier Rey : Instruire pour reconstruire

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Propos recueillis par Daoud Boughezala et Paul Piccarreta

Causeur. Najat Vallaud-Belkacem observe que le collège accentue les inégalités au lieu de les diminuer ? Peut-on lui donner tort ?

Olivier Rey. Il y a maintenant un demi-siècle que Bourdieu et Passeron ont montré, dans leur ouvrage Les Héritiers, que le système scolaire n’était pas aussi égalitaire qu’on eût aimé qu’il fût. L’école prétendait donner à chacun les mêmes chances et, en réalité, la culture générale et classique placée en son cœur donnait d’emblée un avantage à certains, un handicap à d’autres. Pour les fils et filles de bourgeois, la culture scolaire se trouvait en continuité avec la culture familiale, tandis que, pour les fils et filles d’ouvriers, il fallait, en plus des matières enseignées, apprendre à maîtriser des références et des codes sociaux étrangers. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le taux des réussites des uns fût supérieur à celui des autres. Sur ce point, le discours de Bourdieu et Passeron est parfaitement fondé. La catastrophe vient ensuite : parce que l’école n’empêchait pas une certaine reproduction sociale, on l’a rendue responsable de ce que, dans la mesure de ses moyens, elle atténuait. Même si, en effet, la culture générale et classique autour de laquelle l’école s’est constituée, les disciplines qu’elle enseignait avantageaient certains, en désavantageaient d’autres. [access capability= »lire_inedits »]

Doit-on comprendre qu’au nom de l’égalité vous soutenez la réforme du collège ?

Non, car au lieu d’être sensible aux inégalités que l’école permet de surmonter, on ne songe qu’à celles qu’elle laisse subsister ; au lieu d’être sensible aux chances, même inégales, que la culture générale et classique et l’enseignement des différentes disciplines offrent à tous, on ne voit dans cette culture et cet enseignement qu’un instrument de domination  à supprimer. De nombreuses générations ont pu voir dans cette école un lieu d’ouverture et d’émancipation. Mais, depuis quarante ans, on s’emploie à démanteler la transmission du savoir. Avec quel résultat ? Le niveau général baisse, et on prive toujours davantage les enfants des classes populaires de la culture à laquelle l’école pouvait les ouvrir et s’employait à les initier. Moins on se montre exigeant à l’école – par crainte de se monter « élitiste » –, plus on donne de l’importance au milieu social – plus on permet, par exemple, au « suivi » extrascolaire et aux diverses stratégies des nantis de suppléer à l’absence de talent de leurs enfants.

En ce cas, pourquoi vous opposer aux tentatives de démocratisation de l’accès aux classes bilingues et au latin-grec ?

Il ne s’agit pas de démocratiser, mais de supprimer. Il se trouve qu’après quatre décennies de réformes de ce genre, la proportion d’étudiants d’origine populaire dans les grandes écoles françaises a chuté de moitié et, d’une manière générale, la reproduction sociale a considérablement augmenté. Normalement, toute personne un tant soit peu attachée à l’idée d’égalité des chances devrait en tirer la conclusion que la voie suivie n’est pas la bonne. Mais non : les gouvernements successifs tirent argument de la dégradation de la situation pour renforcer les mesures qui dégradent la situation. La réforme du collège proposée aujourd’hui est une étape supplémentaire, et caricaturale, de ce processus démoniaque. Disant cela, j’ai conscience d’entrer, aux yeux de Mme Vallaud-Belkacem, dans la catégorie des pseudo-intellectuels. Plus exactement, étant trop obscur pour mériter ce titre, disons que je suis un pseudo-intellectuel de Ligue 2, menacé de relégation en National.

Dans votre dernier livre, Une question de taille (Stock, 2014), vous faites un pas de côté par rapport aux défenseurs de l’école républicaine et remettez carrément en cause le principe d’Éducation nationale. Pour quelles raisons ?

Lors de la Révolution française, les tenants de l’Instruction publique, comme Condorcet, se sont opposés aux partisans de l’Éducation nationale, comme Lepeletier ou Rabaut Saint-Étienne. Pour Condorcet, la puissance publique devait se contenter d’instruire, afin de respecter l’indépendance des opinions et de ne pas empiéter sur les droits et devoirs des familles. Il eut la tête coupée, mais, au sortir de l’épisode révolutionnaire, ce fut l’Instruction publique qui s’imposa.

Ce n’est qu’en 1932, sous le gouvernement d’Édouard Herriot, que cette dernière céda la place à l’Éducation nationale, qui règne depuis. Indépendamment des circonstances particulières qui l’ont suscité, ce changement de dénomination appelle et entérine une évolution de fond des sociétés modernes : la délégation éducative, qui conduit les familles, et les adultes en général, à s’en remettre de façon toujours plus prononcée à un service spécialisé, les établissements scolaires, pour l’éducation des enfants. Cette évolution continue tient pour partie au fait que nos sociétés dépendent de plus en plus, dans leurs structures, de savoirs systématiques qui demandent à être appris de façon systématique (encore faudrait-il que l’école demeure fidèle à cette mission). Elle a aussi des raisons économiques : dans un monde qui divise le travail à l’extrême afin d’augmenter la productivité, il est dans la logique des choses que des spécialistes désignés s’occupent des enfants pendant que tout un chacun accomplit sa tâche. Elle répond également à des motifs politiques : l’école comme creuset d’une culture commune, dans un monde qui s’est délié de la tradition (mais la culture de masse est devenue bien plus efficace qu’elle sur ce terrain), et comme lieu d’ouverture des possibles à chaque nouveau citoyen, indépendamment de ses origines.

Donc vous ne renoncez pas à la promesse d’émancipation qu’est l’école républicaine, particulièrement pour les plus modestes…

Mais cette promesse est de moins en moins bien tenue, en raison même des réformes censées permettre son accomplissement. Par ailleurs, la délégation éducative, qui est allée trop loin, produit des effets délétères. Par paresse, facilité, découragement, ou simplement parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, les parents, les

familles, les adultes renoncent à éduquer les enfants et les jeunes, laissant ce soin au Léviathan scolaire qui prétend si bien s’en charger. L’école se retrouve alors seule et se révèle structurellement incapable d’assumer la tâche exorbitante qu’elle s’est arrogée. Aussi gigantesque soit l’institution, elle est débordée. Autrefois, l’école s’attachait à instruire des êtres que leurs parents et la société en général étaient chargés d’éduquer. Désormais en situation de monopole, elle doit tout faire. Et elle n’y arrive pas. Elle y arrive d’autant moins que, de plus en plus souvent, en cas de conflit, elle se heurte à la résistance des parents eux-mêmes, qui prennent le parti de leurs enfants contre une institution accusée d’être traumatisante. Il est permis d’y voir un effet pervers de l’inflation scolaire, une vengeance des parents contre un système qui les a dépossédés de leurs propres compétences éducatives.

Si vous rejetez à la fois l’égalitarisme niveleur de la ministre et l’Éducation nationale stricto sensu, quel modèle alternatif recommandez-vous ? L’école libre et autogérée ?

Au point où nous en sommes, il me semble que l’école ne pourrait retrouver une certaine vigueur qu’en acceptant, au préalable, de se contenter d’un rôle limité : instruire. Car c’est sa prétention à être la grande éducatrice qui lui ôte désormais toute possibilité de se démarquer du monde tel qu’il va. L’école ne saurait à la fois constituer une zone à part, protégeant les jeunes d’une société entièrement livrée à l’économie et à la consommation, et élargir toujours davantage son emprise, ce qui finit fatalement par la mettre en phase avec ce qu’elle prétendait tenir à distance. Il faudrait délivrer la société de l’intoxication scolaire pour que l’école puisse redevenir elle-même.[/access]

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*Photo : Hannah.

Grèce : ces socialistes qui veulent garder leurs pantoufles

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gracques grece tsipras euro

gracques grece tsipras euro

Le traitement de la crise grecque est un grand révélateur. Au-delà des débats techniques et désormais de plus en plus politiques, on commence à voir au grand jour les véritables motivations des uns et des autres. Il est clair que pour des gens comme Sapir, Lordon, et Charles Gave,  dans des genres très différents, le clash et le Grexit serait une divine surprise. La preuve définitive que l’euro n’était qu’une cochonnerie. En face, il y a ceux qui ont partagé l’espoir européen, s’inquiètent et voudraient bien le préserver encore. Et au milieu ceux qui n’aiment pas les crises et voudraient que l’on s’en sorte sans casse.

Il y a aussi nos amis allemands qui ont soigneusement chassé leur naturel qui fait pourtant des retours soudains. « La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. » Phrase publiée dans Die Welt, quotidien fort sérieux. Qui poursuit «C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences.»  Donc les Grecs, c’est rien que des métèques. Ils n’ont pas les bons gènes et par conséquent n’ont rien à faire dans l’UE. Chers amis, on n’aime pas trop ce genre de propos. Et encore moins quand ce sont des Allemands qui les tiennent.

Et puis il y a ceux qui ont carrément peur. Leur inquiétude s’est transformée en angoisse. Pour leurs petits intérêts. Ils commencent à élever le ton. À l’aide de mauvaise foi et d’arguments d’autorité. Regardons de plus près une belle illustration de cette nervosité avec l’article publié par Les Échos la semaine dernière.

Dans « l’organe central du CAC 40 » avec un titre qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions,: «Grèce: ne laissons pas M. Tsipras braquer les banques ! ». Les auteurs? Au-delà du courageux anonymat «Les Gracques sont un groupe informel d’anciens hauts fonctionnaires socialistes ». Une rapide recherche sur Internet va nous donner quelques noms et nous apprendre que le terme « ancien » se rattache au statut de fonctionnaire. Socialistes ils le sont toujours, joli peloton de pantoufleurs gloutons, tels que le PS en produit avec une régularité métronomique.

N’insistons pas sur l’usurpation déplaisante du nom « Les Gracques ». Et passons au texte soumis aux lecteurs du journal du patronat : «Un membre de l’Union européenne, la Grèce, a pourtant rejoint la Zambie comme pays ayant retardé ses échéances ; et elle rejoindra peut être demain le Zimbabwe au ban des nations ayant fait défaut à la solidarité internationale ». Il y avait pourtant d’autres exemples récents: Russie, Argentine ou Islande. Non, la Grèce, se comporte comme le dernier des bantoustans africains. Comparaison choisie, fleurant bon son racisme inconscient.

« Les Grecs » maintenant. On ne vous parle pas de la Grèce, des gouvernements qui l’ont dirigé, des couches sociales qui en ont profité et de ceux qui se sont servis au passage. Non, on vous parle « des Grecs », ces feignants, ces profiteurs qui se sont gavés et qui veulent le beurre et l’argent du beurre. Ces gens-là «ont gaspillé leur chance. Plutôt que de moderniser leur économie pour la rendre compétitive et d’investir dans l’infrastructure d’un Etat, ils ont distribué prébendes et revenus, sans que la productivité ne s’améliore ni que la croissance vienne d’autre chose que de la consommation. » Mais dites donc, qui sont ces gaspilleurs ? Qu’y a-t-il derrière ce «ils » bien commode ? Les retraités à 300 euros par mois ? Les paysans du Péloponnèse ? Les infirmières au chômage ? Évidemment non, alors qui? On ne saura rien sur ceux qui ont tout décidé et tout couvert. Ce serait du populisme que d’identifier les responsables. Alors on ne dit pas « la Grèce », mais « les Grecs », petite manipulation à visée démagogique. Symétrique de celle qui consiste à calculer par foyer fiscal français ce que coûterait une faillite de la Grèce. Les Grecs conduits par un braqueur de banque, veulent vous voler on vous dit !

Aux marchés financiers, nos anciens fonctionnaires font quand même un petit reproche : «Les marchés financiers ont commis la faute de financer trop longtemps ces déficits. Leur perte n’a pas été couverte entièrement par les contribuables ». Ces pauvres marchés financiers, dont chacun sait l’humanisme militant, ne fonctionnent pas, par et pour la spéculation. Et avec « les grecs » ils ont été trop gentils. En finançant trop longtemps des déficits, ce qui rappelons le, en droit s’appelle « du soutien abusif », normalement lourdement sanctionné. Là, les pauvres, on les plaint parce qu’ils ont pris des risques, se sont plantés et que le contribuable n’a pas tout remboursé !

Vous savez ce qu’ils ont fait ensuite, les Grecs ? «Les comptes étaient en train de s’équilibrer et la croissance de repartir, quand les Grecs ont approuvé le mandat que le gouvernement rouge-brun de M. Tsipras se faisait fort de mener à bien. »

Ils ont voté démocratiquement pour une coalition évitant de céder aux sirènes, d’Aube Dorée, véritable parti nazi celui-là. Pour ces socialistes français, flirtant de près la crapulerie, vraie gauche et fascistes à chemise brune c’est la même chose.

Ces gens n’ont pas beaucoup d’amour-propre, il, ne craignent pas non plus la contradiction. Stigmatisant la tentative « d’extorsion en menaçant ses partenaires européens de provoquer une déflagration financière contagieuse qui menace toute l’union monétaire et toute l’économie européenne. » Nous y voilà. Tout en disant que la Grèce « surestime sa main », que même pas peur, qu’il n’y aura aucune contagion, que les autres pays du sud vont très bien qu’ils ont été « exfiltrés » (sic), que la BCE achète massivement leurs obligations (tiens tiens). Puis ils poursuivent qu’il est hors de question que la Grèce « parte avec la caisse » qu’il faut donc les laisser sortir de l’euro et de l’UE. Que ce sera l’apocalypse pour les Grecs. Qui ne fera que confirmer leur statut ontologique de clochards et de minables, toute la tribune suintant un mépris finalement assez écœurant pour la « Grèce, qui est petite, avec un PIB inférieur à la quinzième ville chinoise ». Membre de l’UE mais «qui n’aurait jamais dû y entrer ». Tout le reste est à l’avenant mais on va s’en tenir là. Profondément déplaisant.

Il aurait été possible d’argumenter et d’exposer une position tout à fait défendable. La partie qui se joue est extrêmement délicate et je me garderai personnellement d’aborder le débat de façon péremptoire. Alors pourquoi, ces enfants gâtés de la République perdent ils à ce point leur sang-froid en produisant ce tract vulgaire et finalement assez indigne ?

Serait-ce parce que, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, la question serait désormais surtout politique? La façon dont va se traiter (résoudre ?) La question grecque est essentielle pour l’UE et pour l’euro. L’Union encalminée, confrontée à la défiance des peuples saura-t-elle trouver les ressources pour sortir d’une crise incontestablement dangereuse ? Il y aura de toute façon un avant et un après.

Pour en débattre, chacun s’exprime à partir de son lieu politique, économique, sociologique. Et c’est en cela que ce débat est un révélateur. Les Allemands à partir des intérêts de l’Allemagne, le gouvernement français à partir aussi des intérêts de l’Allemagne.

Notre peloton « d’anciens hauts fonctionnaires socialistes », qui ne veut surtout pas que ça change, à partir d’où s’exprime- t-il? Des lieux où s’est déployée leur petite caste. Et à partir de leurs intérêts économiques et matériels les plus étroits. Du fond de leurs pantoufles épaisses, qui doivent leur assurer niveau de vie très confortable et totale sécurité qu’ils tiennent à préserver. Alors, ils commencent à prendre peur. Surtout, ne touchons à rien, les Grecs doivent payer !

Ils savent bien que la contrepartie de leurs avantages est une fidélité sans accroc au capitalisme financier. Défendre leurs intérêts, et servir les véritables maîtres.[1. De « fonctionnaires arrivistes » seraient-ils devenus ces « affairistes sans honneur » dénoncés par Charles de Gaulle au moment de la capitulation de 40 ?[1. « Le 17 juin 1940….Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude ». Charles De Gaulle, discours du 18 juin 1941 au Caire.]

*Photo : © AFP EMMANUEL DUNAND.

Irak : tous les anciens baathistes ne sont pas avec Daech

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irak iran baath etat islamique

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Chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient, associée au CERI-Sciences Po, à l’IREMAM et à la FRS, Myriam Benraad est notamment l’auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’Etat islamique (Paris, Cavalier Bleu, 2015). Son décryptage de la décomposition de l’Irak après l’opération militaire américaine de 2003 apporte un éclairage nouveau sur la genèse et le développement de l’Etat islamique. Né sur les décombres de la nation irakienne, Daech ne pourra être défait que par la coalition de ses opposants sunnites et chiites, avec le concours de l’ensemble de la communauté internationale, de l’Arabie Saoudite à l’Iran. Une équation qui reste à construire.

Daoud Boughezala. Sous l’égide de la France, la conférence de Paris a récemment réuni plusieurs pays de la coalition contre l’État islamique (EI), dont des représentants du gouvernement irakien. En l’absence de l’Iran, dont l’armée et les milices combattent Daech en Irak, est-il possible de développer une stratégie militaire et politique crédible contre l’EI ?

Myriam Benraad. En septembre 2014, lors d’une première conférence qui s’était tenue à Paris pour faire le point sur la lutte contre l’État islamique, Washington avait déjà jugé la présence de l’Iran à la table des discussions non souhaitable. Il existe plusieurs raisons à cette absence, pour ne pas dire à cette exclusion délibérée. Tout d’abord, la vive opposition en coulisses des régimes sunnites du Golfe, à commencer par le royaume saoudien, à toute présence diplomatique de Téhéran, État ayant multiplié les ingérences au Moyen-Orient ces dernières années. Depuis 2003, l’Iran a indiscutablement étendu son influence en Irak en tirant profit, au premier plan, de l’invasion militaire américaine et des dissensions politiques et communautaires déchaînées sur les ruines du parti Baath. Ensuite, le rôle iranien jugé néfaste car ayant « vassalisé » le gouvernement de Bagdad, chiite, au détriment des sunnites réduits au rang de minorité et exclus des décisions. Dans ces circonstances, une réconciliation nationale n’a jamais pu voir le jour. L’Iran, enfin, a apporté un soutien indéfectible aux milices chiites (dont certaines qui concurrencent l’exécutif irakien, voire le menacent, et affaiblissent les forces régulières). Ces milices qui combattent aujourd’hui Daech et prétendent « libérer » les territoires du joug djihadiste poursuivent, pour certaines, une logique clairement confessionnelle, ce qui rend leur implication extrêmement problématique car elle alimente le cycle des représailles, tout en relégitimant le discours des djihadistes auprès des populations. Daech continue, en effet, de se présenter comme le dernier rempart contre un « déferlement » des miliciens chiites et la « désunnification » de l’Irak, ce qui éclaire en large part sa résilience idéologique, politique mais aussi tactique.

Le rétablissement de l’armée irakienne, sa reprofessionnalisation face à tous les maux qui la gangrènent (corruption, népotisme, clientélisme et communautarisme), sont donc essentiels pour éviter une « milicisation » encore plus grave de l’appareil d’État et surtout faire en sorte d’amener les hommes armés de tous bords, miliciens chiites comme combattants repentis ou tribus sunnites, à intégrer un nouvel appareil militaire et sécuritaire, doté d’un véritable esprit de corps et dont dépendra l’avenir de l’Irak comme nation – c’est d’ailleurs autour de l’armée que s’est construit le pays au cours du XXème siècle. Concernant l’Iran ainsi que les puissances sunnites de la région, il ne faut pas entretenir une vision naïve de leurs stratégies respectives. Qu’il s’agisse de l’Iran, non convié à Paris, ou des régimes sunnites dont nous avons fait nos alliés, tous ces acteurs jouent leur carte dans le présent maelstrom, selon des logiques d’États froides et cyniques, se livrant des guerres par procuration en Irak et en Syrie sans vraiment se préoccuper des conséquences tant qu’elles ne les touchent pas de plein fouet. Par ailleurs, on touche ici aux limites mêmes de l’intervention occidentale, dont la marge de manœuvre est en réalité très faible, au double plan militaire et politique du fait de ses lourdes erreurs passées.

En y envoyant ses Gardiens de la Révolution et en appuyant des milices chiites en Irak, la République islamique vise-t-elle vraiment à éradiquer Daech ?

Les milices chiites en Irak ne constituent pas un bloc monolithique et certaines sont beaucoup plus radicales que d’autres. Actuellement, on recense entre 60 000 et 120 000 hommes armés qui se trouveraient dans les rangs des « unités de mobilisation populaire » (Hachd al-cha‘abi en arabe), lesquelles sont en partie contrôlées par le gouvernement du Premier ministre Haïdar al-Abadi, qui les a appelées à la rescousse au moment de la chute de Ramadi au mois de mai, et en partie à la solde de l’Iran. Certains de ces miliciens chiites luttent sur le terrain aux côtés de tribus sunnites, comme dans la province de Salahaddin, et ne se sont pas rendues coupables d’exactions comparables à celles de Daech. Cette frange doit être normalisée et éloignée des influences extérieures afin de recomposer la future armée irakienne et, ce faisant, reconstruire l’État irakien. Ce qui est bien plus problématique dans le contexte actuel, c’est la présence de milices chiites appuyées directement par l’Iran et qui répondent de ses instructions, en marge du gouvernement irakien. Celles-ci sont étroitement coordonnées par le corps des Gardiens de la Révolution, notamment le général Qassem Soleimani, vétéran de la guerre Iran-Irak. Parmi elles, on peut citer l’Organisation Badr, établie en Iran en 1982 et visant l’instauration d’une République islamique chiite irakienne, la Ligue des Justes (‘Asa’ib Ahl al-Haq, aux mains de l’Iran et entretenant des liens étroits avec l’ancien Premier ministre chiite Nouri al-Maliki) et les Brigades du Hezbollah irakien.

Si beaucoup seraient tentés de les présenter comme « libératrices », en particulier en Occident où décideurs politiques et opinions publiques pris de panique cherchent coûte que coûte des solutions (lesquelles n’en sont pas une fois confrontées à la réalité de terrain…), ces milices chiites sont souvent aussi brutales que les djihadistes et ont commis des crimes graves contre les populations civiles sunnites (enlèvements et exécutions arbitraires) relevés par plusieurs ONG. Amnesty International, par exemple, considère que le gouvernement irakien a donné carte blanche à certaines milices chiites pour se venger des sunnites, naguère décrits comme la « colonne vertébrale » du régime de Saddam Hussein et désormais collectivement assimilés à Daech alors qu’ils en ont souvent été les premières victimes dans les territoires sous l’emprise du groupe djihadiste.

À la perspective d’un État irakien fort et pluriel, Téhéran préfère-t-il l’hypothèse d’une partition du pays ? 

De toute évidence, pour des questions d’hégémonie, l’Iran n’a aucun intérêt au rétablissement d’un Irak fort, qui retrouve son ancien poids régional. N’oublions pas non plus que l’Irak était l’ennemi juré de la République islamique iranienne, dont les dirigeants ont exulté en 2003 lors du renversement du régime baathiste par les troupes américaines. Depuis, l’Iran n’a cessé de multiplier ses ingérences et de renforcer ses canaux d’influence, au point que les nominations au sein du gouvernement irakien ne se font jamais sans son aval. C’est cette situation qui, en large part, a aliéné les sunnites au processus de transition, perçu comme illégitime car produit d’une occupation étrangère et entièrement dominé par les chiites et leur parrain iranien. Daech a bâti toute sa popularité sur son opposition à la « Perse » et aux « mécréants safavides », pour reprendre le langage médiéval des salafistes-djihadistes, convaincus qu’ils rejouent en Irak la grande Histoire de l’islam. Nombre de sunnites, qui n’étaient pourtant pas hostiles à leurs concitoyens chiites, ont développé des discours de plus en plus caricaturaux et revanchards à mesure que Bagdad était perçue comme une capitale chiite. Leur guerre de sécession actuelle et l’offensive de Daech ne peuvent, par conséquent, être dissociées du rôle joué depuis 2003 par l’Iran.

À terme,  le radicalisme de Daech ne lui aliénera-t-il pas la rue sunnite irakienne ?

Les baathistes ont endossé, depuis l’invasion militaire des États-Unis, un rôle central dans la formation et le développement de l’insurrection armée sunnite en Irak. Ceci a principalement résulté de la « débaasification » – purge de l’ancien régime, inspirée de la dénazification de l’Allemagne par les Alliés en 1945 et ayant conduit à l’effondrement de l’État irakien, déjà ravagé par des années de guerres et de sanctions – et des opérations singulièrement brutales lancées contre eux par l’armée américaine dans le « Triangle sunnite ». Est-il aussi besoin de mentionner ici le démantèlement dévastateur de l’armée irakienne par l’administrateur civil américain Paul Bremer en mai 2003 ? « Encerclés et traqués », pour reprendre la formule de la coalition, les baathistes ont donc constitué les première cellules du soulèvement et se sont parfois très tôt rapprochés de la mouvance salafiste, en particulier des combattants d’Al-Qaïda, puis de l’État islamique d’Irak proclamé pour la première fois en octobre 2006. Pour autant, s’ils partagent globalement avec les djihadistes un souci de revanche des sunnites, les baathistes et insurgés se sont opposés de nombreux sujets, qu’il s’agisse des modalités de la lutte armée ou de ses objectifs finaux.

Le dernier discours attribué à l’ancien vice-président de Saddam Hussein Izzat Al-Douri révèle-t-il des failles dans l’alliance de circonstance entre anciens baathistes et djihadistes ?

Le discours d’Izzat Ibrahim al-Douri en date du 15 mai, dans lequel il dément sa mort et s’en prend à Daech, est révélateur de ces clivages. Il illustre combien les baathistes, dans l’après-2003, sont restés divisés face à la succession des événements. Cet enregistrement permet de surcroît de nuancer la thèse selon laquelle les baathistes auraient incarné les têtes pensantes de Daech. Cette thèse est en partie fondée, surtout en ce qui concerne les membres des anciennes forces paramilitaires du régime et des mukhabarat (services de renseignement), mais tous les baathistes ne se sont pas rangés sous la bannière des djihadistes et ont même fait les frais de leur ultraviolence au cours de règlements de compte particulièrement sanglants dans le camp sunnite. Ce qui est frappant, en revanche, c’est l’obsession alimentée par la classe politique au sujet de ces anciens personnels du régime et la trace omniprésente laissée par le parti Baath dans le débat politique, synonyme de toutes les paranoïas et de toutes les craintes. Al-Douri a ainsi été présenté comme le « cerveau » de l’État islamique par le gouverneur de Salahaddin ; avant cela, Washington avait longtemps nourri l’idée d’une insurrection sunnite orchestrée de longue date par Saddam Hussein.

Tentant de rompre avec la politique sectaire et confessionnelle de son prédécesseur Al-Maliki, le Premier ministre irakien Al-Abadi a engagé des bataillons majoritairement sunnites dans la bataille de Ramadi. Or, malgré leur surnombre, ces derniers n’ont pas montré plus de bravoure que l’armée irakienne, majoritairement chiite, qui avait piteusement déserté Mossoul l’été dernier. Comment expliquez-vous ces échecs à répétition ?

Les contingents dépêchés à Ramadi, issus de l’armée régulière à majorité chiite comme des forces tribales sunnites locales, n’étaient en réalité pas aussi nombreux sur le terrain. Ils n’étaient surtout pas suffisamment entraînés, sous-équipés et sous-armés face à un groupe djihadiste dont les combattants sont connus pour leur détermination à mourir en martyrs. Ces bataillons se sont révélés incapables de faire face à l’assaut (qui couvait depuis des mois) et aux méthodes redoutables de l’État islamique, entre guérilla urbaine et attentats-suicides. Il n’y a aucune surprise dans ce constat et il était à prévoir que la contre-offensive ne serait pas aisée, en dépit des annonces initialement optimistes faites par Washington et Bagdad. Il y a encore quelques mois, n’annonçait-on pas une reprise rapide de Mossoul avant l’été 2015 ?

Outre les dysfonctionnements de l’armée, manque irrémédiablement dans l’équation militaire présente une variable décisive : les sunnites, qui vivent depuis de longs mois sous le joug de Daech et doivent impérativement intégrer la campagne contre l’EI. Or ces derniers ne se mobiliseront pas si un après-État islamique signifie un retour au statu quo ante, qui leur était insupportable. Dès la fin de l’été 2014, les États-Unis ont engagé des pourparlers avec les tribus sunnites pour qu’elles coopèrent de nouveau avec eux. L’idée était de parvenir, en un an seulement, à mettre sur pied une force tribale s’inspirant du premier « Réveil » des tribus (Sahwa en arabe) et apte à combattre efficacement Daech. Le général à la retraite John Allen, ancien adjoint du commandant en chef des forces américaines David Petraeus dans la province d’Al-Anbar et nommé en septembre 2014 au poste d’émissaire de la Maison Blanche contre les djihadistes, entendait s’appuyer sur ses contacts noués avec les tribus d’Al-Anbar pour mettre en branle cette « Sahwa 2.0. » et en faire un pilier de la stratégie de la coalition. Il s’agissait de remobiliser les tribus dans un cadre plus institutionnel, en l’espèce une garde nationale qui appuierait les frappes aériennes, serait encadrée par les conseillers militaires américains et les forces spéciales, et coopèrerait avec l’armée irakienne, les peshmergas kurdes et d’autres groupes d’auto-défense.

Prometteuse, cette politique ne s’est néanmoins pas concrétisée. La Sahwa a tout d’abord laissé un héritage bien plus amer qu’il n’y paraît de prime abord, tissé de rivalités entre tribus, de soupçons de corruption et de dépendance financière à l’égard des États-Unis et du gouvernement irakien. Ensuite, les tribus se sont divisées entre une adhésion au « califat » des djihadistes et son rejet, certains cheikhs ayant « perdu » les membres de leur clan. Cette dialectique rend très complexe la création d’une force militaire cohérente. L’État islamique a d’ailleurs anticipé l’éventualité d’un nouveau retournement tribal et assassiné des centaines de membres de tribus qui avaient annoncé prendre les armes. Alors que beaucoup était attendu du cabinet d’Al-Abadi, choisi en partie pour améliorer les relations avec les sunnites et leur fournir des armes, les tribus n’ont reçu aucun équipement sérieux à ce jour.

Aux États-Unis, certains Républicains estiment que la situation en Irak début 2009 était plutôt stable mais que la décision d’Obama de retirer les forces américaines en décembre 2011 a provoqué le chaos actuel. Le maintien d’une présence américaine musclée aurait-il pu empêcher l’écroulement de l’armée et de l’État irakiens ?    

Pareilles réactions ne sont guère étonnantes, compte tenu des critiques acerbes adressées à  Barack Obama sur la question de sa politique étrangère au Moyen-Orient depuis 2008 et sa première investiture, et ce jusque dans son propre camp. Le président américain avait axé sa campagne électorale autour du retrait militaire définitif des troupes américaines d’Irak ; à ce sujet, il aura eu le mérite d’être cohérent. Les critiques sont déjà plus valables lorsqu’il s’agit de revenir sur les déclarations qu’il avait faites, en décembre 2011, concernant la situation de l’État irakien, qu’il jugeait rétabli, souverain et représentatif de son peuple. Bien entendu, il n’en était rien et la crise couvait depuis de longs mois entre le gouvernement d’Al-Maliki et les populations sunnites des provinces qui réclamaient déjà leur autonomie sur le modèle des Kurdes. La situation a certes implosé au lendemain du retrait des États-Unis lorsqu’Al-Maliki, tout entier tourné vers une restauration autoritaire à son avantage, a fait prononcer un mandat d’arrêt contre le vice-président et Frère musulman Tareq al-Hachémi ; il est peu probable, en revanche, que le maintien d’une force militaire étrangère aurait, à ce stade de pourrissement, permis d’inverser le cours des événements.

Rappelons aussi que les États-Unis ont, au premier plan, pavé la voie au chaos actuel du fait de leur intervention aussi idéologique qu’improvisée en 2003. L’idée que le prolongement de leur présence aurait permis d’éviter un bain de sang est donc sans fondement, notamment au regard d’une décennie d’occupation catastrophique qui n’a fait, au contraire, que polariser la société irakienne. L’armée irakienne ne s’est pas effondrée d’elle-même : elle a été dissoute par la coalition. L’État et ce qu’il restait d’institutions à Bagdad et au sein des provinces ont été détruits dès la fin du régime baasiste. Mais l’exercice qui consiste à réécrire l’Histoire en permanence pour culpabiliser les uns ou absoudre les autres n’a, en fait, que peu d’intérêt car les responsabilités dans ce désastre sont amplement partagées. Et l’Occident, à nouveau, n’a que peu de prise sur les bouleversements qui déchirent l’Irak, le Moyen-Orient, et renvoient de manière plus profonde au legs postcolonial et à sa remise en cause, ainsi qu’aux séquelles effroyables de l’autoritarisme dans cette région.

Irak, La Revanche De L'Histoire

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*Photo : Gregorio Borgia/AP/SIPA. AP21203110_000002.

Sarkozy et les migrants: tempête dans une fuite d’eau

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Les propos de Nicolas Sarkozy comparant l’afflux de migrants en Méditerranée à une «fuite d’eau» ont suscité un tollé à gauche. Mais avant de s’ériger en censeurs, certains auraient dû écouter la suite du discours de l’ancien président. Ils se seraient aperçus que le passage qui lui est reproché était immédiatement complété par : « ce qui est dramatique dans tout ça est que ce sont des êtres humains… ». Et, lorsqu’on écoute l’ensemble des propos, il apparaît clairement que son intention était de tourner en dérision le dispositif établi par les autorités européennes et non de plaisanter au détriment des malheureux migrants.

Le comble du ridicule est que le Président de la République et le Premier ministre se sont crus obligés de se joindre à la meute en utilisant les perpétuelles formules convenues de la gauche moralisatrice.

Or, ce que l’on peut reprocher au Président des Républicains, ce n’est pas de critiquer la politique migratoire de l’Europe, fusse-t-il sur un ton humoristique un peu lourd, mais de n’apporter à court terme aucune solution humanitaire au problème urgent auquel les nations du vieux continent sont confrontées. Depuis qu’il est revenu en politique, Sarkozy a pris l’habitude dans chacun de ses meetings de faire des plaisanteries, souvent pas très drôles mais dont il est très fier, au point qu’il en rie lui-même avant tout le monde. La maladroite phrase qui lui vaut ces derniers déboires n’en est qu’un exemple supplémentaire, elle n’est certes pas très glorieuse mais elle ne justifie pas le mauvais procès qu’on lui fait.

Les médias ont largement contribué à la confusion car ils ont presque tous reproduit en chœur les paroles de Nicolas Sarkozy en les isolant de leur contexte. Pour ma part, si je fais partie des deux tiers des français qui ne souhaitent pas son retour, je ne me sens pas pour autant autorisé à lui faire un procès d’intention déloyal. Après tout, les raisons d’attaquer l’ex-chef de l’État sur le fond ne manquent pas. À force d’imiter le quinquennat sarkozyste, François Hollande et Manuel Valls l’auraient-ils oublié?

Athènes 2015 : Un remake soft de Santiago 73?

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allende grece chili tsipras

allende grece chili tsipras

Avant, quand on voulait faire plier un pays qui ne se soumettait pas aux exigences du capitalisme, on organisait un putsch. Cela avait le mérite de la franchise et au moins, les choses était claires: le 11 septembre 1973, les chars de Pinochet entraient dans Santiago, le palais présidentiel de la Moneda était bombardé par des avions de combat et Allende mourait les armes à la main après un ultime discours bouleversant.

Chacun pouvait se faire une idée de la brutalité de la chose, même sans connaître  tous les tenants et les aboutissants: les chiffres les plus modérés estiment à trois cents le nombre de disparus dans les deux semaines qui suivirent le putsch et à dix fois plus sur la période où la junte te militaire exerça le pouvoir. On ne parle évidemment pas des partis et des syndicats interdits et de la fin de la liberté de la presse.

Il y eut des gens pour approuver à l’époque comme il y a des gens pour approuver ce que l’on fait subir à la Grèce. Après tout, les USA n’allaient pas laisser s’installer à ses portes un régime de type socialiste, même élu tout ce qu’il y a de plus démocratiquement. Ils n’allaient pas non plus risquer un effet domino. Cuba et les tentatives du Che en Bolivie, c’était déjà largement suffisant. C’est pour cela que Nixon avait demandé dès l’élection d’Allende en 70, selon ses propres termes de «faire hurler l’économie chilienne». On se souvient le plus souvent, en matière de hurlement économique, de la grève des camionneurs financée par la CIA, via le syndicat des routiers américains. Dans un pays  comme le Chili, étroit et très long, c’était la paralysie assurée. Les difficultés d’approvisionnement des commerces et des stations services pour tenter d’exaspérer la population devaient rendre logique et acceptable le coup de force.

Aujourd’hui, pour faire plier la Grèce, la Commission européenne, l’Eurogroupe, la BCE et le FMI ont d’autres moyens. On est dans une époque postmoderne qui n’aime plus les grands récits et sait mieux cacher ses intentions de domination réelle. Les marchés, la propagande unilatérale des «experts» et certains médias ont remplacé les chars et les escadrons de la mort mais le décor est le même. Et peut-être aussi le résultat.

Les faits sont là pourtant : les Grecs ont démocratiquement élu le 25 janvier un parti de gauche radicale, Syriza. Très symboliquement, ce parti a trouvé ses députés d’appoint dans la droite souverainiste des Grecs indépendants   comme pour mieux illustrer La rose et le réséda d’Aragon : «Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat/Fou qui songe à ses querelles/Au coeur du commun combat».  Mais cette onction par les électeurs dans un pays qui a inventé la démocratie et où l’on trouve les plus anciennes racines historiques et philosophiques d’un continent que l’UE prétend aujourd’hui représenter dans son intégralité, elle ne signifie rigoureusement rien pour ceux qui jouent le rôle de petits télégraphistes de ces fameux « créanciers ».

Il est vrai que l’on peut estimer que la logique qui préside au putsch larvé qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui est là depuis le début de la crise grecque, c’est-à-dire 2010. De mémorandum en mémorandum, la Troïka (UE, BCE, FMI)  se moquait bien de la majorité présente à la Vouli, le parlement hellène : Pasok, conservateurs de la Nouvelle Démocratie ou grande coalition des deux, qu’importe le flacon pourvu que les créanciers obtiennent ce qu’ils veulent et vite. Ce qui a changé avec la victoire de Syriza, c’est que cette fois-ci, ça résiste, ça résiste vraiment.

Ainsi, l’incroyable Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe a pu déclarer deux jours après le scrutin: « Les Grecs doivent comprendre que les problèmes majeurs de leur économie n’ont pas disparu du seul fait qu’une élection a eu lieu. » Ce qui signifie, si l’on y réfléchit bien, que c’est l’économie (ou plutôt une certaine vision de l’économie) qui prime sur tout le reste, et notamment sur le politique alors que le primat du politique est tout de même, précisément, ce qui fonde la démocratie.

Le paradoxe est que l’on accuse aujourd’hui la Grèce de ne pas respecter les traités signés avec l’UE mais que pour qui sait lire les déclarations réitérées de Syriza, il ne s’agit pas tant de sortir de l’euro, ce qui n’a jamais été dans son programme, que de refuser un maintien dans la monnaie unique si celui-ci est assorti de conditions tellement draconiennes qu’elles en deviennent insoutenables. C’est là où se mesure tout l’aveuglement politique de l’UE : pousser un gouvernement élu par un peuple à bout de force, un gouvernement clairement mandaté pour en finir avec l’austérité, dans ses derniers retranchements, sans prendre en compte son opposition à une politique austéritaire et son profond attachement à l’UE qui lui a, jadis, beaucoup apporté.

On pourrait ainsi multiplier à l’infini les citations méprisantes ou carrément insultantes envers la gauche grecque au gouvernement: par exemple Christine Lagarde parlant des négociateurs grecs qui devaient se comporter en « adultes » ou  le ministre des Finances allemand Wolfang Schaüble qualifiant le ministre des Finances Varoufakis de «stupidement naïf». On pourrait multiplier les exemples de présentations médiatiques subtilement biaisées. On explique sur les chaines d’infos continues que le défaut grec, voire le Grexit, coûterait 700 euros par Français. Ce mode de calcul, de toute manière aberrant et démagogique, n’est pourtant jamais utilisé pour dire ce que nous coûte le capitalisme en France: cadeaux au patronat, renflouement des banques-casino, traitement social du chômage dû aux délocalisations boursières et autres plans sociaux…  Ou encore comme dans cet article du Monde du 18 juin où il est dit qu’il faut que « la raison l’emporte sur les tirades politiques. » Evidemment, Tsipras, mandaté par son peuple, est dans la « tirade » et la « raison » du côté de ceux, pour la plupart non élus, qui ont infligé à la Grèce des plans de sauvetage n’ayant rien sauvé du tout comme l’indique un article de Libé ayant obtenu copie d’un document de 2010 du FMI, classé « secret »,  qui reconnait qu’une telle thérapie de choc empêchera au bout du compte la Grèce de retrouver la croissance et de se financer sur les marchés. Bref, une saignée qui ne guérira pas le malade mais servira d’exemple pour ceux qui seraient tentés de prendre des libertés avec l’orthodoxie exigée par les marchés.

On retrouve finalement la vision nixonienne pour le Chili: « Faire hurler l’économie » et tant pis pour les dégâts sociaux qui confinent depuis plusieurs années à la crise humanitaire. L’important est que l’idée ne vienne pas à d’autres de suivre un chemin anti-austéritaire comme l’Espagne qui vient de triompher aux municipales ou le Portugal qui vote pour les législatives à l’automne.

Ce qui se joue donc aujourd’hui, c’est bien une forme de putsch. Mais alors qu’il est sur le point de réussir, il semblerait qu’il y ait un certain flottement du côté de l’UE. Angela Merkel, reine d’Europe, s’est soudain faite plus discrète. C’est que soudain, sans doute, elle mesure les conséquences d’une Grèce qui s’en irait. Pour la zone euro, bien entendu mais aussi sur un plan géopolitique. Alors que l’URSS, finalement, s’était montrée assez peu ferme lors du renversement d’Allende, personnage gênant pour elle puisqu’il était en passe de réussir une expérience socialiste et démocratique, le contexte a changé.  L’URSS est devenu la Russie et ces temps-ci, Tsipras va souvent à Moscou. Il est vrai que son pays partage au moins avec celui de Poutine le même alphabet et la même histoire religieuse.

Alors si vraiment, il n’y avait pas d’autres solutions, autant tenter le tout pour le tout semblent dire les Grecs qui n’iront pas plus loin dans la paupérisation. Et pour Merkel, et avec elle l’UE,  le putsch réussi se transformerait en victoire à la Pyrrhus.

*Photo : Wikicommons.

Etats-Unis : Ne tirez pas sur la police!

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etats unis ferguson racisme

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« Toutes les villes ont un Michael Brown ! » Ce slogan a été scandé par des milliers de Noirs américains lors des récentes émeutes urbaines. Brown, un géant – 130 kg – de 18 ans, a été tué l’été dernier par un policier de Ferguson (Missouri) après avoir cambriolé avec violence une boutique de cigares. Selon les protestataires, Brown a été abattu de sang-froid alors qu’il avait les mains en l’air et qu’il implorait : « Ne tirez pas ! »

Les protestataires ont raison de souligner qu’une série d’incidents impliquant des jeunes hommes noirs et des policiers ont eu lieu dans tout le pays. Mais c’est à tort qu’ils affirment que Brown avait l’intention de se rendre. Les enquêteurs locaux ont confirmé la version du policier : ses mains ont même été éraflées par les balles.

L’enquête diligentée par le ministère de la Justice n’a pas invalidé ces conclusions. Mais cela n’a pas arrêté les manifestations, au contraire : maintenant, toute arrestation litigieuse devient une affaire politique. Des leaders noirs s’inquiètent d’une résurgence du racisme anti-noir et appellent à un nouveau mouvement des droits civiques pour le combattre dans la rue. Alors même que plusieurs indicateurs suggèrent une amélioration de la coexistence raciale – élection et réélection d’un président noir, déclin de la ségrégation résidentielle, hausse des mariages mixtes –, les États-Unis se retrouvent au bord d’une nouvelle crise raciale.[access capability= »lire_inedits »]

En avril, Baltimore, ville en pleine déliquescence à quelque 55 kilomètres au nord-est de Washington, a été le théâtre d’émeutes déclenchées par la mort de Freddie Gray. À 18 ans, le jeune homme avait un casier judiciaire chargé – avec quatre arrestations pour la seule année 2015. Il est mort dans des circonstances encore indéterminées des suites de blessures au dos, après avoir tenté d’échapper à un policier. Les enquêteurs pensent qu’il s’est blessé en se débattant au cours d’un « transfert mouvementé » (« a rough ride »),  une pratique policière visant à humilier et à épuiser des suspects en les brinquebalant menottés à l’arrière d’un fourgon lancé à vive allure.

Gray n’est que le dernier des « Mike Brown ». Il y a d’abord eu Trayvon Martin, abattu en Floride par le policier auxiliaire George Zimmerman dont la version des faits (et les contusions sérieuses) ont convaincu le jury qu’il se trouvait en situation de légitime défense. Puis Eric Garner, un vendeur de cigarettes à la sauvette qui avait résisté à son arrestation à Staten Island (New York) avant de mourir asphyxié au cours d’une bagarre avec un policier. Et il y a eu aussi Walter Scott, automobiliste tué en Caroline du Sud en essayant d’échapper à un contrôle de police. Il a été abattu dans le dos, comme le montre une vidéo particulièrement choquante de la scène.

« Les vies des Noirs comptent ! » – « Black lives matter » : le mot d’ordre du mouvement de contestation  est sans ambigüité. Ces incidents pourraient pourtant n’avoir pas grand-chose à voir avec les préjugés raciaux de la police. Du reste, le problème n’est pas nouveau, mais avec l’omniprésence des téléphones portables il est plus visible, plus médiatisé et plus dénoncé. En réalité, dans un pays de 300 millions d’habitants où les armes sont légion, une poignée de bavures dues à l’incompétence ou à la brutalité policières en cinq ans n’est peut-être pas si inquiétante.

L’ennui, c’est que nombre de données basiques qui seraient nécessaires à la bonne compréhension de la situation restent taboues, en particulier celles qui concernent la dimension raciale de la criminalité aux États-Unis. Selon le FBI, 9 millions d’arrestations ont été effectuées en 2013, dont 400 000 pour crimes violents : alors que les Noirs ne constituent que 13 % de la population américaine, ils représentent 39 % des individus interpellés pour crimes violents, 52 % des auteurs présumés d’homicides et 56 % des personnes arrêtées pour vol à main armée. À titre de comparaison, au cours de la dernière décennie, la proportion d’Américains d’origines hispanique et asiatique dans les arrestations a notablement diminué, au point de passer en dessous de celle des Blancs. Enfin, la politique de discrimination positive menée depuis des décennies a porté ses fruits : les forces de police qui procèdent aux arrestations sont très largement composées de Noirs.

Et, pourtant, la légende a la vie dure parmi les Noirs et une partie des élites : la surreprésentation des Noirs dans les arrestations serait due au racisme – et à ce qu’on appelle en France les contrôles au faciès. Dans le cas de Trayvon Martin par exemple, le procès n’a nullement prouvé que George Zimmerman avait agi par racisme, bien qu’avocats et militants aient déployé une énergie considérable pour le démontrer.

Zimmerman est le fils d’un immigré latino-américain, le quartier dans lequel il avait choisi de vivre est peuplé à 20 % par des Noirs, aussi est-il difficile de voir dans son geste un « remake » de la vieille ségrégation sudiste. Lorsqu’il a repéré Trayvon Martin, il a commencé par appeler la police pour demander de l’aide. Certains, estimant ses motivations suspectes, n’en ont pas moins cherché à alourdir encore la barque. Benjamin Jealous, président de l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur (National Association for the Advancement of Colored People) a affirmé que les appels de Zimmerman à la police visaient « de façon disproportionnée de jeunes hommes noirs ». Malheureusement, cette disproportion est le lot quotidien de chaque policier.

L’Administration Obama défend également la thèse selon laquelle les jeunes Noirs seraient ciblés à cause de leur couleur de peau. Le président lui-même a déclaré, peu après la mort de Trayvon Martin, que « s’il avait eu un fils, il ressemblerait à Trayvon ». Le chef du département de la Justice Eric Holder – qui a pris sa retraite depuis – a lui aussi évoqué le jeune homme en utilisant son prénom, Trayvon. Ce même Holder, que l’historien Michael Eric Dyson décrit comme « un homme parfaitement intègre sur la question raciale » [Holder est noir NDLR], s’est rendu à Ferguson à l’automne dernier pour rencontrer la famille de Mike Brown. « Peu de choses m’ont autant bouleversé », a-t-il confié après ce rendez-vous, précisant qu’il avait « discuté avec eux non pas comme un ministre, mais comme un père ». Manifestement, l’administration Obama donne beaucoup d’importance aux symboles, tout particulièrement quand il s’agit des questions raciales. À la mort de Nelson Mandela, les États-Unis ont mis leurs drapeaux en berne pendant trois jours et le président a assisté aux obsèques en Afrique du Sud. En revanche, au lendemain de la mort de Margaret Thatcher ou de l’attentat contre Charlie Hebdo, Washington s’est contenté d’envoyer une délégation de second ordre aux célébrations.

Certes, la situation dans les quartiers pauvres des États-Unis est tendue, ambiguë, aussi est-il difficile pour tout président de trouver la réponse appropriée. Aussi tragiques soient ces morts violentes, il faut rappeler que la plupart des victimes sont de jeunes hommes qui résistent à une arrestation. En manifestant sa sympathie, souvent pendant que des émeutes continuent de faire rage, l’Administration accrédite dans une partie de la population américaine l’idée qu’elle encourage le désordre. À chaque fois, des récits mettant en question la version officielle se propagent rapidement. Des photos de Trayvon Martin en gangster, avec une arme à feu, ou en train de consommer de la drogue, enregistrées sur son propre téléphone portable, ont été diffusées sur Internet. Tout comme la liste des 18 arrestations de Freddie Gray, la vidéo où on voit Mike Brown commettre un vol à l’étalage et malmener le commerçant peu avant sa mort. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que Dan Donovan, le procureur qui a joué un rôle décisif dans l’acquittement du policier new-yorkais impliqué dans la mort d’Eric Garner, ait été ce mois-ci élu au Congrès à la faveur d’une élection partielle.

Sur la question raciale, depuis le vote des lois sur les droits civiques dans les années 1960, le gouvernement fédéral s’est octroyé une large panoplie de pouvoirs d’exception. Le département de la Justice en a fait un usage abondant. L’automne dernier, à Ferguson, il a poussé le chef de la police à la démission, alors même que le rapport définitif sur la mort de Mike Brown n’établissait aucune preuve de racisme, ni même de faute professionnelle. Il est vrai qu’au passage, on avait découvert que la police municipale arrondissait ses fins de mois en rackettant les auteurs de délits routiers (forme de corruption assez répandue dans la police américaine), et que les automobilistes noirs étaient plus souvent contrôlés que les autres (ce qui arrive souvent).

La diabolisation de la police municipale de Ferguson – démocratiquement élue – et son démantèlement constituent clairement un abus de pouvoir. Si, au moment de la mort de Michael Brown, 50 des 53 policiers de Ferguson étaient blancs, cela n’a rien à voir avec le racisme et tout avec le changement démographique et sociologique de la ville : en 1990, Ferguson était aux trois quarts blanche, aujourd’hui, elle est à deux tiers noire. La fonction publique est tout simplement en décalage avec la démographie. De même, la police de Washington reste majoritairement noire alors que, pour la première fois depuis les années 1950, les Afro-Américains sont redevenus minoritaires dans la ville. Quoi qu’il en soit, jusqu’à l’an dernier, Ferguson était considérée comme une « success story» – un coin prospère et sympathique accueillant des classes moyennes de toutes origines. Difficile de dire, cependant, si ses habitants étaient suffisamment tolérants pour embrasser cette Amérique de plus en plus diverse ou trop pauvres pour la fuir.

Après l’affaire Freddie Gray à Baltimore, ce système de pouvoir d’exception en matière raciale a atteint des sommets dans l’absurde. En effet, il a été conçu pour empêcher le pouvoir – supposé blanc par définition – de défendre des lois ou des mesures racistes. Le problème, c’est qu’à Baltimore tous ceux qui détiennent un pouvoir politique significatif sont noirs : la maire, le chef de la police, le conseil municipal et son président ainsi que l’éruptive procureur de la République Marilyn Mosby. Au niveau fédéral, la plupart des dirigeants amenés à traiter la crise à Baltimore le sont aussi : le président, le ministre de la Justice sortant ainsi que sa remplaçante Loretta Lynch.

Quand Mme Mosby a annoncé l’ouverture de poursuites contre la police locale, elle a fait cette déclaration : « Aux citoyens de Baltimore, aux manifestants de tous les États-Unis, je dis : j’entends votre appel. Pas de paix sans justice ! » L’ennui, c’est que ceux que Mosby qualifie de manifestants, d’autres les appellent émeutiers. Plus grave encore, ces propos renouent avec la justice expéditive des foules grégaires que combattait précisément le Mouvement pour les droits civiques.

Il se trouve, enfin, que trois des six policiers mis en cause pour leur responsabilité – par négligence – dans la mort de Freddie Gray sont noirs. Les charges les plus lourdes pèsent sur Caesar Goodson, le conducteur du fourgon, que le New York Times décrit comme « gentil et sociable ». Ces faits n’ont pas empêché la maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, d’exiger que le département de la Justice ouvre une enquête pour discriminations raciales dans les pratiques et comportements, afin de déterminer si sa police, qui est à 50 % noire, ne serait pas raciste sans le savoir ni le vouloir.

Dans la politique municipale américaine, les enquêtes de ce genre sont souvent, derrière l’apparence de la confrontation, l’enjeu de combines et tractations de coulisses. Après l’enquête sur la police de Baltimore, la maire pourrait opportunément recevoir de ses amis politiques de la Maison-Blanche « l’ordre » d’accorder des ressources supplémentaires à ses amis politiques sur le terrain. Ainsi n’aura-t-elle pas à assumer la responsabilité de son clientélisme.

Les tensions raciales aux États-Unis affaiblissent la police. Aujourd’hui, dans des situations qui exigent du courage physique, les policiers sont en prime exposés à la menace de poursuites judiciaires. Au bout du compte, ils se diront que ça ne vaut pas le coup de prendre des risques. Du reste, la démobilisation semble déjà à l’œuvre : fin avril, on recensait déjà à Baltimore douze homicides de plus qu’au cours de l’année 2014. Il est vrai qu’en matière de violence urbaine, Baltimore a une longue tradition, mais nous sommes bien au-delà de ce problème endémique. C’est une crise majeure. Et elle n’a pas fini de s’aggraver.[/access]

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*Photo : SIPANY/SIPA. SIPAUSA30117930_000019.